En manière de préface au récit débridé que lui a inspiré le tableau d’Henri Rousseau La Carriole du père Juniet, Félicien Marceau relate le dialogue suivant :
– La carriole du père Bztornski ? dit le directeur de la galerie. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est le titre de mon tableau, rétorqua le douanier Rousseau.
Le directeur plissa son nez, qu’il avait fort grand, et agita son index, qu’il avait fort long.
– Mon pauvre ami, avec ce titre-là, vous ne le vendrez jamais, votre tableau.
– Tiens ! Pourquoi ? dit Rousseau qui, de son passage dans l’administration de l’octroi, avait gardé le goût d’aller au fond des choses.
– Bztornski ! reprit le directeur avec force. C’est un nom à éternuer, ça. Mon cher monsieur, retenez bien ceci : un client qui éternue, c’est un client qui n’achète pas.
Et, rêveusement, il énonça :
– Ce doit être une loi de la nature.
– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? dit Rousseau.
– Mettez Juniet et n’en parlons plus, dit le directeur. C’est le nom d’un de mes cousins. Un négociant. Très honorablement connu dans tout le Gâtinais, ajouta-t-il après un temps et sans doute pour balayer les dernières réticences du peintre.
Telle est la scène qui, s’il faut en croire le célèbre historien d’art Arthème Faveau-Lenclume, se serait déroulée, par une belle journée d’octobre 1908, dans une modeste galerie de la rue des Saints-Pères.
Nous sommes en janvier 2016. Et un nom cacophonique, un nom dissuasif, un nom invendable, un nom tout hérissé de consonnes rébarbatives, comme Bztornski ou mieux encore, comme Karfunkelstein, le patronyme dont l’extrême droite avait affublé Léon Blum pour faire peur aux bons Français, un nom à éternuer en somme, et même, osons le dire, un nom à coucher dehors, est reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu.
Né quelque dix ans seulement après cette diatribe du futur académicien Pierre Gaxotte contre le chef du gouvernement de Front populaire : « Comme il nous hait ! Il nous en veut de tout et de rien, de notre ciel qui est bleu, de notre air qui est caressant, il en veut au paysan de marcher en sabots sur la terre française et de ne pas avoir eu d’ancêtres chameliers, errant dans le désert syriaque avec ses copains de Palestine », l’héritier de ce nom n’en revient pas. Il éprouve, en cet instant solennel, un sentiment mêlé de stupeur, de joie et de gratitude. S’appeler Finkielkraut et être accueilli parmi vous au son du tambour, c’est à n’y pas croire.
Sipa. Numéro de reportage : 00596779_000002. AP20596908_000008.Numéro de reportage : AP21001860_000002.
Un reportage au sujet de Jérusalem effectué par Bernard de la Villardière a provoqué des réactions d’indignations de la part des dirigeants communautaires juifs, invoquant un antisionisme provocateur portant les germes de l’antisémitisme.
J’ai regardé ce reportage. Le journaliste analyse une situation actuelle et ne revient pas sur l’Histoire. Il aurait pu rappeler les pogroms de Hébron ou Jérusalem dans les années 20. Il aurait pu pointer le fait que les Juifs furent chassés et spoliés de la vieille ville de Jérusalem en 1948. Il aurait pu évoquer les centaines de milliers de juifs qui durent quitter les pays arabes à la suite de la création de l’Etat d’Israël. L’Irak, le Liban, la Syrie, l’Egypte, etc, et jusqu’en 1967 la Cisjordanie et Jérusalem Est étaient effectivement vides de Juifs. Le peu de Juifs restant se comptent aujourd’hui par quelques centaines répartis au Maroc principalement et en Tunisie.
Le reportage ne m’a pas choqué
Pourquoi les Juifs furent-ils chassés avant 1967 par les Arabes des pays où ils vivaient pour beaucoup depuis des centaines voire des milliers d’années ? La raison est : Israël, dont la seule existence a donné naissance à une idéologie hystérique mettant en cause le vivre-ensemble entre Juifs et Arabes dans les pays arabes, là où les Juifs n’étaient qu’une petite minorité !
Et pourtant, le reportage ne m’a pas choqué, car l’approche était de saisir et rapporter une situation actuelle et réelle. Quand les Israéliens ont conquis Jérusalem Est et la Cisjordanie en 1967, ces territoires comptaient 650.000 habitants dont aucun Juif. Quarante-neuf ans plus tard, la population est d’environ 3.000.000 dont 580.000 juifs qui habitent ce que les instances internationales appellent les « Territoires occupés ». Les localités juives sont nommées des colonies et leurs habitants des colons. Les populations arabe et juive se sont considérablement développées et connaisse un taux de natalité très élevé. Les gouvernements israéliens successifs depuis 1967 ont favorisé les implantations juives, et leurs habitants sont devenus très majoritairement religieux, voyant dans leur présence la réalisation d’une promesse divine.
Un conflit plus que séculaire
Le reportage met en exergue le conflit entre, d’une part des Arabes qui vivaient dans cette région, et d’autre part, ces habitants juifs qui, au nom de Dieu, sont convaincus d’être chez eux.
« La colonisation et l’occupation militaire » sont ainsi appréhendés par 2,5 millions d’habitants, certes endoctrinés dès l’enfance à la haine et la peur des Juifs et d’Israël, mais leur réalité au quotidien n’en est pas moins déplorable : Une vie sous le joug de soldats armés, de routes édifiées pour les seules populations juives, de check point, et du mur de séparation qui leur procure le sentiment d’être en prison. Leurs frustrations et humiliations sont bien réelles et destructrices. Elles sont exacerbées par une partie des habitants juifs fanatiques et arrogants qui, au mieux ignorent les Êtres Humains qui vivent là, au pire les considèrent comme des étrangers dans leurs propres maisons. Est-ce là l’esprit du judaïsme? Notre patriarche commun Abraham enterré justement à Hébron au cœur de ces territoires n’est-il pas un symbole de bonté et de bienveillance ? Lui n’édifiait pas des murs, sa tente était ouverte, son hospitalité légendaire.
Sauf à être totalement possédé, il est difficile de justifier le fait d’acheter une maison en plein quartier arabe de Silwan, là où il n’y a aucun Juif, mettre au balcon des drapeaux israéliens signifiant aux Arabes vivant là : « Votre quartier est à nous ! ». Puis demander aux forces de l’armée israélienne de protéger la maison, au prix de barrières, caméras et checkpoints, déstabilisant la vie des habitants du quartier. Est-ce la parole divine qui autorise à pourrir la vie des gens avec l’espoir avoué et même revendiqué de les soumettre ou de les faire partir?
Bien avant la création de l’Etat d’Israël, avant le premier congrès sioniste de 1897, un penseur juif proche du mouvement sioniste, Ahad Ha’Am fit un voyage en Palestine ottomane en 1891. A son retour, il écrivit un article qui s’intitulait « Vérité sur la Palestine » dont les mots raisonnent comme un cri prophétique : « …les Arabes, comme tous les sémites, possèdent une vive intelligence et une grande astuce. Ils ne se laissent pas tromper par nos activités dans le pays et ils ont compris nos intentions, mais ils gardent le silence, car pour le moment ils n’y voient aucun danger pour leur avenir. Mais lorsque la vie de notre peuple en Palestine se développera au point que le peuple indigène s’en sente menacé, il ne cèdera pas si facilement. Avec quelle prudence devons-nous traiter avec un peuple étranger au sein duquel nous voulons nous installer ! Combien est-il important que nous fassions preuve de bienveillance et d’estime à son égard ! …. Si l’Arabe considère jamais l’action de ses rivaux comme une oppression ou une spoliation des ses droits, alors, même s’il est silencieux et qu’il attend son heure, la rage restera vivante dans son cœur. »
Le double discours de Netanyahou
Le 23 décembre à l’ONU, le monde unanime a demandé aux Israéliens de stopper la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Cette résolution qui a provoqué des réactions délirantes du côté du gouvernement israélien, est l’aboutissement logique d’une politique désastreuse menée par Netanyahou et fondée sur un double discours. Comme l’a expliqué l’ambassadrice américaine : On ne peut prétendre à la fois vouloir la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël et d’un autre ne cesser de construire dans les territoires destinés à ce futur Etat. Le vote du conseil de sécurité de l’ONU est d’une logique redoutable et le veto américain fait écho à l’esbroufe de Netanyahou. Ce personnage pensait pouvoir flouer ses ennemis comme ses alliés ad vitam æternam. Sa réaction colérique démontre l’échec total de sa politique du statu quo. Son manque de droiture et de franchise l’ont amené dans une impasse d’où il invective ses détracteurs comme antisémite si ils sont Goy, et traitres si ils sont Juifs. Israël est totalement isolé sur la scène internationale. Et dans sa propre majorité, en ce pire moment, de nombreux ministres réclament l’annexion de la zone C représentant la majorité de la Cisjordanie.
Et pourtant la paix ne dépend pas des constructions en Cisjordanie. Les territoires contre la paix, c’est le credo ânonné par les nations qui ne comprennent rien à cette guerre qui démarra il y a cent ans lorsqu’il n’y avait ni Etat d’Israël, ni territoires. « La colonisation » (interdite par l’ONU) est ce superbe argument fabriqué par les occidentaux traumatisés par leur passé colonial, pour délégitimer le droit des Juifs à restaurer leur nation.
Cet argument de la colonisation est destiné aux sociétés occidentales laïques ou athées, mais en aucun cas aux croyants Juifs, Chrétiens ou Musulmans qui savent que la terre est à Dieu et que cette terre en particulier porte les stigmates de l’exégèse juive. Si on considère que les Juifs colonisent Jérusalem, la Judée et la Samarie, ils n’avaient aucun droit de s’installer à Tel-Aviv ou Haïfa. Il s’ensuit au terme de ce raisonnement qu’il faut démanteler l’Etat d’Israël, Etat colonial, Etat illégitime, et en interdire l’accès aux Juifs. Si les Juifs sont des colons à Jérusalem, ils le sont à Tel-Aviv.
Selon un sondage mené par le Washington Institute for Near East Policy le 24 juin 2014, la majorité des Palestiniens de Cisjordanie et Gaza sont opposés à la solution à deux Etats et revendiquent la totalité de la Palestine historique, signifiant ainsi la destruction de l’Etat d’Israël. Selon l’enquête, 55,4% des Palestiniens de Cisjordanie et 68,4% de leurs voisins gazaouis considèrent que « récupérer la Palestine historique » devrait être « le principal objectif national palestinien pour les cinq prochaines années », avant la « fin de l’occupation ».
Seuls 30% de Palestiniens favorables à deux Etats
Une large majorité de Palestiniens estime que la « résistance devrait se poursuivre jusqu’à ce que la Palestine historique soit libérée » même en cas de négociations fructueuses avec Israël. 65,2% des sondés (Cisjordanie et Gaza confondues) se disent prêt à faire partie d’un « programme en étapes en vue de libérer la Palestine historique ». Seuls 30,7% pensent que la solution à deux Etats constitue l’objectif final pour les Palestiniens, en cas d’accord avec Israël. Ça laisse songeur !
Les Palestiniens estiment majoritairement que les Juifs n’ont aucun droit sur cette Terre. Si l’ONU jouait son rôle de vecteur de Paix, elle devrait voter une résolution affirmant que les Juifs ne sont pas des colons en Palestine.
Cette seule affirmation permettrait de ramener les Palestiniens à la réalité et d’engager des négociations pour la Paix.
L’État d’Israël doit être fier de ses racines juives qui permettent le vivre ensemble quelle que soit sa croyance. Le chemin parcouru depuis soixante-dix ans par cet état devenu la huitième puissance mondiale est considérable. Les universitaires et chercheurs israéliens collaborent avec leurs homologues des meilleures universités dans le Monde pour le progrès de la planète.
Pour ceux qui pensent à tort qu’il suffit d’évacuer des territoires pour obtenir la Paix, qu’ils sachent que la bande de Gaza a été vidée de ses juifs et rendue aux palestiniens depuis plus de dix ans. Au début il n’y avait ni blocus maritime, ni aérien. Les Palestiniens de Gaza ont reçu des milliards de dollars pour construire les infrastructures d’un Etat. Cette terre, qui est la plus fertile de la région, est aujourd’hui une désolation organisée par le Hamas pour servir leur idéologie mortifère. Les Égyptiens, qui ont eux aussi une frontière avec Gaza, ont construit un mur de sécurité encore plus élevé que celui côté israélien. Ce mur égyptien, personne n’en parle, et pourtant il sépare des Arabes d’autres Arabes que tout devrait rapprocher!
Les Arabes et les Juifs ne peuvent être compartimentés
Monsieur de la Villardière est témoin que les musulmans prient à Jérusalem et contrôlent leurs lieux saints. S’il avait fait le même reportage en mai 1967, il aurait constaté que le mur des lamentations était à l’abandon, utilisé pour faire pisser les ânes, et que toutes les synagogues de la vieille ville étaient en ruine incendiées et pillées.
Avec ses problèmes (quelle ville n’en a pas), Jérusalem est aujourd’hui une ville ouverte et chacune des trois religion gère ses lieux saints.
Dans cette région, les Arabes et les Juifs ne peuvent être compartimentés, et rien ne pourra jamais les séparer. Il faut qu’ils vivent ensemble dans le respect et la dignité. Ce pourrait être au sein du même État avec des régions disposant d’une grande autonomie comme en Allemagne. On peut également imaginer une confédération comme en Suisse. Dans ce Moyen-Orient martyrisé, nous avons besoin de dirigeants courageux et droits, porteurs d’une nouvelle dialectique radicalement différente de ces discours de suspicion et de haine. Il n’existe aucune raison valable d’empêcher un Juif d’habiter Jérusalem ou Hébron, là où l’Histoire juive est inscrite. Il n’existe aucune raison d’empêcher un Arabe de vivre dignement et tranquillement dans un pays qui le représente.
