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Le téléphone, Narcisse et Echo

Toudoire Surlapierre Téléphonez moi la revanche d'Echo
Film promotionnel pour le téléphone 1876, Wikipédia

« Téléphonez-moi ! » Dans le cinéma populaire, la littérature de gare et la variété française (en particulier lorsqu’interprétée par Jacques Dutronc), la formule est consacrée comme un appel (du pied) à la séduction. Cette injonction me procure, quant à moi, des frissons d’angoisse. Je fais partie des « allergiques au téléphone », de ceux qui suent en composant un numéro ou en décrochant un combiné, sachant qu’ils ont au préalable épuisé toutes les alternatives.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho est le titre donné par Frédérique Toudoire-Surlapierre, chercheur en langues et littératures européennes, à son dernier essai. Elle y explore, dans un langage qui aurait gagné à se faire moins dense et spécialisé, les secrets rouages de cet appareil, maudit pour certains, béni pour d’autres. « Suffit-il de raccrocher » pour que le téléphone reprenne sa place dans notre poche ou sur notre bureau ? La réponse, assurément, est négative.

L’auteur convoque le mythe de Narcisse, noyé par amour-propre, et de la nymphe Écho qui tenta de lui faire entendre, par sa voix, la raison ; soit d’un côté, l’homme victime d’un enfermement narcissique, et de l’autre, le facteur de rupture, l’irruption de l’Autre, annoncée par la sonnerie du téléphone.

Parce que ce dernier participe du décentrement et de la concentration de l’espace, parce qu’il modifie la nature de l’absence mais ne lui substitue pas la présence, créant ainsi une forme hybride d’existence temporaire propre aux locuteurs, le téléphone est désigné par Aragon comme une révolution plus importante que l’électricité.

Il faut reconnaître que son intégration à l’art (qu’il soit l’expression de la culture de masse, soit le cinéma, ou celle de l’élite, soit la littérature) fut quasi immédiate. Le téléphone constitue à lui seul un événement narratif: l’appel, la perspective d’un appel, l’attente, la déception, la colère, l’inquiétude, sont autant de motifs qui jalonnent volontiers les oeuvres de fiction depuis l’invention de l’appareil par Graham Bell en 1876.

Frédérique Toudoire-Surlapierre lui attribue le nom d’ « objet autobloquant du narcissisme », d’ « objet du tiers ». Il oblige au voisinage psychologique, qui double ou remplace le voisinage géographique et prévient plus efficacement contre l’isolement autocentré des hommes. Pourtant, la légèreté n’est pas l’attribut nécessaire du langage téléphonique. Il peut l’être: au téléphone, on bavarde, on rit, on cancane, on blague. Mais quoique l’on dise, nous sommes, combiné en main, assujettis à la technique, à un appareil qui, chez Kafka notamment, exerce sur les hommes une domination diabolique, distillant une incertitude indépassable.

Dans le mythe de Narcisse, la voix d’Écho était salvatrice. Au contraire, l’écho perçu par les locuteurs d’une conversation téléphonique, c’est-à-dire, dans la voix de l’autre, leur propre « moi » projeté, est angoissant à diverses échelles.

Chez Proust, c’est l’impossibilité de se masquer qui contrarie les personnages, car paradoxalement, il est plus aisé de se composer un visage qu’un ton de voix.

En psychanalyse, Donald Winnicott observe que l’usage excessif du téléphone, donc du « fil » symbolique reliant entre elles des choses destinées à se séparer, révèle une situation d’insécurité généralisée : nous passons ainsi de la communication au déni de séparation.

Mais ce qui frappe subjectivement l’angoissé du téléphone à la lecture de cet essai, c’est sans conteste la validation théorique de ses craintes. Hitchcock fait du téléphone, dans Le crime était presque parfait, une arme meurtrière et non maîtrisable. Barthes souligne que la dramatisation qui entoure la conversation téléphonique est intrinsèquement violente : le sujet est médusé, immobilisé dans l’attente, planté devant l’objet qui métonymise un autre à la fois absent et irremplaçable. Quant à la sonnerie, elle est l’ordre donné à l’individu de rompre sa sphère égotique pour y faire entrer un Autre, anonyme puisqu’on ne sait pas toujours qui est à l’appareil. Henri Verneuil (Peur sur la ville) et Wes Craven (Scream) ont bien saisi cette angoisse de l’autre introduit chez soi (par le conduit auditif) en faisant de l’appelant un criminel et de la sonnerie du téléphone le signal du déclenchement d’un massacre.

L’essayiste termine son exposé en mentionnant les interventions, moins anxiogènes, de Dali et des surréalistes, puis les apports de Baudrillard et Agamben concernant les instruments de propagation idéologique. Produit du libéralisme et du capitalisme anglo-saxon, le téléphone devient outil de surveillance des populations et de restriction des libertés, puisqu’un gouvernement peut facilement surveiller ou couper les lignes. Ainsi, cette technique apparemment mise au service du vivre-ensemble, supposée ajouter une couche de sociabilité au monde moderne tendant vers l’exil intérieur, s’avèrerait être le vecteur de nouvelles règles sociales, de nouvelles exigences culturelles et politiques : de conditionnement des populations par la technique et la production de masse de la technique.

C’est à celui qui raccrochera le premier.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho, Éditions de Minuit/Paradoxes, 224 pages

«Bob Dylan a réhabilité la poésie populaire»

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bob dylan aufray
Hugues Aufray à l'exposition Bob Dylan, Paris SIPA:00633336_000019

Vous avez rencontré Bob Dylan en 1961, pouvez-vous me raconter comment s’est déroulée cette première rencontre? Quelles furent vos premières impressions ?

Invité par Maurice Chevalier durant huit jours à New York afin de chanter pour une association de bienfaisance, je découvre Greenwich Village, le quartier des artistes, où je vais me balader… J’aperçois un jour, dans un petit café, un gars qui chante avec un harmonica autour du coup. C’est un coup de foudre : je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit mais après avoir écouté deux ou trois chansons, j’ai eu l’impression de me trouver devant Rimbaud. Rentré à Paris, j’envisage sérieusement de m’installer aux Etats-Unis pour revoir Bob Dylan. En 1962, je reviens à New York avec un contrat au Blue Angel Cabaret. Par l’intermédiaire de Peter, Paul and Mary je découvre Dylan et commence à m’intéresser à ses textes. Obligé de rentrer à Paris pour mon travail, Bob me rend visite en 1963. On ne parle pas la même langue, lui parle mal le français, de même que moi pour l’anglais… Mais malgré cela, on se comprend d’une certaine manière et parlons de la même chose. C’est à ce moment là que nous décidons que je vais traduire ses chansons. Grâce à l’un de mes cousins américains, le poète et écrivain Mason Hoffenberg, je vais pouvoir relever les paroles de Dylan en anglais et commencer à les traduire. Lorsque je fais écouter The Freewheelin’ Bob Dylan en 1964 autour de moi, les gens me disent :

« C’est inaudible, ce type ne sait pas chanter, il ne sait pas jouer de la guitare… C’est un désastre ! » Il ne faut pas s’imaginer que les professionnels du show-business en France ont découvert Bob Dylan dès le départ, il a fallu que je rame. Je suis allé présenter ce disque à Franck Tenot et Daniel Filipacchi, qui étaient les rois de la radio avec « Salut les Copains », ils m’ont dit qu’il ne passerait jamais à l’antenne.

Jeudi 13 octobre, Dylan a reçu le prix Nobel de littérature pour avoir su créer « de nouveaux modes d’expression poétique dans la grande tradition de la chanson américaine » selon les termes de l’Académie suédoise. Des voix, notamment dans le milieu littéraire, se sont élevées pour vivement critiquer ce choix. Que répondez vous à ces critiques ? Pourquoi approuvez-vous la décision de l’Académie des Nobel ?

Tout d’abord, l’Académie a bien précisé la raison pour laquelle ils l’ont choisi en disant qu’il s’était inspiré et appuyé sur les traditions de la musique populaire américaine, ce qui est vrai. Pour ce qui est de la réaction de Irvine Welsh (« Je suis fan de Dylan, mais ce prix nostalgique et mal pensé est sorti de la prostate de hippies séniles et bégayant. » – Twitter ), pour être franc, je croyais au début qu’il disait que la prostate de Dylan était défaillante. Il parlait en réalité de celles des académiciens et il a probablement raison. Marguerite Yourcenar dans son ouvrage Fleuve profond, sombre rivière, s’est intéressée à la poésie des negro spirituals et du blues. Elle a traduit littéralement des chansons américaines en français, et ce en faisant ressortir la valeur poétique : elle a manifesté dès le départ qu’il y avait une richesse littéraire remarquable dans ces différents styles musicaux. Alors si cette dame a consacré un ouvrage entier à la poésie populaire américaine, il ne faut pas s’étonner que cinquante ans plus tard on donne un prix Nobel à celui qui va incarner le troubadour américain modèle. Il y a la grande et la petite musique, de même que la grande et la petite littérature. Paul Valéry, Baudelaire et Mallarmé n’ont probablement jamais été lus par les ouvriers de Renault ! En revanche, quand Brassens met en musique un poème d’Aragon, ces mêmes ouvriers découvrent la poésie. Tout cela veut dire que, d’un côté il y avait la poésie élitiste qui ne voulait que dominer la société bourgeoise, puis Rimbaud est arrivé… Il donne un coup de pied dans la fourmilière avec Une saison en enfer et part sur les routes en créant ce mouvement qui sera repris par tous les hippies américains : une espèce de vagabond, l’homme aux semelles de vent. Jack Elliott et Derroll Adams, qui étaient des chanteurs de rues comme tant de bluesmen afro-américains, étaient en quelque sorte des Dylan avant Dylan. Et Bob s’est notamment inspiré d’eux, de même que de Woody Guthrie et Huddie Leadbelly. Je considère que Dylan reçoit le prix Nobel au nom de tous ces gens-là, ce n’est que justice. Il y a un fil conducteur qui ne s’est jamais interrompu entre ces acteurs de la chanson populaire. En résumé, Bob Dylan est celui qui, comme un paratonnerre, a attiré et rassemblé toutes les forces de l’intellectuel populaire pour devenir ce troubadour universel que l’Académie vient d’honorer.

En 1974 il devient officiellement Robert Dylan et ce avant de se rapprocher du christianisme en 1979, pour finalement revenir vers ses origines juives. Comment expliquer ses questionnements et revirements sur son identité ?

La presse a dit qu’il s’était converti au christianisme, je n’en sais rien. Mais je pense qu’en lisant le Nouveau Testament, il a découvert que le Christ était juif et que c’était un « mec pas mal. » Il a d’ailleurs écrit quelques chansons là-dessus. Quand j’ai demandé à Bob s’il croyait en Dieu, il a levé les yeux au ciel mais n’a pas répondu ! Juif ou chrétien : il est les deux à la fois. C’est avant tout un humaniste. Il est imprégné de culture juive et chrétienne mais il n’est peut-être pas pratiquant. Peut-être que cela va changer. Avec l’âge, il est fréquent que les gens se « radicalisent » et reviennent vers leurs origines culturelles et religieuses.

Comment le définiriez-vous en tant qu’homme ?

Il est le symbole même de l’humanisme. Il a toujours cherché la vérité. Mais cette vérité n’est pas que d’un seul côté : elle est complexe et difficile à trouver. Dylan a chanté, comme moi, contre la guerre du Vietnam mais quand nous avons vu qu’on insultait les vétérans lors de manifestations, alors qu’ils avaient perdu un bras ou une jambe, nous nous sommes éloignés du mouvement mené par les héroïnes Jane Fonda et Joan Baez.

En quoi Dylan continue-t-il à marquer les esprits et les générations, et ce après plus de 50 ans de carrière ?

Certes, Bob Dylan n’a pas inventé le folk, ni le folk rock ou le rock ’n’ roll. Mais Léonard Cohen, véritable poète de la chanson, n’a pas eu la chance d’avoir le charisme physique de Bob. Dylan séduisait par sa voix, son physique, sa façon de jouer de la guitare, de l’harmonica, sa façon de vivre… Beaucoup de gens ont considéré que Sixto Rodriguez, sur lequel un film a été tourné, aurait pu être à la place de Dylan ? Le destin ne l’a pas voulu.

Au delà des textes de Dylan, c’est un destin poétique prodigieux qui lui a permis d’arriver à ce niveau de popularité que l’Académie vient d’honorer : il a réhabilité la poésie populaire.

Napoléon III au Musée d’Orsay: fastes, fatras et falbalas

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Napoléon 3 musée d'Orsay
Napoléon III par Franz Xavier Winter Halter, Wikipédia

« Le mot kitsch désigne l’attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pour plaire, il faut confirmer ce que tout le monde veut entendre, être au service des idées reçues. Le kitsch, c’est la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion… Le kitsch est l’idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les partis et de tous les mouvements politique. » (Kundera, bien sûr, dans l’Insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984).
Le mot kitsch remonte en français aux grandes années du gaullisme et du communisme réunis — deux régimes particulièrement kitsch, mais tous les régimes le sont à des degrés divers. En allemand, l’adjectif est apparu vers 1870, et il est un dérivé probable de kitschen, qui signifie « ramasser la boue des rues ». Ça ne s’invente pas.

J’étais de passage à Paris, la semaine dernière, j’avais deux heures devant moi, je suis allé voir au musée d’Orsay l’exposition sur le « Spectaculaire Second Empire ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli 

 

Brexit: Theresa May dans la tourmente

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Manifestation pro-UE devant le Parlement britannique. Sipa. Numéro de reportage : AP21962558_000015.

2016 aura été une année historique pour les Britanniques avec la décision de sortie de l’Union européenne votée le 23 juin dernier. Un cauchemar pour la plupart des Britanniques, en particulier les Londoniens, Écossais et Irlandais. Quelques jours après l’annonce des résultats, une grande marche pour l’Europe était organisée à Londres. Des milliers de personnes étaient  alors descendues dans la rue pour exprimer leur colère.

Un Brexit compliqué  

Dans la foulée de la victoire du Brexit, une pétition en ligne déposée sur le site du Parlement britannique soulevait beaucoup d’interrogations. Qui était à l’origine du projet ?  D’où venaient les plus de trois millions de signataires ? En fait, un militant en faveur du Brexit avait lancé cette initiative quelques jours avant le scrutin, pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des sondages. La pétition exigeait l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75 % et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60 %. Une procédure purement déclarative puisqu’un  seul clic et une adresse mail courriel étaient exigés. N’importe qui pouvait donc se déclarer citoyen britannique et signer ce texte. Sur Twitter, beaucoup de célébrités ou citoyens européens avaient ainsi abusivement pétitionné.

