Concert des Innocents. Sipa. Numéro de reportage : 00717748_000020.

Ce 15 octobre, le public du Théâtre de Caudry (Hauts-de-France) – dont j’étais – a eu la chance d’entendre des chansons pleines d’esprit chagriné, de mélodies sorties d’hivers sans fourrure, mais aussi la phrase de la saison culturelle, proférée par JP Nataf, le chanteur déglingo des Innocents : « Il y a eu le siècle Bruant, puis il y a eu le siècle Bruel. » Difficile de faire plus exquis.

Pourtant, tout avait mal plutôt mal commencé : pour assister à un concert dont Les Inrockuptibles (dits Les Inrocks, c’est à dire la négation du rock) sont partenaires, il vaut mieux éviter de se présenter comme contributeur de Causeur auprès du tourneur, puisque je reçois ce message quatre jours avant le show : « Après réception du contrat, le quota d’invits est trop petit pour accréditer la presse sur ce concert. » De l’ André Breton dans le texte…

Je me suis donc acquitté de mes 40 euros (25 + 15 en tarif réduit pour ma fille qui est un petit modèle à béquilles) pour avoir droit moi aussi de goûter au fruit défendu : le « Mandarine Tour » !

Arrivés devant les portes du Théâtre, nous faisons face à l’imposant service de sécurité (la France vit toujours à l’heure de l’état d’urgence, ne l’oublions pas) : un préposé à la vigilance communale armé d’une loupiote lui servant de torche antiterroriste nous demande de nous astreindre à une « inspection visuelle du sac » de ma fille de 11 ans. Ce seul agent de sécurité de l’établissement – d’une contenance de 500 places – a balayé pour la forme son faisceau de présomption introspectif sur les paquets de chips, nougats, figurines Pokémon et autres explosifs en vrac de l’intimité innocente. Les tourneurs ont réclamé l’an dernier à l’État un fonds de soutien de 50 millions d’euros « à moyen terme » suite aux attentats du Bataclan pour compenser les pertes et renforcer la sécurité… Un an après, on sent bien la différence sur le sac des fillettes, en effet.

Heureusement, au-delà de ces égarements improbables, il restera le spectacle fou à lier que le duo a livré, sans filet (ni musiciens additionnels, ni effet de manche) autre que celui, garni, de ses tubes intemporels : « Jodie », « Colore », « Un monde parfait », « L’autre Finistère », « Un homme extraordinaire », etc. En deux chansons d’introduction – une nouvelle et une ancienne – Les Innocents opèrent un voyage dans le temps étalé sur deux siècles, ce que souligne le groupe pour obtenir l’adhésion chaleureuse de la salle. Pour figurer ce franchissement périlleux entre les époques, JP Nataf gratifie l’audience d’un grand écart latéral. L’art de l’ellipse est une question de souplesse.

Les deux complices naviguent ensuite habilement dans leur histoire chahutée – le groupe a connu une coupure prolongée au tournant du siècle – où la musique se conjugue en partitions élémentaires de l’excellence pop-rock, ces « philharmonies martiennes » chères aux Innos. Quand Louise Attaque nous emmène au vent fétide (Cf le consternant et chevrotant – et bien nommé – album Anomalie), Les Innocents accostent l’île de Félicité pop, laissant loin derrière eux la semi-concurrence et portant seuls désormais le flambeau du folk-rock classieux d’envergure internationale, pour ne pas dire la flamme beatlenesque made un France.

Ils ont d’ailleurs bien innocemment remporté le trophée de l’Album rock de l’année aux dernières Victoires de la Musique, titre non usurpé quand on les voit sur scène ! Capables d’évoquer tour à tour les Blues Brothers dans les moments survoltés et Simon & Garfunkel dans les temps calmes, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain obtiennent deux standing ovation en mouillant la chemise et la guitare électro-acoustique, en deux heures de temps passées comme une seule à l’applaudimètre. Aux innocents les mains pleines… de reconnaissance !

Nouvel album des Innocents : Mandarine

Actuellement en tournée dans toute la France.

Retrouvez aussi Les Innocents sur l’album hommage à Michel Delpech J’étais un ange (18 novembre 2016)

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Sébastien Bataille
est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat est l'auteur de nombreux ouvrages biographiques, dont Jean-Louis Murat : Coups de tête (Ed. Carpentier, 2015). Ancien collaborateur de Rolling Stone, il a contribué à la rédaction du Nouveau Dictionnaire du Rock (Robert Laffont, 2014) et vient de publier Jean-Louis Murat : coups de tête ...
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