Il y a des livres qui redonnent le sourire, une certaine foi dans l’Homme, celui qui porte évidemment le smoking, chez Castel de préférence ! La presse française se nourrit de catastrophisme, elle s’en délecte même au risque de frôler l’indigestion quotidienne. Chaînes d’info en continu et journaux télévisés perfusés à la misère, déversoirs sans fin d’une humanité bafouée, nous font l’effet d’une bière sans alcool. Ce banal musée des horreurs censé nous alerter sur la marche du monde, nous laisse de marbre, surtout à l’heure des repas. Pas de quoi lever les yeux de notre assiette. On s’habitue à tout, surtout au pire. Notre capacité d’indignation est en cale sèche depuis la fin des idéologies et la chute du pouvoir d’achat ! Comme s’il suffisait de ressasser tous nos malheurs pour qu’ils disparaissent, par miracle et enchantement. Le journalisme sentencieux et lacrymal demeure une espèce nuisible qui poursuit son long travail de déstabilisation de la société. Le lamento des éditos, cette autre forme de torture mentale, continue à nous désigner comme de sempiternels bourreaux. Et nos victimes sont, chaque jour, plus nombreuses et vindicatives.

Dans l’histoire, une autre presse plus joyeuse et moins délatrice, a habitué notre regard au beau, à l’étrange, au fantasque, au superflu, à l’indispensable accessoire, à l’éphémère qui brille, au vrai luxe sans faux-semblants. On ne louera jamais assez les vertus de l’inutile. Le chroniqueur mondain n’était pas encore le ramasse-crottes des « pipoles » à la botte de quelques maquignons. C’était un journaliste habile, élégant, inspiré, qui avait fait du beau monde son pré-carré. Jean-Pierre de Lucovich, ce prince de la nuit et de l’écrit, délivre enfin quelques souvenirs dans « People Bazaar » aux Editions Séguier (en librairie le 20 octobre). La bible des noctambules, le Who’s who du Gotha, le meilleur carnet d’adresses des années 1950-2000 ! Ce jet-seteur salarié prenait le Concorde comme d’autres s’entassent dans des trains de banlieue, ne voyait pas le jour durant plusieurs semaines et charmait les filles de bonne famille à la sortie des pensionnats. Ce précepteur des Trente Glorieuses était un guide plus instructif que Mao. Il savait tout faire : twister, conduire une Ferrari, boire sans choir et croire en son étoile.

A Châtellerault ou Pithiviers, on lisait ses chroniques enfumées avec l’impression d’être invité à cette « Party », de croiser Porfirio Rubirosa, d’apostropher José Luis de Vilallonga ou de papoter au bar avec Maurice Ronet. Notre province si insipide et si pétrie de bonnes manières, ressemblait alors à la piste du Studio 54 ou à un coucher de soleil sur Portofino. Cet honnête homme, capable d’écrire sérieusement sur des choses futiles, s’inscrit dans notre grande tradition des Mémorialistes. Ses souvenirs sont délicieux de sincérité et d’impertinence. Certains lui reprocheront un name-dropping compulsif, des jaloux qui n’ont rencontré dans leur vie que des médiocres. Jean-Pierre de Lucovich s’est reconverti ces dernières années en romancier talentueux. Il chasse les mystères dans les brumes de la collaboration (à lire absolument Occupe-toi d’Arletty !). Ce garçon à particule a traîné son regard d’aristo taquin dans les plus belles fêtes de la planète.

Il était missionné par Match, le Nouvel Observateur, Vogue Hommes, etc…Ce dandy des salles de rédaction pouvait parler chiffon avec un premier ministre, mécanique avec une call-girl et politique étrangère avec sa concierge. Rien à voir avec l’archétype du journaliste formaté et tout juste sevré. « Il y eut de tout à Paris-Match sauf des journalistes sortis d’une école de journalisme » lâche-t-il. Son passage sur l’art des notes de frais dans cet honorable magazine tient de la prestidigitation. Rentré à Match, époque Roger Thérond, en 1961, il a été de toutes les folles escapades. La Dolce Vita, c’était son pain quotidien. Défilent donc dans ce beau livre illustré des noms à faire chavirer le quidam : Raquel Welch, Claudia Cardinale, Martine Carol, Ursula Andress, Bernadette Lafont, les amis photographes Willy Rizzo et Claude Azoulay, les deux Pierre, Brasseur et Bénichou, Christian Millau, Louis Malle, Paul Gégauff, Christina Onassis, Orson Welles et les plus beaux mannequins du Swinging London. La liste des invités donne le tournis ! Entre le VIIIème arrondissement et les Hamptons, Jean-Pierre de Lucovich ne s’appesantit pas trop sur les périodes plus noires de sa vie. On vous le répète : élégant jusqu’au bout de la nuit.

People Bazaar. Souvenirs d’un infiltré dans le beau monde 1950-2000 de Jean-Pierre de Lucovich. Editions Séguier.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...