David Desgouilles. En 2012, vous n’aviez pas pu réunir les cinq-cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à la présidence de la République. Compte tenu du durcissement législatif des conditions pour les obtenir, quelles sont les raisons qui vous poussent à croire que vous réussirez en 2017 ?
François Asselineau[1. Président de l’Union populaire républicaine (UPR), François Asselineau est candidat à la présidentielle.]. Nous ne comptions que 707 adhérents fin 2011. Nous avons désormais plus de 14150 adhérents et au rythme actuel, il est possible que nous dépassions les 15000 d’ici à la mi-janvier 2017. Cela fait de l’UPR le 5ème ou 6ème parti de France en nombre d’adhérents et l’un des tout premiers en nombre de militants. Or il faut beaucoup de démarcheurs sur le terrain pour récolter les parrainages. Il faut savoir que les maires, principaux détenteurs du pouvoir de parrainage, sont très réticents à parrainer. Environ 60% d’entre eux refusent de parrainer quiconque. Seulement 20% de ceux que nous contactons acceptent de nous recevoir. Et moins de 10% de ceux que nous rencontrons acceptent de me parrainer, le plus souvent d’ailleurs au bout de la deuxième ou troisième visite. Un simple calcul permet de conclure que nous devons passer environ 25000 appels téléphoniques et effectuer quelque 10000 à 15000 visites pour obtenir ces fameux 500 parrainages. Seul un parti structuré, avec une puissante force de démarcheurs très motivés, peut opérer ce travail de Titan. Nous n’avions pas cette force militante en 2011. Nous l’avons maintenant. Au passage, cela montre que beaucoup de ceux qui se déclarent candidats n’ont strictement aucune chance d’obtenir les 500 parrainages, car le simple fait d’être une personnalité connue ne suffit pas, loin s’en faut ! De fait, les retours du terrain dont nous disposons donnent à penser qu’il y aura pas plus de candidats en 2017 qu’en 2012, et même probablement moins. Si je suis de ceux-là, il est possible que je sois la seule véritable tête nouvelle.
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.
Depuis lundi matin, les rumeurs d’une capture d’Abubakar Shekau grandissent. L’homme serait encerclé avec des partisans dans la forêt de Sembisa au nord-est du Nigeria, dans l’État de Borno, pris au piège par un assaut coordonné des armées nigérianes et camerounaises. On évoque déjà sa reddition.
Daech or not Daech
Si l’information se confirmait, cela signifierait une victoire importante pour le président nigérian Buhari qui a promis la capture du leader djihadiste depuis son élection en mai 2015. Ce serait aussi une victoire symbolique pour les États-Unis et la France qui soutiennent activement le Nigeria depuis 2014, notamment dans le domaine du renseignement et du dronage.
Pourtant, la fin de Shekau ne signera pas celle de Boko Haram. En effet, depuis deux ans déjà des tensions internes ont été périodiquement relevées au sein de l’appareil dirigeant du groupe terroriste. Une partie de ses élites voulait s’affilier à Daech, ce que Shekau a consenti en septembre 2014, avant de se raviser et de suivre sa propre ligne djihadiste, frappant aveuglément les populations musulmanes du nord du pays et de l’État de Borno. Sans ligne directrice claire, justifiant son pouvoir par une ultra-violence de chaque instant, Shekau a progressivement perdu le contrôle de la secte. À plusieurs reprises entre 2015 et 2016, il a été mis sur la touche, avant de s’imposer à nouveau à la tête du groupe et de réapparaître dans des vidéos où il frisait le délire.
Trop brutal avec les musulmans
Pourtant, durant l’été 2016, Musab Al-Barnawi, un des leaders du groupe, est parvenu à l’écarter définitivement et à prendre la tête de Boko Haram. Dans son discours du 5 août, Al-Barnawi déclara que Shekau était devenu trop brutal avec les musulmans, qu’il avait fait des bénéfices personnels et qu’il s’était détourné de la lutte originelle du fondateur de la secte, Muhammad Yusuf, contre l’influence des chrétiens et de l’État fédéral. Et le nouveau leader de menacer de mort son rival écarté.
Depuis trois mois, Abubakar Shekau a vraisemblablement cherché à réorganiser ses fidèles contre Al-Barnawi, pour reprendre le pouvoir. En vain. Abandonné par la hiérarchie de la secte, il a poursuivi son combat, traqué par les troupes nigérianes, camerounaises et occidentales. Sa fin apaisera pendant quelques mois le front du jihadisme dans la région, avant qu’Al-Barnawi relance le dynamisme du groupe, une fois purgé et remotivé, et fasse retrouver à Boko Haram les éléments originaux de sa lutte contre l’influence occidentale. La chute de Shekau n’est donc qu’un répit.
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.
Causeur. Depuis plus d’un an, l’État islamique (EI) perd du terrain en Syrie et a fortiori en Irak. Certaines localités ont été reprises il y a plusieurs mois et Ramadi, une ville de presque 400 000 habitants, est tombée entre les mains de l’armée irakienne il y a un an déjà. Du point de vue de la population locale, peut-on parler de « libération » ?
Myriam Benraad[1. Chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS, Aix-en-Provence) et maître de conférences en science politique à l’Université de Limerick (Irlande), Myriam Benraad est spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Paris, Le Cavalier Bleu, 2015)]. C’est là une question essentielle mais qui, paradoxalement, demeure très peu abordée dans la couverture médiatique actuelle de la crise. Or la situation de villes comme Ramadi, Fallouja ou Tikrit, pour ne citer qu’elles, a sans doute autant d’importance dans le contexte présent que les opérations militaires en cours pour reprendre Mossoul à l’EI. Elle témoigne en effet de l’extrême précarité dans laquelle se trouvent une majorité de ces territoires dits « libérés » de l’emprise jihadiste, tant au plan sécuritaire en raison du retour du groupe terroriste au bout de quelques mois, et de la reprise consécutive des attaques et attentats, qu’au niveau politique où aucune gouvernance véritable, en dehors de celle, ad hoc, des tribus, n’a vu le jour. En termes d’infrastructures et de relance économique, ces zones restent dévastées et les promesses faites par le gouvernement central d’une reconstruction rapide prêtent quelque peu à sourire. Si l’on détaille dans les grandes lignes la situation qui prévaut, en particulier dans la grande province occidentale d’Al-Anbar, la configuration locale est tout sauf reluisante.
Sait-on précisément ce qui se passe à Ramadi et dans d’autres villes et villages reconquis ?
Ramadi, qui était tombée sous le contrôle de l’État islamique en mai 2015, fait figure de ville fantôme vue du ciel. Les bâtiments réduits à des champs de ruines par les bombardements de la coalition occidentale et les combats acharnés entre forces irakiennes et jihadistes durant des mois se comptent par dizaines. L’état de l’architecture locale témoigne de cette ultra-violence qui s’est déployée : murs criblés d’impacts de balles, amoncellements de gravats, traces des engins explosifs communément utilisés par les jihadistes comme tactique de guérilla. Au mois de février 2016, l’ONU estimait le coût de la remise en état de la ville à plusieurs millions de dollars. Les mines laissées derrière lui par l’EI n’ont d’ailleurs pas entièrement été nettoyées, obstruant le retour des populations déplacées ; l’eau continue de manquer dans de nombreux quartiers ; des milliers de maisons doivent être rebâties, de même que les routes et principales artères de la ville. La « libération » promise a donc un goût quelque peu amer pour tous ceux qui escomptaient une amélioration rapide.
La chute de Mossoul au début de l’été 2014 a sonné le glas du gouvernement de Nouri al-Maliki, remplacé à l’automne de cette année par Haïdar Al-Abadi, lui aussi chiite. Quel bilan peut-on faire des 26 mois au pouvoir d’Al-Abadi ? L’État irakien arrive-t-il à mieux appréhender les clivages tribaux et religieux ?
Il est sans doute prématuré de procéder à un bilan du mandat d’Al-Abadi, lequel a hérité, lors de son accession au pouvoir fin 2014, d’un pays profondément fracturé, communautarisé, au bord de l’implosion suite à la blitzkrieg lancée par l’État islamique. Pour apprécier le temps qu’il a passé au pouvoir, il importe tout d’abord de prendre en compte le contexte politique et sécuritaire dans lequel il a fait son entrée sur la scène irakienne et qu’il a dû gérer. Al-Maliki avait réussi à cristalliser autour de lui une véritable « coalition de la détestation » ; les espoirs placés en Al-Abadi étaient donc très grands initialement, à la fois au sein de la famille chiite irakienne mais aussi parmi les Kurdes, en conflit avec Bagdad depuis de longues années, et parmi les sunnites.
Qu’a-t-il changé depuis ? Rappelons ses promesses de réformes contre la corruption et pour une refondation de l’armée. Sur ces deux dossiers, le désenchantement n’a pas tardé à prendre le dessus : les protestations anti-gouvernementales ont ainsi repris à l’été 2015 pour pointer du doigt l’incurie des élites politiques ; l’institution militaire, quant à elle, n’est toujours pas à la hauteur des enjeux, comme l’illustrent ses nombreuses pertes dans la bataille de Mossoul. Pis, Al-Abadi a permis la quasi-fusion de l’armée nationale avec les milices chiites qui composent les forces de la Mobilisation populaire (Hachd al-cha‘bi), proches de l’Iran et connues pour leurs exactions anti-sunnites. Les relations qu’entretient Al-Abadi avec les Kurdes demeurent très inégales et sa crédibilité parmi les forces sunnites, dont il n’a guère amélioré le sort ces deux dernières années, est inexistante, au mieux. Le Premier ministre est enfin défié dans son propre camp, mais aussi par la Turquie au nord de l’Irak. Il est surtout incapable de se défaire du primat américano-iranien qui pèse sur lui et l’empêche d’être un leader national.
À Bassora, une ville à grande majorité chiite éloignée du front, la sécurité est précaire et de nombreuses milices créent une situation qui n’est pas sans rappeler la Libye. Si même au cœur du « Chiistan » un État n’est pas viable, quel espoir reste-t-il à l’Irak en tant qu’entité politique ?
Tout d’abord, gardons-nous de l’usage des formules de « Chiistan » ou « Sunnistan » en Irak car au-delà de l’identité confessionnelle à laquelle elles renvoient, elles ne recouvrent aucune réalité sociale. Le sud chiite correspond ainsi à un espace aussi vaste que disparate du point de vue de ses populations, citadines ou plus rurales, de ses pratiques socioreligieuses, entre villes saintes conservatrices et milieux progressistes, et de ses ancrages idéologiques et politiques, un grand nombre de formations concurrentes y étant représentées. Le cas de Bassora, qui est la troisième plus grande ville d’Irak et l’un des grands ports du pays, est à ce titre intéressant car la ville possède une histoire et une identité qui lui sont propres. Lorsque l’État irakien fut fondé par les Britanniques en 1921, elle fut l’une des dernières cités à se résoudre à intégrer le nouvel ensemble national. À l’époque, plusieurs de ses classes tentèrent même un coup d’État visant à se constituer en République indépendante et cosmopolite sur le Chatt al-Arab.
Depuis l’invasion américaine de 2003, la situation s’y est détériorée sur tous les plans, ce qui a permis pareille « milicisation » de la vie locale. Pourtant, on ne saurait trop évoquer quel est le potentiel de cette cité marchande dont l’environnement regorge d’hydrocarbures à bas prix et de ressources agricoles qui en avaient fait la richesse autrefois. Bassora a le potentiel de se transformer en plate-forme commerciale capable de rivaliser avec ses voisines de la péninsule, y compris Dubaï. Or l’interminable crise irakienne en a voulu autrement. Certains considèrent que seule une autonomie sur le modèle kurde pourrait finalement l’extraire de son enlisement ; or ceci ne règlerait toujours pas la question de l’État failli irakien, dont les effets continuent de peser sur elle et sur l’ensemble du pays.
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004
La sensibilité qui semble dominer, ici plus qu’ailleurs, est celle d’une certaine indulgence pour le président élu américain. La jubilation produite par la déroute du camp de la « bien-pensance », par l’explosion induite du couvercle de béton qui recouvre les difficultés et parfois les souffrances des classes moyennes et populaires, par le pied de nez au discours convenu des thuriféraires du libre-échange dérégulé et mondialisé est sans doute l’explication de cette indulgence. Il serait cependant dangereux que tout cela amène à « euphémiser » la catastrophe que cette élection représente pour les Etats-Unis, et, par propagation, pour nous tous. Dans L’Esprit de l’escalier, Alain Finkielkraut analysait cela comme « le produit » d’une « grande mutation ». « Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéos, des tweets et de la télé-réalité remplacent le livre », s’expliquait-il. C’est d’ailleurs cette phrase qui a inspiré mon article précédent. Des propos du philosophe sur le nouveau président américain, Donald Trump, il semble que ce qui en est retenu et commenté est l’expression « gros con » ; c’est celle que je me propose ici de développer un peu, au-delà des exemples cités, en montrant qu’elle signifie bien plus qu’un « cri du cœur ». Je serais par ailleurs surpris que ces interprétations soient, pour l’essentiel, désavouées par l’auteur de ce cri.
Il n’est pas soutenable de faire l’impasse sur le personnage, de considérer comme anodines ses déclarations abjectes, et ses prises de positions délirantes, comme si les décisions qui allaient suivre, les politiques qui allaient être appliquées seules avaient de l’importance, et qu’elles ne seraient en rien corrélées à son inconséquence. Les premières nominations infirment déjà cette imprudente insouciance. Mais avant même que l’exercice du pouvoir donne matière à confirmer ce jugement, le comportement de Donald Trump s’avère être une grave régression par rapport à un certain nombre de valeurs politiques et sociales établies. Montesquieu a dit « le pire que puisse faire un ministre n’est pas de ruiner le pays, mais de donner un mauvais exemple ». A notre époque, avec la visibilité radicale que produisent les nouvelles technologies de l’information, un tel avertissement résonne avec bien plus de force encore. Cette dimension exemplaire, pour le meilleur, et, en l’occurrence, surtout pour le pire, projette chaque trait du personnage sur la totalité de la société américaine.
Trump incarne la négation de la fonction présidentielle
Un principe fondamental de nos états démocratiques modernes est la séparation entre la personne privée et la fonction d’Etat dans laquelle elle s’incarne et – normalement à ce niveau – se transcende. Désormais, quand Donald Trump parle, il ne s’agit plus du chef d’entreprise, du chef de clan, de l’histrion médiatique, ou du grand consommateur de femmes. C’est le Président qui parle et dont la parole engage l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens américains. S’il est vulgaire, menteur, raciste ou machiste, c’est l’ensemble du corps social – au-delà même des frontières de ce grand pays, dans la mesure où il est un des pivots de la « communauté internationale » – qui s’en trouve éclaboussé. Le plus préoccupant, c’est qu’il semble que chez lui, cette distinction fondamentale de la personne et de la fonction ne semble même pas être perçue. Quand Sarkozy avait sorti son fameux « casse-toi pauvre con », nous fûmes nombreux à nous sentir personnellement honteux. Mais au moins l’intéressé a-t-il eu conscience de la portée de ce dérapage, puisqu’il a confessé plus tard le regretter.
Il ne semble pas que les insanités « trumpiennes » aient quelques chances d’être un jour objets de repentance pour leur auteur. L’avoir élu, puis bientôt, accepter qu’il exerce normalement ses prérogatives – sauf ultime coup de théâtre – équivaut en théorie pour le peuple américain (au moins) à les ratifier, à les assumer, comme s’ils étaient des traits de leur conscience collective. Certes cela peut être vrai pour une partie de la population ; mais le devoir d’un gouvernant « normal » à ce niveau, est précisément de résister à ces tendances ; en d’autres termes, il doit chercher à tirer cette fraction de la société « vers le haut », au lieu de la conforter dans ses bassesses, et d’encourager des phénomènes régressifs. Alors qu’il devrait incarner, à travers sa fonction, les plus hautes valeurs de la civilisation souvent portées dans l’histoire par les Etats-Unis, en ridiculisant cette mission, c’est tout le contraire qu’il promeut obstinément.
Trump incarne la fin du progrès de la civilisation.
Ce n’est rien moins que le processus de civilisation, axe central de la lecture de l’histoire de Norbert Elias qui se trouve remis en question par cet évènement. Selon cet auteur, le progrès de la civilisation repose avant tout sur « l’intériorisation individuelle des prohibitions autrefois imposées de l’extérieur ,dans une transformation de l’économie psychique qui fortifie les mécanismes d’auto-contrôle exercés sur les pulsions et les émotions, et fait passer de la contrainte sociale à l’auto-contrainte » [1]. Pour le dire autrement, une société civilisée, apte à s’épargner l’exercice de la violence d’Etat, n’est concevable qu’avec des sujets responsables, autonomes, maîtres de leurs pulsions et dominant leurs sentiments. Donald Trump incarne tout le contraire : il n’impose aucun filtre à ses émotions, aucun frein à l’exhibition de ses pulsions, et même s’en fait une fierté. L’exemple qu’il offre ainsi en spectacle est délétère, puisque c’est en même temps une des conditions de base du vivre-ensemble qu’il encourage à bafouer.