Mais les péripéties du Brexit ne s’arrêtent pas là. En septembre, le gouvernement britannique a fait savoir qu’il lancerait la procédure officielle de sortie de l’Union européenne début 2017 en activant l’article 50 du traité européen pour enclencher formellement le divorce avec l’UE.

Patatras. Voilà que jeudi 3 novembre, la Haute Cour de Londres a jugé que le gouvernement britannique devait obtenir l’accord du Parlement pour déclencher la procédure de sortie de l’Union européenne. Certes, la Haute Cour a autorisé le gouvernement à faire appel de sa décision devant la Cour suprême, plus haute juridiction de Grande-Bretagne qui examinera ce recours début décembre. Mais c’est un coup de tonnerre Outre-Manche.

La vengeance du Remain

Déjà, il y a quelques semaines, lors du sommet européen, François Hollande avait été ferme avec Theresa May. Il a prévenu le Premier ministre Britannique qu’elle devait s’attendre à une « négociation dure » si elle s’orientait vers un Brexit «dur», c’est-à-dire une sortie brutale du Royaume-Uni du marché commun européen. Un tel scénario entraînerait la mise en place de barrières douanières pour le commerce des biens et des services entre la Grande-Bretagne et les 27 pays de l’Union européenne. Un véritable cauchemar pour les entreprises car jusqu’à 90% des biens pourraient être taxés.

Jusqu’à présent, la baisse de la livre sterling rend les produits britanniques moins chers donc plus compétitifs et annonce peut-être une future hausse des exportations. Les grandes entreprises britanniques ainsi que les grands magasins comme Selfridges ou Harrods en profitent car ces enseignes réalisent une bonne part profits à l’étranger. C’est Noël avant l’heure ! A la City, les valeurs boursières augmentent sous l’effet de la faiblesse de la livre. Mais en cas de Brexit dur, beaucoup de banques et d’emplois pourraient partir à Paris, Bruxelles ou Francfort, ce qui infligerait un coup très dur à la bourse londonienne.

Chez les politiques, on songe à prolonger la procédure du Brexit, les débats s’étalant pendant de longs mois au Parlement. Rappelons qu’une majorité de députés, 70 %, avaient défendu un maintien au sein de l’Union européenne.  Theresa May a indiqué qu’elle déclencherait la sortie de l’UE avant fin mars 2017, ouvrant ainsi une période de négociations de deux ans ou plus au maximum. D’ici là, ça risque de chauffer au Parlement…

Grandeur et décadence des nouveaux enfants du siècle

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Zemmour et Michéa par Hannah Assouline. Abu-Bakr Al-Baghdadi; Sipa. Numéro de reportage : AP21971011_000002.

« Nous sommes les enfants de personne » assenait il y a quelques années Jacques de Guillebon dans un livre qui se faisait fort de dénoncer le refus d’une génération de transmettre à l’autre l’héritage culturel et spirituel de notre civilisation, préférant se vautrer dans le relativisme et l’adulation de la transgression. Douze ans ont passé. Et de ce reproche, il n’y malheureusement rien à redire. Mais il y a à ajouter. Car la France a vu ressurgir les faits sociaux quand ce n’était pas la barbarie ; et c’est précisément à partir de ce postulat que le brillant journaliste et désormais essayiste Alexandre Devecchio a enquêté avec une rigueur qu’il convient de saluer.

Génération radicale

Lorsqu’on n’a plus de repères, et a fortiori de pères, certaines figures putatives viennent naturellement combler ce vide dont nous avons horreur. Car plutôt que de se désoler d’une filiation disparue, pourquoi ne pas s’en inventer une à travers certains hérauts qui, depuis quelques années, de manière différente et plus ou moins controversée, n’ont jamais accepté l’empire du bien auquel a succédé l’empire du rien ? C’est ainsi que toute une génération, sur le même constat d’une civilisation dévastée, se retrouve désormais au carrefour tragique d’une certaine radicalité d’où partent en étoile des destins.

Il y a la génération Dieudonné. L’humoriste fut nourri au lait de l’antiracisme en même temps qu’on le sommait – comme à tant d’autres – d’exacerber son identité. Quelques années plus tard, le voilà désormais à souhaiter le déclin de la France tout en célébrant l’antisémitisme et en mettant à l’honneur une jeunesse de banlieue, pour la plupart désœuvrée, essentiellement issue de l’immigration maghrébine. Cette jeunesse souvent ignorante, en mal d’espérance n’est ni Charlie ni Paris, ni Cabu ni Hamel ; en réalité elle ne se veut rien qui pourrait la confondre avec ce qui, paradoxalement ou non, fait la France. Ce n’est pas le social, ni une quelconque politique de la ville qui motive son combat. En quête d’un grand récit, d’une épopée, d’une mystique, d’un combat métapolitique, elle se voue à l’islamisme et à ses formes étatiques car « pour ces enfants du siècle, le djihadisme constitue la réponse rivale maximale au vide métaphysique de l’Europe, une manière de dire non à la fin de l’histoire. »

Zemmour et Michéa

La génération Zemmour est assurément de l’autre bord. L’auteur du « Suicide français » a su cristalliser les angoisses de ceux qu’Aymeric Patricot a osé appeler « les petits blancs » ; de ceux que Bernard Henri Lévy jugeaient odieux parce qu’ils étaient « terroirs, binious, franchouillards ou cocardiers ». De condition modeste, frappée du mal de l’identité malheureuse, ayant le sentiment d’avoir été dépossédée par l’Europe, l’immigration, le marché et la mondialisation, cette jeunesse reconnaît à Eric Zemmour de savoir mettre des mots sur les maux, sans faux-semblant, avec intelligence et une certaine aura. Elle ne supporte plus les accusations lancinantes d’une élite déconnectée qui se targue détester les siens et s’aime d’aimer les autres. Et semble appeler de ses vœux une révolution conservatrice tout en vibrant au discours d’une Marion Maréchal-Le Pen à la Sainte-Baume : « Nous sommes la contre-génération 68. Nous voulons des principes, des valeurs, nous voulons des maîtres à suivre, nous voulons aussi un Dieu ».

La génération Michéa est sans aucun doute la plus complexe. Elle doit au philosophe d’avoir théorisé à travers de nombreux ouvrages l’alliance objective du libéralisme et du libertarisme et d’avoir exposé les conséquences d’un Etat libéral philosophiquement vide, qui laisse le marché remplir les pages laissées en blanc, tout en instillant sa morale aux hommes. Pour la plupart issus des rangs de la Manif pour Tous, hier enfants de bourgeois, ces jeunes sont devenus l’armée de réserve d’un combat culturel qui ne dit pas encore son nom. Ils ne veulent plus jouir sans entraves ; ils ne veulent plus de ce marketing agressif, de ce déracinement identitaire, de ce décérébrage médiatique, de ce relativisme moral, de cette misère spirituelle, de ce fantasme de l’homme autoconstruit. Face à ce système déshumanisant, l’écologie intégrale qu’ils proposent offre une alternative radicale: moins mais mieux! Indissolublement humaine et environnementale, éthique et politique, elle considère la personne non pas comme un consommateur ou une machine, mais comme un être relationnel qui ne saurait trouver son épanouissement hors-sol, c’est-à-dire sans vivre harmonieusement avec son milieu, social et naturel. Dans la conception de leur principe, l’écologie intégrale ne sacralise pas l’humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain, mais pense leur interaction féconde.

Entre ces trois jeunesses rebelles, la conjonction est improbable, mais l’affrontement est-il impossible, interroge l’auteur ? « Le fait est que, aujourd’hui, ces trois jeunesses se regardent en chien de faïence. Si elles venaient à s’affronter, ce serait parce que, plus largement serait advenu la guerre de tous contre tous ». Depuis plusieurs années le tocsin sonne. Pour répondre à ce défi, le journaliste veut voir quelques prémisses : le retour d’un grand récit national, la fin du multiculturalisme en même temps que de l’uniformisation planétaire, l’assimilation, la réconciliation de la nation et de la République. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » disait le poète Hölderlin. Alexandre Devecchio n’affirme pas autre chose lorsqu’il déclare: « Si le pire n’est pas certain, c’est aux enfants du siècle, et sans doute grâce à leur esprit insurrectionnel que viendra sublimer quelque miraculeuse inspiration, que nous devrons de l’avoir conjuré ». Dieu, s’il existe dans ce nouveau siècle, veuille qu’il ait raison.

Suis-je un salaud si j’hésite à accueillir tous les migrants?

Manifestation de 3 000 migrants à Paris, novembre 2016. SIPA. 00779425_000022

Monsieur le rédacteur en chef adjoint chargé des éditions numériques de France 3 Midi-Pyrénées, cher Fabrice Valery,

On ne se connaît pas, mais je vais tout de même me permettre de te tutoyer, confraternité oblige. Tu es sorti du bois la semaine dernière pour écrire un article fustigeant les commentaires « haineux » et « nauséeux », « cette mare d’immondices » déversée sur la page Facebook de France 3, après un reportage sur l’arrivée de migrants à Toulouse.

Après avoir lu attentivement tes quelques lignes, écrites par un type bien, un journaliste qui a le cœur sur la main, l’éthique de conviction en bandoulière et une haute opinion de sa fonction (nous y reviendrons), je me suis posé cette terrible question, seul devant ma glace au chocolat : suis-je un – immonde – salaud ?

C’est vrai Fabrice, je dois te faire une confession qui va sans doute te décevoir : comme une majorité de mes compatriotes, de tes lecteurs et téléspectateurs je… comment te dire… heu… bah voilà, je ne suis pas hyper emballé à l’idée d’accueillir massivement les migrants issus du monde arabo-musulman. Le salaud que je suis a la faiblesse de penser que, dans le contexte actuel que traverse notre pays, ce n’est peut-être pas l’idée du siècle. Généreuse, certes. Mais bonne ? Là, j’ai comme un doute…

Combien de fans de la charia?

Je n’ai hélas pas ta grandeur d’âme. Accueillir à bras ouverts et sans sourciller tous les migrants issus du monde arabo-musulman qui se pointent chez nous, alors qu’une partie de ce même monde nous a déclaré la guerre et qu’une autre partie non négligeable ne partage pas nos valeurs ou manifeste de réels problèmes d’intégration sur notre territoire… j’ai beau être matinal, j’ai un peu de mal. Une petite devinette de salaud : si 50% des jeunes musulmans de France sont favorables à la charia, quel pourcentage parmi les nouveaux arrivants ? Lesquels ne sont pas bien vieux non plus apparemment…

Je n’ai pas un cœur aussi grand que le tien, mais on se retrouvera au moins sur un point Fabrice. Je trouve normal que mon pays offre l’hospitalité, ne serait-ce que provisoirement, aux femmes, aux enfants, aux familles qui fuient les combats en Syrie ou ailleurs. Le hic, comme le montrent les images et les différents rapports, de l’ONU notamment, c’est que la grande majorité des migrants aujourd’hui sont constitués de jeunes hommes isolés.

Tu le sais, un salaud, ça a particulièrement mauvais esprit. Du coup, presque à mon corps défendant, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. Soit ces jeunes hommes seuls ne viennent pas des zones de combat, auquel cas il s’agit d’immigrés en situation irrégulière (à moins, Fabrice, que tu ne sois aussi favorable à l’idée d’accueillir toute la misère du monde, mais c’est là un autre débat). Soit ces jeunes hommes proviennent de zones en guerre et ont abandonné femmes, enfants, frères ou parents à leur triste sort…

En parfait salaud, je me dis aussi qu’un gars dont la motivation première est de fuir la guerre n’a pas forcément besoin de parcourir 10 000 km ou la moitié du globe pour s’extirper des zones de combat. Pourquoi partir si loin ? Je sais, là c’est moi qui vais trop loin Fabrice et, dans ton esprit, j’ai sans doute déjà plongé dans ta fameuse « mare d’immondices ». A ma décharge et à la décharge de la majorité de ces salauds de Français qui sont aussi tes lecteurs, c’est vrai que ces dernières années, tous ces voiles, ces attentats, ce salafisme, ces burkinis, ce communautarisme, ces prisons surpeuplées, ces minutes de silence non respectées et ces zones de non-droit ont entamé une bonne partie de notre bienveillance et de nos illusions. Tout le monde n’est pas Gandhi, Jésus, Bouddha, journaliste du service public…

Les riverains de Stalingrad? Des salauds!

Qu’est ce que j’aimerais garder ta fraîcheur et ton innocence quasi enfantine cher confrère ! Je suis certain que si un campement de Roms ou de migrants s’installait sous tes fenêtres, tu sauterais instinctivement de joie et organiserais illico une petite fête de bienvenue. Peut-être même en hébergerais-tu certains car, avec ta grandeur d’âme, tu sais mettre en accord tes convictions avec tes actes. Quant aux riverains de Calais, de la station Stalingrad ou d’ailleurs qui se plaignent des nuisances et prétendent vivre un enfer, ce sont tous des salauds égoïstes qui ont basculé du côté obscur. Ils te donnent sans doute la nausée, eux aussi.

Juste entre nous : avec trois millions de chômeurs et un pays qui se fragmente plus qu’il ne se métisse, on peut légitimement se demander si le fait d’accueillir plus vite qu’on n’intègre est forcément très judicieux. Non ? Ah, pardon Fabrice… Ce qui est bien avec toi, c’est que tu sais « contextualiser » et tu nous dis ce qu’il faut penser. C’est la mission d’un journaliste du service public selon toi. J’ai, naïvement, toujours pensé que la vocation première d’un journaliste était de décrire le Réel plutôt que de dire le Bien. Mais du coup le Bien selon quels critères ? Les tiens ? Ah, Fabrice, le bon vieux temps de la Pravda !

L’essentiel de ton papier patauge allègrement dans le politiquement correct, tu sais celui qui soumet le Réel à l’Idéal et confond le Bien avec le Vrai. Tu vois de la haine dans chaque bout de phrase et jette les noms de certains internautes en pâture qui se demandent en commentaires où sont les femmes et les enfants, s’inquiètent de la vision de la femme de certains migrants et évoquent même, abomination suprême, les viols. Heureusement, tu es là. Pour rétablir LA vérité. « Nous ne pouvons laisser dire des choses fausses et laisser publier des propos insupportables sur notre page Facebook. »

La nausée un peu facile

Bon, c’est vrai qu’en bon rédac-chef adjoint du contenu numérique, tu nous as quand même un peu survendu le truc ! Je m’attendais, à te lire, à un florilège de propos racistes, abjects, vulgaires, véritablement haineux et à un tissu de « choses fausses »… alors que les gens que tu cites ne font qu’évoquer la photo ou les images du reportage que tu publies dans ton papier. Moi même, j’ai beau chercher, je n’en vois pas beaucoup de femmes et d’enfants. Je n’en vois même aucun d’ailleurs.

