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Sarkozy, Buisson et les référendums

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nicolas sarkozy referendum
Sipa. Numéro de reportage : AP21538113_000006.

Les hasards chronologiques sont parfois malicieux. Quelques heures après l’annonce par Nicolas Sarkozy, au JT de France 2,  qu’il avait l’intention d’organiser deux référendums le jour du deuxième tour des législatives, s’il redevenait président, je lisais le chapitre XIII de  La cause du peuple, écrit par son ancien conseiller Patrick Buisson Et de référendums, il en est question, justement dans ce chapitre intitulé « la batailles des frontières ».

Autorisons-nous d’abord une parenthèse. L’ouvrage de Patrick Buisson est bien autre chose que ce qu’on en a dit. A sa sortie, il a été dépeint comme un catalogue de petites phrases de vengeance à l’égard de celui qu’il avait conseillé pendant sept ans. Nous ne pouvons nier que la date de sortie de l’ouvrage n’a pas été choisie au hasard et que les diverses sorties médiatiques de son auteur constituaient autant d’occasions pour assouvir un désir de revanche. Mais, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, le livre en lui-même n’est absolument pas comparable à celui de Valérie Trierweiller.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles

La cause du peuple

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Solidarité avec les Polonaises!

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pologne avortement ivg
Manifestation polonaise pro-IVG. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30160017_000006.

D’un côté, il y a eu les femmes en noir. De l’autre, les femmes en blanc, épaulées par les prêtres, en blanc eux aussi. Tandis que, lundi dernier, les femmes en noir sortaient dans les rues des villes polonaises, brandissant des cintres en ferraille, ceux utilisés autrefois pour les avortements clandestins, les femmes en blanc étaient sommées depuis les ambons de rester à la maison ou de venir prier ensemble à l’église. Le nombre de femmes en noir a été évalué par les services d’ordre à une centaine de milliers, éparpillés à travers tout le pays. Celui des femmes en blanc reste inconnu – étant donné qu’il n’est plus d’usage en Pologne que la police pénètre dans les églises pour y compter les fidèles. D’ailleurs même si les femmes en blanc avaient été majoritaires par rapport à celles en noir, ce sont les femmes en noir qui ont remporté la bataille. Inutile d’y chercher des raisons obscures ou politiciennes. Tout simplement, il arrive encore que les causes justes l’emportent sur le délire des fanatiques religieux et autres rigoristes moraux. C’est suffisamment rare pour que nous nous enthousiasmions des récents événements qui ont eu lieu en Pologne.

Un compromis fragile

Rappelons les faits. Selon la loi de 1993, toujours en vigueur, l’avortement en Pologne n’est autorisé qu’à titre exceptionnel, dans les cas où la vie et la santé de la femme seraient menacées, l’embryon atteint d’une pathologie grave et irréversible et, enfin, que la grossesse résulterait d’un viol ou d’un inceste. Due à un compromis entre les partis de droite, notamment Droit et Justice (PiS) et Plateforme civique (PO), et les partis de gauche, avec en tête l’Alliance de la Gauche démocratique, la loi sur l’avortement ne satisfait véritablement personne. Son avantage consiste néanmoins à maintenir un semblant d’entente civile, qui permet à des milliers de Polonaises d’avorter clandestinement dans leur pays ou légalement à l’étranger, sans empêcher les vertueux de dormir du sommeil du juste. La tentative entreprise en 2007 d’inscrire dans la constitution polonaise un article sur la protection de la vie humaine dès sa conception, n’a pas été approuvée par le Parlement. Depuis lors, les tentatives de révision de cette législation d’accommodement au profit, soit de son durcissement, soit de son assouplissement, se sont multipliées, sans jamais se concrétiser. Il a fallu attendre la victoire absolue de Droit et Justice aux élections législatives de 2015 pour que Ordo Iuris, un think thank œuvrant en faveur de la promotion « de la culture juridique et du patrimoine spirituel polonais », ose présenter un nouveau projet de loi que l’on définirait volontiers comme « ultra restrictif », si la législation ne l’était pas déjà. S’il était passé, les femmes ayant eu recours à une IVG, mais aussi toute personne qui les auraient aidées à avorter ou incitées à le faire, seraient susceptible de purger une peine de cinq ans de prison. Dire que le projet visait en premier lieu les femmes serait donc juste seulement en partie. Leurs compagnons ou maris, qui songeraient à se dérober aux joies de la paternité, partageraient le même sort. Faut-il y voir la raison pour laquelle 67% des Polonais, selon le sondage réalisé par l’institut Millward Brown, ont approuvé les manifestations des femmes en noir, contre 27% pour ceux qui les ont désavouées ? Le fait est que 31% des sympathisants de Droit et Justice se sont déclarés eux aussi hostiles à la réforme. N’en déplaise au ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, l’affaire n’a donc pas touché uniquement, comme il l’a soutenu, « une marge » de la société qui aurait succombé à la tentation de « se défouler ».

Les Polonaises sermonnées

L’importance de ce qui s’est joué en Pologne ces derniers jours réside non seulement dans la victoire d’une vision réaliste des affaires humaines, selon laquelle il est tout simplement contreproductif de contraindre, par des menaces et des sanctions, les femmes à être héroïques. Il s’agit également, en l’occurrence, d’un rejet, puissant et massif, de la langue de bois dont la gauche ne détient visiblement pas le monopole. Essayer de faire passer un nourrisson incapable de survivre en dehors de l’organisme de sa mère pour un « enfant handicapé » en est un exemple. Qualifier une grossesse causée par un viol de « circonstances traumatisantes de conception » en est un autre. Et que penser de l’ingénieuse trouvaille de l’archevêque de Varsovie, Henryk Hoser, qui expliquait à des millions de téléspectateurs que les grossesses dues aux viols sont un faux problème car « il y a peu de risque qu’une femme tombe enceinte sous un tel coup de stress ». La preuve, selon l’archevêque, en est le taux élevé d’infertilité dans les sociétés modernes ! Une affirmation pour le moins étonnante, venant de la part d’un homme d’Eglise qui séjournait au Rwanda au moment du génocide et n’a pas dû manquer le phénomène des dites « pregnacies of the war », ces « grossesses de la guerre » qui ont ruiné la vie de milliers de femmes et d’enfants. Croyantes dans leur majorité, les Polonaises ne se sont pas converties au nihilisme, pas plus qu’elles n’ont commencé à prêter l’oreille à ce que les ecclésiastiques polonais désignent sous le nom de « civilisation de la mort ». Reste qu’elles n’ont pas apprécié qu’on les sermonne et les invite à venir faire le ménage dans les églises au lieu d’aller manifester pour défendre leurs droits.

Enfin, les manifestations recensées, y compris dans les petits villages, ont donné tort à cette partie de l’establishment de droite qui a essayé de maquiller le profil des opposants à la réforme en les faisant passer pour des privilégiés et des bobos cosmopolites. Loin de bénéficier du même accès aux soins que les Françaises, les Polonaises les moins bien pourvues ont été les premières à contester la proposition d’une loi qui les auraient laissées sur le carreau avec un enfant lourdement handicapé, privé de tout espoir d’autonomie, tout autant que de toute aide de l’Etat. Cruel ? Inhumain ? Certes, tuer un fœtus malformé par manque de moyen pour lui garantir une existence décente, relève d’une violence sans nom. D’aucuns diront qu’abandonner un enfant handicapé à des institutions non adaptées pour l’accueillir, où il passera des années dans l’indifférence la plus totale d’aides soignantes débordées, est plus barbare encore. Et ils n’auront pas forcément tort. Par ailleurs, où chercher l’humanité dans l’obligation imposée à un médecin de retarder son intervention jusqu’à ce que la vie de la femme soit menacée ? « Les Polonaises ne vous permettront pas de les mener à l’abattoir comme des moutons. Ces moutons vous écraseront ! », a argué lors du débat parlementaire sur le projet de loi Joanna Mucha, députée de la centriste Plateforme civique. Des menaces inutiles. 46 députés -ce n’est pas rien- de Droit et Justice ont finalement voté contre la réforme de la loi. Moins en raison du fait qu’ils se seraient révoltés contre leur leader Jaroslaw Kaczynski, que parce que ce même Jaroslaw Kaczynski a changé d’avis ayant pris la mesure de l’ampleur du mouvement protestataire.

Beata Mazurek,  porte parole du parti ultra-conservateur, a pensé avoir trouvé la parade en expliquant que le projet avait été rejeté parce que les députés de Droit et Justice n’avaient pas voulu d’une loi sanctionnant les femmes. Personne n’est dupe. Le parti au pouvoir a dû reconnaître et s’incliner devant un mouvement dont l’esprit rappelait celui de la « première » Solidarnosc des années 80’, quand les chauffeurs de bus arrêtaient de travailler pour soutenir les infirmières en grève. Paradoxalement donc, « le patrimoine spirituel polonais » a été ressuscité à travers une opposition populaire et générale contre une loi injuste et arbitraire. Pour cela, et seulement pour cela, les Polonais devraient remercier les conservateurs bigots au pouvoir de leur attentat obscurantiste- fort heureusement avorté.

Brexit colombien

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Sipa. Numéro de reportage : 00774815_000033.

Alors que le président Santos vient d’être désigné lauréat du Prix Nobel de la Paix, retour sur le traitement médiatique du référendum en Colombie.

A priori, les deux consultations n’ont rien de commun. A priori seulement.

David Cameron demandait par référendum si le peuple britannique souhaitait, ou non, demeurer dans l’Union Européenne (voir mon post sur le Brexit). Le président Juan Manuel Santos demandait aux Colombiens de valider, ou non, l’accord de paix négocié avec les Forces Armées Révolutionnaires (FARC).

Premier point commun : dans les deux cas, c’est non.

Second point commun : tout le monde pensait que ce serait oui.

Qui ça, tout le monde ? Outre les instituts de sondages, dont la démarche est censée reposer sur une certaine scientificité, je pense à ce qu’il est convenu d’appeler les médias du système, expression un peu trop colorée idéologiquement (très « marquée » réinfosphère) et surtout trop floue : qui sont les médias du système ? En quoi font-ils système, comme on dit ? Ils font système en ce qu’ils partagent une croyance (on est dans le domaine de l’irrationnel) : ils « se sentent portés par le vent de l’histoire ». La formule est d’Alain Finkielkraut ; je dirais plutôt « se croient portés par le vent de l’histoire », pour insister sur cet auto-aveuglement qui est celui de tous les dogmatiques. On comprend mieux pourquoi ils pensent toujours connaître le résultat du référendum avant tout le monde et pourquoi ils sont à ce point apocalyptiquement bouleversés quand ce résultat diffère des prévisions.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Affaire Zemmour: Ubu procureur

eric zemmour proces terrorisme
Eric Zemmour. Sipa. Numéro de reportage : 00715073_000043.

Ainsi donc Éric Zemmour se serait rendu coupable d’apologie du terrorisme, au prétexte qu’il a déclaré à Causeur respecter les djihadistes, « des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient -ce dont nous ne sommes plus capables ». Mais croient-ils seulement en quoi que ce soit ? Là est la vraie question. Et de surenchérir : « Quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes, donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. »

Oui, les humains sont complexes. Voilà pourquoi les motivations des islamo-terroristes sont multiples, souvent davantage liées à des meurtrissures identitaires, existentielles, sociales, voire un désir de révolte, qu’à une foi inconditionnelle. Et les experts s’accordent à conclure qu’il n’existe pas de profil-type. « Le substrat social, le rapport au religieux, les vulnérabilités d’ordre psychologique, la sensibilité au contexte international, le lieu de vie ainsi que la perméabilité à la stratégie de communication des terroristes islamistes sont autant d’éléments qui imprègnent diversement le parcours de chaque djihadiste », note le rapport du Sénat « Filières djihadistes : pour une réponse globale et sans faiblesse ». S’imaginent-ils servir une juste cause, tel un leurre voilant leurs errances ou leurs échecs, qu’ils n’en ennobliront pas leurs actes pour autant : la quête de respectabilité d’un individu ne suffit pas à le rendre « respectable ». « Ce ne sont pas des gens qui combattent pour une cause. Ce sont des gens qui se battent pour la mort, qui aiment la mort et qui sont drogués à la mort », rabâche opportunément Malek Boutih. Sous couvert d’appliquer à la lettre une idéologie qu’ils appréhendent en général fort mal, les aspirants djihadistes se jettent corps et âme dans un héroïsme de pacotille pour tromper l’ennui d’une existence trop ordinaire au fin fond d’une banlieue blafarde. Et, paradoxalement, s’assujettissent à un nouveau fascisme les délestant du fastidieux effort de penser et de décider par eux-mêmes : « Le bonheur dans la servitude volontaire », résume l’élégante formule de Boris Cyrulnik, qui pointe en outre le sentiment d’humiliation, de rejet, de frustration commun à la plupart des radicalisés : « Se présenter en victime, c’est une manière de légitimer sa propre violence. »

Réparer des blessures d’ego, se venger d’une prétendue stigmatisation, mais aussi, fréquemment, racheter ses fautes et gommer dans la foulée une histoire personnelle chaotique. La dimension purificatrice, rédemptrice, du djihad invite moult petites frappes à s’inventer un nouveau départ, à expier leurs erreurs passées, sans renoncer à l’adrénaline de la violence : « L’offre de radicalisation leur permet de recycler cette culpabilité et ils peuvent ainsi continuer d’être délinquants et criminels », explique le psychanalyste Fethi Benslama.

Rien de franchement « respectable » à tirer de ce manichéisme du prêt-à-flinguer, pierre angulaire d’un fanatisme que Nabil Mouline, chercheur au CNRS, qualifie de « bricolage intellectuel ». Un mic-mac fantasmagorique de séries américaines, de mythologies et de références coraniques parcellaires. « Ces jeunes ne savent souvent pas lire l’arabe ni le Coran. Ils n’ont aucune culture islamique et ne maîtrisent même pas les prières ! », souligne le sociologue Farhad Khosrokhavar. « Ces gens ne connaissent rien à l’islam, à la politique, notamment au Moyen-Orient. Donc vous n’avez pas chez eux une volonté d’agir pour des raisons politiques ou religieuses », confirme le diplomate Eric Danon. Difficile de s’ériger en défenseur d’une quelconque cause quand on brille par une ignorance crasse.

Certes, Éric Zemmour a raison de rappeler qu’ils ne sont pas tous déséquilibrés ou idiots, contrairement aux psalmodies médiatiques qui se sont ingénié à nous anesthésier les neurones depuis les attentats de Charlie. De plus en plus de jeunes diplômés issus des classes moyennes rejoignent les bataillons, mais ils n’en constituent pas l’essentiel. Un nombre croissant de femmes entendent, elles aussi, jouer un rôle de premier plan. Mais beaucoup d’observateurs, tel le juge Marc Trévidic, y voient aujourd’hui un phénomène de mode. « Respectable » ?

Le djihadisme a germé sur le compost d’un communautarisme exponentiel, né de la pleutrerie politique des dernières décennies. Il en cristallise les aigreurs, les amertumes, les vindictes. Daech a su exploiter les fêlures, le désœuvrement d’une certaine frange de la population, sa porosité aux théories du complot, sa soif de reconnaissance dans une société formatée aux postures narcissiques, où la frontière entre monde réel et virtuel n’a plus beaucoup d’importance, dès lors qu’on peut s’y mettre en scène. Respectable ? Non. Méprisable ? Pas plus que les accusations fantaisistes à l’encontre d’Éric Zemmour, aujourd’hui visé par une plainte d’un ridicule achevé, émanant de familles de victimes et de SOS Racisme. Car il n’en fallait pas plus à ses contempteurs, qui traquent le moindre de ses dérapages telles des hyènes affamées, pour bondir sur l’occasion, tandis que ses thuriféraires, animés d’un zèle tout aussi vivace, s’empressent de défendre bec et ongles les allégations très contestables de leur gourou. Pour le débat de fond, prière de repasser un peu plus tard.

Tout au plus pourrait-on reprocher à Éric Zemmour de prêter aux radicalisés un panache, des convictions et un sens de l’honneur fort éloignés de la réalité, et de les auréoler ainsi d’un prestige immérité, au risque de multiplier les émules.

Mourir non pas pour un idéal mais pour donner un sens à leur vie, non pas par courage mais par inconscience, s’assurer une gloriole posthume et une place aux premières loges dans l’au-delà. Respectable ? Massacrer les caricaturistes de Charlie Hebdo, les clients de l’Hyper Cacher, une automobiliste de Villejuif, un chef d’entreprise isérois, les noctambules du Bataclan, un couple d’agents de police à Magnanville, les passants de la promenade des Anglais, le père Jacques Hamel… Respectable ? Non. Zemmour, ami des terroristes ? Non plus. Juste auteur d’une absurdité déguisée en certitude et réitérée sur BFMTV (« Ce ne sont pas des esprits faibles, ce sont des gens qui ont une théologie, une idéologie, une foi, et qui agissent pour cela »), alors que les spécialistes n’en finissent pas de s’affronter, Gilles Kepel et Olivier Roy en tête, pour déterminer si le djihadisme découle d’un islam radicalisé ou, à l’inverse, d’une islamisation de la radicalité. La vérité se situe probablement quelque part à mi-chemin. Nul ne la détient, pas même Éric Zemmour.