La grossièreté du langage, l’absence de politesse envers ses interlocuteurs relève de cette même incapacité à s’élever au niveau d’une sociabilité indispensable à la vie en commun. Beaucoup de « rebellocrâtes » – pour reprendre l’expression de Christophe Guilluy – se réjouissent de ce qu’il « casse les codes ». Ils devraient y regarder à deux fois. Il faudrait prendre conscience que lesdits codes sont précisément une façon de conjurer la violence réciproque. Robert Muchambled[2] a montré que l’invention des codes de civilité sous l’Ancien Régime a une portée politique, qu’ils régulent le lien social et traduisent en comportements le contrat entre les citoyens. A l’inverse leur ébranlement depuis mai 68 est inséparable de la crise politique et sociale dans laquelle nous pataugeons depuis plusieurs décennies.
Trump incarne la « ringardisation » de la vertu civique.
Il invoque comme preuve d’intelligence la façon dont il est devenu riche « J’ai utilisé les lois de ce pays tout comme les grands de ce monde dont on parle chaque jour dans les pages éco, pour faire du bon boulot pour mon entreprise, pour moi-même, pour mes employés, pour ma famille, etc ».[3] Cela signifie qu’il semble n’avoir même pas conscience que l’intérêt collectif existe, en dehors de la somme des intérêts particuliers, et que la vie en société implique souvent un arbitrage difficile entre les deux.
Trump remet en cause le progrès des valeurs universelles.
Au moins nous épargne-t-il les subtilités des débats sur les effets pervers des politiques de droits de l’homme, sur les dérives communautaristes de l’antiracisme, les injonctions à la repentance de l’anticolonialisme, ou les excès revanchards du féminisme militant. En proclamant fièrement un racisme basique – « la paresse est une caractéristique des Noirs… » -, une désinvolture pour les droits de l’homme – « je remettrai en place la torture par la noyade et je remettrai en place bien pire que la torture par la noyade » -, un mépris des femmes – « les femmes, vous devez les traiter comme des chiennes » -, en s’exposant donc à la critique dans des termes dépassés depuis un demi-siècle, au moins peut-il réunir contre lui tous les courants idéologiques sérieux du jour.
Trump incarne un nouvel enterrement de la culture.
En 2003 déjà, Jean-Pierre Le Goff fustigeait dans un ouvrage « la barbarie douce ». La logique des modes d’expression dominant cette nouvelle société du spectacle et de ses déclinaisons numériques aboutit à ce qu’elle devienne « dure », et la défaite de la pensée décrite en 1987 par Finkielkraut se prolonge ici en débâcle. Or, l’élection de ce personnage à la tête de la première puissance mondiale s’avère être un jalon supplémentaire décisif de cette descente aux enfers. Les anglicistes ont noté la pauvreté de son vocabulaire, son goût pour les tweets donne la mesure de l’ampleur de ses pensées, et il semble incapable de sortir de l’univers des émissions de téléréalité pour manifester quelque préoccupation culturelle. A l’inverse de beaucoup de membres fortunés des élites mondiales qui comprennent – ne fût-ce qu’en termes d’images – la nécessité d’élargir leur horizon au-delà du monde des affaires, il n’a aucune velléité de mécénat, et je ne trouve nulle trace d’une collection privée d’art contemporain. Le message aux américains, et à la terre entière qu’une telle posture implique, est que l’argent se suffit à lui-même, et est le seul étalon propre à mesurer l’accomplissement humain. On peut penser que c’est précisément l’illusion mortelle portée par le néolibéralisme contre laquelle il est temps de s’insurger.
Trump incarne la prédilection pour la loi de la jungle.
De cette focalisation sur la réussite matérielle découle l’encouragement de comportements corrosifs du lien social : un survol rapide de ses citations prouve sans équivoque que sa grille de vision du monde se résume à l’opposition gagnants/perdants, avec évidemment l’injonction de tout faire, sans barguigner sur les moyens, pour être du bon côté. Cela implique le mépris manifeste pour les autres, qui transpire en permanence de ses propos. Comme modèle de vie sociale, cela revient à préconiser ni plus ni moins le retour à l’état sauvage. Là encore, les pesanteurs sociales existant déjà en ce sens impliquent que nos responsables politiques pèsent de toutes leurs forces pour y résister, si l’on veut laisser un monde vivable aux générations qui viennent.
Trump l’anti-modèle
Pour conclure, qu’il me soit permis de rappeler l’évidence sociologique que l’on se construit à travers les autres, par eux, et pour eux. Une introspection élémentaire révèle que dans son histoire personnelle, parmi ces « autres », émergent toujours quelques figures, des personnalités qui nous marquent, qui gravent les points fixes de nos boussoles psychiques. C’est par eux que l’on hérite l’essentiel de ce que l’on devient, ou souhaite devenir. Ils sont nos modèles et le sentiment qu’on leur porte s’appelle l’admiration. Pourtant, ce sentiment devient inopportun en ces temps d’individualisme forcené qui laissent se répandre l’illusion d’un individu libre et autonome, s’autoproduisant, capable de se construire par lui-même sans recours à quelque transmission que ce soit. Et en même temps c’est un des ingrédients essentiels du ciment social qui se désagrège. L’admiration est devenue un sentiment indésirable, et les valeurs dominantes de nos sociétés de méfiance incitent à le refouler s’il semble s’insinuer quelque part dans notre conscience. De ce point de vue, Donald Trump est efficace : il est le repoussoir idéal de toute velléité d’admiration, l’anti-modèle parfait.
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003
Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin.
« J’ai voté AfD parce que les autres partis allemands pensent tous la même chose : ils ressemblent à l’Union européenne. Les Allemands n’ont pas forcément la même opinion que l’« Europe ». Mais leurs idées sont brisées par les partis de gauche. Au moins l’AfD a sa propre opinion, loin de la majorité. Donc on nous écoute. La semaine dernière, M. Hendrik Pauli, un professeur, a été licencié parce qu’il avait voté AfD, où est la démocratie ? La France a le Front national, l’Autriche le Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés. Nous sommes l’une des dernières nations à ne pas pouvoir nous exprimer, on veut plus de démocratie. »
Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin
Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.
« J’ai voté AfD lors des dernières élections locales de Berlin, j’y ai même participé en tant que candidat dans le district de Neukölln, mais je n’ai pas eu assez de voix. Depuis ses débuts en octobre 2013, j’ai vu l’AfD monter en puissance, nous ne savons pas où le vent nous mènera mais je suis convaincu que cette montée n’est pas près de s’arrêter. Aux dernières élections nous avons obtenu 14,2 % de votes, je me demande comment nous pourrions obtenir jusqu’à 17-20 % en septembre 2017. »
Hendrik Pauli a perdu son poste de professeur de collège pour avoir ouvertement parlé de ses activités politiques. Il a participé en 2016 à des rassemblements berlinois de PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Il affirme être proche des militants du Bloc identitaire (Identitäre Bewegung).
Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.
Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l’Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016, avec 22,44 % des voix.
Causeur. Pouvez-vous vous présenter ?
Christian Buchholz. J’ai 50 ans, je suis né à Hambourg et j’habite dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Ma famille est originaire de Hanovre et de Rostock. J’ai rejoint l’AfD il y a deux ans et demi. Auparavant, j’ai été officier dans l’armée allemande pendant douze ans (je suis toujours capitaine de réserve). Je suis arrivé à Berlin en 2006 pour travailler chez Daimler. Ma famille a toujours voté CDU, mais dans les années 1980-1990 nous avons commencé à nous poser des questions car aucun parti ne représentait la classe moyenne et les citoyens conservateurs. Aujourd’hui, l’AfD occupe cet espace politique. Nous avons notre propre culture, nous avons de l’expérience et nous sommes intellectuellement armés contre le système actuel. Nous sommes une vraie opposition.
Pensiez-vous obtenir de tels scores aux élections locales de 2016 ?
C’était peu probable. Mon score dans le sous-district de Pankow-1, 22,44 %, était inespéré.
Pourquoi avez-vous choisi de vous présenter dans ce sous-district ?
Nous estimions, à raison, que les difficultés de ce quartier jouaient en notre faveur. Tout d’abord, il y a un gros problème de transport en commun : il faut environ une heure et demie pour rejoindre le centre de Berlin. Ensuite, un problème d’immigration : on compte déjà 8 500 immigrants sur 50 000 habitants et on en attend 7 000 à 8 000 de plus en 2017. Il faudra donc forcément construire des centres d’accueil pour réfugiés qui s’ajouteront à ceux qui existent déjà. Or le gouvernement ne dit rien de ses projets. Mais les habitants ne sont pas stupides, et ils ne supportent pas qu’on fasse cela dans leur dos, sans même les informer. Voilà pourquoi ils votent AfD. Enfin, Pankow-1 souffre de difficultés économiques et d’une pénurie de logements. Le gouvernement s’est trompé de projets : plus de 78 millions d’euros ont été injectés dans des projets de construction mais les prix sont exorbitants. Enfin, il y a moins d’argent pour l’éducation. J’aurais aimé au contraire que Berlin rénove les écoles de Pankow-1, dont beaucoup sont délabrées.
Selon vous, donc, c’est un problème de communication entre le gouvernement et les citoyens ?
Exactement. Les gens étaient surpris, est-ce qu’on leur a demandé ?
Quel est le profil d’un électeur AfD ?
Il a entre 30 et 60 ans. Les plus jeunes et les étudiants ne s’intéressent pas à l’AfD avant de se heurter aux marchés du travail et du logement. C’est alors qu’ils découvrent aussi qu’il y a beaucoup trop de taxes. Nous avons également beaucoup de personnes issues de la classe ouvrière et des indépendants.
Politiquement, d’où viennent-ils ?
Essentiellement, ce sont des abstentionnistes. Sur environ 231 000 votes en notre faveur dans les élections locales de septembre 2016, quelque 70 000 étaient d’anciens abstentionnistes.
Quelles sont les exigences de l’AfD pour l’avenir proche ?
Que le gouvernement allemand respecte la loi et qu’Angela Merkel communique plus avec les citoyens allemands. Après les attentats du Bataclan et de Nice, et les événements de Cologne, la chancelière n’a presque pas communiqué ! Nous voulons informer le peuple et faire entendre notre critique du gouvernement mais aussi du Parlement. Même si nous ne sommes pas encore assez puissants, nous allons réveiller le peuple.
Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l'Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016.
Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.
« J’ai voté AfD à Charlottenburg pour les élections locales de Berlin, car je n’avais pas d’autre choix. Les autres partis n’ont aucun sens à mes yeux. L’AfD propose une vraie alternative, car ici, à Berlin… il n’y a pas de liberté d’expression avec les partis ; c’est une fausse démocratie. On en a marre de l’actuel gouvernement [Merkel], on s’est moqué de nous et on se sent exclus de la société allemande, alors qu’avec l’AfD on est entendus. Ils nous comprennent. Ce parti permet de briser le silence qui règne dans la société. J’attends qu’il nous sorte de la crise des migrants et de notre économie en berne à cause de la Grèce. »
Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.
Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin
« J’ai voté AfD pour renforcer l’hégémonie allemande.[access capability= »lire_inedits »] Je n’ai pas du tout apprécié que Merkel ait décidé d’aider la Grèce, en 2012, sans demander leur avis aux citoyens. Merkel préfère l’Union européenne. Elle n’a pas pensé une seule seconde aux Allemands. Il faut une politique pour le peuple et pas contre lui, et je parle même des Allemands qui ne vivent pas ici.
Avant je votais pour le Parti pirate, un parti d’extrême gauche voire anarchiste, mais en 2013 je les ai quittés car ils sont devenus antination.
Je me suis intéressée à l’AfD en aout 2015, quand l’Allemagne a décidé d’ouvrir ses frontières aux réfugiés. Je comprends que des gens cherchent une nouvelle vie car j’ai moi-même des origines roumaines, mais je ne vois pas pourquoi on laisse passer cette immigration de masse, c’est sans limite.
Les gens disent que nous, les électeurs de l’AfD, nous sommes le diable. Désolée, mais nous sommes une communauté où il y a des idées différentes, il faut les respecter.
Je ne veux pas de guerre avec les autres nations, mais l’AfD doit nous sortir de l’Union européenne qui reste à mes yeux une dictature. J’ai peur que les nations européennes soient dissoutes à travers les décennies. »
Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin.
Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère en affaires, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.
« J’ai décidé de voter AfD car je ne supporte plus la politique d’Angela Merkel. Elle travaille contre nous, citoyens allemands. Elle a trahi le peuple. Il faut arrêter les flux frontaliers de l’immigration. Le problème, aujourd’hui, c’est que la politique allemande est déséquilibrée vers la gauche. En se comportant comme une véritable opposition qui contrôle le gouvernement, l’AfD va rétablir l’équilibre politique. J’espère que d’ici cinq à dix ans l’AfD sera le premier parti au Bundestag. Aujourd’hui, il est trop jeune, il a besoin d’apprendre à gouverner le pays avant que les Allemands lui fassent confiance. »
Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère commerciale, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012
Christine Lagarde a été reconnue coupable par la Cour de Justice de la République de négligences ayant permis un détournement de fonds publics. Infraction prévue et réprimée par l’article 432-16 du code pénal. En application de la loi, Christine Lagarde a été dispensée de peine.
Immédiatement, comme il fallait s’y attendre, la clameur et quelle clameur ! On convoque prestement La Fontaine et ses animaux malades de la peste, on braille au « tous pourris ! », on profère des énormités à base d’ignorance crasse, les statuts vengeurs apparaissent aux quatre coins des réseaux, et les fils se remplissent d’invectives, voire d’appels à la mort. Comme souvent Facebook devient un singulier défouloir. Les médias traditionnels ont eu besoin d’un peu de temps pour réagir mais finalement disent exactement la même chose.
Ce mode de fonctionnement finit par être assez fatiguant, en ce qu’il repose sur une méconnaissance traditionnelle chez nous des questions juridiques et judiciaires.
Essayons d’y voir un peu plus clair et de comprendre ce qui s’est passé.
Il y a 23 ans, Bernard Tapie a été victime d’une entourloupe de la part du Crédit Lyonnais à l’occasion de la revente d’Adidas. Quiconque connaît un peu le dossier sait très bien que cela s’est passé de cette façon. Après 15 ans de procédure et la perspective d’une durée équivalente avant la conclusion, Bernard Tapie qui avait envie d’avoir son argent avant de mourir a fait pression pour en terminer par un arbitrage. Il a obtenu gain de cause sur le principe de cet arbitrage et celui-ci s’est déroulé, le conseil d’État considérant qu’il était régulier en la forme. Bernard Tapie a obtenu des sommes importantes dont il faut rappeler qu’elles étaient à l’échelle du préjudice dont il avait été victime. Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, l’arbitrage a été remis en cause d’abord sur des bases politiques, et ensuite dans des décisions au caractère politique tout aussi évident. Les juridictions civiles ont annulé l’arbitrage et condamné Tapie au remboursement des sommes perçues. La morale y a peut-être trouvé son compte, la justice sûrement pas.
Un cadeau royal pour le FN
En parallèle, des procédures pénales ont été ouvertes, avec des collections de gardes à vue, de perquisitions et de mise en examen. Procédures toujours en cours et jusqu’à présent, aucune condamnation n’a été prononcée pour «détournement de fonds publics», infraction prévue et réprimée par l’article 432-15 du Code Pénal. Dans l’ancien code pénal datant de 1804 et qui fut remplacé en 1994, le détournement de fonds publics existait mais ne s’appliquait qu’aux comptables publics, seuls détenteur de fonds en application du principe de la comptabilité publique « de la séparation de l’ordonnateur et du comptable ». En 1994, après l’explosion des affaires, il fallait laver plus blanc. On a donc aggravé l’incrimination, et désormais contre le simple bon sens, on peut condamner des gens pour avoir détourné des choses dont ils n’ont jamais été dépositaires. Techniquement, on ne voit pas très bien comment c’est possible mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail. Et puis, comme il fallait continuer à donner des gages, on a inventé le « détournement de fonds publics par négligence », celui du 432-16. Ce qui est réprimé, c’est la négligence de l’agent public qui n’a pas suffisamment surveillé son subordonné, ce qui lui a permis de détourner des fonds. C’est donc une infraction pénale non intentionnelle. Ce qui ne va pas sans poser le premier problème de la contradiction avec l’article 121–3 du Code Pénal qui dispose qu’«il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre. » C’est un principe fondamental du droit pénal, mais si on commence à renoncer à la démagogie et à respecter les principes, on ne va pas s’en sortir. La deuxième question est relative à une évidence : il est nécessaire avant de poursuivre le supérieur hiérarchique sur la base de l’article 432-16, que l’auteur principal du détournement INTENTIONNEL ait été reconnu coupable sur la base du 432-15. Et pour l’instant, dans l’affaire Tapie ce n’est pas le cas.
Mais on n’allait quand même pas s’arrêter pour si peu, et on a donc concocté cette opération absurde et surtout illégale. Les décisions civiles qui ont annulé arbitrage ont été considérées comme suffisantes pour établir un détournement de fonds publics (!), et contre l’esprit et la lettre de la loi, on a renvoyé Christine Lagarde devant la Cour de Justice de la République. Juridiction particulière qui juge les ministres pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions et qui est absolument nécessaire pour respecter le principe de séparation des pouvoirs. On se doute que la lâcheté de la classe politique amènera bientôt à sa suppression.
