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Plaisir d’offrir, joie de recevoir

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Lino Ventura "Adieu poulet" conte de noël
Lino Ventura dans "Adieu poulet" (SIPA : 00013479_000003)

Petit Pierrot, tête de piaf ou la crevette, toute sa jeunesse, Pierre Evian avait supporté ces surnoms de cours de récréation, maudissant la nature de lui avoir donné un corps de moineau. Deux bras pas plus épais que des mikados suspendus sur un buste de mulot. La vocation de tueur lui était venue de cette époque-là. Il faisait surtout trop de fautes d’orthographe pour prétendre à une carrière littéraire. La destinée tient parfois à peu de chose. Au lycée, quelques années plus tard, en classe de terminale, Pierre s’était presque fondu dans cette masse immonde, abjecte, d’élèves prétentieux et amoureux. Parfois, au détour d’un couloir, fusait une réflexion sur son physique malingre et sa bouille rachitique. Ces quolibets, venant des jolies filles, le faisaient sourire…de rage. Miné et meurtri par tant de bêtises, il prenait sur lui.

Pierre, comme tous les adolescents secrets et complexés de son âge, s’était enfermé dans un monde parallèle, la pendule bloquée sur les années 60. Des rêves de DS noires, de gabardines en cuir et d’alcools frelatés. Un monde idyllique où tous les truands ressemblaient à Ventura, portaient des costumes cintrés, des pompes de maquereaux et balançaient des répliques d’Audiard.

Un soir de décembre, rentrant de l’école, par mégarde, sans intention de nuire, Pierre avait vengé d’un coup, d’un geste, ses années de mépris. La charcutière, « Mademoiselle Rose », une épaisse femme couperosée s’était retrouvée sur le carreau de sa boutique. Raide. Les yeux grands ouverts. Inerte dans son sang violacé. La nuque brisée par l’angle de l’étal. Pas de cris, pas de témoins. Une insulte de trop, les commerçants sont souvent trop bavards !

A partir ce de jour-là, Pierre s’était dit que tuer serait une chose simple, à la portée d’un écolier chétif. Une affaire banale. Donc, il recommencerait. C’était même le seul domaine où il excellait. Ce regard inoffensif d’homme accablé en avait surpris plus d’un. Pierre vivait de ce commerce particulier, ce n’était ni une activité passionnante, ni excitante, juste le moyen de gagner sa vie et de régler ses factures d’électricité. A la différence des malades, des psychopathes, des serial-killers, qui tuent par plaisir, par amour ou par délire, Pierre menait une vie rangée de cadre moyen, de fonctionnaire pépère. Le matin, au lieu de se rendre au bureau, de se planter des heures devant l’écran de son ordinateur, de rêvasser à la belle secrétaire du service export, Pierre partait assassiner. Une épouse trompée, un journaliste trop zélé, un concurrent gênant ou un conseiller municipal scrupuleux. Pierre s’était fait un nom dans le métier. Il n’était pas de cette race de tueurs à gages, de spécialistes que l’on voit au cinéma, ou qu’on lit dans les romans d’espionnage. Pas le genre beau gosse, regard de braise et attaché-case d’agent secret. Pierre était un Monsieur-tout-le-monde, un modeste artisan du crime, un nettoyeur de salles polyvalentes. En trente ans de labeur, son seul titre de gloire était d’avoir renversé un chanteur de variété des années 70 à la sortie d’un gala minable. A la limite d’une ZUP pouilleuse, Pierre avait fauché au volant de sa Peugeot 404, la vedette déchue devant quelques fans qui n’en revenaient pas d’assister en direct à un meurtre. L’affaire avait fait la Une de la presse locale, l’ancienne star une dernière fois sortie de l’anonymat, lui l’oublié des plateaux de télévision et des stations musicales pour grands-mères en mal de tendresse. Un coup facile commandité par un autre artiste de seconde zone jaloux d’avoir perdu le mirifique contrat « des plages d’été ». Trois semaines de concerts dans les campings trois étoiles des Landes. L’aubaine inespérée de relancer une carrière moribonde.

Le plus souvent, Pierre préférait les coups « à la bonne franquette » comme il les appelait. Il s’était même fait une spécialité dans l’adultère et la succession crapuleuse. Deux secteurs en pleine expansion. Pierre avait une petite préférence pour les mères de famille qui désiraient supprimer leurs maris volages. En général, de belles femmes, la cinquantaine sonnée, dignes, accablées par les cabrioles nocturnes de leurs époux. Le plus facile dans le métier de tueur était sans aucun doute le crime politique. Pierre trouvait parmi les élus territoriaux, ses plus fidèles clients. L’intercommunalité l’avait sauvé. De sympathiques voyous, qui pour grappiller quelques voix auraient tué père, mère, enfants et voisins. Des opportunistes sans scrupules. L’avantage avec ces assassinats professionnels résidait dans le règlement immédiat en liquide et l’assurance d’une impunité totale. Le meurtre dans le milieu étant largement admis et pratiqué.

Le week-end, Pierre bricolait son antique Peugeot, millésime 1967, intérieur cuir havane, toit ouvrant et freinage hydrovac aussi perfide que puissant. Il écoutait à tue-tête dans son garage les tubes surannés des « Chats Sauvages », «Chaussettes Noires », et autres groupes à consonance américaine aujourd’hui disparus. L’injection de sa 404 lui donnait des sueurs depuis trois semaines, Elle toussotait. Souvent le dimanche, il partait en balade avec ses amis du club de voitures anciennes qui se faisaient appeler « les vieux rouleurs de mécanique ». Quelques kilomètres pour décrasser leurs vieilleries, de quoi amuser les promeneurs et les cyclistes. Pierre avait une vie bien réglée, comme tous les vieux garçons, un cérémonial bien huilé ; samedi : cambouis, musique sixties et film en noir et blanc ; dimanche : grasse matinée et tour du pâté de maison.

En refermant le capot, il entendit le téléphone sonner dans son salon, il remonta quatre à quatre l’escalier et réussit à décrocher à temps. L’appel ne dura que quelques secondes. Il raccrocha, un peu chagriné. Il n’avait pas l’habitude de tuer le dimanche juste avant Noël. Une urgence, des héritiers désireux d’abréger les souffrances de leur mère et pressés d’empocher ses titres de propriété. La dame logeait dans une maison bourgeoise, en bordure de Marne. Elle vivait seule, sans mari, sans amant et surtout sans clébard. Pierre détestait les animaux. Il ne comprenait pas pourquoi les retraités s’entichaient d’horribles chiens qui souillaient leurs maisons et pompaient leurs pensions. Pierre avait la phobie du Loulou de Poméranie, s’il avait fallu créer une association pour l’extermination de cette race, il en aurait été le Président d’honneur. Il exécrait leur couleur, leur odeur et leur côté misérabiliste. Si Pierre prenait un plaisir immense à restaurer sa voiture, il exultait lorsqu’il criblait de balles un Loulou perdu dans la ville. Les occasions d’en trucider un se faisaient rares. Leurs maîtresses les protégeaient, les chérissaient comme des enfants.

Ce dimanche matin-là, malgré une chute sévère des températures, Pierre s’était réveillé de bonne humeur. Finalement, cette histoire ne lui prendrait que deux ou trois heures. Il avait enfilé son costume rayé, sa cravate club, son duffle-coat beige et des souliers usés pour lesquels il avait une préférence. Le cuir craquelé, la couleur joliment patinée par les ans, et des semelles tellement fines qu’elles lui permettaient de pénétrer chez ses victimes en toute discrétion. La Peugeot démarra du premier coup, sans bruit suspect, en souplesse, les heures passées à triturer cette injection n’avaient pas été vaines. Pierre comprenait les enfants de cette femme, encore dix ans avant de décrocher le pactole. C’était décidément trop long pour un ménage qui devait finir de payer sa résidence secondaire, les études supérieures de leur fille aînée et les prochaines vacances au ski en février. Pour une somme tout à fait raisonnable, Pierre redonnait la joie de vivre à une famille en détresse.

Lorsqu’il arriva à l’entrée du bourg, la rue était complètement déserte, le quartier en pleine léthargie, repas dominical oblige. A travers la fenêtre, Pierre aperçut la vieille dame dans sa cuisine. La tête penchée sur des conserves de marrons, il la trouva d’emblée sympathique, une bonne grand-mère à l’ancienne. Elle regardait à peine le journal télévisé de France 2, surveillant parfois si le brushing de Laurent Delahousse tenait bon. Elle avait l’air en forme, Pierre comprit pourquoi ses enfants l’avaient mandaté. A la voir, on lui aurait donné dix ans de moins. Ce soir, elle dormirait à jamais sur son lit, entourée de tous ses proches en pleurs ne comprenant pas pourquoi ils avaient mérité un tel sort. Pierre s’activa, il avait encore trente minutes devant lui avant de retrouver ses amis du club. Pour la première fois de sa vie, il s’était trouvé des compagnons de route. Il était heureux. Sa différence physique n’était plus un lourd fardeau à porter. Il avait même songé en début de semaine, à raccrocher, à changer de métier. Il avait aussi pensé à trouver une épouse, il était temps. La vieille dame n’eut pas le temps de se retourner que déjà Pierre l’étranglait. Elle s’écroula sur le lino. Le générique annonçait la fin du journal. Pierre prit la fuite, mais dans le feu de l’action, ne fit pas attention aux marches glissantes du perron. Son pied partit comme une fusée. Il essaya bien de se raccrocher à la rambarde, sa tête vint se fracasser sur le marbre blanc, le tuant sur le coup. Des flocons commencèrent à voltiger dans les airs. Cette année, il neigerait à Noël.

Dans l’après-midi, avant que la gendarmerie n’arrive, un chien blanc, une sorte de Loulou renifla son cadavre et lui pissa dessus.

Mansplaining: à quand la réforme du collègue?

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Portrait de l'activiste FEMEN ukrainienne Iana Jdanova, septembre 2016. SIPA. 00775354_000009

Visiblement, ça va mal en Suède ; assez mal en tout cas pour qu’Unionen, la principale confédération syndicale du pays, fonde un comité de vigilance contre un nouveau fléau des temps modernes : le mansplaining.

Le mansplaining, c’est l’« explication de mec », en clair la fâcheuse habitude que nous avons, nous autres mâles, de prendre nos collègues femmes pour des bécasses en leur expliquant sans cesse le pourquoi du comment. Vous croyez rendre service à votre voisine de bureau en lui détaillant avec une infinie patience les fonctionnalités de la dernière version du tableur Excel ? Mensonge, vous ne faites qu’ajouter de l’oppression patriarcale à la déjà pénible exploitation patronale.

Le syndicat est formel : le mansplaining est bel et bien une forme de harcèlement et donc un drame social que les salariées ne peuvent plus supporter. Voilà pourquoi on a créé un comité, bien sûr doté d’un site ad hoc et d’une hotline pour les urgences.

Hélas, nous apprend CNN qui a enquêté sur le phénomène, cette hotline a vite été détournée de son objet initial. La plupart des appels proviennent d’hommes, qui utilisent ce numéro pour savoir s’ils font, oui ou non, du mansplaining au travail. On espère, qu’en expliquant leur cas, ils ne seront pas paternalistes avec les téléopératrices…

Venezuela: le Père Noël est une ordure

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Le président vénézuelien Nicolas Maduro à Caracas, octobre 2016. SIPA. AP21967501_000010

C’est un épisode ubuesque que viennent de connaître les Vénézuéliens dans le cadre des  interminables mésaventures tragicomiques de Nicolas Maduro, homme fort du Venezuela depuis trois longues années. Le 11 décembre dernier, cet homme jamais en reste de décisions pour le moins surprenantes, décrète le billet de cent bolivars – jusqu’alors la plus grosse coupure, soit un peu moins de cinq centimes d’euro- retiré de la circulation dans… les trois jours.

Selon le chef de l’Etat, cette mesure vise à lutter contre des mafias qui sévissent notamment à la frontière colombienne, et qui en auraient accumulé des milliers de liasses pour tenter de saboter l’économie du pays, ceci avec l’appui des Etats-Unis – l’ennemi de référence toujours pointé du doigt dans ce type de crise. Le problème, c’est que ce billet – illustré par un chouette portrait du général Bolivar – était utilisé dans les trois quarts des transactions en liquide. Que la mesure soit totalement absurde ou non, on pouvait donc difficilement faire mieux pour rendre le peuple – encore plus – fou à treize jours des fêtes. Un cadeau de Noël d’autant plus mal inspiré de la part du père Maduro que ce dernier répète en boucle vouloir servir le peuple vénézuélien en le protégeant de la mainmise des intérêts étrangers sur leur beau pays. Evidemment, le peuple s’est – une nouvelle fois – mis en rogne et a évacué sa colère. Bilan de ce que l’on sait des manifestations: trois morts, des dizaines de magasins pillés, des jets de pierres des manifestants contre coups de feu de la police, bref, le paradis bolivarien ressemble de plus en plus à un bordel sans nom.

La théorie du complot

Dans un éclair de lucidité, le président Maduro a finalement prolongé la validité des billets de cent bolivars jusqu’au 2 janvier. Problème de taille auquel il n’avait pas pensé: tandis que bon nombre de ses concitoyens s’étaient empressés de se débarrasser de leurs fameux billets – à travers l’achat de babioles de Noël dont ils se seraient sans doute bien passés – les nouveaux billets, de cinq cents bolivars, en prévision de la vertigineuse inflation qui semble ainsi officiellement légitimée –ont tardé à arriver.