Dans L’Ecclésiaste (Kohelet), le verset 7 du chapitre 3 explique : « il y a un temps pour tout, un temps pour déchirer et un temps pour recoudre, un temps pour être silencieux et un temps pour parler ».
La crise syrienne n’en finit plus de déborder sur l’Hexagone. Sur le terrain sécuritaire, il y a bien sûr ces « revenants » du djihad, dont le séjour prolongé sur les terres de l’Etat islamique n’a pas entamé la soif de sang. Et dans les salons feutrés de l’Université, la guerre civile qui déchire le pays du Cham a aussi ses victimes collatérales.
Palme aux médiocres
Prenez Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie syrienne, auteur d’une thèse sur « Les Alaouites, l’espace et le pouvoir dans la région côtière syrienne ». Depuis le déclenchement du conflit en 2011, et bien avant que le rapport de force militaire ne bascule en faveur du régime, ce maître de conférences de Lyon-2 a fait entendre une petite musique différente de la doxa fabiusienne. Aux arguments moraux du Quai d’Orsay pariant sur l’inéluctable et imminente chute de Bachar Al-Assad, le géographe opposait la résilience du pays profond, tiraillé par des logiques sociales, tribales, politiques et confessionnelles irréductibles au bon vieux clivage Dictateur sanguinaire vs. Démocrates. Sans nier la responsabilité du clan Assad dans la militarisation de la révolution, ni minimiser les crimes de guerres des deux côtés, Balanche a toujours estimé inévitable la poursuite du dialogue avec Damas afin de combattre le djihadisme.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Fabrice Balanche n’a pas été récompensé de sa prescience. En novembre 2014, briguant un poste de maître de conférences profil « Monde arabe : histoire, géographie, institutions et gouvernance » de l’Institut d’études politiques de Lyon, l’universitaire fait figure de grand favori. Parfait arabisant, fin connaisseur du Levant, il a en effet vécu de nombreuses années en Syrie et a dirigé l’Observatoire urbain du Proche Orient à Beyrouth. Sauf que… rien ne se passe comme prévu. Ultrafavori sur le papier, passé le premier écrémage du concours, le candidat se soumet au traditionnel entretien oral de sélection au milieu de six autres concurrents. Et là, surprise, alors que les rapporteurs du jury avaient relevé l’excellence de son dossier académique, Balanche voit son nom absent de la short list des finalistes annoncée en décembre. Dans un courriel envoyé au principal intéressé, le président du comité de sélection Lahouari Addi invoque… la surqualification du candidat ! Magnanime, le jury a non seulement voulu épargner à Balanche l’affront de figurer derrière une escouade de jeunes thésards moins expérimentés que lui, mais justifie son revirement par le risque qu’une fois désigné, il cherche un meilleur poste ailleurs… Étrange palinodie légitimant la palme aux médiocres.
Une victoire symbolique au tribunal
Contestant sa disqualification, Fabrice Balanche a assigné Sciences Po Lyon auprès du tribunal administratif… qui lui a finalement donné gain de cause. Annulant la décision de l’IEP, le juge conclut que « la décision du 8 décembre 2014 par laquelle le comité de sélection n’a pas retenu sa candidature est insuffisamment motivée » et « méconnaît le principe d’impartialité et prend en compte des éléments étrangers aux mérites des candidats ». Lesquels ? Haoues Seniguer, qui avait obtenu le poste convoité au nez et à la barbe de Balanche, a le mérite d’avoir effectué sa thèse avec Cherif Ferjani, un proche de la ministre de l’Education nationale, lequel faisait justement partie du comité de sélection… De là à alléguer qu’il devrait sa promotion à on-ne-sait-quelle proximité politique, il y a un pas que nous ne franchirons pas…
Un fait demeure cependant troublant : Seniguer s’est vu titularisé depuis, malgré le recours immédiatement déposé par son concurrent malheureux Balanche. Aujourd’hui que la justice lui donne raison, ce dernier fait feu sur la rue de Grenelle : « Le ministère aurait dû surseoir à la titularisation en attendant le résultat du tribunal administratif. L’avocat de l’IEP a demandé deux fois un supplément d’instruction pour gagner du temps et permettre à M. Seniguer d’obtenir sa titularisation. Mais ce qui est pire c’est que le ministère n’a pas hésité à soutenir le mauvais mémoire de défense de l’IEP. », glisse-t-il à Causeur. Et le chercheur d’évoquer un possible délit d’opinion : « Vu mes analyses sur la Syrie, le jury étant composés de plusieurs sympathisants de « la révolution syrienne », je n’étais pas en odeur de sainteté auprès d’eux. Si j’avais porté un chiffon rouge autour du cou avec marqué Alep, cela aurait sans doute mieux marché pour moi… » De toute évidence, comme le sous-entend la décision du tribunal, l’hétérodoxie et l’absence de réseautage du « réaliste » Balanche ont joué en sa défaveur.
Perdu pour la France?
Maintenant qu’il a obtenu une victoire judiciaire, le cas de Fabrice Balanche sera automatiquement réexaminé par le comité de sélection de l’IEP en janvier. Contacté par le quotidien lyonnais Le Progrès, le maître de conférences désigné Haoues Seniguer dit tomber des nues : « J’ai appris la décision avec stupeur et incompréhension et je vais bien entendu défendre une place chèrement acquise, avec de nombreux sacrifices consentis toutes ces dernières années ». Il est tout aussi entendu que si d’aventure le jury de sélection le nommait cette fois-ci maître de conférences à Sciences Po Lyon, Fabrice Balanche ne serait pas le bienvenu dans l’établissement : « Si le comité de sélection me nomme premier, ce qui à mon avis n’arrivera pas, imaginez l’ambiance… Non, le plus probable, c’est que le jury ne se déjuge pas ou à la limite classe premier un des candidats qui a entre-temps été recruté au CNRS puis Seniguer en deuxième, ce qui garantira sa place.» C’est ce qu’on appelle la politique du fait accompli : titularisé, bénéficiaire du statut de fonctionnaire, sauf improbable revirement, Seniguer ne pourra manifestement pas tomber de sa statue. On ne licencie pas un salarié de l’Etat comme on congédiait un domestique à des temps révolus.
Mais Fabrice Balanche boit néanmoins du petit lait à la lecture de la décision du TA. Gagnant symbolique, il entendait avant tout « donner un coup de pied dans la fourmilière parce qu’il y en a marre des recrutements bidons à l’université. Un gâchis humain énorme » auquel il impute la crise de notre système de recherche en sciences sociales en général, sur l’islamisme en particulier. « Les analyses sur la crise syrienne sont complètement verrouillées par l’islamo-gauchisme. Si on en est là en France par rapport à l’islam et au terrorisme, c’est aussi à cause des universitaires qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. », fulmine-t-il.
L’ironie de cette mésaventure, c’est que l’élimination de Fabrice Balanche au nom d’un prétexte farfelu – le risque d’un exil dans une université plus prestigieuse – a entraîné… son exil aux Etats-Unis ! Le spécialiste de la Syrie fait désormais les belles heures du Washington Institute for Near East Policy qu’il abreuve en études sur le cours de la guerre en Syrie et autres analyses de la sociologie des zones sous le contrôle d’Assad. Au pays du premier amendement, l’enseignant-chercheur se sent « totalement libre. Même si Edward Saïd et les islamo-gauchistes sont considérés comme des dieux à Columbia, on peut faire sa carrière ailleurs. Contrairement à la France, comme les universités sont privées, il y a une prime au résultat par rapport au succès de nos étudiants. » CQFD.
Le ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem, janvier 2016. SIPA. 00738859_000023
Najat-Vallaud Belkacem est moins flamboyante que Christiane Taubira, moins « clivante » que la Garde des Sceaux, mais elle ne mène pas moins, avec constance et une réelle habileté manœuvrière, une entreprise révolutionnaire, visant à faire table rase du système éducatif français, pour lui substituer un modèle égalitariste intégral sous prétexte de lutte contre les inégalités produites, ou perpétuées, par ce système.
L’année 2016 sera celle de la mise en œuvre de la réforme du collège, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne suscite pas l’enthousiasme des principaux intéressés, enseignants, parents d’élèves, universitaires et chercheurs dans les disciplines torpillées par la réforme (langues anciennes, allemand, enseignements artistiques…). C’est une réforme foncièrement bureaucratique, conçue et imposée du sommet, pétrie d’idéologie post-bourdieusienne, dont les racines conceptuelles plongent plutôt dans feue la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne du grand timonier Mao Zedong, la terreur en moins, que dans les idéaux émancipateurs de Jules Ferry et Ferdinand Buisson.
Meeting de Donald Trump en Caroline du Sud, janvier 2016.
Pour quelqu’un comme l’auteur de ces lignes, membre à son corps défendant d’une « élite » censée s’être irrémédiablement coupée du « peuple », le spectacle qu’offrent nos démocraties est désolant. Il pouvait à la rigueur suivre d’un œil désabusé les méfaits des révolutions « illibérales » en Pologne et en Hongrie, où la démocratie s’est réduite au vote ; après tout, l’histoire longue et récente de ces pays ne les prédisposait point à se donner d’emblée des régimes démocratiques adultes et apaisés. Il avait déjà plus de mal à s’accommoder de l’émergence de démagogues dans les vieilles démocraties d’Europe occidentale. Puis est venue la gifle du Brexit, et là, l’inquiétude l’a cédé à l’angoisse. En Grande-Bretagne, une classe politique connue pour son pragmatisme et sa pondération s’est abîmée dans une campagne référendaire abjecte où le mensonge l’a disputé à l’ignorance, pour aboutir à un résultat auquel elle n’était visiblement pas préparée. Comment est-ce possible ?
Mais ce n’était encore qu’amuse-bouche, puisque les Américains nous ont servi depuis l’apothéose du plus extraordinaire bateleur, de mémoire d’électeur. Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ? Surtout, comment un milliardaire, dont le principal titre de gloire est une émission de télé-réalité où il prenait un plaisir manifeste à éructer « Vous êtes licencié ! » aux malheureux candidats à un job imaginaire dans son empire, a-t-il réussi à passer pour le champion de la classe ouvrière américaine ?
Bien sûr, on peut toujours avancer des arguments circonstanciels. À chaque pays ses particularités locales, les défaillances de ses propres dirigeants, les faiblesses de ses institutions, les ratés de ses campagnes électorales, les bizarreries du système électoral, que sais-je encore. Pour ne prendre que le cas américain, il est évident qu’Hillary Clinton n’a pas été une candidate idéale et que, malgré ses failles, elle a emporté haut la main le vote populaire – plus de deux millions de suffrages de plus que son adversaire ! Ce serait se rassurer à bon compte. Car enfin, le différentiel de qualité entre les deux candidats était tel que la démocrate aurait dû, en bonne logique, pulvériser « le Donald ». Inutile donc de se voiler la face. En additionnant les expériences des deux côtés de l’Atlantique, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est à une vague populiste que nous avons affaire, une vague qui menace de gonfler en tsunami. Il est urgent de comprendre pourquoi.
Une crise de la conscience occidentale
Comme chacun sait, la coupable, offerte sur tous les tons à la détestation universelle, est la mondialisation, autrement dit le système-monde issu de l’intégration croissante des marchés et des hommes, elle-même le résultat de la triple révolution des transports, de la circulation de l’information et de la communication de masse. Pour ses critiques les plus acerbes, la solution est son contraire : un processus réversif qu’ils appellent « démondialisation ». Hélas ! La « démondialisation » est un leurre, une illusion analogue à celle qu’entretenaient les briseurs de machines, les luddites, lors de la première révolution industrielle. On peut, bien entendu, mettre des bâtons dans les roues de la mondialisation des échanges en dressant des barrières douanières, on peut tenter de juguler les flux migratoires en s’entourant de murs et de barbelés. Mais, à l’instar du nuage de Tchernobyl, les technologies de communication de masse se jouent des frontières. Lutter contre la mondialisation est un combat d’arrière-garde, perdu à l’avance. La maîtriser, la civiliser, l’humaniser, tel est l’enjeu. Comme, jadis, le syndicalisme et l’État providence ont humanisé le capitalisme, autre monstre dont il est vain de vouloir se débarrasser.
Que la mondialisation provoque une énorme crise protéiforme, rien d’étonnant à cela. Ce fut le cas à chaque bouleversement majeur depuis l’aube de la modernité, des grandes découvertes à la crise des années trente du siècle précédent, en passant par la Renaissance et la Réforme, la révolution scientifique et les Lumières. Dans un essai célèbre publié en 1935, Paul Hazard a analysé ce qu’il a appelé « la crise de la conscience européenne » au tournant du XVIIIe siècle. C’est à une crise de la conscience occidentale que nous sommes confrontés aujourd’hui. Et l’une de ses manifestations est, oui, le populisme qui vient.
Que le populisme soit l’expression des laissés-pour-compte de la mondialisation, voilà qui tient désormais du truisme. Mais laissés-pour-compte dans quel sens ? L’étude sociologique du scrutin américain montre que le clivage riches/pauvres n’explique pas grand-chose (voir par exemple l’excellent article de Jacques Lévy, « Les riches ont voté Trump, les villes Clinton », dans Le Monde du 17 novembre). Il s’avère que ce n’est pas le niveau économique qui a été déterminant dans le choix du candidat, puisque le revenu médian d’un foyer qui a voté Trump est de 72 000 dollars, soit bien au-dessus de celui de l’ensemble de la population (156 000 dollars), comme de celui de ses adversaires démocrates (entre 56 000 pour Clinton et 61 000 pour Bernie Sanders). À l’inverse, 53 % des Américains les plus pauvres, ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an, ont voté Clinton.