Mais pourquoi cette manipulation bizarre, et judiciairement tout à fait inutile donnant ainsi du grain à moudre aux médias ignorants et alimentant la propagande de l’extrême-droite ? En fait, Michel Sapin qui n’a pas attendu longtemps pour soutenir Christine Lagarde et souhaité son maintien à la tête du Fonds monétaire international (FMI) nous donne la réponse. Il fallait absolument sortir l’ancienne ministre des Finances de la cohorte de ceux qui auront (peut-être) à répondre dans longtemps du volet pénal de ce dossier. Pour qu’elle puisse rester à la tête du FMI sans traîner cet encombrant boulet. Alors, pourquoi se gêner et ne pas monter une petite opération.
Résultat prévisible de cette initiative imbécile : un procureur réputé proche de la droite qui requiert la relaxe, une défense qui s’est bien gardée de mettre en cause la légalité ou de déposer une Question Prioritaire de Constitutionnalité, une reconnaissance de culpabilité, et une dispense de peine pour Christine Lagarde. Par une juridiction majoritairement composée de parlementaires. Impossible de faire pire et de mieux démontrer la connivence des élites, impossible de plus abaisser l’autorité de l’institution judiciaire et de faire un cadeau royal au FN.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP21983729_000001.
Tous les autres s’appellent Ali (1974) Comment ne pas penser au titre traduit du film du réalisateur Rainer Werner Fassbinder (en allemand, Angst essen Seele auf, «Peur dévorer âme», d’après une réplique) qui met en scène l’amour entre un immigré musulman et une veuve allemande, quand la campagne détestable contre «Ali Juppé» remonte à la surface, cette fois pour cibler et atteindre de façon encore plus calomnieuse «Farid Fillon», accusé de connivence avec les islamistes? Le tout sur la (mauvaise) foi d’une photo de l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, inaugurant une mosquée en 2010 à Argenteuil, à laquelle s’ajoutent des photomontages grossiers le présentant en barbe et turban. Il se trouve que les traits réguliers du visage de François Fillon se prêtent déjà mal au talent des meilleurs caricaturistes. Alors ces photomontages sont encore plus ineptes, plus inaptes à lui faire du dommage.
Une croisade injuste
Or la campagne annoncée et dûment expliquée par le Huffington Post a pris de l’ampleur. Le Figaro, sous la plume de Pierre Pelletier, s’en fait écho. La «fachosphère» aiguise ses armes pour duper les Français, surtout sur les réseaux sociaux, plus facilement pollués par de fausses nouvelles et de «révélations» à sensation, version Internet de la presse de caniveau. A telle enseigne que l’équipe dudit Farid prépare une contre-offensive qui ne saurait tarder. Après le lâche et odieux attentat de Berlin qui rappelle la nuit macabre du 14 juillet à Nice, elle se doit d’être vigoureuse.
Ce qui était injuste à l’égard d’Alain Juppé même s’il a posé en apôtre d’accommodements dits à la Québécoise et a exalté «l’identité heureuse», le devient encore plus dans le cas de François Fillon qui, lui, n’est guère dans la posture. D’une certaine manière, la plupart de nos politiques pourraient bien se dénommer Ali, qu’il s’agisse de François Hollande, de Manuel Valls, de Benoît Hamon si bonhomme quand des cafés de certains quartiers sont interdits aux femmes. La liste de ceux qui composent avec le pire pour prendre des voix aux électeurs est fort longue. Un peu d’étymologie sur le mode plaisant : d’après Wikipédia, «Ali» est un prénom mixte arabo-scandinave! Dans les pays nordiques, il s’agit d’un prénom masculin/féminin depuis toujours, devenu en allemand «Adel», «noble». Il n’y a pas de Saint Ali, sauf pour les chiites qui honorent ainsi le gendre du Prophète, leur premier Imam. Apparemment, on pourrait néanmoins souhaiter leur fête aux Ali, à la Toussaint: un peu mortuaire, n’est-ce pas surtout si c’est suivi d’une défaite! En arabe «Ali», «l’élevé, le haut» est très courant. Mais revenons à «Farid Fillon». Ce beau prénom arabo-musulman lui va comme un gant. «Farid», en arabe, «l’Unique», est, selon la légende, donné pour attirer l’élection divine sur celui qui le porte. Il existerait même un Saint Farid dont la fête serait à souhaiter le 13 septembre, le jour de Saint Aimé. Quant au caractère reconnu aux Farid, il coïncide fort bien à la personnalité de François Fillon et même à la teneur de son programme: «un être fort, indépendant, entreprenant, très axé sur le domaine concret et pragmatique. Il est droit, honnête et même souvent très strict. Il se révèle responsable et vous pouvez lui faire confiance. Il refuse toute forme de passivité ou de laxisme. Farid est tout sauf un partisan du moindre effort». Voilà qui rassure, alors pourquoi pas ? Va pour Farid!
Fillon éconduit un prince saoudien
Sur le registre sérieux, François Fillon est «l’unique» candidat à proposer une action d’envergure Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016), un sujet qui lui tient tant à cœur qu’il en a fait la matière d’un livre à lire d’urgence. L’on ne saurait qu’acquiescer à son diagnostic clairvoyant et à ses propositions résolues et réalistes. De plus, il ne cesse d’envoyer des signaux positifs, le dernier étant d’avoir décliné la rencontre avec un prince saoudien. Point de salamalecs ni courbettes chez Fillon qui refuse de faire carpette devant «nos bons émirs» habitués à être choyés et décorés par les pouvoirs en place. Pour bien gouverner, «il faut avoir constamment le gouvernail en mains, la carte et la boussole sous les yeux», disait Léon Blum («Lettres sur la réforme gouvernementale», Revue de Paris, 1917). La carte, Fillon la connaît bien pour avoir voyagé dans l’Orient désorienté. Sa boussole pointe juste, dans le titre même de son ouvrage édifiant, Contre le totalitarisme islamique et non «islamiste». Sans retrouver la bonne direction, l’Occident des «bien-pensants» n’arrivera jamais à sortir du double bourbier où il patauge: l’intérieur où dominent des minorités musulmanes puissantes, créancières, même outrancières; l’extérieur où il guerroie sans conviction, ni stratégie ni doctrine politico-militaire conséquente. Nos alliances (notamment avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, terres du wahhabisme conquérant) sont toutes à réviser. François Fillon en parle sans états d’âme, sans tergiverser, touché qu’il est par nos drames.
La conduite à tenir en appelle à «l’indispensable sursaut», pour «savoir vite, agir rapidement» (p. 117 et 121). Il s’agit bien de combattre une vision totale de l’homme/la femme et de la société que veulent nous imposer non seulement les intégristes et ou/djihadistes mais tous ceux dont la pratique religieuse et de vie heurte de façon frontale les principes de la République et les mœurs françaises. En ce domaine vital pour les Français, François Fillon a l’heur d’évoquer le Général de Gaulle »: «l’optimisme va bien à qui en a les moyens» («Mémoires de guerre», II, «L’Unité»). Les tragédies toutes récentes lui donnent raison. Puisse-t-il être entendu et suivi…
Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21959422_000002.
Ce qui se passe à Alep est très exactement ce qui s’est passé à Grozny pendant la deuxième guerre de Tchétchénie, il y a n’aucune différence, d’aucune sorte : destruction totale des bâtiments, de toutes les infrastructures (hôpitaux, canalisations, tout ce qu’on peut imaginer), avec un ciblage privilégié des lieux symboliquement tenus en dehors de la guerre, comme, justement, les hôpitaux, massacre indifférencié de tout ce qui se trouve là, destruction des cadres, — volonté de terroriser la population pas seulement sur le moment, mais pour des décennies, de façon à ce que la mémoire de la répression prévienne, pour des dizaines d’années, toute volonté, toute possibilité, de révolte. Pour que les gens transmettent cette terreur comme dans les gènes, comme ça se passe au Caucase. Il y a Poutine, et ces autres démocrates que sont les Iraniens. Et il y a Assad, qui est, en Syrie, ce que Kadyrov est en Tchétchénie. Il y a ça — cette horreur, constante. Avec, comme toujours, la propagande et la contre-propagande, si importante dans le cas de Poutine dont le régime mène une guerre totale, — à la fois planétaire et minuscule, par les missiles comme par FB, pour qu’on en arrive presque à douter du fait qu’il y a un massacre qui se déroule, là, maintenant.
Qui sont les « rebelles »?
Mais, en même temps, je lis « les rebelles » qui résistent à Alep, ou qui, aujourd’hui, sont évacués d’Alep, ou ne le sont pas, — mais, ces « rebelles », qui sont-ils ? Quand je regarde qui ils sont, quels sont les groupes et groupuscules en présence, — d’après ce que j’essaie de trouver dans la presse… Qu’est-ce que c’est que cette coalition d’intérêts opposés ? Qui les dirige, sinon des milices d’Al Qaïda ? Et est-ce qu’Al Qaida (appelez ça Al-Nosra, ou comme vous voulez) vaut mieux qu’Assad ? Est-ce que ce ne sont pas les mêmes, au bout du compte ? — Avec cette différence majeure qu’Assad est soutenu par Poutine, et possède l’appareil d’un Etat, et qu’Al Qaida est soutenue… par les Etats-Unis. Aussi invraisemblable que ça sonne. Alors, moi, comment puis-je me sentir solidaire des « rebelles » ? Des gens — évidemment que oui, victimes des « rebelles » et d’Assad. Mais… des « rebelles »… non.
Et puis, je lis que nous sommes impuissants, que nous sommes indifférents, que nous ne faisons rien. Mais, je ne sais pas, que voulez-vous que nous fassions ? C’est qui, « nous », d’ailleurs ? — S’il y avait quelque chose à faire, — et il faut rendre justice à François Hollande sur ça, — c’était d’intervenir militairement au tout début, en 2013, quand il y avait une chance réelle que l’opposition non-religieuse, démocratique, au régime d’Assad puisse prendre le dessus. La France était prête à le faire, quand, au dernier moment, Obama a fait machine arrière — signant, du même coup (on le voit aujourd’hui) la fin de la « super-puissance » américaine. Dès lors, ce sont les factions islamistes qui ont gagné, massacrant à l’envi, imposant leur dictature à toutes les populations, les tenant en otages, et se massacrant entre elles, puisque c’est le chemin normal des extrémismes, de générer sans fin des extrêmes encore plus extrêmes. Al Qaida est ainsi devenue l’ennemie de Daech.
La France ne pouvait pas faire la guerre toute seule en Syrie. Elle n’a donc rien fait. Hollande n’a pas, publiquement, dénoncé le renoncement des USA — je ne me souviens pas, aujourd’hui, qu’il l’ait fait. Il s’est tu, j’ai l’impression. Il aurait dû parler — mais s’il l’avait fait, il aurait mis au jour la faillite de l’Occident, il aurait affiché la catastrophe. Et tout était joué. Notre Munich à nous, il s’est passé ce jour précis.
Que voulez-vous que nous fassions, maintenant ? Ou qu’aurait-il fallu faire pendant cette bataille ? Attaquer les avions russes ? Envoyer, là, maintenant, un corps expéditionnaire ? Et contre qui ? Et pour soutenir qui ?
On se retrouve, ici, pour ce fragment de Syrie, dans la situation de Grozny en 2002. Et que se passe-t-il ailleurs dans le pays ? Et Palmyre, qui vient d’être reprise par Daesh… Et, par exemple, que va-t-il se passer avec les Kurdes qui se battent, avec acharnement, une fois que les USA les auront abandonnés, là encore, à Poutine et aux Turcs ?
C’est loin d’être fini… et ce sera de pire en pire.
Le jardin des Olieux, au carrefour des rues Lamartine et d’Avesnes à Lille, on en parle depuis mars 2015. Ce campement de migrants, qui a accueilli jusqu’à 150 mineurs isolés sur un coin de parc public, n’en finit pas de semer la zizanie entre représentants de l’État, élus et associatifs… jusqu’à ce que la justice s’en mêle… et donne raison aux sans-papiers.
Pourtant, tout a commencé bien avant l’installation du campement. Dès 2013. À une centaine de mètres du campement, au temple protestant, rue d’Arras.
Le bon pasteur
À cette époque, le pasteur, Christian de la Roque, décide d’accueillir, pour une nuit, un jeune Congolais pour lequel on n’a trouvé aucune autre solution d’hébergement. Il sera « le tout premier ». Un tapis et un sac de couchage à même le sol de la salle de culte, l’accès au WC, à une cuisine. « Pas le quatre-étoiles, mais mieux que les 1 000 du dehors », raconte aujourd’hui le pasteur. Très vite, d’autres jeunes suivront : d’abord trois ou quatre, rapidement une quinzaine.
Christian de la Roque assure que son geste n’avait rien à voir avec un engagement politique. Il a plutôt le sentiment d’avoir suivi les commandements de sa foi. A-t-il, en ouvrant la porte de son église, créé un appel d’air ? Il ne le croit pas, mais reconnaît là l’argumentaire préfectoral. Il pense plutôt avoir révélé une présence longtemps invisible, celle des mineurs isolés, souvent originaires d’Afrique noire, arrivés en France par voie terrestre ou aérienne. « Pour autant que je sache, 10 % d’entre eux sont passés par Roissy ! » Comprendre : que chacun fasse son boulot et qu’on ne demande pas aux hommes d’église de garder nos frontières.
Au départ, l’accueil au temple fonctionne bien. Et même « en autogestion ». Le pasteur n’offre pas les chandeliers comme le curé des Misérables, mais il fait confiance à ses hôtes et les laisse tirer la porte derrière eux quand ils partent le matin. « Les règles sont strictes : rangement et ménage le matin », indique ce fils de militaire. Tout juste arrivés d’Afrique où l’on respecte la figure du pasteur, les jeunes s’y plient. La plupart, en tout cas. Mais un soir de 2014, la situation dérape. Quelques garçons font du grabuge, les autres laissent faire. Pour marquer le coup, le pasteur décide d’une sanction collective : le temple leur sera fermé pendant trois jours. Dans la nuit, les jeunes investissent la salle d’attente des urgences de l’hôpital voisin. Débordés, les médecins informent les autorités… qui demandent elles-mêmes au pasteur de rouvrir son accueil !
Courant 2014, de plus en plus de jeunes migrants affluent. La salle de culte finit par recevoir jusqu’à 50 personnes. Et on refuse du monde. La situation devient intenable. Christian de la Roque alerte les associations caritatives. La Société de Saint-Vincent-de-Paul met à disposition un local et accueille à son tour une quinzaine de jeunes. Mais la demande continue, inexorablement, de croître, « comme s’il en surgissait de partout », me dira-t-on, « alors qu’officiellement il ne se passe rien » : il est vrai que la vague migratoire ignore l’Hexagone, comme autrefois le nuage de Tchernobyl…
L’Etat et les associations
Dans les faits, à l’hiver 2014-2015, tout le monde est débordé. Les associations bricolent des solutions d’urgence : l’accueil Le point de repère offre le petit déjeuner, le centre Ozanam, un sandwich le midi. Pour plus de 100 jeunes, chaque jour. C’est à ce moment-là que la défiance s’installe entre les autorités et les associations. Les pouvoirs publics ont le sentiment que les associations créent le problème (la générosité provoquant le fameux « appel d’air »). Celles-ci s’aperçoivent que l’État et le département, tout en les finançant à plus des deux tiers, se défaussent de leurs responsabilités et attendent que l’orage migratoire passe. Décider de quoi que ce soit serait reconnaître qu’il existe un problème.
En mars 2015, après des mois d’immobilisme des autorités, Christian de la Roque cesse de jouer le jeu. Il décide de fermer son accueil de nuit à l’église.[access capability= »lire_inedits »] « Pour des raisons matérielles, affirme-t-il, nous ne pouvions plus suivre. » Il est soutenu dans sa décision par les associations. On aurait voulu crever l’abcès, et placer l’État et le département face à leurs responsabilités, qu’on ne s’y serait pas mieux pris. Même si aucun de mes interlocuteurs n’acceptera de faire le lien, on peut noter que mars 2015 correspond aussi au changement de majorité du Conseil départemental qui passe à droite, pour la première fois depuis longtemps. Début d’un bras de fer avec la nouvelle majorité ou appel désespéré au nouveau pouvoir départemental qui a en charge la protection de l’enfance ? Sans doute un peu des deux.
Les jeunes migrants, de retour à la rue, investissent, le soir même, le parc des Olieux, à mi-chemin du temple et du centre Ozanam. Tous les associatifs que je rencontre l’affirment : « Contrairement à ce qui a été dit, nous ne sommes pour rien dans cette occupation. » En tout cas, on s’organise. Et vite. Un collectif de soutien se crée « spontanément » – environ 200 personnes animées par des motivations morales ou politiques. En ce début de printemps, les tentes igloos fleurissent comme des crocus. On apporte des vêtements, de la nourriture. Parfois même, dans l’ivresse des combats retrouvée, on fait la fête. Une gauche désemparée par la marche du monde a trouvé là son bon objet. Et peu importe que de méchants riverains, souvent pauvres, grondent de colère. L’une des figures du soutien aux jeunes migrants me le dit sans ambages : « Sur ce sujet, ce que pensent les autres ne m’intéresse pas. »
À la mairie de Lille, pendant des mois, on fait le gros dos. Par bonheur pour Martine Aubry, le terrain appartient à la Métropole européenne Lille (MEL)… dont la majorité est à droite. Après des pressions de la mairie de Lille, dit-on, la MEL, en tant que propriétaire, demande à la justice d’ordonner l’évacuation du parc, au nom de « l’occupation sans titre ». Le coup est habile. En droit, c’est au demandeur de proposer une solution de relogement aux occupants… La mairie du Lille peut ainsi se débarrasser du campement sans se mettre à dos le comité de soutien aux migrants. Charge à la MEL, en plus, de reloger les migrants, là où elle le pourra – c’est-à-dire, a priori, en dehors de Lille. Pas dupe de la manœuvre, la MEL se garde bien de proposer ce fameux relogement, quitte à subir le K.O. juridique – qui advient le 1er septembre dernier avec le jugement qui voit sa demande d’évacuation rejetée.