Quand aux viols, cette « peur » que tu qualifies d’ « irrationnelle », cette salope d’internaute songeait, peut-être, à ceux de Cologne ou à celui commis à Calais, une semaine avant ton papier, par des migrants d’origine afghane. A ta décharge, tu ne pouvais pas le savoir. c’est France 3 Pas-de-Calais qui était concerné, pas France 3 Midi-Pyrénées.

Visiblement, tu as la « nausée » un peu facile. Je te conseille donc amicalement de prendre un comprimé de Motilium. Ce qui est sympa avec les chics types comme toi, c’est qu’il ne voient jamais le mal… en tout cas quand il s’agit de l’Autre. Si le raciste croit qu’un noir ou un arabe est forcément coupable même s’il est innocent, l’antiraciste tend à penser qu’un noir ou un arabe est forcément innocent même s’il est coupable. Et se retient de pointer du doigt le blanc, anciennement colonisateur et toujours un peu raciste sur les bords. J’ai la faiblesse de croire qu’il existe un espace assez large entre ces deux extrémités.

Tu écris : « Vous qui voyez dans ces images des violeurs ou des agresseurs, dites-vous qu’y figurent peut-être le médecin qui sauvera demain votre enfant ou le maçon qui construira votre maison. » Tu as tout à fait raison. Mais tu pourrais inverser la phrase, ce serait tout aussi vrai ! Ta vision idyllique de la nature humaine (sauf concernant tes lecteurs et téléspectateurs apparemment) se heurte à une constante dans toutes les sociétés depuis la nuit des temps : un gars qui ne s’intègre pas et vit en marge sort rarement le meilleur de lui-même, quelle que soit la couleur de sa peau.

Liberté d’expression version France TV

Tu envisages même de restreindre la liberté d’expression. Il y a la règle, mais il y aussi l’esprit, précises-tu subtilement. La liberté d’expression version FranceTVinfo, que l’on retrouve aussi d’ailleurs à France Inter ou I Télé, c’est-à-dire la liberté d’exprimer pleinement… les mêmes idées que celles de la rédaction. Mais il y a quand même des limites. Après la Pravda, l’Ami du Peuple de Marat…

A la fin de ton papier, tu balances un encadré de l’une de tes journalistes à France 3 Midi-Pyrénées intitulé… « La nausée ». Décidément ! Une épidémie semble avoir frappé la rédaction du service public dans le sud-ouest. La Nausée, c’est le titre d’un livre de Jean-Paul Sartre, dans lequel il écrit de longues lignes sur le… salaud. « De droite pour moi, ça veut dire salaud », nous explique le philosophe du café de Flore. La vision du monde d’une bonne partie des journalistes de France TV.

Ta confrère, Marie Martin, exprime son malaise avec emphase. « J’ai honte que l’accueil de 4500 personnes pose problème en France…» Moi qui pensais que plus de 10 000 personnes venaient d’être évacuées ces derniers jours, rien que dans la jungle de Calais… Marie qui n’hésite pas à comparer la situation actuelle avec celle des réfugiés du régime franquiste ou, mieux encore, celle des enfants juifs sous l’Occupation. Il n’y a que les salauds qui sourient devant de telles analogies… Faut dire qu’on a la nausée et le point Godwin faciles chez les scribes du service public.

« Elle danse Marie, elle danse. Elle adore quand ça balance… », chantait François Valéry. Mais pour conclure, je préfère citer Paul Valéry : « Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie. »

Zemmour, policiers, professeurs: le journal d’Alain Finkielkraut

Zemmour dans Causeur (9 octobre)

Lorsque j’ai découvert la première page de Causeur, avec une photographie flatteuse d’Éric Zemmour ornée de ce titre tendrement humoristique : « Zemmour le Gaulois », j’ai eu un pincement au cœur. Par amitié pour Élisabeth Lévy, je suis un collaborateur régulier de Causeur. Tous les mois paraissent, réécrites, retravaillées, quelques-unes de mes interventions hebdomadaires sur RCJ. Aussi mon nom est-il maintenant associé à ce magazine.

Même si je m’agace parfois de voir Causeur prendre le contre-pied systématique de ce que nous appelons lui et moi le « politiquement correct » car, comme me l’a dit Paul Thibaud : « La contre-connerie peut être une autre forme de connerie. », j’assume ce lien. Je trouve que Causeur fait un travail courageux et même salutaire, j’y lis des articles et des entretiens passionnants, et je suis plus que jamais déterminé, en ces temps de terrorisme intellectuel, à ne pas montrer patte blanche. Mais je constate aussi que les obsédés du « pas d’amalgame » adorent amalgamer leurs adversaires. Ainsi mon nom est-il accolé désormais à celui d’Éric Zemmour. Dans les cercles toujours plus étendus de la vigilance, Finkielkraut-Zemmour, ça se dit désormais en un seul mot. Nous sommes une hydre à deux têtes. Et c’est injuste pour l’une comme pour l’autre.[access capability= »lire_inedits »] J’aime que Zemmour n’ait pas froid aux yeux. Je tire souvent profit de ses analyses. Mais nous divergeons sur quelques points essentiels et je n’ai pas plus envie d’assumer toutes ses positions que lui les miennes. Or, avec ce titre et avec cette couverture promotionnels, me voici embarqué.

Lisant ensuite l’entretien, j’ai constaté qu’il démentait au moins partiellement la couverture. Causeur ne sert pas la soupe à l’auteur du Suicide français et d’Un quinquennat pour rien. Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely le critiquent parfois durement, lui font des objections fortes et – grief principal qui court tout au long de l’interview – lui reprochent de figer les choses en essentialisant l’islam.

Et puis il y a cet incroyable échange :

« Votre calife qui vous inquiète tant se trouve à des milliers de kilomètres, et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles. 

— Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas, je ne pense pas que les djihadistes sont des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient, ce dont nous ne sommes plus capables. »

Pour cette dernière phrase, des associations antiracistes ont décidé de porter plainte, et le parquet a ouvert une enquête. Ainsi le même Zemmour que l’on cloue au pilori pour islamophobie est accusé de faire l’apologie de l’islamisme radical. Cette démarche est grotesque et inquiétante. On ne peut attendre que le pire d’une justice conduite en état d’ivresse. Sortons donc de la salle d’audience où Zemmour n’a rien à faire et revenons avec lui sur le forum. S’il s’était contenté d’affirmer que l’indignation et son cortège d’adjectifs sonores : « abject », « immonde », « odieux », « répugnant », « intolérable » ne suffisent pas, qu’il faut, pour connaître l’ennemi, le prendre au sérieux, je dirais qu’il a raison, j’applaudirais même. Mais, poussé par son aversion pour le prêchi-prêcha, Zemmour va beaucoup plus loin : il respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient. Dommage que ce critique du moralisme n’ait pas lu L’Antéchrist de Nietzsche : « Les martyrs ont nui à la vérité. Comment ! Une cause peut gagner en valeur si quelqu’un lui sacrifie sa vie ! Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des cœurs. Qu’on ne se laisse point égarer : les grands esprits sont des sceptiques. L’indépendance, la liberté vis-à-vis de toute espèce de conviction, le fait de savoir regarder librement, font partie de la force. » J’ajoute que les djihadistes ne sont pas des martyrs comme les autres. Ils transforment leur corps en arme de destruction : leur mort sert à tuer ceux qui ne veulent pas mourir.

On peut certes s’inquiéter, en période de grand péril, du prosaïsme et de la pusillanimité de nos sociétés libérales fondées sur le droit fondamental et inaliénable à la vie. Mais est-ce une raison pour admirer, sans discrimination, l’aptitude au sacrifice de soi ? Écoutons cette fois Levinas : « L’exaltation du sacrifice pour le sacrifice, de la foi pour la foi, de l’énergie pour l’énergie, de la fidélité pour la fidélité, de l’ardeur pour la chaleur qu’elle procure : voilà l’origine permanente de l’hitlérisme. » Il y a des causes et il y a des cas qui méritent que l’on mette sa vie en jeu. Mais ce que nous interdit le xxe siècle, c’est de valoriser cette mise en jeu en elle-même et pour elle-même. Zemmour cependant reste impavide : aux journalistes de Causeur qui lui demandent s’il respecte des gens qui roulent en camion sur des enfants, qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté son prophète, il répond sans sourciller : « Pardon de vous chagriner, mais l’histoire, c’est ainsi : des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp ou au mauvais endroit au mauvais moment, et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. » Voilà, je crois, la clé de la pensée zemmourienne. À la différence des enfants de chœur qui peuplent les salles de rédaction, il sait que l’histoire est sanglante. Alors que jadis, comme le rappelle Foucault, les philosophes vous aidaient à supporter votre propre mort, il est philosophe en ceci qu’il rend virilement raison de la mort des autres. Et croyant résister à la sensiblerie, il ne bascule pas seulement dans l’insensibilité, il dit des choses vraiment déraisonnables.

Mais au moins sait-il que nous sommes en guerre. Dans la même semaine où Zemmour parlait avec Causeur, Michel Serres, invité du festival Le Monde, faisait cette étonnante déclaration : « Quelle est la dernière des causes qui fait des morts dans le monde ? La dernière des causes du tableau, c’est “guerres, violences, terrorisme”. La dernière. C’est-à-dire qu’en 2015, 17 Américains sont morts pour cause de terrorisme dans le monde, 400 000 pour cause de tabac, un million sont morts pour cause d’accidents de voiture, 50 000 sont morts à cause d’homicides liés au port d’armes. Par conséquent, la chance qu’un Américain, en 2015, soit mort par cause de terrorisme était des millions de fois inférieure à celle d’un fumeur, c’est-à-dire que les fabricants de cigarettes sont un million de fois plus dangereux que Daech. Imprimez ce tableau, mettez-le devant votre lit. Il y a un autre tableau qui montre que le nombre d’attentats et le nombre de victimes depuis dix ans ne cesse de baisser, et on a l’impression inverse. » Le public a réagi par une standing ovation à ce déluge de chiffres. Ainsi Zemmour est vilipendé et Serres est acclamé. Qu’y a-t-il de pire cependant ? Respecter l’ennemi ou le frapper d’insignifiance ? J’ai du mal à choisir.

La fronde des policiers et le désarroi des professeurs (23 octobre)

L’hyper-violence s’incruste en France. Dans les quartiers et les cités qu’on s’obstine à appeler « sensibles », il y a de plus en plus d’attaques contre les policiers, mais aussi contre les professeurs. Et pour prendre la mesure de ce qui nous arrive, il faut envisager conjointement les deux phénomènes. Le désarroi silencieux des professeurs ne doit pas être occulté par la colère bruyante des policiers (dont on peut regretter, par ailleurs, qu’ils soient désormais habillés, quand ils ne sont pas en tenue, comme les voyous qui les harcèlent). En l’espace de quelques jours, la proviseure du lycée de Tremblay, en Seine-Saint-Denis, a été frappée devant la grille de son établissement. Elle était sortie pour raisonner des « jeunes » qui se livraient à des actes de dégradation et de violence. À Argenteuil, un enseignant qui ramenait sa classe de CE2 d’un cours de sport a été roué de coups par deux jeunes hommes qui, le voyant réprimander une élève, sont sortis de leur voiture et l’ont traité de raciste avant de le jeter à terre. Un élève de terminale du lycée de Colomiers en Haute-Garonne s’est jeté sur sa professeure d’éducation physique coupable d’avoir voulu l’empêcher de sortir du lycée par un passage interdit aux élèves. À Saint-Denis, un élève de seconde professionnelle, arrivé en retard, s’en est pris à la proviseure et à son adjointe parce que celles-ci le rappelaient à l’ordre. À Calais, un élève de terminale d’un lycée professionnel a cassé la mâchoire et plusieurs dents de son professeur lors d’une altercation survenue pendant le cours d’électricité. À Bordeaux, toujours dans un lycée professionnel, un élève a cassé la figure de son enseignant, parce que celui-ci avait refusé d’approfondir un débat sur le régime politique de son pays d’origine, le Maroc, et que, confronté à son énervement, il l’avait menacé d’avertir ses parents. Cette accumulation aurait dû provoquer un véritable branle-bas de combat. Les candidats à la primaire de la droite auraient dû s’exprimer d’une seule voix, le chef de l’État aurait dû faire une allocution télévisée, la presse aurait dû se poser la question : « Qu’est-ce qui se passe ? » et tâcher sérieusement d’y répondre. Rien de tout cela n’a eu lieu. La sociologie, cette grande imperturbable, a continué de renverser les rôles de l’agresseur et de l’agressé. Ainsi apprenait-on dans Le Monde que c’était « l’échec du système scolaire à s’adapter à son nouveau public qui était source de violence ». Et la campagne électorale a continué comme si de rien n’était. Ni la classe politique ni la classe médiatique ne sont à la hauteur de l’événement, c’est-à-dire de la guerre déclarée à la République française et dont le djihad n’est que la modalité la plus spectaculaire. Les policiers et les professeurs sont visés en tant que représentants d’un État honni, et ce ne sont pas des délinquants qui les attaquent, ce sont des ennemis. Entre ces ennemis, d’ailleurs, l’émulation règne : les attentats terroristes ont levé les dernières inhibitions des émeutiers et fait monter d’un cran la violence. Quand Jean-Pierre Chevènement a qualifié de sauvageons les voyous des cités, il a été accusé par toute la presse de gauche de déshumaniser les nouveaux pauvres. Aujourd’hui, quand Bernard Cazeneuve récidive en parlant des agresseurs de Viry-Châtillon, les policiers se sentent légitimement offensés par l’utilisation d’un mot si doux, si clément, si mal assorti aux barbares qui mettent leurs vies en danger.

Je ne connais pas de précédent à cette guerre contre l’État républicain. Ce que je sais seulement, c’est que l’État doit vouloir se défendre et que la nation doit être derrière son État. Or nous sommes loin du compte. Il règne en France un étrange climat d’insidieuse accoutumance à l’inacceptable. Révélatrice à cet égard est la lettre ouverte de Régis Debray à François Hollande. Dans le livre dont tout le monde parle, Un président ne devrait pas dire ça…, le chef de l’État a cru devoir affirmer que les élites intellectuelles n’étaient pas très passionnées par l’idée de la France : « Ou alors c’est une espèce de culture nostalgique à la Régis Debray, sur le thème : “la France a disparu”. » Debray répond à François Hollande qu’il fait deux fois erreur. Sa nostalgie n’est pas regret mais projet. Elle ne porte pas le deuil, elle nourrit l’espérance. Et il s’appuie sur Péguy : « Une révolution est un reculement de tradition : l’appel d’une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite. » Lui prêter, en outre, l’idée que la France disparaît quand elle se métamorphose est une sottise et même une calomnie.