Et voici le bon peuple vénézuélien littéralement sans le sou ! Déjà que ses billets ne valent rien… Un peu de bons sens aurait pu s’emparer de l’esprit de Nicolas Maduro, lui faire admettre qu’il n’a pas été très responsable au moins sur ce point et – à défaut de démissionner – présenter des excuses. Mais cela aurait été bien trop humiliant. Le vrai responsable c’est l’autre, les Etats-Unis et leurs alliés puisqu’il s’agit d’un « coup financier » de l’empire, une conspiration mondiale des mauvais capitalistes, une « guerre économique » visant à « renverser le gouvernement ». Pourquoi se remettre en question quand tout s’explique d’une façon si limpide ?

Une employée de banque vénézuélienne les bras chargés de billets de 100 bolivar à Caracas, décembre 2016. SIPA. 00785143_000001

Nicolas Maduro, à l’instar des grands autocrates de ce monde – semble avoir atteint la phase terminale de la parano. Aurait-il néanmoins de vraies raisons de s’inquiéter ? Selon Ignacio Ramonet, journaliste fort cultivé et partisan du régime, il y aurait eu une réelle tentative de coup d’Etat l’année dernière. Problème: son article se base uniquement sur les dires du « président Maduro » et de ses partisans. Un peu léger. Ceci étant, on peut concevoir qu’au vu de l’éviction douteuse de Dilma Roussef au Brésil cette année, ou celle également infondée  du président de gauche du Paraguay il y a quatre ans, le « président Maduro » rechigne à laisser le moindre millimètre de marge de manœuvre à ses adversaires.

Pendant ce temps-là, Maduro danse la salsa

Aussi étrange que ça puisse sembler au vu des performances du président, rien n’assure que la fin du chavisme déboucherait sur une situation moins tragique pour les Vénézuéliens: la venue d’un autocrate d’extrême droite n’est pas totalement à exclure, et je doute qu’elle arrangerait la situation du pays. Mais si le référendum révocatoire – une disposition constitutionnelle introduite par Chavez – avait maintenant lieu comme le souhaite l’opposition depuis des mois, il ne déboucherait plus sur des élections anticipées mais sur le simple remplacement du père Maduro par son actuel vice-président à la tête du pays. Il s’agit d’un dénommé Aristóbulo Istúriz, anciennement ministre de l’éducation sous Chavez – certes, un nom moins facile à retenir que Nicolas Maduro mais son titulaire pourra difficilement faire pire.

Les nouveaux billets eux – à l’effigie du général Francisco Miranda – sont finalement arrivés ! Livrés par avion, et en provenance de Suède : de quoi les Vénézuéliens se plaignent-ils ? En attendant les nouvelles péripéties de leur président, ils devront – ils en ont pris l’habitude – se débrouiller pour survivre. Maduro, lui, leur donnera du grain à moudre : le président ne manquera pas de  leur offrir quelques laborieux pas de salsa dans son émission de radio. Avec un Père Noël pareil, les Vénézuéliens vont passer des fêtes inoubliables!

Une belle brune pour Noël

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la brune brulante mccarey
Joan Collins dans "La brune brûlante".

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents cinéphiles mais, pour les heureux élus, la collection « Hollywood Legends » offre une belle alternative aux chocolats de fin d’année.

Certes, quelques titres tiennent plus de l’anecdote pour collectionneurs que du chef-d’œuvre intemporel. L’influence de Rebecca d’Hitchcock sur Le Château du dragon de Mankiewicz n’est pas inintéressante en soi – de là à parier que ce dernier film ravira votre destinataire, il y a un pas qu’on ne franchira qu’avec prudence. Mais il y a aussi d’excellents films qui peuvent être vus en dehors de toute préoccupation d’érudition, tel le désopilant La Brune brûlante (1958), tourné en scope couleur et sous la direction d’un maître du comique, Leo McCarey. Le trio formé par Joanne Woodward, Joan Collins et Paul Newman, tous d’une incroyable fraîcheur, emporte cette satire de l’Amérique vers des sommets de rires. Ajoutons enfin que, pour chaque film de la collection, le supplément – l’interview d’un spécialiste – est toujours passionnant.

 La Brune brûlante, DVD des éditions ESC, collection « Hollywood Legends ».

Trump relance Keynes

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Le tohu-bohu qui a accompagné l’élection de Donald Trump ne facilite pas la compréhension de tous les enjeux, y compris économiques. De multiples questions se posent : mettra-t-il les dirigeants de Pékin au défi de réévaluer leur monnaie alors que les exportations chinoises se tassent ? Jettera-t-il aux orties les traités de libre-échange, dont le fameux Tafta ? Au moment où l’Amérique esquisse un tournant protectionniste, les derniers défenseurs du libre-échange inconditionnel sont à Pékin, dont les entreprises restent avantagées par leurs coûts salariaux, mais aussi à Bruxelles, malgré les dommages infligés aux économies européennes par une concurrence déloyale et faussée.

Restons prudents. Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. La formule, imputée à Henri Queuille et Charles Pasqua, devrait figurer en exergue de tous les programmes électoraux. Il n’est pas sûr que l’administration Trump passe à l’acte sur ce terrain fondamental, aux plans économique et idéologique. Et c’est pourquoi sans doute les Bourses américaines n’ont pas sanctionné le vote du 8 novembre. Bien au contraire.

Mais il est un domaine où les nouveaux dirigeants devraient rompre avec la routine. Cela fait des lustres que le soin de piloter l’économie est confié, de façon primordiale, à la banque centrale. C’est la banque centrale qui a jugulé l’inflation à deux chiffres en 1980. C’est la banque centrale qui a relancé l’activité à chaque nouvelle récession. C’est la banque centrale qui a sauvé le système de crédit en faillite, après l’implosion de Lehman Brothers, en abaissant de manière drastique les taux du crédit pour revaloriser les créances détenues par les banques. C’est elle qui tente depuis deux ans une difficile opération de « reflation » pour combattre la déflation rampante issue de la grande récession.

Or, dans le bric-à-brac qu’est le programme du candidat Trump, il y a un point essentiel : la politique monétaire ne sera pas l’alpha et l’oméga de la politique de contrôle du système. Et, en plus des orientations protectionnistes, il n’est pas impossible qu’on voie émerger une nouvelle conception des recettes et des dépenses fédérales.

Taxer les riches, détaxer les entreprises

Ainsi, pour la première fois depuis les années 1970, il est question de surtaxer les revenus des riches. Le principe est incontestable. Barack Obama n’a pas infléchi la trajectoire suivie depuis l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan : les revenus des classes aisées et riches sont les seuls à s’accroître. En ce moment même, l’augmentation des salaires est concentrée sur le dixième supérieur. Augmenter la contribution des plus riches ne relève pas de la démagogie. Le milliardaire Trump pourrait bien être celui qui voudra et pourra le faire.

Il est question aussi de détaxer les entreprises. La chose paraît incongrue. Sur le papier, elles subissent une taxe sur les bénéfices de 34 %. Dans la réalité, la grande masse des entreprises cotées acquittent un impôt bien moindre. Les grands groupes pratiquent ouvertement l’optimisation fiscale, en exploitant toutes les niches et en délocalisant leurs profits dans des paradis fiscaux comme l’Irlande ou Singapour. Les promoteurs constructeurs, tels que Donald Trump, sont exonérés dans les faits ! La réduction prévue à 15 % du taux d’imposition n’aurait d’impact véritable que pour les PME.

Un accroissement tous azimuts des dépenses

Les médias français ne l’ont guère remarqué : le programme du président républicain élu se situe à l’opposé exact des programmes des candidats républicains français ![1. Nous y reviendrons : en France, pour la première fois depuis la guerre, les programmes des candidats qui pourraient être élus, sauf accident, sont franchement récessifs.]

En premier lieu, Donald Trump affirme sa volonté de protéger[access capability= »lire_inedits »] les dépenses de santé financées sur fonds publics, à l’encontre des intentions affichées par son parti. Ne pourrait-il pas, alors, profiter de l’échec de l’Obamacare, invraisemblablement coûteux pour les assurés[2. Pour faire simple, les jeunes ne s’assurent pas : les vieux et les malades cotisent pour les vieux et les malades], pour passer à un système d’assurance maladie à l’européenne ? Venant d’un homme aussi inattendu et imprévisible, ce tournant révolutionnaire n’est pas à exclure entièrement.

Deuxièmement, comme sa rivale Hillary Clinton, Donald Trump a annoncé un grand programme d’infrastructures. Nul besoin de Keynes pour le justifier. Les infrastructures américaines, totalement obsolètes, souffrent de la comparaison avec celles de nombreux pays asiatiques. Il faut refaire les routes et les autoroutes, les aéroports, installer enfin des lignes de TGV. Les dépenses nécessaires pourraient atteindre 10 000 milliards de dollars sur les dix prochaines années, soit 5 points de PIB annuels.

En revanche, les dépenses militaires seraient réduites. Le nouveau président demande à ses alliés de mettre la main à la poche pour assurer leur sécurité[3. Encore un point d’opposition avec Les Républicains français qui mijotent des réductions massives de dépenses militaires.]. Reste à savoir s’il mettra ses menaces à exécution. Il lui faudra pour cela imposer ses vues à un Congrès républicain qui a toujours épousé celles du complexe militaro-industriel. On pourrait donc assister à un accroissement de l’investissement public, et du déficit, dont les conseillers de Trump espèrent limiter l’impact en recourant à des partenariats public-privé assez flous pour l’instant.

En route vers l’inconnu

Le brutal avènement de Donald Trump a été comparé par certains à celui de Ronald Reagan. Mais les situations diffèrent encore plus que les personnalités. Ronald Reagan s’est installé alors que la puissance américaine bénéficiait du déclin géopolitique de l’Union soviétique, qu’elle ne souffrait pas encore de la concurrence dévastatrice de la Chine et que son économie, purgée de l’inflation, sortait de la récession. Donald Trump doit affronter de multiples défis : lobbies économiques et financiers à l’intérieur, puissances émergentes à l’extérieur. De plus, l’économie américaine aborde la fin de son cycle classique[4. De huit ans. Rappelons que la reprise date du printemps 2009] : une récession technique est dans les tuyaux. Par-dessus tout, des risques majeurs menacent le système économique mondial : la crise de l’euro n’est pas surmontée, la Chine est une poudrière économique.

Si la relance produit plus de déficit que d’activité et d’emplois, le crédit de la nouvelle administration sera entamé. Les marchés financiers marqueront leur désaffection, le dollar pourrait être menacé. Autant dire que la réussite du président républicain dépend très largement du succès de sa politique keynésienne.[/access]

La politique entre l’âne et le boeuf

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Crèche en l’église St Germain. Rennes, Ille et vilaine, Bretagne, (SIPA : 00699379_000009)

Un mantra postmoderne

Le « vivre ensemble » est devenu un des mantras les plus usités de notre époque. La raison n’est pas difficile à percevoir : l’omniprésence du mot, ou plutôt du groupe de mots, sanctionne la disparition de la chose. Notre époque individualiste a toutes les peines du monde en effet à faire cohabiter les individus les uns avec les autres. A cette difficulté s’ajoute le danger que fait planer sur l’intérêt national et général l’hyper-individualisme.

Plus grave : le communautarisme, né de l’exaltation irresponsable des « différences », rend cette cohabitation encore plus problématique. Ce n’est pas un simple mur entre individus que le communautarisme dresse, mais un fossé d’ignorance, voire un refus de lier relations entre « communautés ». Si bien que le risque est grand de voir le pays se fissurer sous le poids de sécessions, qu’elles soient de nature ethnique ou religieuse.

BlaBlaCar ressuscitera-t-il les liturgies d’antan ?

Dans un tel contexte, on comprend que les pouvoirs publics portent toute leur attention sur la survivance d’un improbable « vivre ensemble ». On ne compte plus les initiatives en ce domaine. Tous les leviers de l’Etat sont mobilisés à cette fin, de l’école publique au ministère de la culture.

La propagande semi-officielle vante la force de la parole « échangée », les lieux de « convivialité ». Il n’est pas jusqu’à l’ « ubérisation » de l’économie, c’est-à-dire sa flexibilité numérique, qui ne soit convoquée pour célébrer les vertus du vivre ensemble. Par exemple le système (et entreprise) de covoiturage

BlaBlaCar est porté au pinacle : n’est-ce pas joindre l’utile du voyager à moindre coût, à l’agréable du bavardage ? Bientôt le Ministère de la santé ira peut-être jusqu’à rembourser les frais des repas entre voisins…

Empoignades au milieu de santons

Cependant les crispations perdurent. La polémique autour des crèches en témoigne. Il semble que Noël soit pris en otage par la politique. Entre l’âne et le boeuf, ce n’est plus à l’Enfant que la place est réservée, mais aux controverses sociétales, suite au désir de certains édiles d’exposer des crèches dans des endroits publics. Atteinte à la laïcité ? Crispation identitaire ? Récupération politicienne ?

Partisans et adversaires des crèches « publiques » s’affrontent. Toujours au nom du sacro-saint et inusable « vivre ensemble », certains voudraient les interdire ; d’autres au contraire vantent leurs capacités à faire revivre les traditions, et ainsi à assurer une certaine cohésion nationale en transmettant un patrimoine. Les plus véhéments n’hésitent pas à brandir l’étendard de la laïcité.

Le motif de la « différence » est soulevé par les adversaires de l’ installation de crèches dans les lieux publics : selon eux de telles initiatives risqueraient de heurter les croyances des « minorités ». A cet argument, les tenants de l’intégration et de l’assimilation répondent que c’en est fini de la République dès lors que l’on raisonne en terme de « minorités » et d’ « accommodement raisonnable ». Belles empoignades idéologiques au milieu des santons !

