Je ne sais pas si mes confrères ont réussi à désigner les gagnants et les perdants du débat-de-la-primaire-de-la-droite-et-du-centre. Si oui, je leur tire mon chapeau.

Des monologues ne font pas un débat

Après une heure de débat économique, toute la France était prête à élire Karine Lemarchand. J’ai beau me creuser la tête, impossible de me rappeler la moindre phrase prononcée au cours de cette succession de monologues minutés baptisée « débat ». Plus grave, je ne sais plus du tout qui veut quoi : lequel veut supprimer ou peut-être rétablir « la demi-part pour les veuves » ? Qui veut baisser les charges de 40 milliards et qui de 60 ? De combien faut-il réduire les dépenses de l’Etat ? Le nombre de fonctionnaires ? Faut-il plutôt supprimer les 35 heures ou plutôt abolir la durée légale du travail ? Etes-vous pour l’augmentation de la taxe XB12 ou pour la suppression de la dépense Z 27 ?

D’accord, j’ai bien compris, ils sont tous contre le chômage et contre la gauche, ça c’est très bien. Et malgré ça, ils sont aussi pour plus de justice et moins de maladie. N’empêche, à 22 h15, pour moi, le problème restait entier :  entre les sept, comment choisir ? Il y aurait bien la couleur de la cravate, au moins, entre le rouge Poisson et le violet Fillon, ce sont deux visions du monde qui s’affrontent franchement. Mais ce serait discriminant pour NKM et plus encore pour Bruno Lemaire qui représentait hier soir les sans-cravates.

Autant dire qu’on s’est ennuyé ferme. Je me demandais qui avait osé baptiser « débat », cette insipide litanie de fiches rédigées par des super-communicants quand on a annoncé qu’après la pause destinée à choper mon temps de cerveau disponible (avec tous ces chiffres, il en restait pas beaucoup), on allait parler d’identité. Ah, un peu de hauteur avons-nous pensé, moi et mon cerveau disponible.

Du sang, du fiel et des gnons

Et là, mazette, on a eu de la politique, de la vraie. De la lutte à mort entre amis. Du sang, du fiel et des gnons. Et que je te balance ton casier judiciaire et que je demande à machin ce qu’il a pensé quand truc l’a traité de chien pourri et de voleur. Bon, c’était marrant mais quand les montreurs d’ours ont annoncé qu’on allait causer sécurité, je me suis dit que, bon, on allait enfin entrer dans le dur des désaccords. Et là, ça a démarré d’emblée par le grand bout de la lorgnette, les fichés S et le sort qu’il faut leur réserver. Pas une phrase sur la nature de la menace ou ce genre de truc, ou sur les échecs de le République, non une réunion de chefs de services qui s’engueulent : faut-il faire du port de la burqa un délit passible d’amende ou de prison ou un manquement que l’on punira par la privation d’allocations.

Que mes confrères me pardonnent, mais on peut se demander s’il ne faut pas incriminer les questions bien plus que les réponses. Les journalistes se sont employés à discuter des effets sans jamais interroger les causes, à pointer des détails sans montrer l’ensemble. « Ce n’est pas un débat d’experts », s’est exclamé l’un des trois, à la fin. En réalité, ce débat n’aura été au mieux que cela. En deux heures, pas une image, pas un visage, pas un auteur, pas un paysage, pas un rire, pas un cri, ni la moindre formule à se mettre sous la dent. Pas de pantalons ni de téléphones, aurait dit Gombrowicz qui se désolait que les romanciers aient abandonné la vie concrète. On a eu droit à des notes rédigées par des experts, des chiffres étalés avec certitude et des éléments de langage préparés par des équipes mobilisées pour pondre du hashtag. Mais, à 23 heures, aucun des candidats n’avait prononcé une phrase étonnante, littéraire, amusante ou simplement politique. Bref, au moment où je suis allée me coucher, il n’avait toujours  pas été question de la France[1. Ndlr : Jean-Frédéric Poisson a fait la même remarque à l’issue du débat, notant qu’il n’avait jamais été « question de la France » mais de questions de « gestion ». Même endormie, c’est ainsi qu’Elisabeth est grande!].