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« La vraie trahison, c’est celle de Sarkozy »

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Patrick Buisson, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Nous allons nous parler franchement. Comme beaucoup de gens, nous trouvons votre livre passionnant et profond parce qu’il parle de la France et du pouvoir avec beaucoup de culture et d’intelligence, mais il n’en est pas moins le fruit d’une trahison…

Patrick Buisson. Oui, c’est certain ! Sans la trahison de Sarkozy à mon endroit, ce livre n’existerait pas !

C’est de l’humour ? Vous êtes dépité parce que Nicolas Sarkozy, au moment de l’affaire des enregistrements, vous a congédié sans vous écouter. Alors d’accord, on doit toujours respecter les droits de la défense et il aurait dû vous entendre. Mais de là à prétendre que vous êtes l’offensé, c’est un peu exagéré ! Vous avez enregistré à son insu l’homme que vous étiez supposé servir, et au passage tous ceux qui travaillaient avec lui, comment ne se seraient-ils pas sentis trahis ?

Ce qu’il y a d’étonnant dans cette affaire, c’est que les vieilles méthodes de basse police utilisées pour salir les gêneurs sont toujours aussi efficaces. Ce fichier m’a été volé. Par qui et pourquoi ? Personne ne se pose la question. Le scandale n’est pas là mais dans l’usage que j’aurais pu en faire. Cela s’appelle un procès d’intention. Pour le reste, je n’étais ni fonctionnaire ni élu, mais un prestataire de services. Être à l’écart du chaudron élyséen était pour moi une garantie d’indépendance… et de clairvoyance. C’était à moi de juger des meilleurs moyens d’accomplir ma mission. J’avais une obligation de résultats, pas de moyens.

Avoir l’influence sans le titre, cela a l’air très noble, mais c’est aussi une façon d’exercer le pouvoir sans en subir les contraintes.

Et sans bénéficier non plus des protections que le pouvoir procure ! Si j’avais été en poste à l’Élysée, ce qu’on a appelé l’affaire des sondages n’aurait jamais existé. En grand serviteur de l’État, Philippe Séguin avait proposé que ce type de dépenses relève d’une liste civile du président de la République non soumise au contrôle de la Cour des comptes. Je n’ai eu connaissance du refus invraisemblable que lui a opposé Sarkozy qu’à travers les pièces de l’instruction. L’eussé-je su à l’époque que j’aurais renoncé sur-le-champ à ma mission. La trahison de Sarkozy à mon endroit est là tout entière : un homme d’État couvre ses collaborateurs, il ne les expose pas pour se protéger et se dédouaner. D’autant que l’article 67 de la Constitution lui assurait l’immunité pour tous les actes accomplis dans l’exercice de sa charge.

Revenons aux enregistrements. À quoi étaient-ils destinés ?

La vérité, c’est que je n’avais pas le choix. Dès la première réunion, Nicolas Sarkozy m’a institué à la fois comme son conseiller stratégique et comme le chroniqueur de son quinquennat. Il voulait prendre la pose pour l’Histoire. Il fallait donc que je resitue à chaque réunion, dans ce cadre-là.

C’est ce que vous avez voulu entendre ! Il n’y a pas eu un ordre de mission…

Sans doute, mais je le comprends dans la seconde même ! Et il ne cesse de m’encourager dans cet emploi. Il me place en face de lui dans le Salon vert, me donne la parole en premier, dans ses réunions, je parle les deux tiers du temps quand tous les autres prennent des notes ou posent leurs téléphones sur la table. Catherine Pégard remplit des carnets de moleskine entiers, à tel point que Sarkozy s’en alarmera au moment où il voudra la virer ![access capability= »lire_inedits »] Je suis le seul à ne rien pouvoir noter. Or c’est à moi qu’il incombe, dans les heures qui suivent la réunion, de faire face aux demandes impulsives et compulsives d’un président qui me sollicite à tout propos et à tout moment par téléphone. Je ne pouvais évidemment pas divulguer ce que j’entendais à une tierce personne. Nul n’a donc eu accès aux documents écrits ou sonores que je détenais. Sauf la personne qui me les a volés. Et c’est bien là la seule faute que je suis prêt à admettre.

En ce cas, pourquoi n’avoir pas, vous aussi, posé votre Dictaphone sur la table ?

Je ne me suis pas, un seul instant, posé la question. Poser un magnétophone sur une table inhibe toute conversation. Pour que je puisse accomplir ma mission, il fallait que les échanges se déroulent librement, sans paroles contraintes. Y compris avec la violence verbale et la vulgarité dont Sarkozy était coutumier, puisque c’est cela précisément qu’il me fallait désamorcer à travers mes préconisations.

Vous ne le demandez pas parce que vous pensez qu’il refusera de laisser une trace de « sa violence verbale et de sa vulgarité » : n’est-ce pas la définition même d’une trahison ?

Vous recourez à un vocabulaire moral qui est proprement impolitique et que vous stigmatisez, par ailleurs, à travers l’usage qu’en fait la bien-pensance de gauche. Croyez-vous que les centaines de pages des verbatim de Mitterrand soient directement sorties de la mémoire de Jacques Attali ? Auquel cas, celle-ci devait être phénoménale. Ne percevez-vous pas comme une légère différence entre le sort qui lui est fait et le traitement qu’on m’inflige ? Cette disparité ne vous trouble-t-elle pas ?

Vous pouvez le répéter, nous ne tomberons pas d’accord. Mais nous ne sommes pas là pour vous juger…

J’ai appris, comme vous aussi il me semble, à me méfier des professeurs de vertu dont la morale ne vaut jamais pour eux mais toujours pour les autres. Mes prédécesseurs à l’Élysée, dont il est de bon goût aujourd’hui de vanter les mérites, ont bénéficié pendant vingt ans, sous Mitterrand puis sous Chirac, des fonds secrets et des valises de billets pour régler tout à la fois les sondages et leurs honoraires. Jean-Marc Lech de l’institut Ipsos en a même fait l’aveu dans un livre, sans être inquiété le moins du monde. Et c’est moi qui ai mis fin à ce système en exigeant d’être payé sur facture qui me retrouve devant un juge ! Il y a de quoi l’avoir saumâtre, non ? En réalité, à travers ces deux pseudo-affaires, on veut me faire payer le péché capital de la transgression : avoir été là où je ne devais pas être et avoir réussi à installer la centralité du thème de l’identité dans le débat politique. Pour ce crime inexpiable et imprescriptible, le châtiment doit être sans limites. Quant à Sarkozy, il a choisi de valider l’interprétation des médias sur l’usage malveillant que j’aurais pu faire de ces enregistrements pour une seule raison : on y entendait Carla Bruni parler argent et contrats. Ce qui reflétait parfaitement l’ordinaire de la conversation du couple.

Mais enfin, vous avez lu Machiavel et vous savez que la politique n’est pas un dîner de gala. Vous ne comprenez pas qu’on pense à une assurance-vie ? Vous n’en rajoutez pas dans la vertu outragée ?

Non, cela me révolte que Sarkozy se jette sur l’interprétation la plus indigne sans même vouloir m’entendre ni même exiger l’explication à laquelle il avait droit. Ce qui aurait dû être la moindre des choses eu égard aux éminents services que je lui avais rendus et qu’il a bien voulu reconnaître dans un discours public, même s’il s’emploie aujourd’hui à essayer de les minimiser. La vraie trahison, c’est celle de Sarkozy à l’égard de son électorat, surtout après son mariage avec Carla Bruni. Or son « Moi, je ne vous trahirai pas » avait marqué toute la campagne ! À tous les procureurs et autres commissaires politiques, je demande de réserver leur jugement le temps que la lumière soit faite sur toutes les turpitudes du sarkozysme. Et à vous aussi.

D’accord, mais la Cour des comptes à l’Élysée, le yacht de Bolloré, c’est le début du quinquennat. Pourquoi être resté ?

Effectivement, je me suis posé très vite la question de mon utilité. À vrai dire, j’ai longtemps espéré qu’une « grâce d’État » vienne relayer l’état de grâce des premiers mois, que le président élu prenne en charge le bien commun non pas dans l’oubli de soi – je n’étais pas naïf à ce point –, mais au moins en faisant sienne la notion d’intérêt général. Car ce qui fonde la légitimité du pouvoir, c’est tout autant le suffrage populaire que le service rendu à la collectivité. Au lieu de cela, on a assisté à une sorte de privatisation du pouvoir, le domaine privé l’emportant sans cesse sur les obligations de la charge. Avec un président qui, après avoir daubé sur les « rois fainéants » qui l’avaient précédé à ce poste, s’est mis brusquement à demander qu’on aménage son emploi du temps, relayant auprès de nous les requêtes véhémentes de sa nouvelle épouse qui ne manquait jamais une occasion de rappeler que c’est elle que Sarkozy avait épousée et non la France. J’ai cru que je pouvais infléchir le cours de ce processus. Ce fut un péché d’orgueil que je confesse volontiers aujourd’hui. Assez commun, finalement, à tous les conseillers – voyez les cas de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud – qui finissent par surestimer leur emprise.

Et comme vous n’y êtes pas parvenu et que vous vous êtes brouillés, vous vous vengez du mal que vous lui avez fait en dévoilant les coulisses du quinquennat ?

Il n’y a rien dans mon propos qui ne serve à illustrer une analyse exclusivement politique de la présidence Sarkozy. Ce n’est pas de ma faute si celui-ci a pratiqué un indécent mélange des genres qui a fait honte à nombre de ses collaborateurs, même si certains ne le disent pas ou du moins pas encore, attendant sans doute sa disparition de la scène politique pour s’en indigner. Je n’ai rien révélé de scandaleux, rien, en tout cas, de nature à gratuitement lui nuire.

Encore heureux, s’agissant d’un homme qui dit respecter le caractère monarchique de la fonction. Mais vous allez déjà très loin dans le dévoilement. Croyez-vous sauver le deuxième corps du roi en exposant le premier ?

En matière de dévoilement, je devrais dire d’exhibition, qui peut faire pire que Sarkozy ? C’est précisément parce que je crois que, selon la formule de Marcel Gauchet, « le pouvoir est un concentré de religion à visage politique » qu’il me fallait montrer en quoi Sarkozy, plus que tout autre avant lui, avait contribué à désacraliser la fonction au point d’en profaner le corps mystique et d’en avilir le corps profane.

De plus, par moments on ne sait plus s’il s’agit de fractures intellectuelles et politiques ou d’inimitiés personnelles. Vos propos concernant l’ancienne première dame sont très violents !

Je n’ai rien contre la personne privée que j’ai côtoyée pendant cinq ans et qui a cru devoir, à certaines périodes, me faire des confidences. Pour ma part, je n’aurais jamais eu l’inélégance de l’assigner en justice pour quelque motif que ce soit. Je ne parle de Mme Bruni-Sarkozy que parce qu’elle a eu un rôle politique et une influence profondément délétère sur celui qui était alors le chef de l’État. Au-delà même des affaires Battesti et Petrella ou des nominations des proches de Mme Bruni dans les médias, celle-ci a souvent fait montre d’un profond mépris de classe à l’égard de la France des « petits blancs ». Ce qui – je tiens à le dire – n’a jamais été le cas de Nicolas Sarkozy. Je ne sais si François Hollande a pu parler en quelque occasion des « sans-dents » mais j’ai entendu cent fois Mme Bruni désigner les Français de condition modeste sous le vocable générique de « ploucs » ou de « péquenots », et stigmatiser leur « racisme primaire » et leur refus du métissage.

Et pourtant, vous n’êtes pas uniquement resté son conseiller. Grâce à vous, il a presque gagné les élections de 2012… Si Sarkozy avait été réélu, seriez-vous en face de nous ?

