François Mitterrand et Anne Pingeot. SIPA 00496623_000001

L’accueil bienveillant fait au journal et aux lettres de l’ancien président Mitterrand envoyés à sa maîtresse Anne Pingeot a quelque chose de dérangeant. L’incontestable ardeur des sentiments qui les a inspirés (mais dont il n’a pas le monopole…) et le talent littéraire certain qui les a dictés (cependant assez partagé par sa génération formée aux écoles de la IIIème République et des bons pères) ne peuvent faire oublier qui en était l’auteur.

Détournement de mineure

Non qu’il faille s’offusquer de cette histoire qui commence pourtant par ce qui constituait à l’époque un détournement de mineure : un homme politique de 47 ans marié, et par ailleurs peu fidèle à en croire sa réputation, séduit une jeune fille de 20 ans qui devait encore conserver de son éducation bourgeoise et catholique en province une forme de candeur et de naïveté – jeune fille en fleur ou prisonnière proustienne ? Cette touchante idylle ne regarderait qu’eux si elle n’entrait en résonance avec l’histoire du pays et le triste état dans lequel il se trouve aujourd’hui.
L’homme est intelligent et doté d’une mémoire phénoménale – on dit qu’il pouvait réciter de mémoire dans l’ordre un jeu de cartes après l’avoir visualisé une fois. On parlerait aujourd’hui d’enfant précoce ou surdoué. Il est déjà célèbre, plus ou moins tristement après le trouble passé vichyste et l’affaire de l’Observatoire, mais assez talentueux pour se préparer à devenir en 1965 le candidat de la gauche rassemblée aux premières élections présidentielles au suffrage universel de la Ve République et affronter le général de Gaulle, qu’il avait fini par rejoindre à Alger en 1943 avant de s’en émanciper auprès d’anciens résistants d’extrême droite (Fresnay – Bénouville) et d’anciens collaborateurs restés influents dans l’ombre (Bousquet). Il est amoureux et construit avec sa jeune maîtresse une complicité physique et intellectuelle qui entretient chez lui une énergie et une vitalité hors du commun, et l’ installe elle dans une fascination qui confine à l’emprise.
Mais pas assez pour envisager le divorce et prendre le risque de devoir renoncer à son ambition politique effrénée. On voit donc au fil des ans comment il compense par des attentions et des serments la prison sentimentale, sociale et psychique dans laquelle il enferme Anne, la condamnant aux soirées solitaires chez ses parents puis avec sa fille, aux fêtes de famille loin de l’être aimé ou dissimulant en sa présence leur proximité affective, et aux vacances longtemps limitées à des week-end volés. Le destin exceptionnel qu’il lui a fait partager a dû compenser les frustrations et les chagrins accumulés. On ne peut expliquer autrement que cette femme que tous louent pour son intelligence, sa compétence professionnelle et sa discrétion ait choisi de révéler des échanges aussi intimes, en essayant de conserver la meilleure part de ce qu’il lui a donné de vivre, qui a dû compenser le fait de ne pouvoir être entourée au quotidien de son conjoint et de nombreux enfants et de pouvoir partager pleinement une vie sociale au grand jour. Touchante expression de reconnaissance d’Anne pour l’homme de sa vie, qu’elle veut faire paraître sous son meilleur jour, la publication de ces lettres au soir de sa vie met également au premier plan une relation placée sous le signe du secret, et lui confère publiquement son statut de favorite.