Ce mot de métamorphose est tout à fait extraordinaire. Il montre que nous avons changé d’époque. Les projets ne sont plus à l’ordre du jour, le progrès a vécu. Mais la haine du passéisme demeure. Pas question d’apparaître comme rétrograde : en l’absence d’une destination claire et d’une finalité heureuse, on se rabat sur les flux, sur le mouvement, sur le changement en tant que tel. Tout fluctue, tout évolue, rien ne meurt : le monde est en état de transformation perpétuelle. Avec le concept de métamorphose, le progressisme s’éclipse et le nihilisme installe son règne. Mais j’exagère peut-être. Nous ne sommes pas entrés complètement dans l’ère du « tout est égal ». Une valeur au moins reste vivante. Pourquoi le très lucide Régis Debray lui-même refuse-t-il d’envisager que la comparaison entre hier et aujourd’hui puisse tourner en faveur d’hier ? Parce que pèserait alors sur lui le soupçon de racisme. En disant « c’était mieux avant », il donnerait le sentiment de pleurer « ce peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » qu’était encore la France au temps du général de Gaulle. Sous peine d’indignité, l’antiracisme proscrit ce regret et nous ordonne d’aimer, quel qu’en soit le prix, la métamorphose.[/access]

Le Suicide français

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Un quinquennat pour rien

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Sarkozy y croit-il encore?

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Jean-François Copé, Jean-Frédéric Poisson Nicolas Sarkozy lors du second débat télévisé de la primaire de la droite et du centre © AFP Eric FEFERBERG

Ne gâchons pas le suspense, ce qui frappait dans ce débat, c’était l’attitude de Nicolas Sarkozy. Autant le dire, en plus de vingt-cinq ans, je n’ai jamais vu l’ex-président patauger autant dans un débat télévisé. Au moment où l’ex-champion du petit écran, ânonnait sa conclusion sans y croire, j’ai repensé à ma grand-mère concluant le récit de la « Berezina » : « Pour la première fois, l’Aigle baissait la tête ».

Il faut dire que les petits candidats s’en sont donné à cœur joie. Copé, tantôt sniper, tantôt comique-troupier. NKM offensive à la limite de l’agressivité, évoquant même le service militaire tranquillou de l’ex-président. Le Maire, métamorphosé par rapport au premier débat – Etait-ce l’effet de la cravate ? Ces trois-là ont concentré leurs coups sur un Nicolas Sarkozy quasi-amorphe. Alain Juppé laissait passer les balles et pouvait apprécier la situation.

Et François Fillon pouvait poursuivre sur sa lancée, s’affirmant de plus en plus comme une éventuelle surprise le 20 novembre prochain. Nicolas Sarkozy avait un objectif, faire de François Bayrou le huitième invité du débat. Les autres, à part peut-être Jean-Frédéric Poisson, l’ont envoyé sur les roses.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Causeur salue Pierre Étaix

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pierre etaix cineaste hommage
Pierre Etaix, RODOLPHE ESCHER/JDD/SIPA Numéro de reportage : 00599685_000003

Pierre Étaix aura donc accordé son dernier entretien à Causeur, paru dans notre numéro double de juillet-août (Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie). À cette occasion, j’ai passé un après-midi mémorable dans la compagnie d’un homme, que j’admirais depuis l’enfance, lorsque m’était apparu sur l’écran d’un cinéma son visage très pâle, parfaitement découpé, d’une beauté étrange, entre Belle-Époque et futurisme.
Nous devions nous retrouver en automne, pour parler de ses projets. Le 14 octobre, il succombait à une embolie pulmonaire. Il allait avoir 88 ans. En Amérique, l’annonce de son décès a provoqué une vive émotion dans le milieu du cinéma : le « French slapstick director and actor » y était très estimé. Il est vrai que Pierre Étaix, à une époque où leurs noms et leurs films s’estompaient quelque peu dans la mémoire des américains, vantait le génie de Buster Keaton, de Charlie Chaplin, de Laurel et Hardy, de Harold Lloyd. Dans le même temps, il rappelait au souvenir des français leur talentueux compatriote, Max Linder.
Il était fêté, attendu aux quatre coins du monde. Malgré cela, aux louanges qu’on lui adressait, il opposait un scepticisme amusé : il jugeait avec une sévérité excessive chacun de ses films, et c’est avec la plus grande réserve qu’il consentait à trouver réussies une ou deux scènes… Sa modestie n’était pas feinte ; il portait en lui une sorte d’idéal artistique, qui l’entraînait à concevoir une inaccessible perfection. Illustrateur remarquable, dessinateur, peintre, musicien, scénariste, metteur en scène, comédien, dramaturge, écrivain, il plaçait au-dessus de tout l’art du clown.
Pierre Étaix, artisan raffiné, inventa un monde presque silencieux, paisible en apparence, mais rapidement menacé par des individus grotesques, agressifs, et par des objets d’apparence banale, qui refusent d’assumer la tâche à laquelle ils sont destinés.
Causeur salue Pierre Étaix, horloger ironique, enchanteur contrariant, artiste accompli.

La « constante macabre »: dernière lubie du pédagogisme

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Najat Vallaud-Belkacem visite une école. Sipa. Numéro de reportage : 00775666_000031.

La fête d’Halloween est passée avec son cortège de spectres, d’apparitions fantomatiques et de monstres. Les devantures des commerces se sont parées dès le début du mois d’octobre de toiles d’araignées et de citrouilles en plastique. Mais cette année, solidaire, même l’Education Nationale s’est mise à l’heure américaine et s’est jointe à la fête en sortant de ces placards un nouveau monstre : la Constante macabre. Les enseignants de collège et de lycée ont ainsi reçu, courant septembre, un mail émanant du… « Mouvement Contre la Constante Macabre » (MCLCM), qui les invitaient, avec le soutien ministériel et académique, à participer à des formations plus approfondies pour comprendre les enjeux et les avantages de cette nouvelle croisade pédagogique innovante.

Les cancres, c’est la faute à la société…

La Constante Macabre, cela sonne bien. On imagine un titre de polar dans lequel un prof devenu fou aurait décidé d’assassiner méthodiquement ses élèves qui n’ont pas obtenu la moyenne : Destination finale pour les cancres et les habitués du radiateur. L’auteur de ce nouveau thriller pédago est un universitaire, André Antibi[1. Actuellement directeur de l’Institut de Recherche sur l’Enseignement des mathématiques (IREM) à Toulouse.], « chercheur en didactique », d’après sa page Wikipédia. « Par constante macabre, j’entends qu’inconsciemment les enseignants s’arrangent toujours, sous la pression de la société, pour mettre un certain pourcentage de mauvaises notes », affirme-t-il dans son ouvrage de référence. Son concept de constante macabre établit donc qu’il existerait un pourcentage irréductible de mauvaises notes attribuées au cours de leurs évaluations par l’écrasante majorité des professeurs, suivant une courbe de Gauss, déterminant une grosse moyenne de notes situées dans un écart-type entre « pas folichon », « peut mieux faire » et deux autres catégories constituées par les très mauvais résultats d’un côté et les excellentes prestations des forts en thèmes et des premiers de la classe et de l’autre. D’après ses recherches[2. André Antibi. Etudes sur l’enseignement de méthodes de démonstration. Enseignement de la notion de limite : réflexions, propositions. 1988. Thèse poursuivie sous la direction de Pierre Ettinger.] et les sondages qu’il a effectués auprès de la population enseignante, André Antibi affirme que 95 % des professeurs ont conscience que la « constante macabre » existe bel et bien. Pire, ils auraient tendance à n’être pas si inconscients que cela de leur sadisme et, pour passer pour des durs auprès de leurs collègues et de leurs élèves, à faire exprès de leur imposer des questions pièges et des problèmes non-étudiés en cours pour leur coller des mauvaises notes. Cet injuste système, affirme André Antibi, aboutit, une fois de plus, à la discrimination systématique des mauvais élèves, qui, comme Sisyphe roule son rocher, accumulent éternellement les mauvaises notes en dépit de tous leurs efforts. Situation menant à l’anxiété chronique, au désespoir, au décrochage scolaire et pour finir à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

Révolutionner l’évaluation des élèves

Pour lutter contre ce nouvel avatar de l’insupportable processus sélectif encore et toujours défendu par les agents de la méritocratie réactionnaire, le MCLCM – en partenariat avec la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO, pour les intimes…) – propose de substituer à l’antique et funeste système de la notation macabre, un dispositif complètement innovant et beaucoup moins morbide appelé EPCC : « Evaluation par Contrat Confiance ». Fort du soutien institutionnel, le MCLCM et son EPCC partent donc à la conquête des enseignants et au secours des élèves avec un programme du tonnerre pour révolutionner l’évaluation des élèves et rendre les contrôles moins injustes. Jugez plutôt :

« 1) la présentation claire et précise des objectifs que les élèves doivent atteindre, ce qui leur permet de mieux suivre la leçon, pour le professeur d’obtenir une meilleure attention de la classe, mais également,  pour les parents, de mieux accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages, et donc leur scolarité ;

2) une séance de « questions-réponses », avant l’évaluation, accompagnée au besoin, d’une « fiche de révision », afin de cibler les éventuelles difficultés des élèves et donc d’agir en amont sur l’évaluation ;
3) l’évaluation en elle-même qui doit reprendre pour 3/4, les objectifs de la séquence (phase de restitution), et pour 1/4, « aller plus loin » ( phase de transfert ), c’est à dire, soit de réinvestir des connaissances ou des capacités déjà acquises lors de précédentes leçons, soit d’évaluer des connaissances ou des capacités supplémentaires « hors programme » selon le désir de l’enseignant. »
Attendez une minute… Ce « Contrat de Confiance » incroyablement novateur et révolutionnaire, ne serait-ce pas ce qui existe déjà depuis un sacré bout de temps ? Si on résume ces trois points, cela revient à :
1) Indiquer clairement aux élèves sur quelle leçon on est en train de travailler et indiquer tout aussi clairement avant le devoir quelles parties de la leçon il faut réviser.
2) Organiser une petite séance de révision avant le devoir, revenir sur les difficultés rencontrées par les élèves et au besoin résumer à nouveau les notions principales.
3) Faire en sorte que le jour du contrôle, les questions reprennent si possible ce qui a été vu en cours.

En somme, le plus novateur là-dedans c’est l’intitulé de la réforme, « Évaluation par Contrat de Confiance ». Slogan accrocheur qu’un concessionnaire automobile ou un vendeur d’électro-ménager ne renieraient pas. A croire que nos pédagogues suivent désormais des séminaires en commun avec les étudiants des écoles de commerce…

Fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence

Qu’est-ce qui a pu faire croire aux petits génies du « Mouvement Contre la Constante Macabre », et à leur gourou André Antibi, que les enseignants n’avaient jamais pensé avant eux qu’il fallait que les contrôles portent sur les leçons apprises en cours ? Dans quels établissements du secondaire notre vaillant croisé de la lutte contre la notation funèbre a-t-il pu faire ses armes pour en conclure que le fait d’indiquer aux élèves quoi réviser pouvait les aider à avoir de meilleures notes ? Sans doute aucun. Ou alors il y a longtemps.

Comme le rappelle avec justesse un enseignant dans un article vengeur : « Je ne suis pas chercheur mais je suis prêt à parier que M. Antibi n’a pas vu, depuis longtemps, un paquet de copies du second degré. Il saurait que depuis des lustres nous n’avons plus (sauf peut-être dans quelques paradis que j’ignore) de classes dotées d’un tiers de bons et un tiers de moyens. Cela, c’était l’école de grand-papa, celle d’avant l’essor des sciences de l’éducation. »[3. Bernard Turpin. Le système Antibi ou l’école des charlatans.] Non seulement donc, André Antibi et son MCLCM se targuent de fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence mais ils paraissent aussi, comme une bonne partie des théoriciens et décideurs qui veillent à (dé)construire depuis trente ans une « école plus égalitaire », ignorer complètement un simple constat : l’inégalité ne se retrouve plus aujourd’hui dans un système éducatif qui amène 88,5% des candidats au baccalauréat à obtenir leur précieux sésame[4. 82,2 % pour le bac professionnel, un record selon le ministère, 91,4 % pour le bac général et 90,7 % pour le bac technologique.] mais bien à la sortie du système éducatif. 43,8 % des inscrits en première année de fac ne passent pas en première année et près d’un tiers abandonne l’université avant d’avoir achevé leur année. Le taux monte à 56 % pour les détenteurs d’un bac professionnel[5. « La réussite et l’échec en premier cycle ». Etude réalisée par la Direction de la Prospective et de la Performance, mandatée par le ministère de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur. 2013.]. Une constante macabre à laquelle ne semble pas avoir encore réfléchi André Antibi, sans doute encore trop occupé à transformer la pierre en roche et à redonner au mot révolution son sens premier et astronomique : revenir à son point de départ.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site Idiocratie.

Le téléphone, Narcisse et Echo

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Toudoire Surlapierre Téléphonez moi la revanche d'Echo
Film promotionel 1926, Wikipédia
Toudoire Surlapierre Téléphonez moi la revanche d'Echo
Film promotionnel pour le téléphone 1876, Wikipédia

« Téléphonez-moi ! » Dans le cinéma populaire, la littérature de gare et la variété française (en particulier lorsqu’interprétée par Jacques Dutronc), la formule est consacrée comme un appel (du pied) à la séduction. Cette injonction me procure, quant à moi, des frissons d’angoisse. Je fais partie des « allergiques au téléphone », de ceux qui suent en composant un numéro ou en décrochant un combiné, sachant qu’ils ont au préalable épuisé toutes les alternatives.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho est le titre donné par Frédérique Toudoire-Surlapierre, chercheur en langues et littératures européennes, à son dernier essai. Elle y explore, dans un langage qui aurait gagné à se faire moins dense et spécialisé, les secrets rouages de cet appareil, maudit pour certains, béni pour d’autres. « Suffit-il de raccrocher » pour que le téléphone reprenne sa place dans notre poche ou sur notre bureau ? La réponse, assurément, est négative.

L’auteur convoque le mythe de Narcisse, noyé par amour-propre, et de la nymphe Écho qui tenta de lui faire entendre, par sa voix, la raison ; soit d’un côté, l’homme victime d’un enfermement narcissique, et de l’autre, le facteur de rupture, l’irruption de l’Autre, annoncée par la sonnerie du téléphone.