Ce qui est certain, c’est que je serais parti ! Je me suis toujours posé la question du second mandat, qu’il aurait été d’autant plus tenté d’interpréter comme un blanc-seing que ne pouvant plus être candidat à sa propre succession, plus aucun garde-fou n’aurait fonctionné. L’exhibitionnisme aurait tourné à une incontinence du moi dont je n’imaginais que trop bien les conséquences.

Donc, vous vous êtes battu pour une victoire dont vous ne vouliez pas ?

Il y a de cela, j’en conviens, mais que pouvais-je faire d’autre ? L’élection de Hollande me paraissait plus lourde de menaces pour la France et les Français. Devais-je jeter l’éponge ? Déclarer forfait ? C’eut été alors véritablement trahir le président qui m’avait fait confiance. Or, voyez-vous, j’ai été l’un des derniers sinon le dernier à me battre pour lui, malgré toutes ses carences, ses insuffisances et ses défaillances, quand tous les autres ou presque l’avaient abandonné.

Quoi qu’il en soit, c’était au printemps 2012 et votre livre paraît à l’automne 2016, à quelques semaines des primaires des Républicains où un certain Nicolas Sarkozy est candidat (et en même temps que celui de Davet et Lhomme)… Difficile, tout de même, de ne pas penser à une vengeance…

Quand je conseille Sarkozy, ce n’est pas bien. Quand je déconseille Sarkozy, ce n’est pas bien non plus. C’est une dialectique commode qui veut que, pour les médias, quoi que je fasse, j’ai toujours tort. Me croira-t-on si je dis que ma réflexion, étayée par une expérience dont on peut m’accorder qu’elle a été marquante, me fait aujourd’hui une obligation de dénoncer à travers Sarkozy et Hollande les frères jumeaux d’une même logique d’abaissement de la fonction présidentielle ? Le narcissisme de l’un, le « bonhommisme » satisfait de l’autre auront eu les mêmes effets pervers. Ce furent des présidents selfies, abîmés, chacun dans un registre différent, dans la toute-puissance et la toute-jouissance du pouvoir. Pour retrouver le respect du peuple, le prochain président devra combiner présence et distance, proximité et verticalité. Et faire montre sinon d’un esprit sacrificiel du moins d’une ascèse de nature à convaincre qu’il est engagé tout entier au service d’une cause qui le dépasse.

Juppé pourrait-il incarner le retour à cette tradition ?

Ce qui fait le succès de Juppé, c’est sa personne, car il ne représente pas les idées auxquelles adhère une majorité de l’électorat de droite. Il donne – peut-être à tort – le sentiment d’être capable de porter l’intérêt général. En résumé, d’avoir le sens de l’État. Cependant, il s’agit peut-être du même malentendu qu’avec Chirac. Oui, peut-être est-ce un homme animé par la conquête du pouvoir plutôt que par la volonté de l’exercer ? En tous cas, en regard de l’indignité des deux derniers titulaires de la charge, il n’a aucun mal à apparaître comme un professeur de maintien. C’est là l’unique raison d’une popularité qui a, par ailleurs, de quoi surprendre. Il aura fallu deux présidences anomiques, chaotiques et atypiques pour rendre Juppé enfin éligible.[/access]

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Après l’Irak et la Syrie, Daech risque de s’implanter au Sahel

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Hôpital de Bamako après la prise d'otages de novembre 2005. Sipa. Feature Reference: AP21825850_000002 .

Kevin Erkeletyan. N’importe quelle armée rationnelle, dans la situation militaire où se trouve actuellement Daech, aurait tendance à vouloir négocier pour limiter les conséquences de sa défaite. Or le calife Abu Bakr al-Baghdadi fait le contraire. En quoi son intransigeance est-elle profitable à l’avenir de l’organisation ?

Olivier Hanne.[1. Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] D’abord, si la situation en Irak semble jouée, il reste encore des poches et des villes encore sous le contrôle de Daech, notamment au Sud de Mossoul, à Hawija et dans la vallée du Tigre. Sécuriser l’Irak prendra donc des mois. Dans ce contexte, le calife devait impérativement rappeler à ses fidèles qu’il n’est pas question de laisser tomber ou de reculer. En Syrie, Al-Baghdadi peut encore espérer tenir plusieurs mois, peut-être même un ou deux ans.. Face aux Kurdes, l’Etat islamique ne recule plus. Si bien que la perte de territoires en Irak ne doit pas impliquer une démobilisation des troupes en Syrie. Il était donc impératif pour le calife de remotiver ses troupes, de leur rappeler qu’elles pouvaient reprendre le dessus.

Prépare-t-il ainsi l’avenir de la mouvance djihadiste, au-delà de Daech ?

Le discours actuel d’Al-Baghdadi crée en effet toutes les conditions d’une mobilisation de nouveaux groupes dans cinq, dix ou vingt ans. Il doit montrer qu’il n’a jamais plié, jamais abandonné son idéologie, son message djihadiste. Il doit véhiculer l’image d’un homme qui, comme Oussama Ben Laden, malgré les défaites et les coups qu’il a personnellement pris (il a été ciblé trois fois par l’armée américaine) n’abandonne pas. Après la chute de Daech, dans un ou deux ans peut-être, l’ensemble des combattants pourra faire vivre une mystique de l’Etat islamique auprès des jeunes générations, notamment auprès des enfants qui sont nés des mariages entre djihadistes.

Après la probable perte de l’Irak, sur quels territoires Daech risque-t-elle de rediriger son action ? En Libye ?

Impossible. A Syrte, les combattants de l’Etat islamique sont sous pression des milices islamistes. Quant à l’Est du pays, il est globalement sous le contrôle de l’armée du général  Haftar, qui travaille indirectement avec les forces européennes. Il sera donc très difficile pour l’Etat islamique de s’y relancer. Si la guerre au Yémen reprend malgré la fragile trêve actuelle, l’Etat islamique peut espérer s’y implanter, en profitant des réseaux qu’Al-Qaïda a bâtis ici depuis vingt ans. Mais c’est sur un autre continent que Daech peut espérer s’implanter. Ainsi, la bande sahélo-saharienne est en train de s’enflammer. Depuis environ six mois, le centre du Mali – plus seulement le Nord – connait des morts, des attentats  tous les jours. Des attentats ont aussi lieu au Burkina Faso et un énorme risque djihadiste existe au Sénégal.  En Mauritanie enfin, dans le Sahara occidental, vient d’être créé un groupe djihadiste qui s’est revendiqué de l’EI.

L’accent mis sur le monde musulman signifie-t-il que l’Europe est désormais à l’abri ?

Pas du tout. Il s’agit juste d’une phase pendant laquelle les objectifs stratégiques de l’Etat islamique sont ailleurs. Nous reviendrons dans l’œil du cyclone un jour ou l’autre, c’est évident. Sans compter l’attrait pour Daech d’éventuels radicalisés en France qui va probablement se poursuivre.

Dans son dernier message, al-Baghdadi ne parle pas de l’Europe, si ce n’est par une vague allusion à la fin. Mais ce n’est lié qu’à un discours, une propagande récente et immédiate. Daesh multiplie les évolutions de stratégie en permanence. On appelle ça du « déprofilage ». Ils changent de visage quasiment tous les six mois en fonction de l’actualité et des problèmes qu’ils rencontrent. Ils se sont d’abord  profilés sur un territoire avant de se « déprofiler » sur une opération terroriste de grande ampleur, l’année dernière au Bataclan. Et aujourd’hui, ils font évoluer à nouveau leur profil en revenant à des fondamentaux qui sont ceux d’Al-Qaeda, en appelant à nouveau, par exemple, à la solidarité palestinienne, ce qui était, il y a peu, complètement secondaire dans le discours de Daech.

Au-delà ce nouveau levier de mobilisation, quelles formes pourraient prendre Daech à l’avenir ?  

En Irak, les hommes de Daech vont devoir se faire discrets et se relancer dans la résistance nationale sunnite. On peut tout à fait assister à un retour de fierté sunnite qui passerait par une résistance soi-disant laïque au régime chiite. Tout dépendra de l’attitude du gouvernement chiite dans les prochaines années. Sera-t-il  capable de pacifier la société ? S’il y a partage des ressources et du pouvoir, les choses peuvent éventuellement se calmer. Mais ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. S’il y a encore confiscation du pouvoir et des richesses aux dépens des minorités sunnites, d’anciens djihadistes, trouveront dans la mystique de Daech un souvenir qui les animera encore. Daesh va marquer les esprits encore longtemps pour pouvoir réanimer de nouveaux groupes. C’est la seule organisation qui ait tenu tête à 70 pays dans le monde pendant trois ans.

 

Les Innocents brûlent les planches

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Concert des Innocents. Sipa. Numéro de reportage : 00717748_000020.

Ce 15 octobre, le public du Théâtre de Caudry (Hauts-de-France) – dont j’étais – a eu la chance d’entendre des chansons pleines d’esprit chagriné, de mélodies sorties d’hivers sans fourrure, mais aussi la phrase de la saison culturelle, proférée par JP Nataf, le chanteur déglingo des Innocents : « Il y a eu le siècle Bruant, puis il y a eu le siècle Bruel. » Difficile de faire plus exquis.

Pourtant, tout avait mal plutôt mal commencé : pour assister à un concert dont Les Inrockuptibles (dits Les Inrocks, c’est à dire la négation du rock) sont partenaires, il vaut mieux éviter de se présenter comme contributeur de Causeur auprès du tourneur, puisque je reçois ce message quatre jours avant le show : « Après réception du contrat, le quota d’invits est trop petit pour accréditer la presse sur ce concert. » De l’ André Breton dans le texte…

Je me suis donc acquitté de mes 40 euros (25 + 15 en tarif réduit pour ma fille qui est un petit modèle à béquilles) pour avoir droit moi aussi de goûter au fruit défendu : le « Mandarine Tour » !

Arrivés devant les portes du Théâtre, nous faisons face à l’imposant service de sécurité (la France vit toujours à l’heure de l’état d’urgence, ne l’oublions pas) : un préposé à la vigilance communale armé d’une loupiote lui servant de torche antiterroriste nous demande de nous astreindre à une « inspection visuelle du sac » de ma fille de 11 ans. Ce seul agent de sécurité de l’établissement – d’une contenance de 500 places – a balayé pour la forme son faisceau de présomption introspectif sur les paquets de chips, nougats, figurines Pokémon et autres explosifs en vrac de l’intimité innocente. Les tourneurs ont réclamé l’an dernier à l’État un fonds de soutien de 50 millions d’euros « à moyen terme » suite aux attentats du Bataclan pour compenser les pertes et renforcer la sécurité… Un an après, on sent bien la différence sur le sac des fillettes, en effet.

Heureusement, au-delà de ces égarements improbables, il restera le spectacle fou à lier que le duo a livré, sans filet (ni musiciens additionnels, ni effet de manche) autre que celui, garni, de ses tubes intemporels : « Jodie », « Colore », « Un monde parfait », « L’autre Finistère », « Un homme extraordinaire », etc. En deux chansons d’introduction – une nouvelle et une ancienne – Les Innocents opèrent un voyage dans le temps étalé sur deux siècles, ce que souligne le groupe pour obtenir l’adhésion chaleureuse de la salle. Pour figurer ce franchissement périlleux entre les époques, JP Nataf gratifie l’audience d’un grand écart latéral. L’art de l’ellipse est une question de souplesse.