Le campement de « mijeurs »
Avocate des jeunes migrants – ils sont alors 150 à devoir être évacués – et proche des milieux associatifs, Me Dewaele est l’une des figures majeures de cette affaire. Des cheveux longs, mince, elle a des faux airs de Jane Birkin. Mais la poignée de main est franche, le discours cadré, le temps chronométré. J’attendais une militante, je découvre une juriste – professionnelle, qui refuse de livrer, avec un rien de raideur, tout sentiment personnel. Émilie Dewaele évoque les référés et la défaite de la MEL. « Surprise par le jugement ? Non ! Surprise que la MEL ait osé demander l’évacuation sans proposition de relogement ! Ça, oui. » Pour la jeune avocate, c’est un très beau coup. Sans doute, de ces jugements qui font date dans une carrière. Quand j’évoque Erin Brockovich, elle rit de bon cœur. De fait, à partir de ce jugement les choses commencent à bouger. Un comité de suivi hebdomadaire réunit la « préfète à l’égalité des chances », Sophie Elizéon, le département et les associations caritatives. Des jeunes sont progressivement placés dans des foyers à Dunkerque et à Cassel…
Reste la question : s’agit-il vraiment de mineurs ou bien de majeurs ? Normalement, la différence est de taille. Les mineurs ne sont pas expulsables et le département a l’obligation de les prendre en charge dans le cadre de la protection de l’enfance. Les majeurs, eux, sont théoriquement expulsables…Or ces jeunes ne sont ni l’un ni l’autre… « On parle de mijeurs ! » Devant mon air étonné, Clément Stellato, éducateur spécialisé, sourit. En fait, quand ces jeunes se présentent, on les confie à l’EMA (évaluation, mise à l’abri), qui statue en quelques jours sur leur « minorité » selon les critères de la circulaire Taubira. Les EMA, sous l’autorité du département mais financées par l’État à hauteur de 300 000 euros[1. Source : Uriopss (l’EMA mobilise, outre l’hébergement, trois équivalents temps plein et des experts)]par an, évaluent l’authenticité des papiers d’identité, la cohérence du récit de vie et la conformité « de l’allure générale » à l’âge que prétend avoir le jeune. Si l’évaluation conclut à la majorité du demandeur, ce dernier est remis dans la rue… d’où il déposera un recours devant le juge pour enfants… Il est alors, et pour un moment, un mijeur. Autant dire que tout commence pour lui.
Mais comment la ville a-t-elle fait face à cette histoire ? Comment, loin de tout engagement, les gens ordinaires perçoivent-ils l’affaire du jardin des Olieux ?
Quand on se promène au centre-ville, c’est un peu partout le même spectacle : murs de briques apparentes, poutres métalliques patinées et, quelque part, soigneusement éclairée, une inscription renvoyant au début du siècle dernier… Les boutiques du centre de Lille se ressemblent et racontent une histoire identique : celle d’une ère postindustrielle heureuse – iPhone, burgers chics et jeans à 200 balles… Ici, les gens ignorent où se trouve le campement de migrants du jardin des Olieux. Et si l’on insiste – des mineurs isolés, un comité de soutien, la métropole lilloise déboutée par la justice quand elle demande l’évacuation –, on finit par vous répondre : « Vous êtes bien sûr que c’est à Lille ? »
« Tout ce qui compte, c’est vos sans-papiers »
En revanche, trois stations de métro plus loin, quartier Wazemmes, on sait bien que cette histoire se passe non loin d’ici. Dans les rues, les ravalements sont moins récents qu’au centre-ville et, sous la bruine, la peinture d’une enseigne s’écaille doucement. On peut encore y lire un nom flamand, Van… quelque chose. Ailleurs, des gamins en parkas noirs et pantalons de survêtement accompagnent une mère qui porte le hijab. Sur un mur, une affiche lacérée – on y voit, dessiné, un poing fermé menaçant sur fond de croissant islamique – lance rageusement : « Stop à l’islamophobie. Face à la haggrah [le mépris, l’injustice], tu n’es pas seul. » Ghetto ? Pas sûr. Cohabitent ici trois populations : des familles musulmanes affichant souvent leurs pratiques religieuses, des étudiants, artistes souvent précaires, plus bohèmes que bourgeois. Enfin, des « petits Blancs » – tout jeunes couples déjà accompagnés de blondinets turbulents, ou retraités dont la mise, les souliers disent qu’ils peinent à joindre les deux bouts. C’est à ceux-là que je demanderai un avis. Le campement, ils connaissent. À chaque fois, ils témoignent devant moi de leur colère. « Une honte, un scandale. » Ce campement, ils le vivent comme un affront. D’une vieille dame dont les mots s’emportent mais dont j’observe le regard clair, implorant, trahissant de la détresse, je tiens un instant le bras. Doucement.
Ces gens, de condition plus que modeste, sont aussi ceux qui peuvent solliciter l’aide sociale et les associations caritatives. De fait, dans les files d’attente, à tous ces guichets de la générosité publique, ils ont croisé plus que d’autres la réalité migratoire de ce pays. Comment ont-ils réagi ?
Jean-Paul Jamet, pharmacien retraité, bénévole et responsable local de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, accepte volontiers de me recevoir en compagnie d’un éducateur spécialisé. Justement, à l’entrée du foyer, je suis témoin d’un incident. Un grand gaillard d’une quarantaine d’années n’en peut plus d’attendre. Il se met à crier. Désigne les étrangers qui attendent également, devant lui. Interpelle à travers la porte vitrée les personnes de l’accueil. Rugit comme un enfant malheureux : « Vous n’en avez que pour vos migrants, tout ce qui compte, c’est vos sans-papiers… » Si j’avais une seule question à formuler, c’était précisément celle-là : et les pauvres, ceux d’ici, dans tout ça ?
Je m’attendais à une réponse convenue. Ne pas faire le tri dans la misère, ou quelque chose d’approchant. Et de fait, la Société de Saint-Vincent-de-Paul aide ceux qui en ont besoin. Charité inconditionnelle, immédiate, qui est la raison d’être de cette institution chrétienne. Mais la pauvreté persistante et la limitation des moyens financiers… font que, de facto, les pauvres sont en concurrence. Jean-Paul Jamet oppose à cette contradiction sa bonne volonté et sa franchise. Oui, c’est difficile, et la « machine » caritative tourne à plein régime…
Je demande : « Et ces jeunes migrants, ils ne sont pas durs ? » On m’assure du contraire. Mieux. À l’évocation de ces « mijeurs », les visages s’illuminent : « Ce sont des anges, leur seul rêve est d’aller à l’école », m’assure-t-on avant de concéder, ici ou là, « quelques luttes de clans ».
Ce n’est pas la première fois qu’on témoigne devant moi de cet enthousiasme particulier. Je comprends : d’un côté la routine, la cogestion de l’aide sociale entre associations et ceux qui les financent, de l’autre ce combat, à la fois romantique et concret, immédiat et mobilisateur. Pour ces travailleurs sociaux, confrontés depuis des années à des pauvres lassés d’aides infructueuses (quand ils ne sont pas franchement revêches), ces mineurs isolés étrangers, si réceptifs au moindre geste, sont l’occasion, unique, d’être importants, d’avoir le sentiment de pouvoir changer les choses. Pareil sentiment peut se comprendre, mais cela s’appelle aussi la préférence étrangère. Pas sûr que tous les habitants de Wazemmes, même ceux qui se taisent, l’acceptent facilement.[/access]
Georges Pompidou. Sipa. Numéro de reportage : 00009994_000003.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent peut-être d’une anecdote de la présidence Pompidou. À la suite d’un fait divers, ayant conduit au suicide d’une jeune professeur à Marseille, la presse interroge le président, et l’incite à se prononcer sur l’affaire. Georges Pompidou hausse alors un sourcil, prend un instant, et récite d’une voix sobre quelques mots tirés d’un poème d’Eluard, avant de s’éclipser discrètement, sans souci des journalistes qu’il laisse dans une perplexité polie.
Les plus attentifs auront relevé un passage amusant dans le discours d’entrée en campagne de Manuel Valls. Au moment d’un développement portant sur la défense du français, sans doute pris d’une de ces fièvres lyriques dont il a le secret, l’ancien Premier ministre a jugé bon de nous égrener toute une liste d’écrivains : « le français de Rabelais, dit-il, de Hugo, de Camus, de Césaire, de Beauvoir, de Patrick Modiano ou de Leila Slimani ». Si c’est pas du rassemblement…
Deux scènes de la vie politique, au cours de laquelle la littérature fait effraction ; deux scènes, où le principal protagoniste est un homme d’Etat, et où les écrivains sont convoqués comme des arguments d’autorité : on ne saurait pourtant assimiler ces deux personnages, en raison de l’utilisation tout à fait différente qu’ils font des références littéraires. Avec Pompidou, c’est la littérature version « Grandes orgues », l’écrivain érigé en instance morale et philosophique, et dont une seule citation suffit à éclairer notre condition humaine. Avec Valls, c’est la littérature version « name dropping », l’écrivain réduit au statut d’animateur culturel, félicité chaleureusement pour participer au rayonnement de la francophonie.
Vous parlez d’un déclassement !
Il serait facile de pester contre un tel bouleversement ; de se lamenter avec Renaud Camus devant la disparition progressive de la littérature ; de regretter que la France, « nation littéraire par excellence », n’ait gardé du passé qu’un aussi piètre souvenir ; de rappeler les faits divers qui attestent de l’inculture littéraire de nos hommes politiques (Patrick Modiano et Fleur Pellerin ; La princesse de Clèves et Nicolas Sarkozy ; le « Zadig et Voltaire » de Fréderic Lefebvre …); d’évoquer une nouvelle fois le sac dont sont victimes les langues anciennes.
Tout cela est vrai, mais n’y-a-t-il pas aussi quelque chose de ridicule du côté de Georges Pompidou, récitant d’un air inspiré des vers incompréhensibles, avant de s’éloigner d’une démarche patricienne ? Autrement dit, n’a-t-on pas surcoté la littérature en lui conférant un rôle quasi-religieux ? Impossible de répondre à ces questions, à moins bien sûr de revenir un peu en arrière, aux balbutiements de la IIIème République pour être précis, qui fut le moment de l’écrivain-roi et des humanités-reines.
Au fur et à mesure que la société s’acheminait vers les lois de 1905, la littérature n’a cessé de gagner en prestige, de devenir la nouvelle religion de cette société laïque et marquée par le positivisme, mais non guérie du besoin de spiritualité. Et l’écrivain, avec elle, de devenir cette figure sacrée, magnifique, intouchable, qu’a par exemple été Victor Hugo, et qui devait se faire le guide de l’humanité vers les lumières du Progrès.
C’est d’autant plus flagrant que, comme toutes les religions, la littérature s’est structurée autour d’un clergé, scrupuleusement hiérarchisé, et dont les hussards noirs étaient les curés de campagne, et les normaliens, les évêques ; autour d’institutions vénérables, dont la Nouvelle revue française incarnait le versant progressiste, et l’Académie française l’aspect conservateur. C’était aussi le temps où le latin était la matière reine ; et la connaissance et la fréquentation des grands auteurs le ciment spirituel de la société nouvelle en même temps que la clef de voûte de l’élévation sociale.
Les raisons du déclin
Deux phénomènes cependant vinrent fragiliser ce bel édifice :
L’Histoire : Vichy d’abord, période qui vit notre belle république des Lettres se compromettre, notamment par l’intermédiaire de la NRF et de son directeur d’alors, Pierre Drieu la Rochelle, dont le suicide à la Libération ne parvint pas à effacer la trahison ; les années d’après-guerre ensuite, pendant lesquelles on vit le marxisme gagner un prestige considérable dans les milieux intellectuels, et entraîner ainsi nos plus grands écrivains à soutenir le plus inexcusable des régimes – Sartre et Aragon, pour ne citer que les plus connus, mais qui ne furent pas les seuls, loin s’en faut, et qui firent beaucoup pour la dégradation de ceux qui étaient apparus à l’affaire Dreyfus : les intellectuels. L’écrivain apparut pour ce qu’il était : un homme comme les autres, capable de justifier les pires atrocités.
Le développement des sciences humaines ensuite : qui, dans la perspective du marxisme dominant en ce temps-là, ne pouvaient qu’être préférées aux vieilles Humanités, toujours suspectes de redorer le blason de l’individu. La philosophie avait pourtant été grimée sous les atours de la phénoménologie, la littérature sous ceux du Nouveau Roman ; mais on ne se débarrasse pas comme ça d’un préjugé aussi ancien. La littérature, c’est le roman ; le roman, c’est le personnage, l’individu romantique et surtout bourgeois qui prend son destin en main. Une société irriguée par le marxisme, et dont la question fondamentale était la question économique, ne pouvait, progressivement, que se détacher de la littérature. Car cette dernière présentait l’inconvénient d’hériter d’une idéologie bourgeoise, et donc d’être connue pour s’intéresser à l’homme en ce qu’il est capable de s’affranchir du groupe, et d’affirmer son individualité.
Pourquoi nous sommes encore marxistes
Nous ne sommes pas marxistes, du moins pas consciemment. Il est vrai que le mur est tombé, et que l’URSS n’est plus qu’un chapitre des livres d’Histoire. Pourtant, nous sommes profondément marqués par une vision matérialiste des choses. Pour ceux qui se demanderaient ce que cela recouvre exactement, voici en vérité un exemple typique de ce que certains ont pu appeler l’hégémonisme culturel : une idéologie qui parvient à s’imposer dans les esprits avec une telle réussite qu’elle parvient à n’être plus conçue comme une position, et donc à rentrer dans le clair royaume de l’évidence. Peu importent nos convictions politiques, nous rechignons toujours à trouver à nos problèmes une autre explication qu’économique. Tout doit s’expliquer par l’argent, et par son inégale répartition entre les individus ; et toute explication qui diffère d’un tel constat reçoit immédiatement la même sanction : non seulement réprouvée, traitée en tant qu’idéalisme ; mais, pire encore, criminalisée.
Qu’il s’agisse de la délinquance, des émeutes en banlieue ; qu’il s’agisse des attentats ; qu’il s’agisse de l’eurosceptisme ; du Brexit ; de Donald Trump ; de Fillon : il n’est pas absurde de tenir compte du facteur économique. On se doute bien en effet que les hommes dans les années 2010 ont toujours besoin d’un emploi, de payer leurs factures, de manger à leur faim, et de bénéficier de conditions de vie agréables. Mais aucune grille de lecture, aussi pertinente soit-elle, ne saurait suffire à rendre compte de la réalité dans ce qu’elle a de plus complexe.
Dans un tel contexte, il nous semble impossible que la littérature n’ait pas son mot à dire ; mais, d’une façon autre qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent : pas à la manière de Valls, aux yeux duquel l’écrivain est réduit à n’être qu’un agent culturel ; mais pas non plus à la manière de Pompidou, pour qui la littérature fait office d’oracle et de mysticisme.
Et c’est peut-être chez les deux écrivains les plus connus de notre époque, Patrick Modiano et Michel Houellebecq, que nous retrouvons un renouveau de la littérature. Tous deux, sur un mode plus intime pour le premier, et sur un mode plus explicitement politique pour le second, s’emploient à tarauder avec brio notre identité nationale. « Avec brio » ne signifie pas avec la suffisance et la certitude qui ont pu caractériser certains de nos écrivains au XXème siècle. Au contraire, aussi différents soient-ils, Houellebecq et Modiano ont sans doute le point commun de ne pas surestimer la littérature ; de ne pas en faire une parole de vérité absolue, mais une parole de questionnement. De la rendre à elle-même.
David Desgouilles. En 2012, vous n’aviez pas pu réunir les cinq-cents parrainages d’élus nécessaires pour être candidat à la présidence de la République. Compte tenu du durcissement législatif des conditions pour les obtenir, quelles sont les raisons qui vous poussent à croire que vous réussirez en 2017 ?