Les riches ont voté pour Trump
Alors, si les électeurs du milliardaire sont les laissés-pour-compte de quelque chose, c’est de la culture, entendue au sens large. La race d’abord, puisque seuls 22 % de non-Blancs ont voté pour lui et 8 % de Noirs. Le niveau d’éducation ensuite, couplé au genre et à la race, l’électeur type de Trump étant un homme blanc non diplômé. Le niveau de religiosité aussi, facteur déterminant où les résultats sont parfaitement symétriques : 72 % de sans-religion ont voté Clinton, 62 % de protestants, Trump. L’habitat, enfin. Les grandes villes ont massivement voté Clinton, y compris celles de la Rust Belt qui ont subi de plein fouet les effets de la mondialisation ; les comtés ruraux, eux, ont privilégié Trump.[access capability= »lire_inedits »]
Cela ne veut évidemment pas dire que les effets délétères de la mondialisation n’ont aucune incidence sur la déferlante populiste, aux États-Unis comme en Europe. Si la mondialisation a été bénéfique pour les pays émergents, où elle a tiré des centaines de millions d’individus de la misère et a aidé à la constitution de véritables classes moyennes, si elle l’a été aussi, quoi que l’on dise, en Occident, elle y a aussi produit des effets pervers : le couple délocalisations/désindustrialisation, des inégalités monstrueuses et, bien sûr, cette crise interminable dont on commence seulement à entrevoir la fin. Il n’est pas indifférent que de vieux bastions démocrates, dont la Pennsylvanie, l’Ohio et le Michigan, soient tombés dans l’escarcelle du Républicain. Cela veut simplement dire que les facteurs culturels du malaise induit par la mondialisation l’emportent sur les facteurs économiques.
Les facteurs culturels ? Dans un article récent du New York Times, Thomas Friedman décrit ainsi le sentiment diffus de déracinement que ressentent beaucoup face à un monde où leurs repères familiers se sont évanouis : « Les deux choses qui les ancraient dans le monde, leur communauté et leur travail, vacillent. Ils vont à l’épicerie du coin et quelqu’un leur parle dans une langue étrangère ou porte un foulard sur la tête. Ils vont aux toilettes pour hommes et là se tient quelqu’un près d’eux qui leur semble être d’un sexe différent. Ils vont à leur lieu de travail et il y a un robot assis près d’eux qui leur semble apprendre leur job. » Ces gens, conclut Friedman, « dansent dans un cyclone » ; mais on ne peut danser que dans l’œil d’un cyclone, pas dans ses marges. C’est ce qu’ont compris Trump et ses émules de ce côté-ci de l’Atlantique, qui surfent sur les angoisses et les peurs de ceux pour qui l’œil du cyclone semble hors de portée.
On peut toujours rêver de révolution ; ce qu’on finira par avoir, c’est la jacquerie et/ou la dictature.
Que faire ? Ce type de crise majeure, multiforme, due à un changement brutal de paradigme, ne se résout que dans la durée. Affaire d’ajustements difficiles et douloureux, sur lesquels le politique a peu de prise. D’autant que le politique lui-même n’échappe pas à la même crise, il en est même la première victime. Dans des cas extrêmes, la crise se dénoue dans la révolution, qui opère à sa manière, dans la violence, les ajustements nécessaires ; parfois dans la guerre, qui en efface brutalement les effets. Ainsi, ce n’est pas le New Deal rooseveltien qui a mis fin à la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier d’octobre 1929, mais bien la Seconde Guerre mondiale.
En attendant l’apocalypse, il y a tout de même des choses à faire. Sur le plan économique, réduire les inégalités, devenues obscènes, est un impératif absolu. Sans le correctif d’une distribution plus équitable de ses fruits par l’impôt progressif, la mondialisation est un désastre social et moral. On peut toujours rêver de révolution ; ce qu’on finira par avoir, c’est la jacquerie et/ou la dictature. Évidemment, une véritable politique de réduction des inégalités ne peut se concevoir qu’à l’échelle de très grands ensembles, faute de quoi on est à la merci de la surenchère protectionniste et du dumping fiscal. Et oui, n’en déplaise aux souverainistes de tout poil, en Europe, l’échelle pertinente pour agir contre les effets pervers de la mondialisation, c’est l’Europe.
Aucun mépris à l’égard du peuple
Sur le plan culturel, la marge de manœuvre est encore plus étroite. L’Amérique ne sera plus jamais unanimement blanche et protestante ; c’est tant pis pour les nostalgiques de la Confédération, mais on n’y peut rien, et d’ailleurs on n’a aucune envie d’y pouvoir quelque chose. C’est ainsi. C’est dire qu’on fait aux « élites », pour ce que ce terme galvaudé jusqu’à l’écœurement signifie, un procès inique. Ou plutôt, on se trompe de procès. Ces élites, « mondialisées » bien entendu, se seraient coupées du « peuple » et le traiteraient, lui et ses angoisses, avec mépris. Mais j’ai beau avoir suivi au jour le jour la campagne présidentielle aux États-Unis, évidemment dans les journaux censés exprimer le point de vue desdites élites, je n’ai constaté aucun mépris à l’égard du « peuple ». Fallait-il, au nom de l’écoute du peuple, cautionner la haine des immigrés, le racisme et la misogynie, le dédain de la science et des faits, l’ignorance crasse des réalités internationales ? Plus généralement, convient-il d’exonérer le peuple de toute responsabilité ? Parce qu’il est le peuple, aurait-il toujours raison, quoi qu’il fasse et en toute circonstance ? Montesquieu définissait la République, nous disons la démocratie, comme le régime fondé sur la vertu. Cela n’implique-t-il pas pour l’électeur quelque discernement pour saisir les enjeux du scrutin, de lire les programmes des candidats, de se déterminer en raison, en fonction de son intérêt bien compris comme celui de la nation ? La rage et l’envie de tout mettre à terre sont-elles des raisons suffisantes, politiquement et moralement justifiées ?
Non, je ne fais pas le procès de la démocratie, pour la bonne raison que je ne vois pas bien par quoi l’on pourrait la remplacer. Je constate simplement que, comme toutes les institutions humaines, la démocratie est une affaire fragile, et qu’elle a des ratés. Afin qu’elle fonctionne convenablement, elle présuppose des règles de fonctionnement claires, simples et aisément compréhensibles. Elle présuppose un peu de courage aussi, ce qui implique qu’en démocratie représentative, ceux que nous élisons pour nous gouverner devraient se garder de se défausser sur nous pour prendre les décisions difficiles qui relèvent de leur responsabilité. Le référendum se justifie parfois, rarement, lorsqu’il s’agit de changer radicalement les règles du jeu démocratique. Il n’est le plus souvent qu’un simulacre de démocratie, en faisant de toute question, aussi complexe et technique soit-elle, aussi décisive soit-elle pour l’avenir de la nation, un plébiscite pour ou contre le gouvernement du moment. Enfin, la démocratie présuppose chez ses citoyens une conscience politique élevée, laquelle ne va pas sans une éducation historique et civique solide. C’est là que les élites politiques ont failli.
Les élites intellectuelles, elles, ont failli en s’enfermant, à leur tour, dans un carcan identitaire. On pense souvent, à gauche, que l’obsession identitaire est une affaire de droite. Il faut n’avoir jamais mis les pieds sur un campus américain, de préférence de l’Ivy League, pour ignorer la force de la passion identitaire de gauche. Là-bas, dans ces îlots d’excellence perdus au milieu d’un océan de misère intellectuelle, on est d’abord femme, noir, hispanique, homo- ou bi- ou transsexuel, avant d’être étudiant et simplement un être humain parmi d’autres êtres humains. Les différences y sont exacerbées par une politique délibérée, sanctionnée par les autorités universitaires et exécutées avec rage. On s’y réfugie entre soi dans des safe spaces, on y traque la moindre parole, la plaisanterie la plus anodine, voire le pronom ou la tournure grammaticale, qui dénoteraient je ne sais quel glissement sémantique dans un « champ discursif » où l’individu ne se complaît pas. Ce n’est pas seulement la liberté académique qui en prend pour son grade, c’est la liberté tout court, donc la démocratie.
Retrouver du sens commun, aux deux acceptions du terme ; tenir un discours inclusif en prenant appui sur ce que notre humanité nous a donné en partage ; redonner sa noblesse à ce qui relie les hommes plutôt qu’à ce qui les sépare… Voilà une bonne recette pour débusquer les impostures des démagogues. Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, mais… de sens commun.[/access]
Les élèves d’une classe de Terminale d’arts appliqués font parler d’eux sur la Toile pour avoir osé poser nus — ou presque — sur leur photo de classe.
La photo de classe des élèves de Terminale d'un lycée d'Avignon, décembre 2016.
Tout cela reste d’une indécence mesurée, y compris pour le prof debout à droite. Les rectangles judicieusement disposés occultent les pudenda — « ce qui doit être caché », traduiraient les mauvais latinistes. Dommage que ces jeunes gens n’aient pas pensé à y inscrire quelques sentences bien senties, dans le genre que Ben Vautier mit jadis à la mode. D’autant que paraît-il, quand on a de bons yeux, on peut discerner un bout de sous-vêtement qui implique que l’on a osé, mais pas trop.
Mais peut-on oser à demi ? (Beau sujet, vous avez quatre heures).
Evidemment, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. S’afficher dans le plus simple appareil est à la portée de tout le monde, et ça ne laisse plus rien à deviner. Alors qu’un…
Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, décembre 2016. SIPA. AP21990025_000003
Avec une jubilation à peine dissimulée, une bonne partie de la presse hexagonale, un quotidien national du soir en tête, s’est réjoui de cette résolution onusienne de Noël, comme d’un cadeau de fête.
Pensez donc, le rite était maintenu, l’État juif morigéné avant la fin de l’année.
Le même jour, l’armée turque bombardait un village en Syrie et plus de 90 civils y laissaient leurs vies. Pas de quoi en faire un drame.
400 000 morts en Syrie, Obama reconnaissant son échec flagrant, les Nations unies leur inutilité totale. Peu importe, ce qui comptait c’était de mettre Israël au ban des nations, pour sa politique de « colonisation ».
Oublions toutes les autres parties du monde dont le statut est largement aussi controversé : Tibet, Sahara occidental, Crimée, Kosovo, Chypre, Haut- Karabagh , Ossétie du Sud, etc. Oublions le caractère malveillant du mot « colonie » qui pourrait, dans ce cas, tout aussi bien convenir, sinon mieux, à ces territoires en France où sont implantées, souvent illégalement, en tout cas contre l’avis des autochtones, des populations étrangères aux mœurs bien différentes.
Il reste le principal : la crédibilité d’une organisation internationale décrédibilisée, le secrétaire général sortant Ban Ki-moon reconnaissait lui-même le 18 décembre que l’ONU s’était montrée trop injuste envers l’État d’Israël. Mais quel journal hexagonal aurait eu l’esprit de le relever ?
En août 2013, le même secrétaire général avait déjà expliqué qu’Israël n’était pas traité équitablement : « malheureusement, en raison du conflit israélo-palestinien, Israël est accablé par la critique, il souffre de préjugés, et parfois même de discriminations ».
Entre 2006 et 2015, l’ONU a condamné Israël 61 fois, le reste du monde 56 fois…
Le 18 décembre dernier, devant le Conseil de sécurité qui a voté cette résolution israélienne, Ban déclarait que l’organisation avait voté un volume « disproportionné » de résolutions contre Israël, ce qu’il considérait comme ayant « anéanti la capacité de l’ONU à remplir efficacement son rôle ».
Ban ajoutait : « durant les 10 années passées, j’ai soutenu que nous ne pouvons pas avoir un parti pris contre Israël à l’ONU ».
« Des décades de manœuvres politiques pour créer un nombre disproportionné de résolutions, de rapports de comité contre Israël » concluait le secrétaire général qui faisait le bilan de sa présidence à la tête de l’ONU. Toutes ces déclarations peuvent être vérifiées dans The Independent, un journal pourtant fort hostile à la politique israélienne. Vous ne le trouverez pas dans la presse française.
On peut penser ce que l’on veut du statut des territoires controversés en Judée. Au plan du droit international, et depuis le traité de San Remo de 1922, c’est une hérésie juridique d’évoquer des « territoires occupés ». Mais qui se soucie du droit international, lorsque la politique s’en mêle ? Il n’en demeure pas moins que la majorité des habitants qui s’y trouvent sont hostiles à la présence juive. Et même des Français qui ne s’y trouvent pas et qui réclament leur expulsion quel que soit leur statut à venir alors qu’ils seraient horrifiés de voir expulser des étrangers illégaux en France…
Il n’empêche, lorsque Ban Ki-moon considère que l’ONU, par son attitude pathologiquement injuste envers Israël a perdu toute crédibilité pour tenter de régler les conflits, il n’est pas interdit à ceux qui défendent Israël de le considérer aussi.
On a déjà récusé un juge déshonnête pour moins que ça.
L'employeur de Lukasz Urban montre la dernière photo prise de son cousin, Pologne, décembre 2016. SIPA. AP21991194_000001
On y était presque… La mort du routier polonais de 37 ans, Lukasz Urban, de la main du terroriste tunisien responsable du massacre du marché de Noël à Berlin, semblait un instant avoir projeté la Pologne dans la cour des grands. La compassion avec la famille de la victime, sa femme et un enfant en bas âge, n’a pas permis de masquer entièrement comme un air de soulagement généralisé, touchant tout un chacun au bord de la Vistule. Enfin, aurait-on envie de dire, les Polonais ont rejoint le groupe des pays faisant face à la barbarie islamiste, ce qui leur a donné de surcroît une occasion quasi inespérée d’exulter un goût assumé pour le sacrifice.
La Pologne, cible du terrorisme?