Le télescopage religion-politique ne date pas d’hier

La Sainte Famille n’en demandait pas tant ! Cela prouve au moins que la politique continue de passionner les Français. Il serait vain d’ailleurs de croire que la foi des chrétiens vit en état d’apesanteur historique, en ignorant superbement les contingences d’ici-bas. Pour les chrétiens, Dieu est venu s’immerger dans le cours des événements. Ne nous étonnons pas alors que la crèche devienne, contre le gré de beaucoup de croyants, un enjeu politique !

A ce propos, signalons que Jésus est né à Bethléem à cause d’un recensement qui avait été ordonné pour tout l’Empire romain, Empire dont dépendait à l’époque la Palestine. Afin de se faire inscrire sur les registres, Joseph se rendit dans sa ville d’origine (qui était celle de David, premier roi de Jérusalem, quelques mille ans plus tôt), parce qu’il descendait de cette lignée royale. Pour cela, il dut traverser le pays du nord au sud. Ainsi, c’est à cause de la politique que Jésus est né dans la cité de David ! Le télescopage du religieux et de la politique est une vieille histoire. Même la douce et paisible naissance du Christ ne put l’éviter tout à fait !

Cependant ce recensement de tous les citoyens de l’Empire n’avait pas pour but, on s’en doute, le « vivre ensemble », mais le comptage des hommes susceptibles de payer les impôts ! A moins que les impôts ne servent à l’ assurer…Cependant, on aurait fait sourire un citoyen de L’Empire romain en lui parlant de « vivre ensemble ». La virilité et la rudesse de ces époques antiques ignoraient les tours de langage de notre société du principe de précaution et des cellules de soutien psychologique !

« Jouez, hautbois ! Résonnez, musettes de la polémique ! »

Revenons dans notre France actuelle. Au défi de faire « vivre ensemble » les citoyens de religions différentes, ces polémiques autour des crèches ajoutent celui de faire cohabiter religion et politique. On peut comprendre ceux qui s’offusquent que ce débat vienne polluer la fête de la Nativité. Qu’ils se rassurent : le « petit Jésus » en a vu d’autres. Il est certain qu’il est davantage attristé par le sort que réservent les guerres aux enfants de toute nationalité, que par ces empoignades autour des crèches visant à célébrer sa naissance.

Quant aux santonniers qui désespèrent de renouveler leur art, figé par l’académisme de la tradition, on pourrait leur suggérer de rajouter deux figurines à l’échantillon de la population gravitant autour de l’Enfant et de sa mère : un laïcard et un tenant des traditions qui en viendraient aux mains (une « filade », en provençal, pour rester dans la couleur locale). Cela ferait peut-être désordre devant la couche du nouveau-né de Bethléem. Mais le petit Jésus n’est pas venu habiter un monde idéal. Sinon, il serait resté chez lui.

Bienvenue à la jeune garde!

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Alexandre Devecchio.

CauseurCe qui ressort de ton livre, c’est qu’il n’y a pas une « génération 2016 » mais plusieurs: la jeunesse en sécession culturelle des banlieues que tu appelles la « génération Dieudonné » d’un côté, et de l’autre une jeunesse que tu divises en deux courants, la « génération Michéa » et la « génération Zemmour », mais dont la nouveauté est d’être clairement à droite.

Alexandre Devecchio.  Il y a effectivement un basculement d’une partie de la jeunesse désormais majoritairement opposée à l’idéologie libérale-libertaire. En 2012, lorsque François Hollande déclare vouloir dédier son mandat à la jeunesse il pense encore qu’elle est structurellement à gauche, ce qui a été vrai de mai 68 à 2005, avec les manifs anti-CPE.  Depuis, cette tendance s’est inversée et c’est encore plus net à partir du début de son mandat : le FN s’affirme comme le premier parti chez les jeunes, qui sont également plus nombreux dans les rangs de la Manif pour tous que pour le mariage gay.

À 29 ans, tu es à la fois un chroniqueur et un acteur de cette mutation : où te situes-tu?

J’appartiens clairement à la « génération Zemmour ». Petit-fils d’immigrés qui ont fait un effort pour s’assimiler à la société française, fils de petits commerçants qui ont plutôt souffert de la mondialisation, j’ai grandi à Épinay-sur-Seine et fait mes études à Saint-Denis dans le fameux 9.3 , je ne suis pas loin d’être ce qu’on appelle un « petit blanc ». Un de ceux dont les parents ont été mis en accusation comme « beaufs »,  « racistes » ou « islamophobes ». Je me suis peut-être construit en réaction à ça. Donc je me reconnais plus dans la jeunesse Zemmour, même si j’apprécie ce que j’appelle la « génération Michéa ».  

Tu parles d’un basculement, on sent chez certains un désir de revanche. Cette jeunesse qui se veut anticonformiste est-elle en train d’inventer le conformisme de demain ?

Bien sûr, ce risque existe, mais ça nous change un petit peu ! Et c’est aussi comme ça qu’on change la société. Je ne vais pas me plaindre que cette jeunesse, après avoir été honteuse tant d’années, soit « décomplexée », quoique je n’aime pas ce terme mais, disons, « déculpabilisée ». Surtout, le risque qui m’inquiète plus est celui d’un affrontement. Je n’aimerais pas voir se développer, par une sorte de mimétisme avec le communautarisme de la jeunesse immigrée, un communautarisme des petits Blancs avec l’exaltation d’identités parfois fantasmées.

C’est pourtant ce qui se passe chez une partie des catholiques, où certains voudraient faire du catholicisme une identité opprimée comme les autres…

Certes, mais essayons de ne pas faire d’amalgame ! Les catholiques qui se vivent comme une communauté opprimée sont malgré tout une minorité. De même que les « petits Blancs » qui versent dans un esprit de revanche. À côté de ce retour au communautarisme, on assiste aussi à celui d’un certain patriotisme plutôt réconfortant.

D’accord, mais le goût assumé pour les racines, notamment chrétiennes, conduit parfois à renoncer à l’universalisme républicain.

De fait, une partie de cette jeunesse catholique est imprégnée par un imaginaire historique contre-révolutionnaire qui n’est pas le mien. Si je me sens de la génération Zemmour, même si lui assume aujourd’hui un tournant identitaire, c’est que je reste un républicain convaincu et convaincu qu’on peut faire des Français avec tous ceux qui veulent s’assimiler. Maintenant, les flux migratoires compliquent la situation.

L’autre chose qui me fait craindre l’émergence d’un manichéisme inversé, c’est que tu réduis la jeunesse de gauche à sa caricature nuitdeboutiste. Désolée, mais il reste encore bien 30 à 40 % de jeunes qui sont à gauche et qui ne sont pas aussi bêtes ni aussi vains !

Tu ne trouves pas qu’il y a eu assez de travaux sur les jeunes de gauche ? J’ai voulu donner la parole à une autre jeunesse que l’on n’entendait pas ou peu jusque-là, montrer que les jeunes FN ne sont pas forcément des « prolétaires analphabètes » ni ceux de la Manif pour Tous des « Marie-Chantal » échappées de La vie est un long fleuve tranquille ou des « fascistes en loden ». De plus, si 30 à 40% de jeunes sont encore à gauche, les plus actifs se révoltent aujourd’hui contre le progressisme niais qu’on leur a donné comme vérité révélée. Ce sont eux qui mènent le combat culturel.

En attendant, tes catégories sont un peu gentillettes. Ta « génération Dieudonné » est très largement une « génération Djihad », ta « génération Zemmour » une « génération Marine » et ta « génération Michéa » une « génération Manif pour tous – Marion ».

Exact, mais un peu caricatural.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, même si beaucoup de gens votent FN dans la « génération Zemmour », ils défendent des idées, pas un combat partisan. C’est pourquoi je pense que Zemmour a eu sur eux beaucoup plus d’influence que Marine Le Pen. Pour autant, je ne me cache pas tant que ça derrière mon petit doigt. Un chapitre s’intitule « La jeunesse n’emmerde plus le FN ». Un autre est consacré à Marion Le Pen, qui est, selon moi, la Daniel Cohn-Bendit du mai 68 conservateur.

Là où tu charries un peu, c’est quand tu annexes Michéa à la lutte contre le mariage gay. Michéa est un penseur de la limite mais il est assez éloigné des problématiques catholiques.

Pour moi, le mariage gay a été un prétexte à la mobilisation d’une génération qui voulait défendre un héritage politique et culturel. Or la fraction la plus active et la plus maligne de cette génération a compris le lien entre le libéralisme économique et le libéralisme culturel, justement en lisant Michéa, et elle a su l’utiliser. Ces jeunes bernanosiens font du Gramsci et c’est très bien !

Humm. Mais s’il s’agit juste de régler leur compte aux pères libéraux-libertaires en prônant un nouvel ordre moral, très peu pour moi…

Peut-être une frange minoritaire de cette jeunesse rêve-t-elle d’ordre moral, mais dans l’ensemble je la crois plus subtile et il me semble qu’elle cherche à promouvoir un modèle culturel et civilisationnel dont elle redoute, à juste titre, la disparition dans les limbes de la postmodernité. La République à laquelle je suis attaché n’est pas une abstraction née en 1789, elle porte l’héritage de la nation française.

Quand Marion dit : « Nous voulons des principes, des valeurs, des maîtres à suivre et même un dieu ! » pardon, je ne vois pas seulement un besoin de verticalité mais aussi un petit désir de soumission.

N’exagérons rien ! « Un dieu », cela signifie un absolu qui nous transcende. Des « maîtres », ça veut dire des modèles. Et des « valeurs », c’est mieux que le relativisme absolu ! En matière de « soixante-huitardisme inversé », celui qui me paraît le plus dangereux et qui mobilise le plus aujourd’hui, c’est l’islamisme ! Honnêtement, Marion Le Pen me paraît beaucoup moins effrayante !

En somme, nous avons désormais une jeunesse réac ?

Réac ? Ces jeunes très à l’aise sur les réseaux sociaux ont totalement adopté les mœurs de 68. Il n’y a pas de risque de retour à la société des années 1950. Mais peut-être faut-il aujourd’hui être un peu réactionnaire. On a détruit de belles choses comme une République une et indivisible, ou un État fort avec des frontières. Il incombe peut-être à ma génération de les reconstruire.[/access]

Les nouveaux enfants du siècle

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Pour une vraie réforme libérale de la Sécurité sociale

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securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.

Les débats autour du projet Fillon de réforme de la Sécurité sociale ont l’avantage de faire sortir du gîte – parfois à l’initiative du candidat – un certain nombre de lièvres.
En premier lieu, celui des comptes de la Sécu. En la matière, l’image qui s’impose est celle de l’entrelacs des terriers d’une colonie de lapins de garenne. Les Comptes que certifie chaque année la Commission des comptes de la Sécurité sociale ne donnent guère d’indications à qui voudrait savoir où l’on en est vraiment. En effet, toute subvention publique ou impôt totalement ou partiellement affecté à la Sécu ou à l’une de ses composantes (ITAF) est considéré comme une ressource. Il est donc possible de ramener son déficit à zéro, ou à un niveau très bas, simplement en augmentant les transferts publics … et donc le déficit de l’État. De plus, les transferts arbitraires entre branches font apparaître des résultats officiels, déficitaires ou excédentaires, dépourvus de signification réelle.

Usine à gaz étatique

Ce jeu de vases communicants doit impérativement cesser. La France a bien fait de réaliser, en son temps, la séparation de l’Église et de l’État ; le moment est venu de procéder à la séparation de la Sécu et de l’État.

Cette séparation ne saurait être seulement comptable. Pour que la gestion d’un organisme soit de bonne qualité, il faut que ses responsables disposent d’une véritable autonomie et répondent effectivement de leurs résultats. Or ce n’est pas le cas pour la Sécu. Chaque année, son budget et la plupart de ses décisions lui sont dictées par l’État, au moyen de la loi de financement de la sécurité sociale –  LFSS pour les intimes. En ce qui concerne l’assurance maladie, la LFSS contient l’ONDAM (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), qui prévoit par le menu tout ce qui concerne cette branche. Ainsi l’État ne laisse-t-il quasiment aucune marge de manœuvre aux gestionnaires. Par exemple, via les Agences régionales de santé, les directeurs d’hôpitaux sont soumis à un encadrement très strict ; il leur est demandé d’obéir, pas de gérer et encore moins d’innover.

Primes à la responsabilité

Nous devons faire table rase de cette organisation bureaucratique, et la remplacer par des responsabilités pleines et entières, assorties de récompenses en cas de bons résultats (sanitaires aussi bien que pécuniaires, cela va de soi !) et de sanctions, pouvant aller jusqu’au licenciement, dans le cas contraire.

Ces gestionnaires devenus pleinement responsables comprendront vite que le statut de fonctionnaire n’est adapté ni aux hôpitaux, ni aux centres de convalescence, ni aux maisons médicales, et ils embaucheront sous statut privé : le lancinant problème créé par les socialistes au début des années 1980 – la fonctionnarisation du personnel de santé – se résorbera ainsi progressive ment. Des solutions plus rapides sont également envisageables.

Venons-en à l’Assurance maladie. Depuis plusieurs décennies, les déficits chroniques de l’État et de la Sécu ont conduit nos dirigeants à rogner les remboursements, ce qui a poussé les Français à se tourner vers les complémentaires santé. La loi récente rendant obligatoire l’affiliation des salariés, par leur entreprise, à un tel organisme, est le point d’orgue de ce comportement stupide. Une complémentaire incroyablement bien gérée peut fonctionner avec des frais représentant 10 % des remboursements effectués ; d’autres montent à 25 %. Tout cela pour effectuer un travail qui pourrait être réalisé à coût supplémentaire quasiment nul par l’assurance maladie si l’État la laissait rembourser convenablement l’odontologie, l’optique et plus généralement tout ce qui est réellement utile.

