Hôpital de Bamako après la prise d'otages de novembre 2005. Sipa. Feature Reference: AP21825850_000002 .

Kevin Erkeletyan. N’importe quelle armée rationnelle, dans la situation militaire où se trouve actuellement Daech, aurait tendance à vouloir négocier pour limiter les conséquences de sa défaite. Or le calife Abu Bakr al-Baghdadi fait le contraire. En quoi son intransigeance est-elle profitable à l’avenir de l’organisation ?

Olivier Hanne.[1. Olivier Hanne est agrégé et docteur en Histoire, islamologue et chercheur associé à l’université d’Aix-Marseille.] D’abord, si la situation en Irak semble jouée, il reste encore des poches et des villes encore sous le contrôle de Daech, notamment au Sud de Mossoul, à Hawija et dans la vallée du Tigre. Sécuriser l’Irak prendra donc des mois. Dans ce contexte, le calife devait impérativement rappeler à ses fidèles qu’il n’est pas question de laisser tomber ou de reculer. En Syrie, Al-Baghdadi peut encore espérer tenir plusieurs mois, peut-être même un ou deux ans.. Face aux Kurdes, l’Etat islamique ne recule plus. Si bien que la perte de territoires en Irak ne doit pas impliquer une démobilisation des troupes en Syrie. Il était donc impératif pour le calife de remotiver ses troupes, de leur rappeler qu’elles pouvaient reprendre le dessus.

Prépare-t-il ainsi l’avenir de la mouvance djihadiste, au-delà de Daech ?

Le discours actuel d’Al-Baghdadi crée en effet toutes les conditions d’une mobilisation de nouveaux groupes dans cinq, dix ou vingt ans. Il doit montrer qu’il n’a jamais plié, jamais abandonné son idéologie, son message djihadiste. Il doit véhiculer l’image d’un homme qui, comme Oussama Ben Laden, malgré les défaites et les coups qu’il a personnellement pris (il a été ciblé trois fois par l’armée américaine) n’abandonne pas. Après la chute de Daech, dans un ou deux ans peut-être, l’ensemble des combattants pourra faire vivre une mystique de l’Etat islamique auprès des jeunes générations, notamment auprès des enfants qui sont nés des mariages entre djihadistes.

Après la probable perte de l’Irak, sur quels territoires Daech risque-t-elle de rediriger son action ? En Libye ?

Impossible. A Syrte, les combattants de l’Etat islamique sont sous pression des milices islamistes. Quant à l’Est du pays, il est globalement sous le contrôle de l’armée du général  Haftar, qui travaille indirectement avec les forces européennes. Il sera donc très difficile pour l’Etat islamique de s’y relancer. Si la guerre au Yémen reprend malgré la fragile trêve actuelle, l’Etat islamique peut espérer s’y implanter, en profitant des réseaux qu’Al-Qaïda a bâtis ici depuis vingt ans. Mais c’est sur un autre continent que Daech peut espérer s’implanter. Ainsi, la bande sahélo-saharienne est en train de s’enflammer. Depuis environ six mois, le centre du Mali – plus seulement le Nord – connait des morts, des attentats  tous les jours. Des attentats ont aussi lieu au Burkina Faso et un énorme risque djihadiste existe au Sénégal.  En Mauritanie enfin, dans le Sahara occidental, vient d’être créé un groupe djihadiste qui s’est revendiqué de l’EI.

L’accent mis sur le monde musulman signifie-t-il que l’Europe est désormais à l’abri ?

Pas du tout. Il s’agit juste d’une phase pendant laquelle les objectifs stratégiques de l’Etat islamique sont ailleurs. Nous reviendrons dans l’œil du cyclone un jour ou l’autre, c’est évident. Sans compter l’attrait pour Daech d’éventuels radicalisés en France qui va probablement se poursuivre.

Dans son dernier message, al-Baghdadi ne parle pas de l’Europe, si ce n’est par une vague allusion à la fin. Mais ce n’est lié qu’à un discours, une propagande récente et immédiate. Daesh multiplie les évolutions de stratégie en permanence. On appelle ça du « déprofilage ». Ils changent de visage quasiment tous les six mois en fonction de l’actualité et des problèmes qu’ils rencontrent. Ils se sont d’abord  profilés sur un territoire avant de se « déprofiler » sur une opération terroriste de grande ampleur, l’année dernière au Bataclan. Et aujourd’hui, ils font évoluer à nouveau leur profil en revenant à des fondamentaux qui sont ceux d’Al-Qaeda, en appelant à nouveau, par exemple, à la solidarité palestinienne, ce qui était, il y a peu, complètement secondaire dans le discours de Daech.

Au-delà ce nouveau levier de mobilisation, quelles formes pourraient prendre Daech à l’avenir ?  

En Irak, les hommes de Daech vont devoir se faire discrets et se relancer dans la résistance nationale sunnite. On peut tout à fait assister à un retour de fierté sunnite qui passerait par une résistance soi-disant laïque au régime chiite. Tout dépendra de l’attitude du gouvernement chiite dans les prochaines années. Sera-t-il  capable de pacifier la société ? S’il y a partage des ressources et du pouvoir, les choses peuvent éventuellement se calmer. Mais ce n’est pas l’hypothèse la plus probable. S’il y a encore confiscation du pouvoir et des richesses aux dépens des minorités sunnites, d’anciens djihadistes, trouveront dans la mystique de Daech un souvenir qui les animera encore. Daesh va marquer les esprits encore longtemps pour pouvoir réanimer de nouveaux groupes. C’est la seule organisation qui ait tenu tête à 70 pays dans le monde pendant trois ans.