François Asselineau[1. Président de l’Union populaire républicaine (UPR), François Asselineau est candidat à la présidentielle.]. Nous ne comptions que 707 adhérents fin 2011. Nous avons désormais plus de 14150 adhérents et au rythme actuel, il est possible que nous dépassions les 15000 d’ici à la mi-janvier 2017. Cela fait de l’UPR le 5ème ou 6ème parti de France en nombre d’adhérents et l’un des tout premiers en nombre de militants. Or il faut beaucoup de démarcheurs sur le terrain pour récolter les parrainages. Il faut savoir que les maires, principaux détenteurs du pouvoir de parrainage, sont très réticents à parrainer. Environ 60% d’entre eux refusent de parrainer quiconque. Seulement 20% de ceux que nous contactons acceptent de nous recevoir. Et moins de 10% de ceux que nous rencontrons acceptent de me parrainer, le plus souvent d’ailleurs au bout de la deuxième ou troisième visite. Un simple calcul permet de conclure que nous devons passer environ 25000 appels téléphoniques et effectuer quelque 10000 à 15000 visites pour obtenir ces fameux 500 parrainages. Seul un parti structuré, avec une puissante force de démarcheurs très motivés, peut opérer ce travail de Titan. Nous n’avions pas cette force militante en 2011. Nous l’avons maintenant. Au passage, cela montre que beaucoup de ceux qui se déclarent candidats n’ont strictement aucune chance d’obtenir les 500 parrainages, car le simple fait d’être une personnalité connue ne suffit pas, loin s’en faut ! De fait, les retours du terrain dont nous disposons donnent à penser qu’il y aura pas plus de candidats en 2017 qu’en 2012, et même probablement moins. Si je suis de ceux-là, il est possible que je sois la seule véritable tête nouvelle.
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.
Shekau. Sipa. Numéro de reportage : AP21941634_000002.
Depuis lundi matin, les rumeurs d’une capture d’Abubakar Shekau grandissent. L’homme serait encerclé avec des partisans dans la forêt de Sembisa au nord-est du Nigeria, dans l’État de Borno, pris au piège par un assaut coordonné des armées nigérianes et camerounaises. On évoque déjà sa reddition.
Daech or not Daech
Si l’information se confirmait, cela signifierait une victoire importante pour le président nigérian Buhari qui a promis la capture du leader djihadiste depuis son élection en mai 2015. Ce serait aussi une victoire symbolique pour les États-Unis et la France qui soutiennent activement le Nigeria depuis 2014, notamment dans le domaine du renseignement et du dronage.
Pourtant, la fin de Shekau ne signera pas celle de Boko Haram. En effet, depuis deux ans déjà des tensions internes ont été périodiquement relevées au sein de l’appareil dirigeant du groupe terroriste. Une partie de ses élites voulait s’affilier à Daech, ce que Shekau a consenti en septembre 2014, avant de se raviser et de suivre sa propre ligne djihadiste, frappant aveuglément les populations musulmanes du nord du pays et de l’État de Borno. Sans ligne directrice claire, justifiant son pouvoir par une ultra-violence de chaque instant, Shekau a progressivement perdu le contrôle de la secte. À plusieurs reprises entre 2015 et 2016, il a été mis sur la touche, avant de s’imposer à nouveau à la tête du groupe et de réapparaître dans des vidéos où il frisait le délire.
Trop brutal avec les musulmans
Pourtant, durant l’été 2016, Musab Al-Barnawi, un des leaders du groupe, est parvenu à l’écarter définitivement et à prendre la tête de Boko Haram. Dans son discours du 5 août, Al-Barnawi déclara que Shekau était devenu trop brutal avec les musulmans, qu’il avait fait des bénéfices personnels et qu’il s’était détourné de la lutte originelle du fondateur de la secte, Muhammad Yusuf, contre l’influence des chrétiens et de l’État fédéral. Et le nouveau leader de menacer de mort son rival écarté.
Depuis trois mois, Abubakar Shekau a vraisemblablement cherché à réorganiser ses fidèles contre Al-Barnawi, pour reprendre le pouvoir. En vain. Abandonné par la hiérarchie de la secte, il a poursuivi son combat, traqué par les troupes nigérianes, camerounaises et occidentales. Sa fin apaisera pendant quelques mois le front du jihadisme dans la région, avant qu’Al-Barnawi relance le dynamisme du groupe, une fois purgé et remotivé, et fasse retrouver à Boko Haram les éléments originaux de sa lutte contre l’influence occidentale. La chute de Shekau n’est donc qu’un répit.
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.
Char de l'armée irakienne, Ramadi, novembre 2015. Sipa. Numéro de reportage : AP21825644_000007.
Causeur. Depuis plus d’un an, l’État islamique (EI) perd du terrain en Syrie et a fortiori en Irak. Certaines localités ont été reprises il y a plusieurs mois et Ramadi, une ville de presque 400 000 habitants, est tombée entre les mains de l’armée irakienne il y a un an déjà. Du point de vue de la population locale, peut-on parler de « libération » ?
Myriam Benraad[1. Chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam, CNRS, Aix-en-Provence) et maître de conférences en science politique à l’Université de Limerick (Irlande), Myriam Benraad est spécialiste de l’Irak et du Moyen-Orient. Auteur d’Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique (Paris, Vendémiaire, 2015) et Irak : de Babylone à l’État islamique. Idées reçues sur une nation complexe (Paris, Le Cavalier Bleu, 2015)]. C’est là une question essentielle mais qui, paradoxalement, demeure très peu abordée dans la couverture médiatique actuelle de la crise. Or la situation de villes comme Ramadi, Fallouja ou Tikrit, pour ne citer qu’elles, a sans doute autant d’importance dans le contexte présent que les opérations militaires en cours pour reprendre Mossoul à l’EI. Elle témoigne en effet de l’extrême précarité dans laquelle se trouvent une majorité de ces territoires dits « libérés » de l’emprise jihadiste, tant au plan sécuritaire en raison du retour du groupe terroriste au bout de quelques mois, et de la reprise consécutive des attaques et attentats, qu’au niveau politique où aucune gouvernance véritable, en dehors de celle, ad hoc, des tribus, n’a vu le jour. En termes d’infrastructures et de relance économique, ces zones restent dévastées et les promesses faites par le gouvernement central d’une reconstruction rapide prêtent quelque peu à sourire. Si l’on détaille dans les grandes lignes la situation qui prévaut, en particulier dans la grande province occidentale d’Al-Anbar, la configuration locale est tout sauf reluisante.
Sait-on précisément ce qui se passe à Ramadi et dans d’autres villes et villages reconquis ?
Ramadi, qui était tombée sous le contrôle de l’État islamique en mai 2015, fait figure de ville fantôme vue du ciel. Les bâtiments réduits à des champs de ruines par les bombardements de la coalition occidentale et les combats acharnés entre forces irakiennes et jihadistes durant des mois se comptent par dizaines. L’état de l’architecture locale témoigne de cette ultra-violence qui s’est déployée : murs criblés d’impacts de balles, amoncellements de gravats, traces des engins explosifs communément utilisés par les jihadistes comme tactique de guérilla. Au mois de février 2016, l’ONU estimait le coût de la remise en état de la ville à plusieurs millions de dollars. Les mines laissées derrière lui par l’EI n’ont d’ailleurs pas entièrement été nettoyées, obstruant le retour des populations déplacées ; l’eau continue de manquer dans de nombreux quartiers ; des milliers de maisons doivent être rebâties, de même que les routes et principales artères de la ville. La « libération » promise a donc un goût quelque peu amer pour tous ceux qui escomptaient une amélioration rapide.
La chute de Mossoul au début de l’été 2014 a sonné le glas du gouvernement de Nouri al-Maliki, remplacé à l’automne de cette année par Haïdar Al-Abadi, lui aussi chiite. Quel bilan peut-on faire des 26 mois au pouvoir d’Al-Abadi ? L’État irakien arrive-t-il à mieux appréhender les clivages tribaux et religieux ?
Il est sans doute prématuré de procéder à un bilan du mandat d’Al-Abadi, lequel a hérité, lors de son accession au pouvoir fin 2014, d’un pays profondément fracturé, communautarisé, au bord de l’implosion suite à la blitzkrieg lancée par l’État islamique. Pour apprécier le temps qu’il a passé au pouvoir, il importe tout d’abord de prendre en compte le contexte politique et sécuritaire dans lequel il a fait son entrée sur la scène irakienne et qu’il a dû gérer. Al-Maliki avait réussi à cristalliser autour de lui une véritable « coalition de la détestation » ; les espoirs placés en Al-Abadi étaient donc très grands initialement, à la fois au sein de la famille chiite irakienne mais aussi parmi les Kurdes, en conflit avec Bagdad depuis de longues années, et parmi les sunnites.
Qu’a-t-il changé depuis ? Rappelons ses promesses de réformes contre la corruption et pour une refondation de l’armée. Sur ces deux dossiers, le désenchantement n’a pas tardé à prendre le dessus : les protestations anti-gouvernementales ont ainsi repris à l’été 2015 pour pointer du doigt l’incurie des élites politiques ; l’institution militaire, quant à elle, n’est toujours pas à la hauteur des enjeux, comme l’illustrent ses nombreuses pertes dans la bataille de Mossoul. Pis, Al-Abadi a permis la quasi-fusion de l’armée nationale avec les milices chiites qui composent les forces de la Mobilisation populaire (Hachd al-cha‘bi), proches de l’Iran et connues pour leurs exactions anti-sunnites. Les relations qu’entretient Al-Abadi avec les Kurdes demeurent très inégales et sa crédibilité parmi les forces sunnites, dont il n’a guère amélioré le sort ces deux dernières années, est inexistante, au mieux. Le Premier ministre est enfin défié dans son propre camp, mais aussi par la Turquie au nord de l’Irak. Il est surtout incapable de se défaire du primat américano-iranien qui pèse sur lui et l’empêche d’être un leader national.
À Bassora, une ville à grande majorité chiite éloignée du front, la sécurité est précaire et de nombreuses milices créent une situation qui n’est pas sans rappeler la Libye. Si même au cœur du « Chiistan » un État n’est pas viable, quel espoir reste-t-il à l’Irak en tant qu’entité politique ?
Tout d’abord, gardons-nous de l’usage des formules de « Chiistan » ou « Sunnistan » en Irak car au-delà de l’identité confessionnelle à laquelle elles renvoient, elles ne recouvrent aucune réalité sociale. Le sud chiite correspond ainsi à un espace aussi vaste que disparate du point de vue de ses populations, citadines ou plus rurales, de ses pratiques socioreligieuses, entre villes saintes conservatrices et milieux progressistes, et de ses ancrages idéologiques et politiques, un grand nombre de formations concurrentes y étant représentées. Le cas de Bassora, qui est la troisième plus grande ville d’Irak et l’un des grands ports du pays, est à ce titre intéressant car la ville possède une histoire et une identité qui lui sont propres. Lorsque l’État irakien fut fondé par les Britanniques en 1921, elle fut l’une des dernières cités à se résoudre à intégrer le nouvel ensemble national. À l’époque, plusieurs de ses classes tentèrent même un coup d’État visant à se constituer en République indépendante et cosmopolite sur le Chatt al-Arab.
Depuis l’invasion américaine de 2003, la situation s’y est détériorée sur tous les plans, ce qui a permis pareille « milicisation » de la vie locale. Pourtant, on ne saurait trop évoquer quel est le potentiel de cette cité marchande dont l’environnement regorge d’hydrocarbures à bas prix et de ressources agricoles qui en avaient fait la richesse autrefois. Bassora a le potentiel de se transformer en plate-forme commerciale capable de rivaliser avec ses voisines de la péninsule, y compris Dubaï. Or l’interminable crise irakienne en a voulu autrement. Certains considèrent que seule une autonomie sur le modèle kurde pourrait finalement l’extraire de son enlisement ; or ceci ne règlerait toujours pas la question de l’État failli irakien, dont les effets continuent de peser sur elle et sur l’ensemble du pays.
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004
Donald Trump à Orlande aux Etats-Unis, décembre 2016. SIPA. AP21990104_000004
La sensibilité qui semble dominer, ici plus qu’ailleurs, est celle d’une certaine indulgence pour le président élu américain. La jubilation produite par la déroute du camp de la « bien-pensance », par l’explosion induite du couvercle de béton qui recouvre les difficultés et parfois les souffrances des classes moyennes et populaires, par le pied de nez au discours convenu des thuriféraires du libre-échange dérégulé et mondialisé est sans doute l’explication de cette indulgence. Il serait cependant dangereux que tout cela amène à « euphémiser » la catastrophe que cette élection représente pour les Etats-Unis, et, par propagation, pour nous tous. Dans L’Esprit de l’escalier, Alain Finkielkraut analysait cela comme « le produit » d’une « grande mutation ». « Il est ce qui arrive quand l’esprit des jeux vidéos, des tweets et de la télé-réalité remplacent le livre », s’expliquait-il. C’est d’ailleurs cette phrase qui a inspiré mon article précédent. Des propos du philosophe sur le nouveau président américain, Donald Trump, il semble que ce qui en est retenu et commenté est l’expression « gros con » ; c’est celle que je me propose ici de développer un peu, au-delà des exemples cités, en montrant qu’elle signifie bien plus qu’un « cri du cœur ». Je serais par ailleurs surpris que ces interprétations soient, pour l’essentiel, désavouées par l’auteur de ce cri.
Il n’est pas soutenable de faire l’impasse sur le personnage, de considérer comme anodines ses déclarations abjectes, et ses prises de positions délirantes, comme si les décisions qui allaient suivre, les politiques qui allaient être appliquées seules avaient de l’importance, et qu’elles ne seraient en rien corrélées à son inconséquence. Les premières nominations infirment déjà cette imprudente insouciance. Mais avant même que l’exercice du pouvoir donne matière à confirmer ce jugement, le comportement de Donald Trump s’avère être une grave régression par rapport à un certain nombre de valeurs politiques et sociales établies. Montesquieu a dit « le pire que puisse faire un ministre n’est pas de ruiner le pays, mais de donner un mauvais exemple ». A notre époque, avec la visibilité radicale que produisent les nouvelles technologies de l’information, un tel avertissement résonne avec bien plus de force encore. Cette dimension exemplaire, pour le meilleur, et, en l’occurrence, surtout pour le pire, projette chaque trait du personnage sur la totalité de la société américaine.
Trump incarne la négation de la fonction présidentielle
Un principe fondamental de nos états démocratiques modernes est la séparation entre la personne privée et la fonction d’Etat dans laquelle elle s’incarne et – normalement à ce niveau – se transcende. Désormais, quand Donald Trump parle, il ne s’agit plus du chef d’entreprise, du chef de clan, de l’histrion médiatique, ou du grand consommateur de femmes. C’est le Président qui parle et dont la parole engage l’Etat, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens américains. S’il est vulgaire, menteur, raciste ou machiste, c’est l’ensemble du corps social – au-delà même des frontières de ce grand pays, dans la mesure où il est un des pivots de la « communauté internationale » – qui s’en trouve éclaboussé. Le plus préoccupant, c’est qu’il semble que chez lui, cette distinction fondamentale de la personne et de la fonction ne semble même pas être perçue. Quand Sarkozy avait sorti son fameux « casse-toi pauvre con », nous fûmes nombreux à nous sentir personnellement honteux. Mais au moins l’intéressé a-t-il eu conscience de la portée de ce dérapage, puisqu’il a confessé plus tard le regretter.
Il ne semble pas que les insanités « trumpiennes » aient quelques chances d’être un jour objets de repentance pour leur auteur. L’avoir élu, puis bientôt, accepter qu’il exerce normalement ses prérogatives – sauf ultime coup de théâtre – équivaut en théorie pour le peuple américain (au moins) à les ratifier, à les assumer, comme s’ils étaient des traits de leur conscience collective. Certes cela peut être vrai pour une partie de la population ; mais le devoir d’un gouvernant « normal » à ce niveau, est précisément de résister à ces tendances ; en d’autres termes, il doit chercher à tirer cette fraction de la société « vers le haut », au lieu de la conforter dans ses bassesses, et d’encourager des phénomènes régressifs. Alors qu’il devrait incarner, à travers sa fonction, les plus hautes valeurs de la civilisation souvent portées dans l’histoire par les Etats-Unis, en ridiculisant cette mission, c’est tout le contraire qu’il promeut obstinément.
Trump incarne la fin du progrès de la civilisation.
Ce n’est rien moins que le processus de civilisation, axe central de la lecture de l’histoire de Norbert Elias qui se trouve remis en question par cet évènement. Selon cet auteur, le progrès de la civilisation repose avant tout sur « l’intériorisation individuelle des prohibitions autrefois imposées de l’extérieur ,dans une transformation de l’économie psychique qui fortifie les mécanismes d’auto-contrôle exercés sur les pulsions et les émotions, et fait passer de la contrainte sociale à l’auto-contrainte » [1]. Pour le dire autrement, une société civilisée, apte à s’épargner l’exercice de la violence d’Etat, n’est concevable qu’avec des sujets responsables, autonomes, maîtres de leurs pulsions et dominant leurs sentiments. Donald Trump incarne tout le contraire : il n’impose aucun filtre à ses émotions, aucun frein à l’exhibition de ses pulsions, et même s’en fait une fierté. L’exemple qu’il offre ainsi en spectacle est délétère, puisque c’est en même temps une des conditions de base du vivre-ensemble qu’il encourage à bafouer.
La grossièreté du langage, l’absence de politesse envers ses interlocuteurs relève de cette même incapacité à s’élever au niveau d’une sociabilité indispensable à la vie en commun. Beaucoup de « rebellocrâtes » – pour reprendre l’expression de Christophe Guilluy – se réjouissent de ce qu’il « casse les codes ». Ils devraient y regarder à deux fois. Il faudrait prendre conscience que lesdits codes sont précisément une façon de conjurer la violence réciproque. Robert Muchambled[2] a montré que l’invention des codes de civilité sous l’Ancien Régime a une portée politique, qu’ils régulent le lien social et traduisent en comportements le contrat entre les citoyens. A l’inverse leur ébranlement depuis mai 68 est inséparable de la crise politique et sociale dans laquelle nous pataugeons depuis plusieurs décennies.