Mettre fin au gaspillage

Le coût de fonctionnement de la couverture santé a ainsi, par simple bêtise administrative, été multiplié par 2. Cela signifie un gaspillage annuel de 2 à 3 milliards, en partie mis à la charge des entreprises – et on viendra parler de compétitivité ! La solution existe pourtant, en France même : les caisses d’assurance maladie d’Alsace-Moselle, à l’instar de leurs voisines allemandes, moyennant une cotisation un peu plus élevée, prennent en charge comme le font sur le reste du territoire la Sécu plus une complémentaire.

Enfin, la concurrence peut aider à faire progresser le rapport qualité/prix. Laissons les complémentaires gérer, pour ceux qui le veulent, l’assurance maladie de base, et les CPAM proposer des compléments sur mesure. Chacun doit pouvoir s’adresser là où l’accueil du client est le plus agréable et le plus efficace. Au lieu de bureaucratiser des complémentaires rendues obligatoires, libéralisons la distribution de la couverture de base.

D’autant que ces points d’accueil des adhérents pourraient traiter tous leurs problèmes, retraite, dépendance, prestations familiales, assistance, prévoyance,  à l’instar de ces grandes surfaces d’où l’on peut sortir pourvu de presque tout ce dont on avait besoin – avec, en plus, un accueil personnalisé.

Encore faudra-t-il pour y arriver réformer aussi en profondeur les autres branches de notre Sécu, à commencer par la plus « grosse » d’entre elles, la branche vieillesse : ce sera l’objet d’une prochaine tribune.

Humour juif, humour arabe

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Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"

Un premier film. Le sujet : un couple de quinquagénaire confronté à la mort de leur fils unique, des suites d’un cancer. On pourrait s’attendre au pire. Pathos, hystérie, caméra qui tremble sur visage qui s’agite. Cris et chuchotements d’un couple brisé par la douleur.

Il n’en est rien. L’Israélien Asaph Polonski ne s’est pas contenté d’éviter les écueils d’un tel argument. Il signe au contraire une étonnante comédie et entre d’emblée dans la cour des grands avec ce premier long-métrage à la fois bouleversant et drôle, sensible et tonique.

Une semaine et un jour nous emmène ainsi en Israël, dans un pavillon de banlieue, au lendemain du Shiv’ah, la période de deuil qu’ont observée Vicky et Eyal, les deux parents. Selon la tradition juive, ils doivent désormais réapprendre à vivre normalement. Vicky, la mère, s’accroche à la vie la plus normale, la plus quotidienne, avec une sorte d’énergie si obstinée qu’elle en devient maniaque, déroutante pour l’entourage, notamment professionnel. Eyal, le père, découvre le cannabis à usage médical laissé par son fils, et comme il ne sait pas rouler les joints, il appelle un jeune voisin, Zooler, qui a à peu près l’âge de son fils, pour partager sa fumette.

Asaph Polonsky a parfaitement compris qu’un humour trop volontaire, surjoué, du côté de la farce, n’aurait pas manqué de virer à l’obscène. Toute la force comique d’Une semaine et un jour tient donc dans les situations, à la fois déjantées et contenues, parfois absurdes, mais souvent seulement en limite de normalité, et d’où le rire surgit, irrépressible, libérateur.

Paradoxalement, et c’est là un tour de force du réalisateur, c’est au cœur de ce rire que se déploie la force émotionnelle du film.[access capability= »lire_inedits »] Loin de nous isoler du drame que vivent Vicky et Eyal, l’humour dope notre capacité d’empathie, et donne à la rude fraternité israélienne une proximité inédite.

Quitte à faire très diplomatie genevoise, je ne peux m’empêcher d’évoquer maintenant un film… arabe. Mais qu’on se rassure : il ne s’agit pas là d’une de ces déclarations soigneusement balancées d’un fonctionnaire ne souhaitant fâcher personne. Il se trouve que le très beau film de l’Égyptien Yousry Nasrallah participe d’une même vitalité, d’un même humour, d’une même générosité et d’une même tendresse. Mais cette fois avec le ton des comédies égyptiennes des années 1960, voire, par instants, un registre quasi pasolinien.

Bien sûr, les couleurs de Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage pourront surprendre, tant elles vibrent – à tel point que si Nasrallah avait filmé les crocodiles du Nil, on aurait pu les confondre avec ceux des sachets de bonbons Haribo. Mais tout est là, justement, dans cette fausse candeur crâne, irrévérencieuse jusqu’à la témérité. Yousry Nasrallah et ses acteurs épatants opposent au démon mortifère de l’islamisme, à son projet mélancolique et féroce, l’énergie sensuelle, rieuse, légère et gouailleuse d’un peuple égyptien qui s’obstine à faire la fête, à s’aimer, à désirer. À être.

Une semaine et un jour, d’Asaph Polonsky, en salles le 14 décembre.

Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage, de Yousry Nasrallah, en salles le 21 décembre.[/access]

Liban: le changement, c’est pas maintenant

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liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.

« Les féodaux sont là, ils sont vénérés et ils se considèrent comme ayant un droit d’héritage politique. Ce féodalisme favorise un certain confessionnalisme fanatique dans le système. Le fanatisme religieux qui est, au mieux, un facteur de neutralisation des forces vives de la Nation ; au pire, un facteur d’autodestruction total », déclarait Michel Aoun en 2007. « Je souhaite laïciser l’Etat libanais en opérant un transfert du confessionnalisme politique vers la citoyenneté », ajoutait alors celui qui est depuis sept semaines le Président de la République libanaise. Au vu de son premier gouvernement, dont la composition a été annoncée dimanche, ses partisans ont de quoi être déçus.

Un accord branlant entre chefs de partis

Alors que personne ne s’y attendait, le Premier ministre Saad Hariri, milliardaire sunnite libano-saoudien, a annoncé les 29 personnalités qui l’entoureront. Un « gouvernement d’entente » selon ce dernier, qui se veut symbole d’unité nationale à même de faire face aux défis urgents du pays : la nouvelle loi électorale pour les législatives de 2017, « et surtout les crises auxquelles font face les citoyens, en particulier les déchets, l’électricité et les problèmes d’eau ». En réalité, l’unité prétendue n’est qu’un accord branlant entre chefs de partis désireux de s’accrocher à leurs postes.

« C’est un gouvernement de quotas, qui regroupe divers représentants d’une classe politique corrompue responsable de la détérioration de la situation du pays depuis la guerre. Ils se sont partagés les sièges après des tractations en public pour s’arracher les gros morceaux, se conduisant comme ceux que le président Fouad Chéhab (1958-1964) nommait  »les fromagistes » », résume l’intellectuelle libanaise Leila Barakat.  Il en va ainsi de la formation de chaque gouvernement du pays du Cèdre depuis des années. Plutôt qu’une unité, c’est une coexistence de groupes d’intérêt qui ressort de ce gouvernement.

L’unité nationale… sans les Phalanges

Il est établi à l’avance que les postes doivent être répartis entre des représentants des principales communautés religieuses du pays, qui en compte dix-huit. Ce schéma se retrouve également au parlement, où les circonscriptions sont attribuées confessionnellement. Alors que les Accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile en 1989, faisaient de l’abolition du confessionnalisme « un objectif national », force est de constater que plus d’un quart de siècle plus tard, il n’en est rien.

La liste des ministres publiée dimanche montre de façon flagrante la permanence de ce système. Certains ministères d’importance n’ont même pas changé de visage avec le changement de président : Gebran Bassil reste ministre des Affaires étrangères, Ali Hassan Khalil aux Finances et Nouhad Machnouk à l’Intérieur. Les représentants des partis, quasi-exclusivement confessionnels, tentent d’accaparer un maximum de sièges pour leur faction. Le revenant Marwan Hamadé, ministre à plusieurs reprises entre 1980 et 1992, l’illustre. C’est un ami de Walid Joumblatt, dirigeant druze. Ce dernier se dit défenseur de la laïcité, mais se montre particulièrement attaché à sa possession pleine et entière du gâteau électoral druze, face à son rival Wiam Wahhab.

La volonté du Courant patriotique libre et des Forces libanaises de s’accaparer les sièges chrétiens a abouti à l’exclusion du gouvernement des Phalanges libanaises, le parti de la famille chrétienne maronite des Gemayel. « Ce gouvernement ne nous ressemble pas, nous n’abandonnons pas nos principes pour un portefeuille ministériel », a déclaré le dirigeant des Phalanges Samy Gemayel, portant un coup public au beau récit de l’unité nationale. Celle-ci correspond en réalité plus à un régime des partis.

Une loi électorale censée tout changer

Dans la démocratie parlementaire libanaise, la répartition des ministères par communautés découle de la composition du parlement  dont le gouvernement est  issu. Le parlement actuel a élu d’après la loi électorale de 2009. Selon elle, cette assemblée est composée de 128 membres, 64 chrétiens et 64 musulmans, parfaitement répartis entre communautés : des 31 maronites à l’unique évangélique. Chacune des 26 circonscriptions de la carte électorale libanaise doit élire de 2 à 10 députés, dont la confession est également établie d’avance. Une aubaine pour les féodaux locaux, tel Joumblatt, assuré d’emporter les sièges druzes du Chouf même quand les appartenances confessionnelles des habitants de cette région sont de plus en plus hétérogènes. Et, bien que la majorité des partis représentés au gouvernement disent vouloir une nouvelle loi électorale, en réalité ils s’accommodent parfaitement du confessionnalisme que la loi de 2009 institue. Or, l’une des pommes de discorde qui ont empêché le Liban d’avoir un gouvernement pendant presque deux ans était justement la volonté de certains acteurs politiques de faire voter une nouvelle loi électorale permettant de casser les anciennes logiques confessionnelles. Abandonner toute référence confessionnelle pourrait transformer les députés, aujourd’hui élus de leur communauté, en élus de la nation. L’adoption du scrutin proportionnel intégral, soutenue par les grands partis chiites Amal et le Hezbollah, ainsi que par le Courant Patriotique Libre du Président Aoun, pourrait briser les féodalités locales. Sans surprise, le dirigeant druze Joumblatt, grand perdant d’un tel changement, s’est d’ores et déjà opposé à un scrutin proportionnel, au nom, bien sûr, du respect de la diversité. Samy Gemayel, un autre perdant potentiel de la réforme, défend quant à lui un scrutin uninominal, qui réduirait ainsi la taille des circonscriptions et le rôle des partis, tout en créant des circonscriptions plus homogènes communautairement. Bref, une nouvelle loi intégrera les évolutions sociologiques et démographiques de la société libanaise et donc pénaliserait les chrétiens qui verraient leur poids politique s’amoindrir au profit des chiites et dans une moindre mesure des sunnites.  Les perdants de la réforme peuvent-ils faire confiance à la nation libanaise pour faire émerger un intérêt général susceptible de les protéger ?

Pour rappel, l’une des exigences des accords de Taëf ayant soldé la guerre civile libanaise était le désarmement de toutes les milices, Hezbollah compris, ce que le pays n’a toujours pas réussi à accomplir vingt-cinq ans plus tard. Vu la zone de tensions régionale où se niche le Liban, on peut comprendre que les chrétiens et les druzes rechignent à se désarmer politiquement face à des gagnants littéralement surarmés (l’Iran place ses pions du Yémen à la Syrie en passant par le Sud-Liban).

Le confessionnalisme toujours vivace

Les débats que la loi  électorale suscitera s’annoncent rudes et pourraient entraîner le report des élections législatives. Et la question ne concerne pas uniquement les Libanais. Les puissances régionales ne manqueront pas de surveiller ces débats. L’enjeu est d’autant plus important qu’une modification importante de cette loi puisse faire basculer le Liban dans le camp de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Certains dirigeants du 14 mars (coalition des partis anti-syriens) accusent quant à eux d’ores et déjà l’axe syro-iranien d’avoir poussé à un gouvernement de trente ministres pour accroître son influence au Liban – à travers son allié hezbollahi  -, et pousser à une loi électorale qui les favoriserait. Accusation retournée par l’autre camp, via la journaliste Scarlett Haddad, qui met en évidence dans L’Orient-Le Jour la nomination par Saad Hariri de « ministres combatifs en mesure de mener la bataille électorale qui s’annonce » aux postes qu’il a pu obtenir pour son parti.

L’abandon du confessionnalisme apparaît peu probable : les dirigeants libanais sont extrêmement attachés à leurs intérêts, beaucoup conservent une mentalité des féodaux et l’idée d’intérêt national est encore faible. Les familles Gemayel, Hariri, Joumblatt et autres se partagent le pouvoir depuis des décennies. Il est probable que la nouvelle loi électorale ne soit qu’une modification à la marge de la précédente. Or, le système ne pourra pas durer éternellement. Tout l’enjeu est de savoir si le Liban est capable de s’en sortir par le haut.