Parce que ce dernier participe du décentrement et de la concentration de l’espace, parce qu’il modifie la nature de l’absence mais ne lui substitue pas la présence, créant ainsi une forme hybride d’existence temporaire propre aux locuteurs, le téléphone est désigné par Aragon comme une révolution plus importante que l’électricité.

Il faut reconnaître que son intégration à l’art (qu’il soit l’expression de la culture de masse, soit le cinéma, ou celle de l’élite, soit la littérature) fut quasi immédiate. Le téléphone constitue à lui seul un événement narratif: l’appel, la perspective d’un appel, l’attente, la déception, la colère, l’inquiétude, sont autant de motifs qui jalonnent volontiers les oeuvres de fiction depuis l’invention de l’appareil par Graham Bell en 1876.

Frédérique Toudoire-Surlapierre lui attribue le nom d’ « objet autobloquant du narcissisme », d’ « objet du tiers ». Il oblige au voisinage psychologique, qui double ou remplace le voisinage géographique et prévient plus efficacement contre l’isolement autocentré des hommes. Pourtant, la légèreté n’est pas l’attribut nécessaire du langage téléphonique. Il peut l’être: au téléphone, on bavarde, on rit, on cancane, on blague. Mais quoique l’on dise, nous sommes, combiné en main, assujettis à la technique, à un appareil qui, chez Kafka notamment, exerce sur les hommes une domination diabolique, distillant une incertitude indépassable.

Dans le mythe de Narcisse, la voix d’Écho était salvatrice. Au contraire, l’écho perçu par les locuteurs d’une conversation téléphonique, c’est-à-dire, dans la voix de l’autre, leur propre « moi » projeté, est angoissant à diverses échelles.

Chez Proust, c’est l’impossibilité de se masquer qui contrarie les personnages, car paradoxalement, il est plus aisé de se composer un visage qu’un ton de voix.

En psychanalyse, Donald Winnicott observe que l’usage excessif du téléphone, donc du « fil » symbolique reliant entre elles des choses destinées à se séparer, révèle une situation d’insécurité généralisée : nous passons ainsi de la communication au déni de séparation.

Mais ce qui frappe subjectivement l’angoissé du téléphone à la lecture de cet essai, c’est sans conteste la validation théorique de ses craintes. Hitchcock fait du téléphone, dans Le crime était presque parfait, une arme meurtrière et non maîtrisable. Barthes souligne que la dramatisation qui entoure la conversation téléphonique est intrinsèquement violente : le sujet est médusé, immobilisé dans l’attente, planté devant l’objet qui métonymise un autre à la fois absent et irremplaçable. Quant à la sonnerie, elle est l’ordre donné à l’individu de rompre sa sphère égotique pour y faire entrer un Autre, anonyme puisqu’on ne sait pas toujours qui est à l’appareil. Henri Verneuil (Peur sur la ville) et Wes Craven (Scream) ont bien saisi cette angoisse de l’autre introduit chez soi (par le conduit auditif) en faisant de l’appelant un criminel et de la sonnerie du téléphone le signal du déclenchement d’un massacre.

L’essayiste termine son exposé en mentionnant les interventions, moins anxiogènes, de Dali et des surréalistes, puis les apports de Baudrillard et Agamben concernant les instruments de propagation idéologique. Produit du libéralisme et du capitalisme anglo-saxon, le téléphone devient outil de surveillance des populations et de restriction des libertés, puisqu’un gouvernement peut facilement surveiller ou couper les lignes. Ainsi, cette technique apparemment mise au service du vivre-ensemble, supposée ajouter une couche de sociabilité au monde moderne tendant vers l’exil intérieur, s’avèrerait être le vecteur de nouvelles règles sociales, de nouvelles exigences culturelles et politiques : de conditionnement des populations par la technique et la production de masse de la technique.

C’est à celui qui raccrochera le premier.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho, Éditions de Minuit/Paradoxes, 224 pages

Téléphonez-moi: La revanche d'Écho (Paradoxe)

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«Bob Dylan a réhabilité la poésie populaire»

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bob dylan aufray
Hugues Aufray à l'exposition Bob Dylan, Paris SIPA:00633336_000019
bob dylan aufray
Hugues Aufray à l'exposition Bob Dylan, Paris SIPA:00633336_000019

Vous avez rencontré Bob Dylan en 1961, pouvez-vous me raconter comment s’est déroulée cette première rencontre? Quelles furent vos premières impressions ?

Invité par Maurice Chevalier durant huit jours à New York afin de chanter pour une association de bienfaisance, je découvre Greenwich Village, le quartier des artistes, où je vais me balader… J’aperçois un jour, dans un petit café, un gars qui chante avec un harmonica autour du coup. C’est un coup de foudre : je ne comprends pas un mot de ce qu’il dit mais après avoir écouté deux ou trois chansons, j’ai eu l’impression de me trouver devant Rimbaud. Rentré à Paris, j’envisage sérieusement de m’installer aux Etats-Unis pour revoir Bob Dylan. En 1962, je reviens à New York avec un contrat au Blue Angel Cabaret. Par l’intermédiaire de Peter, Paul and Mary je découvre Dylan et commence à m’intéresser à ses textes. Obligé de rentrer à Paris pour mon travail, Bob me rend visite en 1963. On ne parle pas la même langue, lui parle mal le français, de même que moi pour l’anglais… Mais malgré cela, on se comprend d’une certaine manière et parlons de la même chose. C’est à ce moment là que nous décidons que je vais traduire ses chansons. Grâce à l’un de mes cousins américains, le poète et écrivain Mason Hoffenberg, je vais pouvoir relever les paroles de Dylan en anglais et commencer à les traduire. Lorsque je fais écouter The Freewheelin’ Bob Dylan en 1964 autour de moi, les gens me disent :

« C’est inaudible, ce type ne sait pas chanter, il ne sait pas jouer de la guitare… C’est un désastre ! » Il ne faut pas s’imaginer que les professionnels du show-business en France ont découvert Bob Dylan dès le départ, il a fallu que je rame. Je suis allé présenter ce disque à Franck Tenot et Daniel Filipacchi, qui étaient les rois de la radio avec « Salut les Copains », ils m’ont dit qu’il ne passerait jamais à l’antenne.

Jeudi 13 octobre, Dylan a reçu le prix Nobel de littérature pour avoir su créer « de nouveaux modes d’expression poétique dans la grande tradition de la chanson américaine » selon les termes de l’Académie suédoise. Des voix, notamment dans le milieu littéraire, se sont élevées pour vivement critiquer ce choix. Que répondez vous à ces critiques ? Pourquoi approuvez-vous la décision de l’Académie des Nobel ?

Tout d’abord, l’Académie a bien précisé la raison pour laquelle ils l’ont choisi en disant qu’il s’était inspiré et appuyé sur les traditions de la musique populaire américaine, ce qui est vrai. Pour ce qui est de la réaction de Irvine Welsh (« Je suis fan de Dylan, mais ce prix nostalgique et mal pensé est sorti de la prostate de hippies séniles et bégayant. » – Twitter ), pour être franc, je croyais au début qu’il disait que la prostate de Dylan était défaillante. Il parlait en réalité de celles des académiciens et il a probablement raison. Marguerite Yourcenar dans son ouvrage Fleuve profond, sombre rivière, s’est intéressée à la poésie des negro spirituals et du blues. Elle a traduit littéralement des chansons américaines en français, et ce en faisant ressortir la valeur poétique : elle a manifesté dès le départ qu’il y avait une richesse littéraire remarquable dans ces différents styles musicaux. Alors si cette dame a consacré un ouvrage entier à la poésie populaire américaine, il ne faut pas s’étonner que cinquante ans plus tard on donne un prix Nobel à celui qui va incarner le troubadour américain modèle. Il y a la grande et la petite musique, de même que la grande et la petite littérature. Paul Valéry, Baudelaire et Mallarmé n’ont probablement jamais été lus par les ouvriers de Renault ! En revanche, quand Brassens met en musique un poème d’Aragon, ces mêmes ouvriers découvrent la poésie. Tout cela veut dire que, d’un côté il y avait la poésie élitiste qui ne voulait que dominer la société bourgeoise, puis Rimbaud est arrivé… Il donne un coup de pied dans la fourmilière avec Une saison en enfer et part sur les routes en créant ce mouvement qui sera repris par tous les hippies américains : une espèce de vagabond, l’homme aux semelles de vent. Jack Elliott et Derroll Adams, qui étaient des chanteurs de rues comme tant de bluesmen afro-américains, étaient en quelque sorte des Dylan avant Dylan. Et Bob s’est notamment inspiré d’eux, de même que de Woody Guthrie et Huddie Leadbelly. Je considère que Dylan reçoit le prix Nobel au nom de tous ces gens-là, ce n’est que justice. Il y a un fil conducteur qui ne s’est jamais interrompu entre ces acteurs de la chanson populaire. En résumé, Bob Dylan est celui qui, comme un paratonnerre, a attiré et rassemblé toutes les forces de l’intellectuel populaire pour devenir ce troubadour universel que l’Académie vient d’honorer.

En 1974 il devient officiellement Robert Dylan et ce avant de se rapprocher du christianisme en 1979, pour finalement revenir vers ses origines juives. Comment expliquer ses questionnements et revirements sur son identité ?

La presse a dit qu’il s’était converti au christianisme, je n’en sais rien. Mais je pense qu’en lisant le Nouveau Testament, il a découvert que le Christ était juif et que c’était un « mec pas mal. » Il a d’ailleurs écrit quelques chansons là-dessus. Quand j’ai demandé à Bob s’il croyait en Dieu, il a levé les yeux au ciel mais n’a pas répondu ! Juif ou chrétien : il est les deux à la fois. C’est avant tout un humaniste. Il est imprégné de culture juive et chrétienne mais il n’est peut-être pas pratiquant. Peut-être que cela va changer. Avec l’âge, il est fréquent que les gens se « radicalisent » et reviennent vers leurs origines culturelles et religieuses.

Comment le définiriez-vous en tant qu’homme ?

Il est le symbole même de l’humanisme. Il a toujours cherché la vérité. Mais cette vérité n’est pas que d’un seul côté : elle est complexe et difficile à trouver. Dylan a chanté, comme moi, contre la guerre du Vietnam mais quand nous avons vu qu’on insultait les vétérans lors de manifestations, alors qu’ils avaient perdu un bras ou une jambe, nous nous sommes éloignés du mouvement mené par les héroïnes Jane Fonda et Joan Baez.

En quoi Dylan continue-t-il à marquer les esprits et les générations, et ce après plus de 50 ans de carrière ?

Certes, Bob Dylan n’a pas inventé le folk, ni le folk rock ou le rock ’n’ roll. Mais Léonard Cohen, véritable poète de la chanson, n’a pas eu la chance d’avoir le charisme physique de Bob. Dylan séduisait par sa voix, son physique, sa façon de jouer de la guitare, de l’harmonica, sa façon de vivre… Beaucoup de gens ont considéré que Sixto Rodriguez, sur lequel un film a été tourné, aurait pu être à la place de Dylan ? Le destin ne l’a pas voulu.

Au delà des textes de Dylan, c’est un destin poétique prodigieux qui lui a permis d’arriver à ce niveau de popularité que l’Académie vient d’honorer : il a réhabilité la poésie populaire.

Napoléon III au Musée d’Orsay: fastes, fatras et falbalas

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Napoléon 3 musée d'Orsay
Napoléon III par Franz Xavier Winter Halter, Wikipédia
Napoléon 3 musée d'Orsay
Napoléon III par Franz Xavier Winter Halter, Wikipédia

« Le mot kitsch désigne l’attitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pour plaire, il faut confirmer ce que tout le monde veut entendre, être au service des idées reçues. Le kitsch, c’est la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de l’émotion… Le kitsch est l’idéal esthétique de tous les hommes politiques, de tous les partis et de tous les mouvements politique. » (Kundera, bien sûr, dans l’Insoutenable légèreté de l’être, Gallimard, 1984).
Le mot kitsch remonte en français aux grandes années du gaullisme et du communisme réunis — deux régimes particulièrement kitsch, mais tous les régimes le sont à des degrés divers. En allemand, l’adjectif est apparu vers 1870, et il est un dérivé probable de kitschen, qui signifie « ramasser la boue des rues ». Ça ne s’invente pas.

J’étais de passage à Paris, la semaine dernière, j’avais deux heures devant moi, je suis allé voir au musée d’Orsay l’exposition sur le « Spectaculaire Second Empire ».

Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli 

 

Brexit: Theresa May dans la tourmente

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brexit article 50 may
Manifestation pro-UE devant le Parlement britannique. Sipa. Numéro de reportage : AP21962558_000015.
brexit article 50 may
Manifestation pro-UE devant le Parlement britannique. Sipa. Numéro de reportage : AP21962558_000015.

2016 aura été une année historique pour les Britanniques avec la décision de sortie de l’Union européenne votée le 23 juin dernier. Un cauchemar pour la plupart des Britanniques, en particulier les Londoniens, Écossais et Irlandais. Quelques jours après l’annonce des résultats, une grande marche pour l’Europe était organisée à Londres. Des milliers de personnes étaient  alors descendues dans la rue pour exprimer leur colère.

Un Brexit compliqué  

Dans la foulée de la victoire du Brexit, une pétition en ligne déposée sur le site du Parlement britannique soulevait beaucoup d’interrogations. Qui était à l’origine du projet ?  D’où venaient les plus de trois millions de signataires ? En fait, un militant en faveur du Brexit avait lancé cette initiative quelques jours avant le scrutin, pensant que son camp n’avait aucune chance de l’emporter au vu des sondages. La pétition exigeait l’instauration d’un nouveau référendum si la participation devait être inférieure à 75 % et qu’aucun des deux camps n’atteignait la barre des 60 %. Une procédure purement déclarative puisqu’un  seul clic et une adresse mail courriel étaient exigés. N’importe qui pouvait donc se déclarer citoyen britannique et signer ce texte. Sur Twitter, beaucoup de célébrités ou citoyens européens avaient ainsi abusivement pétitionné.

Mais les péripéties du Brexit ne s’arrêtent pas là. En septembre, le gouvernement britannique a fait savoir qu’il lancerait la procédure officielle de sortie de l’Union européenne début 2017 en activant l’article 50 du traité européen pour enclencher formellement le divorce avec l’UE.