Trump incarne la « ringardisation » de la vertu civique.
Il invoque comme preuve d’intelligence la façon dont il est devenu riche « J’ai utilisé les lois de ce pays tout comme les grands de ce monde dont on parle chaque jour dans les pages éco, pour faire du bon boulot pour mon entreprise, pour moi-même, pour mes employés, pour ma famille, etc ».[3] Cela signifie qu’il semble n’avoir même pas conscience que l’intérêt collectif existe, en dehors de la somme des intérêts particuliers, et que la vie en société implique souvent un arbitrage difficile entre les deux.
Trump remet en cause le progrès des valeurs universelles.
Au moins nous épargne-t-il les subtilités des débats sur les effets pervers des politiques de droits de l’homme, sur les dérives communautaristes de l’antiracisme, les injonctions à la repentance de l’anticolonialisme, ou les excès revanchards du féminisme militant. En proclamant fièrement un racisme basique – « la paresse est une caractéristique des Noirs… » -, une désinvolture pour les droits de l’homme – « je remettrai en place la torture par la noyade et je remettrai en place bien pire que la torture par la noyade » -, un mépris des femmes – « les femmes, vous devez les traiter comme des chiennes » -, en s’exposant donc à la critique dans des termes dépassés depuis un demi-siècle, au moins peut-il réunir contre lui tous les courants idéologiques sérieux du jour.
Trump incarne un nouvel enterrement de la culture.
En 2003 déjà, Jean-Pierre Le Goff fustigeait dans un ouvrage « la barbarie douce ». La logique des modes d’expression dominant cette nouvelle société du spectacle et de ses déclinaisons numériques aboutit à ce qu’elle devienne « dure », et la défaite de la pensée décrite en 1987 par Finkielkraut se prolonge ici en débâcle. Or, l’élection de ce personnage à la tête de la première puissance mondiale s’avère être un jalon supplémentaire décisif de cette descente aux enfers. Les anglicistes ont noté la pauvreté de son vocabulaire, son goût pour les tweets donne la mesure de l’ampleur de ses pensées, et il semble incapable de sortir de l’univers des émissions de téléréalité pour manifester quelque préoccupation culturelle. A l’inverse de beaucoup de membres fortunés des élites mondiales qui comprennent – ne fût-ce qu’en termes d’images – la nécessité d’élargir leur horizon au-delà du monde des affaires, il n’a aucune velléité de mécénat, et je ne trouve nulle trace d’une collection privée d’art contemporain. Le message aux américains, et à la terre entière qu’une telle posture implique, est que l’argent se suffit à lui-même, et est le seul étalon propre à mesurer l’accomplissement humain. On peut penser que c’est précisément l’illusion mortelle portée par le néolibéralisme contre laquelle il est temps de s’insurger.
Trump incarne la prédilection pour la loi de la jungle.
De cette focalisation sur la réussite matérielle découle l’encouragement de comportements corrosifs du lien social : un survol rapide de ses citations prouve sans équivoque que sa grille de vision du monde se résume à l’opposition gagnants/perdants, avec évidemment l’injonction de tout faire, sans barguigner sur les moyens, pour être du bon côté. Cela implique le mépris manifeste pour les autres, qui transpire en permanence de ses propos. Comme modèle de vie sociale, cela revient à préconiser ni plus ni moins le retour à l’état sauvage. Là encore, les pesanteurs sociales existant déjà en ce sens impliquent que nos responsables politiques pèsent de toutes leurs forces pour y résister, si l’on veut laisser un monde vivable aux générations qui viennent.
Trump l’anti-modèle
Pour conclure, qu’il me soit permis de rappeler l’évidence sociologique que l’on se construit à travers les autres, par eux, et pour eux. Une introspection élémentaire révèle que dans son histoire personnelle, parmi ces « autres », émergent toujours quelques figures, des personnalités qui nous marquent, qui gravent les points fixes de nos boussoles psychiques. C’est par eux que l’on hérite l’essentiel de ce que l’on devient, ou souhaite devenir. Ils sont nos modèles et le sentiment qu’on leur porte s’appelle l’admiration. Pourtant, ce sentiment devient inopportun en ces temps d’individualisme forcené qui laissent se répandre l’illusion d’un individu libre et autonome, s’autoproduisant, capable de se construire par lui-même sans recours à quelque transmission que ce soit. Et en même temps c’est un des ingrédients essentiels du ciment social qui se désagrège. L’admiration est devenue un sentiment indésirable, et les valeurs dominantes de nos sociétés de méfiance incitent à le refouler s’il semble s’insinuer quelque part dans notre conscience. De ce point de vue, Donald Trump est efficace : il est le repoussoir idéal de toute velléité d’admiration, l’anti-modèle parfait.
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003
Manifestation de l'AfD à Erfurt, septembre 2015. SIPA. AP21798077_000003
Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin.
« J’ai voté AfD parce que les autres partis allemands pensent tous la même chose : ils ressemblent à l’Union européenne. Les Allemands n’ont pas forcément la même opinion que l’« Europe ». Mais leurs idées sont brisées par les partis de gauche. Au moins l’AfD a sa propre opinion, loin de la majorité. Donc on nous écoute. La semaine dernière, M. Hendrik Pauli, un professeur, a été licencié parce qu’il avait voté AfD, où est la démocratie ? La France a le Front national, l’Autriche le Mouvement pour l’Europe des nations et des libertés. Nous sommes l’une des dernières nations à ne pas pouvoir nous exprimer, on veut plus de démocratie. »
Herbert, 51 ans, ingénieur, vit au nord-est de Berlin
Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.
« J’ai voté AfD lors des dernières élections locales de Berlin, j’y ai même participé en tant que candidat dans le district de Neukölln, mais je n’ai pas eu assez de voix. Depuis ses débuts en octobre 2013, j’ai vu l’AfD monter en puissance, nous ne savons pas où le vent nous mènera mais je suis convaincu que cette montée n’est pas près de s’arrêter. Aux dernières élections nous avons obtenu 14,2 % de votes, je me demande comment nous pourrions obtenir jusqu’à 17-20 % en septembre 2017. »
Hendrik Pauli a perdu son poste de professeur de collège pour avoir ouvertement parlé de ses activités politiques. Il a participé en 2016 à des rassemblements berlinois de PEGIDA (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident). Il affirme être proche des militants du Bloc identitaire (Identitäre Bewegung).
Hendrik Pauli, 38 ans, professeur de biologie et de chimie, vit dans le quartier de Neukölln, à Berlin.
Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l’Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016, avec 22,44 % des voix.
Causeur. Pouvez-vous vous présenter ?
Christian Buchholz. J’ai 50 ans, je suis né à Hambourg et j’habite dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin. Ma famille est originaire de Hanovre et de Rostock. J’ai rejoint l’AfD il y a deux ans et demi. Auparavant, j’ai été officier dans l’armée allemande pendant douze ans (je suis toujours capitaine de réserve). Je suis arrivé à Berlin en 2006 pour travailler chez Daimler. Ma famille a toujours voté CDU, mais dans les années 1980-1990 nous avons commencé à nous poser des questions car aucun parti ne représentait la classe moyenne et les citoyens conservateurs. Aujourd’hui, l’AfD occupe cet espace politique. Nous avons notre propre culture, nous avons de l’expérience et nous sommes intellectuellement armés contre le système actuel. Nous sommes une vraie opposition.
Pensiez-vous obtenir de tels scores aux élections locales de 2016 ?
C’était peu probable. Mon score dans le sous-district de Pankow-1, 22,44 %, était inespéré.
Pourquoi avez-vous choisi de vous présenter dans ce sous-district ?
Nous estimions, à raison, que les difficultés de ce quartier jouaient en notre faveur. Tout d’abord, il y a un gros problème de transport en commun : il faut environ une heure et demie pour rejoindre le centre de Berlin. Ensuite, un problème d’immigration : on compte déjà 8 500 immigrants sur 50 000 habitants et on en attend 7 000 à 8 000 de plus en 2017. Il faudra donc forcément construire des centres d’accueil pour réfugiés qui s’ajouteront à ceux qui existent déjà. Or le gouvernement ne dit rien de ses projets. Mais les habitants ne sont pas stupides, et ils ne supportent pas qu’on fasse cela dans leur dos, sans même les informer. Voilà pourquoi ils votent AfD. Enfin, Pankow-1 souffre de difficultés économiques et d’une pénurie de logements. Le gouvernement s’est trompé de projets : plus de 78 millions d’euros ont été injectés dans des projets de construction mais les prix sont exorbitants. Enfin, il y a moins d’argent pour l’éducation. J’aurais aimé au contraire que Berlin rénove les écoles de Pankow-1, dont beaucoup sont délabrées.
Selon vous, donc, c’est un problème de communication entre le gouvernement et les citoyens ?
Exactement. Les gens étaient surpris, est-ce qu’on leur a demandé ?
Quel est le profil d’un électeur AfD ?
Il a entre 30 et 60 ans. Les plus jeunes et les étudiants ne s’intéressent pas à l’AfD avant de se heurter aux marchés du travail et du logement. C’est alors qu’ils découvrent aussi qu’il y a beaucoup trop de taxes. Nous avons également beaucoup de personnes issues de la classe ouvrière et des indépendants.
Politiquement, d’où viennent-ils ?
Essentiellement, ce sont des abstentionnistes. Sur environ 231 000 votes en notre faveur dans les élections locales de septembre 2016, quelque 70 000 étaient d’anciens abstentionnistes.
Quelles sont les exigences de l’AfD pour l’avenir proche ?
Que le gouvernement allemand respecte la loi et qu’Angela Merkel communique plus avec les citoyens allemands. Après les attentats du Bataclan et de Nice, et les événements de Cologne, la chancelière n’a presque pas communiqué ! Nous voulons informer le peuple et faire entendre notre critique du gouvernement mais aussi du Parlement. Même si nous ne sommes pas encore assez puissants, nous allons réveiller le peuple.
Christian Buchholz, député AfD (Alternative pour l'Allemagne) au parlement local de Berlin, a été élu dans le sous-district de Pankow-1 lors des élections du 18 septembre 2016.
Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.
« J’ai voté AfD à Charlottenburg pour les élections locales de Berlin, car je n’avais pas d’autre choix. Les autres partis n’ont aucun sens à mes yeux. L’AfD propose une vraie alternative, car ici, à Berlin… il n’y a pas de liberté d’expression avec les partis ; c’est une fausse démocratie. On en a marre de l’actuel gouvernement [Merkel], on s’est moqué de nous et on se sent exclus de la société allemande, alors qu’avec l’AfD on est entendus. Ils nous comprennent. Ce parti permet de briser le silence qui règne dans la société. J’attends qu’il nous sorte de la crise des migrants et de notre économie en berne à cause de la Grèce. »
Warner Bruns, 53 ans, ingénieur en calcul numérique à Berlin et à Losenstein en Autriche.
Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin
« J’ai voté AfD pour renforcer l’hégémonie allemande.[access capability= »lire_inedits »] Je n’ai pas du tout apprécié que Merkel ait décidé d’aider la Grèce, en 2012, sans demander leur avis aux citoyens. Merkel préfère l’Union européenne. Elle n’a pas pensé une seule seconde aux Allemands. Il faut une politique pour le peuple et pas contre lui, et je parle même des Allemands qui ne vivent pas ici.
Avant je votais pour le Parti pirate, un parti d’extrême gauche voire anarchiste, mais en 2013 je les ai quittés car ils sont devenus antination.
Je me suis intéressée à l’AfD en aout 2015, quand l’Allemagne a décidé d’ouvrir ses frontières aux réfugiés. Je comprends que des gens cherchent une nouvelle vie car j’ai moi-même des origines roumaines, mais je ne vois pas pourquoi on laisse passer cette immigration de masse, c’est sans limite.
Les gens disent que nous, les électeurs de l’AfD, nous sommes le diable. Désolée, mais nous sommes une communauté où il y a des idées différentes, il faut les respecter.
Je ne veux pas de guerre avec les autres nations, mais l’AfD doit nous sortir de l’Union européenne qui reste à mes yeux une dictature. J’ai peur que les nations européennes soient dissoutes à travers les décennies. »
Beate Prömm, 42 ans, traductrice freelance français-allemand, habite au nord de Berlin.
Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère en affaires, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.
« J’ai décidé de voter AfD car je ne supporte plus la politique d’Angela Merkel. Elle travaille contre nous, citoyens allemands. Elle a trahi le peuple. Il faut arrêter les flux frontaliers de l’immigration. Le problème, aujourd’hui, c’est que la politique allemande est déséquilibrée vers la gauche. En se comportant comme une véritable opposition qui contrôle le gouvernement, l’AfD va rétablir l’équilibre politique. J’espère que d’ici cinq à dix ans l’AfD sera le premier parti au Bundestag. Aujourd’hui, il est trop jeune, il a besoin d’apprendre à gouverner le pays avant que les Allemands lui fassent confiance. »
Sarah-Emanuela Leins, 30 ans, ex-conseillère commerciale, élue AfD au parlement local de Berlin, vit dans le sud de Berlin à Steglitz-Zehlendorf.
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012
Christine Lagarde lors de son procès à Paris, décembre 2016. SIPA. AP21988367_000012
Christine Lagarde a été reconnue coupable par la Cour de Justice de la République de négligences ayant permis un détournement de fonds publics. Infraction prévue et réprimée par l’article 432-16 du code pénal. En application de la loi, Christine Lagarde a été dispensée de peine.
Immédiatement, comme il fallait s’y attendre, la clameur et quelle clameur ! On convoque prestement La Fontaine et ses animaux malades de la peste, on braille au « tous pourris ! », on profère des énormités à base d’ignorance crasse, les statuts vengeurs apparaissent aux quatre coins des réseaux, et les fils se remplissent d’invectives, voire d’appels à la mort. Comme souvent Facebook devient un singulier défouloir. Les médias traditionnels ont eu besoin d’un peu de temps pour réagir mais finalement disent exactement la même chose.
Ce mode de fonctionnement finit par être assez fatiguant, en ce qu’il repose sur une méconnaissance traditionnelle chez nous des questions juridiques et judiciaires.
Essayons d’y voir un peu plus clair et de comprendre ce qui s’est passé.
Il y a 23 ans, Bernard Tapie a été victime d’une entourloupe de la part du Crédit Lyonnais à l’occasion de la revente d’Adidas. Quiconque connaît un peu le dossier sait très bien que cela s’est passé de cette façon. Après 15 ans de procédure et la perspective d’une durée équivalente avant la conclusion, Bernard Tapie qui avait envie d’avoir son argent avant de mourir a fait pression pour en terminer par un arbitrage. Il a obtenu gain de cause sur le principe de cet arbitrage et celui-ci s’est déroulé, le conseil d’État considérant qu’il était régulier en la forme. Bernard Tapie a obtenu des sommes importantes dont il faut rappeler qu’elles étaient à l’échelle du préjudice dont il avait été victime. Après l’arrivée au pouvoir de François Hollande, l’arbitrage a été remis en cause d’abord sur des bases politiques, et ensuite dans des décisions au caractère politique tout aussi évident. Les juridictions civiles ont annulé l’arbitrage et condamné Tapie au remboursement des sommes perçues. La morale y a peut-être trouvé son compte, la justice sûrement pas.
Un cadeau royal pour le FN
En parallèle, des procédures pénales ont été ouvertes, avec des collections de gardes à vue, de perquisitions et de mise en examen. Procédures toujours en cours et jusqu’à présent, aucune condamnation n’a été prononcée pour «détournement de fonds publics», infraction prévue et réprimée par l’article 432-15 du Code Pénal. Dans l’ancien code pénal datant de 1804 et qui fut remplacé en 1994, le détournement de fonds publics existait mais ne s’appliquait qu’aux comptables publics, seuls détenteur de fonds en application du principe de la comptabilité publique « de la séparation de l’ordonnateur et du comptable ». En 1994, après l’explosion des affaires, il fallait laver plus blanc. On a donc aggravé l’incrimination, et désormais contre le simple bon sens, on peut condamner des gens pour avoir détourné des choses dont ils n’ont jamais été dépositaires. Techniquement, on ne voit pas très bien comment c’est possible mais on ne va pas s’arrêter à ce genre de détail. Et puis, comme il fallait continuer à donner des gages, on a inventé le « détournement de fonds publics par négligence », celui du 432-16. Ce qui est réprimé, c’est la négligence de l’agent public qui n’a pas suffisamment surveillé son subordonné, ce qui lui a permis de détourner des fonds. C’est donc une infraction pénale non intentionnelle. Ce qui ne va pas sans poser le premier problème de la contradiction avec l’article 121–3 du Code Pénal qui dispose qu’«il n’y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre. » C’est un principe fondamental du droit pénal, mais si on commence à renoncer à la démagogie et à respecter les principes, on ne va pas s’en sortir. La deuxième question est relative à une évidence : il est nécessaire avant de poursuivre le supérieur hiérarchique sur la base de l’article 432-16, que l’auteur principal du détournement INTENTIONNEL ait été reconnu coupable sur la base du 432-15. Et pour l’instant, dans l’affaire Tapie ce n’est pas le cas.