Trump, une tragédie américaine

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donald trump parti republicain
Image: Soleil.

Début septembre, on a pu voir dans le Forum du commandant en chef, une émission de la chaîne NBC, un spectacle étrange. Pendant une demi-heure, Donald Trump, l’homme qui pourrait dans quelques mois devenir le chef des armées américaines, a palabré confusément sur la crise irakienne, appelant carrément, comme l’a écrit un journaliste du Daily Beast, « à commettre des crimes de guerre ». « Take the oil in Iraq », a-t-il répété. Et quand on lui a demandé comment il comptait s’y prendre, Trump a répondu qu’il fallait « laisser quelques groupes s’emparer du secteur… vous savez, avant ça s’appelait la paix des vainqueurs. Aujourd’hui, il n’y pas de vainqueur, croyez-moi. Il n’y a pas de vainqueur. Mais j’ai toujours dit : prenez le pétrole et gardez le pétrole, gardez le pétrole, gardez le pétrole ». Tout en fustigeant la politique étrangère d’Obama accusé de montrer une puissance américaine « arrogante, dédaigneuse, moqueuse et coloniale »

D’innombrables articles de presse ont été consacrés à la dilection de Donald Trump pour les insultes, ses absurdes tweets nocturnes, son engouement pour les théories du complot – il n’a reconnu que depuis quelques semaines qu’Obama était né aux États-Unis… –, son narcissisme grandiloquent, sa vanité et son incapacité à distinguer la fiction de la réalité.

Son discours est souvent incohérent et désarticulé, ses fins de phrases n’ayant que peu à voir avec leur début. Trump enchaîne des mots sans liens entre eux, les émaillant de répétitions et de bizarreries langagières.

Il n’y a bien sûr rien d’extraordinaire dans le fait que Donald Trump soit incohérent, grandiloquent et déconnecté de la réalité. Ce qui est stupéfiant et angoissant, c’est qu’un si grand nombre d’Américains acclament ses délires avec enthousiasme.

C’est la démocratie, dira-t-on. Certes. De plus, la Maison-Blanche est extrêmement contrainte par les pouvoirs législatif et judiciaire. On se demande cependant lesquelles de ses innombrables promesses Trump réalisera. Il s’est engagé à commencer à expulser 11 millions d’immigrés en situation irrégulière dans l’heure suivant son intronisation. Il a déclaré vouloir interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans, sans préciser si les citoyens américains seraient concernés ni comment l’État allait reconnaître les musulmans à bannir.[access capability= »lire_inedits »]

Il a proposé de tuer ou de mettre la pression sur les familles de suspects afin de leur soustraire des informations, de réintroduire la torture voire « pire »… (« vous savez, comme au bon vieux temps…. pan-pan »). Il a affirmé détenir un plan secret dont il ne pouvait pas discuter publiquement sinon pour dire qu’il « défonce[ait] la gueule de l’EI » (« bombing the shit out of ISIS »).

Ce genre de propos décousus et vulgaires n’épargne pas les alliés des États-Unis. Trump dit clairement que les pays qui souhaitent être protégés par les États-Unis doivent payer pour ce service. Cela équivaut à la dissolution de l’alliance.

Continuons. En décembre 2015, dans une émission télévisée, on l’a interrogé sur la triade nucléaire – lanceurs terre/mer /air, un élément majeur de la doctrine nucléaire américaine. Or cet homme qui pourrait avoir à sa disposition 7 700 armes nucléaires dès le 20 janvier 2017 n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, son porte-parole a aggravé son cas : « À quoi bon avoir une bonne triade nucléaire si on a peur de l’utiliser ? » Et Trump lui-même a ajouté : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignore donc aussi que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki…

Comment expliquer que ces extravagances ne nuisent pas à son succès ? Certains y voient une stratégie de négociation : on exige ou on menace beaucoup pour pouvoir ensuite conclure un bon « deal ». En réalité, la réputation de brillant homme d’affaires et de génie de la négociation de Trump est largement exagérée. S’il avait investi le capital hérité de son père dans des obligations à bas risque, il serait aujourd’hui beaucoup plus riche qu’il ne l’est. D’autres pensent que les ennemis de l’Amérique sont tellement redoutables que seul un homme politique non conventionnel peut les combattre. Et il se trouve qu’ils n’ont pas sous la main un homme d’État non conventionnel.

On impute souvent l’ascension de Trump à l’évolution démographique des États-Unis – l’angoisse des hommes blancs qui se voient devenir minoritaires, à quoi s’ajoutent la paupérisation de la classe moyenne, la perte du prestige extérieur avec les échecs en Irak, en Afghanistan, en Libye et ailleurs. D’où la comparaison, fréquente en France, entre le Front national et Trump. De fait, par sa sociologie, sa vision du monde, ses préoccupations, l’électorat frontiste est pour une part proche de celui de Trump. Toutefois, la personnalité de Marine Le Pen n’a rien à voir avec celle de l’homme d’affaires. Marine Le Pen formule des phrases intelligibles dans un français correct et se comporte dignement en public. Sa réussite politique n’est donc pas incompréhensible.

Contrairement à ce qu’on croit, les supporters de Trump ne sont pas des ouvriers sous-diplômés que la mondialisation a laissés pour compte. Ils ne font pas partie des classes populaires. Les sondages de sortie des urnes des primaires et les données démographiques fédérales démontrent que le revenu médian de ses électeurs aux primaires est de 72 000 dollars, bien au-dessus du revenu médian national, 56 000 dollars, et des 61000 dollars annuels des électeurs d’Hillary Clinton ou de Bernie Sanders. Quant au niveau d’éducation, 44 % des électeurs de Trump possèdent une licence, contre 29 % de l’ensemble de la population.

La sociologie n’explique donc pas le choix d’un tribun tel que Trump, dont il faut chercher les raisons ailleurs. Le phénomène a sans doute à voir avec l’omniprésence de nouveaux modes de communication – internet, talk-shows – qui favorisent l’entre-soi. Le débat d’idées, chez les Républicains, est animé par des personnalités de la télé, et il se déroule presque exclusivement dans des émissions. Dans le public, chacun peut créer son propre environnement médiatique sans jamais avoir à se frotter à des opinions différentes.

Rappelons que la montée des radicalismes aux États-Unis ne se limite pas à la droite. Bernie Sanders, un socialiste gériatrique, n’a pas été loin de battre Hillary Clinton. À la différence de Trump, Sanders n’affiche aucun signe extérieur de déséquilibre mental, mais ses propositions n’étaient pas moins radicales. Ainsi, pour financer son programme, il a proposé de faire passer le taux marginal d’imposition sur les revenus à 73 % ! Le vieux sénateur du Vermont n’est pas plus un apparatchik que le milliardaire new-yorkais, et, comme lui, il explique son succès par le délabrement et la corruption du système actuel, et appelle à une révolution pour remettre les choses en ordre.

Dans l’article « Pourquoi le fascisme est une vague d’avenir » publié en 1994 dans le London Review of Books, l’intellectuel américain Edward Luttwak explique que « ni la droite ni la gauche modérées n’arrivent à proposer des solutions pour le principal problème de notre temps : le niveau sans précédent d’insécurité personnelle des travailleurs », aussi bien ouvriers, que cadres moyens ou supérieurs. Luttwak décrit un discours républicain typique dont « le début célèbre les bienfaits de la libre concurrence et la dynamique du changement perpétuel tandis que la fin lamente le déclin des valeurs de la famille et des petites communautés érodées par ces mêmes forces ». Cet entêtement à chérir les causes des effets que l’on déplore ouvre, remarque-t-il, un vaste espace politique.

Face au défi posé par Luttwak, la gauche américaine n’a pas su réagir, préférant s’enfoncer dans l’impasse d’une politique identitaire et sociétale. On se souvient de ces 204 membres du PEN Club (une association internationale d’écrivains) qui se sont opposés à l’attribution du prix de la Liberté d’expression à Charlie Hebdo qu’ils qualifiaient de publication réactionnaire, raciste et bigote.

Cet espace politique vide a été brièvement occupé en 1992 par le candidat indépendant aux présidentielles Ross Perot. Ce fut probablement le premier signe que quelque chose de profond ne tournait pas rond. Le choix de Sarah Palin comme colistière de John McCain et le culte de la personnalité qui s’est développé autour d’elle en 2008 auraient dû nous alarmer. Avant Palin, l’anti-intellectualisme des Républicains était une simple posture destinée à les rapprocher des gens ordinaires. Eisenhower s’est fait passer pour un cancre mais il était chef d’états-majors des forces alliées en Europe, avait planifié et mis en exécution la victoire sur l’Allemagne avant de prendre la tête de l’OTAN. Palin, en revanche, était une authentique crétine.

Peut-être, finalement, Trump a-t-il surgi du Tea Party. Le Tea Party était une révolte populiste des militants contre les inaccessibles élites républicaines de Washington. Ce mouvement a été souvent injustement critiqué. Personnellement, j’ai apprécié le sérieux avec lequel ses membres abordaient des questions comme la dette nationale, les déficits du gouvernement fédéral et l’extension de son pouvoir. Les détracteurs du Tea Party n’y ont vu qu’un mouvement raciste, réactionnaire et superficiel de protestation contre l’activisme étatique. À la lumière de la montée de Trump, on doit convenir qu’ils n’avaient pas complètement tort. Sauf que Trump ne risque pas de répondre aux attentes du Tea Party, lui qui propose de renforcer encore davantage le gouvernement fédéral !

Quelle conclusion en tirer ? Le phénomène Trump a beaucoup de précurseurs : Ralph Nader, Ross Perot, le WWF, la télé-réalité, les sœurs Kardashian. Trump est sans doute un authentique phénomène américain. Il est l’accomplissement de la prophétie de l’intellectuel américain H. L. Mencken : « Un grand et glorieux jour, les gens ordinaires du pays verrons leurs désir le plus profond enfin se réaliser, et la Maison-Blanche sera habitée par un véritable abruti. » J’ai toujours pensé que ce genre de commentaire oubliait le génie démocratique niché au fond de la culture américaine. C’était avant Trump.

Le fait que je me sois trompée n’est pas grave en soi. Ce qui est grave, c’est que Trump a déjà ridiculisé les États-Unis en prenant le contrôle du parti Républicain. Or, lorsqu’elle sombre dans le ridicule, une nation aussi puissante devient terrifiante. Si Trump gagne en novembre, la réputation internationale des États-Unis sera ruinée, personne ne prendra plus ce pays comme modèle. Au contraire, on le percevra comme un État dangereux, voire un État voyou. Le succès de Trump démontre que cela ne pose pas de problème à un grand nombre d’Américains.

C’est une tragédie, particulièrement pour ceux qui se définissent comme conservateurs et adhèrent aux principes du gouvernement limité – liberté d’entreprendre, propriété privée, libre-échange, liberté d’expression, politique fiscale raisonnable, défense nationale solide et beaucoup de sens commun. Avec Trump, le « Grand Old Party » de Lincoln est devenu ce parti bigot, provincial, autoritaire et sans principes, que la gauche a toujours dénoncé. Cependant, les Démocrates ont tort de jubiler. Au mieux, ils hériteront d’un pays profondément divisé. Hillary Clinton sera alors la plus impopulaire des présidents jamais élus. Les supporters de Trump seront d’autant plus amers que, s’il perd, le candidat républicain est capable de crier à la fraude et d’entacher ainsi de soupçon le résultat. Au pire, Trump sera élu, et son élection déclenchera immédiatement une vague mondiale d’instabilité, ne serait-ce que parce qu’il a promis de démanteler l’ordre international mis en place par les États-Unis après la guerre et dirigé par eux depuis.

Hillary Clinton, une femme politique terne et malhonnête, mais normale, peut encore l’emporter. Mais le mal est déjà fait : la campagne de Trump a sapé la démocratie libérale car le monde sait désormais que ce genre de dérive peut arriver, même aux États-Unis. Par conséquent, aucun chef d’État responsable ne peut plus avoir confiance dans la puissance américaine et l’ordre mondial dont elle était jusqu’ici le garant.[/access]

M6, une chaîne néo-réac?

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L’intrusion du journaliste Bernard de La Villardière au fin fond de la Seine-Saint-Denis vaut au présentateur de la sixième chaîne une indignation qui souffle du plateau de Cyril Hanouna au blog du directeur adjoint de L’Express en passant par le quotidien gratuit 20 minutes. Comme un écho du flot d’insultes déversés sur son compte Twitter. Le CSA a été saisi et Nicolas de Tavernost, président de la chaîne M6 a reçu une docte lettre du président de L’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco. Pour l’ancien secrétaire général de François Mitterrand « la généralisation des difficultés telles que présentées par ce reportage donne une vision déformée de la réalité ». Comble de la vanité, il s’étonne que M6 n’ait pas mentionné le « travail considérable » effectué par son organisme. La défense de la laïcité par Jean-Louis Bianco mériterait en effet un « Dossier Tabou » à lui tout seul…

L’islam, une vache sacrée médiatique

Le célèbre journaliste de « Zone Interdite » et « Enquête exclusive » a plutôt bien choisi le titre de sa nouvelle émission. Selon le Larousse, un tabu est étymologiquement en polynésien « un interdit de caractère religieux qui frappe un être, un objet ou un acte en raison du caractère sacré ou impur qu’on leur attribue. » Par extension, le tabou « a un caractère social et moral qu’il serait malséant d’évoquer, en vertu des convenances sociales ou morales. » « L’islam en France, la république en échec »: le titre de la première émission de Dossier tabou avait tout de la vache sacrée médiatique.

En préliminaire, la présentation de l’émission avait le mérite de ne pas tourner autour du pot.  » Nous avons découvert que les imams les plus extrémistes gagnent du terrain aux dépens de modérés républicains, parfois menacés de mort  (…)  L’Union des Organisations Islamiques de France a pour but de déconnecter la communauté musulmane du reste de la société, de grignoter peu à peu l’espace public au nom de la liberté d’expression pour installer la charia en France. Elle organise de grands rassemblements et attire des centaines de milliers de personnes qui peuvent écouter des prédicateurs étrangers souvent homophobes, antisémites et favorables à la lapidation des femmes. D’anciens Frères Musulmans ont accepté de témoigner pour dévoiler la stratégie cachée du mouvement qui veut former les élites islamistes de demain.« 
Aussitôt accusé de racolage télévisuel, le sujet choisi par La Villardière avait en effet l’inconvénient d’intéresser le français moyen, au point de réaliser pour sa première un très joli score d’audience, 2,4 millions de téléspectateurs. La « mosquée Daech » de Sevran, louée par un imam de l’UOIF, la branche française des frères musulmans, ne méritait sans doute pas qu’un journaliste se déplace jusque là. Filmer à Sevran une mosquée salafiste clandestine ou une école coranique sur un terrain municipal, franchement quel intérêt sinon de stigmatiser les salafistes? Pour Stéphane Gatignon, maire écolo de Sevran interrogé sur RMC, la venue de l’équipe de M6 n’est rien d’autre que “de la provoc »”. Bernard de la Villardière a voulu “faire de l’audience sur le dos de la ville de Sevran” Dans un communiqué il dénonce “une polémique politicienne cherchant à faire de Sevran un Molenbeek français”. Si les jeunes de Sevran partent en Syrie, c’est donc la faute de la course à l’audimat chez M6. Allez comprendre.

Complotisme mainstream

Les chiens de garde du PAF ont aussi pointé, avec un soupçon de complotisme, le montage de la scène d’agression dont La Villardière était forcément le déclencheur. S’appuyant sur une vidéo amateur censée dédouaner les jeunes de Sevran, un certain Ousmane, venait donner du grain à moudre à l’observatoire de l’islamophobie, pardon à l’Observatoire de la laïcité (pardonnez la confusion, mais l’équipe de Jean-Louis Bianco passe visiblement plus de temps à traquer les pourfendeurs de l’islam radical que les ennemis de la laïcité). Silence gêné en revanche quand le Ousmane en question se révèle être un grand admirateur de Dieudonné. La vidéo complète diffusée ensuite par M6 pour éteindre la polémique ne laisse aucun doute sur la bande de voyou ceinturant l’équipe de reportage. Frappés et mis au sol, les journalistes sont contraints de quitter les lieux.
Un geste de solidarité ou un mot de soutien était bien le minimum qu’on pouvait attendre de la part des confrères de La Villardière. Face à un délit d’entrave à la liberté de la presse, la gauche morale, d’habitude si prompte à défendre les libertés, s’est retournée sur l’agresseur blanc à particule. Lequel n’aurait pas dit « bonjour » aux individus qui tentaient d’interrompre son interview (la vidéo de M6 devait démentir cette accusation grotesque). Un peu de sérieux et d’honnêteté suffisent à constater que le journaliste et son équipe étaient au contraire d’une patience infinie avant leur prise à partie.
Au lieu de s’interroger sur la violence de l’islamisme dans certains territoires perdus de la République, les petits marquis de la bien-séance médiatique reprochent à l’équipe de M6 de ne pas avoir demandé aux caïds de la cité l’autorisation de filmer leur terrain de jeu. Pour ne pas traiter le fond du sujet, on lance un contre-feu qui en dit long sur l’état de la liberté d’expression en France.