Les deux complices naviguent ensuite habilement dans leur histoire chahutée – le groupe a connu une coupure prolongée au tournant du siècle – où la musique se conjugue en partitions élémentaires de l’excellence pop-rock, ces « philharmonies martiennes » chères aux Innos. Quand Louise Attaque nous emmène au vent fétide (Cf le consternant et chevrotant – et bien nommé – album Anomalie), Les Innocents accostent l’île de Félicité pop, laissant loin derrière eux la semi-concurrence et portant seuls désormais le flambeau du folk-rock classieux d’envergure internationale, pour ne pas dire la flamme beatlenesque made un France.

Ils ont d’ailleurs bien innocemment remporté le trophée de l’Album rock de l’année aux dernières Victoires de la Musique, titre non usurpé quand on les voit sur scène ! Capables d’évoquer tour à tour les Blues Brothers dans les moments survoltés et Simon & Garfunkel dans les temps calmes, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain obtiennent deux standing ovation en mouillant la chemise et la guitare électro-acoustique, en deux heures de temps passées comme une seule à l’applaudimètre. Aux innocents les mains pleines… de reconnaissance !

Nouvel album des Innocents : Mandarine

Actuellement en tournée dans toute la France.

Retrouvez aussi Les Innocents sur l’album hommage à Michel Delpech J’étais un ange (18 novembre 2016)

Mandarine

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Garçon, c’est par où la plage ?

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garcon claude sautet

Les jours raccourcissent, les nuits rallongent et la télévision offre un déplorable spectacle de fin d’année. Les débats de la Primaire ont déjà assommé plus d’un d’entre nous. L’antenne donne la migraine. La redevance passe encore plus mal que le changement d’heure. Et dire que la campagne présidentielle ne fait que commencer. La fin de l’automne s’annonce épique et l’hiver soporifique. En dehors d’Hanouna et des pains au chocolat, y-a-t-il une planche de salut pour une population qui sort exsangue d’une année noire ? En octobre, deux nouveautés DVD viennent cependant éclairer cette morne saison. Deux films qui agissent comme les derniers refuges avant l’inventaire. Deux façons de s’évader, voire de s’exiler : un documentaire sur les origines du surf et un bon vieux Sautet qui sent l’onglet à l’échalotes et le baba au rhum. Deux destinations : la plage ou la brasserie. Une même ivresse : le tourbillon de la vie.

Tous à vos planches !

A mi-chemin entre le documentaire et le film d’ambiance, The Endless Summer de Bruce Brown est, pour la première fois, disponible en DVD dans une version restaurée en haute définition. Il y a quelques mois, son passage en salles a éclaboussé tous les Brice de Nice et Patrick Swayze en bermudas. C’est un classique aussi indispensable pour un surfeur que sa combinaison et sa planche. Bien avant la déferlante Point Break, la genèse du surf a été racontée dans cet étrange périple, tourné en 1964, en caméra naturelle. On suit les aventures de deux surfeurs californiens Robert August et Mike Hynson, le brun et le blond, à la recherche de la meilleure vague. Cette quête proustienne emmène nos deux athlètes en Afrique puis en Océanie sur des spots quasi-inconnus à une époque où ce loisir balnéaire n’est pas encore un sport professionnel. Quel repos pour les yeux de voir ces cavaliers des mers chevaucher la houle, sans placards publicitaires sur le dos et sans le renfort de boissons énergisantes toutes les trente secondes. La beauté originelle des décors, pas encore souillée par les touristes, les couchers de soleil poudrés, l’esprit d’entraide qui règne parmi ces pionniers, le chambrage entre copains, les jolies filles en maillot, en somme, cet été sans fin a le charme des premières fois. La musique du groupe The Sandals ajoute à la magie de l’instant. Sénégal, Ghana, Nigéria, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Tahiti, nos deux compères courent après le tube parfait en évitant les requins et les chutes spectaculaires. Ils roulent dans des coccinelles ou des combis Volkswagen, voyagent très léger (des shorts et des sparadraps) et pensent souvent à Hawaï et aux récifs de Waikiki, leur terrain de jeu. Avec un budget de seulement 50 000 dollars, ce film est plus qu’un marqueur générationnel, il a fait entrer le surf dans les foyers du monde entier.

The Endless Summer – Un film de Bruce Brown – Carlotta Production –

L’addition, s’il vous plaît !

Les films de Claude Sautet ouvrent l’appétit ! La pellicule embaume les rognons de veau sauce madère et les filets de hareng pommes à l’huile. Le tout arrosé d’un pichet de Brouilly ou de Chénas. Un cinéma aussi délectable que la cuisine bourgeoise traditionnelle. On se régale. Garçon ! tourné en 1983 ressort dans une version restaurée

par Pathé. Les dialogues de Dabadie crépitent sur le feu de l’action bistrotière et la musique de Philippe Sarde entraîne le ballet des serveurs dans une brasserie parisienne, carrefour des âmes en peine. Ce film d’intérieur à caractère social reproduit l’ambiance d’un restaurant. Sautet, sorte de Ken Loach en tweed, préférait s’intéresser à la psychologie des personnages qu’à la lutte des classes bien que son style élégant n’élude aucune facette du monde du travail. Alex (Yves Montand), chef de rang, séducteur en fin de carrière, tente de remonter une dernière affaire, un parc d’attractions au bord de la mer, et de s’extraire de sa condition. La prestation de Montand, cabot et truqueur, trop de lourdeurs dans le jeu, nuit à la fluidité de l’ensemble mais Garçon ! vaut surtout pour la formidable galerie de seconds rôles. Ils sont tous parfaits, aussi précis qu’une cuisson chez Lasserre. Jacques Villeret en serveur triste, Bernard Fresson en chef gueulard, Henri Genès en entrepreneur belge, Nicolas Vogel inoubliable de maintien ou encore Jean-Claude Bouillaud aux petits oignons. Quant aux actrices, elles crèvent l’écran. Sautet, exceptionnel tailleur pour dames, ne commet aucune faute de goût. Nicole Garcia est à tomber, Dominique Laffin à la dérive appelle au secours, Rosy Varte nous fait oublier Maguy et Marie Dubois, en trois répliques, emporte le spectateur. Bon appétit !

Garçon ! – Un film de Claude Sautet – Pathé Production –

Proust Park

MA SÉRIE D’ÉLECTION 

Jeudi 29 septembre 

Excellents débuts pour la saison 20 de South Park. Apparemment l’actualité présidentielle américaine, gratinée il est vrai, a inspiré les amis Stone et Parker.

Aujourd’hui, l’épisode 3 relate à sa façon le premier débat télévisé Clinton-Trump (celui-ci étant représenté, ne me demandez pas pourquoi, par Garrison, personnage récurrent de la série).

Trump-Garrison, donc, estime en fin de compte ne pas être à la hauteur de la tâche. Il décide d’appeler à voter Clinton, et l’annonce solennellement lors du débat. Hélas, de son côté Hillary a longuement préparé ce débat avec ses coaches, et en est ressortie avec un angle d’attaque unique : dénier à son adversaire toute crédibilité.

Ça donne un débat d’anthologie, avec moult variations sur un malentendu à la Beaumarchais, si j’ose :

Trump-Garrison : « Je ne mérite pas d’être votre président, votez pour Mme Clinton ! »

Hillary : « Mon adversaire est un menteur, il ne faut pas écouter ce qu’il dit ! » 

VALEURS ACTUELLES : LA VIE COMMENCE À 50 ANS

Mercredi 5 octobre

20 h 30, hôtel des Invalides. Je sais, sur le bristol il y avait marqué 19 h, mais pour moi c’est tôt, et puis zut, on n’est quand même pas « en région ». Il y a là le gratin des droites parisiennes, de Guaino à Marine Le Pen en passant par Dupont-Aignan et le trio infernal Zemmour-Buisson-Villiers. Ces trois-là s’amusent à mimer leur fameux « complot de la Rotonde » devant un parterre de journalistes de gauche surexcités.[access capability= »lire_inedits »]

Étonnant comme ces gens-là ne croient pas eux-mêmes ce qu’ils écrivent ! Trente ans qu’ils dénoncent, entre droite et extrême droite, un flirt indécent. Mais quand ils voient dans le même salon des membres du FN et de LR, ils manquent défaillir…

Une bien bonne soirée donc, dont le clou restera à mes yeux cette confidence faite à Élisabeth Lévy et moi par un éditeur en vue : « De plus en plus de gens viennent me voir en me disant : “Tu sais, en fait j’ai toujours été de droite, même si je ne pouvais pas trop le dire… » 

Ça devait arriver : au bout de quarante ans, nos amis du Bon-Camp ont fini de manger leur pain blanc. Du coup, les moins honnêtes ou les plus malins posent des jalons vers une reconversion. « The times they are a-changing ! »commente à peu près Élisabeth, non sans un sourire carnassier. Elle a raison de se réjouir, la patronne : les rats montent sur notre navire, c’est bon signe. 

NAZIS SURFEURS CONTRE TOMATES TUEUSES 

Lundi 17 octobre

Ce week-end, profitant du mauvais temps, je me suis plongé dans 101 Nanars, de François Forestier. Vingt ans après la première édition, l’auteur nous propose une mouture revue et augmentée de son anthologie des films navrants – mais – réjouissants, répondant à un critère de choix assez pointu : « Plus ils sont mauvais, plus ils sont bons. »

Deux perles rares ont particulièrement retenu mon attention. A priori, Surf Nazis must die s’annonce prometteur ; las, après visionnage, force est de reconnaître que l’essentiel tient dans le titre. Une redoutable bande de Brice de Berchtesgaden nostalgiques du IIIe Reich fait régner la terreur sur les rouleaux californiens — jusqu’à être exterminés un à un par une sorte de Mad Max déguisé en Whoopi Goldberg, dont ils ont imprudemment assassiné le fils. 

Moins convenue est la morale, déjà post-vegane, de L’Attaque des tomates tueuses (1978). Révoltées par les traitements inhumains qui leur sont réservés, les tomates se retournent contre les hommes et les dévorent jusqu’à grossir démesurément. En fin de compte, un agent du FBI déguisé en tomate réussit à infiltrer l’organisation, au point d’être convié à un meeting-barbecue sur la plage. Hélas ! L’inconscient, saucisse à la main, se tourne alors vers la tomate voisine pour lui dire « Passe-moi le ketchup », et le voilà grillé !

GASPARD, SALOPARD !

Ce soir, spectacle de Gaspard Proust à la Comédie des Champs-Élysées. Ça m’a coûté 45 € (j’ai gardé le ticket si tu veux), mais ça valait le coup pour voir en vrai cet escogriffe même pas français nous cracher à la gueule – et nous, en redemander…

Ce Proust-là ne respecte rien, et c’est rien de le dire. Parfois il est taquin, mais le plus souvent le mec est méchant, limite désagréable ; à certains moments, il vous met même carrément mal à l’aise. Mais bon, si t’aimes pas ça, il te reste toujours Dany Boon. 

LES DONS DE BASILE

Vendredi 21 octobre

Étrange courrier dans ma boîte mail aujourd’hui. Jimmy Wales, président de la Wikimedia Foundation, m’écrit :

« Bonjour Basile, Il y a deux ans vous avez fait un don de 50 €. Nous vous en sommes profondément reconnaissants, et nous avons encore besoin de vous cette année. […]

 Si tous les donateurs renouvelaient aujourd’hui leurs dons, notre levée de fonds serait achevée en une heure. »

« Profondément reconnaissants », t’as vu ? Aussitôt je me suis senti responsabilisé. Wiki est un outil génial, développé sans but lucratif – et qu’il serait donc crétin de mépriser précisément parce qu’il ne fait pas de pognon !

Non seulement Wikipédia c’est Le Meilleur du Net, mais le site a su se rendre indispensable. L’académicien Marc Fumaroli, peu suspect d’addiction 2.0, en a lui-même témoigné : sans cet instrument, il n’aurait tout simplement pas pu écrire son Livre des métaphores (2012).