Mais on n’allait quand même pas s’arrêter pour si peu, et on a donc concocté cette opération absurde et surtout illégale. Les décisions civiles qui ont annulé arbitrage ont été considérées comme suffisantes pour établir un détournement de fonds publics (!), et contre l’esprit et la lettre de la loi, on a renvoyé Christine Lagarde devant la Cour de Justice de la République. Juridiction particulière qui juge les ministres pour les actes accomplis dans l’exercice de leurs fonctions et qui est absolument nécessaire pour respecter le principe de séparation des pouvoirs. On se doute que la lâcheté de la classe politique amènera bientôt à sa suppression.
Mais pourquoi cette manipulation bizarre, et judiciairement tout à fait inutile donnant ainsi du grain à moudre aux médias ignorants et alimentant la propagande de l’extrême-droite ? En fait, Michel Sapin qui n’a pas attendu longtemps pour soutenir Christine Lagarde et souhaité son maintien à la tête du Fonds monétaire international (FMI) nous donne la réponse. Il fallait absolument sortir l’ancienne ministre des Finances de la cohorte de ceux qui auront (peut-être) à répondre dans longtemps du volet pénal de ce dossier. Pour qu’elle puisse rester à la tête du FMI sans traîner cet encombrant boulet. Alors, pourquoi se gêner et ne pas monter une petite opération.
Résultat prévisible de cette initiative imbécile : un procureur réputé proche de la droite qui requiert la relaxe, une défense qui s’est bien gardée de mettre en cause la légalité ou de déposer une Question Prioritaire de Constitutionnalité, une reconnaissance de culpabilité, et une dispense de peine pour Christine Lagarde. Par une juridiction majoritairement composée de parlementaires. Impossible de faire pire et de mieux démontrer la connivence des élites, impossible de plus abaisser l’autorité de l’institution judiciaire et de faire un cadeau royal au FN.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP21983729_000001.
François Fillon. Sipa. Numéro de reportage : AP21983729_000001.
Tous les autres s’appellent Ali (1974) Comment ne pas penser au titre traduit du film du réalisateur Rainer Werner Fassbinder (en allemand, Angst essen Seele auf, «Peur dévorer âme», d’après une réplique) qui met en scène l’amour entre un immigré musulman et une veuve allemande, quand la campagne détestable contre «Ali Juppé» remonte à la surface, cette fois pour cibler et atteindre de façon encore plus calomnieuse «Farid Fillon», accusé de connivence avec les islamistes? Le tout sur la (mauvaise) foi d’une photo de l’ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, inaugurant une mosquée en 2010 à Argenteuil, à laquelle s’ajoutent des photomontages grossiers le présentant en barbe et turban. Il se trouve que les traits réguliers du visage de François Fillon se prêtent déjà mal au talent des meilleurs caricaturistes. Alors ces photomontages sont encore plus ineptes, plus inaptes à lui faire du dommage.
Une croisade injuste
Or la campagne annoncée et dûment expliquée par le Huffington Post a pris de l’ampleur. Le Figaro, sous la plume de Pierre Pelletier, s’en fait écho. La «fachosphère» aiguise ses armes pour duper les Français, surtout sur les réseaux sociaux, plus facilement pollués par de fausses nouvelles et de «révélations» à sensation, version Internet de la presse de caniveau. A telle enseigne que l’équipe dudit Farid prépare une contre-offensive qui ne saurait tarder. Après le lâche et odieux attentat de Berlin qui rappelle la nuit macabre du 14 juillet à Nice, elle se doit d’être vigoureuse.
Ce qui était injuste à l’égard d’Alain Juppé même s’il a posé en apôtre d’accommodements dits à la Québécoise et a exalté «l’identité heureuse», le devient encore plus dans le cas de François Fillon qui, lui, n’est guère dans la posture. D’une certaine manière, la plupart de nos politiques pourraient bien se dénommer Ali, qu’il s’agisse de François Hollande, de Manuel Valls, de Benoît Hamon si bonhomme quand des cafés de certains quartiers sont interdits aux femmes. La liste de ceux qui composent avec le pire pour prendre des voix aux électeurs est fort longue. Un peu d’étymologie sur le mode plaisant : d’après Wikipédia, «Ali» est un prénom mixte arabo-scandinave! Dans les pays nordiques, il s’agit d’un prénom masculin/féminin depuis toujours, devenu en allemand «Adel», «noble». Il n’y a pas de Saint Ali, sauf pour les chiites qui honorent ainsi le gendre du Prophète, leur premier Imam. Apparemment, on pourrait néanmoins souhaiter leur fête aux Ali, à la Toussaint: un peu mortuaire, n’est-ce pas surtout si c’est suivi d’une défaite! En arabe «Ali», «l’élevé, le haut» est très courant. Mais revenons à «Farid Fillon». Ce beau prénom arabo-musulman lui va comme un gant. «Farid», en arabe, «l’Unique», est, selon la légende, donné pour attirer l’élection divine sur celui qui le porte. Il existerait même un Saint Farid dont la fête serait à souhaiter le 13 septembre, le jour de Saint Aimé. Quant au caractère reconnu aux Farid, il coïncide fort bien à la personnalité de François Fillon et même à la teneur de son programme: «un être fort, indépendant, entreprenant, très axé sur le domaine concret et pragmatique. Il est droit, honnête et même souvent très strict. Il se révèle responsable et vous pouvez lui faire confiance. Il refuse toute forme de passivité ou de laxisme. Farid est tout sauf un partisan du moindre effort». Voilà qui rassure, alors pourquoi pas ? Va pour Farid!
Fillon éconduit un prince saoudien
Sur le registre sérieux, François Fillon est «l’unique» candidat à proposer une action d’envergure Contre le totalitarisme islamique (Albin Michel, 2016), un sujet qui lui tient tant à cœur qu’il en a fait la matière d’un livre à lire d’urgence. L’on ne saurait qu’acquiescer à son diagnostic clairvoyant et à ses propositions résolues et réalistes. De plus, il ne cesse d’envoyer des signaux positifs, le dernier étant d’avoir décliné la rencontre avec un prince saoudien. Point de salamalecs ni courbettes chez Fillon qui refuse de faire carpette devant «nos bons émirs» habitués à être choyés et décorés par les pouvoirs en place. Pour bien gouverner, «il faut avoir constamment le gouvernail en mains, la carte et la boussole sous les yeux», disait Léon Blum («Lettres sur la réforme gouvernementale», Revue de Paris, 1917). La carte, Fillon la connaît bien pour avoir voyagé dans l’Orient désorienté. Sa boussole pointe juste, dans le titre même de son ouvrage édifiant, Contre le totalitarisme islamique et non «islamiste». Sans retrouver la bonne direction, l’Occident des «bien-pensants» n’arrivera jamais à sortir du double bourbier où il patauge: l’intérieur où dominent des minorités musulmanes puissantes, créancières, même outrancières; l’extérieur où il guerroie sans conviction, ni stratégie ni doctrine politico-militaire conséquente. Nos alliances (notamment avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, terres du wahhabisme conquérant) sont toutes à réviser. François Fillon en parle sans états d’âme, sans tergiverser, touché qu’il est par nos drames.
La conduite à tenir en appelle à «l’indispensable sursaut», pour «savoir vite, agir rapidement» (p. 117 et 121). Il s’agit bien de combattre une vision totale de l’homme/la femme et de la société que veulent nous imposer non seulement les intégristes et ou/djihadistes mais tous ceux dont la pratique religieuse et de vie heurte de façon frontale les principes de la République et les mœurs françaises. En ce domaine vital pour les Français, François Fillon a l’heur d’évoquer le Général de Gaulle »: «l’optimisme va bien à qui en a les moyens» («Mémoires de guerre», II, «L’Unité»). Les tragédies toutes récentes lui donnent raison. Puisse-t-il être entendu et suivi…
Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21959422_000002.
Alep. Sipa. Numéro de reportage : AP21959422_000002.
Ce qui se passe à Alep est très exactement ce qui s’est passé à Grozny pendant la deuxième guerre de Tchétchénie, il y a n’aucune différence, d’aucune sorte : destruction totale des bâtiments, de toutes les infrastructures (hôpitaux, canalisations, tout ce qu’on peut imaginer), avec un ciblage privilégié des lieux symboliquement tenus en dehors de la guerre, comme, justement, les hôpitaux, massacre indifférencié de tout ce qui se trouve là, destruction des cadres, — volonté de terroriser la population pas seulement sur le moment, mais pour des décennies, de façon à ce que la mémoire de la répression prévienne, pour des dizaines d’années, toute volonté, toute possibilité, de révolte. Pour que les gens transmettent cette terreur comme dans les gènes, comme ça se passe au Caucase. Il y a Poutine, et ces autres démocrates que sont les Iraniens. Et il y a Assad, qui est, en Syrie, ce que Kadyrov est en Tchétchénie. Il y a ça — cette horreur, constante. Avec, comme toujours, la propagande et la contre-propagande, si importante dans le cas de Poutine dont le régime mène une guerre totale, — à la fois planétaire et minuscule, par les missiles comme par FB, pour qu’on en arrive presque à douter du fait qu’il y a un massacre qui se déroule, là, maintenant.
Qui sont les « rebelles »?
Mais, en même temps, je lis « les rebelles » qui résistent à Alep, ou qui, aujourd’hui, sont évacués d’Alep, ou ne le sont pas, — mais, ces « rebelles », qui sont-ils ? Quand je regarde qui ils sont, quels sont les groupes et groupuscules en présence, — d’après ce que j’essaie de trouver dans la presse… Qu’est-ce que c’est que cette coalition d’intérêts opposés ? Qui les dirige, sinon des milices d’Al Qaïda ? Et est-ce qu’Al Qaida (appelez ça Al-Nosra, ou comme vous voulez) vaut mieux qu’Assad ? Est-ce que ce ne sont pas les mêmes, au bout du compte ? — Avec cette différence majeure qu’Assad est soutenu par Poutine, et possède l’appareil d’un Etat, et qu’Al Qaida est soutenue… par les Etats-Unis. Aussi invraisemblable que ça sonne. Alors, moi, comment puis-je me sentir solidaire des « rebelles » ? Des gens — évidemment que oui, victimes des « rebelles » et d’Assad. Mais… des « rebelles »… non.
Et puis, je lis que nous sommes impuissants, que nous sommes indifférents, que nous ne faisons rien. Mais, je ne sais pas, que voulez-vous que nous fassions ? C’est qui, « nous », d’ailleurs ? — S’il y avait quelque chose à faire, — et il faut rendre justice à François Hollande sur ça, — c’était d’intervenir militairement au tout début, en 2013, quand il y avait une chance réelle que l’opposition non-religieuse, démocratique, au régime d’Assad puisse prendre le dessus. La France était prête à le faire, quand, au dernier moment, Obama a fait machine arrière — signant, du même coup (on le voit aujourd’hui) la fin de la « super-puissance » américaine. Dès lors, ce sont les factions islamistes qui ont gagné, massacrant à l’envi, imposant leur dictature à toutes les populations, les tenant en otages, et se massacrant entre elles, puisque c’est le chemin normal des extrémismes, de générer sans fin des extrêmes encore plus extrêmes. Al Qaida est ainsi devenue l’ennemie de Daech.
La France ne pouvait pas faire la guerre toute seule en Syrie. Elle n’a donc rien fait. Hollande n’a pas, publiquement, dénoncé le renoncement des USA — je ne me souviens pas, aujourd’hui, qu’il l’ait fait. Il s’est tu, j’ai l’impression. Il aurait dû parler — mais s’il l’avait fait, il aurait mis au jour la faillite de l’Occident, il aurait affiché la catastrophe. Et tout était joué. Notre Munich à nous, il s’est passé ce jour précis.
Que voulez-vous que nous fassions, maintenant ? Ou qu’aurait-il fallu faire pendant cette bataille ? Attaquer les avions russes ? Envoyer, là, maintenant, un corps expéditionnaire ? Et contre qui ? Et pour soutenir qui ?
On se retrouve, ici, pour ce fragment de Syrie, dans la situation de Grozny en 2002. Et que se passe-t-il ailleurs dans le pays ? Et Palmyre, qui vient d’être reprise par Daesh… Et, par exemple, que va-t-il se passer avec les Kurdes qui se battent, avec acharnement, une fois que les USA les auront abandonnés, là encore, à Poutine et aux Turcs ?
C’est loin d’être fini… et ce sera de pire en pire.
Le jardin des Olieux, au carrefour des rues Lamartine et d’Avesnes à Lille, on en parle depuis mars 2015. Ce campement de migrants, qui a accueilli jusqu’à 150 mineurs isolés sur un coin de parc public, n’en finit pas de semer la zizanie entre représentants de l’État, élus et associatifs… jusqu’à ce que la justice s’en mêle… et donne raison aux sans-papiers.
Pourtant, tout a commencé bien avant l’installation du campement. Dès 2013. À une centaine de mètres du campement, au temple protestant, rue d’Arras.
Le bon pasteur
À cette époque, le pasteur, Christian de la Roque, décide d’accueillir, pour une nuit, un jeune Congolais pour lequel on n’a trouvé aucune autre solution d’hébergement. Il sera « le tout premier ». Un tapis et un sac de couchage à même le sol de la salle de culte, l’accès au WC, à une cuisine. « Pas le quatre-étoiles, mais mieux que les 1 000 du dehors », raconte aujourd’hui le pasteur. Très vite, d’autres jeunes suivront : d’abord trois ou quatre, rapidement une quinzaine.
Christian de la Roque assure que son geste n’avait rien à voir avec un engagement politique. Il a plutôt le sentiment d’avoir suivi les commandements de sa foi. A-t-il, en ouvrant la porte de son église, créé un appel d’air ? Il ne le croit pas, mais reconnaît là l’argumentaire préfectoral. Il pense plutôt avoir révélé une présence longtemps invisible, celle des mineurs isolés, souvent originaires d’Afrique noire, arrivés en France par voie terrestre ou aérienne. « Pour autant que je sache, 10 % d’entre eux sont passés par Roissy ! » Comprendre : que chacun fasse son boulot et qu’on ne demande pas aux hommes d’église de garder nos frontières.
Au départ, l’accueil au temple fonctionne bien. Et même « en autogestion ». Le pasteur n’offre pas les chandeliers comme le curé des Misérables, mais il fait confiance à ses hôtes et les laisse tirer la porte derrière eux quand ils partent le matin. « Les règles sont strictes : rangement et ménage le matin », indique ce fils de militaire. Tout juste arrivés d’Afrique où l’on respecte la figure du pasteur, les jeunes s’y plient. La plupart, en tout cas. Mais un soir de 2014, la situation dérape. Quelques garçons font du grabuge, les autres laissent faire. Pour marquer le coup, le pasteur décide d’une sanction collective : le temple leur sera fermé pendant trois jours. Dans la nuit, les jeunes investissent la salle d’attente des urgences de l’hôpital voisin. Débordés, les médecins informent les autorités… qui demandent elles-mêmes au pasteur de rouvrir son accueil !
Courant 2014, de plus en plus de jeunes migrants affluent. La salle de culte finit par recevoir jusqu’à 50 personnes. Et on refuse du monde. La situation devient intenable. Christian de la Roque alerte les associations caritatives. La Société de Saint-Vincent-de-Paul met à disposition un local et accueille à son tour une quinzaine de jeunes. Mais la demande continue, inexorablement, de croître, « comme s’il en surgissait de partout », me dira-t-on, « alors qu’officiellement il ne se passe rien » : il est vrai que la vague migratoire ignore l’Hexagone, comme autrefois le nuage de Tchernobyl…
L’Etat et les associations
Dans les faits, à l’hiver 2014-2015, tout le monde est débordé. Les associations bricolent des solutions d’urgence : l’accueil Le point de repère offre le petit déjeuner, le centre Ozanam, un sandwich le midi. Pour plus de 100 jeunes, chaque jour. C’est à ce moment-là que la défiance s’installe entre les autorités et les associations. Les pouvoirs publics ont le sentiment que les associations créent le problème (la générosité provoquant le fameux « appel d’air »). Celles-ci s’aperçoivent que l’État et le département, tout en les finançant à plus des deux tiers, se défaussent de leurs responsabilités et attendent que l’orage migratoire passe. Décider de quoi que ce soit serait reconnaître qu’il existe un problème.
En mars 2015, après des mois d’immobilisme des autorités, Christian de la Roque cesse de jouer le jeu. Il décide de fermer son accueil de nuit à l’église.[access capability= »lire_inedits »] « Pour des raisons matérielles, affirme-t-il, nous ne pouvions plus suivre. » Il est soutenu dans sa décision par les associations. On aurait voulu crever l’abcès, et placer l’État et le département face à leurs responsabilités, qu’on ne s’y serait pas mieux pris. Même si aucun de mes interlocuteurs n’acceptera de faire le lien, on peut noter que mars 2015 correspond aussi au changement de majorité du Conseil départemental qui passe à droite, pour la première fois depuis longtemps. Début d’un bras de fer avec la nouvelle majorité ou appel désespéré au nouveau pouvoir départemental qui a en charge la protection de l’enfance ? Sans doute un peu des deux.