La Gaule pour tous!

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gaulois eric zemmour immigration

Le 15 septembre, Madjid Si Hocine, médecin, appelait, dans Libération, à la dé-zemmourisation des esprits. « Il faut déradicaliser Éric Zemmour », écrivait-il, finaud – les attentats commis par Zemmour ont dû m’échapper. Trois jours plus tard, paraissait dans le JDD l’enquête de l’institut Montaigne révélant, entre autres données désastreuses sur l’intégration, que 28 % des musulmans de France feraient passer la charia avant la loi de la République. Et on était tenté de répondre au docteur Hocine : ce n’est pas la France qui se zemmourise, c’est la réalité[1. Je paraphrase, ici, une vieille formule de Laurent Joffrin, au sujet, déjà, des « néo-réacs ». « Ce n’est pas la droite, qui devient réac, c’est la réalité », avait-il remarqué fort justement – sans d’ailleurs tirer la moindre conséquence de cette observation.]. Réalité qui s’ingénie, dirait-on, à réaliser les plus sombres observations de notre brillant ami sur le caractère foncièrement inassimilable de l’islam de France. L’enquête dirigée par Hakim El Karoui est peut-être critiquable sur le plan méthodologique, comme l’ont abondamment expliqué les nombreux experts en maquillage du réel appelés à la rescousse pour faire oublier ses déplorables observations. Elle indique des tendances plus que des faits précis. Elle n’en confirme pas moins l’expérience sensible de nombre de nos concitoyens. Hors des paroxysmes que constituent les attentats, difficile d’ignorer qu’un choc des civilisations de faible ou moyenne intensité se déroule au quotidien dans de multiples points de notre territoire. À moins, bien sûr, d’être un journaliste-de-gauche, auquel cas on s’emploie à dénoncer bruyamment le messager afin de ne surtout pas entendre le message.

Saisis par le réflexe pavlovien que suscite toujours chez eux la parution d’un nouveau Zemmour, les confrères de la bonne presse et des médias convenables se sont partagés entre le tombereau d’injures et l’étouffoir. « Faut-il bannir Zemmour des écrans de télé ? », s’interroge gravement Les Inrocks, la réponse étant bien sûr dans la question. Thierry Ardisson l’a fait comparaître devant un tribunal composé des sommités de la profession – Bourdin hésitait entre colère et résignation, Ruquier semblait presque dégoûté, le pauvret a des remords, il croit pour de bon que, sans lui, Zemmour n’existerait pas. Il a donc décidé que le public de France 2 devrait être protégé de sa mauvaise influence, de même que la direction de France Inter où il est interdit d’antenne. J’ignorais que le service public de l’audiovisuel fût chargé de la rééducation des masses zemmourisées. Dans l’article de Libé sur Zemmour, intégré à un dossier sur la « fachosphère » (au cas où on n’aurait pas compris), il est question de « discours toujours plus nauséabond », de « goût de moisi », et d’« idées nauséabondes ». En clair, la gauche olfactive a toujours du nez. Bizarre qu’elle ne flaire pas que ça sent le roussi pour son magistère.

Bien entendu, aucun de ces grands esprits ne s’abaisserait à réfuter les arguments de Zemmour, auraient-ils peur d’être zemmourisés à leur tour ?[access capability= »lire_inedits »] Au mieux, ils se contentent d’une prétendue « vérification des faits », brandissant triomphalement ses erreurs historiques, supposées, réelles ou discutables, pour ne pas répondre à ses constats. Pourtant, sa thèse d’un islam ontologiquement incapable de la moindre adaptation est largement critiquable. Si les flots de haine qui s’abattent sur lui et la dégoûtante volonté de le faire taire requièrent notre solidarité, ils ne nous interdisent nullement une discussion toujours animée, parfois enflammée.

Sur le présent, Éric Zemmour a malheureusement raison : l’assimilation n’est plus qu’un souvenir, l’intégration régresse et on découvre que s’est créée en France une contre-société musulmane hostile à la société française et à son mode de vie. Bien sûr, elle ne rassemble pas tout l’islam, et peut-être a-t-on tendance à sous-estimer le poids de ceux qui sont devenus des Français comme les autres. Reste que tous les indicateurs vont dans le mauvais sens et que, dans de nombreux territoires, l’islamisation n’est plus une menace mais une réalité. Il faut un blindage idéologique sacrément performant pour ne pas voir que le multiculturalisme est en faillite partout – comme en témoigne le passionnant reportage de Daoud Boughezala à Aubervilliers.

Seulement, Zemmour ne se contente pas d’observer le présent. Il relit le passé et anticipe l’avenir en fonction de ce seul présent, comme si l’Histoire n’était qu’une éternelle reconduction. Certes, il y a un long passé de conflits entre l’islam et la France, mais peut-être pas sous la forme rectiligne et continue qu’il lui prête. Surtout, comme le disait souvent Muray avec un vague espoir que ses prédictions les plus sombres seraient démenties, l’Histoire, c’est ce qui rate, qui fait dérailler le scénario. L’existence de permanences ne signifie pas que la fin soit écrite.

Et Zemmour va encore plus loin. Postulant que l’identité musulmane est par nature immuable, il décrète que, pour être français, il faut renoncer à l’islam, écartant la possibilité d’une acclimatation de l’islam comparable à celle du judaïsme français au xixe siècle. « L’interprétation est interdite par le fait que le Coran est incréé », dit-il. Pour les croyants sans aucun doute. Pour l’observateur, le caractère « incréé » du Coran de même que la primauté, au cours des siècles, des interprétations les plus rétrogrades ne sont pas des données ontologiques mais des créations humaines, donc historiques, que l’Histoire pourrait détricoter. Mais paradoxalement, un amoureux de l’Histoire tel que Zemmour en arrive à revendiquer une vision des-historicisée. « Oui, je suis essentialiste, comme le général de Gaulle », réplique-t-il. Cet essentialisme et le virage identitaire assumé qu’il traduit expliquent d’ailleurs que, contrairement à ce que racontent ses détracteurs, Zemmour n’a ni mépris ni détestation pour l’islam, au contraire, il avoue une forme d’admiration, peut-être teintée d’envie, pour cette identité si forte que même notre génie national s’y casse les dents. Alors que l’islam, croit-il, ne fait que persister dans son être – et c’est en cela qu’il se trompe partiellement –, l’identité française s’auto-dissout dans le multiculti libéral-libertaire.

En réalité, beaucoup de nos compatriotes sont aujourd’hui musulmans comme d’autres sont juifs ou catholiques – en famille et dans leur for intérieur. Au risque d’exaspérer les lecteurs qui rêvent d’être délivrés de l’islam sous toutes ses formes, il faut admettre que même le voile, qui est pour beaucoup un étendard identitaire hostile, n’est pour d’autres que l’expression d’une religiosité qui progresse dans toute la société. Avec les autres, ceux qui refusent ostensiblement de devenir français et de vivre avec les Français, il y a une stratégie qu’on n’a jamais tentée : la fermeté. Définissons la règle commune, exigeons de tous les musulmans qu’ils la respectent et rendons – démocratiquement – la vie impossible aux autres (voir à ce sujet les réflexions de Paul Thibaud et Amar Dib, conseiller de la Mosquée de Paris). C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, il nous arrive encore de croire que la France pourrait être une chance pour l’islam. De moins en moins souvent, il est vrai.

La plupart des experts en zemmourologie concluent leur propos par le constat désespéré que, malgré leurs efforts de prophylaxie, Un quinquennat pour rien caracole en tête des ventes. Du reste, c’est en raison même de sa popularité qu’il faudrait interdire Zemmour de parole. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que pour des milliers de gens, plébisciter Zemmour est aussi une façon de leur dire merde – qu’on me pardonne cet écart.

En ce sens, son succès n’est pas seulement un symptôme du choc des civilisations, il est aussi le révélateur d’un autre affrontement, peut-être plus historique encore. On dira qu’il oppose les souverainistes aux mondialistes, les perdants aux gagnants, ou encore le peuple aux élites. Dans son dernier essai où il s’inscrit avec classe dans les traces de Jean-Claude Michéa, Christophe Guilluy observe pour sa part un remake à plus ou moins bas bruit de la lutte des classes entre, d’un côté, la France périphérique des couches populaires, au sein desquelles la classe moyenne a rejoint les ouvriers, et de l’autre, la néobourgeoisie – qui, si l’ancienne n’a pas disparu, donne le la idéologique (voir pages XXX). Or, explique Guilluy, pour la première fois dans l’Histoire, ces classes populaires sont reléguées hors des territoires où se créent la richesse, le recours à une main-d’œuvre immigrée bon marché permettant aux heureux habitants des centres-villes de disposer de nounous et de restaurants point trop coûteux. Pour le reste, l’économie mondialisée se passe aisément d’une grande partie des peuples. L’autre nouveauté de notre situation, découvre-t-on dans les pages les plus percutantes du livre, c’est que cette érection d’une société de castes ou, en tout cas, de deux France qui ne se rencontrent plus, est recouverte par un chatoyant discours sur l’ouverture, la diversité et l’amour de l’Autre. Fort de la certitude de sa supériorité morale, le néobourgeois peut profiter de ses privilèges à l’abri de frontières culturelles invisibles mais bien gardées.

Pour cette classe dominante et/ou possédante, la vie est bien faite : ses intérêts et ses nobles convictions convergent harmonieusement, aussi peut-elle mépriser ce populo qu’elle veut bien entretenir, puisque ces abrutis pleurent sur leurs usines au lieu de devenir webmasters, mais qu’elle préfère voir le moins possible. C’est peu dire qu’ils ne sont pas glamour – sauf de temps en temps sur Canal +. Ils sentent le rance, ils votent comme on sait et en prime, ils adorent Zemmour.

L’auteur du Suicide français est, logiquement, le chouchou de cette France périphérique. C’est que le signifiant France est en quelque sorte le dernier fil qui la relie à l’Histoire. Tenue à l’écart des grands mouvements économiques, dénoncée comme une entrave à la glorieuse marche du Progrès, menacée de devenir culturellement minoritaire, elle voit de surcroît ceux qui la gouvernent s’attacher à détruire ce à quoi elle tient. Alors elle pense, comme Zemmour, que son identité est menacée de disparition et se bat, dos au mur, pour la défendre.

Il serait absurde de prétendre – et Guilluy y insiste – que cette France périphérique est exclusivement blanche, tant il est vrai que nombre d’enfants d’immigrés sont devenus de bons franchouillards. N’empêche, si elle est ethniquement diverse, elle se rêve – et demeure sans doute – culturellement plus homogène que les grandes métropoles où les populations se côtoient sans se mélanger. Ses habitants ne sont pas tous gaulois, comme on dit dans l’inventif français des cités, mais on continue d’y vivre comme des Gaulois. On a peu relevé, au demeurant, que le terme qui a fait scandale dans la bouche de Sarkozy est celui qu’emploient beaucoup de nos concitoyens arabes pour parler des « autres » Français, sans que cela semble gêner qui que ce soit. Après tout, quand on dit « gaulois », tout le monde comprend de quoi on parle, c’est plus distingué et moins bêtement ethnique que « blanc ». Et puis, Gaulois, tout le monde peut le devenir, y compris des juifs séfarades dont les ancêtres ne parlaient que l’arabe.

La bronca déclenchée par la petite phrase de Sarkozy appelant les enfants d’immigrés à vivre comme les Français et à adopter « nos ancêtres les Gaulois » est donc, au fond, une manifestation de plus de la condescendance avec laquelle, duu sommet de la société – si tant est que les grands médias ou les palais gouvernementaux puissent passer pour des sommets –, on observe ces ploucs accrochés à leurs petites habitudes. C’est ainsi que, de Najat Vallaud-Belkacem, dans son inimitable style de maîtresse d’école, à Alain Juppé, qui a aimablement pointé les incongruités de son adversaire, on a feint de ne pas comprendre que la formule se référait à une appartenance mythique, pas à une vérité historique, et fait la leçon à l’ancien président, Gaulois de souche comme chacun sait, lui rappelant que non, nos ancêtres n’étaient pas du tout gaulois, chacun y allant de ses aïeux burgondes, celtes ou arabes. Dans une tribune publiée par Figarovox, Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, leur oppose « le soulagement que cette affirmation provoque chez des milliers de nos compatriotes, qui ne croyaient plus pouvoir entendre de nouveau un jour saluer l’essence même de l’appartenance à la France ». Les Français veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple qui offre ses ancêtres à qui veut le rejoindre, comme le dit Alain Finkielkraut en insistant sur l’usage de ce beau verbe. Or, pour être un peuple, il faut au minimum un passé commun, fût-il mythique, un avenir partagé, fût-il incertain, et des frontières, sans lesquelles on ne saurait prétendre se gouverner collectivement. Quoi qu’en disent les apôtres du melting-pot planétaire, entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est l’ouverture qui opprime et la frontière qui protège.[/access]

Pourquoi la gauche ne supporte pas le roman national

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« Nos ancêtres les gaulois ». Sarkozy en a froissé plus d’un en appelant à la rescousse ce passé mythifié par la IIIe République qui visait à forger une conscience nationale. La patrouille des zélés fact-checkers s’est empressée de déconstruire l’affirmation. Et ses adversaires sont tombés à pieds joints dans le panneau en accueillant avec moquerie la saillie de l’ancien président qui avec l’absence de subtilité qu’on lui connait, cherchait à se positionner sur l’immigration en fervent assimilationniste.

« Je vois depuis ce matin que même les Gaulois, ça les gêne » déclara quelques jours plus tard l’ancien président, très satisfait de lui-même.  Au-delà de la leçon d’histoire et du conflit des mémoires qui a fini par virer au grotesque, l’épisode est éclairant sur le tabou que constitue le fameux « roman national ».

À gauche, seul Jean-Luc Mélenchon a osé relever le gant du débat sur l’identité que comportait la sortie de Nicolas Sarkozy. Une véritable rupture avec la frange trotsko-gauchiste, focalisée sur l’anticolonialisme et le racisme d’état dont Edwy Plenel et Olivier Besancenot sont les principaux représentants. Ce dernier considérant les idées de nation et de frontière comme une « régression politique » et reprochant déjà à Mélenchon ses « dérives » souverainistes.

Le passé, voilà l’ennemi

Najat Vallaud-Belkacem, aura été ravie de s’afficher contre le « roman national » en refusant de donner à l’école la mission de fabriquer des « petits bonhommes dociles en uniforme récitant le catéchisme d’une France immémorielle et idéalisée ». La ministre de l’éducation confond le besoin d’appartenance propre aux démocraties avec le bourrage de crâne. Comme si enseigner un récit national interdisait d’en faire la critique. Curieuse conception de l’éducation nationale…

Désormais, le passé n’est plus considéré comme un élément de l’identité mais comme un obstacle à l’ouverture d’esprit des élèves. Un culte de l’ouverture et du déracinement dont le corollaire se trouve être l’ignorance du passé. Car NVB oublie que c’est précisément dans cette matière que le cycle des évaluations des compétences disciplinaires (Cedre) a constaté, en 2013, la plus spectaculaire baisse de niveau des élèves de collège, illustrant toutes les dérives d’un système éducatif et l’incapacité des élèves à s’inscrire dans le temps.

Autant dire que le « risque » de fabriquer des moutons dociles qui réciteraient une histoire même fantasmée est nul puisqu’une proportion inquiétante d’élèves (21% en 2013) sont littéralement amnésiques de l’histoire de leur pays et ne récitent strictement plus rien ! Avant de s’inquiéter d’un récit national qui s’inscrirait contre l’Histoire comme discipline, peut-être faudrait-il déjà s’occuper de son enseignement et de sa pratique. De nombreux professeurs de banlieue décrivent, en effet, un véritable phénomène de « dissociation » avec des élèves insensibles au poids de l’histoire, écoutant passivement les cours qu’on leur enseigne sans y croire véritablement, préférant largement s’en remettre aux théories complotistes largement accessibles sur les réseaux. Comme si ces jeunes ne trouvaient pas dans l’enseignement  de l’histoire de France les mythes d’identification ou la fierté d’appartenance qui pourraient les grandir, préférant s’en remettre à des chimères bien plus exaltantes pour « faire l’Histoire ».