Une forme de perversion narcissique

Mais que penser de celui qui a privé une jeune fille de 20 ans d’une vie plus libre, pour la garder sous sa coupe à la faveur d’une domination intellectuelle et sensuelle, l’intensité du plaisir en compensant sans doute la rareté. C’est bien une forme de perversion narcissique qu’il faut évoquer : la soumission de l’autre à ses pulsions, et au plaisir et à la jouissance d’une relation exclusive univoque avec une jeune femme qui lui sacrifie tout pendant que lui n’abandonne rien. C’est ce même mouvement qui a animé sa vie politique, l’ambition sans limite pour le pouvoir justifiant les comportements les plus discutables. Sans développer la complexe affaire de l’Observatoire, ni revenir sur son passé à l’extrême droite avant et pendant la guerre, résultat d’une éducation et d’un milieu dont il s’est partiellement émancipé, les méthodes déployées pour conquérir et conserver le pouvoir, jusqu’à un moment où il n’était plu s en état de l’exercer et où des décisions importantes n’ont pas été prises (les guerre en Yougoslavie ou au Rwanda n’auraient-elles pu être évitées avec un Président plus lucide et plus capable de peser sur le cour de l’histoire qu’un vieillard sous anti-androgène – la boucle était bouclé avec Pétain ? La France aurait-elle pu mieux peser sur la construction européenne pour éviter l’impasse actuelle ? Le gouvernement aurait-il pu prendre les mesures de redressement qui auraient permis d’éviter aujourd’hui l’abîme de la dette et la paralysie économique et sociale ? L’immigration aurait pu-t-elle être gérée dans une vraie démarche d’intégration (ou d’assimilation selon vos préférences) plutôt que dans la culpabilisation du peuple entretenue par les jeunes protégés de « SOS racisme » et dont on voit aujourd’hui le brillant résultat. Il a abusé de la France comme d’Anne, lui donnant le produit de sa culture classique et de ce qu’il conservait des principes issus de son éducation et de sa foi, pour lui permettre un dernier éclat culturel (les grands travaux) mais la confinant à un rôle d’instrument de ses plaisirs, de son ambition et de son « destin ». On pourra dire que l’une et l’autre étaient consentantes, voire complices. Mais pas nécessairement lucides et souvent trompées par la duplicité d’un discours qui pouvait concilier l’ambition d’un Rastignac, la rouerie prédatrice d’un Don Juan et l’hypocrisie d’un Tartuffe.
Il n’est guère plaisant de critiquer les mots et l’action d’un mort. Mais je ne me ferai pas l’acteur, même passif, du nouvel élan hagiographique auquel nous invitent la compagne, l’éditeur et les commentateurs bienveillants du journal et des lettres de Mitterrand à l’une des femmes de sa vie (apparemment il y en eut d’autres : attendons les publications à venir). On peut être intéressé et fasciné par le parcours somme toute très « Sartrien » d’un homme qui a su dépasser ses conditionnements familiaux et sociaux pour se construire un destin (d’autant que le parcours de Sartre pendant la guerre est encore moins glorieux). Mais on ne peut oublier où il nous a menés. A l’heure où la France est à la veille d’échéances décisives pour son avenir, elle ne peut se référer aux principes assez machiavéliques qui ont animé la classe politique pendant si longtemps.

La meilleure part d’un homme

On dira que la situation du pays est plus imputable à ses successeurs qu’à lui-même, qui aurait conservé la stature d’un homme d’Etat. Mais la façon dont il s’est employé à la conquête et à la conservation du pouvoir en éliminant tous les rivaux et tous ceux qui auraient pu porter ombrage à son « œuvre » à sa suite en font l’un des principaux responsables, après cinquante ans sur la scène politique (1945-1995) dans les gouvernements de la IVe République, dans l’opposition au général de Gaule et à ses suivants, pour finir par 14 ans de présidence.
Par respect pour Madame Pingeot, on souhaite pouvoir lui dire : « Madame, vous avez sans doute eu la meilleure part d’un homme qui n’était comme la plupart d’entre nous ni un saint ni un démon, ou comme certains à la fois ange et bête. Chacun peut exprimer, en fonction des circonstances et des interactions avec son environnement, le meilleur ou le pire de lui-même. Mais conservez cette part pour vous-même et n’imposez pas aux Français qui souffrent aujourd’hui des travers de celui que vous avez aimé de partager votre admiration. La France attend aujourd’hui pour se reconstruire un autre exemple que le sien et ceux qu’il a inspirés.»