Les médias de droite, de gauche, et de nulle part, se sont empressés de chercher des experts en terrorisme de souche polonaise, prêts à confirmer que voilà – mieux vaut tard que jamais – la Pologne, elle aussi, risque d’être frappée. « La terreur s’approche de nos frontières ! », a triomphalement titré un grand quotidien national. « La menace est réelle et concerne l’ensemble des pays européens, dont la Pologne », a jubilé un général des armées avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas négliger le fait que les événements de Berlin se sont déroulés à proximité de deux importantes agglomérations polonaises, Szczecin et Wroclaw ». Dans l’effervescence on avait presque oublié le martyr. Heureusement la presse ultra-catholique était là, toujours disposée à rappeler à qui veut l’entendre, que sans le sang polonais (et catholique) versé, sans le combat héroïque livré par le brave citoyen de la petite bourgade de Roznowo, les morts allemands se compteraient par dizaines. Si cela ne donne pas le droit de dire ce qu’on pense de la politique d’Angela Merkel sur la rive orientale de l’Oder… « Une future victoire de la chancelière lors des élections fédérales la renforcerait dans ses projets d’imposer aux autres pays européens une répartition solidaire des viols et des violences », a tranché Tomasz Bak, le directeur de l’Institut des études sur le terrorisme. Reste que, jusqu’à présent, la Pologne a résisté avec succès au moindre effort de solidarité européenne. De plus de 8000 émigrants destinés à être répartis entre les pays membres de l’Union européenne, elle n’en a reçu aucun.
Merkel parle du « passager polonais »
En un sens, c’est fort embêtant car sans les réfugiés point de salut, autrement dit, pas d’agressions sexuelles de femmes blanches, pas d’attentats, pas de prêtres égorgés, etc. Et dire qu’une nation qui n’a pas payé son lourd tribut au terrorisme islamiste n’est européenne qu’à moitié, c’est peu dire. Que faire alors ? La quadrature du cercle que chacun cherche à résoudre à sa manière, générant une confusion aiguë. D’un côté, le très conservateur parti au pouvoir, Droit et Justice, épingle les députés d’opposition qui se sont fait photographier avec des pancartes à la main, « Bienvenue aux réfugiés ! » En principe, rien de plus normal de la part de la droite nationaliste. Sauf que là, l’intérêt national exigerait de renforcer la position du pays sur l’arène internationale en augmentant radicalement le nombre des victimes du terrorisme. Par conséquent, accueillir les djihadistes demandeurs d’asile, témoignerait d’une attitude hautement patriotique. Ce que l’Episcopat polonais semble avoir compris, appelant, de son côté, à ouvrir le pays à quelques milliers de migrants. « C’est un test de notre attitude chrétienne ! », a sonné l’évêque Tadeusz Pieronek sur la chaîne TVN. A quoi le ministre des Affaire étrangères Witold Waszczykowski a répondu fermement « no way ! », coupant court à toute tentative d’entamer une discussion sur l’ouverture d’un dit « couloir humanitaire » aux Syriens et aux Irakiens. Proposée par l’antenne polonaise de la fondation Caritas, l’initiative a reçu l’approbation à la fois de la Conférences des Evêques et du Club de l’Intelligentsia catholique, laquelle a su, en apparence, prendre le taureau par les cornes en évoquant un épisode particulièrement dramatique de l’histoire polonaise : « En mémoire de la tragédie de Varsovie de 1944, faisons ce qui est en notre pouvoir pour aider les réfugiés syriens ! ». Le ministère des Affaires étrangères estime néanmoins que les Polonais font assez en aidant les Syriens chez eux et feint d’ignorer l’argument que, une fois sur place, ceux-ci trouveraient des logements dans les paroisses ou chez des particuliers.
Bref il faut faire avec ce qu’il y a, c’est-à-dire avec l’unique martyr polonais de l’Etat islamique. En substance les Polonais font preuve d’une débrouillardise étonnante. La sainte colère qu’ils ont exprimée suite à l’emploi par les médias allemands de l’expression « passager polonais », tout comme l’indignation suscitée par l’omission de la chancelière Merkel de mentionner la victime polonaise lors de ses premières allocutions télévisées après l’attentat, ont porté leurs fruits. Une pétition qui réclame l’Ordre du Mérite de la République fédérale, pour le chauffeur polonais, circule sur Internet et a d’ores et déjà été signée par plus de 12.000 citoyens allemands. Vera Lengsfeld, députée de la CDU, a même, dans une lettre ouverte adressée à la famille de Lukasz Urban, demandé pardon pour l’indifférence de la presse allemande et d’Angela Merkel. « J’ai honte de la façon dont monsieur Urban a été traité par notre pays », a-t-elle conclu à la plus grande satisfaction des Polonais.
Attendre les barbares
Enfin, les chauffeurs routiers britanniques ont commencé à récolter des fonds en vue de remettre à la veuve un chèque de dix milles livres. Ce n’est pas rien, certes, mais c’est peu en comparaison avec le propos du Grand Prix du Roman de l’Académie française, Jean Raspail, interviewé par le portail d’information Polityka.pl : « L’islam nous a déclaré la guerre. On protestera que ce n’est pas l’islam mais les terroristes islamistes… Je sais de quoi je parle et je me répète, il s’agit bel et bien de l’islam. Il est possible de résoudre le problème avec l’islam, à condition que les dirigeants européens entreprennent d’agir avec détermination. L’Europe centrale et orientale, dont la Pologne, a des tels dirigeants. Mais si les leaders occidentaux restent faibles, inconscients et peureux, la situation empirera rapidement. » Et pour terminer, profitant de son accès à la tribune dans un pays où on ose dire les choses, Jean Raspail a qualifié ses compatriotes de « moutons », qui préfèrent « délirer sur la société ouverte » au lieu de « mettre le feu aux mosquées ». Pas certain que l’auteur du Camp des saints ait le courage, et l’opportunité, de tenir le même discours dans Le Monde. En tous les cas, les Polonais ont sans doute retenu que « les fleurs et les bougies ne sauveront personne ». Qui sait, Jaroslaw Kaczynski, serait peut-être en train de planifier une vengeance car l’homme est vaillant et tenace, seulement assez limité en terme de moyens. Avec les trois mosquées que compte la Pologne, il serait difficile de mettre en œuvre une action d’envergure, digne d’un dirigeant est-européen et fier héritier du roi Jean III Sobieski, inégalé coupeur de têtes turques.
Rien à faire donc, qu’attendre les barbares, pourrait-on conclure. Bien que la patience ne fasse pas la réputation du peuple polonais, on ne voit guère d’autre solution. Et encore ! Gagik Grigoryan, un des responsables d’une ONG polonaise d’aide à l’insertion des migrants appelée, nomen omen, Ocalenie (« sauvetage » en polonais) reste sceptique quant à l’issue de l’affaire. « Pourquoi les hommes politiques qui agitent le spectre des terroristes islamistes ne réfléchissent-ils pas sur la raison pour laquelle ceux-ci ne se font pas sauter en Bulgarie ou en Pologne ? Avec tout mon respect à l’égard de ces deux pays, il faut dire qu’ils sont peu importants en Europe et ne décident pas de son avenir. » Ce qui est dit, est dit. Au lieu de prévoir une aide de 500 zlotys à chaque famille nombreuse, Kaczynski aurait intérêt à trouver le budget adéquat pour payer les kamikazes qui accepteraient aimablement de commettre quelques attentats dans un trou aussi perdu que la Pologne.
Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009
Avec AFP – Menue, teint pain d’épice et coupe afro, Victoria est l’héroïne de Reconstruction, jeu vidéo créé et développé à Bogota qui place le joueur dans la peau d’une victime du conflit armé colombien. Un jeu de guerre comme un autre ? Pas tout à fait. Ni sang, ni violence, ce jeu-là n’a qu’un but affiché : vous faire réfléchir sur la guerre.
Le bon peuple ne sait pas que la guerre c’est mal. C’est pourquoi ce jeu, Reconstruction, arrive à point nommé : l’objectif est de « [se] mettre dans la peau des autres », nous dit son producteur, Alvaro Triana. « Les autres », c’est-à-dire ceux qui ont vécu un conflit qui, depuis plus de 50 ans, a impliqué guérillas, paramilitaires et forces armées, se soldant par huit millions de victimes, dont plus de 260 000 morts et 60 000 disparus. Dans le but à peine voilé de contribuer à construire, en renfort du fragile accord de paix, un nouveau grand roman de réconciliation nationale.
Ne pas criminaliser les agresseurs
L’histoire commence lorsque Victoria, âgée d’une trentaine d’années, revient dans son village natal de Pueblo Escondido, un lieu imaginaire de la région d’Uraba (nord-ouest), qu’elle a dû fuir à 14 ans, déplacée par la violence. Elle a alors des réminiscences de ce qu’était sa vie à l’époque dans ce petit hameau de la jungle colombienne, avec sa place arborée et son église typiques, sur ses relations avec son grand-père, avec d’autres villageois mais aussi… des combattants des groupes armés.
La narration s’appuie sur le dessin animé et ne cherche surtout pas à criminaliser les agresseurs, considérant qu’ils sont le produit d’une série de circonstances propres à la dynamique de la guerre. « Les décisions du joueur modifient l’histoire au fur et à mesure afin que l’accent soit mis sur ce que nous ferions, nous, dans de telles situations. Ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine! », insiste Alvaro Triana, 34 ans, précisant que le jeu s’adresse principalement aux citadins qui n’ont pas vécu les combats de près. « Est-ce que je viendrais au secours de l’un de ceux qui viennent d’attaquer mon village ? C’est bien de faire ça ou faut-il le laisser mourir ? », s’interroge encore Alvaro Triana.
Vous auriez pu en faire autant
Colombiens : vous pouvez tous potentiellement faire le mal. Et il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui l’ont choisi. Voilà, en substance, le message qu’il fait passer. Après tout, Farc et paramilitaires n’ont pas eu la tâche facile. Vous auriez pu en faire autant.
Le relativisme au coin de la jungle… et de votre écran de téléphone. Car le jeu ne s’adresse pas qu’aux Colombiens : il sera aussi disponible en anglais. Et pourra être téléchargé gratuitement sur smartphones et tablettes dès le mois de janvier.
Dans un contexte de division nationale (150,2% des Colombiens ont voté contre l’accord de paix), l’initiative est osée. Mieux valait donc la jouer subtile. Relativiser les responsabilités des « coupables » oui, mais alors sans l’afficher. Reconstruction a un but pédagogique et ne contient, à ce titre, aucune image de violence ni ne traite du trafic de drogues, source de financement des groupes armés illégaux. Tous coupables ? L’idée doit s’imprimer dans les consciences, pas directement sur l’écran.
Transmettre un message « optimiste »
« Un jeu guerrier ne peut susciter de bons comportements » et le narcotrafic est un thème difficile à aborder, « nous ne voulions pas jouer sur le côté morbide », se justifie le producteur, dont le jeu a été en partie financé par… la GIZ, structure qui agit essentiellement pour le compte du gouvernement fédéral allemand. Cette entreprise philanthropique mondiale a de quoi renforcer les relations qu’entretient le gouvernement colombien avec son peuple : la philosophie de ce jeu s’inscrit en effet parfaitement dans celle de la « Commission pour la recherche de la Vérité (avec un grand « V »), la Cohabitation et la Non-répétition » dont la mise en place est prévue par l’accord de paix signé entre le gouvernement Santos et les Farc et qui rappelle sa cousine sud-africaine établie après la fin de l’apartheid en 1995.
Les parties « s’engagent à contribuer (…) à la découverte de la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant le conflit, y compris les graves violations des droits de l’homme et les atteintes au droit humanitaire international », indique le texte de l’accord qui précise dans le même temps que les activités de ladite Commission« n’auront aucun caractère judiciaire et ne pourront impliquer des poursuites pénales pour ceux qui comparaîtront devant elle ».
Reconstruction s’inspire de cette idée d’une justice positive et sans contrainte bien que sa conception dès février 2015 s’appuie sur la base d’archives du Centre national de la mémoire historique (CNMH) et de témoignages de victimes. Ce jeu doit transmettre un message « qui soit optimiste et pas quelque chose de catastrophique parce que de ça, nous en avons assez ! », résume son jeune créateur, qui considère Reconstruction comme un outil de réconciliation. Paramilitaires, Farc, Etat colombien, citoyens : si tout le monde est un peu coupable, personne ne l’est vraiment. « La guerre c’est la paix. », lit-on dans 1984…
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.
Il y a des textos qu’on n’aime pas recevoir, même d’un ami. Alors que je marche dans Berlin en cette veille de Noël, je sens mon téléphone vibrer. Deux secondes après, j’apprends que William Abitbol nous a quittés. Elle est étrange, ma relation à cet homme. En fait, je ne l’ai rencontré que lorsque nos vies politiques à tous les deux s’étaient arrêtées.
Nous étions venus à son restaurant « Chez Alfred », tout près du Palais Royal, avec mon épouse. Je me suis présenté. Il savait que je faisais partie des petits soldats qui l’avaient suivi derrière Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement. Et il a pris soin de nous, avec de bons petits plats. Ce matin encore, j’étais dans ma lecture du Serment de Bastia, mémoires de Charles Pasqua, recueillis par Jean-François Achilli. Et il y était question de William.
En manière de préface au récit débridé que lui a inspiré le tableau d’Henri Rousseau La Carriole du père Juniet, Félicien Marceau relate le dialogue suivant :
– La carriole du père Bztornski ? dit le directeur de la galerie. Qu’est-ce que ça veut dire ?
– C’est le titre de mon tableau, rétorqua le douanier Rousseau.
Le directeur plissa son nez, qu’il avait fort grand, et agita son index, qu’il avait fort long.
– Mon pauvre ami, avec ce titre-là, vous ne le vendrez jamais, votre tableau.
– Tiens ! Pourquoi ? dit Rousseau qui, de son passage dans l’administration de l’octroi, avait gardé le goût d’aller au fond des choses.