SOS Racisme a sauvé le racisme

Hollande en aura fait lui-même l’expérience, en 2015, dans une émission de Canal +, où confrontée à des jeunes qui évoquaient des thèses totalement farfelues sur les attentats parisiens, le président a dû se substituer au prof d’histoire… Selon, les propres chiffres du Ministère, un jeune sur cinq adhérerait aux théories complotistes. On ne saurait dire plus clairement combien le rapport à soi de notre pays est pourri. La gauche peut crier victoire c’est peut-être un jour les thèses révisionnistes qui feront office de récit national dans le cerveau d’une partie de cette armée en déroute d’élèves indisciplinés…

Un constat symptomatique aussi de l’absence de conscience historique chez nos élites politiques. Le sociologue Paul Yonnet, l’avait décrit dans un livre, aujourd’hui presque introuvable, publié en 1993. Dans « voyage au cœur du malaise français. L’antiracisme et le roman national », Paul Yonnet, disparu en 2013 dénonce alors « La formidable dépréciation du roman national, sur laquelle l’idéal antiraciste/immigrationniste va ultérieurement fructifier, prend la forme d’une révision historique – qui est la véritable révision historique de notre temps, car elle a réussi ».

Dans son viseur, le sociologue a alors précisément l’association « SOS Racisme » et le vide idéologique qu’elle véhicule dans les années 80. Le projet n’est alors pas de substituer un récit national de gauche qui se voudrait socialiste à un récit national de droite plus patriotique mais bien de mettre à bas toute espérance prolétarienne. Face à l’épreuve du réel, la gauche n’a rien d’autre à proposer qu’une idéologie de substitution et un nouvel ennemi. L’Europe et l’antiracisme seront les nouvelles références de l’identité de gauche.

Paul Yonnet pousse encore plus loin l’analyse de la perversité de la démarche. Selon lui, l’antiracisme installe alors la notion de race et l’auteur décrit comme une complicité intellectuelle entre l’anti racisme et l’extrême droite. Complicité intellectuelle qui débouchera sur une communauté de succès. Le succès populaire du premier provoquant la fortune électorale du second car le principal objectif des antiracistes était de détruire l’assimilation républicaine, « d’abolir la nationalité » et « de déconstruire l’idée de continuité nationale » par la criminalisation de tout passé collectif : « le roman national (…), stigmatisé par le nouvel ordre mondial, se reconstitue sur le terrain de l’identité culturelle ; moins il y aura de Nation, plus il y aura d’identité française : ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Plus les Etats-Nations délégueront de prérogatives à l’UE, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d’identité prendra d’importance». Une évolution propre, selon lui, à faire le lit de toutes les dérives identitaires. Nous sommes en 1993 quand Paul Yonnet pressent ce danger…

Plus tard, c’est Jean Baudrillard qui décrira la formidable ambivalence du projet anti raciste en comparant « SOS-Racisme » et « SOS-baleines ». L’un vise à dénoncer le racisme, l’autre à sauver les baleines. « Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, une espèce virtuellement condamnée ? » interroge Baudrillard.

Les deux faces de l’identité nationale

L’hypothèse de la récupération d’un mouvement de jeunesse autour de l’antiracisme pour assurer la réélection de Mitterrand en 1988 a largement validé depuis. Pour l’anecdote, c’est aujourd’hui le même Julien Dray, qui est chargé  de « mobiliser la société civile » pour François Hollande.

Ex-trotskyste, contrairement à ses « camarades » inconséquents du parti socialiste, Mélenchon sait trop bien que l’histoire est un récit et que se forger une conscience historique suppose de s’inscrire dans une histoire longue : «L’histoire des Gaulois de Nicolas Sarkozy n’est pas dénuée de sens. Pourquoi faudrait-il aboyer en cadence, quoi qu’il dise ? Moi, je ne veux pas d’une ethnicisation gauloise du débat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est Français, on adopte le récit national ».

Si la « France éternelle » ne vient pas du fond des âges comme aime à le propager Sarkozy, fidèle à Patrick Buisson, l’appartenance à une communauté construite par l’histoire n’en constitue pas moins une part de l’identité culturelle et du sentiment national des hommes. Sinon comment parler d’intégration dans une société dont le modèle -français- est en voie désintégration ?  Car le fameux « plébiscite de tous les jours » cher à Ernest Renan, censé forger « l’existence d’une nation », comportait deux conditions moins souvent rappelées : « le désir de vivre ensemble » et « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

Trump, Sissi, H&M, burqa, etc.

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sissi trump burqa

Al-Sissi vote Trump

Par Gil Mihaely

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a été récemment invité par l’une des stars de CNN, Erin Burnett. Dans un tête-à tête fascinant sur le plateau de l’émission OutFront, al-Sissi a passé en revue les candidats à la présidentielle américaine, et il n’a pas vraiment caché ses préférences.

Quand son hôte lui a demandé ce qu’il pensait des déclarations de Donald Trump sur la limitation voire l’interdiction d’entrée des musulmans aux États-Unis, Sissi, qui a déjà rencontré le candidat républicain, s’est montré extrêmement compréhensif : « Pendant les campagnes électorales, beaucoup de déclarations sont faites, beaucoup de choses sont dites. Mais gouverner le pays est une tout autre affaire. » Et comme Erin Burnett insistait lourdement sur la xénophobie de Trump, Sissi a lui aussi remis le couvert : « Pendant une campagne, on peut avoir une certaine vision des choses, puis cette vision évolue grâce à l’expérience, à la lecture de rapports et aux conseils des experts. »

Pour que ses préférences soient encore mieux comprises, le taquin président égyptien en a rajouté une couche quand son intervieweur lui a demandé s’il pensait qu’« Hillary Clinton ferait une bonne présidente ». Réponse d’al-Sissi : « Les partis politiques aux États-Unis ne laisseront jamais un candidat inapte à diriger un État de cette importance arriver à ce niveau. » En clair, cela signifie qu’Hillary a les compétences requises pour le job – ce que peu de gens remettent en cause, mais qu’elle n’est ni plus ni moins qualifiée que son concurrent, ce qui aux USA est une opinion beaucoup plus « controversial ».

Pour expliquer cette pique, on a l’embarras du choix. L’ancien chef d’état-major égyptien devenu chef d’État a pu être blessé par les propos de Mme Clinton qualifiant l’Égypte de « dictature militaire ». À moins qu’il ait gardé une dent contre celle qui, quand elle était secrétaire d’État, a laissé choir sans états d’âme son fidèle allié Hosni Moubarak. Deux sujets qu’Erin Burnett n’a sans doute pas eu le temps d’aborder…[access capability= »lire_inedits »]

Feuillets d’automne…

Par François-Xavier Ajavon

En automne les feuilles tombent avec mélancolie, les balades en forêt deviennent des aventures esthétiques faramineuses, les Russes font des révolutions bolchéviques et les Américains élisent de nouveaux présidents. Ainsi Alphonse de Lamartine, qui avait un jugement sûr, écrivait à ce propos : « Feuillages jaunissants sur les gazons épars ! / Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature / Convient à la douleur et plaît à mes regards ! » Bref, il fait déjà froid, et nous voici dans le dur de l’année. Signalons d’abord, dans l’actualité de ces derniers jours, l’entrée d’un nouveau mot dans la langue française : « tripalement ». Voilà un événement ! Nous devons ce néologisme vertigineux à la comique écologiste Cécile Duflot, qui a twitté : « Vous êtes blanc – comme moi – donc vous ne comprenez pas tripalement ce qu’est vivre le racisme. » Bad trip… Voilà un mot qui rejoindra certainement bientôt « bravitude » dans le cimetière des « novations » lexicales de la gauche de gouvernement.

Dans un registre voisin, on nous annonce que Batman a été retrouvé mort à Sevran. Pour être plus précis, un sexagénaire a été découvert sans vie dans la ville chaude de Seine-Saint-Denis, face contre terre, dans le costume du fameux super-héros justicier et taciturne de Gotham City. Une source policière a confirmé : « Il portait une cagoule, un string, un collant, un haut en Lycra, et des gants et des bottes en caoutchouc. » Le voisinage a indiqué que ce senior actif avait l’habitude de déambuler ainsi, nuitamment, dans les rues de la ville. Les héros occidentaux sont fatigués.

L’avenir c’est peut-être la Chine ? L’agence Chine Nouvelle nous apprend que l’Empire du Milieu s’est enthousiasmé il y a peu pour un récit digne d’Hollywood : le héros de la fable, un Sud-Africain attaqué par un malandrin à son domicile du Cap, a échappé à la mort grâce à son smartphone Huawei, made in China, qu’il portait dans la poche de sa chemise… La merveille technologique a en effet arrêté net une balle de 9 mm tirée quasiment à bout portant. Jadis, dans les westerns, c’était des bibles qui stoppaient par miracle les munitions des carabines Winchester et sauvaient la vie des héros. Il faudra s’habituer au western du far east.

Par ailleurs, sachez que le pangolin est en voie de disparition. Nous l’apprenons par des ONG de défense des animaux qui tirent le signal d’alarme. Le fameux artichaut sur pattes, victime de trafics incessants, est en danger. La situation est critique. Le drame dans le drame ? Le pangolin suscite peu d’intérêt. La concurrence victimaire est déloyale par rapport aux éléphants et aux rhinocéros. Le pangolin se meurt. Je vous le dis en toute franchise, tripalement, cela m’abat.

Procès verbeux

Par Jonathan Siksou

Le 1er juin, une femme portant un voile intégral est contrôlée par un policier dans une rue de Champigny-sur-Marne.

Comme le veut la procédure, ce contrôle donne lieu à un procès-verbal. Moins fréquent, l’agent, qui a respecté la loi de 2010 sur l’interdiction de la « dissimulation du visage dans l’espace public », reçoit ensuite les félicitations de son commissaire. Dans sa lettre, celui-ci écrit : « Je tiens à vous exprimer ma reconnaissance pour votre action, laquelle s’inscrit dans la lutte contre tous les phénomènes de communautarisme qui s’inscrivent délibérément hors des fondements de la République française. Je vous encourage vivement à poursuivre dans cette voie, la seule permettant de sauvegarder les valeurs de l’Occident. » Choqué ou fier de ce courrier, on ne sait, il le fait circuler jusqu’à ce qu’il arrive à la préfecture de Police de Paris.

Et là, ça ne rigole pas : « Les termes employés dans ce document sont inappropriés et le chef de service va faire l’objet d’une lettre de son directeur afin que ce type de propos ne soient pas réitérés », assure la PP qui ne fournit pas d’explication de texte. À nous de comprendre que « valeurs » et « Occident » seraient des mots indignes sous la plume d’un représentant de la force publique, et qu’ils ne s’accordent pas aux « fondements de la République française ». En plus, « Occident » ça rime avec « Blanc », ce qui fait tâche sur notre vivre-ensemble-multiculturel.

Nous savons grâce à Jacques Chirac que la France a des racines musulmanes, nous ignorions encore que ce n’était pas un pays occidental. Enfin, si la police nationale ne doit plus défendre « les valeurs de la République », à nous peut-être de lui trouver de nouvelles attributions. La principale activité de la Poste n’est-elle pas désormais le service bancaire ? Et celle de la SNCF, le transport routier ? Impossible n’est pas français ! Et pardon pour ce dicton un rien xénophobe.

Black Hair Matter 

Par Sami Biasoni

Alors que les médias outre-Atlantique dressent à l’envi les nécrologies d’hommes noirs plus ou moins armés, abattus par des policiers plus ou moins racistes, trois femmes « afro-américaines » ont récemment saisi la Cour de justice fédérale de Californie dans le but d’engager un recours collectif à l’encontre de SoftSheen-Carson, filiale « ethnique » du géant franco-mondial de la cosmétique, L’Oréal.

Dénonçant les dommages qu’elles ont subis – chutes massives de cheveux – en s’appliquant un lissant capillaire prétendument moins nocif que les produits d’usage courant similaires, et invoquant l’étendue probable des dégâts induits chez d’autres consommatrices, les plaignantes réclament un minimum de cinq millions de dollars de dédommagement, au titre des préjudices causés.

Dans un pays où de telles pratiques de droit sont monnaie courante, l’affaire aurait pu passer inaperçue si elle n’était portée par le redoutable cabinet d’avocats Geragos & Geragos, connu pour avoir entre autres défendu l’honneur et les intérêts de Michael Jackson, ou plus récemment ceux de Chris Brown, dont les élans de « tendresse » conjugale ont indigné l’opinion. Et bien sûr, cette class action serait probablement restée lettre morte si elle ne s’inscrivait dans une lourde filiation de revendications communautaires qui structurent aujourd’hui la société américaine.

Dans les années 1970, Angela Davis consacrait la dimension symbolique d’une coiffure afro qu’elle arborait comme marqueur d’émancipation. Deux générations plus tard aux États-Unis, le cheveu des femmes noires est devenu un véritable nœud d’ « intersectionnalité » des luttes : celui où s’entremêlent les résistances à l’oppression masculine, à la discrimination raciale et aux diktats esthétiques de l’Occident.

D’aucuns considèrent ainsi qu’au même titre que le blanchiment de peau, le lissage de cheveux est l’artifice des traîtres à la cause noire, ces « Oreo » américains, ou ces « Bounty », comme disent les jeunes identitaires blacks de chez nous, noirs à l’extérieur mais blancs au-dedans. Parfois, la vie, c’est comme au cinéma : d’un côté, le Bounty, de l’autre, les révoltés.

Femmes libérées, mangez des frites !

Par Paulina Dalmayer

Que ce texte puisse vous paraître sans intérêt, chers lecteurs, ne vous dispense pas d’en retenir l’essentiel, à savoir que votre mensuel préféré se montre sensible à un problème majeur de la société, lequel concerne, non pas la courbe fluctuante du chômage ou le rétablissement des frontières dans l’espace Schengen, mais la question de la « confiance en soi » de chacun(e) d’entre nous.

À l’unisson de tous les titres de presse sérieux (vous avez dû vous en apercevoir), nous partageons la préoccupation des milliers d’êtres humains en surpoids, majoritairement de sexe féminin, de s’affirmer comme tels, c’est-à-dire comme des êtres humains en surpoids. Bref, les gros, et surtout les grosses, élèvent la voix et, contre toutes les salopes qui entrent dans du XS, voire dans du M, réclament une fat-pride.

À l’origine de cette mobilisation citoyenne, la vigilance et le courage d’une jeune femme ronde, qui a constaté que certaines marques de prêt-à-porter, notamment le géant suédois H&M, trichaient sur les mensurations des vêtements mis en vente. Dans les faits, un « 44 » correspondait en réalité à un « 42 » très serré et – comble de perversité –, pour s’habiller au-dessus de « 44 », il fallait piocher dans la collection « grandes tailles », laquelle offre habituellement un choix plus que limité de modèles, en général des basiques conçus avec autant de style qu’une bâche de camion.

L’indignation suscitée par la dénonciation de cette pratique discriminatoire est vite devenue universelle. Aussitôt, l’enseigne incriminée s’est répandue en excuses via son compte Facebook, tout en lançant illico une nouvelle campagne publicitaire, « apaisante et positive », dont l’objectif revendiqué était de « montrer la féminité dans toute sa complexité ».

Ainsi, avons-nous eu droit à des vidéos montrant une actrice septuagénaire, un mannequin transgenre, ou encore une ex-boxeuse thaïe, dans des tranches de vie forcément naturelles et jubilatoires : l’une mange des frites au lit, l’autre se cure les dents à table, la troisième s’assoit dans le métro les jambes écartées.

Un aggiornamento qui devrait enchanter le nouveau maire de Londres. Rappelons qu’une des premières mesures de Sadiq Khan a été d’interdire dans les transports publics de sa ville les publicités susceptibles de faire pression sur les femmes afin qu’elles se conforment à un physique idéalisé. « Pendant les déplacements en métro ou en bus, personne ne devrait se sentir oppressé par des attentes irréalistes liées à son corps », avait-il tranché.

Nous voilà projetés à l’orée d’une nouvelle ère, définissant la féminité de manière inclusive, entendez avec du poil aux pattes, des bourrelets et autres disgrâces stimulantes pour notre esprit de tolérance. C’est dire qu’on s’applique d’ores et déjà à se lécher les doigts à la rédaction, fouillant le fond des paquets de chips dans le plus strict respect de la parité.[/access]

Sarkozy, Buisson et les référendums

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nicolas sarkozy referendum
Sipa. Numéro de reportage : AP21538113_000006.
nicolas sarkozy referendum
Sipa. Numéro de reportage : AP21538113_000006.

Les hasards chronologiques sont parfois malicieux. Quelques heures après l’annonce par Nicolas Sarkozy, au JT de France 2,  qu’il avait l’intention d’organiser deux référendums le jour du deuxième tour des législatives, s’il redevenait président, je lisais le chapitre XIII de  La cause du peuple, écrit par son ancien conseiller Patrick Buisson Et de référendums, il en est question, justement dans ce chapitre intitulé « la batailles des frontières ».