Plaisir d’offrir, joie de recevoir

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Lino Ventura
Lino Ventura dans "Adieu poulet" (SIPA : 00013479_000003)
Lino Ventura "Adieu poulet" conte de noël
Lino Ventura dans "Adieu poulet" (SIPA : 00013479_000003)

Petit Pierrot, tête de piaf ou la crevette, toute sa jeunesse, Pierre Evian avait supporté ces surnoms de cours de récréation, maudissant la nature de lui avoir donné un corps de moineau. Deux bras pas plus épais que des mikados suspendus sur un buste de mulot. La vocation de tueur lui était venue de cette époque-là. Il faisait surtout trop de fautes d’orthographe pour prétendre à une carrière littéraire. La destinée tient parfois à peu de chose. Au lycée, quelques années plus tard, en classe de terminale, Pierre s’était presque fondu dans cette masse immonde, abjecte, d’élèves prétentieux et amoureux. Parfois, au détour d’un couloir, fusait une réflexion sur son physique malingre et sa bouille rachitique. Ces quolibets, venant des jolies filles, le faisaient sourire…de rage. Miné et meurtri par tant de bêtises, il prenait sur lui.

Pierre, comme tous les adolescents secrets et complexés de son âge, s’était enfermé dans un monde parallèle, la pendule bloquée sur les années 60. Des rêves de DS noires, de gabardines en cuir et d’alcools frelatés. Un monde idyllique où tous les truands ressemblaient à Ventura, portaient des costumes cintrés, des pompes de maquereaux et balançaient des répliques d’Audiard.

Un soir de décembre, rentrant de l’école, par mégarde, sans intention de nuire, Pierre avait vengé d’un coup, d’un geste, ses années de mépris. La charcutière, « Mademoiselle Rose », une épaisse femme couperosée s’était retrouvée sur le carreau de sa boutique. Raide. Les yeux grands ouverts. Inerte dans son sang violacé. La nuque brisée par l’angle de l’étal. Pas de cris, pas de témoins. Une insulte de trop, les commerçants sont souvent trop bavards !

A partir ce de jour-là, Pierre s’était dit que tuer serait une chose simple, à la portée d’un écolier chétif. Une affaire banale. Donc, il recommencerait. C’était même le seul domaine où il excellait. Ce regard inoffensif d’homme accablé en avait surpris plus d’un. Pierre vivait de ce commerce particulier, ce n’était ni une activité passionnante, ni excitante, juste le moyen de gagner sa vie et de régler ses factures d’électricité. A la différence des malades, des psychopathes, des serial-killers, qui tuent par plaisir, par amour ou par délire, Pierre menait une vie rangée de cadre moyen, de fonctionnaire pépère. Le matin, au lieu de se rendre au bureau, de se planter des heures devant l’écran de son ordinateur, de rêvasser à la belle secrétaire du service export, Pierre partait assassiner. Une épouse trompée, un journaliste trop zélé, un concurrent gênant ou un conseiller municipal scrupuleux. Pierre s’était fait un nom dans le métier. Il n’était pas de cette race de tueurs à gages, de spécialistes que l’on voit au cinéma, ou qu’on lit dans les romans d’espionnage. Pas le genre beau gosse, regard de braise et attaché-case d’agent secret. Pierre était un Monsieur-tout-le-monde, un modeste artisan du crime, un nettoyeur de salles polyvalentes. En trente ans de labeur, son seul titre de gloire était d’avoir renversé un chanteur de variété des années 70 à la sortie d’un gala minable. A la limite d’une ZUP pouilleuse, Pierre avait fauché au volant de sa Peugeot 404, la vedette déchue devant quelques fans qui n’en revenaient pas d’assister en direct à un meurtre. L’affaire avait fait la Une de la presse locale, l’ancienne star une dernière fois sortie de l’anonymat, lui l’oublié des plateaux de télévision et des stations musicales pour grands-mères en mal de tendresse. Un coup facile commandité par un autre artiste de seconde zone jaloux d’avoir perdu le mirifique contrat « des plages d’été ». Trois semaines de concerts dans les campings trois étoiles des Landes. L’aubaine inespérée de relancer une carrière moribonde.

Le plus souvent, Pierre préférait les coups « à la bonne franquette » comme il les appelait. Il s’était même fait une spécialité dans l’adultère et la succession crapuleuse. Deux secteurs en pleine expansion. Pierre avait une petite préférence pour les mères de famille qui désiraient supprimer leurs maris volages. En général, de belles femmes, la cinquantaine sonnée, dignes, accablées par les cabrioles nocturnes de leurs époux. Le plus facile dans le métier de tueur était sans aucun doute le crime politique. Pierre trouvait parmi les élus territoriaux, ses plus fidèles clients. L’intercommunalité l’avait sauvé. De sympathiques voyous, qui pour grappiller quelques voix auraient tué père, mère, enfants et voisins. Des opportunistes sans scrupules. L’avantage avec ces assassinats professionnels résidait dans le règlement immédiat en liquide et l’assurance d’une impunité totale. Le meurtre dans le milieu étant largement admis et pratiqué.

Le week-end, Pierre bricolait son antique Peugeot, millésime 1967, intérieur cuir havane, toit ouvrant et freinage hydrovac aussi perfide que puissant. Il écoutait à tue-tête dans son garage les tubes surannés des « Chats Sauvages », «Chaussettes Noires », et autres groupes à consonance américaine aujourd’hui disparus. L’injection de sa 404 lui donnait des sueurs depuis trois semaines, Elle toussotait. Souvent le dimanche, il partait en balade avec ses amis du club de voitures anciennes qui se faisaient appeler « les vieux rouleurs de mécanique ». Quelques kilomètres pour décrasser leurs vieilleries, de quoi amuser les promeneurs et les cyclistes. Pierre avait une vie bien réglée, comme tous les vieux garçons, un cérémonial bien huilé ; samedi : cambouis, musique sixties et film en noir et blanc ; dimanche : grasse matinée et tour du pâté de maison.

En refermant le capot, il entendit le téléphone sonner dans son salon, il remonta quatre à quatre l’escalier et réussit à décrocher à temps. L’appel ne dura que quelques secondes. Il raccrocha, un peu chagriné. Il n’avait pas l’habitude de tuer le dimanche juste avant Noël. Une urgence, des héritiers désireux d’abréger les souffrances de leur mère et pressés d’empocher ses titres de propriété. La dame logeait dans une maison bourgeoise, en bordure de Marne. Elle vivait seule, sans mari, sans amant et surtout sans clébard. Pierre détestait les animaux. Il ne comprenait pas pourquoi les retraités s’entichaient d’horribles chiens qui souillaient leurs maisons et pompaient leurs pensions. Pierre avait la phobie du Loulou de Poméranie, s’il avait fallu créer une association pour l’extermination de cette race, il en aurait été le Président d’honneur. Il exécrait leur couleur, leur odeur et leur côté misérabiliste. Si Pierre prenait un plaisir immense à restaurer sa voiture, il exultait lorsqu’il criblait de balles un Loulou perdu dans la ville. Les occasions d’en trucider un se faisaient rares. Leurs maîtresses les protégeaient, les chérissaient comme des enfants.

Ce dimanche matin-là, malgré une chute sévère des températures, Pierre s’était réveillé de bonne humeur. Finalement, cette histoire ne lui prendrait que deux ou trois heures. Il avait enfilé son costume rayé, sa cravate club, son duffle-coat beige et des souliers usés pour lesquels il avait une préférence. Le cuir craquelé, la couleur joliment patinée par les ans, et des semelles tellement fines qu’elles lui permettaient de pénétrer chez ses victimes en toute discrétion. La Peugeot démarra du premier coup, sans bruit suspect, en souplesse, les heures passées à triturer cette injection n’avaient pas été vaines. Pierre comprenait les enfants de cette femme, encore dix ans avant de décrocher le pactole. C’était décidément trop long pour un ménage qui devait finir de payer sa résidence secondaire, les études supérieures de leur fille aînée et les prochaines vacances au ski en février. Pour une somme tout à fait raisonnable, Pierre redonnait la joie de vivre à une famille en détresse.

Lorsqu’il arriva à l’entrée du bourg, la rue était complètement déserte, le quartier en pleine léthargie, repas dominical oblige. A travers la fenêtre, Pierre aperçut la vieille dame dans sa cuisine. La tête penchée sur des conserves de marrons, il la trouva d’emblée sympathique, une bonne grand-mère à l’ancienne. Elle regardait à peine le journal télévisé de France 2, surveillant parfois si le brushing de Laurent Delahousse tenait bon. Elle avait l’air en forme, Pierre comprit pourquoi ses enfants l’avaient mandaté. A la voir, on lui aurait donné dix ans de moins. Ce soir, elle dormirait à jamais sur son lit, entourée de tous ses proches en pleurs ne comprenant pas pourquoi ils avaient mérité un tel sort. Pierre s’activa, il avait encore trente minutes devant lui avant de retrouver ses amis du club. Pour la première fois de sa vie, il s’était trouvé des compagnons de route. Il était heureux. Sa différence physique n’était plus un lourd fardeau à porter. Il avait même songé en début de semaine, à raccrocher, à changer de métier. Il avait aussi pensé à trouver une épouse, il était temps. La vieille dame n’eut pas le temps de se retourner que déjà Pierre l’étranglait. Elle s’écroula sur le lino. Le générique annonçait la fin du journal. Pierre prit la fuite, mais dans le feu de l’action, ne fit pas attention aux marches glissantes du perron. Son pied partit comme une fusée. Il essaya bien de se raccrocher à la rambarde, sa tête vint se fracasser sur le marbre blanc, le tuant sur le coup. Des flocons commencèrent à voltiger dans les airs. Cette année, il neigerait à Noël.

Dans l’après-midi, avant que la gendarmerie n’arrive, un chien blanc, une sorte de Loulou renifla son cadavre et lui pissa dessus.

Mansplaining: à quand la réforme du collègue?

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Portrait de l'activiste FEMEN ukrainienne Iana Jdanova, septembre 2016. SIPA. 00775354_000009
Portrait de l'activiste FEMEN ukrainienne Iana Jdanova, septembre 2016. SIPA. 00775354_000009

Visiblement, ça va mal en Suède ; assez mal en tout cas pour qu’Unionen, la principale confédération syndicale du pays, fonde un comité de vigilance contre un nouveau fléau des temps modernes : le mansplaining.

Le mansplaining, c’est l’« explication de mec », en clair la fâcheuse habitude que nous avons, nous autres mâles, de prendre nos collègues femmes pour des bécasses en leur expliquant sans cesse le pourquoi du comment. Vous croyez rendre service à votre voisine de bureau en lui détaillant avec une infinie patience les fonctionnalités de la dernière version du tableur Excel ? Mensonge, vous ne faites qu’ajouter de l’oppression patriarcale à la déjà pénible exploitation patronale.

Le syndicat est formel : le mansplaining est bel et bien une forme de harcèlement et donc un drame social que les salariées ne peuvent plus supporter. Voilà pourquoi on a créé un comité, bien sûr doté d’un site ad hoc et d’une hotline pour les urgences.

Hélas, nous apprend CNN qui a enquêté sur le phénomène, cette hotline a vite été détournée de son objet initial. La plupart des appels proviennent d’hommes, qui utilisent ce numéro pour savoir s’ils font, oui ou non, du mansplaining au travail. On espère, qu’en expliquant leur cas, ils ne seront pas paternalistes avec les téléopératrices…

Venezuela: le Père Noël est une ordure

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Le président vénézuelien Nicolas Maduro à Caracas, octobre 2016. SIPA. AP21967501_000010
Le président vénézuelien Nicolas Maduro à Caracas, octobre 2016. SIPA. AP21967501_000010

C’est un épisode ubuesque que viennent de connaître les Vénézuéliens dans le cadre des  interminables mésaventures tragicomiques de Nicolas Maduro, homme fort du Venezuela depuis trois longues années. Le 11 décembre dernier, cet homme jamais en reste de décisions pour le moins surprenantes, décrète le billet de cent bolivars – jusqu’alors la plus grosse coupure, soit un peu moins de cinq centimes d’euro- retiré de la circulation dans… les trois jours.

Selon le chef de l’Etat, cette mesure vise à lutter contre des mafias qui sévissent notamment à la frontière colombienne, et qui en auraient accumulé des milliers de liasses pour tenter de saboter l’économie du pays, ceci avec l’appui des Etats-Unis – l’ennemi de référence toujours pointé du doigt dans ce type de crise. Le problème, c’est que ce billet – illustré par un chouette portrait du général Bolivar – était utilisé dans les trois quarts des transactions en liquide. Que la mesure soit totalement absurde ou non, on pouvait donc difficilement faire mieux pour rendre le peuple – encore plus – fou à treize jours des fêtes. Un cadeau de Noël d’autant plus mal inspiré de la part du père Maduro que ce dernier répète en boucle vouloir servir le peuple vénézuélien en le protégeant de la mainmise des intérêts étrangers sur leur beau pays. Evidemment, le peuple s’est – une nouvelle fois – mis en rogne et a évacué sa colère. Bilan de ce que l’on sait des manifestations: trois morts, des dizaines de magasins pillés, des jets de pierres des manifestants contre coups de feu de la police, bref, le paradis bolivarien ressemble de plus en plus à un bordel sans nom.

La théorie du complot

Dans un éclair de lucidité, le président Maduro a finalement prolongé la validité des billets de cent bolivars jusqu’au 2 janvier. Problème de taille auquel il n’avait pas pensé: tandis que bon nombre de ses concitoyens s’étaient empressés de se débarrasser de leurs fameux billets – à travers l’achat de babioles de Noël dont ils se seraient sans doute bien passés – les nouveaux billets, de cinq cents bolivars, en prévision de la vertigineuse inflation qui semble ainsi officiellement légitimée –ont tardé à arriver.