– Bztornski ! reprit le directeur avec force. C’est un nom à éternuer, ça. Mon cher monsieur, retenez bien ceci : un client qui éternue, c’est un client qui n’achète pas.
Et, rêveusement, il énonça :
– Ce doit être une loi de la nature.
– Alors, qu’est-ce qu’on fait ? dit Rousseau.
– Mettez Juniet et n’en parlons plus, dit le directeur. C’est le nom d’un de mes cousins. Un négociant. Très honorablement connu dans tout le Gâtinais, ajouta-t-il après un temps et sans doute pour balayer les dernières réticences du peintre.
Telle est la scène qui, s’il faut en croire le célèbre historien d’art Arthème Faveau-Lenclume, se serait déroulée, par une belle journée d’octobre 1908, dans une modeste galerie de la rue des Saints-Pères.
Nous sommes en janvier 2016. Et un nom cacophonique, un nom dissuasif, un nom invendable, un nom tout hérissé de consonnes rébarbatives, comme Bztornski ou mieux encore, comme Karfunkelstein, le patronyme dont l’extrême droite avait affublé Léon Blum pour faire peur aux bons Français, un nom à éternuer en somme, et même, osons le dire, un nom à coucher dehors, est reçu aujourd’hui sous la coupole de l’institution fondée, il y aura bientôt quatre siècles, par le cardinal de Richelieu.
Né quelque dix ans seulement après cette diatribe du futur académicien Pierre Gaxotte contre le chef du gouvernement de Front populaire : « Comme il nous hait ! Il nous en veut de tout et de rien, de notre ciel qui est bleu, de notre air qui est caressant, il en veut au paysan de marcher en sabots sur la terre française et de ne pas avoir eu d’ancêtres chameliers, errant dans le désert syriaque avec ses copains de Palestine », l’héritier de ce nom n’en revient pas. Il éprouve, en cet instant solennel, un sentiment mêlé de stupeur, de joie et de gratitude. S’appeler Finkielkraut et être accueilli parmi vous au son du tambour, c’est à n’y pas croire.
Sipa. Numéro de reportage : 00596779_000002. AP20596908_000008.Numéro de reportage : AP21001860_000002.
Sipa. Numéro de reportage : 00596779_000002. AP20596908_000008.Numéro de reportage : AP21001860_000002.
Un reportage au sujet de Jérusalem effectué par Bernard de la Villardière a provoqué des réactions d’indignations de la part des dirigeants communautaires juifs, invoquant un antisionisme provocateur portant les germes de l’antisémitisme.
J’ai regardé ce reportage. Le journaliste analyse une situation actuelle et ne revient pas sur l’Histoire. Il aurait pu rappeler les pogroms de Hébron ou Jérusalem dans les années 20. Il aurait pu pointer le fait que les Juifs furent chassés et spoliés de la vieille ville de Jérusalem en 1948. Il aurait pu évoquer les centaines de milliers de juifs qui durent quitter les pays arabes à la suite de la création de l’Etat d’Israël. L’Irak, le Liban, la Syrie, l’Egypte, etc, et jusqu’en 1967 la Cisjordanie et Jérusalem Est étaient effectivement vides de Juifs. Le peu de Juifs restant se comptent aujourd’hui par quelques centaines répartis au Maroc principalement et en Tunisie.
Le reportage ne m’a pas choqué
Pourquoi les Juifs furent-ils chassés avant 1967 par les Arabes des pays où ils vivaient pour beaucoup depuis des centaines voire des milliers d’années ? La raison est : Israël, dont la seule existence a donné naissance à une idéologie hystérique mettant en cause le vivre-ensemble entre Juifs et Arabes dans les pays arabes, là où les Juifs n’étaient qu’une petite minorité !
Et pourtant, le reportage ne m’a pas choqué, car l’approche était de saisir et rapporter une situation actuelle et réelle. Quand les Israéliens ont conquis Jérusalem Est et la Cisjordanie en 1967, ces territoires comptaient 650.000 habitants dont aucun Juif. Quarante-neuf ans plus tard, la population est d’environ 3.000.000 dont 580.000 juifs qui habitent ce que les instances internationales appellent les « Territoires occupés ». Les localités juives sont nommées des colonies et leurs habitants des colons. Les populations arabe et juive se sont considérablement développées et connaisse un taux de natalité très élevé. Les gouvernements israéliens successifs depuis 1967 ont favorisé les implantations juives, et leurs habitants sont devenus très majoritairement religieux, voyant dans leur présence la réalisation d’une promesse divine.
Un conflit plus que séculaire
Le reportage met en exergue le conflit entre, d’une part des Arabes qui vivaient dans cette région, et d’autre part, ces habitants juifs qui, au nom de Dieu, sont convaincus d’être chez eux.
« La colonisation et l’occupation militaire » sont ainsi appréhendés par 2,5 millions d’habitants, certes endoctrinés dès l’enfance à la haine et la peur des Juifs et d’Israël, mais leur réalité au quotidien n’en est pas moins déplorable : Une vie sous le joug de soldats armés, de routes édifiées pour les seules populations juives, de check point, et du mur de séparation qui leur procure le sentiment d’être en prison. Leurs frustrations et humiliations sont bien réelles et destructrices. Elles sont exacerbées par une partie des habitants juifs fanatiques et arrogants qui, au mieux ignorent les Êtres Humains qui vivent là, au pire les considèrent comme des étrangers dans leurs propres maisons. Est-ce là l’esprit du judaïsme? Notre patriarche commun Abraham enterré justement à Hébron au cœur de ces territoires n’est-il pas un symbole de bonté et de bienveillance ? Lui n’édifiait pas des murs, sa tente était ouverte, son hospitalité légendaire.
Sauf à être totalement possédé, il est difficile de justifier le fait d’acheter une maison en plein quartier arabe de Silwan, là où il n’y a aucun Juif, mettre au balcon des drapeaux israéliens signifiant aux Arabes vivant là : « Votre quartier est à nous ! ». Puis demander aux forces de l’armée israélienne de protéger la maison, au prix de barrières, caméras et checkpoints, déstabilisant la vie des habitants du quartier. Est-ce la parole divine qui autorise à pourrir la vie des gens avec l’espoir avoué et même revendiqué de les soumettre ou de les faire partir?
Bien avant la création de l’Etat d’Israël, avant le premier congrès sioniste de 1897, un penseur juif proche du mouvement sioniste, Ahad Ha’Am fit un voyage en Palestine ottomane en 1891. A son retour, il écrivit un article qui s’intitulait « Vérité sur la Palestine » dont les mots raisonnent comme un cri prophétique : « …les Arabes, comme tous les sémites, possèdent une vive intelligence et une grande astuce. Ils ne se laissent pas tromper par nos activités dans le pays et ils ont compris nos intentions, mais ils gardent le silence, car pour le moment ils n’y voient aucun danger pour leur avenir. Mais lorsque la vie de notre peuple en Palestine se développera au point que le peuple indigène s’en sente menacé, il ne cèdera pas si facilement. Avec quelle prudence devons-nous traiter avec un peuple étranger au sein duquel nous voulons nous installer ! Combien est-il important que nous fassions preuve de bienveillance et d’estime à son égard ! …. Si l’Arabe considère jamais l’action de ses rivaux comme une oppression ou une spoliation des ses droits, alors, même s’il est silencieux et qu’il attend son heure, la rage restera vivante dans son cœur. »
Le double discours de Netanyahou
Le 23 décembre à l’ONU, le monde unanime a demandé aux Israéliens de stopper la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Cette résolution qui a provoqué des réactions délirantes du côté du gouvernement israélien, est l’aboutissement logique d’une politique désastreuse menée par Netanyahou et fondée sur un double discours. Comme l’a expliqué l’ambassadrice américaine : On ne peut prétendre à la fois vouloir la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël et d’un autre ne cesser de construire dans les territoires destinés à ce futur Etat. Le vote du conseil de sécurité de l’ONU est d’une logique redoutable et le veto américain fait écho à l’esbroufe de Netanyahou. Ce personnage pensait pouvoir flouer ses ennemis comme ses alliés ad vitam æternam. Sa réaction colérique démontre l’échec total de sa politique du statu quo. Son manque de droiture et de franchise l’ont amené dans une impasse d’où il invective ses détracteurs comme antisémite si ils sont Goy, et traitres si ils sont Juifs. Israël est totalement isolé sur la scène internationale. Et dans sa propre majorité, en ce pire moment, de nombreux ministres réclament l’annexion de la zone C représentant la majorité de la Cisjordanie.
Et pourtant la paix ne dépend pas des constructions en Cisjordanie. Les territoires contre la paix, c’est le credo ânonné par les nations qui ne comprennent rien à cette guerre qui démarra il y a cent ans lorsqu’il n’y avait ni Etat d’Israël, ni territoires. « La colonisation » (interdite par l’ONU) est ce superbe argument fabriqué par les occidentaux traumatisés par leur passé colonial, pour délégitimer le droit des Juifs à restaurer leur nation.
Cet argument de la colonisation est destiné aux sociétés occidentales laïques ou athées, mais en aucun cas aux croyants Juifs, Chrétiens ou Musulmans qui savent que la terre est à Dieu et que cette terre en particulier porte les stigmates de l’exégèse juive. Si on considère que les Juifs colonisent Jérusalem, la Judée et la Samarie, ils n’avaient aucun droit de s’installer à Tel-Aviv ou Haïfa. Il s’ensuit au terme de ce raisonnement qu’il faut démanteler l’Etat d’Israël, Etat colonial, Etat illégitime, et en interdire l’accès aux Juifs. Si les Juifs sont des colons à Jérusalem, ils le sont à Tel-Aviv.
Selon un sondage mené par le Washington Institute for Near East Policy le 24 juin 2014, la majorité des Palestiniens de Cisjordanie et Gaza sont opposés à la solution à deux Etats et revendiquent la totalité de la Palestine historique, signifiant ainsi la destruction de l’Etat d’Israël. Selon l’enquête, 55,4% des Palestiniens de Cisjordanie et 68,4% de leurs voisins gazaouis considèrent que « récupérer la Palestine historique » devrait être « le principal objectif national palestinien pour les cinq prochaines années », avant la « fin de l’occupation ».
Seuls 30% de Palestiniens favorables à deux Etats
Une large majorité de Palestiniens estime que la « résistance devrait se poursuivre jusqu’à ce que la Palestine historique soit libérée » même en cas de négociations fructueuses avec Israël. 65,2% des sondés (Cisjordanie et Gaza confondues) se disent prêt à faire partie d’un « programme en étapes en vue de libérer la Palestine historique ». Seuls 30,7% pensent que la solution à deux Etats constitue l’objectif final pour les Palestiniens, en cas d’accord avec Israël. Ça laisse songeur !
Les Palestiniens estiment majoritairement que les Juifs n’ont aucun droit sur cette Terre. Si l’ONU jouait son rôle de vecteur de Paix, elle devrait voter une résolution affirmant que les Juifs ne sont pas des colons en Palestine.
Cette seule affirmation permettrait de ramener les Palestiniens à la réalité et d’engager des négociations pour la Paix.
L’État d’Israël doit être fier de ses racines juives qui permettent le vivre ensemble quelle que soit sa croyance. Le chemin parcouru depuis soixante-dix ans par cet état devenu la huitième puissance mondiale est considérable. Les universitaires et chercheurs israéliens collaborent avec leurs homologues des meilleures universités dans le Monde pour le progrès de la planète.
Pour ceux qui pensent à tort qu’il suffit d’évacuer des territoires pour obtenir la Paix, qu’ils sachent que la bande de Gaza a été vidée de ses juifs et rendue aux palestiniens depuis plus de dix ans. Au début il n’y avait ni blocus maritime, ni aérien. Les Palestiniens de Gaza ont reçu des milliards de dollars pour construire les infrastructures d’un Etat. Cette terre, qui est la plus fertile de la région, est aujourd’hui une désolation organisée par le Hamas pour servir leur idéologie mortifère. Les Égyptiens, qui ont eux aussi une frontière avec Gaza, ont construit un mur de sécurité encore plus élevé que celui côté israélien. Ce mur égyptien, personne n’en parle, et pourtant il sépare des Arabes d’autres Arabes que tout devrait rapprocher!
Les Arabes et les Juifs ne peuvent être compartimentés
Monsieur de la Villardière est témoin que les musulmans prient à Jérusalem et contrôlent leurs lieux saints. S’il avait fait le même reportage en mai 1967, il aurait constaté que le mur des lamentations était à l’abandon, utilisé pour faire pisser les ânes, et que toutes les synagogues de la vieille ville étaient en ruine incendiées et pillées.
Avec ses problèmes (quelle ville n’en a pas), Jérusalem est aujourd’hui une ville ouverte et chacune des trois religion gère ses lieux saints.
Dans cette région, les Arabes et les Juifs ne peuvent être compartimentés, et rien ne pourra jamais les séparer. Il faut qu’ils vivent ensemble dans le respect et la dignité. Ce pourrait être au sein du même État avec des régions disposant d’une grande autonomie comme en Allemagne. On peut également imaginer une confédération comme en Suisse. Dans ce Moyen-Orient martyrisé, nous avons besoin de dirigeants courageux et droits, porteurs d’une nouvelle dialectique radicalement différente de ces discours de suspicion et de haine. Il n’existe aucune raison valable d’empêcher un Juif d’habiter Jérusalem ou Hébron, là où l’Histoire juive est inscrite. Il n’existe aucune raison d’empêcher un Arabe de vivre dignement et tranquillement dans un pays qui le représente.
Dans L’Ecclésiaste (Kohelet), le verset 7 du chapitre 3 explique : « il y a un temps pour tout, un temps pour déchirer et un temps pour recoudre, un temps pour être silencieux et un temps pour parler ».