Autorisons-nous d’abord une parenthèse. L’ouvrage de Patrick Buisson est bien autre chose que ce qu’on en a dit. A sa sortie, il a été dépeint comme un catalogue de petites phrases de vengeance à l’égard de celui qu’il avait conseillé pendant sept ans. Nous ne pouvons nier que la date de sortie de l’ouvrage n’a pas été choisie au hasard et que les diverses sorties médiatiques de son auteur constituaient autant d’occasions pour assouvir un désir de revanche. Mais, contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, le livre en lui-même n’est absolument pas comparable à celui de Valérie Trierweiller.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles

La cause du peuple

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Solidarité avec les Polonaises!

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pologne avortement ivg
Manifestation polonaise pro-IVG. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30160017_000006.
pologne avortement ivg
Manifestation polonaise pro-IVG. Sipa. Numéro de reportage : SIPAUSA30160017_000006.

D’un côté, il y a eu les femmes en noir. De l’autre, les femmes en blanc, épaulées par les prêtres, en blanc eux aussi. Tandis que, lundi dernier, les femmes en noir sortaient dans les rues des villes polonaises, brandissant des cintres en ferraille, ceux utilisés autrefois pour les avortements clandestins, les femmes en blanc étaient sommées depuis les ambons de rester à la maison ou de venir prier ensemble à l’église. Le nombre de femmes en noir a été évalué par les services d’ordre à une centaine de milliers, éparpillés à travers tout le pays. Celui des femmes en blanc reste inconnu – étant donné qu’il n’est plus d’usage en Pologne que la police pénètre dans les églises pour y compter les fidèles. D’ailleurs même si les femmes en blanc avaient été majoritaires par rapport à celles en noir, ce sont les femmes en noir qui ont remporté la bataille. Inutile d’y chercher des raisons obscures ou politiciennes. Tout simplement, il arrive encore que les causes justes l’emportent sur le délire des fanatiques religieux et autres rigoristes moraux. C’est suffisamment rare pour que nous nous enthousiasmions des récents événements qui ont eu lieu en Pologne.

Un compromis fragile

Rappelons les faits. Selon la loi de 1993, toujours en vigueur, l’avortement en Pologne n’est autorisé qu’à titre exceptionnel, dans les cas où la vie et la santé de la femme seraient menacées, l’embryon atteint d’une pathologie grave et irréversible et, enfin, que la grossesse résulterait d’un viol ou d’un inceste. Due à un compromis entre les partis de droite, notamment Droit et Justice (PiS) et Plateforme civique (PO), et les partis de gauche, avec en tête l’Alliance de la Gauche démocratique, la loi sur l’avortement ne satisfait véritablement personne. Son avantage consiste néanmoins à maintenir un semblant d’entente civile, qui permet à des milliers de Polonaises d’avorter clandestinement dans leur pays ou légalement à l’étranger, sans empêcher les vertueux de dormir du sommeil du juste. La tentative entreprise en 2007 d’inscrire dans la constitution polonaise un article sur la protection de la vie humaine dès sa conception, n’a pas été approuvée par le Parlement. Depuis lors, les tentatives de révision de cette législation d’accommodement au profit, soit de son durcissement, soit de son assouplissement, se sont multipliées, sans jamais se concrétiser. Il a fallu attendre la victoire absolue de Droit et Justice aux élections législatives de 2015 pour que Ordo Iuris, un think thank œuvrant en faveur de la promotion « de la culture juridique et du patrimoine spirituel polonais », ose présenter un nouveau projet de loi que l’on définirait volontiers comme « ultra restrictif », si la législation ne l’était pas déjà. S’il était passé, les femmes ayant eu recours à une IVG, mais aussi toute personne qui les auraient aidées à avorter ou incitées à le faire, seraient susceptible de purger une peine de cinq ans de prison. Dire que le projet visait en premier lieu les femmes serait donc juste seulement en partie. Leurs compagnons ou maris, qui songeraient à se dérober aux joies de la paternité, partageraient le même sort. Faut-il y voir la raison pour laquelle 67% des Polonais, selon le sondage réalisé par l’institut Millward Brown, ont approuvé les manifestations des femmes en noir, contre 27% pour ceux qui les ont désavouées ? Le fait est que 31% des sympathisants de Droit et Justice se sont déclarés eux aussi hostiles à la réforme. N’en déplaise au ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski, l’affaire n’a donc pas touché uniquement, comme il l’a soutenu, « une marge » de la société qui aurait succombé à la tentation de « se défouler ».

Les Polonaises sermonnées

L’importance de ce qui s’est joué en Pologne ces derniers jours réside non seulement dans la victoire d’une vision réaliste des affaires humaines, selon laquelle il est tout simplement contreproductif de contraindre, par des menaces et des sanctions, les femmes à être héroïques. Il s’agit également, en l’occurrence, d’un rejet, puissant et massif, de la langue de bois dont la gauche ne détient visiblement pas le monopole. Essayer de faire passer un nourrisson incapable de survivre en dehors de l’organisme de sa mère pour un « enfant handicapé » en est un exemple. Qualifier une grossesse causée par un viol de « circonstances traumatisantes de conception » en est un autre. Et que penser de l’ingénieuse trouvaille de l’archevêque de Varsovie, Henryk Hoser, qui expliquait à des millions de téléspectateurs que les grossesses dues aux viols sont un faux problème car « il y a peu de risque qu’une femme tombe enceinte sous un tel coup de stress ». La preuve, selon l’archevêque, en est le taux élevé d’infertilité dans les sociétés modernes ! Une affirmation pour le moins étonnante, venant de la part d’un homme d’Eglise qui séjournait au Rwanda au moment du génocide et n’a pas dû manquer le phénomène des dites « pregnacies of the war », ces « grossesses de la guerre » qui ont ruiné la vie de milliers de femmes et d’enfants. Croyantes dans leur majorité, les Polonaises ne se sont pas converties au nihilisme, pas plus qu’elles n’ont commencé à prêter l’oreille à ce que les ecclésiastiques polonais désignent sous le nom de « civilisation de la mort ». Reste qu’elles n’ont pas apprécié qu’on les sermonne et les invite à venir faire le ménage dans les églises au lieu d’aller manifester pour défendre leurs droits.

Enfin, les manifestations recensées, y compris dans les petits villages, ont donné tort à cette partie de l’establishment de droite qui a essayé de maquiller le profil des opposants à la réforme en les faisant passer pour des privilégiés et des bobos cosmopolites. Loin de bénéficier du même accès aux soins que les Françaises, les Polonaises les moins bien pourvues ont été les premières à contester la proposition d’une loi qui les auraient laissées sur le carreau avec un enfant lourdement handicapé, privé de tout espoir d’autonomie, tout autant que de toute aide de l’Etat. Cruel ? Inhumain ? Certes, tuer un fœtus malformé par manque de moyen pour lui garantir une existence décente, relève d’une violence sans nom. D’aucuns diront qu’abandonner un enfant handicapé à des institutions non adaptées pour l’accueillir, où il passera des années dans l’indifférence la plus totale d’aides soignantes débordées, est plus barbare encore. Et ils n’auront pas forcément tort. Par ailleurs, où chercher l’humanité dans l’obligation imposée à un médecin de retarder son intervention jusqu’à ce que la vie de la femme soit menacée ? « Les Polonaises ne vous permettront pas de les mener à l’abattoir comme des moutons. Ces moutons vous écraseront ! », a argué lors du débat parlementaire sur le projet de loi Joanna Mucha, députée de la centriste Plateforme civique. Des menaces inutiles. 46 députés -ce n’est pas rien- de Droit et Justice ont finalement voté contre la réforme de la loi. Moins en raison du fait qu’ils se seraient révoltés contre leur leader Jaroslaw Kaczynski, que parce que ce même Jaroslaw Kaczynski a changé d’avis ayant pris la mesure de l’ampleur du mouvement protestataire.

Beata Mazurek,  porte parole du parti ultra-conservateur, a pensé avoir trouvé la parade en expliquant que le projet avait été rejeté parce que les députés de Droit et Justice n’avaient pas voulu d’une loi sanctionnant les femmes. Personne n’est dupe. Le parti au pouvoir a dû reconnaître et s’incliner devant un mouvement dont l’esprit rappelait celui de la « première » Solidarnosc des années 80’, quand les chauffeurs de bus arrêtaient de travailler pour soutenir les infirmières en grève. Paradoxalement donc, « le patrimoine spirituel polonais » a été ressuscité à travers une opposition populaire et générale contre une loi injuste et arbitraire. Pour cela, et seulement pour cela, les Polonais devraient remercier les conservateurs bigots au pouvoir de leur attentat obscurantiste- fort heureusement avorté.

Brexit colombien

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colombie referendum brexit farc
Sipa. Numéro de reportage : 00774815_000033.
colombie referendum brexit farc
Sipa. Numéro de reportage : 00774815_000033.

Alors que le président Santos vient d’être désigné lauréat du Prix Nobel de la Paix, retour sur le traitement médiatique du référendum en Colombie.

A priori, les deux consultations n’ont rien de commun. A priori seulement.

David Cameron demandait par référendum si le peuple britannique souhaitait, ou non, demeurer dans l’Union Européenne (voir mon post sur le Brexit). Le président Juan Manuel Santos demandait aux Colombiens de valider, ou non, l’accord de paix négocié avec les Forces Armées Révolutionnaires (FARC).

Premier point commun : dans les deux cas, c’est non.

Second point commun : tout le monde pensait que ce serait oui.

Qui ça, tout le monde ? Outre les instituts de sondages, dont la démarche est censée reposer sur une certaine scientificité, je pense à ce qu’il est convenu d’appeler les médias du système, expression un peu trop colorée idéologiquement (très « marquée » réinfosphère) et surtout trop floue : qui sont les médias du système ? En quoi font-ils système, comme on dit ? Ils font système en ce qu’ils partagent une croyance (on est dans le domaine de l’irrationnel) : ils « se sentent portés par le vent de l’histoire ». La formule est d’Alain Finkielkraut ; je dirais plutôt « se croient portés par le vent de l’histoire », pour insister sur cet auto-aveuglement qui est celui de tous les dogmatiques. On comprend mieux pourquoi ils pensent toujours connaître le résultat du référendum avant tout le monde et pourquoi ils sont à ce point apocalyptiquement bouleversés quand ce résultat diffère des prévisions.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Ingrid Riocreux

Affaire Zemmour: Ubu procureur

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eric zemmour proces terrorisme
Eric Zemmour. Sipa. Numéro de reportage : 00715073_000043.
eric zemmour proces terrorisme
Eric Zemmour. Sipa. Numéro de reportage : 00715073_000043.

Ainsi donc Éric Zemmour se serait rendu coupable d’apologie du terrorisme, au prétexte qu’il a déclaré à Causeur respecter les djihadistes, « des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient -ce dont nous ne sommes plus capables ». Mais croient-ils seulement en quoi que ce soit ? Là est la vraie question. Et de surenchérir : « Quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable. Et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes, donc combattons-les, mais arrêtons de les mépriser. »

Oui, les humains sont complexes. Voilà pourquoi les motivations des islamo-terroristes sont multiples, souvent davantage liées à des meurtrissures identitaires, existentielles, sociales, voire un désir de révolte, qu’à une foi inconditionnelle. Et les experts s’accordent à conclure qu’il n’existe pas de profil-type. « Le substrat social, le rapport au religieux, les vulnérabilités d’ordre psychologique, la sensibilité au contexte international, le lieu de vie ainsi que la perméabilité à la stratégie de communication des terroristes islamistes sont autant d’éléments qui imprègnent diversement le parcours de chaque djihadiste », note le rapport du Sénat « Filières djihadistes : pour une réponse globale et sans faiblesse ». S’imaginent-ils servir une juste cause, tel un leurre voilant leurs errances ou leurs échecs, qu’ils n’en ennobliront pas leurs actes pour autant : la quête de respectabilité d’un individu ne suffit pas à le rendre « respectable ». « Ce ne sont pas des gens qui combattent pour une cause. Ce sont des gens qui se battent pour la mort, qui aiment la mort et qui sont drogués à la mort », rabâche opportunément Malek Boutih. Sous couvert d’appliquer à la lettre une idéologie qu’ils appréhendent en général fort mal, les aspirants djihadistes se jettent corps et âme dans un héroïsme de pacotille pour tromper l’ennui d’une existence trop ordinaire au fin fond d’une banlieue blafarde. Et, paradoxalement, s’assujettissent à un nouveau fascisme les délestant du fastidieux effort de penser et de décider par eux-mêmes : « Le bonheur dans la servitude volontaire », résume l’élégante formule de Boris Cyrulnik, qui pointe en outre le sentiment d’humiliation, de rejet, de frustration commun à la plupart des radicalisés : « Se présenter en victime, c’est une manière de légitimer sa propre violence. »

Réparer des blessures d’ego, se venger d’une prétendue stigmatisation, mais aussi, fréquemment, racheter ses fautes et gommer dans la foulée une histoire personnelle chaotique. La dimension purificatrice, rédemptrice, du djihad invite moult petites frappes à s’inventer un nouveau départ, à expier leurs erreurs passées, sans renoncer à l’adrénaline de la violence : « L’offre de radicalisation leur permet de recycler cette culpabilité et ils peuvent ainsi continuer d’être délinquants et criminels », explique le psychanalyste Fethi Benslama.

Rien de franchement « respectable » à tirer de ce manichéisme du prêt-à-flinguer, pierre angulaire d’un fanatisme que Nabil Mouline, chercheur au CNRS, qualifie de « bricolage intellectuel ». Un mic-mac fantasmagorique de séries américaines, de mythologies et de références coraniques parcellaires. « Ces jeunes ne savent souvent pas lire l’arabe ni le Coran. Ils n’ont aucune culture islamique et ne maîtrisent même pas les prières ! », souligne le sociologue Farhad Khosrokhavar. « Ces gens ne connaissent rien à l’islam, à la politique, notamment au Moyen-Orient. Donc vous n’avez pas chez eux une volonté d’agir pour des raisons politiques ou religieuses », confirme le diplomate Eric Danon. Difficile de s’ériger en défenseur d’une quelconque cause quand on brille par une ignorance crasse.

Certes, Éric Zemmour a raison de rappeler qu’ils ne sont pas tous déséquilibrés ou idiots, contrairement aux psalmodies médiatiques qui se sont ingénié à nous anesthésier les neurones depuis les attentats de Charlie. De plus en plus de jeunes diplômés issus des classes moyennes rejoignent les bataillons, mais ils n’en constituent pas l’essentiel. Un nombre croissant de femmes entendent, elles aussi, jouer un rôle de premier plan. Mais beaucoup d’observateurs, tel le juge Marc Trévidic, y voient aujourd’hui un phénomène de mode. « Respectable » ?

Le djihadisme a germé sur le compost d’un communautarisme exponentiel, né de la pleutrerie politique des dernières décennies. Il en cristallise les aigreurs, les amertumes, les vindictes. Daech a su exploiter les fêlures, le désœuvrement d’une certaine frange de la population, sa porosité aux théories du complot, sa soif de reconnaissance dans une société formatée aux postures narcissiques, où la frontière entre monde réel et virtuel n’a plus beaucoup d’importance, dès lors qu’on peut s’y mettre en scène. Respectable ? Non. Méprisable ? Pas plus que les accusations fantaisistes à l’encontre d’Éric Zemmour, aujourd’hui visé par une plainte d’un ridicule achevé, émanant de familles de victimes et de SOS Racisme. Car il n’en fallait pas plus à ses contempteurs, qui traquent le moindre de ses dérapages telles des hyènes affamées, pour bondir sur l’occasion, tandis que ses thuriféraires, animés d’un zèle tout aussi vivace, s’empressent de défendre bec et ongles les allégations très contestables de leur gourou. Pour le débat de fond, prière de repasser un peu plus tard.

Tout au plus pourrait-on reprocher à Éric Zemmour de prêter aux radicalisés un panache, des convictions et un sens de l’honneur fort éloignés de la réalité, et de les auréoler ainsi d’un prestige immérité, au risque de multiplier les émules.

Mourir non pas pour un idéal mais pour donner un sens à leur vie, non pas par courage mais par inconscience, s’assurer une gloriole posthume et une place aux premières loges dans l’au-delà. Respectable ? Massacrer les caricaturistes de Charlie Hebdo, les clients de l’Hyper Cacher, une automobiliste de Villejuif, un chef d’entreprise isérois, les noctambules du Bataclan, un couple d’agents de police à Magnanville, les passants de la promenade des Anglais, le père Jacques Hamel… Respectable ? Non. Zemmour, ami des terroristes ? Non plus. Juste auteur d’une absurdité déguisée en certitude et réitérée sur BFMTV (« Ce ne sont pas des esprits faibles, ce sont des gens qui ont une théologie, une idéologie, une foi, et qui agissent pour cela »), alors que les spécialistes n’en finissent pas de s’affronter, Gilles Kepel et Olivier Roy en tête, pour déterminer si le djihadisme découle d’un islam radicalisé ou, à l’inverse, d’une islamisation de la radicalité. La vérité se situe probablement quelque part à mi-chemin. Nul ne la détient, pas même Éric Zemmour.