Et voici le bon peuple vénézuélien littéralement sans le sou ! Déjà que ses billets ne valent rien… Un peu de bons sens aurait pu s’emparer de l’esprit de Nicolas Maduro, lui faire admettre qu’il n’a pas été très responsable au moins sur ce point et – à défaut de démissionner – présenter des excuses. Mais cela aurait été bien trop humiliant. Le vrai responsable c’est l’autre, les Etats-Unis et leurs alliés puisqu’il s’agit d’un « coup financier » de l’empire, une conspiration mondiale des mauvais capitalistes, une « guerre économique » visant à « renverser le gouvernement ». Pourquoi se remettre en question quand tout s’explique d’une façon si limpide ?

Une employée de banque vénézuélienne les bras chargés de billets de 100 bolivar à Caracas, décembre 2016. SIPA. 00785143_000001

Nicolas Maduro, à l’instar des grands autocrates de ce monde – semble avoir atteint la phase terminale de la parano. Aurait-il néanmoins de vraies raisons de s’inquiéter ? Selon Ignacio Ramonet, journaliste fort cultivé et partisan du régime, il y aurait eu une réelle tentative de coup d’Etat l’année dernière. Problème: son article se base uniquement sur les dires du « président Maduro » et de ses partisans. Un peu léger. Ceci étant, on peut concevoir qu’au vu de l’éviction douteuse de Dilma Roussef au Brésil cette année, ou celle également infondée  du président de gauche du Paraguay il y a quatre ans, le « président Maduro » rechigne à laisser le moindre millimètre de marge de manœuvre à ses adversaires.

Pendant ce temps-là, Maduro danse la salsa

Aussi étrange que ça puisse sembler au vu des performances du président, rien n’assure que la fin du chavisme déboucherait sur une situation moins tragique pour les Vénézuéliens: la venue d’un autocrate d’extrême droite n’est pas totalement à exclure, et je doute qu’elle arrangerait la situation du pays. Mais si le référendum révocatoire – une disposition constitutionnelle introduite par Chavez – avait maintenant lieu comme le souhaite l’opposition depuis des mois, il ne déboucherait plus sur des élections anticipées mais sur le simple remplacement du père Maduro par son actuel vice-président à la tête du pays. Il s’agit d’un dénommé Aristóbulo Istúriz, anciennement ministre de l’éducation sous Chavez – certes, un nom moins facile à retenir que Nicolas Maduro mais son titulaire pourra difficilement faire pire.

Les nouveaux billets eux – à l’effigie du général Francisco Miranda – sont finalement arrivés ! Livrés par avion, et en provenance de Suède : de quoi les Vénézuéliens se plaignent-ils ? En attendant les nouvelles péripéties de leur président, ils devront – ils en ont pris l’habitude – se débrouiller pour survivre. Maduro, lui, leur donnera du grain à moudre : le président ne manquera pas de  leur offrir quelques laborieux pas de salsa dans son émission de radio. Avec un Père Noël pareil, les Vénézuéliens vont passer des fêtes inoubliables!

Une belle brune pour Noël

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la brune brulante mccarey
Joanne Woodward dans "La brune brûlante".
la brune brulante mccarey
Joan Collins dans "La brune brûlante".

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents cinéphiles mais, pour les heureux élus, la collection « Hollywood Legends » offre une belle alternative aux chocolats de fin d’année.

Certes, quelques titres tiennent plus de l’anecdote pour collectionneurs que du chef-d’œuvre intemporel. L’influence de Rebecca d’Hitchcock sur Le Château du dragon de Mankiewicz n’est pas inintéressante en soi – de là à parier que ce dernier film ravira votre destinataire, il y a un pas qu’on ne franchira qu’avec prudence. Mais il y a aussi d’excellents films qui peuvent être vus en dehors de toute préoccupation d’érudition, tel le désopilant La Brune brûlante (1958), tourné en scope couleur et sous la direction d’un maître du comique, Leo McCarey. Le trio formé par Joanne Woodward, Joan Collins et Paul Newman, tous d’une incroyable fraîcheur, emporte cette satire de l’Amérique vers des sommets de rires. Ajoutons enfin que, pour chaque film de la collection, le supplément – l’interview d’un spécialiste – est toujours passionnant.

 La Brune brûlante, DVD des éditions ESC, collection « Hollywood Legends ».

La Brune brûlante

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Trump relance Keynes

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Le tohu-bohu qui a accompagné l’élection de Donald Trump ne facilite pas la compréhension de tous les enjeux, y compris économiques. De multiples questions se posent : mettra-t-il les dirigeants de Pékin au défi de réévaluer leur monnaie alors que les exportations chinoises se tassent ? Jettera-t-il aux orties les traités de libre-échange, dont le fameux Tafta ? Au moment où l’Amérique esquisse un tournant protectionniste, les derniers défenseurs du libre-échange inconditionnel sont à Pékin, dont les entreprises restent avantagées par leurs coûts salariaux, mais aussi à Bruxelles, malgré les dommages infligés aux économies européennes par une concurrence déloyale et faussée.

Restons prudents. Les promesses n’engagent que ceux qui les entendent. La formule, imputée à Henri Queuille et Charles Pasqua, devrait figurer en exergue de tous les programmes électoraux. Il n’est pas sûr que l’administration Trump passe à l’acte sur ce terrain fondamental, aux plans économique et idéologique. Et c’est pourquoi sans doute les Bourses américaines n’ont pas sanctionné le vote du 8 novembre. Bien au contraire.

Mais il est un domaine où les nouveaux dirigeants devraient rompre avec la routine. Cela fait des lustres que le soin de piloter l’économie est confié, de façon primordiale, à la banque centrale. C’est la banque centrale qui a jugulé l’inflation à deux chiffres en 1980. C’est la banque centrale qui a relancé l’activité à chaque nouvelle récession. C’est la banque centrale qui a sauvé le système de crédit en faillite, après l’implosion de Lehman Brothers, en abaissant de manière drastique les taux du crédit pour revaloriser les créances détenues par les banques. C’est elle qui tente depuis deux ans une difficile opération de « reflation » pour combattre la déflation rampante issue de la grande récession.

Or, dans le bric-à-brac qu’est le programme du candidat Trump, il y a un point essentiel : la politique monétaire ne sera pas l’alpha et l’oméga de la politique de contrôle du système. Et, en plus des orientations protectionnistes, il n’est pas impossible qu’on voie émerger une nouvelle conception des recettes et des dépenses fédérales.

Taxer les riches, détaxer les entreprises

Ainsi, pour la première fois depuis les années 1970, il est question de surtaxer les revenus des riches. Le principe est incontestable. Barack Obama n’a pas infléchi la trajectoire suivie depuis l’arrivée au pouvoir de Ronald Reagan : les revenus des classes aisées et riches sont les seuls à s’accroître. En ce moment même, l’augmentation des salaires est concentrée sur le dixième supérieur. Augmenter la contribution des plus riches ne relève pas de la démagogie. Le milliardaire Trump pourrait bien être celui qui voudra et pourra le faire.

Il est question aussi de détaxer les entreprises. La chose paraît incongrue. Sur le papier, elles subissent une taxe sur les bénéfices de 34 %. Dans la réalité, la grande masse des entreprises cotées acquittent un impôt bien moindre. Les grands groupes pratiquent ouvertement l’optimisation fiscale, en exploitant toutes les niches et en délocalisant leurs profits dans des paradis fiscaux comme l’Irlande ou Singapour. Les promoteurs constructeurs, tels que Donald Trump, sont exonérés dans les faits ! La réduction prévue à 15 % du taux d’imposition n’aurait d’impact véritable que pour les PME.

Un accroissement tous azimuts des dépenses

Les médias français ne l’ont guère remarqué : le programme du président républicain élu se situe à l’opposé exact des programmes des candidats républicains français ![1. Nous y reviendrons : en France, pour la première fois depuis la guerre, les programmes des candidats qui pourraient être élus, sauf accident, sont franchement récessifs.]

En premier lieu, Donald Trump affirme sa volonté de protéger[access capability= »lire_inedits »] les dépenses de santé financées sur fonds publics, à l’encontre des intentions affichées par son parti. Ne pourrait-il pas, alors, profiter de l’échec de l’Obamacare, invraisemblablement coûteux pour les assurés[2. Pour faire simple, les jeunes ne s’assurent pas : les vieux et les malades cotisent pour les vieux et les malades], pour passer à un système d’assurance maladie à l’européenne ? Venant d’un homme aussi inattendu et imprévisible, ce tournant révolutionnaire n’est pas à exclure entièrement.

Deuxièmement, comme sa rivale Hillary Clinton, Donald Trump a annoncé un grand programme d’infrastructures. Nul besoin de Keynes pour le justifier. Les infrastructures américaines, totalement obsolètes, souffrent de la comparaison avec celles de nombreux pays asiatiques. Il faut refaire les routes et les autoroutes, les aéroports, installer enfin des lignes de TGV. Les dépenses nécessaires pourraient atteindre 10 000 milliards de dollars sur les dix prochaines années, soit 5 points de PIB annuels.

En revanche, les dépenses militaires seraient réduites. Le nouveau président demande à ses alliés de mettre la main à la poche pour assurer leur sécurité[3. Encore un point d’opposition avec Les Républicains français qui mijotent des réductions massives de dépenses militaires.]. Reste à savoir s’il mettra ses menaces à exécution. Il lui faudra pour cela imposer ses vues à un Congrès républicain qui a toujours épousé celles du complexe militaro-industriel. On pourrait donc assister à un accroissement de l’investissement public, et du déficit, dont les conseillers de Trump espèrent limiter l’impact en recourant à des partenariats public-privé assez flous pour l’instant.

En route vers l’inconnu

Le brutal avènement de Donald Trump a été comparé par certains à celui de Ronald Reagan. Mais les situations diffèrent encore plus que les personnalités. Ronald Reagan s’est installé alors que la puissance américaine bénéficiait du déclin géopolitique de l’Union soviétique, qu’elle ne souffrait pas encore de la concurrence dévastatrice de la Chine et que son économie, purgée de l’inflation, sortait de la récession. Donald Trump doit affronter de multiples défis : lobbies économiques et financiers à l’intérieur, puissances émergentes à l’extérieur. De plus, l’économie américaine aborde la fin de son cycle classique[4. De huit ans. Rappelons que la reprise date du printemps 2009] : une récession technique est dans les tuyaux. Par-dessus tout, des risques majeurs menacent le système économique mondial : la crise de l’euro n’est pas surmontée, la Chine est une poudrière économique.

Si la relance produit plus de déficit que d’activité et d’emplois, le crédit de la nouvelle administration sera entamé. Les marchés financiers marqueront leur désaffection, le dollar pourrait être menacé. Autant dire que la réussite du président républicain dépend très largement du succès de sa politique keynésienne.[/access]

La politique entre l’âne et le boeuf

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creche de noel polemique vivre ensemble laicite
Crèche en l’église st germain. Rennes, Ille et vilaine, Bretagne, (SIPA : 00699379_000009)
creche de noel polemique vivre ensemble laicite
Crèche en l’église St Germain. Rennes, Ille et vilaine, Bretagne, (SIPA : 00699379_000009)

Un mantra postmoderne

Le « vivre ensemble » est devenu un des mantras les plus usités de notre époque. La raison n’est pas difficile à percevoir : l’omniprésence du mot, ou plutôt du groupe de mots, sanctionne la disparition de la chose. Notre époque individualiste a toutes les peines du monde en effet à faire cohabiter les individus les uns avec les autres. A cette difficulté s’ajoute le danger que fait planer sur l’intérêt national et général l’hyper-individualisme.

Plus grave : le communautarisme, né de l’exaltation irresponsable des « différences », rend cette cohabitation encore plus problématique. Ce n’est pas un simple mur entre individus que le communautarisme dresse, mais un fossé d’ignorance, voire un refus de lier relations entre « communautés ». Si bien que le risque est grand de voir le pays se fissurer sous le poids de sécessions, qu’elles soient de nature ethnique ou religieuse.

BlaBlaCar ressuscitera-t-il les liturgies d’antan ?

Dans un tel contexte, on comprend que les pouvoirs publics portent toute leur attention sur la survivance d’un improbable « vivre ensemble ». On ne compte plus les initiatives en ce domaine. Tous les leviers de l’Etat sont mobilisés à cette fin, de l’école publique au ministère de la culture.

La propagande semi-officielle vante la force de la parole « échangée », les lieux de « convivialité ». Il n’est pas jusqu’à l’ « ubérisation » de l’économie, c’est-à-dire sa flexibilité numérique, qui ne soit convoquée pour célébrer les vertus du vivre ensemble. Par exemple le système (et entreprise) de covoiturage

BlaBlaCar est porté au pinacle : n’est-ce pas joindre l’utile du voyager à moindre coût, à l’agréable du bavardage ? Bientôt le Ministère de la santé ira peut-être jusqu’à rembourser les frais des repas entre voisins…

Empoignades au milieu de santons

Cependant les crispations perdurent. La polémique autour des crèches en témoigne. Il semble que Noël soit pris en otage par la politique. Entre l’âne et le boeuf, ce n’est plus à l’Enfant que la place est réservée, mais aux controverses sociétales, suite au désir de certains édiles d’exposer des crèches dans des endroits publics. Atteinte à la laïcité ? Crispation identitaire ? Récupération politicienne ?

Partisans et adversaires des crèches « publiques » s’affrontent. Toujours au nom du sacro-saint et inusable « vivre ensemble », certains voudraient les interdire ; d’autres au contraire vantent leurs capacités à faire revivre les traditions, et ainsi à assurer une certaine cohésion nationale en transmettant un patrimoine. Les plus véhéments n’hésitent pas à brandir l’étendard de la laïcité.

Le motif de la « différence » est soulevé par les adversaires de l’ installation de crèches dans les lieux publics : selon eux de telles initiatives risqueraient de heurter les croyances des « minorités ». A cet argument, les tenants de l’intégration et de l’assimilation répondent que c’en est fini de la République dès lors que l’on raisonne en terme de « minorités » et d’ « accommodement raisonnable ». Belles empoignades idéologiques au milieu des santons !