En plus de ça, il faut bien le dire, j’ai été très touché que le président de Wikipédia prenne le temps de m’écrire personnellement.[/access]

Danielle Bleitrach, les vérités d’une femme

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Lang Brecht Bleitrach
Les bourreaux meurent aussi

En refermant, il y a quelques jours, le livre de Danielle Bleitrach, Bertolt Brecht et Fritz Lang, sous-titré Le nazisme n’a jamais été éradiqué, je suis resté longtemps silencieux, pensif. Inquiet peut-être. J’avais abordé cet ouvrage, qui analyse le film de Lang Les bourreaux meurent aussi, en cinéphile, et c’est l’homme qu’il avait convoqué. Les questions posées à travers ces pages en suscitaient d’autres. Et celle-ci n’était pas la moindre : pourquoi un tel silence de la presse autour de cet ouvrage – certes « pointu » mais qui à l’évidence fera date, non seulement dans la manière d’analyser un film mais aussi dans la perception que nous pouvons avoir de notre histoire contemporaine ? Pourquoi moi-même avais-je résisté à cette lecture, plusieurs fois différée aux mille prétextes de mille autres urgences ? Quel lièvre avait soulevé Danielle Bleitrach dans ce livre aussi stimulant intellectuellement que politiquement, moralement inconfortable, qui justifiât cet embarras ?

Chercheur renommé, sociologue, spécialiste des mouvements ouvriers latino-américains, Danielle Bleitrach n’avait a priori aucune raison de s’intéresser au cinéma, et encore moins à ce film de 1943, Les bourreaux meurent aussi, plus connu des cinéphiles (le seul dont le scénario fut signé par Bertolt Brecht) que du grand public. Réalisé pendant la guerre, à Hollywood où Lang et Brecht partagent un même exil, le film évoque l’exécution du hiérarque nazi Heydrich, fin mai 1942 à Prague. Mais ce n’est pas le statut de fétiche culturel du film, son côté pépite pour initiés et autres radicaux de la cinéphilie – à l’instar de Lifeboat, ce film d’Hitchcock également réalisé en 1943 – qui a éveillé l’intérêt de l’auteure et justifié son enquête.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt


Les années Mara

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Brigade rouge enlèvement Aldo Moro
La Via Fanni Rome, après l'enlèvement d'Aldo Moro par les Brigades rouges, 1978, Wikipédia

A un moment, dans le premier roman de l’italienne Nadia Terranova, Les années à rebours, qui se passe pour l’essentiel à Messine, est évoqué un phénomène à la fois optique et géographique, la « Fata Morgana », qui donne l’impression que « la Calabre se trouve à quelques mètres seulement de la Sicile. La légende veut que de nombreux insulaires, trompés par le mirage, se soient jetés à l’eau pour rejoindre à la nage la pointe du continent. » Quelle meilleure métaphore pour évoquer le destin doux-amer d’un jeune couple pendant ces fameuses années de plomb ? Elles virent une partie du milieu ouvrier et étudiant choisir la lutte armée alors que parallèlement se déclenchait un terrorisme d’extrême-droite pour déstabiliser la démocratie italienne et provoquer une réaction autoritaire. Nadia Terranova, dans ce roman, fait de ces années de plomb une toile de fond à la décomposition poignante des relations entre deux êtres, plutôt sympathiques, plutôt de bonne volonté, qui ne trouveront jamais, entre velléités révolutionnaires et contingences de la vie quotidienne, fêlures personnelles et temps qui passe impitoyablement, le moyen d’être heureux.

Elle, c’est Aurora, la fille d’un directeur de prison, ancien fasciste et père de famille nombreuse. Lui, c’est Giovanni, le fils tardif d’un avocat communiste. On pourrait penser que leur rencontre aurait eu quelque chose d’une histoire à la Roméo et Juliette, version Sicile des années 70. Or, il n’en sera rien. Le directeur de prison et l’avocat, finalement, en ont fini avec les affrontements de jadis. Au contraire, ce qui les inquiète, c’est plutôt les engagements de leurs enfants respectifs du côté de l’extrême gauche. Aurora est une étudiante sérieuse, Giovanni beaucoup moins. Ils militent dans des organisations différentes, Giovanni apparemment de façon plus poussée. Il flirte avec la lutte armée, il est de toutes les manifestations et notamment celles de Rome et de Bologne qui suivirent la mort de Francesco Russo, un étudiant tué par la police en 77.

En les mariant et en les faisant vivre dans un petit appartement, « la boite à chaussures », la génération précédente fait le pari qu’ils se calmeront, surtout avec la naissance de Mara, en 1978, l’année même de l’assassinat d’Aldo Moro. Evidemment, il n’en sera rien ou plus exactement, tout le talent de Nadia Terranova est de montrer que les frustrations sont plus dangereuses pour l’organisme que les désillusions et que le conditionnel passé est le mode qui brise le plus sûrement le cœur car c’est le mode des regrets et des remords.

Les séparations et les réconciliations entre Aurora et Giovanni alternent au rythme de l’agonie de la période insurrectionnelle et de la fin de la lutte armée qui fait entrer l’Italie dans la normalité mortifère des démocraties de marché. Nous sommes déjà dans les glaciales années 80, sans presque nous en apercevoir, tant Nadia Terranova sait, qualité rare, traiter avec finesse l’écoulement du temps qui passe à notre insu, des années où les drogues dures et le sida achèveront de transformer les espoirs rouges et noirs en cauchemar repeint aux couleurs des néons hospitaliers.

On peut penser, dans Les Années à rebours, que Nadia Terranova née elle-même en 1978, nous parle de ses propres parents et apparaît sous les traits de la Mara qui échange, petite fille, des lettres avec son père vivant la plupart du temps dans un centre de désintoxication.

Les années à rebours, et ce n’est pas la moindre de ses qualités est ainsi, également, le roman du regard d’une petite fille, un regard inquiétant et inquiet à la fois, celui de « la Piccirida qui dans son berceau effraya son grand père. » Lucidité, tendresse, nostalgie, mélancolie : on se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire un Ettore Scola d’un tel roman, parfaitement réussi.

Les années à rebours de Nadia Terranova ( Quai Voltaire, traduction de Romane Lafore)

Les stars, c’était mieux avant!

Lucovich Souvenirs d'un infiltré dans le beau monde
Alain Delon, Romy Schneider, Jane Birkin, SIPA_00515864_000001

Il y a des livres qui redonnent le sourire, une certaine foi dans l’Homme, celui qui porte évidemment le smoking, chez Castel de préférence ! La presse française se nourrit de catastrophisme, elle s’en délecte même au risque de frôler l’indigestion quotidienne. Chaînes d’info en continu et journaux télévisés perfusés à la misère, déversoirs sans fin d’une humanité bafouée, nous font l’effet d’une bière sans alcool. Ce banal musée des horreurs censé nous alerter sur la marche du monde, nous laisse de marbre, surtout à l’heure des repas. Pas de quoi lever les yeux de notre assiette. On s’habitue à tout, surtout au pire. Notre capacité d’indignation est en cale sèche depuis la fin des idéologies et la chute du pouvoir d’achat ! Comme s’il suffisait de ressasser tous nos malheurs pour qu’ils disparaissent, par miracle et enchantement. Le journalisme sentencieux et lacrymal demeure une espèce nuisible qui poursuit son long travail de déstabilisation de la société. Le lamento des éditos, cette autre forme de torture mentale, continue à nous désigner comme de sempiternels bourreaux. Et nos victimes sont, chaque jour, plus nombreuses et vindicatives.

Dans l’histoire, une autre presse plus joyeuse et moins délatrice, a habitué notre regard au beau, à l’étrange, au fantasque, au superflu, à l’indispensable accessoire, à l’éphémère qui brille, au vrai luxe sans faux-semblants. On ne louera jamais assez les vertus de l’inutile. Le chroniqueur mondain n’était pas encore le ramasse-crottes des « pipoles » à la botte de quelques maquignons. C’était un journaliste habile, élégant, inspiré, qui avait fait du beau monde son pré-carré. Jean-Pierre de Lucovich, ce prince de la nuit et de l’écrit, délivre enfin quelques souvenirs dans « People Bazaar » aux Editions Séguier (en librairie le 20 octobre). La bible des noctambules, le Who’s who du Gotha, le meilleur carnet d’adresses des années 1950-2000 ! Ce jet-seteur salarié prenait le Concorde comme d’autres s’entassent dans des trains de banlieue, ne voyait pas le jour durant plusieurs semaines et charmait les filles de bonne famille à la sortie des pensionnats. Ce précepteur des Trente Glorieuses était un guide plus instructif que Mao. Il savait tout faire : twister, conduire une Ferrari, boire sans choir et croire en son étoile.

A Châtellerault ou Pithiviers, on lisait ses chroniques enfumées avec l’impression d’être invité à cette « Party », de croiser Porfirio Rubirosa, d’apostropher José Luis de Vilallonga ou de papoter au bar avec Maurice Ronet. Notre province si insipide et si pétrie de bonnes manières, ressemblait alors à la piste du Studio 54 ou à un coucher de soleil sur Portofino. Cet honnête homme, capable d’écrire sérieusement sur des choses futiles, s’inscrit dans notre grande tradition des Mémorialistes. Ses souvenirs sont délicieux de sincérité et d’impertinence. Certains lui reprocheront un name-dropping compulsif, des jaloux qui n’ont rencontré dans leur vie que des médiocres. Jean-Pierre de Lucovich s’est reconverti ces dernières années en romancier talentueux. Il chasse les mystères dans les brumes de la collaboration (à lire absolument Occupe-toi d’Arletty !). Ce garçon à particule a traîné son regard d’aristo taquin dans les plus belles fêtes de la planète.

Il était missionné par Match, le Nouvel Observateur, Vogue Hommes, etc…Ce dandy des salles de rédaction pouvait parler chiffon avec un premier ministre, mécanique avec une call-girl et politique étrangère avec sa concierge. Rien à voir avec l’archétype du journaliste formaté et tout juste sevré. « Il y eut de tout à Paris-Match sauf des journalistes sortis d’une école de journalisme » lâche-t-il. Son passage sur l’art des notes de frais dans cet honorable magazine tient de la prestidigitation. Rentré à Match, époque Roger Thérond, en 1961, il a été de toutes les folles escapades. La Dolce Vita, c’était son pain quotidien. Défilent donc dans ce beau livre illustré des noms à faire chavirer le quidam : Raquel Welch, Claudia Cardinale, Martine Carol, Ursula Andress, Bernadette Lafont, les amis photographes Willy Rizzo et Claude Azoulay, les deux Pierre, Brasseur et Bénichou, Christian Millau, Louis Malle, Paul Gégauff, Christina Onassis, Orson Welles et les plus beaux mannequins du Swinging London. La liste des invités donne le tournis ! Entre le VIIIème arrondissement et les Hamptons, Jean-Pierre de Lucovich ne s’appesantit pas trop sur les périodes plus noires de sa vie. On vous le répète : élégant jusqu’au bout de la nuit.

People Bazaar. Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde 1950-2000 de Jean-Pierre de Lucovich. Editions Séguier.

« La vraie trahison, c’est celle de Sarkozy »

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patrick buisson sarkozy cause peuple
Patrick Buisson, par Hannah Assouline.
patrick buisson sarkozy cause peuple
Patrick Buisson, par Hannah Assouline.

Propos recueillis par Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely

Causeur. Nous allons nous parler franchement. Comme beaucoup de gens, nous trouvons votre livre passionnant et profond parce qu’il parle de la France et du pouvoir avec beaucoup de culture et d’intelligence, mais il n’en est pas moins le fruit d’une trahison…

Patrick Buisson. Oui, c’est certain ! Sans la trahison de Sarkozy à mon endroit, ce livre n’existerait pas !