Trump, une tragédie américaine

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donald trump parti republicain
Image: Soleil.
donald trump parti republicain
Image: Soleil.

Début septembre, on a pu voir dans le Forum du commandant en chef, une émission de la chaîne NBC, un spectacle étrange. Pendant une demi-heure, Donald Trump, l’homme qui pourrait dans quelques mois devenir le chef des armées américaines, a palabré confusément sur la crise irakienne, appelant carrément, comme l’a écrit un journaliste du Daily Beast, « à commettre des crimes de guerre ». « Take the oil in Iraq », a-t-il répété. Et quand on lui a demandé comment il comptait s’y prendre, Trump a répondu qu’il fallait « laisser quelques groupes s’emparer du secteur… vous savez, avant ça s’appelait la paix des vainqueurs. Aujourd’hui, il n’y pas de vainqueur, croyez-moi. Il n’y a pas de vainqueur. Mais j’ai toujours dit : prenez le pétrole et gardez le pétrole, gardez le pétrole, gardez le pétrole ». Tout en fustigeant la politique étrangère d’Obama accusé de montrer une puissance américaine « arrogante, dédaigneuse, moqueuse et coloniale »

D’innombrables articles de presse ont été consacrés à la dilection de Donald Trump pour les insultes, ses absurdes tweets nocturnes, son engouement pour les théories du complot – il n’a reconnu que depuis quelques semaines qu’Obama était né aux États-Unis… –, son narcissisme grandiloquent, sa vanité et son incapacité à distinguer la fiction de la réalité.

Son discours est souvent incohérent et désarticulé, ses fins de phrases n’ayant que peu à voir avec leur début. Trump enchaîne des mots sans liens entre eux, les émaillant de répétitions et de bizarreries langagières.

Il n’y a bien sûr rien d’extraordinaire dans le fait que Donald Trump soit incohérent, grandiloquent et déconnecté de la réalité. Ce qui est stupéfiant et angoissant, c’est qu’un si grand nombre d’Américains acclament ses délires avec enthousiasme.

C’est la démocratie, dira-t-on. Certes. De plus, la Maison-Blanche est extrêmement contrainte par les pouvoirs législatif et judiciaire. On se demande cependant lesquelles de ses innombrables promesses Trump réalisera. Il s’est engagé à commencer à expulser 11 millions d’immigrés en situation irrégulière dans l’heure suivant son intronisation. Il a déclaré vouloir interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans, sans préciser si les citoyens américains seraient concernés ni comment l’État allait reconnaître les musulmans à bannir.[access capability= »lire_inedits »]

Il a proposé de tuer ou de mettre la pression sur les familles de suspects afin de leur soustraire des informations, de réintroduire la torture voire « pire »… (« vous savez, comme au bon vieux temps…. pan-pan »). Il a affirmé détenir un plan secret dont il ne pouvait pas discuter publiquement sinon pour dire qu’il « défonce[ait] la gueule de l’EI » (« bombing the shit out of ISIS »).

Ce genre de propos décousus et vulgaires n’épargne pas les alliés des États-Unis. Trump dit clairement que les pays qui souhaitent être protégés par les États-Unis doivent payer pour ce service. Cela équivaut à la dissolution de l’alliance.

Continuons. En décembre 2015, dans une émission télévisée, on l’a interrogé sur la triade nucléaire – lanceurs terre/mer /air, un élément majeur de la doctrine nucléaire américaine. Or cet homme qui pourrait avoir à sa disposition 7 700 armes nucléaires dès le 20 janvier 2017 n’a pas compris de quoi on lui parlait. Plus tard, son porte-parole a aggravé son cas : « À quoi bon avoir une bonne triade nucléaire si on a peur de l’utiliser ? » Et Trump lui-même a ajouté : « Nous allons lancer des frappes chirurgicales contre les bases de l’État islamique avec des missiles Trident. » Il ignore donc aussi que le Trident est armé d’ogives thermonucléaires 70 fois plus puissantes que la bombe larguée sur Nagasaki…

Comment expliquer que ces extravagances ne nuisent pas à son succès ? Certains y voient une stratégie de négociation : on exige ou on menace beaucoup pour pouvoir ensuite conclure un bon « deal ». En réalité, la réputation de brillant homme d’affaires et de génie de la négociation de Trump est largement exagérée. S’il avait investi le capital hérité de son père dans des obligations à bas risque, il serait aujourd’hui beaucoup plus riche qu’il ne l’est. D’autres pensent que les ennemis de l’Amérique sont tellement redoutables que seul un homme politique non conventionnel peut les combattre. Et il se trouve qu’ils n’ont pas sous la main un homme d’État non conventionnel.

On impute souvent l’ascension de Trump à l’évolution démographique des États-Unis – l’angoisse des hommes blancs qui se voient devenir minoritaires, à quoi s’ajoutent la paupérisation de la classe moyenne, la perte du prestige extérieur avec les échecs en Irak, en Afghanistan, en Libye et ailleurs. D’où la comparaison, fréquente en France, entre le Front national et Trump. De fait, par sa sociologie, sa vision du monde, ses préoccupations, l’électorat frontiste est pour une part proche de celui de Trump. Toutefois, la personnalité de Marine Le Pen n’a rien à voir avec celle de l’homme d’affaires. Marine Le Pen formule des phrases intelligibles dans un français correct et se comporte dignement en public. Sa réussite politique n’est donc pas incompréhensible.

Contrairement à ce qu’on croit, les supporters de Trump ne sont pas des ouvriers sous-diplômés que la mondialisation a laissés pour compte. Ils ne font pas partie des classes populaires. Les sondages de sortie des urnes des primaires et les données démographiques fédérales démontrent que le revenu médian de ses électeurs aux primaires est de 72 000 dollars, bien au-dessus du revenu médian national, 56 000 dollars, et des 61000 dollars annuels des électeurs d’Hillary Clinton ou de Bernie Sanders. Quant au niveau d’éducation, 44 % des électeurs de Trump possèdent une licence, contre 29 % de l’ensemble de la population.

La sociologie n’explique donc pas le choix d’un tribun tel que Trump, dont il faut chercher les raisons ailleurs. Le phénomène a sans doute à voir avec l’omniprésence de nouveaux modes de communication – internet, talk-shows – qui favorisent l’entre-soi. Le débat d’idées, chez les Républicains, est animé par des personnalités de la télé, et il se déroule presque exclusivement dans des émissions. Dans le public, chacun peut créer son propre environnement médiatique sans jamais avoir à se frotter à des opinions différentes.

Rappelons que la montée des radicalismes aux États-Unis ne se limite pas à la droite. Bernie Sanders, un socialiste gériatrique, n’a pas été loin de battre Hillary Clinton. À la différence de Trump, Sanders n’affiche aucun signe extérieur de déséquilibre mental, mais ses propositions n’étaient pas moins radicales. Ainsi, pour financer son programme, il a proposé de faire passer le taux marginal d’imposition sur les revenus à 73 % ! Le vieux sénateur du Vermont n’est pas plus un apparatchik que le milliardaire new-yorkais, et, comme lui, il explique son succès par le délabrement et la corruption du système actuel, et appelle à une révolution pour remettre les choses en ordre.

Dans l’article « Pourquoi le fascisme est une vague d’avenir » publié en 1994 dans le London Review of Books, l’intellectuel américain Edward Luttwak explique que « ni la droite ni la gauche modérées n’arrivent à proposer des solutions pour le principal problème de notre temps : le niveau sans précédent d’insécurité personnelle des travailleurs », aussi bien ouvriers, que cadres moyens ou supérieurs. Luttwak décrit un discours républicain typique dont « le début célèbre les bienfaits de la libre concurrence et la dynamique du changement perpétuel tandis que la fin lamente le déclin des valeurs de la famille et des petites communautés érodées par ces mêmes forces ». Cet entêtement à chérir les causes des effets que l’on déplore ouvre, remarque-t-il, un vaste espace politique.

Face au défi posé par Luttwak, la gauche américaine n’a pas su réagir, préférant s’enfoncer dans l’impasse d’une politique identitaire et sociétale. On se souvient de ces 204 membres du PEN Club (une association internationale d’écrivains) qui se sont opposés à l’attribution du prix de la Liberté d’expression à Charlie Hebdo qu’ils qualifiaient de publication réactionnaire, raciste et bigote.

Cet espace politique vide a été brièvement occupé en 1992 par le candidat indépendant aux présidentielles Ross Perot. Ce fut probablement le premier signe que quelque chose de profond ne tournait pas rond. Le choix de Sarah Palin comme colistière de John McCain et le culte de la personnalité qui s’est développé autour d’elle en 2008 auraient dû nous alarmer. Avant Palin, l’anti-intellectualisme des Républicains était une simple posture destinée à les rapprocher des gens ordinaires. Eisenhower s’est fait passer pour un cancre mais il était chef d’états-majors des forces alliées en Europe, avait planifié et mis en exécution la victoire sur l’Allemagne avant de prendre la tête de l’OTAN. Palin, en revanche, était une authentique crétine.

Peut-être, finalement, Trump a-t-il surgi du Tea Party. Le Tea Party était une révolte populiste des militants contre les inaccessibles élites républicaines de Washington. Ce mouvement a été souvent injustement critiqué. Personnellement, j’ai apprécié le sérieux avec lequel ses membres abordaient des questions comme la dette nationale, les déficits du gouvernement fédéral et l’extension de son pouvoir. Les détracteurs du Tea Party n’y ont vu qu’un mouvement raciste, réactionnaire et superficiel de protestation contre l’activisme étatique. À la lumière de la montée de Trump, on doit convenir qu’ils n’avaient pas complètement tort. Sauf que Trump ne risque pas de répondre aux attentes du Tea Party, lui qui propose de renforcer encore davantage le gouvernement fédéral !

Quelle conclusion en tirer ? Le phénomène Trump a beaucoup de précurseurs : Ralph Nader, Ross Perot, le WWF, la télé-réalité, les sœurs Kardashian. Trump est sans doute un authentique phénomène américain. Il est l’accomplissement de la prophétie de l’intellectuel américain H. L. Mencken : « Un grand et glorieux jour, les gens ordinaires du pays verrons leurs désir le plus profond enfin se réaliser, et la Maison-Blanche sera habitée par un véritable abruti. » J’ai toujours pensé que ce genre de commentaire oubliait le génie démocratique niché au fond de la culture américaine. C’était avant Trump.

Le fait que je me sois trompée n’est pas grave en soi. Ce qui est grave, c’est que Trump a déjà ridiculisé les États-Unis en prenant le contrôle du parti Républicain. Or, lorsqu’elle sombre dans le ridicule, une nation aussi puissante devient terrifiante. Si Trump gagne en novembre, la réputation internationale des États-Unis sera ruinée, personne ne prendra plus ce pays comme modèle. Au contraire, on le percevra comme un État dangereux, voire un État voyou. Le succès de Trump démontre que cela ne pose pas de problème à un grand nombre d’Américains.

C’est une tragédie, particulièrement pour ceux qui se définissent comme conservateurs et adhèrent aux principes du gouvernement limité – liberté d’entreprendre, propriété privée, libre-échange, liberté d’expression, politique fiscale raisonnable, défense nationale solide et beaucoup de sens commun. Avec Trump, le « Grand Old Party » de Lincoln est devenu ce parti bigot, provincial, autoritaire et sans principes, que la gauche a toujours dénoncé. Cependant, les Démocrates ont tort de jubiler. Au mieux, ils hériteront d’un pays profondément divisé. Hillary Clinton sera alors la plus impopulaire des présidents jamais élus. Les supporters de Trump seront d’autant plus amers que, s’il perd, le candidat républicain est capable de crier à la fraude et d’entacher ainsi de soupçon le résultat. Au pire, Trump sera élu, et son élection déclenchera immédiatement une vague mondiale d’instabilité, ne serait-ce que parce qu’il a promis de démanteler l’ordre international mis en place par les États-Unis après la guerre et dirigé par eux depuis.

Hillary Clinton, une femme politique terne et malhonnête, mais normale, peut encore l’emporter. Mais le mal est déjà fait : la campagne de Trump a sapé la démocratie libérale car le monde sait désormais que ce genre de dérive peut arriver, même aux États-Unis. Par conséquent, aucun chef d’État responsable ne peut plus avoir confiance dans la puissance américaine et l’ordre mondial dont elle était jusqu’ici le garant.[/access]

M6, une chaîne néo-réac?

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m6 islam villardiere lepen

m6 islam villardiere lepen

L’intrusion du journaliste Bernard de La Villardière au fin fond de la Seine-Saint-Denis vaut au présentateur de la sixième chaîne une indignation qui souffle du plateau de Cyril Hanouna au blog du directeur adjoint de L’Express en passant par le quotidien gratuit 20 minutes. Comme un écho du flot d’insultes déversés sur son compte Twitter. Le CSA a été saisi et Nicolas de Tavernost, président de la chaîne M6 a reçu une docte lettre du président de L’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco. Pour l’ancien secrétaire général de François Mitterrand « la généralisation des difficultés telles que présentées par ce reportage donne une vision déformée de la réalité ». Comble de la vanité, il s’étonne que M6 n’ait pas mentionné le « travail considérable » effectué par son organisme. La défense de la laïcité par Jean-Louis Bianco mériterait en effet un « Dossier Tabou » à lui tout seul…

L’islam, une vache sacrée médiatique

Le célèbre journaliste de « Zone Interdite » et « Enquête exclusive » a plutôt bien choisi le titre de sa nouvelle émission. Selon le Larousse, un tabu est étymologiquement en polynésien « un interdit de caractère religieux qui frappe un être, un objet ou un acte en raison du caractère sacré ou impur qu’on leur attribue. » Par extension, le tabou « a un caractère social et moral qu’il serait malséant d’évoquer, en vertu des convenances sociales ou morales. » « L’islam en France, la république en échec »: le titre de la première émission de Dossier tabou avait tout de la vache sacrée médiatique.

En préliminaire, la présentation de l’émission avait le mérite de ne pas tourner autour du pot.  » Nous avons découvert que les imams les plus extrémistes gagnent du terrain aux dépens de modérés républicains, parfois menacés de mort  (…)  L’Union des Organisations Islamiques de France a pour but de déconnecter la communauté musulmane du reste de la société, de grignoter peu à peu l’espace public au nom de la liberté d’expression pour installer la charia en France. Elle organise de grands rassemblements et attire des centaines de milliers de personnes qui peuvent écouter des prédicateurs étrangers souvent homophobes, antisémites et favorables à la lapidation des femmes. D’anciens Frères Musulmans ont accepté de témoigner pour dévoiler la stratégie cachée du mouvement qui veut former les élites islamistes de demain.« 
Aussitôt accusé de racolage télévisuel, le sujet choisi par La Villardière avait en effet l’inconvénient d’intéresser le français moyen, au point de réaliser pour sa première un très joli score d’audience, 2,4 millions de téléspectateurs. La « mosquée Daech » de Sevran, louée par un imam de l’UOIF, la branche française des frères musulmans, ne méritait sans doute pas qu’un journaliste se déplace jusque là. Filmer à Sevran une mosquée salafiste clandestine ou une école coranique sur un terrain municipal, franchement quel intérêt sinon de stigmatiser les salafistes? Pour Stéphane Gatignon, maire écolo de Sevran interrogé sur RMC, la venue de l’équipe de M6 n’est rien d’autre que “de la provoc »”. Bernard de la Villardière a voulu “faire de l’audience sur le dos de la ville de Sevran” Dans un communiqué il dénonce “une polémique politicienne cherchant à faire de Sevran un Molenbeek français”. Si les jeunes de Sevran partent en Syrie, c’est donc la faute de la course à l’audimat chez M6. Allez comprendre.

Complotisme mainstream

Les chiens de garde du PAF ont aussi pointé, avec un soupçon de complotisme, le montage de la scène d’agression dont La Villardière était forcément le déclencheur. S’appuyant sur une vidéo amateur censée dédouaner les jeunes de Sevran, un certain Ousmane, venait donner du grain à moudre à l’observatoire de l’islamophobie, pardon à l’Observatoire de la laïcité (pardonnez la confusion, mais l’équipe de Jean-Louis Bianco passe visiblement plus de temps à traquer les pourfendeurs de l’islam radical que les ennemis de la laïcité). Silence gêné en revanche quand le Ousmane en question se révèle être un grand admirateur de Dieudonné. La vidéo complète diffusée ensuite par M6 pour éteindre la polémique ne laisse aucun doute sur la bande de voyou ceinturant l’équipe de reportage. Frappés et mis au sol, les journalistes sont contraints de quitter les lieux.
Un geste de solidarité ou un mot de soutien était bien le minimum qu’on pouvait attendre de la part des confrères de La Villardière. Face à un délit d’entrave à la liberté de la presse, la gauche morale, d’habitude si prompte à défendre les libertés, s’est retournée sur l’agresseur blanc à particule. Lequel n’aurait pas dit « bonjour » aux individus qui tentaient d’interrompre son interview (la vidéo de M6 devait démentir cette accusation grotesque). Un peu de sérieux et d’honnêteté suffisent à constater que le journaliste et son équipe étaient au contraire d’une patience infinie avant leur prise à partie.
Au lieu de s’interroger sur la violence de l’islamisme dans certains territoires perdus de la République, les petits marquis de la bien-séance médiatique reprochent à l’équipe de M6 de ne pas avoir demandé aux caïds de la cité l’autorisation de filmer leur terrain de jeu. Pour ne pas traiter le fond du sujet, on lance un contre-feu qui en dit long sur l’état de la liberté d’expression en France.