La crise syrienne n’en finit plus de déborder sur l’Hexagone. Sur le terrain sécuritaire, il y a bien sûr ces « revenants » du djihad, dont le séjour prolongé sur les terres de l’Etat islamique n’a pas entamé la soif de sang. Et dans les salons feutrés de l’Université, la guerre civile qui déchire le pays du Cham a aussi ses victimes collatérales.
Palme aux médiocres
Prenez Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie syrienne, auteur d’une thèse sur « Les Alaouites, l’espace et le pouvoir dans la région côtière syrienne ». Depuis le déclenchement du conflit en 2011, et bien avant que le rapport de force militaire ne bascule en faveur du régime, ce maître de conférences de Lyon-2 a fait entendre une petite musique différente de la doxa fabiusienne. Aux arguments moraux du Quai d’Orsay pariant sur l’inéluctable et imminente chute de Bachar Al-Assad, le géographe opposait la résilience du pays profond, tiraillé par des logiques sociales, tribales, politiques et confessionnelles irréductibles au bon vieux clivage Dictateur sanguinaire vs. Démocrates. Sans nier la responsabilité du clan Assad dans la militarisation de la révolution, ni minimiser les crimes de guerres des deux côtés, Balanche a toujours estimé inévitable la poursuite du dialogue avec Damas afin de combattre le djihadisme.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que Fabrice Balanche n’a pas été récompensé de sa prescience. En novembre 2014, briguant un poste de maître de conférences profil « Monde arabe : histoire, géographie, institutions et gouvernance » de l’Institut d’études politiques de Lyon, l’universitaire fait figure de grand favori. Parfait arabisant, fin connaisseur du Levant, il a en effet vécu de nombreuses années en Syrie et a dirigé l’Observatoire urbain du Proche Orient à Beyrouth. Sauf que… rien ne se passe comme prévu. Ultrafavori sur le papier, passé le premier écrémage du concours, le candidat se soumet au traditionnel entretien oral de sélection au milieu de six autres concurrents. Et là, surprise, alors que les rapporteurs du jury avaient relevé l’excellence de son dossier académique, Balanche voit son nom absent de la short list des finalistes annoncée en décembre. Dans un courriel envoyé au principal intéressé, le président du comité de sélection Lahouari Addi invoque… la surqualification du candidat ! Magnanime, le jury a non seulement voulu épargner à Balanche l’affront de figurer derrière une escouade de jeunes thésards moins expérimentés que lui, mais justifie son revirement par le risque qu’une fois désigné, il cherche un meilleur poste ailleurs… Étrange palinodie légitimant la palme aux médiocres.
Une victoire symbolique au tribunal
Contestant sa disqualification, Fabrice Balanche a assigné Sciences Po Lyon auprès du tribunal administratif… qui lui a finalement donné gain de cause. Annulant la décision de l’IEP, le juge conclut que « la décision du 8 décembre 2014 par laquelle le comité de sélection n’a pas retenu sa candidature est insuffisamment motivée » et « méconnaît le principe d’impartialité et prend en compte des éléments étrangers aux mérites des candidats ». Lesquels ? Haoues Seniguer, qui avait obtenu le poste convoité au nez et à la barbe de Balanche, a le mérite d’avoir effectué sa thèse avec Cherif Ferjani, un proche de la ministre de l’Education nationale, lequel faisait justement partie du comité de sélection… De là à alléguer qu’il devrait sa promotion à on-ne-sait-quelle proximité politique, il y a un pas que nous ne franchirons pas…
Un fait demeure cependant troublant : Seniguer s’est vu titularisé depuis, malgré le recours immédiatement déposé par son concurrent malheureux Balanche. Aujourd’hui que la justice lui donne raison, ce dernier fait feu sur la rue de Grenelle : « Le ministère aurait dû surseoir à la titularisation en attendant le résultat du tribunal administratif. L’avocat de l’IEP a demandé deux fois un supplément d’instruction pour gagner du temps et permettre à M. Seniguer d’obtenir sa titularisation. Mais ce qui est pire c’est que le ministère n’a pas hésité à soutenir le mauvais mémoire de défense de l’IEP. », glisse-t-il à Causeur. Et le chercheur d’évoquer un possible délit d’opinion : « Vu mes analyses sur la Syrie, le jury étant composés de plusieurs sympathisants de « la révolution syrienne », je n’étais pas en odeur de sainteté auprès d’eux. Si j’avais porté un chiffon rouge autour du cou avec marqué Alep, cela aurait sans doute mieux marché pour moi… » De toute évidence, comme le sous-entend la décision du tribunal, l’hétérodoxie et l’absence de réseautage du « réaliste » Balanche ont joué en sa défaveur.
Perdu pour la France?
Maintenant qu’il a obtenu une victoire judiciaire, le cas de Fabrice Balanche sera automatiquement réexaminé par le comité de sélection de l’IEP en janvier. Contacté par le quotidien lyonnais Le Progrès, le maître de conférences désigné Haoues Seniguer dit tomber des nues : « J’ai appris la décision avec stupeur et incompréhension et je vais bien entendu défendre une place chèrement acquise, avec de nombreux sacrifices consentis toutes ces dernières années ». Il est tout aussi entendu que si d’aventure le jury de sélection le nommait cette fois-ci maître de conférences à Sciences Po Lyon, Fabrice Balanche ne serait pas le bienvenu dans l’établissement : « Si le comité de sélection me nomme premier, ce qui à mon avis n’arrivera pas, imaginez l’ambiance… Non, le plus probable, c’est que le jury ne se déjuge pas ou à la limite classe premier un des candidats qui a entre-temps été recruté au CNRS puis Seniguer en deuxième, ce qui garantira sa place.» C’est ce qu’on appelle la politique du fait accompli : titularisé, bénéficiaire du statut de fonctionnaire, sauf improbable revirement, Seniguer ne pourra manifestement pas tomber de sa statue. On ne licencie pas un salarié de l’Etat comme on congédiait un domestique à des temps révolus.
Mais Fabrice Balanche boit néanmoins du petit lait à la lecture de la décision du TA. Gagnant symbolique, il entendait avant tout « donner un coup de pied dans la fourmilière parce qu’il y en a marre des recrutements bidons à l’université. Un gâchis humain énorme » auquel il impute la crise de notre système de recherche en sciences sociales en général, sur l’islamisme en particulier. « Les analyses sur la crise syrienne sont complètement verrouillées par l’islamo-gauchisme. Si on en est là en France par rapport à l’islam et au terrorisme, c’est aussi à cause des universitaires qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. », fulmine-t-il.
L’ironie de cette mésaventure, c’est que l’élimination de Fabrice Balanche au nom d’un prétexte farfelu – le risque d’un exil dans une université plus prestigieuse – a entraîné… son exil aux Etats-Unis ! Le spécialiste de la Syrie fait désormais les belles heures du Washington Institute for Near East Policy qu’il abreuve en études sur le cours de la guerre en Syrie et autres analyses de la sociologie des zones sous le contrôle d’Assad. Au pays du premier amendement, l’enseignant-chercheur se sent « totalement libre. Même si Edward Saïd et les islamo-gauchistes sont considérés comme des dieux à Columbia, on peut faire sa carrière ailleurs. Contrairement à la France, comme les universités sont privées, il y a une prime au résultat par rapport au succès de nos étudiants. » CQFD.
Le ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem, janvier 2016. SIPA. 00738859_000023
Le ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem, janvier 2016. SIPA. 00738859_000023
Najat-Vallaud Belkacem est moins flamboyante que Christiane Taubira, moins « clivante » que la Garde des Sceaux, mais elle ne mène pas moins, avec constance et une réelle habileté manœuvrière, une entreprise révolutionnaire, visant à faire table rase du système éducatif français, pour lui substituer un modèle égalitariste intégral sous prétexte de lutte contre les inégalités produites, ou perpétuées, par ce système.
L’année 2016 sera celle de la mise en œuvre de la réforme du collège, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne suscite pas l’enthousiasme des principaux intéressés, enseignants, parents d’élèves, universitaires et chercheurs dans les disciplines torpillées par la réforme (langues anciennes, allemand, enseignements artistiques…). C’est une réforme foncièrement bureaucratique, conçue et imposée du sommet, pétrie d’idéologie post-bourdieusienne, dont les racines conceptuelles plongent plutôt dans feue la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne du grand timonier Mao Zedong, la terreur en moins, que dans les idéaux émancipateurs de Jules Ferry et Ferdinand Buisson.
Meeting de Donald Trump en Caroline du Sud, janvier 2016.
Meeting de Donald Trump en Caroline du Sud, janvier 2016.
Pour quelqu’un comme l’auteur de ces lignes, membre à son corps défendant d’une « élite » censée s’être irrémédiablement coupée du « peuple », le spectacle qu’offrent nos démocraties est désolant. Il pouvait à la rigueur suivre d’un œil désabusé les méfaits des révolutions « illibérales » en Pologne et en Hongrie, où la démocratie s’est réduite au vote ; après tout, l’histoire longue et récente de ces pays ne les prédisposait point à se donner d’emblée des régimes démocratiques adultes et apaisés. Il avait déjà plus de mal à s’accommoder de l’émergence de démagogues dans les vieilles démocraties d’Europe occidentale. Puis est venue la gifle du Brexit, et là, l’inquiétude l’a cédé à l’angoisse. En Grande-Bretagne, une classe politique connue pour son pragmatisme et sa pondération s’est abîmée dans une campagne référendaire abjecte où le mensonge l’a disputé à l’ignorance, pour aboutir à un résultat auquel elle n’était visiblement pas préparée. Comment est-ce possible ?
Mais ce n’était encore qu’amuse-bouche, puisque les Américains nous ont servi depuis l’apothéose du plus extraordinaire bateleur, de mémoire d’électeur. Vulgaire, égocentré comme un enfant, ignorant, incohérent, menteur, entouré d’une clique à son image, comment un tel personnage s’est-il hissé au pinacle de la puissance ? Surtout, comment un milliardaire, dont le principal titre de gloire est une émission de télé-réalité où il prenait un plaisir manifeste à éructer « Vous êtes licencié ! » aux malheureux candidats à un job imaginaire dans son empire, a-t-il réussi à passer pour le champion de la classe ouvrière américaine ?
Bien sûr, on peut toujours avancer des arguments circonstanciels. À chaque pays ses particularités locales, les défaillances de ses propres dirigeants, les faiblesses de ses institutions, les ratés de ses campagnes électorales, les bizarreries du système électoral, que sais-je encore. Pour ne prendre que le cas américain, il est évident qu’Hillary Clinton n’a pas été une candidate idéale et que, malgré ses failles, elle a emporté haut la main le vote populaire – plus de deux millions de suffrages de plus que son adversaire ! Ce serait se rassurer à bon compte. Car enfin, le différentiel de qualité entre les deux candidats était tel que la démocrate aurait dû, en bonne logique, pulvériser « le Donald ». Inutile donc de se voiler la face. En additionnant les expériences des deux côtés de l’Atlantique, il faut bien se rendre à l’évidence : c’est à une vague populiste que nous avons affaire, une vague qui menace de gonfler en tsunami. Il est urgent de comprendre pourquoi.
Une crise de la conscience occidentale
Comme chacun sait, la coupable, offerte sur tous les tons à la détestation universelle, est la mondialisation, autrement dit le système-monde issu de l’intégration croissante des marchés et des hommes, elle-même le résultat de la triple révolution des transports, de la circulation de l’information et de la communication de masse. Pour ses critiques les plus acerbes, la solution est son contraire : un processus réversif qu’ils appellent « démondialisation ». Hélas ! La « démondialisation » est un leurre, une illusion analogue à celle qu’entretenaient les briseurs de machines, les luddites, lors de la première révolution industrielle. On peut, bien entendu, mettre des bâtons dans les roues de la mondialisation des échanges en dressant des barrières douanières, on peut tenter de juguler les flux migratoires en s’entourant de murs et de barbelés. Mais, à l’instar du nuage de Tchernobyl, les technologies de communication de masse se jouent des frontières. Lutter contre la mondialisation est un combat d’arrière-garde, perdu à l’avance. La maîtriser, la civiliser, l’humaniser, tel est l’enjeu. Comme, jadis, le syndicalisme et l’État providence ont humanisé le capitalisme, autre monstre dont il est vain de vouloir se débarrasser.
Que la mondialisation provoque une énorme crise protéiforme, rien d’étonnant à cela. Ce fut le cas à chaque bouleversement majeur depuis l’aube de la modernité, des grandes découvertes à la crise des années trente du siècle précédent, en passant par la Renaissance et la Réforme, la révolution scientifique et les Lumières. Dans un essai célèbre publié en 1935, Paul Hazard a analysé ce qu’il a appelé « la crise de la conscience européenne » au tournant du XVIIIe siècle. C’est à une crise de la conscience occidentale que nous sommes confrontés aujourd’hui. Et l’une de ses manifestations est, oui, le populisme qui vient.
Que le populisme soit l’expression des laissés-pour-compte de la mondialisation, voilà qui tient désormais du truisme. Mais laissés-pour-compte dans quel sens ? L’étude sociologique du scrutin américain montre que le clivage riches/pauvres n’explique pas grand-chose (voir par exemple l’excellent article de Jacques Lévy, « Les riches ont voté Trump, les villes Clinton », dans Le Monde du 17 novembre). Il s’avère que ce n’est pas le niveau économique qui a été déterminant dans le choix du candidat, puisque le revenu médian d’un foyer qui a voté Trump est de 72 000 dollars, soit bien au-dessus de celui de l’ensemble de la population (156 000 dollars), comme de celui de ses adversaires démocrates (entre 56 000 pour Clinton et 61 000 pour Bernie Sanders). À l’inverse, 53 % des Américains les plus pauvres, ceux qui gagnent moins de 30 000 dollars par an, ont voté Clinton.