Le télescopage religion-politique ne date pas d’hier

La Sainte Famille n’en demandait pas tant ! Cela prouve au moins que la politique continue de passionner les Français. Il serait vain d’ailleurs de croire que la foi des chrétiens vit en état d’apesanteur historique, en ignorant superbement les contingences d’ici-bas. Pour les chrétiens, Dieu est venu s’immerger dans le cours des événements. Ne nous étonnons pas alors que la crèche devienne, contre le gré de beaucoup de croyants, un enjeu politique !

A ce propos, signalons que Jésus est né à Bethléem à cause d’un recensement qui avait été ordonné pour tout l’Empire romain, Empire dont dépendait à l’époque la Palestine. Afin de se faire inscrire sur les registres, Joseph se rendit dans sa ville d’origine (qui était celle de David, premier roi de Jérusalem, quelques mille ans plus tôt), parce qu’il descendait de cette lignée royale. Pour cela, il dut traverser le pays du nord au sud. Ainsi, c’est à cause de la politique que Jésus est né dans la cité de David ! Le télescopage du religieux et de la politique est une vieille histoire. Même la douce et paisible naissance du Christ ne put l’éviter tout à fait !

Cependant ce recensement de tous les citoyens de l’Empire n’avait pas pour but, on s’en doute, le « vivre ensemble », mais le comptage des hommes susceptibles de payer les impôts ! A moins que les impôts ne servent à l’ assurer…Cependant, on aurait fait sourire un citoyen de L’Empire romain en lui parlant de « vivre ensemble ». La virilité et la rudesse de ces époques antiques ignoraient les tours de langage de notre société du principe de précaution et des cellules de soutien psychologique !

« Jouez, hautbois ! Résonnez, musettes de la polémique ! »

Revenons dans notre France actuelle. Au défi de faire « vivre ensemble » les citoyens de religions différentes, ces polémiques autour des crèches ajoutent celui de faire cohabiter religion et politique. On peut comprendre ceux qui s’offusquent que ce débat vienne polluer la fête de la Nativité. Qu’ils se rassurent : le « petit Jésus » en a vu d’autres. Il est certain qu’il est davantage attristé par le sort que réservent les guerres aux enfants de toute nationalité, que par ces empoignades autour des crèches visant à célébrer sa naissance.

Quant aux santonniers qui désespèrent de renouveler leur art, figé par l’académisme de la tradition, on pourrait leur suggérer de rajouter deux figurines à l’échantillon de la population gravitant autour de l’Enfant et de sa mère : un laïcard et un tenant des traditions qui en viendraient aux mains (une « filade », en provençal, pour rester dans la couleur locale). Cela ferait peut-être désordre devant la couche du nouveau-né de Bethléem. Mais le petit Jésus n’est pas venu habiter un monde idéal. Sinon, il serait resté chez lui.

Bienvenue à la jeune garde!

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Alexandre Devecchio.
Alexandre Devecchio.

CauseurCe qui ressort de ton livre, c’est qu’il n’y a pas une « génération 2016 » mais plusieurs: la jeunesse en sécession culturelle des banlieues que tu appelles la « génération Dieudonné » d’un côté, et de l’autre une jeunesse que tu divises en deux courants, la « génération Michéa » et la « génération Zemmour », mais dont la nouveauté est d’être clairement à droite.

Alexandre Devecchio.  Il y a effectivement un basculement d’une partie de la jeunesse désormais majoritairement opposée à l’idéologie libérale-libertaire. En 2012, lorsque François Hollande déclare vouloir dédier son mandat à la jeunesse il pense encore qu’elle est structurellement à gauche, ce qui a été vrai de mai 68 à 2005, avec les manifs anti-CPE.  Depuis, cette tendance s’est inversée et c’est encore plus net à partir du début de son mandat : le FN s’affirme comme le premier parti chez les jeunes, qui sont également plus nombreux dans les rangs de la Manif pour tous que pour le mariage gay.

À 29 ans, tu es à la fois un chroniqueur et un acteur de cette mutation : où te situes-tu?

J’appartiens clairement à la « génération Zemmour ». Petit-fils d’immigrés qui ont fait un effort pour s’assimiler à la société française, fils de petits commerçants qui ont plutôt souffert de la mondialisation, j’ai grandi à Épinay-sur-Seine et fait mes études à Saint-Denis dans le fameux 9.3 , je ne suis pas loin d’être ce qu’on appelle un « petit blanc ». Un de ceux dont les parents ont été mis en accusation comme « beaufs »,  « racistes » ou « islamophobes ». Je me suis peut-être construit en réaction à ça. Donc je me reconnais plus dans la jeunesse Zemmour, même si j’apprécie ce que j’appelle la « génération Michéa ».  

Tu parles d’un basculement, on sent chez certains un désir de revanche. Cette jeunesse qui se veut anticonformiste est-elle en train d’inventer le conformisme de demain ?

Bien sûr, ce risque existe, mais ça nous change un petit peu ! Et c’est aussi comme ça qu’on change la société. Je ne vais pas me plaindre que cette jeunesse, après avoir été honteuse tant d’années, soit « décomplexée », quoique je n’aime pas ce terme mais, disons, « déculpabilisée ». Surtout, le risque qui m’inquiète plus est celui d’un affrontement. Je n’aimerais pas voir se développer, par une sorte de mimétisme avec le communautarisme de la jeunesse immigrée, un communautarisme des petits Blancs avec l’exaltation d’identités parfois fantasmées.

C’est pourtant ce qui se passe chez une partie des catholiques, où certains voudraient faire du catholicisme une identité opprimée comme les autres…

Certes, mais essayons de ne pas faire d’amalgame ! Les catholiques qui se vivent comme une communauté opprimée sont malgré tout une minorité. De même que les « petits Blancs » qui versent dans un esprit de revanche. À côté de ce retour au communautarisme, on assiste aussi à celui d’un certain patriotisme plutôt réconfortant.

D’accord, mais le goût assumé pour les racines, notamment chrétiennes, conduit parfois à renoncer à l’universalisme républicain.

De fait, une partie de cette jeunesse catholique est imprégnée par un imaginaire historique contre-révolutionnaire qui n’est pas le mien. Si je me sens de la génération Zemmour, même si lui assume aujourd’hui un tournant identitaire, c’est que je reste un républicain convaincu et convaincu qu’on peut faire des Français avec tous ceux qui veulent s’assimiler. Maintenant, les flux migratoires compliquent la situation.

L’autre chose qui me fait craindre l’émergence d’un manichéisme inversé, c’est que tu réduis la jeunesse de gauche à sa caricature nuitdeboutiste. Désolée, mais il reste encore bien 30 à 40 % de jeunes qui sont à gauche et qui ne sont pas aussi bêtes ni aussi vains !

Tu ne trouves pas qu’il y a eu assez de travaux sur les jeunes de gauche ? J’ai voulu donner la parole à une autre jeunesse que l’on n’entendait pas ou peu jusque-là, montrer que les jeunes FN ne sont pas forcément des « prolétaires analphabètes » ni ceux de la Manif pour Tous des « Marie-Chantal » échappées de La vie est un long fleuve tranquille ou des « fascistes en loden ». De plus, si 30 à 40% de jeunes sont encore à gauche, les plus actifs se révoltent aujourd’hui contre le progressisme niais qu’on leur a donné comme vérité révélée. Ce sont eux qui mènent le combat culturel.

En attendant, tes catégories sont un peu gentillettes. Ta « génération Dieudonné » est très largement une « génération Djihad », ta « génération Zemmour » une « génération Marine » et ta « génération Michéa » une « génération Manif pour tous – Marion ».

Exact, mais un peu caricatural.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, même si beaucoup de gens votent FN dans la « génération Zemmour », ils défendent des idées, pas un combat partisan. C’est pourquoi je pense que Zemmour a eu sur eux beaucoup plus d’influence que Marine Le Pen. Pour autant, je ne me cache pas tant que ça derrière mon petit doigt. Un chapitre s’intitule « La jeunesse n’emmerde plus le FN ». Un autre est consacré à Marion Le Pen, qui est, selon moi, la Daniel Cohn-Bendit du mai 68 conservateur.

Là où tu charries un peu, c’est quand tu annexes Michéa à la lutte contre le mariage gay. Michéa est un penseur de la limite mais il est assez éloigné des problématiques catholiques.

Pour moi, le mariage gay a été un prétexte à la mobilisation d’une génération qui voulait défendre un héritage politique et culturel. Or la fraction la plus active et la plus maligne de cette génération a compris le lien entre le libéralisme économique et le libéralisme culturel, justement en lisant Michéa, et elle a su l’utiliser. Ces jeunes bernanosiens font du Gramsci et c’est très bien !

Humm. Mais s’il s’agit juste de régler leur compte aux pères libéraux-libertaires en prônant un nouvel ordre moral, très peu pour moi…

Peut-être une frange minoritaire de cette jeunesse rêve-t-elle d’ordre moral, mais dans l’ensemble je la crois plus subtile et il me semble qu’elle cherche à promouvoir un modèle culturel et civilisationnel dont elle redoute, à juste titre, la disparition dans les limbes de la postmodernité. La République à laquelle je suis attaché n’est pas une abstraction née en 1789, elle porte l’héritage de la nation française.

Quand Marion dit : « Nous voulons des principes, des valeurs, des maîtres à suivre et même un dieu ! » pardon, je ne vois pas seulement un besoin de verticalité mais aussi un petit désir de soumission.

N’exagérons rien ! « Un dieu », cela signifie un absolu qui nous transcende. Des « maîtres », ça veut dire des modèles. Et des « valeurs », c’est mieux que le relativisme absolu ! En matière de « soixante-huitardisme inversé », celui qui me paraît le plus dangereux et qui mobilise le plus aujourd’hui, c’est l’islamisme ! Honnêtement, Marion Le Pen me paraît beaucoup moins effrayante !

En somme, nous avons désormais une jeunesse réac ?

Réac ? Ces jeunes très à l’aise sur les réseaux sociaux ont totalement adopté les mœurs de 68. Il n’y a pas de risque de retour à la société des années 1950. Mais peut-être faut-il aujourd’hui être un peu réactionnaire. On a détruit de belles choses comme une République une et indivisible, ou un État fort avec des frontières. Il incombe peut-être à ma génération de les reconstruire.[/access]

Les nouveaux enfants du siècle

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Pour une vraie réforme libérale de la Sécurité sociale

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securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.
securite sociale sante liberale
Sipa. Numéro de reportage : 00782119_000008.

Les débats autour du projet Fillon de réforme de la Sécurité sociale ont l’avantage de faire sortir du gîte – parfois à l’initiative du candidat – un certain nombre de lièvres.
En premier lieu, celui des comptes de la Sécu. En la matière, l’image qui s’impose est celle de l’entrelacs des terriers d’une colonie de lapins de garenne. Les Comptes que certifie chaque année la Commission des comptes de la Sécurité sociale ne donnent guère d’indications à qui voudrait savoir où l’on en est vraiment. En effet, toute subvention publique ou impôt totalement ou partiellement affecté à la Sécu ou à l’une de ses composantes (ITAF) est considéré comme une ressource. Il est donc possible de ramener son déficit à zéro, ou à un niveau très bas, simplement en augmentant les transferts publics … et donc le déficit de l’État. De plus, les transferts arbitraires entre branches font apparaître des résultats officiels, déficitaires ou excédentaires, dépourvus de signification réelle.

Usine à gaz étatique

Ce jeu de vases communicants doit impérativement cesser. La France a bien fait de réaliser, en son temps, la séparation de l’Église et de l’État ; le moment est venu de procéder à la séparation de la Sécu et de l’État.

Cette séparation ne saurait être seulement comptable. Pour que la gestion d’un organisme soit de bonne qualité, il faut que ses responsables disposent d’une véritable autonomie et répondent effectivement de leurs résultats. Or ce n’est pas le cas pour la Sécu. Chaque année, son budget et la plupart de ses décisions lui sont dictées par l’État, au moyen de la loi de financement de la sécurité sociale –  LFSS pour les intimes. En ce qui concerne l’assurance maladie, la LFSS contient l’ONDAM (Objectif national des dépenses d’assurance maladie), qui prévoit par le menu tout ce qui concerne cette branche. Ainsi l’État ne laisse-t-il quasiment aucune marge de manœuvre aux gestionnaires. Par exemple, via les Agences régionales de santé, les directeurs d’hôpitaux sont soumis à un encadrement très strict ; il leur est demandé d’obéir, pas de gérer et encore moins d’innover.

Primes à la responsabilité

Nous devons faire table rase de cette organisation bureaucratique, et la remplacer par des responsabilités pleines et entières, assorties de récompenses en cas de bons résultats (sanitaires aussi bien que pécuniaires, cela va de soi !) et de sanctions, pouvant aller jusqu’au licenciement, dans le cas contraire.

Ces gestionnaires devenus pleinement responsables comprendront vite que le statut de fonctionnaire n’est adapté ni aux hôpitaux, ni aux centres de convalescence, ni aux maisons médicales, et ils embaucheront sous statut privé : le lancinant problème créé par les socialistes au début des années 1980 – la fonctionnarisation du personnel de santé – se résorbera ainsi progressive ment. Des solutions plus rapides sont également envisageables.