La Gaule pour tous!

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gaulois eric zemmour immigration

gaulois eric zemmour immigration

Le 15 septembre, Madjid Si Hocine, médecin, appelait, dans Libération, à la dé-zemmourisation des esprits. « Il faut déradicaliser Éric Zemmour », écrivait-il, finaud – les attentats commis par Zemmour ont dû m’échapper. Trois jours plus tard, paraissait dans le JDD l’enquête de l’institut Montaigne révélant, entre autres données désastreuses sur l’intégration, que 28 % des musulmans de France feraient passer la charia avant la loi de la République. Et on était tenté de répondre au docteur Hocine : ce n’est pas la France qui se zemmourise, c’est la réalité[1. Je paraphrase, ici, une vieille formule de Laurent Joffrin, au sujet, déjà, des « néo-réacs ». « Ce n’est pas la droite, qui devient réac, c’est la réalité », avait-il remarqué fort justement – sans d’ailleurs tirer la moindre conséquence de cette observation.]. Réalité qui s’ingénie, dirait-on, à réaliser les plus sombres observations de notre brillant ami sur le caractère foncièrement inassimilable de l’islam de France. L’enquête dirigée par Hakim El Karoui est peut-être critiquable sur le plan méthodologique, comme l’ont abondamment expliqué les nombreux experts en maquillage du réel appelés à la rescousse pour faire oublier ses déplorables observations. Elle indique des tendances plus que des faits précis. Elle n’en confirme pas moins l’expérience sensible de nombre de nos concitoyens. Hors des paroxysmes que constituent les attentats, difficile d’ignorer qu’un choc des civilisations de faible ou moyenne intensité se déroule au quotidien dans de multiples points de notre territoire. À moins, bien sûr, d’être un journaliste-de-gauche, auquel cas on s’emploie à dénoncer bruyamment le messager afin de ne surtout pas entendre le message.

Saisis par le réflexe pavlovien que suscite toujours chez eux la parution d’un nouveau Zemmour, les confrères de la bonne presse et des médias convenables se sont partagés entre le tombereau d’injures et l’étouffoir. « Faut-il bannir Zemmour des écrans de télé ? », s’interroge gravement Les Inrocks, la réponse étant bien sûr dans la question. Thierry Ardisson l’a fait comparaître devant un tribunal composé des sommités de la profession – Bourdin hésitait entre colère et résignation, Ruquier semblait presque dégoûté, le pauvret a des remords, il croit pour de bon que, sans lui, Zemmour n’existerait pas. Il a donc décidé que le public de France 2 devrait être protégé de sa mauvaise influence, de même que la direction de France Inter où il est interdit d’antenne. J’ignorais que le service public de l’audiovisuel fût chargé de la rééducation des masses zemmourisées. Dans l’article de Libé sur Zemmour, intégré à un dossier sur la « fachosphère » (au cas où on n’aurait pas compris), il est question de « discours toujours plus nauséabond », de « goût de moisi », et d’« idées nauséabondes ». En clair, la gauche olfactive a toujours du nez. Bizarre qu’elle ne flaire pas que ça sent le roussi pour son magistère.

Bien entendu, aucun de ces grands esprits ne s’abaisserait à réfuter les arguments de Zemmour, auraient-ils peur d’être zemmourisés à leur tour ?[access capability= »lire_inedits »] Au mieux, ils se contentent d’une prétendue « vérification des faits », brandissant triomphalement ses erreurs historiques, supposées, réelles ou discutables, pour ne pas répondre à ses constats. Pourtant, sa thèse d’un islam ontologiquement incapable de la moindre adaptation est largement critiquable. Si les flots de haine qui s’abattent sur lui et la dégoûtante volonté de le faire taire requièrent notre solidarité, ils ne nous interdisent nullement une discussion toujours animée, parfois enflammée.

Sur le présent, Éric Zemmour a malheureusement raison : l’assimilation n’est plus qu’un souvenir, l’intégration régresse et on découvre que s’est créée en France une contre-société musulmane hostile à la société française et à son mode de vie. Bien sûr, elle ne rassemble pas tout l’islam, et peut-être a-t-on tendance à sous-estimer le poids de ceux qui sont devenus des Français comme les autres. Reste que tous les indicateurs vont dans le mauvais sens et que, dans de nombreux territoires, l’islamisation n’est plus une menace mais une réalité. Il faut un blindage idéologique sacrément performant pour ne pas voir que le multiculturalisme est en faillite partout – comme en témoigne le passionnant reportage de Daoud Boughezala à Aubervilliers.

Seulement, Zemmour ne se contente pas d’observer le présent. Il relit le passé et anticipe l’avenir en fonction de ce seul présent, comme si l’Histoire n’était qu’une éternelle reconduction. Certes, il y a un long passé de conflits entre l’islam et la France, mais peut-être pas sous la forme rectiligne et continue qu’il lui prête. Surtout, comme le disait souvent Muray avec un vague espoir que ses prédictions les plus sombres seraient démenties, l’Histoire, c’est ce qui rate, qui fait dérailler le scénario. L’existence de permanences ne signifie pas que la fin soit écrite.

Et Zemmour va encore plus loin. Postulant que l’identité musulmane est par nature immuable, il décrète que, pour être français, il faut renoncer à l’islam, écartant la possibilité d’une acclimatation de l’islam comparable à celle du judaïsme français au xixe siècle. « L’interprétation est interdite par le fait que le Coran est incréé », dit-il. Pour les croyants sans aucun doute. Pour l’observateur, le caractère « incréé » du Coran de même que la primauté, au cours des siècles, des interprétations les plus rétrogrades ne sont pas des données ontologiques mais des créations humaines, donc historiques, que l’Histoire pourrait détricoter. Mais paradoxalement, un amoureux de l’Histoire tel que Zemmour en arrive à revendiquer une vision des-historicisée. « Oui, je suis essentialiste, comme le général de Gaulle », réplique-t-il. Cet essentialisme et le virage identitaire assumé qu’il traduit expliquent d’ailleurs que, contrairement à ce que racontent ses détracteurs, Zemmour n’a ni mépris ni détestation pour l’islam, au contraire, il avoue une forme d’admiration, peut-être teintée d’envie, pour cette identité si forte que même notre génie national s’y casse les dents. Alors que l’islam, croit-il, ne fait que persister dans son être – et c’est en cela qu’il se trompe partiellement –, l’identité française s’auto-dissout dans le multiculti libéral-libertaire.

En réalité, beaucoup de nos compatriotes sont aujourd’hui musulmans comme d’autres sont juifs ou catholiques – en famille et dans leur for intérieur. Au risque d’exaspérer les lecteurs qui rêvent d’être délivrés de l’islam sous toutes ses formes, il faut admettre que même le voile, qui est pour beaucoup un étendard identitaire hostile, n’est pour d’autres que l’expression d’une religiosité qui progresse dans toute la société. Avec les autres, ceux qui refusent ostensiblement de devenir français et de vivre avec les Français, il y a une stratégie qu’on n’a jamais tentée : la fermeté. Définissons la règle commune, exigeons de tous les musulmans qu’ils la respectent et rendons – démocratiquement – la vie impossible aux autres (voir à ce sujet les réflexions de Paul Thibaud et Amar Dib, conseiller de la Mosquée de Paris). C’est évidemment plus facile à dire qu’à faire. Pourtant, il nous arrive encore de croire que la France pourrait être une chance pour l’islam. De moins en moins souvent, il est vrai.

La plupart des experts en zemmourologie concluent leur propos par le constat désespéré que, malgré leurs efforts de prophylaxie, Un quinquennat pour rien caracole en tête des ventes. Du reste, c’est en raison même de sa popularité qu’il faudrait interdire Zemmour de parole. Ce qu’ils ne voient pas, c’est que pour des milliers de gens, plébisciter Zemmour est aussi une façon de leur dire merde – qu’on me pardonne cet écart.

En ce sens, son succès n’est pas seulement un symptôme du choc des civilisations, il est aussi le révélateur d’un autre affrontement, peut-être plus historique encore. On dira qu’il oppose les souverainistes aux mondialistes, les perdants aux gagnants, ou encore le peuple aux élites. Dans son dernier essai où il s’inscrit avec classe dans les traces de Jean-Claude Michéa, Christophe Guilluy observe pour sa part un remake à plus ou moins bas bruit de la lutte des classes entre, d’un côté, la France périphérique des couches populaires, au sein desquelles la classe moyenne a rejoint les ouvriers, et de l’autre, la néobourgeoisie – qui, si l’ancienne n’a pas disparu, donne le la idéologique (voir pages XXX). Or, explique Guilluy, pour la première fois dans l’Histoire, ces classes populaires sont reléguées hors des territoires où se créent la richesse, le recours à une main-d’œuvre immigrée bon marché permettant aux heureux habitants des centres-villes de disposer de nounous et de restaurants point trop coûteux. Pour le reste, l’économie mondialisée se passe aisément d’une grande partie des peuples. L’autre nouveauté de notre situation, découvre-t-on dans les pages les plus percutantes du livre, c’est que cette érection d’une société de castes ou, en tout cas, de deux France qui ne se rencontrent plus, est recouverte par un chatoyant discours sur l’ouverture, la diversité et l’amour de l’Autre. Fort de la certitude de sa supériorité morale, le néobourgeois peut profiter de ses privilèges à l’abri de frontières culturelles invisibles mais bien gardées.

Pour cette classe dominante et/ou possédante, la vie est bien faite : ses intérêts et ses nobles convictions convergent harmonieusement, aussi peut-elle mépriser ce populo qu’elle veut bien entretenir, puisque ces abrutis pleurent sur leurs usines au lieu de devenir webmasters, mais qu’elle préfère voir le moins possible. C’est peu dire qu’ils ne sont pas glamour – sauf de temps en temps sur Canal +. Ils sentent le rance, ils votent comme on sait et en prime, ils adorent Zemmour.

L’auteur du Suicide français est, logiquement, le chouchou de cette France périphérique. C’est que le signifiant France est en quelque sorte le dernier fil qui la relie à l’Histoire. Tenue à l’écart des grands mouvements économiques, dénoncée comme une entrave à la glorieuse marche du Progrès, menacée de devenir culturellement minoritaire, elle voit de surcroît ceux qui la gouvernent s’attacher à détruire ce à quoi elle tient. Alors elle pense, comme Zemmour, que son identité est menacée de disparition et se bat, dos au mur, pour la défendre.

Il serait absurde de prétendre – et Guilluy y insiste – que cette France périphérique est exclusivement blanche, tant il est vrai que nombre d’enfants d’immigrés sont devenus de bons franchouillards. N’empêche, si elle est ethniquement diverse, elle se rêve – et demeure sans doute – culturellement plus homogène que les grandes métropoles où les populations se côtoient sans se mélanger. Ses habitants ne sont pas tous gaulois, comme on dit dans l’inventif français des cités, mais on continue d’y vivre comme des Gaulois. On a peu relevé, au demeurant, que le terme qui a fait scandale dans la bouche de Sarkozy est celui qu’emploient beaucoup de nos concitoyens arabes pour parler des « autres » Français, sans que cela semble gêner qui que ce soit. Après tout, quand on dit « gaulois », tout le monde comprend de quoi on parle, c’est plus distingué et moins bêtement ethnique que « blanc ». Et puis, Gaulois, tout le monde peut le devenir, y compris des juifs séfarades dont les ancêtres ne parlaient que l’arabe.

La bronca déclenchée par la petite phrase de Sarkozy appelant les enfants d’immigrés à vivre comme les Français et à adopter « nos ancêtres les Gaulois » est donc, au fond, une manifestation de plus de la condescendance avec laquelle, duu sommet de la société – si tant est que les grands médias ou les palais gouvernementaux puissent passer pour des sommets –, on observe ces ploucs accrochés à leurs petites habitudes. C’est ainsi que, de Najat Vallaud-Belkacem, dans son inimitable style de maîtresse d’école, à Alain Juppé, qui a aimablement pointé les incongruités de son adversaire, on a feint de ne pas comprendre que la formule se référait à une appartenance mythique, pas à une vérité historique, et fait la leçon à l’ancien président, Gaulois de souche comme chacun sait, lui rappelant que non, nos ancêtres n’étaient pas du tout gaulois, chacun y allant de ses aïeux burgondes, celtes ou arabes. Dans une tribune publiée par Figarovox, Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, leur oppose « le soulagement que cette affirmation provoque chez des milliers de nos compatriotes, qui ne croyaient plus pouvoir entendre de nouveau un jour saluer l’essence même de l’appartenance à la France ». Les Français veulent rester un peuple, un peuple accueillant, un peuple qui offre ses ancêtres à qui veut le rejoindre, comme le dit Alain Finkielkraut en insistant sur l’usage de ce beau verbe. Or, pour être un peuple, il faut au minimum un passé commun, fût-il mythique, un avenir partagé, fût-il incertain, et des frontières, sans lesquelles on ne saurait prétendre se gouverner collectivement. Quoi qu’en disent les apôtres du melting-pot planétaire, entre le riche et le pauvre, entre le fort et le faible, c’est l’ouverture qui opprime et la frontière qui protège.[/access]

Pourquoi la gauche ne supporte pas le roman national

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identite sarkozy melenchon antiracisme gaulois

identite sarkozy melenchon antiracisme gaulois

« Nos ancêtres les gaulois ». Sarkozy en a froissé plus d’un en appelant à la rescousse ce passé mythifié par la IIIe République qui visait à forger une conscience nationale. La patrouille des zélés fact-checkers s’est empressée de déconstruire l’affirmation. Et ses adversaires sont tombés à pieds joints dans le panneau en accueillant avec moquerie la saillie de l’ancien président qui avec l’absence de subtilité qu’on lui connait, cherchait à se positionner sur l’immigration en fervent assimilationniste.

« Je vois depuis ce matin que même les Gaulois, ça les gêne » déclara quelques jours plus tard l’ancien président, très satisfait de lui-même.  Au-delà de la leçon d’histoire et du conflit des mémoires qui a fini par virer au grotesque, l’épisode est éclairant sur le tabou que constitue le fameux « roman national ».

À gauche, seul Jean-Luc Mélenchon a osé relever le gant du débat sur l’identité que comportait la sortie de Nicolas Sarkozy. Une véritable rupture avec la frange trotsko-gauchiste, focalisée sur l’anticolonialisme et le racisme d’état dont Edwy Plenel et Olivier Besancenot sont les principaux représentants. Ce dernier considérant les idées de nation et de frontière comme une « régression politique » et reprochant déjà à Mélenchon ses « dérives » souverainistes.

Le passé, voilà l’ennemi

Najat Vallaud-Belkacem, aura été ravie de s’afficher contre le « roman national » en refusant de donner à l’école la mission de fabriquer des « petits bonhommes dociles en uniforme récitant le catéchisme d’une France immémorielle et idéalisée ». La ministre de l’éducation confond le besoin d’appartenance propre aux démocraties avec le bourrage de crâne. Comme si enseigner un récit national interdisait d’en faire la critique. Curieuse conception de l’éducation nationale…

Désormais, le passé n’est plus considéré comme un élément de l’identité mais comme un obstacle à l’ouverture d’esprit des élèves. Un culte de l’ouverture et du déracinement dont le corollaire se trouve être l’ignorance du passé. Car NVB oublie que c’est précisément dans cette matière que le cycle des évaluations des compétences disciplinaires (Cedre) a constaté, en 2013, la plus spectaculaire baisse de niveau des élèves de collège, illustrant toutes les dérives d’un système éducatif et l’incapacité des élèves à s’inscrire dans le temps.

Autant dire que le « risque » de fabriquer des moutons dociles qui réciteraient une histoire même fantasmée est nul puisqu’une proportion inquiétante d’élèves (21% en 2013) sont littéralement amnésiques de l’histoire de leur pays et ne récitent strictement plus rien ! Avant de s’inquiéter d’un récit national qui s’inscrirait contre l’Histoire comme discipline, peut-être faudrait-il déjà s’occuper de son enseignement et de sa pratique. De nombreux professeurs de banlieue décrivent, en effet, un véritable phénomène de « dissociation » avec des élèves insensibles au poids de l’histoire, écoutant passivement les cours qu’on leur enseigne sans y croire véritablement, préférant largement s’en remettre aux théories complotistes largement accessibles sur les réseaux. Comme si ces jeunes ne trouvaient pas dans l’enseignement  de l’histoire de France les mythes d’identification ou la fierté d’appartenance qui pourraient les grandir, préférant s’en remettre à des chimères bien plus exaltantes pour « faire l’Histoire ».