C’est de l’humour ? Vous êtes dépité parce que Nicolas Sarkozy, au moment de l’affaire des enregistrements, vous a congédié sans vous écouter. Alors d’accord, on doit toujours respecter les droits de la défense et il aurait dû vous entendre. Mais de là à prétendre que vous êtes l’offensé, c’est un peu exagéré ! Vous avez enregistré à son insu l’homme que vous étiez supposé servir, et au passage tous ceux qui travaillaient avec lui, comment ne se seraient-ils pas sentis trahis ?

Ce qu’il y a d’étonnant dans cette affaire, c’est que les vieilles méthodes de basse police utilisées pour salir les gêneurs sont toujours aussi efficaces. Ce fichier m’a été volé. Par qui et pourquoi ? Personne ne se pose la question. Le scandale n’est pas là mais dans l’usage que j’aurais pu en faire. Cela s’appelle un procès d’intention. Pour le reste, je n’étais ni fonctionnaire ni élu, mais un prestataire de services. Être à l’écart du chaudron élyséen était pour moi une garantie d’indépendance… et de clairvoyance. C’était à moi de juger des meilleurs moyens d’accomplir ma mission. J’avais une obligation de résultats, pas de moyens.

Avoir l’influence sans le titre, cela a l’air très noble, mais c’est aussi une façon d’exercer le pouvoir sans en subir les contraintes.

Et sans bénéficier non plus des protections que le pouvoir procure ! Si j’avais été en poste à l’Élysée, ce qu’on a appelé l’affaire des sondages n’aurait jamais existé. En grand serviteur de l’État, Philippe Séguin avait proposé que ce type de dépenses relève d’une liste civile du président de la République non soumise au contrôle de la Cour des comptes. Je n’ai eu connaissance du refus invraisemblable que lui a opposé Sarkozy qu’à travers les pièces de l’instruction. L’eussé-je su à l’époque que j’aurais renoncé sur-le-champ à ma mission. La trahison de Sarkozy à mon endroit est là tout entière : un homme d’État couvre ses collaborateurs, il ne les expose pas pour se protéger et se dédouaner. D’autant que l’article 67 de la Constitution lui assurait l’immunité pour tous les actes accomplis dans l’exercice de sa charge.

Revenons aux enregistrements. À quoi étaient-ils destinés ?

La vérité, c’est que je n’avais pas le choix. Dès la première réunion, Nicolas Sarkozy m’a institué à la fois comme son conseiller stratégique et comme le chroniqueur de son quinquennat. Il voulait prendre la pose pour l’Histoire. Il fallait donc que je resitue à chaque réunion, dans ce cadre-là.

C’est ce que vous avez voulu entendre ! Il n’y a pas eu un ordre de mission…

Sans doute, mais je le comprends dans la seconde même ! Et il ne cesse de m’encourager dans cet emploi. Il me place en face de lui dans le Salon vert, me donne la parole en premier, dans ses réunions, je parle les deux tiers du temps quand tous les autres prennent des notes ou posent leurs téléphones sur la table. Catherine Pégard remplit des carnets de moleskine entiers, à tel point que Sarkozy s’en alarmera au moment où il voudra la virer ![access capability= »lire_inedits »] Je suis le seul à ne rien pouvoir noter. Or c’est à moi qu’il incombe, dans les heures qui suivent la réunion, de faire face aux demandes impulsives et compulsives d’un président qui me sollicite à tout propos et à tout moment par téléphone. Je ne pouvais évidemment pas divulguer ce que j’entendais à une tierce personne. Nul n’a donc eu accès aux documents écrits ou sonores que je détenais. Sauf la personne qui me les a volés. Et c’est bien là la seule faute que je suis prêt à admettre.

En ce cas, pourquoi n’avoir pas, vous aussi, posé votre Dictaphone sur la table ?

Je ne me suis pas, un seul instant, posé la question. Poser un magnétophone sur une table inhibe toute conversation. Pour que je puisse accomplir ma mission, il fallait que les échanges se déroulent librement, sans paroles contraintes. Y compris avec la violence verbale et la vulgarité dont Sarkozy était coutumier, puisque c’est cela précisément qu’il me fallait désamorcer à travers mes préconisations.

Vous ne le demandez pas parce que vous pensez qu’il refusera de laisser une trace de « sa violence verbale et de sa vulgarité » : n’est-ce pas la définition même d’une trahison ?

Vous recourez à un vocabulaire moral qui est proprement impolitique et que vous stigmatisez, par ailleurs, à travers l’usage qu’en fait la bien-pensance de gauche. Croyez-vous que les centaines de pages des verbatim de Mitterrand soient directement sorties de la mémoire de Jacques Attali ? Auquel cas, celle-ci devait être phénoménale. Ne percevez-vous pas comme une légère différence entre le sort qui lui est fait et le traitement qu’on m’inflige ? Cette disparité ne vous trouble-t-elle pas ?

Vous pouvez le répéter, nous ne tomberons pas d’accord. Mais nous ne sommes pas là pour vous juger…

J’ai appris, comme vous aussi il me semble, à me méfier des professeurs de vertu dont la morale ne vaut jamais pour eux mais toujours pour les autres. Mes prédécesseurs à l’Élysée, dont il est de bon goût aujourd’hui de vanter les mérites, ont bénéficié pendant vingt ans, sous Mitterrand puis sous Chirac, des fonds secrets et des valises de billets pour régler tout à la fois les sondages et leurs honoraires. Jean-Marc Lech de l’institut Ipsos en a même fait l’aveu dans un livre, sans être inquiété le moins du monde. Et c’est moi qui ai mis fin à ce système en exigeant d’être payé sur facture qui me retrouve devant un juge ! Il y a de quoi l’avoir saumâtre, non ? En réalité, à travers ces deux pseudo-affaires, on veut me faire payer le péché capital de la transgression : avoir été là où je ne devais pas être et avoir réussi à installer la centralité du thème de l’identité dans le débat politique. Pour ce crime inexpiable et imprescriptible, le châtiment doit être sans limites. Quant à Sarkozy, il a choisi de valider l’interprétation des médias sur l’usage malveillant que j’aurais pu faire de ces enregistrements pour une seule raison : on y entendait Carla Bruni parler argent et contrats. Ce qui reflétait parfaitement l’ordinaire de la conversation du couple.

Mais enfin, vous avez lu Machiavel et vous savez que la politique n’est pas un dîner de gala. Vous ne comprenez pas qu’on pense à une assurance-vie ? Vous n’en rajoutez pas dans la vertu outragée ?

Non, cela me révolte que Sarkozy se jette sur l’interprétation la plus indigne sans même vouloir m’entendre ni même exiger l’explication à laquelle il avait droit. Ce qui aurait dû être la moindre des choses eu égard aux éminents services que je lui avais rendus et qu’il a bien voulu reconnaître dans un discours public, même s’il s’emploie aujourd’hui à essayer de les minimiser. La vraie trahison, c’est celle de Sarkozy à l’égard de son électorat, surtout après son mariage avec Carla Bruni. Or son « Moi, je ne vous trahirai pas » avait marqué toute la campagne ! À tous les procureurs et autres commissaires politiques, je demande de réserver leur jugement le temps que la lumière soit faite sur toutes les turpitudes du sarkozysme. Et à vous aussi.

D’accord, mais la Cour des comptes à l’Élysée, le yacht de Bolloré, c’est le début du quinquennat. Pourquoi être resté ?

Effectivement, je me suis posé très vite la question de mon utilité. À vrai dire, j’ai longtemps espéré qu’une « grâce d’État » vienne relayer l’état de grâce des premiers mois, que le président élu prenne en charge le bien commun non pas dans l’oubli de soi – je n’étais pas naïf à ce point –, mais au moins en faisant sienne la notion d’intérêt général. Car ce qui fonde la légitimité du pouvoir, c’est tout autant le suffrage populaire que le service rendu à la collectivité. Au lieu de cela, on a assisté à une sorte de privatisation du pouvoir, le domaine privé l’emportant sans cesse sur les obligations de la charge. Avec un président qui, après avoir daubé sur les « rois fainéants » qui l’avaient précédé à ce poste, s’est mis brusquement à demander qu’on aménage son emploi du temps, relayant auprès de nous les requêtes véhémentes de sa nouvelle épouse qui ne manquait jamais une occasion de rappeler que c’est elle que Sarkozy avait épousée et non la France. J’ai cru que je pouvais infléchir le cours de ce processus. Ce fut un péché d’orgueil que je confesse volontiers aujourd’hui. Assez commun, finalement, à tous les conseillers – voyez les cas de Pierre Juillet et de Marie-France Garaud – qui finissent par surestimer leur emprise.

Et comme vous n’y êtes pas parvenu et que vous vous êtes brouillés, vous vous vengez du mal que vous lui avez fait en dévoilant les coulisses du quinquennat ?

Il n’y a rien dans mon propos qui ne serve à illustrer une analyse exclusivement politique de la présidence Sarkozy. Ce n’est pas de ma faute si celui-ci a pratiqué un indécent mélange des genres qui a fait honte à nombre de ses collaborateurs, même si certains ne le disent pas ou du moins pas encore, attendant sans doute sa disparition de la scène politique pour s’en indigner. Je n’ai rien révélé de scandaleux, rien, en tout cas, de nature à gratuitement lui nuire.

Encore heureux, s’agissant d’un homme qui dit respecter le caractère monarchique de la fonction. Mais vous allez déjà très loin dans le dévoilement. Croyez-vous sauver le deuxième corps du roi en exposant le premier ?

En matière de dévoilement, je devrais dire d’exhibition, qui peut faire pire que Sarkozy ? C’est précisément parce que je crois que, selon la formule de Marcel Gauchet, « le pouvoir est un concentré de religion à visage politique » qu’il me fallait montrer en quoi Sarkozy, plus que tout autre avant lui, avait contribué à désacraliser la fonction au point d’en profaner le corps mystique et d’en avilir le corps profane.

De plus, par moments on ne sait plus s’il s’agit de fractures intellectuelles et politiques ou d’inimitiés personnelles. Vos propos concernant l’ancienne première dame sont très violents !

Je n’ai rien contre la personne privée que j’ai côtoyée pendant cinq ans et qui a cru devoir, à certaines périodes, me faire des confidences. Pour ma part, je n’aurais jamais eu l’inélégance de l’assigner en justice pour quelque motif que ce soit. Je ne parle de Mme Bruni-Sarkozy que parce qu’elle a eu un rôle politique et une influence profondément délétère sur celui qui était alors le chef de l’État. Au-delà même des affaires Battesti et Petrella ou des nominations des proches de Mme Bruni dans les médias, celle-ci a souvent fait montre d’un profond mépris de classe à l’égard de la France des « petits blancs ». Ce qui – je tiens à le dire – n’a jamais été le cas de Nicolas Sarkozy. Je ne sais si François Hollande a pu parler en quelque occasion des « sans-dents » mais j’ai entendu cent fois Mme Bruni désigner les Français de condition modeste sous le vocable générique de « ploucs » ou de « péquenots », et stigmatiser leur « racisme primaire » et leur refus du métissage.

Et pourtant, vous n’êtes pas uniquement resté son conseiller. Grâce à vous, il a presque gagné les élections de 2012… Si Sarkozy avait été réélu, seriez-vous en face de nous ?