Patatras. Voilà que jeudi 3 novembre, la Haute Cour de Londres a jugé que le gouvernement britannique devait obtenir l’accord du Parlement pour déclencher la procédure de sortie de l’Union européenne. Certes, la Haute Cour a autorisé le gouvernement à faire appel de sa décision devant la Cour suprême, plus haute juridiction de Grande-Bretagne qui examinera ce recours début décembre. Mais c’est un coup de tonnerre Outre-Manche.

La vengeance du Remain

Déjà, il y a quelques semaines, lors du sommet européen, François Hollande avait été ferme avec Theresa May. Il a prévenu le Premier ministre Britannique qu’elle devait s’attendre à une « négociation dure » si elle s’orientait vers un Brexit «dur», c’est-à-dire une sortie brutale du Royaume-Uni du marché commun européen. Un tel scénario entraînerait la mise en place de barrières douanières pour le commerce des biens et des services entre la Grande-Bretagne et les 27 pays de l’Union européenne. Un véritable cauchemar pour les entreprises car jusqu’à 90% des biens pourraient être taxés.

Jusqu’à présent, la baisse de la livre sterling rend les produits britanniques moins chers donc plus compétitifs et annonce peut-être une future hausse des exportations. Les grandes entreprises britanniques ainsi que les grands magasins comme Selfridges ou Harrods en profitent car ces enseignes réalisent une bonne part profits à l’étranger. C’est Noël avant l’heure ! A la City, les valeurs boursières augmentent sous l’effet de la faiblesse de la livre. Mais en cas de Brexit dur, beaucoup de banques et d’emplois pourraient partir à Paris, Bruxelles ou Francfort, ce qui infligerait un coup très dur à la bourse londonienne.

Chez les politiques, on songe à prolonger la procédure du Brexit, les débats s’étalant pendant de longs mois au Parlement. Rappelons qu’une majorité de députés, 70 %, avaient défendu un maintien au sein de l’Union européenne.  Theresa May a indiqué qu’elle déclencherait la sortie de l’UE avant fin mars 2017, ouvrant ainsi une période de négociations de deux ans ou plus au maximum. D’ici là, ça risque de chauffer au Parlement…

Grandeur et décadence des nouveaux enfants du siècle

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devecchio zemmour michea djihad
Zemmour et Michéa par Hannah Assouline. Abu-Bakr Al-Baghdadi; Sipa. Numéro de reportage : AP21971011_000002.
devecchio zemmour michea djihad
Zemmour et Michéa par Hannah Assouline. Abu-Bakr Al-Baghdadi; Sipa. Numéro de reportage : AP21971011_000002.

« Nous sommes les enfants de personne » assenait il y a quelques années Jacques de Guillebon dans un livre qui se faisait fort de dénoncer le refus d’une génération de transmettre à l’autre l’héritage culturel et spirituel de notre civilisation, préférant se vautrer dans le relativisme et l’adulation de la transgression. Douze ans ont passé. Et de ce reproche, il n’y malheureusement rien à redire. Mais il y a à ajouter. Car la France a vu ressurgir les faits sociaux quand ce n’était pas la barbarie ; et c’est précisément à partir de ce postulat que le brillant journaliste et désormais essayiste Alexandre Devecchio a enquêté avec une rigueur qu’il convient de saluer.

Génération radicale

Lorsqu’on n’a plus de repères, et a fortiori de pères, certaines figures putatives viennent naturellement combler ce vide dont nous avons horreur. Car plutôt que de se désoler d’une filiation disparue, pourquoi ne pas s’en inventer une à travers certains hérauts qui, depuis quelques années, de manière différente et plus ou moins controversée, n’ont jamais accepté l’empire du bien auquel a succédé l’empire du rien ? C’est ainsi que toute une génération, sur le même constat d’une civilisation dévastée, se retrouve désormais au carrefour tragique d’une certaine radicalité d’où partent en étoile des destins.

Il y a la génération Dieudonné. L’humoriste fut nourri au lait de l’antiracisme en même temps qu’on le sommait – comme à tant d’autres – d’exacerber son identité. Quelques années plus tard, le voilà désormais à souhaiter le déclin de la France tout en célébrant l’antisémitisme et en mettant à l’honneur une jeunesse de banlieue, pour la plupart désœuvrée, essentiellement issue de l’immigration maghrébine. Cette jeunesse souvent ignorante, en mal d’espérance n’est ni Charlie ni Paris, ni Cabu ni Hamel ; en réalité elle ne se veut rien qui pourrait la confondre avec ce qui, paradoxalement ou non, fait la France. Ce n’est pas le social, ni une quelconque politique de la ville qui motive son combat. En quête d’un grand récit, d’une épopée, d’une mystique, d’un combat métapolitique, elle se voue à l’islamisme et à ses formes étatiques car « pour ces enfants du siècle, le djihadisme constitue la réponse rivale maximale au vide métaphysique de l’Europe, une manière de dire non à la fin de l’histoire. »

Zemmour et Michéa

La génération Zemmour est assurément de l’autre bord. L’auteur du « Suicide français » a su cristalliser les angoisses de ceux qu’Aymeric Patricot a osé appeler « les petits blancs » ; de ceux que Bernard Henri Lévy jugeaient odieux parce qu’ils étaient « terroirs, binious, franchouillards ou cocardiers ». De condition modeste, frappée du mal de l’identité malheureuse, ayant le sentiment d’avoir été dépossédée par l’Europe, l’immigration, le marché et la mondialisation, cette jeunesse reconnaît à Eric Zemmour de savoir mettre des mots sur les maux, sans faux-semblant, avec intelligence et une certaine aura. Elle ne supporte plus les accusations lancinantes d’une élite déconnectée qui se targue détester les siens et s’aime d’aimer les autres. Et semble appeler de ses vœux une révolution conservatrice tout en vibrant au discours d’une Marion Maréchal-Le Pen à la Sainte-Baume : « Nous sommes la contre-génération 68. Nous voulons des principes, des valeurs, nous voulons des maîtres à suivre, nous voulons aussi un Dieu ».

La génération Michéa est sans aucun doute la plus complexe. Elle doit au philosophe d’avoir théorisé à travers de nombreux ouvrages l’alliance objective du libéralisme et du libertarisme et d’avoir exposé les conséquences d’un Etat libéral philosophiquement vide, qui laisse le marché remplir les pages laissées en blanc, tout en instillant sa morale aux hommes. Pour la plupart issus des rangs de la Manif pour Tous, hier enfants de bourgeois, ces jeunes sont devenus l’armée de réserve d’un combat culturel qui ne dit pas encore son nom. Ils ne veulent plus jouir sans entraves ; ils ne veulent plus de ce marketing agressif, de ce déracinement identitaire, de ce décérébrage médiatique, de ce relativisme moral, de cette misère spirituelle, de ce fantasme de l’homme autoconstruit. Face à ce système déshumanisant, l’écologie intégrale qu’ils proposent offre une alternative radicale: moins mais mieux! Indissolublement humaine et environnementale, éthique et politique, elle considère la personne non pas comme un consommateur ou une machine, mais comme un être relationnel qui ne saurait trouver son épanouissement hors-sol, c’est-à-dire sans vivre harmonieusement avec son milieu, social et naturel. Dans la conception de leur principe, l’écologie intégrale ne sacralise pas l’humain au détriment de la nature, ni la nature au détriment de l’humain, mais pense leur interaction féconde.

Entre ces trois jeunesses rebelles, la conjonction est improbable, mais l’affrontement est-il impossible, interroge l’auteur ? « Le fait est que, aujourd’hui, ces trois jeunesses se regardent en chien de faïence. Si elles venaient à s’affronter, ce serait parce que, plus largement serait advenu la guerre de tous contre tous ». Depuis plusieurs années le tocsin sonne. Pour répondre à ce défi, le journaliste veut voir quelques prémisses : le retour d’un grand récit national, la fin du multiculturalisme en même temps que de l’uniformisation planétaire, l’assimilation, la réconciliation de la nation et de la République. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » disait le poète Hölderlin. Alexandre Devecchio n’affirme pas autre chose lorsqu’il déclare: « Si le pire n’est pas certain, c’est aux enfants du siècle, et sans doute grâce à leur esprit insurrectionnel que viendra sublimer quelque miraculeuse inspiration, que nous devrons de l’avoir conjuré ». Dieu, s’il existe dans ce nouveau siècle, veuille qu’il ait raison.

Suis-je un salaud si j’hésite à accueillir tous les migrants?

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Manifestation de 3 000 migrants à Paris, novembre 2016. SIPA. 00779425_000022
Manifestation de 3 000 migrants à Paris, novembre 2016. SIPA. 00779425_000022

Monsieur le rédacteur en chef adjoint chargé des éditions numériques de France 3 Midi-Pyrénées, cher Fabrice Valery,

On ne se connaît pas, mais je vais tout de même me permettre de te tutoyer, confraternité oblige. Tu es sorti du bois la semaine dernière pour écrire un article fustigeant les commentaires « haineux » et « nauséeux », « cette mare d’immondices » déversée sur la page Facebook de France 3, après un reportage sur l’arrivée de migrants à Toulouse.

Après avoir lu attentivement tes quelques lignes, écrites par un type bien, un journaliste qui a le cœur sur la main, l’éthique de conviction en bandoulière et une haute opinion de sa fonction (nous y reviendrons), je me suis posé cette terrible question, seul devant ma glace au chocolat : suis-je un – immonde – salaud ?

C’est vrai Fabrice, je dois te faire une confession qui va sans doute te décevoir : comme une majorité de mes compatriotes, de tes lecteurs et téléspectateurs je… comment te dire… heu… bah voilà, je ne suis pas hyper emballé à l’idée d’accueillir massivement les migrants issus du monde arabo-musulman. Le salaud que je suis a la faiblesse de penser que, dans le contexte actuel que traverse notre pays, ce n’est peut-être pas l’idée du siècle. Généreuse, certes. Mais bonne ? Là, j’ai comme un doute…

Combien de fans de la charia?

Je n’ai hélas pas ta grandeur d’âme. Accueillir à bras ouverts et sans sourciller tous les migrants issus du monde arabo-musulman qui se pointent chez nous, alors qu’une partie de ce même monde nous a déclaré la guerre et qu’une autre partie non négligeable ne partage pas nos valeurs ou manifeste de réels problèmes d’intégration sur notre territoire… j’ai beau être matinal, j’ai un peu de mal. Une petite devinette de salaud : si 50% des jeunes musulmans de France sont favorables à la charia, quel pourcentage parmi les nouveaux arrivants ? Lesquels ne sont pas bien vieux non plus apparemment…

Je n’ai pas un cœur aussi grand que le tien, mais on se retrouvera au moins sur un point Fabrice. Je trouve normal que mon pays offre l’hospitalité, ne serait-ce que provisoirement, aux femmes, aux enfants, aux familles qui fuient les combats en Syrie ou ailleurs. Le hic, comme le montrent les images et les différents rapports, de l’ONU notamment, c’est que la grande majorité des migrants aujourd’hui sont constitués de jeunes hommes isolés.

Tu le sais, un salaud, ça a particulièrement mauvais esprit. Du coup, presque à mon corps défendant, je me dis qu’il y a quelque chose qui cloche. Soit ces jeunes hommes seuls ne viennent pas des zones de combat, auquel cas il s’agit d’immigrés en situation irrégulière (à moins, Fabrice, que tu ne sois aussi favorable à l’idée d’accueillir toute la misère du monde, mais c’est là un autre débat). Soit ces jeunes hommes proviennent de zones en guerre et ont abandonné femmes, enfants, frères ou parents à leur triste sort…

En parfait salaud, je me dis aussi qu’un gars dont la motivation première est de fuir la guerre n’a pas forcément besoin de parcourir 10 000 km ou la moitié du globe pour s’extirper des zones de combat. Pourquoi partir si loin ? Je sais, là c’est moi qui vais trop loin Fabrice et, dans ton esprit, j’ai sans doute déjà plongé dans ta fameuse « mare d’immondices ». A ma décharge et à la décharge de la majorité de ces salauds de Français qui sont aussi tes lecteurs, c’est vrai que ces dernières années, tous ces voiles, ces attentats, ce salafisme, ces burkinis, ce communautarisme, ces prisons surpeuplées, ces minutes de silence non respectées et ces zones de non-droit ont entamé une bonne partie de notre bienveillance et de nos illusions. Tout le monde n’est pas Gandhi, Jésus, Bouddha, journaliste du service public…

Les riverains de Stalingrad? Des salauds!

Qu’est ce que j’aimerais garder ta fraîcheur et ton innocence quasi enfantine cher confrère ! Je suis certain que si un campement de Roms ou de migrants s’installait sous tes fenêtres, tu sauterais instinctivement de joie et organiserais illico une petite fête de bienvenue. Peut-être même en hébergerais-tu certains car, avec ta grandeur d’âme, tu sais mettre en accord tes convictions avec tes actes. Quant aux riverains de Calais, de la station Stalingrad ou d’ailleurs qui se plaignent des nuisances et prétendent vivre un enfer, ce sont tous des salauds égoïstes qui ont basculé du côté obscur. Ils te donnent sans doute la nausée, eux aussi.

Juste entre nous : avec trois millions de chômeurs et un pays qui se fragmente plus qu’il ne se métisse, on peut légitimement se demander si le fait d’accueillir plus vite qu’on n’intègre est forcément très judicieux. Non ? Ah, pardon Fabrice… Ce qui est bien avec toi, c’est que tu sais « contextualiser » et tu nous dis ce qu’il faut penser. C’est la mission d’un journaliste du service public selon toi. J’ai, naïvement, toujours pensé que la vocation première d’un journaliste était de décrire le Réel plutôt que de dire le Bien. Mais du coup le Bien selon quels critères ? Les tiens ? Ah, Fabrice, le bon vieux temps de la Pravda !

L’essentiel de ton papier patauge allègrement dans le politiquement correct, tu sais celui qui soumet le Réel à l’Idéal et confond le Bien avec le Vrai. Tu vois de la haine dans chaque bout de phrase et jette les noms de certains internautes en pâture qui se demandent en commentaires où sont les femmes et les enfants, s’inquiètent de la vision de la femme de certains migrants et évoquent même, abomination suprême, les viols. Heureusement, tu es là. Pour rétablir LA vérité. « Nous ne pouvons laisser dire des choses fausses et laisser publier des propos insupportables sur notre page Facebook. »

La nausée un peu facile

Bon, c’est vrai qu’en bon rédac-chef adjoint du contenu numérique, tu nous as quand même un peu survendu le truc ! Je m’attendais, à te lire, à un florilège de propos racistes, abjects, vulgaires, véritablement haineux et à un tissu de « choses fausses »… alors que les gens que tu cites ne font qu’évoquer la photo ou les images du reportage que tu publies dans ton papier. Moi même, j’ai beau chercher, je n’en vois pas beaucoup de femmes et d’enfants. Je n’en vois même aucun d’ailleurs.