Venons-en à l’Assurance maladie. Depuis plusieurs décennies, les déficits chroniques de l’État et de la Sécu ont conduit nos dirigeants à rogner les remboursements, ce qui a poussé les Français à se tourner vers les complémentaires santé. La loi récente rendant obligatoire l’affiliation des salariés, par leur entreprise, à un tel organisme, est le point d’orgue de ce comportement stupide. Une complémentaire incroyablement bien gérée peut fonctionner avec des frais représentant 10 % des remboursements effectués ; d’autres montent à 25 %. Tout cela pour effectuer un travail qui pourrait être réalisé à coût supplémentaire quasiment nul par l’assurance maladie si l’État la laissait rembourser convenablement l’odontologie, l’optique et plus généralement tout ce qui est réellement utile.

Mettre fin au gaspillage

Le coût de fonctionnement de la couverture santé a ainsi, par simple bêtise administrative, été multiplié par 2. Cela signifie un gaspillage annuel de 2 à 3 milliards, en partie mis à la charge des entreprises – et on viendra parler de compétitivité ! La solution existe pourtant, en France même : les caisses d’assurance maladie d’Alsace-Moselle, à l’instar de leurs voisines allemandes, moyennant une cotisation un peu plus élevée, prennent en charge comme le font sur le reste du territoire la Sécu plus une complémentaire.

Enfin, la concurrence peut aider à faire progresser le rapport qualité/prix. Laissons les complémentaires gérer, pour ceux qui le veulent, l’assurance maladie de base, et les CPAM proposer des compléments sur mesure. Chacun doit pouvoir s’adresser là où l’accueil du client est le plus agréable et le plus efficace. Au lieu de bureaucratiser des complémentaires rendues obligatoires, libéralisons la distribution de la couverture de base.

D’autant que ces points d’accueil des adhérents pourraient traiter tous leurs problèmes, retraite, dépendance, prestations familiales, assistance, prévoyance,  à l’instar de ces grandes surfaces d’où l’on peut sortir pourvu de presque tout ce dont on avait besoin – avec, en plus, un accueil personnalisé.

Encore faudra-t-il pour y arriver réformer aussi en profondeur les autres branches de notre Sécu, à commencer par la plus « grosse » d’entre elles, la branche vieillesse : ce sera l’objet d’une prochaine tribune.

Humour juif, humour arabe

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Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"
Une semaine et un jour Asaph Polonsky Tant qu'il y aura des films
Tomer Kapon et Shai Avivi dans "Une semaine et un jour"

Un premier film. Le sujet : un couple de quinquagénaire confronté à la mort de leur fils unique, des suites d’un cancer. On pourrait s’attendre au pire. Pathos, hystérie, caméra qui tremble sur visage qui s’agite. Cris et chuchotements d’un couple brisé par la douleur.

Il n’en est rien. L’Israélien Asaph Polonski ne s’est pas contenté d’éviter les écueils d’un tel argument. Il signe au contraire une étonnante comédie et entre d’emblée dans la cour des grands avec ce premier long-métrage à la fois bouleversant et drôle, sensible et tonique.

Une semaine et un jour nous emmène ainsi en Israël, dans un pavillon de banlieue, au lendemain du Shiv’ah, la période de deuil qu’ont observée Vicky et Eyal, les deux parents. Selon la tradition juive, ils doivent désormais réapprendre à vivre normalement. Vicky, la mère, s’accroche à la vie la plus normale, la plus quotidienne, avec une sorte d’énergie si obstinée qu’elle en devient maniaque, déroutante pour l’entourage, notamment professionnel. Eyal, le père, découvre le cannabis à usage médical laissé par son fils, et comme il ne sait pas rouler les joints, il appelle un jeune voisin, Zooler, qui a à peu près l’âge de son fils, pour partager sa fumette.

Asaph Polonsky a parfaitement compris qu’un humour trop volontaire, surjoué, du côté de la farce, n’aurait pas manqué de virer à l’obscène. Toute la force comique d’Une semaine et un jour tient donc dans les situations, à la fois déjantées et contenues, parfois absurdes, mais souvent seulement en limite de normalité, et d’où le rire surgit, irrépressible, libérateur.

Paradoxalement, et c’est là un tour de force du réalisateur, c’est au cœur de ce rire que se déploie la force émotionnelle du film.[access capability= »lire_inedits »] Loin de nous isoler du drame que vivent Vicky et Eyal, l’humour dope notre capacité d’empathie, et donne à la rude fraternité israélienne une proximité inédite.

Quitte à faire très diplomatie genevoise, je ne peux m’empêcher d’évoquer maintenant un film… arabe. Mais qu’on se rassure : il ne s’agit pas là d’une de ces déclarations soigneusement balancées d’un fonctionnaire ne souhaitant fâcher personne. Il se trouve que le très beau film de l’Égyptien Yousry Nasrallah participe d’une même vitalité, d’un même humour, d’une même générosité et d’une même tendresse. Mais cette fois avec le ton des comédies égyptiennes des années 1960, voire, par instants, un registre quasi pasolinien.

Bien sûr, les couleurs de Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage pourront surprendre, tant elles vibrent – à tel point que si Nasrallah avait filmé les crocodiles du Nil, on aurait pu les confondre avec ceux des sachets de bonbons Haribo. Mais tout est là, justement, dans cette fausse candeur crâne, irrévérencieuse jusqu’à la témérité. Yousry Nasrallah et ses acteurs épatants opposent au démon mortifère de l’islamisme, à son projet mélancolique et féroce, l’énergie sensuelle, rieuse, légère et gouailleuse d’un peuple égyptien qui s’obstine à faire la fête, à s’aimer, à désirer. À être.

Une semaine et un jour, d’Asaph Polonsky, en salles le 14 décembre.

Le Ruisseau, le Pré vert et le Doux Visage, de Yousry Nasrallah, en salles le 21 décembre.[/access]

Liban: le changement, c’est pas maintenant

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liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.
liban hariri aoun hezbollah
Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.

« Les féodaux sont là, ils sont vénérés et ils se considèrent comme ayant un droit d’héritage politique. Ce féodalisme favorise un certain confessionnalisme fanatique dans le système. Le fanatisme religieux qui est, au mieux, un facteur de neutralisation des forces vives de la Nation ; au pire, un facteur d’autodestruction total », déclarait Michel Aoun en 2007. « Je souhaite laïciser l’Etat libanais en opérant un transfert du confessionnalisme politique vers la citoyenneté », ajoutait alors celui qui est depuis sept semaines le Président de la République libanaise. Au vu de son premier gouvernement, dont la composition a été annoncée dimanche, ses partisans ont de quoi être déçus.

Un accord branlant entre chefs de partis

Alors que personne ne s’y attendait, le Premier ministre Saad Hariri, milliardaire sunnite libano-saoudien, a annoncé les 29 personnalités qui l’entoureront. Un « gouvernement d’entente » selon ce dernier, qui se veut symbole d’unité nationale à même de faire face aux défis urgents du pays : la nouvelle loi électorale pour les législatives de 2017, « et surtout les crises auxquelles font face les citoyens, en particulier les déchets, l’électricité et les problèmes d’eau ». En réalité, l’unité prétendue n’est qu’un accord branlant entre chefs de partis désireux de s’accrocher à leurs postes.

« C’est un gouvernement de quotas, qui regroupe divers représentants d’une classe politique corrompue responsable de la détérioration de la situation du pays depuis la guerre. Ils se sont partagés les sièges après des tractations en public pour s’arracher les gros morceaux, se conduisant comme ceux que le président Fouad Chéhab (1958-1964) nommait  »les fromagistes » », résume l’intellectuelle libanaise Leila Barakat.  Il en va ainsi de la formation de chaque gouvernement du pays du Cèdre depuis des années. Plutôt qu’une unité, c’est une coexistence de groupes d’intérêt qui ressort de ce gouvernement.

L’unité nationale… sans les Phalanges

Il est établi à l’avance que les postes doivent être répartis entre des représentants des principales communautés religieuses du pays, qui en compte dix-huit. Ce schéma se retrouve également au parlement, où les circonscriptions sont attribuées confessionnellement. Alors que les Accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile en 1989, faisaient de l’abolition du confessionnalisme « un objectif national », force est de constater que plus d’un quart de siècle plus tard, il n’en est rien.

La liste des ministres publiée dimanche montre de façon flagrante la permanence de ce système. Certains ministères d’importance n’ont même pas changé de visage avec le changement de président : Gebran Bassil reste ministre des Affaires étrangères, Ali Hassan Khalil aux Finances et Nouhad Machnouk à l’Intérieur. Les représentants des partis, quasi-exclusivement confessionnels, tentent d’accaparer un maximum de sièges pour leur faction. Le revenant Marwan Hamadé, ministre à plusieurs reprises entre 1980 et 1992, l’illustre. C’est un ami de Walid Joumblatt, dirigeant druze. Ce dernier se dit défenseur de la laïcité, mais se montre particulièrement attaché à sa possession pleine et entière du gâteau électoral druze, face à son rival Wiam Wahhab.

La volonté du Courant patriotique libre et des Forces libanaises de s’accaparer les sièges chrétiens a abouti à l’exclusion du gouvernement des Phalanges libanaises, le parti de la famille chrétienne maronite des Gemayel. « Ce gouvernement ne nous ressemble pas, nous n’abandonnons pas nos principes pour un portefeuille ministériel », a déclaré le dirigeant des Phalanges Samy Gemayel, portant un coup public au beau récit de l’unité nationale. Celle-ci correspond en réalité plus à un régime des partis.

Une loi électorale censée tout changer

Dans la démocratie parlementaire libanaise, la répartition des ministères par communautés découle de la composition du parlement  dont le gouvernement est  issu. Le parlement actuel a élu d’après la loi électorale de 2009. Selon elle, cette assemblée est composée de 128 membres, 64 chrétiens et 64 musulmans, parfaitement répartis entre communautés : des 31 maronites à l’unique évangélique. Chacune des 26 circonscriptions de la carte électorale libanaise doit élire de 2 à 10 députés, dont la confession est également établie d’avance. Une aubaine pour les féodaux locaux, tel Joumblatt, assuré d’emporter les sièges druzes du Chouf même quand les appartenances confessionnelles des habitants de cette région sont de plus en plus hétérogènes. Et, bien que la majorité des partis représentés au gouvernement disent vouloir une nouvelle loi électorale, en réalité ils s’accommodent parfaitement du confessionnalisme que la loi de 2009 institue. Or, l’une des pommes de discorde qui ont empêché le Liban d’avoir un gouvernement pendant presque deux ans était justement la volonté de certains acteurs politiques de faire voter une nouvelle loi électorale permettant de casser les anciennes logiques confessionnelles. Abandonner toute référence confessionnelle pourrait transformer les députés, aujourd’hui élus de leur communauté, en élus de la nation. L’adoption du scrutin proportionnel intégral, soutenue par les grands partis chiites Amal et le Hezbollah, ainsi que par le Courant Patriotique Libre du Président Aoun, pourrait briser les féodalités locales. Sans surprise, le dirigeant druze Joumblatt, grand perdant d’un tel changement, s’est d’ores et déjà opposé à un scrutin proportionnel, au nom, bien sûr, du respect de la diversité. Samy Gemayel, un autre perdant potentiel de la réforme, défend quant à lui un scrutin uninominal, qui réduirait ainsi la taille des circonscriptions et le rôle des partis, tout en créant des circonscriptions plus homogènes communautairement. Bref, une nouvelle loi intégrera les évolutions sociologiques et démographiques de la société libanaise et donc pénaliserait les chrétiens qui verraient leur poids politique s’amoindrir au profit des chiites et dans une moindre mesure des sunnites.  Les perdants de la réforme peuvent-ils faire confiance à la nation libanaise pour faire émerger un intérêt général susceptible de les protéger ?

Pour rappel, l’une des exigences des accords de Taëf ayant soldé la guerre civile libanaise était le désarmement de toutes les milices, Hezbollah compris, ce que le pays n’a toujours pas réussi à accomplir vingt-cinq ans plus tard. Vu la zone de tensions régionale où se niche le Liban, on peut comprendre que les chrétiens et les druzes rechignent à se désarmer politiquement face à des gagnants littéralement surarmés (l’Iran place ses pions du Yémen à la Syrie en passant par le Sud-Liban).

Le confessionnalisme toujours vivace

Les débats que la loi  électorale suscitera s’annoncent rudes et pourraient entraîner le report des élections législatives. Et la question ne concerne pas uniquement les Libanais. Les puissances régionales ne manqueront pas de surveiller ces débats. L’enjeu est d’autant plus important qu’une modification importante de cette loi puisse faire basculer le Liban dans le camp de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Certains dirigeants du 14 mars (coalition des partis anti-syriens) accusent quant à eux d’ores et déjà l’axe syro-iranien d’avoir poussé à un gouvernement de trente ministres pour accroître son influence au Liban – à travers son allié hezbollahi  -, et pousser à une loi électorale qui les favoriserait. Accusation retournée par l’autre camp, via la journaliste Scarlett Haddad, qui met en évidence dans L’Orient-Le Jour la nomination par Saad Hariri de « ministres combatifs en mesure de mener la bataille électorale qui s’annonce » aux postes qu’il a pu obtenir pour son parti.

L’abandon du confessionnalisme apparaît peu probable : les dirigeants libanais sont extrêmement attachés à leurs intérêts, beaucoup conservent une mentalité des féodaux et l’idée d’intérêt national est encore faible. Les familles Gemayel, Hariri, Joumblatt et autres se partagent le pouvoir depuis des décennies. Il est probable que la nouvelle loi électorale ne soit qu’une modification à la marge de la précédente. Or, le système ne pourra pas durer éternellement. Tout l’enjeu est de savoir si le Liban est capable de s’en sortir par le haut.