Ce qui est certain, c’est que je serais parti ! Je me suis toujours posé la question du second mandat, qu’il aurait été d’autant plus tenté d’interpréter comme un blanc-seing que ne pouvant plus être candidat à sa propre succession, plus aucun garde-fou n’aurait fonctionné. L’exhibitionnisme aurait tourné à une incontinence du moi dont je n’imaginais que trop bien les conséquences.

Donc, vous vous êtes battu pour une victoire dont vous ne vouliez pas ?

Il y a de cela, j’en conviens, mais que pouvais-je faire d’autre ? L’élection de Hollande me paraissait plus lourde de menaces pour la France et les Français. Devais-je jeter l’éponge ? Déclarer forfait ? C’eut été alors véritablement trahir le président qui m’avait fait confiance. Or, voyez-vous, j’ai été l’un des derniers sinon le dernier à me battre pour lui, malgré toutes ses carences, ses insuffisances et ses défaillances, quand tous les autres ou presque l’avaient abandonné.

Quoi qu’il en soit, c’était au printemps 2012 et votre livre paraît à l’automne 2016, à quelques semaines des primaires des Républicains où un certain Nicolas Sarkozy est candidat (et en même temps que celui de Davet et Lhomme)… Difficile, tout de même, de ne pas penser à une vengeance…

Quand je conseille Sarkozy, ce n’est pas bien. Quand je déconseille Sarkozy, ce n’est pas bien non plus. C’est une dialectique commode qui veut que, pour les médias, quoi que je fasse, j’ai toujours tort. Me croira-t-on si je dis que ma réflexion, étayée par une expérience dont on peut m’accorder qu’elle a été marquante, me fait aujourd’hui une obligation de dénoncer à travers Sarkozy et Hollande les frères jumeaux d’une même logique d’abaissement de la fonction présidentielle ? Le narcissisme de l’un, le « bonhommisme » satisfait de l’autre auront eu les mêmes effets pervers. Ce furent des présidents selfies, abîmés, chacun dans un registre différent, dans la toute-puissance et la toute-jouissance du pouvoir. Pour retrouver le respect du peuple, le prochain président devra combiner présence et distance, proximité et verticalité. Et faire montre sinon d’un esprit sacrificiel du moins d’une ascèse de nature à convaincre qu’il est engagé tout entier au service d’une cause qui le dépasse.

Juppé pourrait-il incarner le retour à cette tradition ?

Ce qui fait le succès de Juppé, c’est sa personne, car il ne représente pas les idées auxquelles adhère une majorité de l’électorat de droite. Il donne – peut-être à tort – le sentiment d’être capable de porter l’intérêt général. En résumé, d’avoir le sens de l’État. Cependant, il s’agit peut-être du même malentendu qu’avec Chirac. Oui, peut-être est-ce un homme animé par la conquête du pouvoir plutôt que par la volonté de l’exercer ? En tous cas, en regard de l’indignité des deux derniers titulaires de la charge, il n’a aucun mal à apparaître comme un professeur de maintien. C’est là l’unique raison d’une popularité qui a, par ailleurs, de quoi surprendre. Il aura fallu deux présidences anomiques, chaotiques et atypiques pour rendre Juppé enfin éligible.[/access]

Lire la suite ici.

Après l’Irak et la Syrie, Daech risque de s’implanter au Sahel

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daech moussoul mali sahel
Hôpital de Bamako après la prise d'otages de novembre 2005. Sipa. Feature Reference: AP21825850_000002 .
daech moussoul mali sahel
Hôpital de Bamako après la prise d'otages de novembre 2005. Sipa. Feature Reference: AP21825850_000002 .

Kevin Erkeletyan. N’importe quelle armée rationnelle, dans la situation militaire où se trouve actuellement Daech, aurait tendance à vouloir négocier pour limiter les conséquences de sa défaite. Or le calife Abu Bakr al-Baghdadi fait le contraire. En quoi son intransigeance est-elle profitable à l’avenir de l’organisation ?

Olivier Hanne.[1. Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] D’abord, si la situation en Irak semble jouée, il reste encore des poches et des villes encore sous le contrôle de Daech, notamment au Sud de Mossoul, à Hawija et dans la vallée du Tigre. Sécuriser l’Irak prendra donc des mois. Dans ce contexte, le calife devait impérativement rappeler à ses fidèles qu’il n’est pas question de laisser tomber ou de reculer. En Syrie, Al-Baghdadi peut encore espérer tenir plusieurs mois, peut-être même un ou deux ans.. Face aux Kurdes, l’Etat islamique ne recule plus. Si bien que la perte de territoires en Irak ne doit pas impliquer une démobilisation des troupes en Syrie. Il était donc impératif pour le calife de remotiver ses troupes, de leur rappeler qu’elles pouvaient reprendre le dessus.

Prépare-t-il ainsi l’avenir de la mouvance djihadiste, au-delà de Daech ?

Le discours actuel d’Al-Baghdadi crée en effet toutes les conditions d’une mobilisation de nouveaux groupes dans cinq, dix ou vingt ans. Il doit montrer qu’il n’a jamais plié, jamais abandonné son idéologie, son message djihadiste. Il doit véhiculer l’image d’un homme qui, comme Oussama Ben Laden, malgré les défaites et les coups qu’il a personnellement pris (il a été ciblé trois fois par l’armée américaine) n’abandonne pas. Après la chute de Daech, dans un ou deux ans peut-être, l’ensemble des combattants pourra faire vivre une mystique de l’Etat islamique auprès des jeunes générations, notamment auprès des enfants qui sont nés des mariages entre djihadistes.

Après la probable perte de l’Irak, sur quels territoires Daech risque-t-elle de rediriger son action ? En Libye ?

Impossible. A Syrte, les combattants de l’Etat islamique sont sous pression des milices islamistes. Quant à l’Est du pays, il est globalement sous le contrôle de l’armée du général  Haftar, qui travaille indirectement avec les forces européennes. Il sera donc très difficile pour l’Etat islamique de s’y relancer. Si la guerre au Yémen reprend malgré la fragile trêve actuelle, l’Etat islamique peut espérer s’y implanter, en profitant des réseaux qu’Al-Qaïda a bâtis ici depuis vingt ans. Mais c’est sur un autre continent que Daech peut espérer s’implanter. Ainsi, la bande sahélo-saharienne est en train de s’enflammer. Depuis environ six mois, le centre du Mali – plus seulement le Nord – connait des morts, des attentats  tous les jours. Des attentats ont aussi lieu au Burkina Faso et un énorme risque djihadiste existe au Sénégal.  En Mauritanie enfin, dans le Sahara occidental, vient d’être créé un groupe djihadiste qui s’est revendiqué de l’EI.

L’accent mis sur le monde musulman signifie-t-il que l’Europe est désormais à l’abri ?

Pas du tout. Il s’agit juste d’une phase pendant laquelle les objectifs stratégiques de l’Etat islamique sont ailleurs. Nous reviendrons dans l’œil du cyclone un jour ou l’autre, c’est évident. Sans compter l’attrait pour Daech d’éventuels radicalisés en France qui va probablement se poursuivre.

Dans son dernier message, al-Baghdadi ne parle pas de l’Europe, si ce n’est par une vague allusion à la fin. Mais ce n’est lié qu’à un discours, une propagande récente et immédiate. Daesh multiplie les évolutions de stratégie en permanence. On appelle ça du « déprofilage ». Ils changent de visage quasiment tous les six mois en fonction de l’actualité et des problèmes qu’ils rencontrent. Ils se sont d’abord  profilés sur un territoire avant de se « déprofiler » sur une opération terroriste de grande ampleur, l’année dernière au Bataclan. Et aujourd’hui, ils font évoluer à nouveau leur profil en revenant à des fondamentaux qui sont ceux d’Al-Qaeda, en appelant à nouveau, par exemple, à la solidarité palestinienne, ce qui était, il y a peu, complètement secondaire dans le discours de Daech.

Au-delà ce nouveau levier de mobilisation, quelles formes pourraient prendre Daech à l’avenir ?  

En Irak, les hommes de Daech vont devoir se faire discrets et se relancer dans la résistance nationale sunnite. On peut tout à fait assister à un retour de fierté sunnite qui passerait par une résistance soi-disant laïque au régime chiite. Tout dépendra de l’attitude du gouvernement chiite dans les prochaines années. Sera-t-il  capable de pacifier la société ? S’il y a partage des ressources et du pouvoir, les choses peuvent éventuellement se calmer. Mais ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. S’il y a encore confiscation du pouvoir et des richesses aux dépens des minorités sunnites, d’anciens djihadistes, trouveront dans la mystique de Daech un souvenir qui les animera encore. Daesh va marquer les esprits encore longtemps pour pouvoir réanimer de nouveaux groupes. C’est la seule organisation qui ait tenu tête à 70 pays dans le monde pendant trois ans.

 

Les Innocents brûlent les planches

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jp nataf innocents
Concert des Innocents. Sipa. Numéro de reportage : 00717748_000020.
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Concert des Innocents. Sipa. Numéro de reportage : 00717748_000020.

Ce 15 octobre, le public du Théâtre de Caudry (Hauts-de-France) – dont j’étais – a eu la chance d’entendre des chansons pleines d’esprit chagriné, de mélodies sorties d’hivers sans fourrure, mais aussi la phrase de la saison culturelle, proférée par JP Nataf, le chanteur déglingo des Innocents : « Il y a eu le siècle Bruant, puis il y a eu le siècle Bruel. » Difficile de faire plus exquis.

Pourtant, tout avait mal plutôt mal commencé : pour assister à un concert dont Les Inrockuptibles (dits Les Inrocks, c’est à dire la négation du rock) sont partenaires, il vaut mieux éviter de se présenter comme contributeur de Causeur auprès du tourneur, puisque je reçois ce message quatre jours avant le show : « Après réception du contrat, le quota d’invits est trop petit pour accréditer la presse sur ce concert. » De l’ André Breton dans le texte…

Je me suis donc acquitté de mes 40 euros (25 + 15 en tarif réduit pour ma fille qui est un petit modèle à béquilles) pour avoir droit moi aussi de goûter au fruit défendu : le « Mandarine Tour » !

Arrivés devant les portes du Théâtre, nous faisons face à l’imposant service de sécurité (la France vit toujours à l’heure de l’état d’urgence, ne l’oublions pas) : un préposé à la vigilance communale armé d’une loupiote lui servant de torche antiterroriste nous demande de nous astreindre à une « inspection visuelle du sac » de ma fille de 11 ans. Ce seul agent de sécurité de l’établissement – d’une contenance de 500 places – a balayé pour la forme son faisceau de présomption introspectif sur les paquets de chips, nougats, figurines Pokémon et autres explosifs en vrac de l’intimité innocente. Les tourneurs ont réclamé l’an dernier à l’État un fonds de soutien de 50 millions d’euros « à moyen terme » suite aux attentats du Bataclan pour compenser les pertes et renforcer la sécurité… Un an après, on sent bien la différence sur le sac des fillettes, en effet.

Heureusement, au-delà de ces égarements improbables, il restera le spectacle fou à lier que le duo a livré, sans filet (ni musiciens additionnels, ni effet de manche) autre que celui, garni, de ses tubes intemporels : « Jodie », « Colore », « Un monde parfait », « L’autre Finistère », « Un homme extraordinaire », etc. En deux chansons d’introduction – une nouvelle et une ancienne – Les Innocents opèrent un voyage dans le temps étalé sur deux siècles, ce que souligne le groupe pour obtenir l’adhésion chaleureuse de la salle. Pour figurer ce franchissement périlleux entre les époques, JP Nataf gratifie l’audience d’un grand écart latéral. L’art de l’ellipse est une question de souplesse.