Quand aux viols, cette « peur » que tu qualifies d’ « irrationnelle », cette salope d’internaute songeait, peut-être, à ceux de Cologne ou à celui commis à Calais, une semaine avant ton papier, par des migrants d’origine afghane. A ta décharge, tu ne pouvais pas le savoir. c’est France 3 Pas-de-Calais qui était concerné, pas France 3 Midi-Pyrénées.

Visiblement, tu as la « nausée » un peu facile. Je te conseille donc amicalement de prendre un comprimé de Motilium. Ce qui est sympa avec les chics types comme toi, c’est qu’il ne voient jamais le mal… en tout cas quand il s’agit de l’Autre. Si le raciste croit qu’un noir ou un arabe est forcément coupable même s’il est innocent, l’antiraciste tend à penser qu’un noir ou un arabe est forcément innocent même s’il est coupable. Et se retient de pointer du doigt le blanc, anciennement colonisateur et toujours un peu raciste sur les bords. J’ai la faiblesse de croire qu’il existe un espace assez large entre ces deux extrémités.

Tu écris : « Vous qui voyez dans ces images des violeurs ou des agresseurs, dites-vous qu’y figurent peut-être le médecin qui sauvera demain votre enfant ou le maçon qui construira votre maison. » Tu as tout à fait raison. Mais tu pourrais inverser la phrase, ce serait tout aussi vrai ! Ta vision idyllique de la nature humaine (sauf concernant tes lecteurs et téléspectateurs apparemment) se heurte à une constante dans toutes les sociétés depuis la nuit des temps : un gars qui ne s’intègre pas et vit en marge sort rarement le meilleur de lui-même, quelle que soit la couleur de sa peau.

Liberté d’expression version France TV

Tu envisages même de restreindre la liberté d’expression. Il y a la règle, mais il y aussi l’esprit, précises-tu subtilement. La liberté d’expression version FranceTVinfo, que l’on retrouve aussi d’ailleurs à France Inter ou I Télé, c’est-à-dire la liberté d’exprimer pleinement… les mêmes idées que celles de la rédaction. Mais il y a quand même des limites. Après la Pravda, l’Ami du Peuple de Marat…

A la fin de ton papier, tu balances un encadré de l’une de tes journalistes à France 3 Midi-Pyrénées intitulé… « La nausée ». Décidément ! Une épidémie semble avoir frappé la rédaction du service public dans le sud-ouest. La Nausée, c’est le titre d’un livre de Jean-Paul Sartre, dans lequel il écrit de longues lignes sur le… salaud. « De droite pour moi, ça veut dire salaud », nous explique le philosophe du café de Flore. La vision du monde d’une bonne partie des journalistes de France TV.

Ta confrère, Marie Martin, exprime son malaise avec emphase. « J’ai honte que l’accueil de 4500 personnes pose problème en France…» Moi qui pensais que plus de 10 000 personnes venaient d’être évacuées ces derniers jours, rien que dans la jungle de Calais… Marie qui n’hésite pas à comparer la situation actuelle avec celle des réfugiés du régime franquiste ou, mieux encore, celle des enfants juifs sous l’Occupation. Il n’y a que les salauds qui sourient devant de telles analogies… Faut dire qu’on a la nausée et le point Godwin faciles chez les scribes du service public.

« Elle danse Marie, elle danse. Elle adore quand ça balance… », chantait François Valéry. Mais pour conclure, je préfère citer Paul Valéry : « Si le moi est haïssable, aimer son prochain comme soi-même devient une atroce ironie. »

Zemmour, policiers, professeurs: le journal d’Alain Finkielkraut

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Zemmour dans Causeur (9 octobre)

Lorsque j’ai découvert la première page de Causeur, avec une photographie flatteuse d’Éric Zemmour ornée de ce titre tendrement humoristique : « Zemmour le Gaulois », j’ai eu un pincement au cœur. Par amitié pour Élisabeth Lévy, je suis un collaborateur régulier de Causeur. Tous les mois paraissent, réécrites, retravaillées, quelques-unes de mes interventions hebdomadaires sur RCJ. Aussi mon nom est-il maintenant associé à ce magazine.

Même si je m’agace parfois de voir Causeur prendre le contre-pied systématique de ce que nous appelons lui et moi le « politiquement correct » car, comme me l’a dit Paul Thibaud : « La contre-connerie peut être une autre forme de connerie. », j’assume ce lien. Je trouve que Causeur fait un travail courageux et même salutaire, j’y lis des articles et des entretiens passionnants, et je suis plus que jamais déterminé, en ces temps de terrorisme intellectuel, à ne pas montrer patte blanche. Mais je constate aussi que les obsédés du « pas d’amalgame » adorent amalgamer leurs adversaires. Ainsi mon nom est-il accolé désormais à celui d’Éric Zemmour. Dans les cercles toujours plus étendus de la vigilance, Finkielkraut-Zemmour, ça se dit désormais en un seul mot. Nous sommes une hydre à deux têtes. Et c’est injuste pour l’une comme pour l’autre.[access capability= »lire_inedits »] J’aime que Zemmour n’ait pas froid aux yeux. Je tire souvent profit de ses analyses. Mais nous divergeons sur quelques points essentiels et je n’ai pas plus envie d’assumer toutes ses positions que lui les miennes. Or, avec ce titre et avec cette couverture promotionnels, me voici embarqué.

Lisant ensuite l’entretien, j’ai constaté qu’il démentait au moins partiellement la couverture. Causeur ne sert pas la soupe à l’auteur du Suicide français et d’Un quinquennat pour rien. Daoud Boughezala, Élisabeth Lévy et Gil Mihaely le critiquent parfois durement, lui font des objections fortes et – grief principal qui court tout au long de l’interview – lui reprochent de figer les choses en essentialisant l’islam.

Et puis il y a cet incroyable échange :

« Votre calife qui vous inquiète tant se trouve à des milliers de kilomètres, et ici, il ne parvient guère qu’à endoctriner quelques esprits faibles. 

— Quelle condescendance ! Moi, je prends l’islam au sérieux, je ne le méprise pas, je ne pense pas que les djihadistes sont des abrutis ou des fous. Au sommet, il y a des théologiens qui appliquent exactement leur idéologie coranique et légitiment tous leurs actes par des sourates ou des actes du prophète. Et je respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient, ce dont nous ne sommes plus capables. »

Pour cette dernière phrase, des associations antiracistes ont décidé de porter plainte, et le parquet a ouvert une enquête. Ainsi le même Zemmour que l’on cloue au pilori pour islamophobie est accusé de faire l’apologie de l’islamisme radical. Cette démarche est grotesque et inquiétante. On ne peut attendre que le pire d’une justice conduite en état d’ivresse. Sortons donc de la salle d’audience où Zemmour n’a rien à faire et revenons avec lui sur le forum. S’il s’était contenté d’affirmer que l’indignation et son cortège d’adjectifs sonores : « abject », « immonde », « odieux », « répugnant », « intolérable » ne suffisent pas, qu’il faut, pour connaître l’ennemi, le prendre au sérieux, je dirais qu’il a raison, j’applaudirais même. Mais, poussé par son aversion pour le prêchi-prêcha, Zemmour va beaucoup plus loin : il respecte des gens prêts à mourir pour ce en quoi ils croient. Dommage que ce critique du moralisme n’ait pas lu L’Antéchrist de Nietzsche : « Les martyrs ont nui à la vérité. Comment ! Une cause peut gagner en valeur si quelqu’un lui sacrifie sa vie ! Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des cœurs. Qu’on ne se laisse point égarer : les grands esprits sont des sceptiques. L’indépendance, la liberté vis-à-vis de toute espèce de conviction, le fait de savoir regarder librement, font partie de la force. » J’ajoute que les djihadistes ne sont pas des martyrs comme les autres. Ils transforment leur corps en arme de destruction : leur mort sert à tuer ceux qui ne veulent pas mourir.

On peut certes s’inquiéter, en période de grand péril, du prosaïsme et de la pusillanimité de nos sociétés libérales fondées sur le droit fondamental et inaliénable à la vie. Mais est-ce une raison pour admirer, sans discrimination, l’aptitude au sacrifice de soi ? Écoutons cette fois Levinas : « L’exaltation du sacrifice pour le sacrifice, de la foi pour la foi, de l’énergie pour l’énergie, de la fidélité pour la fidélité, de l’ardeur pour la chaleur qu’elle procure : voilà l’origine permanente de l’hitlérisme. » Il y a des causes et il y a des cas qui méritent que l’on mette sa vie en jeu. Mais ce que nous interdit le xxe siècle, c’est de valoriser cette mise en jeu en elle-même et pour elle-même. Zemmour cependant reste impavide : aux journalistes de Causeur qui lui demandent s’il respecte des gens qui roulent en camion sur des enfants, qui tuent des journalistes parce qu’ils ont représenté son prophète, il répond sans sourciller : « Pardon de vous chagriner, mais l’histoire, c’est ainsi : des innocents meurent parce qu’ils sont dans le mauvais camp ou au mauvais endroit au mauvais moment, et oui, quand des gens agissent parce qu’ils pensent que leurs morts le leur demandent, il y a quelque chose de respectable et en même temps de criminel et de mauvais, c’est ainsi, les humains sont complexes. » Voilà, je crois, la clé de la pensée zemmourienne. À la différence des enfants de chœur qui peuplent les salles de rédaction, il sait que l’histoire est sanglante. Alors que jadis, comme le rappelle Foucault, les philosophes vous aidaient à supporter votre propre mort, il est philosophe en ceci qu’il rend virilement raison de la mort des autres. Et croyant résister à la sensiblerie, il ne bascule pas seulement dans l’insensibilité, il dit des choses vraiment déraisonnables.

Mais au moins sait-il que nous sommes en guerre. Dans la même semaine où Zemmour parlait avec Causeur, Michel Serres, invité du festival Le Monde, faisait cette étonnante déclaration : « Quelle est la dernière des causes qui fait des morts dans le monde ? La dernière des causes du tableau, c’est “guerres, violences, terrorisme”. La dernière. C’est-à-dire qu’en 2015, 17 Américains sont morts pour cause de terrorisme dans le monde, 400 000 pour cause de tabac, un million sont morts pour cause d’accidents de voiture, 50 000 sont morts à cause d’homicides liés au port d’armes. Par conséquent, la chance qu’un Américain, en 2015, soit mort par cause de terrorisme était des millions de fois inférieure à celle d’un fumeur, c’est-à-dire que les fabricants de cigarettes sont un million de fois plus dangereux que Daech. Imprimez ce tableau, mettez-le devant votre lit. Il y a un autre tableau qui montre que le nombre d’attentats et le nombre de victimes depuis dix ans ne cesse de baisser, et on a l’impression inverse. » Le public a réagi par une standing ovation à ce déluge de chiffres. Ainsi Zemmour est vilipendé et Serres est acclamé. Qu’y a-t-il de pire cependant ? Respecter l’ennemi ou le frapper d’insignifiance ? J’ai du mal à choisir.

La fronde des policiers et le désarroi des professeurs (23 octobre)

L’hyper-violence s’incruste en France. Dans les quartiers et les cités qu’on s’obstine à appeler « sensibles », il y a de plus en plus d’attaques contre les policiers, mais aussi contre les professeurs. Et pour prendre la mesure de ce qui nous arrive, il faut envisager conjointement les deux phénomènes. Le désarroi silencieux des professeurs ne doit pas être occulté par la colère bruyante des policiers (dont on peut regretter, par ailleurs, qu’ils soient désormais habillés, quand ils ne sont pas en tenue, comme les voyous qui les harcèlent). En l’espace de quelques jours, la proviseure du lycée de Tremblay, en Seine-Saint-Denis, a été frappée devant la grille de son établissement. Elle était sortie pour raisonner des « jeunes » qui se livraient à des actes de dégradation et de violence. À Argenteuil, un enseignant qui ramenait sa classe de CE2 d’un cours de sport a été roué de coups par deux jeunes hommes qui, le voyant réprimander une élève, sont sortis de leur voiture et l’ont traité de raciste avant de le jeter à terre. Un élève de terminale du lycée de Colomiers en Haute-Garonne s’est jeté sur sa professeure d’éducation physique coupable d’avoir voulu l’empêcher de sortir du lycée par un passage interdit aux élèves. À Saint-Denis, un élève de seconde professionnelle, arrivé en retard, s’en est pris à la proviseure et à son adjointe parce que celles-ci le rappelaient à l’ordre. À Calais, un élève de terminale d’un lycée professionnel a cassé la mâchoire et plusieurs dents de son professeur lors d’une altercation survenue pendant le cours d’électricité. À Bordeaux, toujours dans un lycée professionnel, un élève a cassé la figure de son enseignant, parce que celui-ci avait refusé d’approfondir un débat sur le régime politique de son pays d’origine, le Maroc, et que, confronté à son énervement, il l’avait menacé d’avertir ses parents. Cette accumulation aurait dû provoquer un véritable branle-bas de combat. Les candidats à la primaire de la droite auraient dû s’exprimer d’une seule voix, le chef de l’État aurait dû faire une allocution télévisée, la presse aurait dû se poser la question : « Qu’est-ce qui se passe ? » et tâcher sérieusement d’y répondre. Rien de tout cela n’a eu lieu. La sociologie, cette grande imperturbable, a continué de renverser les rôles de l’agresseur et de l’agressé. Ainsi apprenait-on dans Le Monde que c’était « l’échec du système scolaire à s’adapter à son nouveau public qui était source de violence ». Et la campagne électorale a continué comme si de rien n’était. Ni la classe politique ni la classe médiatique ne sont à la hauteur de l’événement, c’est-à-dire de la guerre déclarée à la République française et dont le djihad n’est que la modalité la plus spectaculaire. Les policiers et les professeurs sont visés en tant que représentants d’un État honni, et ce ne sont pas des délinquants qui les attaquent, ce sont des ennemis. Entre ces ennemis, d’ailleurs, l’émulation règne : les attentats terroristes ont levé les dernières inhibitions des émeutiers et fait monter d’un cran la violence. Quand Jean-Pierre Chevènement a qualifié de sauvageons les voyous des cités, il a été accusé par toute la presse de gauche de déshumaniser les nouveaux pauvres. Aujourd’hui, quand Bernard Cazeneuve récidive en parlant des agresseurs de Viry-Châtillon, les policiers se sentent légitimement offensés par l’utilisation d’un mot si doux, si clément, si mal assorti aux barbares qui mettent leurs vies en danger.