SOS Racisme a sauvé le racisme

Hollande en aura fait lui-même l’expérience, en 2015, dans une émission de Canal +, où confrontée à des jeunes qui évoquaient des thèses totalement farfelues sur les attentats parisiens, le président a dû se substituer au prof d’histoire… Selon, les propres chiffres du Ministère, un jeune sur cinq adhérerait aux théories complotistes. On ne saurait dire plus clairement combien le rapport à soi de notre pays est pourri. La gauche peut crier victoire c’est peut-être un jour les thèses révisionnistes qui feront office de récit national dans le cerveau d’une partie de cette armée en déroute d’élèves indisciplinés…

Un constat symptomatique aussi de l’absence de conscience historique chez nos élites politiques. Le sociologue Paul Yonnet, l’avait décrit dans un livre, aujourd’hui presque introuvable, publié en 1993. Dans « voyage au cœur du malaise français. L’antiracisme et le roman national », Paul Yonnet, disparu en 2013 dénonce alors « La formidable dépréciation du roman national, sur laquelle l’idéal antiraciste/immigrationniste va ultérieurement fructifier, prend la forme d’une révision historique – qui est la véritable révision historique de notre temps, car elle a réussi ».

Dans son viseur, le sociologue a alors précisément l’association « SOS Racisme » et le vide idéologique qu’elle véhicule dans les années 80. Le projet n’est alors pas de substituer un récit national de gauche qui se voudrait socialiste à un récit national de droite plus patriotique mais bien de mettre à bas toute espérance prolétarienne. Face à l’épreuve du réel, la gauche n’a rien d’autre à proposer qu’une idéologie de substitution et un nouvel ennemi. L’Europe et l’antiracisme seront les nouvelles références de l’identité de gauche.

Paul Yonnet pousse encore plus loin l’analyse de la perversité de la démarche. Selon lui, l’antiracisme installe alors la notion de race et l’auteur décrit comme une complicité intellectuelle entre l’anti racisme et l’extrême droite. Complicité intellectuelle qui débouchera sur une communauté de succès. Le succès populaire du premier provoquant la fortune électorale du second car le principal objectif des antiracistes était de détruire l’assimilation républicaine, « d’abolir la nationalité » et « de déconstruire l’idée de continuité nationale » par la criminalisation de tout passé collectif : « le roman national (…), stigmatisé par le nouvel ordre mondial, se reconstitue sur le terrain de l’identité culturelle ; moins il y aura de Nation, plus il y aura d’identité française : ethnographique, sacralisée en même temps que muséographiée. Plus les Etats-Nations délégueront de prérogatives à l’UE, plus ils abandonneront de leur souveraineté propre, et plus le concept d’identité prendra d’importance». Une évolution propre, selon lui, à faire le lit de toutes les dérives identitaires. Nous sommes en 1993 quand Paul Yonnet pressent ce danger…

Plus tard, c’est Jean Baudrillard qui décrira la formidable ambivalence du projet anti raciste en comparant « SOS-Racisme » et « SOS-baleines ». L’un vise à dénoncer le racisme, l’autre à sauver les baleines. « Et si dans le premier cas, c’était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, une espèce virtuellement condamnée ? » interroge Baudrillard.

Les deux faces de l’identité nationale

L’hypothèse de la récupération d’un mouvement de jeunesse autour de l’antiracisme pour assurer la réélection de Mitterrand en 1988 a largement validé depuis. Pour l’anecdote, c’est aujourd’hui le même Julien Dray, qui est chargé  de « mobiliser la société civile » pour François Hollande.

Ex-trotskyste, contrairement à ses « camarades » inconséquents du parti socialiste, Mélenchon sait trop bien que l’histoire est un récit et que se forger une conscience historique suppose de s’inscrire dans une histoire longue : «L’histoire des Gaulois de Nicolas Sarkozy n’est pas dénuée de sens. Pourquoi faudrait-il aboyer en cadence, quoi qu’il dise ? Moi, je ne veux pas d’une ethnicisation gauloise du débat. Mais oui, je dis que nous sommes les filles et les fils des Lumières et de la grande Révolution ! À partir du moment où l’on est Français, on adopte le récit national ».

Si la « France éternelle » ne vient pas du fond des âges comme aime à le propager Sarkozy, fidèle à Patrick Buisson, l’appartenance à une communauté construite par l’histoire n’en constitue pas moins une part de l’identité culturelle et du sentiment national des hommes. Sinon comment parler d’intégration dans une société dont le modèle -français- est en voie désintégration ?  Car le fameux « plébiscite de tous les jours » cher à Ernest Renan, censé forger « l’existence d’une nation », comportait deux conditions moins souvent rappelées : « le désir de vivre ensemble » et « la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

Trump, Sissi, H&M, burqa, etc.

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sissi trump burqa

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Al-Sissi vote Trump

Par Gil Mihaely

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a été récemment invité par l’une des stars de CNN, Erin Burnett. Dans un tête-à tête fascinant sur le plateau de l’émission OutFront, al-Sissi a passé en revue les candidats à la présidentielle américaine, et il n’a pas vraiment caché ses préférences.

Quand son hôte lui a demandé ce qu’il pensait des déclarations de Donald Trump sur la limitation voire l’interdiction d’entrée des musulmans aux États-Unis, Sissi, qui a déjà rencontré le candidat républicain, s’est montré extrêmement compréhensif : « Pendant les campagnes électorales, beaucoup de déclarations sont faites, beaucoup de choses sont dites. Mais gouverner le pays est une tout autre affaire. » Et comme Erin Burnett insistait lourdement sur la xénophobie de Trump, Sissi a lui aussi remis le couvert : « Pendant une campagne, on peut avoir une certaine vision des choses, puis cette vision évolue grâce à l’expérience, à la lecture de rapports et aux conseils des experts. »

Pour que ses préférences soient encore mieux comprises, le taquin président égyptien en a rajouté une couche quand son intervieweur lui a demandé s’il pensait qu’« Hillary Clinton ferait une bonne présidente ». Réponse d’al-Sissi : « Les partis politiques aux États-Unis ne laisseront jamais un candidat inapte à diriger un État de cette importance arriver à ce niveau. » En clair, cela signifie qu’Hillary a les compétences requises pour le job – ce que peu de gens remettent en cause, mais qu’elle n’est ni plus ni moins qualifiée que son concurrent, ce qui aux USA est une opinion beaucoup plus « controversial ».

Pour expliquer cette pique, on a l’embarras du choix. L’ancien chef d’état-major égyptien devenu chef d’État a pu être blessé par les propos de Mme Clinton qualifiant l’Égypte de « dictature militaire ». À moins qu’il ait gardé une dent contre celle qui, quand elle était secrétaire d’État, a laissé choir sans états d’âme son fidèle allié Hosni Moubarak. Deux sujets qu’Erin Burnett n’a sans doute pas eu le temps d’aborder…[access capability= »lire_inedits »]

Feuillets d’automne…

Par François-Xavier Ajavon

En automne les feuilles tombent avec mélancolie, les balades en forêt deviennent des aventures esthétiques faramineuses, les Russes font des révolutions bolchéviques et les Américains élisent de nouveaux présidents. Ainsi Alphonse de Lamartine, qui avait un jugement sûr, écrivait à ce propos : « Feuillages jaunissants sur les gazons épars ! / Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature / Convient à la douleur et plaît à mes regards ! » Bref, il fait déjà froid, et nous voici dans le dur de l’année. Signalons d’abord, dans l’actualité de ces derniers jours, l’entrée d’un nouveau mot dans la langue française : « tripalement ». Voilà un événement ! Nous devons ce néologisme vertigineux à la comique écologiste Cécile Duflot, qui a twitté : « Vous êtes blanc – comme moi – donc vous ne comprenez pas tripalement ce qu’est vivre le racisme. » Bad trip… Voilà un mot qui rejoindra certainement bientôt « bravitude » dans le cimetière des « novations » lexicales de la gauche de gouvernement.

Dans un registre voisin, on nous annonce que Batman a été retrouvé mort à Sevran. Pour être plus précis, un sexagénaire a été découvert sans vie dans la ville chaude de Seine-Saint-Denis, face contre terre, dans le costume du fameux super-héros justicier et taciturne de Gotham City. Une source policière a confirmé : « Il portait une cagoule, un string, un collant, un haut en Lycra, et des gants et des bottes en caoutchouc. » Le voisinage a indiqué que ce senior actif avait l’habitude de déambuler ainsi, nuitamment, dans les rues de la ville. Les héros occidentaux sont fatigués.

L’avenir c’est peut-être la Chine ? L’agence Chine Nouvelle nous apprend que l’Empire du Milieu s’est enthousiasmé il y a peu pour un récit digne d’Hollywood : le héros de la fable, un Sud-Africain attaqué par un malandrin à son domicile du Cap, a échappé à la mort grâce à son smartphone Huawei, made in China, qu’il portait dans la poche de sa chemise… La merveille technologique a en effet arrêté net une balle de 9 mm tirée quasiment à bout portant. Jadis, dans les westerns, c’était des bibles qui stoppaient par miracle les munitions des carabines Winchester et sauvaient la vie des héros. Il faudra s’habituer au western du far east.

Par ailleurs, sachez que le pangolin est en voie de disparition. Nous l’apprenons par des ONG de défense des animaux qui tirent le signal d’alarme. Le fameux artichaut sur pattes, victime de trafics incessants, est en danger. La situation est critique. Le drame dans le drame ? Le pangolin suscite peu d’intérêt. La concurrence victimaire est déloyale par rapport aux éléphants et aux rhinocéros. Le pangolin se meurt. Je vous le dis en toute franchise, tripalement, cela m’abat.

Procès verbeux

Par Jonathan Siksou

Le 1er juin, une femme portant un voile intégral est contrôlée par un policier dans une rue de Champigny-sur-Marne.

Comme le veut la procédure, ce contrôle donne lieu à un procès-verbal. Moins fréquent, l’agent, qui a respecté la loi de 2010 sur l’interdiction de la « dissimulation du visage dans l’espace public », reçoit ensuite les félicitations de son commissaire. Dans sa lettre, celui-ci écrit : « Je tiens à vous exprimer ma reconnaissance pour votre action, laquelle s’inscrit dans la lutte contre tous les phénomènes de communautarisme qui s’inscrivent délibérément hors des fondements de la République française. Je vous encourage vivement à poursuivre dans cette voie, la seule permettant de sauvegarder les valeurs de l’Occident. » Choqué ou fier de ce courrier, on ne sait, il le fait circuler jusqu’à ce qu’il arrive à la préfecture de Police de Paris.

Et là, ça ne rigole pas : « Les termes employés dans ce document sont inappropriés et le chef de service va faire l’objet d’une lettre de son directeur afin que ce type de propos ne soient pas réitérés », assure la PP qui ne fournit pas d’explication de texte. À nous de comprendre que « valeurs » et « Occident » seraient des mots indignes sous la plume d’un représentant de la force publique, et qu’ils ne s’accordent pas aux « fondements de la République française ». En plus, « Occident » ça rime avec « Blanc », ce qui fait tâche sur notre vivre-ensemble-multiculturel.

Nous savons grâce à Jacques Chirac que la France a des racines musulmanes, nous ignorions encore que ce n’était pas un pays occidental. Enfin, si la police nationale ne doit plus défendre « les valeurs de la République », à nous peut-être de lui trouver de nouvelles attributions. La principale activité de la Poste n’est-elle pas désormais le service bancaire ? Et celle de la SNCF, le transport routier ? Impossible n’est pas français ! Et pardon pour ce dicton un rien xénophobe.

Black Hair Matter 

Par Sami Biasoni

Alors que les médias outre-Atlantique dressent à l’envi les nécrologies d’hommes noirs plus ou moins armés, abattus par des policiers plus ou moins racistes, trois femmes « afro-américaines » ont récemment saisi la Cour de justice fédérale de Californie dans le but d’engager un recours collectif à l’encontre de SoftSheen-Carson, filiale « ethnique » du géant franco-mondial de la cosmétique, L’Oréal.

Dénonçant les dommages qu’elles ont subis – chutes massives de cheveux – en s’appliquant un lissant capillaire prétendument moins nocif que les produits d’usage courant similaires, et invoquant l’étendue probable des dégâts induits chez d’autres consommatrices, les plaignantes réclament un minimum de cinq millions de dollars de dédommagement, au titre des préjudices causés.

Dans un pays où de telles pratiques de droit sont monnaie courante, l’affaire aurait pu passer inaperçue si elle n’était portée par le redoutable cabinet d’avocats Geragos & Geragos, connu pour avoir entre autres défendu l’honneur et les intérêts de Michael Jackson, ou plus récemment ceux de Chris Brown, dont les élans de « tendresse » conjugale ont indigné l’opinion. Et bien sûr, cette class action serait probablement restée lettre morte si elle ne s’inscrivait dans une lourde filiation de revendications communautaires qui structurent aujourd’hui la société américaine.

Dans les années 1970, Angela Davis consacrait la dimension symbolique d’une coiffure afro qu’elle arborait comme marqueur d’émancipation. Deux générations plus tard aux États-Unis, le cheveu des femmes noires est devenu un véritable nœud d’ « intersectionnalité » des luttes : celui où s’entremêlent les résistances à l’oppression masculine, à la discrimination raciale et aux diktats esthétiques de l’Occident.

D’aucuns considèrent ainsi qu’au même titre que le blanchiment de peau, le lissage de cheveux est l’artifice des traîtres à la cause noire, ces « Oreo » américains, ou ces « Bounty », comme disent les jeunes identitaires blacks de chez nous, noirs à l’extérieur mais blancs au-dedans. Parfois, la vie, c’est comme au cinéma : d’un côté, le Bounty, de l’autre, les révoltés.

Femmes libérées, mangez des frites !

Par Paulina Dalmayer

Que ce texte puisse vous paraître sans intérêt, chers lecteurs, ne vous dispense pas d’en retenir l’essentiel, à savoir que votre mensuel préféré se montre sensible à un problème majeur de la société, lequel concerne, non pas la courbe fluctuante du chômage ou le rétablissement des frontières dans l’espace Schengen, mais la question de la « confiance en soi » de chacun(e) d’entre nous.

À l’unisson de tous les titres de presse sérieux (vous avez dû vous en apercevoir), nous partageons la préoccupation des milliers d’êtres humains en surpoids, majoritairement de sexe féminin, de s’affirmer comme tels, c’est-à-dire comme des êtres humains en surpoids. Bref, les gros, et surtout les grosses, élèvent la voix et, contre toutes les salopes qui entrent dans du XS, voire dans du M, réclament une fat-pride.

À l’origine de cette mobilisation citoyenne, la vigilance et le courage d’une jeune femme ronde, qui a constaté que certaines marques de prêt-à-porter, notamment le géant suédois H&M, trichaient sur les mensurations des vêtements mis en vente. Dans les faits, un « 44 » correspondait en réalité à un « 42 » très serré et – comble de perversité –, pour s’habiller au-dessus de « 44 », il fallait piocher dans la collection « grandes tailles », laquelle offre habituellement un choix plus que limité de modèles, en général des basiques conçus avec autant de style qu’une bâche de camion.

L’indignation suscitée par la dénonciation de cette pratique discriminatoire est vite devenue universelle. Aussitôt, l’enseigne incriminée s’est répandue en excuses via son compte Facebook, tout en lançant illico une nouvelle campagne publicitaire, « apaisante et positive », dont l’objectif revendiqué était de « montrer la féminité dans toute sa complexité ».

Ainsi, avons-nous eu droit à des vidéos montrant une actrice septuagénaire, un mannequin transgenre, ou encore une ex-boxeuse thaïe, dans des tranches de vie forcément naturelles et jubilatoires : l’une mange des frites au lit, l’autre se cure les dents à table, la troisième s’assoit dans le métro les jambes écartées.

Un aggiornamento qui devrait enchanter le nouveau maire de Londres. Rappelons qu’une des premières mesures de Sadiq Khan a été d’interdire dans les transports publics de sa ville les publicités susceptibles de faire pression sur les femmes afin qu’elles se conforment à un physique idéalisé. « Pendant les déplacements en métro ou en bus, personne ne devrait se sentir oppressé par des attentes irréalistes liées à son corps », avait-il tranché.

Nous voilà projetés à l’orée d’une nouvelle ère, définissant la féminité de manière inclusive, entendez avec du poil aux pattes, des bourrelets et autres disgrâces stimulantes pour notre esprit de tolérance. C’est dire qu’on s’applique d’ores et déjà à se lécher les doigts à la rédaction, fouillant le fond des paquets de chips dans le plus strict respect de la parité.[/access]