Les riches ont voté pour Trump
Alors, si les électeurs du milliardaire sont les laissés-pour-compte de quelque chose, c’est de la culture, entendue au sens large. La race d’abord, puisque seuls 22 % de non-Blancs ont voté pour lui et 8 % de Noirs. Le niveau d’éducation ensuite, couplé au genre et à la race, l’électeur type de Trump étant un homme blanc non diplômé. Le niveau de religiosité aussi, facteur déterminant où les résultats sont parfaitement symétriques : 72 % de sans-religion ont voté Clinton, 62 % de protestants, Trump. L’habitat, enfin. Les grandes villes ont massivement voté Clinton, y compris celles de la Rust Belt qui ont subi de plein fouet les effets de la mondialisation ; les comtés ruraux, eux, ont privilégié Trump.[access capability= »lire_inedits »]
Cela ne veut évidemment pas dire que les effets délétères de la mondialisation n’ont aucune incidence sur la déferlante populiste, aux États-Unis comme en Europe. Si la mondialisation a été bénéfique pour les pays émergents, où elle a tiré des centaines de millions d’individus de la misère et a aidé à la constitution de véritables classes moyennes, si elle l’a été aussi, quoi que l’on dise, en Occident, elle y a aussi produit des effets pervers : le couple délocalisations/désindustrialisation, des inégalités monstrueuses et, bien sûr, cette crise interminable dont on commence seulement à entrevoir la fin. Il n’est pas indifférent que de vieux bastions démocrates, dont la Pennsylvanie, l’Ohio et le Michigan, soient tombés dans l’escarcelle du Républicain. Cela veut simplement dire que les facteurs culturels du malaise induit par la mondialisation l’emportent sur les facteurs économiques.
Les facteurs culturels ? Dans un article récent du New York Times, Thomas Friedman décrit ainsi le sentiment diffus de déracinement que ressentent beaucoup face à un monde où leurs repères familiers se sont évanouis : « Les deux choses qui les ancraient dans le monde, leur communauté et leur travail, vacillent. Ils vont à l’épicerie du coin et quelqu’un leur parle dans une langue étrangère ou porte un foulard sur la tête. Ils vont aux toilettes pour hommes et là se tient quelqu’un près d’eux qui leur semble être d’un sexe différent. Ils vont à leur lieu de travail et il y a un robot assis près d’eux qui leur semble apprendre leur job. » Ces gens, conclut Friedman, « dansent dans un cyclone » ; mais on ne peut danser que dans l’œil d’un cyclone, pas dans ses marges. C’est ce qu’ont compris Trump et ses émules de ce côté-ci de l’Atlantique, qui surfent sur les angoisses et les peurs de ceux pour qui l’œil du cyclone semble hors de portée.
On peut toujours rêver de révolution ; ce qu’on finira par avoir, c’est la jacquerie et/ou la dictature.
Que faire ? Ce type de crise majeure, multiforme, due à un changement brutal de paradigme, ne se résout que dans la durée. Affaire d’ajustements difficiles et douloureux, sur lesquels le politique a peu de prise. D’autant que le politique lui-même n’échappe pas à la même crise, il en est même la première victime. Dans des cas extrêmes, la crise se dénoue dans la révolution, qui opère à sa manière, dans la violence, les ajustements nécessaires ; parfois dans la guerre, qui en efface brutalement les effets. Ainsi, ce n’est pas le New Deal rooseveltien qui a mis fin à la Grande Dépression inaugurée par le krach boursier d’octobre 1929, mais bien la Seconde Guerre mondiale.
En attendant l’apocalypse, il y a tout de même des choses à faire. Sur le plan économique, réduire les inégalités, devenues obscènes, est un impératif absolu. Sans le correctif d’une distribution plus équitable de ses fruits par l’impôt progressif, la mondialisation est un désastre social et moral. On peut toujours rêver de révolution ; ce qu’on finira par avoir, c’est la jacquerie et/ou la dictature. Évidemment, une véritable politique de réduction des inégalités ne peut se concevoir qu’à l’échelle de très grands ensembles, faute de quoi on est à la merci de la surenchère protectionniste et du dumping fiscal. Et oui, n’en déplaise aux souverainistes de tout poil, en Europe, l’échelle pertinente pour agir contre les effets pervers de la mondialisation, c’est l’Europe.
Aucun mépris à l’égard du peuple
Sur le plan culturel, la marge de manœuvre est encore plus étroite. L’Amérique ne sera plus jamais unanimement blanche et protestante ; c’est tant pis pour les nostalgiques de la Confédération, mais on n’y peut rien, et d’ailleurs on n’a aucune envie d’y pouvoir quelque chose. C’est ainsi. C’est dire qu’on fait aux « élites », pour ce que ce terme galvaudé jusqu’à l’écœurement signifie, un procès inique. Ou plutôt, on se trompe de procès. Ces élites, « mondialisées » bien entendu, se seraient coupées du « peuple » et le traiteraient, lui et ses angoisses, avec mépris. Mais j’ai beau avoir suivi au jour le jour la campagne présidentielle aux États-Unis, évidemment dans les journaux censés exprimer le point de vue desdites élites, je n’ai constaté aucun mépris à l’égard du « peuple ». Fallait-il, au nom de l’écoute du peuple, cautionner la haine des immigrés, le racisme et la misogynie, le dédain de la science et des faits, l’ignorance crasse des réalités internationales ? Plus généralement, convient-il d’exonérer le peuple de toute responsabilité ? Parce qu’il est le peuple, aurait-il toujours raison, quoi qu’il fasse et en toute circonstance ? Montesquieu définissait la République, nous disons la démocratie, comme le régime fondé sur la vertu. Cela n’implique-t-il pas pour l’électeur quelque discernement pour saisir les enjeux du scrutin, de lire les programmes des candidats, de se déterminer en raison, en fonction de son intérêt bien compris comme celui de la nation ? La rage et l’envie de tout mettre à terre sont-elles des raisons suffisantes, politiquement et moralement justifiées ?
Non, je ne fais pas le procès de la démocratie, pour la bonne raison que je ne vois pas bien par quoi l’on pourrait la remplacer. Je constate simplement que, comme toutes les institutions humaines, la démocratie est une affaire fragile, et qu’elle a des ratés. Afin qu’elle fonctionne convenablement, elle présuppose des règles de fonctionnement claires, simples et aisément compréhensibles. Elle présuppose un peu de courage aussi, ce qui implique qu’en démocratie représentative, ceux que nous élisons pour nous gouverner devraient se garder de se défausser sur nous pour prendre les décisions difficiles qui relèvent de leur responsabilité. Le référendum se justifie parfois, rarement, lorsqu’il s’agit de changer radicalement les règles du jeu démocratique. Il n’est le plus souvent qu’un simulacre de démocratie, en faisant de toute question, aussi complexe et technique soit-elle, aussi décisive soit-elle pour l’avenir de la nation, un plébiscite pour ou contre le gouvernement du moment. Enfin, la démocratie présuppose chez ses citoyens une conscience politique élevée, laquelle ne va pas sans une éducation historique et civique solide. C’est là que les élites politiques ont failli.
Les élites intellectuelles, elles, ont failli en s’enfermant, à leur tour, dans un carcan identitaire. On pense souvent, à gauche, que l’obsession identitaire est une affaire de droite. Il faut n’avoir jamais mis les pieds sur un campus américain, de préférence de l’Ivy League, pour ignorer la force de la passion identitaire de gauche. Là-bas, dans ces îlots d’excellence perdus au milieu d’un océan de misère intellectuelle, on est d’abord femme, noir, hispanique, homo- ou bi- ou transsexuel, avant d’être étudiant et simplement un être humain parmi d’autres êtres humains. Les différences y sont exacerbées par une politique délibérée, sanctionnée par les autorités universitaires et exécutées avec rage. On s’y réfugie entre soi dans des safe spaces, on y traque la moindre parole, la plaisanterie la plus anodine, voire le pronom ou la tournure grammaticale, qui dénoteraient je ne sais quel glissement sémantique dans un « champ discursif » où l’individu ne se complaît pas. Ce n’est pas seulement la liberté académique qui en prend pour son grade, c’est la liberté tout court, donc la démocratie.
Retrouver du sens commun, aux deux acceptions du terme ; tenir un discours inclusif en prenant appui sur ce que notre humanité nous a donné en partage ; redonner sa noblesse à ce qui relie les hommes plutôt qu’à ce qui les sépare… Voilà une bonne recette pour débusquer les impostures des démagogues. Ce n’est pas une question de droite ou de gauche, mais… de sens commun.[/access]
Les élèves d’une classe de Terminale d’arts appliqués font parler d’eux sur la Toile pour avoir osé poser nus — ou presque — sur leur photo de classe.
La photo de classe des élèves de Terminale d'un lycée d'Avignon, décembre 2016.
Tout cela reste d’une indécence mesurée, y compris pour le prof debout à droite. Les rectangles judicieusement disposés occultent les pudenda — « ce qui doit être caché », traduiraient les mauvais latinistes. Dommage que ces jeunes gens n’aient pas pensé à y inscrire quelques sentences bien senties, dans le genre que Ben Vautier mit jadis à la mode. D’autant que paraît-il, quand on a de bons yeux, on peut discerner un bout de sous-vêtement qui implique que l’on a osé, mais pas trop.
Mais peut-on oser à demi ? (Beau sujet, vous avez quatre heures).
Evidemment, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît. S’afficher dans le plus simple appareil est à la portée de tout le monde, et ça ne laisse plus rien à deviner. Alors qu’un…
Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, décembre 2016. SIPA. AP21990025_000003
Le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon, décembre 2016. SIPA. AP21990025_000003
Avec une jubilation à peine dissimulée, une bonne partie de la presse hexagonale, un quotidien national du soir en tête, s’est réjoui de cette résolution onusienne de Noël, comme d’un cadeau de fête.
Pensez donc, le rite était maintenu, l’État juif morigéné avant la fin de l’année.
Le même jour, l’armée turque bombardait un village en Syrie et plus de 90 civils y laissaient leurs vies. Pas de quoi en faire un drame.
400 000 morts en Syrie, Obama reconnaissant son échec flagrant, les Nations unies leur inutilité totale. Peu importe, ce qui comptait c’était de mettre Israël au ban des nations, pour sa politique de « colonisation ».
Oublions toutes les autres parties du monde dont le statut est largement aussi controversé : Tibet, Sahara occidental, Crimée, Kosovo, Chypre, Haut- Karabagh , Ossétie du Sud, etc. Oublions le caractère malveillant du mot « colonie » qui pourrait, dans ce cas, tout aussi bien convenir, sinon mieux, à ces territoires en France où sont implantées, souvent illégalement, en tout cas contre l’avis des autochtones, des populations étrangères aux mœurs bien différentes.
Il reste le principal : la crédibilité d’une organisation internationale décrédibilisée, le secrétaire général sortant Ban Ki-moon reconnaissait lui-même le 18 décembre que l’ONU s’était montrée trop injuste envers l’État d’Israël. Mais quel journal hexagonal aurait eu l’esprit de le relever ?
En août 2013, le même secrétaire général avait déjà expliqué qu’Israël n’était pas traité équitablement : « malheureusement, en raison du conflit israélo-palestinien, Israël est accablé par la critique, il souffre de préjugés, et parfois même de discriminations ».
Entre 2006 et 2015, l’ONU a condamné Israël 61 fois, le reste du monde 56 fois…
Le 18 décembre dernier, devant le Conseil de sécurité qui a voté cette résolution israélienne, Ban déclarait que l’organisation avait voté un volume « disproportionné » de résolutions contre Israël, ce qu’il considérait comme ayant « anéanti la capacité de l’ONU à remplir efficacement son rôle ».
Ban ajoutait : « durant les 10 années passées, j’ai soutenu que nous ne pouvons pas avoir un parti pris contre Israël à l’ONU ».
« Des décades de manœuvres politiques pour créer un nombre disproportionné de résolutions, de rapports de comité contre Israël » concluait le secrétaire général qui faisait le bilan de sa présidence à la tête de l’ONU. Toutes ces déclarations peuvent être vérifiées dans The Independent, un journal pourtant fort hostile à la politique israélienne. Vous ne le trouverez pas dans la presse française.
On peut penser ce que l’on veut du statut des territoires controversés en Judée. Au plan du droit international, et depuis le traité de San Remo de 1922, c’est une hérésie juridique d’évoquer des « territoires occupés ». Mais qui se soucie du droit international, lorsque la politique s’en mêle ? Il n’en demeure pas moins que la majorité des habitants qui s’y trouvent sont hostiles à la présence juive. Et même des Français qui ne s’y trouvent pas et qui réclament leur expulsion quel que soit leur statut à venir alors qu’ils seraient horrifiés de voir expulser des étrangers illégaux en France…
Il n’empêche, lorsque Ban Ki-moon considère que l’ONU, par son attitude pathologiquement injuste envers Israël a perdu toute crédibilité pour tenter de régler les conflits, il n’est pas interdit à ceux qui défendent Israël de le considérer aussi.
On a déjà récusé un juge déshonnête pour moins que ça.
L'employeur de Lukasz Urban montre la dernière photo prise de son cousin, Pologne, décembre 2016. SIPA. AP21991194_000001
L'employeur de Lukasz Urban montre la dernière photo prise de son cousin, Pologne, décembre 2016. SIPA. AP21991194_000001
On y était presque… La mort du routier polonais de 37 ans, Lukasz Urban, de la main du terroriste tunisien responsable du massacre du marché de Noël à Berlin, semblait un instant avoir projeté la Pologne dans la cour des grands. La compassion avec la famille de la victime, sa femme et un enfant en bas âge, n’a pas permis de masquer entièrement comme un air de soulagement généralisé, touchant tout un chacun au bord de la Vistule. Enfin, aurait-on envie de dire, les Polonais ont rejoint le groupe des pays faisant face à la barbarie islamiste, ce qui leur a donné de surcroît une occasion quasi inespérée d’exulter un goût assumé pour le sacrifice.