Les jeunes migrants, de retour à la rue, investissent, le soir même, le parc des Olieux, à mi-chemin du temple et du centre Ozanam. Tous les associatifs que je rencontre l’affirment : « Contrairement à ce qui a été dit, nous ne sommes pour rien dans cette occupation. » En tout cas, on s’organise. Et vite. Un collectif de soutien se crée « spontanément » – environ 200 personnes animées par des motivations morales ou politiques. En ce début de printemps, les tentes igloos fleurissent comme des crocus. On apporte des vêtements, de la nourriture. Parfois même, dans l’ivresse des combats retrouvée, on fait la fête. Une gauche désemparée par la marche du monde a trouvé là son bon objet. Et peu importe que de méchants riverains, souvent pauvres, grondent de colère. L’une des figures du soutien aux jeunes migrants me le dit sans ambages : « Sur ce sujet, ce que pensent les autres ne m’intéresse pas. »
À la mairie de Lille, pendant des mois, on fait le gros dos. Par bonheur pour Martine Aubry, le terrain appartient à la Métropole européenne Lille (MEL)… dont la majorité est à droite. Après des pressions de la mairie de Lille, dit-on, la MEL, en tant que propriétaire, demande à la justice d’ordonner l’évacuation du parc, au nom de « l’occupation sans titre ». Le coup est habile. En droit, c’est au demandeur de proposer une solution de relogement aux occupants… La mairie du Lille peut ainsi se débarrasser du campement sans se mettre à dos le comité de soutien aux migrants. Charge à la MEL, en plus, de reloger les migrants, là où elle le pourra – c’est-à-dire, a priori, en dehors de Lille. Pas dupe de la manœuvre, la MEL se garde bien de proposer ce fameux relogement, quitte à subir le K.O. juridique – qui advient le 1er septembre dernier avec le jugement qui voit sa demande d’évacuation rejetée.
Le campement de « mijeurs »
Avocate des jeunes migrants – ils sont alors 150 à devoir être évacués – et proche des milieux associatifs, Me Dewaele est l’une des figures majeures de cette affaire. Des cheveux longs, mince, elle a des faux airs de Jane Birkin. Mais la poignée de main est franche, le discours cadré, le temps chronométré. J’attendais une militante, je découvre une juriste – professionnelle, qui refuse de livrer, avec un rien de raideur, tout sentiment personnel. Émilie Dewaele évoque les référés et la défaite de la MEL. « Surprise par le jugement ? Non ! Surprise que la MEL ait osé demander l’évacuation sans proposition de relogement ! Ça, oui. » Pour la jeune avocate, c’est un très beau coup. Sans doute, de ces jugements qui font date dans une carrière. Quand j’évoque Erin Brockovich, elle rit de bon cœur. De fait, à partir de ce jugement les choses commencent à bouger. Un comité de suivi hebdomadaire réunit la « préfète à l’égalité des chances », Sophie Elizéon, le département et les associations caritatives. Des jeunes sont progressivement placés dans des foyers à Dunkerque et à Cassel…
Reste la question : s’agit-il vraiment de mineurs ou bien de majeurs ? Normalement, la différence est de taille. Les mineurs ne sont pas expulsables et le département a l’obligation de les prendre en charge dans le cadre de la protection de l’enfance. Les majeurs, eux, sont théoriquement expulsables…Or ces jeunes ne sont ni l’un ni l’autre… « On parle de mijeurs ! » Devant mon air étonné, Clément Stellato, éducateur spécialisé, sourit. En fait, quand ces jeunes se présentent, on les confie à l’EMA (évaluation, mise à l’abri), qui statue en quelques jours sur leur « minorité » selon les critères de la circulaire Taubira. Les EMA, sous l’autorité du département mais financées par l’État à hauteur de 300 000 euros[1. Source : Uriopss (l’EMA mobilise, outre l’hébergement, trois équivalents temps plein et des experts)]par an, évaluent l’authenticité des papiers d’identité, la cohérence du récit de vie et la conformité « de l’allure générale » à l’âge que prétend avoir le jeune. Si l’évaluation conclut à la majorité du demandeur, ce dernier est remis dans la rue… d’où il déposera un recours devant le juge pour enfants… Il est alors, et pour un moment, un mijeur. Autant dire que tout commence pour lui.
Mais comment la ville a-t-elle fait face à cette histoire ? Comment, loin de tout engagement, les gens ordinaires perçoivent-ils l’affaire du jardin des Olieux ?
Quand on se promène au centre-ville, c’est un peu partout le même spectacle : murs de briques apparentes, poutres métalliques patinées et, quelque part, soigneusement éclairée, une inscription renvoyant au début du siècle dernier… Les boutiques du centre de Lille se ressemblent et racontent une histoire identique : celle d’une ère postindustrielle heureuse – iPhone, burgers chics et jeans à 200 balles… Ici, les gens ignorent où se trouve le campement de migrants du jardin des Olieux. Et si l’on insiste – des mineurs isolés, un comité de soutien, la métropole lilloise déboutée par la justice quand elle demande l’évacuation –, on finit par vous répondre : « Vous êtes bien sûr que c’est à Lille ? »
« Tout ce qui compte, c’est vos sans-papiers »
En revanche, trois stations de métro plus loin, quartier Wazemmes, on sait bien que cette histoire se passe non loin d’ici. Dans les rues, les ravalements sont moins récents qu’au centre-ville et, sous la bruine, la peinture d’une enseigne s’écaille doucement. On peut encore y lire un nom flamand, Van… quelque chose. Ailleurs, des gamins en parkas noirs et pantalons de survêtement accompagnent une mère qui porte le hijab. Sur un mur, une affiche lacérée – on y voit, dessiné, un poing fermé menaçant sur fond de croissant islamique – lance rageusement : « Stop à l’islamophobie. Face à la haggrah [le mépris, l’injustice], tu n’es pas seul. » Ghetto ? Pas sûr. Cohabitent ici trois populations : des familles musulmanes affichant souvent leurs pratiques religieuses, des étudiants, artistes souvent précaires, plus bohèmes que bourgeois. Enfin, des « petits Blancs » – tout jeunes couples déjà accompagnés de blondinets turbulents, ou retraités dont la mise, les souliers disent qu’ils peinent à joindre les deux bouts. C’est à ceux-là que je demanderai un avis. Le campement, ils connaissent. À chaque fois, ils témoignent devant moi de leur colère. « Une honte, un scandale. » Ce campement, ils le vivent comme un affront. D’une vieille dame dont les mots s’emportent mais dont j’observe le regard clair, implorant, trahissant de la détresse, je tiens un instant le bras. Doucement.
Ces gens, de condition plus que modeste, sont aussi ceux qui peuvent solliciter l’aide sociale et les associations caritatives. De fait, dans les files d’attente, à tous ces guichets de la générosité publique, ils ont croisé plus que d’autres la réalité migratoire de ce pays. Comment ont-ils réagi ?
Jean-Paul Jamet, pharmacien retraité, bénévole et responsable local de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, accepte volontiers de me recevoir en compagnie d’un éducateur spécialisé. Justement, à l’entrée du foyer, je suis témoin d’un incident. Un grand gaillard d’une quarantaine d’années n’en peut plus d’attendre. Il se met à crier. Désigne les étrangers qui attendent également, devant lui. Interpelle à travers la porte vitrée les personnes de l’accueil. Rugit comme un enfant malheureux : « Vous n’en avez que pour vos migrants, tout ce qui compte, c’est vos sans-papiers… » Si j’avais une seule question à formuler, c’était précisément celle-là : et les pauvres, ceux d’ici, dans tout ça ?
Je m’attendais à une réponse convenue. Ne pas faire le tri dans la misère, ou quelque chose d’approchant. Et de fait, la Société de Saint-Vincent-de-Paul aide ceux qui en ont besoin. Charité inconditionnelle, immédiate, qui est la raison d’être de cette institution chrétienne. Mais la pauvreté persistante et la limitation des moyens financiers… font que, de facto, les pauvres sont en concurrence. Jean-Paul Jamet oppose à cette contradiction sa bonne volonté et sa franchise. Oui, c’est difficile, et la « machine » caritative tourne à plein régime…
Je demande : « Et ces jeunes migrants, ils ne sont pas durs ? » On m’assure du contraire. Mieux. À l’évocation de ces « mijeurs », les visages s’illuminent : « Ce sont des anges, leur seul rêve est d’aller à l’école », m’assure-t-on avant de concéder, ici ou là, « quelques luttes de clans ».
Ce n’est pas la première fois qu’on témoigne devant moi de cet enthousiasme particulier. Je comprends : d’un côté la routine, la cogestion de l’aide sociale entre associations et ceux qui les financent, de l’autre ce combat, à la fois romantique et concret, immédiat et mobilisateur. Pour ces travailleurs sociaux, confrontés depuis des années à des pauvres lassés d’aides infructueuses (quand ils ne sont pas franchement revêches), ces mineurs isolés étrangers, si réceptifs au moindre geste, sont l’occasion, unique, d’être importants, d’avoir le sentiment de pouvoir changer les choses. Pareil sentiment peut se comprendre, mais cela s’appelle aussi la préférence étrangère. Pas sûr que tous les habitants de Wazemmes, même ceux qui se taisent, l’acceptent facilement.[/access]
Georges Pompidou. Sipa. Numéro de reportage : 00009994_000003.
Georges Pompidou. Sipa. Numéro de reportage : 00009994_000003.
Les plus anciens d’entre nous se souviennent peut-être d’une anecdote de la présidence Pompidou. À la suite d’un fait divers, ayant conduit au suicide d’une jeune professeur à Marseille, la presse interroge le président, et l’incite à se prononcer sur l’affaire. Georges Pompidou hausse alors un sourcil, prend un instant, et récite d’une voix sobre quelques mots tirés d’un poème d’Eluard, avant de s’éclipser discrètement, sans souci des journalistes qu’il laisse dans une perplexité polie.
Les plus attentifs auront relevé un passage amusant dans le discours d’entrée en campagne de Manuel Valls. Au moment d’un développement portant sur la défense du français, sans doute pris d’une de ces fièvres lyriques dont il a le secret, l’ancien Premier ministre a jugé bon de nous égrener toute une liste d’écrivains : « le français de Rabelais, dit-il, de Hugo, de Camus, de Césaire, de Beauvoir, de Patrick Modiano ou de Leila Slimani ». Si c’est pas du rassemblement…
Deux scènes de la vie politique, au cours de laquelle la littérature fait effraction ; deux scènes, où le principal protagoniste est un homme d’Etat, et où les écrivains sont convoqués comme des arguments d’autorité : on ne saurait pourtant assimiler ces deux personnages, en raison de l’utilisation tout à fait différente qu’ils font des références littéraires. Avec Pompidou, c’est la littérature version « Grandes orgues », l’écrivain érigé en instance morale et philosophique, et dont une seule citation suffit à éclairer notre condition humaine. Avec Valls, c’est la littérature version « name dropping », l’écrivain réduit au statut d’animateur culturel, félicité chaleureusement pour participer au rayonnement de la francophonie.
Vous parlez d’un déclassement !
Il serait facile de pester contre un tel bouleversement ; de se lamenter avec Renaud Camus devant la disparition progressive de la littérature ; de regretter que la France, « nation littéraire par excellence », n’ait gardé du passé qu’un aussi piètre souvenir ; de rappeler les faits divers qui attestent de l’inculture littéraire de nos hommes politiques (Patrick Modiano et Fleur Pellerin ; La princesse de Clèves et Nicolas Sarkozy ; le « Zadig et Voltaire » de Fréderic Lefebvre …); d’évoquer une nouvelle fois le sac dont sont victimes les langues anciennes.
Tout cela est vrai, mais n’y-a-t-il pas aussi quelque chose de ridicule du côté de Georges Pompidou, récitant d’un air inspiré des vers incompréhensibles, avant de s’éloigner d’une démarche patricienne ? Autrement dit, n’a-t-on pas surcoté la littérature en lui conférant un rôle quasi-religieux ? Impossible de répondre à ces questions, à moins bien sûr de revenir un peu en arrière, aux balbutiements de la IIIème République pour être précis, qui fut le moment de l’écrivain-roi et des humanités-reines.
Au fur et à mesure que la société s’acheminait vers les lois de 1905, la littérature n’a cessé de gagner en prestige, de devenir la nouvelle religion de cette société laïque et marquée par le positivisme, mais non guérie du besoin de spiritualité. Et l’écrivain, avec elle, de devenir cette figure sacrée, magnifique, intouchable, qu’a par exemple été Victor Hugo, et qui devait se faire le guide de l’humanité vers les lumières du Progrès.
C’est d’autant plus flagrant que, comme toutes les religions, la littérature s’est structurée autour d’un clergé, scrupuleusement hiérarchisé, et dont les hussards noirs étaient les curés de campagne, et les normaliens, les évêques ; autour d’institutions vénérables, dont la Nouvelle revue française incarnait le versant progressiste, et l’Académie française l’aspect conservateur. C’était aussi le temps où le latin était la matière reine ; et la connaissance et la fréquentation des grands auteurs le ciment spirituel de la société nouvelle en même temps que la clef de voûte de l’élévation sociale.
Les raisons du déclin
Deux phénomènes cependant vinrent fragiliser ce bel édifice :
L’Histoire : Vichy d’abord, période qui vit notre belle république des Lettres se compromettre, notamment par l’intermédiaire de la NRF et de son directeur d’alors, Pierre Drieu la Rochelle, dont le suicide à la Libération ne parvint pas à effacer la trahison ; les années d’après-guerre ensuite, pendant lesquelles on vit le marxisme gagner un prestige considérable dans les milieux intellectuels, et entraîner ainsi nos plus grands écrivains à soutenir le plus inexcusable des régimes – Sartre et Aragon, pour ne citer que les plus connus, mais qui ne furent pas les seuls, loin s’en faut, et qui firent beaucoup pour la dégradation de ceux qui étaient apparus à l’affaire Dreyfus : les intellectuels. L’écrivain apparut pour ce qu’il était : un homme comme les autres, capable de justifier les pires atrocités.
Le développement des sciences humaines ensuite : qui, dans la perspective du marxisme dominant en ce temps-là, ne pouvaient qu’être préférées aux vieilles Humanités, toujours suspectes de redorer le blason de l’individu. La philosophie avait pourtant été grimée sous les atours de la phénoménologie, la littérature sous ceux du Nouveau Roman ; mais on ne se débarrasse pas comme ça d’un préjugé aussi ancien. La littérature, c’est le roman ; le roman, c’est le personnage, l’individu romantique et surtout bourgeois qui prend son destin en main. Une société irriguée par le marxisme, et dont la question fondamentale était la question économique, ne pouvait, progressivement, que se détacher de la littérature. Car cette dernière présentait l’inconvénient d’hériter d’une idéologie bourgeoise, et donc d’être connue pour s’intéresser à l’homme en ce qu’il est capable de s’affranchir du groupe, et d’affirmer son individualité.
Pourquoi nous sommes encore marxistes
Nous ne sommes pas marxistes, du moins pas consciemment. Il est vrai que le mur est tombé, et que l’URSS n’est plus qu’un chapitre des livres d’Histoire. Pourtant, nous sommes profondément marqués par une vision matérialiste des choses. Pour ceux qui se demanderaient ce que cela recouvre exactement, voici en vérité un exemple typique de ce que certains ont pu appeler l’hégémonisme culturel : une idéologie qui parvient à s’imposer dans les esprits avec une telle réussite qu’elle parvient à n’être plus conçue comme une position, et donc à rentrer dans le clair royaume de l’évidence. Peu importent nos convictions politiques, nous rechignons toujours à trouver à nos problèmes une autre explication qu’économique. Tout doit s’expliquer par l’argent, et par son inégale répartition entre les individus ; et toute explication qui diffère d’un tel constat reçoit immédiatement la même sanction : non seulement réprouvée, traitée en tant qu’idéalisme ; mais, pire encore, criminalisée.
Qu’il s’agisse de la délinquance, des émeutes en banlieue ; qu’il s’agisse des attentats ; qu’il s’agisse de l’eurosceptisme ; du Brexit ; de Donald Trump ; de Fillon : il n’est pas absurde de tenir compte du facteur économique. On se doute bien en effet que les hommes dans les années 2010 ont toujours besoin d’un emploi, de payer leurs factures, de manger à leur faim, et de bénéficier de conditions de vie agréables. Mais aucune grille de lecture, aussi pertinente soit-elle, ne saurait suffire à rendre compte de la réalité dans ce qu’elle a de plus complexe.
Dans un tel contexte, il nous semble impossible que la littérature n’ait pas son mot à dire ; mais, d’une façon autre qu’elle ne l’a fait jusqu’à présent : pas à la manière de Valls, aux yeux duquel l’écrivain est réduit à n’être qu’un agent culturel ; mais pas non plus à la manière de Pompidou, pour qui la littérature fait office d’oracle et de mysticisme.
Et c’est peut-être chez les deux écrivains les plus connus de notre époque, Patrick Modiano et Michel Houellebecq, que nous retrouvons un renouveau de la littérature. Tous deux, sur un mode plus intime pour le premier, et sur un mode plus explicitement politique pour le second, s’emploient à tarauder avec brio notre identité nationale. « Avec brio » ne signifie pas avec la suffisance et la certitude qui ont pu caractériser certains de nos écrivains au XXème siècle. Au contraire, aussi différents soient-ils, Houellebecq et Modiano ont sans doute le point commun de ne pas surestimer la littérature ; de ne pas en faire une parole de vérité absolue, mais une parole de questionnement. De la rendre à elle-même.