Les deux complices naviguent ensuite habilement dans leur histoire chahutée – le groupe a connu une coupure prolongée au tournant du siècle – où la musique se conjugue en partitions élémentaires de l’excellence pop-rock, ces « philharmonies martiennes » chères aux Innos. Quand Louise Attaque nous emmène au vent fétide (Cf le consternant et chevrotant – et bien nommé – album Anomalie), Les Innocents accostent l’île de Félicité pop, laissant loin derrière eux la semi-concurrence et portant seuls désormais le flambeau du folk-rock classieux d’envergure internationale, pour ne pas dire la flamme beatlenesque made un France.

Ils ont d’ailleurs bien innocemment remporté le trophée de l’Album rock de l’année aux dernières Victoires de la Musique, titre non usurpé quand on les voit sur scène ! Capables d’évoquer tour à tour les Blues Brothers dans les moments survoltés et Simon & Garfunkel dans les temps calmes, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain obtiennent deux standing ovation en mouillant la chemise et la guitare électro-acoustique, en deux heures de temps passées comme une seule à l’applaudimètre. Aux innocents les mains pleines… de reconnaissance !

Nouvel album des Innocents : Mandarine

Actuellement en tournée dans toute la France.

Retrouvez aussi Les Innocents sur l’album hommage à Michel Delpech J’étais un ange (18 novembre 2016)

Mandarine

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Garçon, c’est par où la plage ?

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garcon claude sautet

garcon claude sautet

Les jours raccourcissent, les nuits rallongent et la télévision offre un déplorable spectacle de fin d’année. Les débats de la Primaire ont déjà assommé plus d’un d’entre nous. L’antenne donne la migraine. La redevance passe encore plus mal que le changement d’heure. Et dire que la campagne présidentielle ne fait que commencer. La fin de l’automne s’annonce épique et l’hiver soporifique. En dehors d’Hanouna et des pains au chocolat, y-a-t-il une planche de salut pour une population qui sort exsangue d’une année noire ? En octobre, deux nouveautés DVD viennent cependant éclairer cette morne saison. Deux films qui agissent comme les derniers refuges avant l’inventaire. Deux façons de s’évader, voire de s’exiler : un documentaire sur les origines du surf et un bon vieux Sautet qui sent l’onglet à l’échalotes et le baba au rhum. Deux destinations : la plage ou la brasserie. Une même ivresse : le tourbillon de la vie.

Tous à vos planches !

A mi-chemin entre le documentaire et le film d’ambiance, The Endless Summer de Bruce Brown est, pour la première fois, disponible en DVD dans une version restaurée en haute définition. Il y a quelques mois, son passage en salles a éclaboussé tous les Brice de Nice et Patrick Swayze en bermudas. C’est un classique aussi indispensable pour un surfeur que sa combinaison et sa planche. Bien avant la déferlante Point Break, la genèse du surf a été racontée dans cet étrange périple, tourné en 1964, en caméra naturelle. On suit les aventures de deux surfeurs californiens Robert August et Mike Hynson, le brun et le blond, à la recherche de la meilleure vague. Cette quête proustienne emmène nos deux athlètes en Afrique puis en Océanie sur des spots quasi-inconnus à une époque où ce loisir balnéaire n’est pas encore un sport professionnel. Quel repos pour les yeux de voir ces cavaliers des mers chevaucher la houle, sans placards publicitaires sur le dos et sans le renfort de boissons énergisantes toutes les trente secondes. La beauté originelle des décors, pas encore souillée par les touristes, les couchers de soleil poudrés, l’esprit d’entraide qui règne parmi ces pionniers, le chambrage entre copains, les jolies filles en maillot, en somme, cet été sans fin a le charme des premières fois. La musique du groupe The Sandals ajoute à la magie de l’instant. Sénégal, Ghana, Nigéria, Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande, Tahiti, nos deux compères courent après le tube parfait en évitant les requins et les chutes spectaculaires. Ils roulent dans des coccinelles ou des combis Volkswagen, voyagent très léger (des shorts et des sparadraps) et pensent souvent à Hawaï et aux récifs de Waikiki, leur terrain de jeu. Avec un budget de seulement 50 000 dollars, ce film est plus qu’un marqueur générationnel, il a fait entrer le surf dans les foyers du monde entier.

The Endless Summer – Un film de Bruce Brown – Carlotta Production –

L’addition, s’il vous plaît !

Les films de Claude Sautet ouvrent l’appétit ! La pellicule embaume les rognons de veau sauce madère et les filets de hareng pommes à l’huile. Le tout arrosé d’un pichet de Brouilly ou de Chénas. Un cinéma aussi délectable que la cuisine bourgeoise traditionnelle. On se régale. Garçon ! tourné en 1983 ressort dans une version restaurée

par Pathé. Les dialogues de Dabadie crépitent sur le feu de l’action bistrotière et la musique de Philippe Sarde entraîne le ballet des serveurs dans une brasserie parisienne, carrefour des âmes en peine. Ce film d’intérieur à caractère social reproduit l’ambiance d’un restaurant. Sautet, sorte de Ken Loach en tweed, préférait s’intéresser à la psychologie des personnages qu’à la lutte des classes bien que son style élégant n’élude aucune facette du monde du travail. Alex (Yves Montand), chef de rang, séducteur en fin de carrière, tente de remonter une dernière affaire, un parc d’attractions au bord de la mer, et de s’extraire de sa condition. La prestation de Montand, cabot et truqueur, trop de lourdeurs dans le jeu, nuit à la fluidité de l’ensemble mais Garçon ! vaut surtout pour la formidable galerie de seconds rôles. Ils sont tous parfaits, aussi précis qu’une cuisson chez Lasserre. Jacques Villeret en serveur triste, Bernard Fresson en chef gueulard, Henri Genès en entrepreneur belge, Nicolas Vogel inoubliable de maintien ou encore Jean-Claude Bouillaud aux petits oignons. Quant aux actrices, elles crèvent l’écran. Sautet, exceptionnel tailleur pour dames, ne commet aucune faute de goût. Nicole Garcia est à tomber, Dominique Laffin à la dérive appelle au secours, Rosy Varte nous fait oublier Maguy et Marie Dubois, en trois répliques, emporte le spectateur. Bon appétit !

Garçon ! – Un film de Claude Sautet – Pathé Production –

Proust Park

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MA SÉRIE D’ÉLECTION 

Jeudi 29 septembre 

Excellents débuts pour la saison 20 de South Park. Apparemment l’actualité présidentielle américaine, gratinée il est vrai, a inspiré les amis Stone et Parker.

Aujourd’hui, l’épisode 3 relate à sa façon le premier débat télévisé Clinton-Trump (celui-ci étant représenté, ne me demandez pas pourquoi, par Garrison, personnage récurrent de la série).

Trump-Garrison, donc, estime en fin de compte ne pas être à la hauteur de la tâche. Il décide d’appeler à voter Clinton, et l’annonce solennellement lors du débat. Hélas, de son côté Hillary a longuement préparé ce débat avec ses coaches, et en est ressortie avec un angle d’attaque unique : dénier à son adversaire toute crédibilité.

Ça donne un débat d’anthologie, avec moult variations sur un malentendu à la Beaumarchais, si j’ose :

Trump-Garrison : « Je ne mérite pas d’être votre président, votez pour Mme Clinton ! »

Hillary : « Mon adversaire est un menteur, il ne faut pas écouter ce qu’il dit ! » 

VALEURS ACTUELLES : LA VIE COMMENCE À 50 ANS

Mercredi 5 octobre

20 h 30, hôtel des Invalides. Je sais, sur le bristol il y avait marqué 19 h, mais pour moi c’est tôt, et puis zut, on n’est quand même pas « en région ». Il y a là le gratin des droites parisiennes, de Guaino à Marine Le Pen en passant par Dupont-Aignan et le trio infernal Zemmour-Buisson-Villiers. Ces trois-là s’amusent à mimer leur fameux « complot de la Rotonde » devant un parterre de journalistes de gauche surexcités.[access capability= »lire_inedits »]

Étonnant comme ces gens-là ne croient pas eux-mêmes ce qu’ils écrivent ! Trente ans qu’ils dénoncent, entre droite et extrême droite, un flirt indécent. Mais quand ils voient dans le même salon des membres du FN et de LR, ils manquent défaillir…

Une bien bonne soirée donc, dont le clou restera à mes yeux cette confidence faite à Élisabeth Lévy et moi par un éditeur en vue : « De plus en plus de gens viennent me voir en me disant : “Tu sais, en fait j’ai toujours été de droite, même si je ne pouvais pas trop le dire… » 

Ça devait arriver : au bout de quarante ans, nos amis du Bon-Camp ont fini de manger leur pain blanc. Du coup, les moins honnêtes ou les plus malins posent des jalons vers une reconversion. « The times they are a-changing ! »commente à peu près Élisabeth, non sans un sourire carnassier. Elle a raison de se réjouir, la patronne : les rats montent sur notre navire, c’est bon signe. 

NAZIS SURFEURS CONTRE TOMATES TUEUSES 

Lundi 17 octobre

Ce week-end, profitant du mauvais temps, je me suis plongé dans 101 Nanars, de François Forestier. Vingt ans après la première édition, l’auteur nous propose une mouture revue et augmentée de son anthologie des films navrants – mais – réjouissants, répondant à un critère de choix assez pointu : « Plus ils sont mauvais, plus ils sont bons. »

Deux perles rares ont particulièrement retenu mon attention. A priori, Surf Nazis must die s’annonce prometteur ; las, après visionnage, force est de reconnaître que l’essentiel tient dans le titre. Une redoutable bande de Brice de Berchtesgaden nostalgiques du IIIe Reich fait régner la terreur sur les rouleaux californiens — jusqu’à être exterminés un à un par une sorte de Mad Max déguisé en Whoopi Goldberg, dont ils ont imprudemment assassiné le fils. 

Moins convenue est la morale, déjà post-vegane, de L’Attaque des tomates tueuses (1978). Révoltées par les traitements inhumains qui leur sont réservés, les tomates se retournent contre les hommes et les dévorent jusqu’à grossir démesurément. En fin de compte, un agent du FBI déguisé en tomate réussit à infiltrer l’organisation, au point d’être convié à un meeting-barbecue sur la plage. Hélas ! L’inconscient, saucisse à la main, se tourne alors vers la tomate voisine pour lui dire « Passe-moi le ketchup », et le voilà grillé !

GASPARD, SALOPARD !

Ce soir, spectacle de Gaspard Proust à la Comédie des Champs-Élysées. Ça m’a coûté 45 € (j’ai gardé le ticket si tu veux), mais ça valait le coup pour voir en vrai cet escogriffe même pas français nous cracher à la gueule – et nous, en redemander…

Ce Proust-là ne respecte rien, et c’est rien de le dire. Parfois il est taquin, mais le plus souvent le mec est méchant, limite désagréable ; à certains moments, il vous met même carrément mal à l’aise. Mais bon, si t’aimes pas ça, il te reste toujours Dany Boon. 

LES DONS DE BASILE

Vendredi 21 octobre

Étrange courrier dans ma boîte mail aujourd’hui. Jimmy Wales, président de la Wikimedia Foundation, m’écrit :

« Bonjour Basile, Il y a deux ans vous avez fait un don de 50 €. Nous vous en sommes profondément reconnaissants, et nous avons encore besoin de vous cette année. […]

 Si tous les donateurs renouvelaient aujourd’hui leurs dons, notre levée de fonds serait achevée en une heure. »

« Profondément reconnaissants », t’as vu ? Aussitôt je me suis senti responsabilisé. Wiki est un outil génial, développé sans but lucratif – et qu’il serait donc crétin de mépriser précisément parce qu’il ne fait pas de pognon !