La Pologne, cible du terrorisme?
Les médias de droite, de gauche, et de nulle part, se sont empressés de chercher des experts en terrorisme de souche polonaise, prêts à confirmer que voilà – mieux vaut tard que jamais – la Pologne, elle aussi, risque d’être frappée. « La terreur s’approche de nos frontières ! », a triomphalement titré un grand quotidien national. « La menace est réelle et concerne l’ensemble des pays européens, dont la Pologne », a jubilé un général des armées avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas négliger le fait que les événements de Berlin se sont déroulés à proximité de deux importantes agglomérations polonaises, Szczecin et Wroclaw ». Dans l’effervescence on avait presque oublié le martyr. Heureusement la presse ultra-catholique était là, toujours disposée à rappeler à qui veut l’entendre, que sans le sang polonais (et catholique) versé, sans le combat héroïque livré par le brave citoyen de la petite bourgade de Roznowo, les morts allemands se compteraient par dizaines. Si cela ne donne pas le droit de dire ce qu’on pense de la politique d’Angela Merkel sur la rive orientale de l’Oder… « Une future victoire de la chancelière lors des élections fédérales la renforcerait dans ses projets d’imposer aux autres pays européens une répartition solidaire des viols et des violences », a tranché Tomasz Bak, le directeur de l’Institut des études sur le terrorisme. Reste que, jusqu’à présent, la Pologne a résisté avec succès au moindre effort de solidarité européenne. De plus de 8000 émigrants destinés à être répartis entre les pays membres de l’Union européenne, elle n’en a reçu aucun.
Merkel parle du « passager polonais »
En un sens, c’est fort embêtant car sans les réfugiés point de salut, autrement dit, pas d’agressions sexuelles de femmes blanches, pas d’attentats, pas de prêtres égorgés, etc. Et dire qu’une nation qui n’a pas payé son lourd tribut au terrorisme islamiste n’est européenne qu’à moitié, c’est peu dire. Que faire alors ? La quadrature du cercle que chacun cherche à résoudre à sa manière, générant une confusion aiguë. D’un côté, le très conservateur parti au pouvoir, Droit et Justice, épingle les députés d’opposition qui se sont fait photographier avec des pancartes à la main, « Bienvenue aux réfugiés ! » En principe, rien de plus normal de la part de la droite nationaliste. Sauf que là, l’intérêt national exigerait de renforcer la position du pays sur l’arène internationale en augmentant radicalement le nombre des victimes du terrorisme. Par conséquent, accueillir les djihadistes demandeurs d’asile, témoignerait d’une attitude hautement patriotique. Ce que l’Episcopat polonais semble avoir compris, appelant, de son côté, à ouvrir le pays à quelques milliers de migrants. « C’est un test de notre attitude chrétienne ! », a sonné l’évêque Tadeusz Pieronek sur la chaîne TVN. A quoi le ministre des Affaire étrangères Witold Waszczykowski a répondu fermement « no way ! », coupant court à toute tentative d’entamer une discussion sur l’ouverture d’un dit « couloir humanitaire » aux Syriens et aux Irakiens. Proposée par l’antenne polonaise de la fondation Caritas, l’initiative a reçu l’approbation à la fois de la Conférences des Evêques et du Club de l’Intelligentsia catholique, laquelle a su, en apparence, prendre le taureau par les cornes en évoquant un épisode particulièrement dramatique de l’histoire polonaise : « En mémoire de la tragédie de Varsovie de 1944, faisons ce qui est en notre pouvoir pour aider les réfugiés syriens ! ». Le ministère des Affaires étrangères estime néanmoins que les Polonais font assez en aidant les Syriens chez eux et feint d’ignorer l’argument que, une fois sur place, ceux-ci trouveraient des logements dans les paroisses ou chez des particuliers.
Bref il faut faire avec ce qu’il y a, c’est-à-dire avec l’unique martyr polonais de l’Etat islamique. En substance les Polonais font preuve d’une débrouillardise étonnante. La sainte colère qu’ils ont exprimée suite à l’emploi par les médias allemands de l’expression « passager polonais », tout comme l’indignation suscitée par l’omission de la chancelière Merkel de mentionner la victime polonaise lors de ses premières allocutions télévisées après l’attentat, ont porté leurs fruits. Une pétition qui réclame l’Ordre du Mérite de la République fédérale, pour le chauffeur polonais, circule sur Internet et a d’ores et déjà été signée par plus de 12.000 citoyens allemands. Vera Lengsfeld, députée de la CDU, a même, dans une lettre ouverte adressée à la famille de Lukasz Urban, demandé pardon pour l’indifférence de la presse allemande et d’Angela Merkel. « J’ai honte de la façon dont monsieur Urban a été traité par notre pays », a-t-elle conclu à la plus grande satisfaction des Polonais.
Attendre les barbares
Enfin, les chauffeurs routiers britanniques ont commencé à récolter des fonds en vue de remettre à la veuve un chèque de dix milles livres. Ce n’est pas rien, certes, mais c’est peu en comparaison avec le propos du Grand Prix du Roman de l’Académie française, Jean Raspail, interviewé par le portail d’information Polityka.pl : « L’islam nous a déclaré la guerre. On protestera que ce n’est pas l’islam mais les terroristes islamistes… Je sais de quoi je parle et je me répète, il s’agit bel et bien de l’islam. Il est possible de résoudre le problème avec l’islam, à condition que les dirigeants européens entreprennent d’agir avec détermination. L’Europe centrale et orientale, dont la Pologne, a des tels dirigeants. Mais si les leaders occidentaux restent faibles, inconscients et peureux, la situation empirera rapidement. » Et pour terminer, profitant de son accès à la tribune dans un pays où on ose dire les choses, Jean Raspail a qualifié ses compatriotes de « moutons », qui préfèrent « délirer sur la société ouverte » au lieu de « mettre le feu aux mosquées ». Pas certain que l’auteur du Camp des saints ait le courage, et l’opportunité, de tenir le même discours dans Le Monde. En tous les cas, les Polonais ont sans doute retenu que « les fleurs et les bougies ne sauveront personne ». Qui sait, Jaroslaw Kaczynski, serait peut-être en train de planifier une vengeance car l’homme est vaillant et tenace, seulement assez limité en terme de moyens. Avec les trois mosquées que compte la Pologne, il serait difficile de mettre en œuvre une action d’envergure, digne d’un dirigeant est-européen et fier héritier du roi Jean III Sobieski, inégalé coupeur de têtes turques.
Rien à faire donc, qu’attendre les barbares, pourrait-on conclure. Bien que la patience ne fasse pas la réputation du peuple polonais, on ne voit guère d’autre solution. Et encore ! Gagik Grigoryan, un des responsables d’une ONG polonaise d’aide à l’insertion des migrants appelée, nomen omen, Ocalenie (« sauvetage » en polonais) reste sceptique quant à l’issue de l’affaire. « Pourquoi les hommes politiques qui agitent le spectre des terroristes islamistes ne réfléchissent-ils pas sur la raison pour laquelle ceux-ci ne se font pas sauter en Bulgarie ou en Pologne ? Avec tout mon respect à l’égard de ces deux pays, il faut dire qu’ils sont peu importants en Europe et ne décident pas de son avenir. » Ce qui est dit, est dit. Au lieu de prévoir une aide de 500 zlotys à chaque famille nombreuse, Kaczynski aurait intérêt à trouver le budget adéquat pour payer les kamikazes qui accepteraient aimablement de commettre quelques attentats dans un trou aussi perdu que la Pologne.
Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009
Deux combattants des Farc au camp Alfonso Cano Block, décembre 2016. SIPA. 00786315_000009
Avec AFP – Menue, teint pain d’épice et coupe afro, Victoria est l’héroïne de Reconstruction, jeu vidéo créé et développé à Bogota qui place le joueur dans la peau d’une victime du conflit armé colombien. Un jeu de guerre comme un autre ? Pas tout à fait. Ni sang, ni violence, ce jeu-là n’a qu’un but affiché : vous faire réfléchir sur la guerre.
Le bon peuple ne sait pas que la guerre c’est mal. C’est pourquoi ce jeu, Reconstruction, arrive à point nommé : l’objectif est de « [se] mettre dans la peau des autres », nous dit son producteur, Alvaro Triana. « Les autres », c’est-à-dire ceux qui ont vécu un conflit qui, depuis plus de 50 ans, a impliqué guérillas, paramilitaires et forces armées, se soldant par huit millions de victimes, dont plus de 260 000 morts et 60 000 disparus. Dans le but à peine voilé de contribuer à construire, en renfort du fragile accord de paix, un nouveau grand roman de réconciliation nationale.
Ne pas criminaliser les agresseurs
L’histoire commence lorsque Victoria, âgée d’une trentaine d’années, revient dans son village natal de Pueblo Escondido, un lieu imaginaire de la région d’Uraba (nord-ouest), qu’elle a dû fuir à 14 ans, déplacée par la violence. Elle a alors des réminiscences de ce qu’était sa vie à l’époque dans ce petit hameau de la jungle colombienne, avec sa place arborée et son église typiques, sur ses relations avec son grand-père, avec d’autres villageois mais aussi… des combattants des groupes armés.
La narration s’appuie sur le dessin animé et ne cherche surtout pas à criminaliser les agresseurs, considérant qu’ils sont le produit d’une série de circonstances propres à la dynamique de la guerre. « Les décisions du joueur modifient l’histoire au fur et à mesure afin que l’accent soit mis sur ce que nous ferions, nous, dans de telles situations. Ce n’est pas aussi facile qu’on l’imagine! », insiste Alvaro Triana, 34 ans, précisant que le jeu s’adresse principalement aux citadins qui n’ont pas vécu les combats de près. « Est-ce que je viendrais au secours de l’un de ceux qui viennent d’attaquer mon village ? C’est bien de faire ça ou faut-il le laisser mourir ? », s’interroge encore Alvaro Triana.
Vous auriez pu en faire autant
Colombiens : vous pouvez tous potentiellement faire le mal. Et il ne faut pas trop en vouloir à ceux qui l’ont choisi. Voilà, en substance, le message qu’il fait passer. Après tout, Farc et paramilitaires n’ont pas eu la tâche facile. Vous auriez pu en faire autant.
Le relativisme au coin de la jungle… et de votre écran de téléphone. Car le jeu ne s’adresse pas qu’aux Colombiens : il sera aussi disponible en anglais. Et pourra être téléchargé gratuitement sur smartphones et tablettes dès le mois de janvier.
Dans un contexte de division nationale (150,2% des Colombiens ont voté contre l’accord de paix), l’initiative est osée. Mieux valait donc la jouer subtile. Relativiser les responsabilités des « coupables » oui, mais alors sans l’afficher. Reconstruction a un but pédagogique et ne contient, à ce titre, aucune image de violence ni ne traite du trafic de drogues, source de financement des groupes armés illégaux. Tous coupables ? L’idée doit s’imprimer dans les consciences, pas directement sur l’écran.
Transmettre un message « optimiste »
« Un jeu guerrier ne peut susciter de bons comportements » et le narcotrafic est un thème difficile à aborder, « nous ne voulions pas jouer sur le côté morbide », se justifie le producteur, dont le jeu a été en partie financé par… la GIZ, structure qui agit essentiellement pour le compte du gouvernement fédéral allemand. Cette entreprise philanthropique mondiale a de quoi renforcer les relations qu’entretient le gouvernement colombien avec son peuple : la philosophie de ce jeu s’inscrit en effet parfaitement dans celle de la « Commission pour la recherche de la Vérité (avec un grand « V »), la Cohabitation et la Non-répétition » dont la mise en place est prévue par l’accord de paix signé entre le gouvernement Santos et les Farc et qui rappelle sa cousine sud-africaine établie après la fin de l’apartheid en 1995.
Les parties « s’engagent à contribuer (…) à la découverte de la vérité sur tout ce qui s’est passé pendant le conflit, y compris les graves violations des droits de l’homme et les atteintes au droit humanitaire international », indique le texte de l’accord qui précise dans le même temps que les activités de ladite Commission« n’auront aucun caractère judiciaire et ne pourront impliquer des poursuites pénales pour ceux qui comparaîtront devant elle ».
Reconstruction s’inspire de cette idée d’une justice positive et sans contrainte bien que sa conception dès février 2015 s’appuie sur la base d’archives du Centre national de la mémoire historique (CNMH) et de témoignages de victimes. Ce jeu doit transmettre un message « qui soit optimiste et pas quelque chose de catastrophique parce que de ça, nous en avons assez ! », résume son jeune créateur, qui considère Reconstruction comme un outil de réconciliation. Paramilitaires, Farc, Etat colombien, citoyens : si tout le monde est un peu coupable, personne ne l’est vraiment. « La guerre c’est la paix. », lit-on dans 1984…
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.
William Abitbol, Paris, 1999. Sipa. Numéro de reportage : 00370381_000001.
Il y a des textos qu’on n’aime pas recevoir, même d’un ami. Alors que je marche dans Berlin en cette veille de Noël, je sens mon téléphone vibrer. Deux secondes après, j’apprends que William Abitbol nous a quittés. Elle est étrange, ma relation à cet homme. En fait, je ne l’ai rencontré que lorsque nos vies politiques à tous les deux s’étaient arrêtées.
Nous étions venus à son restaurant « Chez Alfred », tout près du Palais Royal, avec mon épouse. Je me suis présenté. Il savait que je faisais partie des petits soldats qui l’avaient suivi derrière Charles Pasqua et Jean-Pierre Chevènement. Et il a pris soin de nous, avec de bons petits plats. Ce matin encore, j’étais dans ma lecture du Serment de Bastia, mémoires de Charles Pasqua, recueillis par Jean-François Achilli. Et il y était question de William.