Je ne connais pas de précédent à cette guerre contre l’État républicain. Ce que je sais seulement, c’est que l’État doit vouloir se défendre et que la nation doit être derrière son État. Or nous sommes loin du compte. Il règne en France un étrange climat d’insidieuse accoutumance à l’inacceptable. Révélatrice à cet égard est la lettre ouverte de Régis Debray à François Hollande. Dans le livre dont tout le monde parle, Un président ne devrait pas dire ça…, le chef de l’État a cru devoir affirmer que les élites intellectuelles n’étaient pas très passionnées par l’idée de la France : « Ou alors c’est une espèce de culture nostalgique à la Régis Debray, sur le thème : “la France a disparu”. » Debray répond à François Hollande qu’il fait deux fois erreur. Sa nostalgie n’est pas regret mais projet. Elle ne porte pas le deuil, elle nourrit l’espérance. Et il s’appuie sur Péguy : « Une révolution est un reculement de tradition : l’appel d’une tradition moins parfaite à une tradition plus parfaite. » Lui prêter, en outre, l’idée que la France disparaît quand elle se métamorphose est une sottise et même une calomnie.

Ce mot de métamorphose est tout à fait extraordinaire. Il montre que nous avons changé d’époque. Les projets ne sont plus à l’ordre du jour, le progrès a vécu. Mais la haine du passéisme demeure. Pas question d’apparaître comme rétrograde : en l’absence d’une destination claire et d’une finalité heureuse, on se rabat sur les flux, sur le mouvement, sur le changement en tant que tel. Tout fluctue, tout évolue, rien ne meurt : le monde est en état de transformation perpétuelle. Avec le concept de métamorphose, le progressisme s’éclipse et le nihilisme installe son règne. Mais j’exagère peut-être. Nous ne sommes pas entrés complètement dans l’ère du « tout est égal ». Une valeur au moins reste vivante. Pourquoi le très lucide Régis Debray lui-même refuse-t-il d’envisager que la comparaison entre hier et aujourd’hui puisse tourner en faveur d’hier ? Parce que pèserait alors sur lui le soupçon de racisme. En disant « c’était mieux avant », il donnerait le sentiment de pleurer « ce peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » qu’était encore la France au temps du général de Gaulle. Sous peine d’indignité, l’antiracisme proscrit ce regret et nous ordonne d’aimer, quel qu’en soit le prix, la métamorphose.[/access]

Le Suicide français

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Un quinquennat pour rien

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Sarkozy y croit-il encore?

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Jean-François Copé, Jean-Frédéric Poisson Nicolas Sarkozy lors du second débat télévisé de la primaire de la droite et du centre © AFP Eric FEFERBERG
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Jean-François Copé, Jean-Frédéric Poisson Nicolas Sarkozy lors du second débat télévisé de la primaire de la droite et du centre © AFP Eric FEFERBERG

Ne gâchons pas le suspense, ce qui frappait dans ce débat, c’était l’attitude de Nicolas Sarkozy. Autant le dire, en plus de vingt-cinq ans, je n’ai jamais vu l’ex-président patauger autant dans un débat télévisé. Au moment où l’ex-champion du petit écran, ânonnait sa conclusion sans y croire, j’ai repensé à ma grand-mère concluant le récit de la « Berezina » : « Pour la première fois, l’Aigle baissait la tête ».

Il faut dire que les petits candidats s’en sont donné à cœur joie. Copé, tantôt sniper, tantôt comique-troupier. NKM offensive à la limite de l’agressivité, évoquant même le service militaire tranquillou de l’ex-président. Le Maire, métamorphosé par rapport au premier débat – Etait-ce l’effet de la cravate ? Ces trois-là ont concentré leurs coups sur un Nicolas Sarkozy quasi-amorphe. Alain Juppé laissait passer les balles et pouvait apprécier la situation.

Et François Fillon pouvait poursuivre sur sa lancée, s’affirmant de plus en plus comme une éventuelle surprise le 20 novembre prochain. Nicolas Sarkozy avait un objectif, faire de François Bayrou le huitième invité du débat. Les autres, à part peut-être Jean-Frédéric Poisson, l’ont envoyé sur les roses.

Lisez la suite de l’article sur le blog de David Desgouilles.

Causeur salue Pierre Étaix

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pierre etaix cineaste hommage
Pierre Etaix, RODOLPHE ESCHER/JDD/SIPA Numéro de reportage : 00599685_000003
pierre etaix cineaste hommage
Pierre Etaix, RODOLPHE ESCHER/JDD/SIPA Numéro de reportage : 00599685_000003

Pierre Étaix aura donc accordé son dernier entretien à Causeur, paru dans notre numéro double de juillet-août (Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie). À cette occasion, j’ai passé un après-midi mémorable dans la compagnie d’un homme, que j’admirais depuis l’enfance, lorsque m’était apparu sur l’écran d’un cinéma son visage très pâle, parfaitement découpé, d’une beauté étrange, entre Belle-Époque et futurisme.
Nous devions nous retrouver en automne, pour parler de ses projets. Le 14 octobre, il succombait à une embolie pulmonaire. Il allait avoir 88 ans. En Amérique, l’annonce de son décès a provoqué une vive émotion dans le milieu du cinéma : le « French slapstick director and actor » y était très estimé. Il est vrai que Pierre Étaix, à une époque où leurs noms et leurs films s’estompaient quelque peu dans la mémoire des américains, vantait le génie de Buster Keaton, de Charlie Chaplin, de Laurel et Hardy, de Harold Lloyd. Dans le même temps, il rappelait au souvenir des français leur talentueux compatriote, Max Linder.
Il était fêté, attendu aux quatre coins du monde. Malgré cela, aux louanges qu’on lui adressait, il opposait un scepticisme amusé : il jugeait avec une sévérité excessive chacun de ses films, et c’est avec la plus grande réserve qu’il consentait à trouver réussies une ou deux scènes… Sa modestie n’était pas feinte ; il portait en lui une sorte d’idéal artistique, qui l’entraînait à concevoir une inaccessible perfection. Illustrateur remarquable, dessinateur, peintre, musicien, scénariste, metteur en scène, comédien, dramaturge, écrivain, il plaçait au-dessus de tout l’art du clown.
Pierre Étaix, artisan raffiné, inventa un monde presque silencieux, paisible en apparence, mais rapidement menacé par des individus grotesques, agressifs, et par des objets d’apparence banale, qui refusent d’assumer la tâche à laquelle ils sont destinés.
Causeur salue Pierre Étaix, horloger ironique, enchanteur contrariant, artiste accompli.

La « constante macabre »: dernière lubie du pédagogisme

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ecole najat vallaud pedagogisme macabre
Najat Vallaud-Belkacem visite une école. Sipa. Numéro de reportage : 00775666_000031.
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Najat Vallaud-Belkacem visite une école. Sipa. Numéro de reportage : 00775666_000031.

La fête d’Halloween est passée avec son cortège de spectres, d’apparitions fantomatiques et de monstres. Les devantures des commerces se sont parées dès le début du mois d’octobre de toiles d’araignées et de citrouilles en plastique. Mais cette année, solidaire, même l’Education Nationale s’est mise à l’heure américaine et s’est jointe à la fête en sortant de ces placards un nouveau monstre : la Constante macabre. Les enseignants de collège et de lycée ont ainsi reçu, courant septembre, un mail émanant du… « Mouvement Contre la Constante Macabre » (MCLCM), qui les invitaient, avec le soutien ministériel et académique, à participer à des formations plus approfondies pour comprendre les enjeux et les avantages de cette nouvelle croisade pédagogique innovante.

Les cancres, c’est la faute à la société…

La Constante Macabre, cela sonne bien. On imagine un titre de polar dans lequel un prof devenu fou aurait décidé d’assassiner méthodiquement ses élèves qui n’ont pas obtenu la moyenne : Destination finale pour les cancres et les habitués du radiateur. L’auteur de ce nouveau thriller pédago est un universitaire, André Antibi[1. Actuellement directeur de l’Institut de Recherche sur l’Enseignement des mathématiques (IREM) à Toulouse.], « chercheur en didactique », d’après sa page Wikipédia. « Par constante macabre, j’entends qu’inconsciemment les enseignants s’arrangent toujours, sous la pression de la société, pour mettre un certain pourcentage de mauvaises notes », affirme-t-il dans son ouvrage de référence. Son concept de constante macabre établit donc qu’il existerait un pourcentage irréductible de mauvaises notes attribuées au cours de leurs évaluations par l’écrasante majorité des professeurs, suivant une courbe de Gauss, déterminant une grosse moyenne de notes situées dans un écart-type entre « pas folichon », « peut mieux faire » et deux autres catégories constituées par les très mauvais résultats d’un côté et les excellentes prestations des forts en thèmes et des premiers de la classe et de l’autre. D’après ses recherches[2. André Antibi. Etudes sur l’enseignement de méthodes de démonstration. Enseignement de la notion de limite : réflexions, propositions. 1988. Thèse poursuivie sous la direction de Pierre Ettinger.] et les sondages qu’il a effectués auprès de la population enseignante, André Antibi affirme que 95 % des professeurs ont conscience que la « constante macabre » existe bel et bien. Pire, ils auraient tendance à n’être pas si inconscients que cela de leur sadisme et, pour passer pour des durs auprès de leurs collègues et de leurs élèves, à faire exprès de leur imposer des questions pièges et des problèmes non-étudiés en cours pour leur coller des mauvaises notes. Cet injuste système, affirme André Antibi, aboutit, une fois de plus, à la discrimination systématique des mauvais élèves, qui, comme Sisyphe roule son rocher, accumulent éternellement les mauvaises notes en dépit de tous leurs efforts. Situation menant à l’anxiété chronique, au désespoir, au décrochage scolaire et pour finir à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

Révolutionner l’évaluation des élèves

Pour lutter contre ce nouvel avatar de l’insupportable processus sélectif encore et toujours défendu par les agents de la méritocratie réactionnaire, le MCLCM – en partenariat avec la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO, pour les intimes…) – propose de substituer à l’antique et funeste système de la notation macabre, un dispositif complètement innovant et beaucoup moins morbide appelé EPCC : « Evaluation par Contrat Confiance ». Fort du soutien institutionnel, le MCLCM et son EPCC partent donc à la conquête des enseignants et au secours des élèves avec un programme du tonnerre pour révolutionner l’évaluation des élèves et rendre les contrôles moins injustes. Jugez plutôt :

« 1) la présentation claire et précise des objectifs que les élèves doivent atteindre, ce qui leur permet de mieux suivre la leçon, pour le professeur d’obtenir une meilleure attention de la classe, mais également,  pour les parents, de mieux accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages, et donc leur scolarité ;

2) une séance de « questions-réponses », avant l’évaluation, accompagnée au besoin, d’une « fiche de révision », afin de cibler les éventuelles difficultés des élèves et donc d’agir en amont sur l’évaluation ;
3) l’évaluation en elle-même qui doit reprendre pour 3/4, les objectifs de la séquence (phase de restitution), et pour 1/4, « aller plus loin » ( phase de transfert ), c’est à dire, soit de réinvestir des connaissances ou des capacités déjà acquises lors de précédentes leçons, soit d’évaluer des connaissances ou des capacités supplémentaires « hors programme » selon le désir de l’enseignant. »
Attendez une minute… Ce « Contrat de Confiance » incroyablement novateur et révolutionnaire, ne serait-ce pas ce qui existe déjà depuis un sacré bout de temps ? Si on résume ces trois points, cela revient à :
1) Indiquer clairement aux élèves sur quelle leçon on est en train de travailler et indiquer tout aussi clairement avant le devoir quelles parties de la leçon il faut réviser.
2) Organiser une petite séance de révision avant le devoir, revenir sur les difficultés rencontrées par les élèves et au besoin résumer à nouveau les notions principales.
3) Faire en sorte que le jour du contrôle, les questions reprennent si possible ce qui a été vu en cours.

En somme, le plus novateur là-dedans c’est l’intitulé de la réforme, « Évaluation par Contrat de Confiance ». Slogan accrocheur qu’un concessionnaire automobile ou un vendeur d’électro-ménager ne renieraient pas. A croire que nos pédagogues suivent désormais des séminaires en commun avec les étudiants des écoles de commerce…

Fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence

Qu’est-ce qui a pu faire croire aux petits génies du « Mouvement Contre la Constante Macabre », et à leur gourou André Antibi, que les enseignants n’avaient jamais pensé avant eux qu’il fallait que les contrôles portent sur les leçons apprises en cours ? Dans quels établissements du secondaire notre vaillant croisé de la lutte contre la notation funèbre a-t-il pu faire ses armes pour en conclure que le fait d’indiquer aux élèves quoi réviser pouvait les aider à avoir de meilleures notes ? Sans doute aucun. Ou alors il y a longtemps.

Comme le rappelle avec justesse un enseignant dans un article vengeur : « Je ne suis pas chercheur mais je suis prêt à parier que M. Antibi n’a pas vu, depuis longtemps, un paquet de copies du second degré. Il saurait que depuis des lustres nous n’avons plus (sauf peut-être dans quelques paradis que j’ignore) de classes dotées d’un tiers de bons et un tiers de moyens. Cela, c’était l’école de grand-papa, celle d’avant l’essor des sciences de l’éducation. »[3. Bernard Turpin. Le système Antibi ou l’école des charlatans.] Non seulement donc, André Antibi et son MCLCM se targuent de fabriquer du révolutionnaire avec de l’évidence mais ils paraissent aussi, comme une bonne partie des théoriciens et décideurs qui veillent à (dé)construire depuis trente ans une « école plus égalitaire », ignorer complètement un simple constat : l’inégalité ne se retrouve plus aujourd’hui dans un système éducatif qui amène 88,5% des candidats au baccalauréat à obtenir leur précieux sésame[4. 82,2 % pour le bac professionnel, un record selon le ministère, 91,4 % pour le bac général et 90,7 % pour le bac technologique.] mais bien à la sortie du système éducatif. 43,8 % des inscrits en première année de fac ne passent pas en première année et près d’un tiers abandonne l’université avant d’avoir achevé leur année. Le taux monte à 56 % pour les détenteurs d’un bac professionnel[5. « La réussite et l’échec en premier cycle ». Etude réalisée par la Direction de la Prospective et de la Performance, mandatée par le ministère de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur. 2013.]. Une constante macabre à laquelle ne semble pas avoir encore réfléchi André Antibi, sans doute encore trop occupé à transformer la pierre en roche et à redonner au mot révolution son sens premier et astronomique : revenir à son point de départ.

Retrouvez la version initiale de cet article sur le site Idiocratie.