Non seulement Wikipédia c’est Le Meilleur du Net, mais le site a su se rendre indispensable. L’académicien Marc Fumaroli, peu suspect d’addiction 2.0, en a lui-même témoigné : sans cet instrument, il n’aurait tout simplement pas pu écrire son Livre des métaphores (2012).

En plus de ça, il faut bien le dire, j’ai été très touché que le président de Wikipédia prenne le temps de m’écrire personnellement.[/access]

Danielle Bleitrach, les vérités d’une femme

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Lang Brecht Bleitrach
Les bourreaux meurent aussi
Lang Brecht Bleitrach
Les bourreaux meurent aussi

En refermant, il y a quelques jours, le livre de Danielle Bleitrach, Bertolt Brecht et Fritz Lang, sous-titré Le nazisme n’a jamais été éradiqué, je suis resté longtemps silencieux, pensif. Inquiet peut-être. J’avais abordé cet ouvrage, qui analyse le film de Lang Les bourreaux meurent aussi, en cinéphile, et c’est l’homme qu’il avait convoqué. Les questions posées à travers ces pages en suscitaient d’autres. Et celle-ci n’était pas la moindre : pourquoi un tel silence de la presse autour de cet ouvrage – certes « pointu » mais qui à l’évidence fera date, non seulement dans la manière d’analyser un film mais aussi dans la perception que nous pouvons avoir de notre histoire contemporaine ? Pourquoi moi-même avais-je résisté à cette lecture, plusieurs fois différée aux mille prétextes de mille autres urgences ? Quel lièvre avait soulevé Danielle Bleitrach dans ce livre aussi stimulant intellectuellement que politiquement, moralement inconfortable, qui justifiât cet embarras ?

Chercheur renommé, sociologue, spécialiste des mouvements ouvriers latino-américains, Danielle Bleitrach n’avait a priori aucune raison de s’intéresser au cinéma, et encore moins à ce film de 1943, Les bourreaux meurent aussi, plus connu des cinéphiles (le seul dont le scénario fut signé par Bertolt Brecht) que du grand public. Réalisé pendant la guerre, à Hollywood où Lang et Brecht partagent un même exil, le film évoque l’exécution du hiérarque nazi Heydrich, fin mai 1942 à Prague. Mais ce n’est pas le statut de fétiche culturel du film, son côté pépite pour initiés et autres radicaux de la cinéphilie – à l’instar de Lifeboat, ce film d’Hitchcock également réalisé en 1943 – qui a éveillé l’intérêt de l’auteure et justifié son enquête.

Lisez la suite de l’article sur le blog d’Olivier Prévôt


Les années Mara

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Brigade rouge enlèvement Aldo Moro
Enlèvement d'Aldo Moro par les Brigades rouges, Wikipédia
Brigade rouge enlèvement Aldo Moro
La Via Fanni Rome, après l'enlèvement d'Aldo Moro par les Brigades rouges, 1978, Wikipédia

A un moment, dans le premier roman de l’italienne Nadia Terranova, Les années à rebours, qui se passe pour l’essentiel à Messine, est évoqué un phénomène à la fois optique et géographique, la « Fata Morgana », qui donne l’impression que « la Calabre se trouve à quelques mètres seulement de la Sicile. La légende veut que de nombreux insulaires, trompés par le mirage, se soient jetés à l’eau pour rejoindre à la nage la pointe du continent. » Quelle meilleure métaphore pour évoquer le destin doux-amer d’un jeune couple pendant ces fameuses années de plomb ? Elles virent une partie du milieu ouvrier et étudiant choisir la lutte armée alors que parallèlement se déclenchait un terrorisme d’extrême-droite pour déstabiliser la démocratie italienne et provoquer une réaction autoritaire. Nadia Terranova, dans ce roman, fait de ces années de plomb une toile de fond à la décomposition poignante des relations entre deux êtres, plutôt sympathiques, plutôt de bonne volonté, qui ne trouveront jamais, entre velléités révolutionnaires et contingences de la vie quotidienne, fêlures personnelles et temps qui passe impitoyablement, le moyen d’être heureux.

Elle, c’est Aurora, la fille d’un directeur de prison, ancien fasciste et père de famille nombreuse. Lui, c’est Giovanni, le fils tardif d’un avocat communiste. On pourrait penser que leur rencontre aurait eu quelque chose d’une histoire à la Roméo et Juliette, version Sicile des années 70. Or, il n’en sera rien. Le directeur de prison et l’avocat, finalement, en ont fini avec les affrontements de jadis. Au contraire, ce qui les inquiète, c’est plutôt les engagements de leurs enfants respectifs du côté de l’extrême gauche. Aurora est une étudiante sérieuse, Giovanni beaucoup moins. Ils militent dans des organisations différentes, Giovanni apparemment de façon plus poussée. Il flirte avec la lutte armée, il est de toutes les manifestations et notamment celles de Rome et de Bologne qui suivirent la mort de Francesco Russo, un étudiant tué par la police en 77.

En les mariant et en les faisant vivre dans un petit appartement, « la boite à chaussures », la génération précédente fait le pari qu’ils se calmeront, surtout avec la naissance de Mara, en 1978, l’année même de l’assassinat d’Aldo Moro. Evidemment, il n’en sera rien ou plus exactement, tout le talent de Nadia Terranova est de montrer que les frustrations sont plus dangereuses pour l’organisme que les désillusions et que le conditionnel passé est le mode qui brise le plus sûrement le cœur car c’est le mode des regrets et des remords.

Les séparations et les réconciliations entre Aurora et Giovanni alternent au rythme de l’agonie de la période insurrectionnelle et de la fin de la lutte armée qui fait entrer l’Italie dans la normalité mortifère des démocraties de marché. Nous sommes déjà dans les glaciales années 80, sans presque nous en apercevoir, tant Nadia Terranova sait, qualité rare, traiter avec finesse l’écoulement du temps qui passe à notre insu, des années où les drogues dures et le sida achèveront de transformer les espoirs rouges et noirs en cauchemar repeint aux couleurs des néons hospitaliers.

On peut penser, dans Les Années à rebours, que Nadia Terranova née elle-même en 1978, nous parle de ses propres parents et apparaît sous les traits de la Mara qui échange, petite fille, des lettres avec son père vivant la plupart du temps dans un centre de désintoxication.

Les années à rebours, et ce n’est pas la moindre de ses qualités est ainsi, également, le roman du regard d’une petite fille, un regard inquiétant et inquiet à la fois, celui de « la Piccirida qui dans son berceau effraya son grand père. » Lucidité, tendresse, nostalgie, mélancolie : on se prend à rêver de ce qu’aurait pu faire un Ettore Scola d’un tel roman, parfaitement réussi.

Les années à rebours de Nadia Terranova ( Quai Voltaire, traduction de Romane Lafore)

Les stars, c’était mieux avant!

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Lucovich Souvenirs d'un infiltré dans le beau monde
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Lucovich Souvenirs d'un infiltré dans le beau monde
Alain Delon, Romy Schneider, Jane Birkin, SIPA_00515864_000001

Il y a des livres qui redonnent le sourire, une certaine foi dans l’Homme, celui qui porte évidemment le smoking, chez Castel de préférence ! La presse française se nourrit de catastrophisme, elle s’en délecte même au risque de frôler l’indigestion quotidienne. Chaînes d’info en continu et journaux télévisés perfusés à la misère, déversoirs sans fin d’une humanité bafouée, nous font l’effet d’une bière sans alcool. Ce banal musée des horreurs censé nous alerter sur la marche du monde, nous laisse de marbre, surtout à l’heure des repas. Pas de quoi lever les yeux de notre assiette. On s’habitue à tout, surtout au pire. Notre capacité d’indignation est en cale sèche depuis la fin des idéologies et la chute du pouvoir d’achat ! Comme s’il suffisait de ressasser tous nos malheurs pour qu’ils disparaissent, par miracle et enchantement. Le journalisme sentencieux et lacrymal demeure une espèce nuisible qui poursuit son long travail de déstabilisation de la société. Le lamento des éditos, cette autre forme de torture mentale, continue à nous désigner comme de sempiternels bourreaux. Et nos victimes sont, chaque jour, plus nombreuses et vindicatives.

Dans l’histoire, une autre presse plus joyeuse et moins délatrice, a habitué notre regard au beau, à l’étrange, au fantasque, au superflu, à l’indispensable accessoire, à l’éphémère qui brille, au vrai luxe sans faux-semblants. On ne louera jamais assez les vertus de l’inutile. Le chroniqueur mondain n’était pas encore le ramasse-crottes des « pipoles » à la botte de quelques maquignons. C’était un journaliste habile, élégant, inspiré, qui avait fait du beau monde son pré-carré. Jean-Pierre de Lucovich, ce prince de la nuit et de l’écrit, délivre enfin quelques souvenirs dans « People Bazaar » aux Editions Séguier (en librairie le 20 octobre). La bible des noctambules, le Who’s who du Gotha, le meilleur carnet d’adresses des années 1950-2000 ! Ce jet-seteur salarié prenait le Concorde comme d’autres s’entassent dans des trains de banlieue, ne voyait pas le jour durant plusieurs semaines et charmait les filles de bonne famille à la sortie des pensionnats. Ce précepteur des Trente Glorieuses était un guide plus instructif que Mao. Il savait tout faire : twister, conduire une Ferrari, boire sans choir et croire en son étoile.

A Châtellerault ou Pithiviers, on lisait ses chroniques enfumées avec l’impression d’être invité à cette « Party », de croiser Porfirio Rubirosa, d’apostropher José Luis de Vilallonga ou de papoter au bar avec Maurice Ronet. Notre province si insipide et si pétrie de bonnes manières, ressemblait alors à la piste du Studio 54 ou à un coucher de soleil sur Portofino. Cet honnête homme, capable d’écrire sérieusement sur des choses futiles, s’inscrit dans notre grande tradition des Mémorialistes. Ses souvenirs sont délicieux de sincérité et d’impertinence. Certains lui reprocheront un name-dropping compulsif, des jaloux qui n’ont rencontré dans leur vie que des médiocres. Jean-Pierre de Lucovich s’est reconverti ces dernières années en romancier talentueux. Il chasse les mystères dans les brumes de la collaboration (à lire absolument Occupe-toi d’Arletty !). Ce garçon à particule a traîné son regard d’aristo taquin dans les plus belles fêtes de la planète.

Il était missionné par Match, le Nouvel Observateur, Vogue Hommes, etc…Ce dandy des salles de rédaction pouvait parler chiffon avec un premier ministre, mécanique avec une call-girl et politique étrangère avec sa concierge. Rien à voir avec l’archétype du journaliste formaté et tout juste sevré. « Il y eut de tout à Paris-Match sauf des journalistes sortis d’une école de journalisme » lâche-t-il. Son passage sur l’art des notes de frais dans cet honorable magazine tient de la prestidigitation. Rentré à Match, époque Roger Thérond, en 1961, il a été de toutes les folles escapades. La Dolce Vita, c’était son pain quotidien. Défilent donc dans ce beau livre illustré des noms à faire chavirer le quidam : Raquel Welch, Claudia Cardinale, Martine Carol, Ursula Andress, Bernadette Lafont, les amis photographes Willy Rizzo et Claude Azoulay, les deux Pierre, Brasseur et Bénichou, Christian Millau, Louis Malle, Paul Gégauff, Christina Onassis, Orson Welles et les plus beaux mannequins du Swinging London. La liste des invités donne le tournis ! Entre le VIIIème arrondissement et les Hamptons, Jean-Pierre de Lucovich ne s’appesantit pas trop sur les périodes plus noires de sa vie. On vous le répète : élégant jusqu’au bout de la nuit.

People Bazaar. Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde 1950-2000 de Jean-Pierre de Lucovich. Editions Séguier.