Le président de la République libanaise Michel Aoun et son Premier ministre Saad Hariri. Sipa. Numéro de reportage : AP21965714_000001.

« Les féodaux sont là, ils sont vénérés et ils se considèrent comme ayant un droit d’héritage politique. Ce féodalisme favorise un certain confessionnalisme fanatique dans le système. Le fanatisme religieux qui est, au mieux, un facteur de neutralisation des forces vives de la Nation ; au pire, un facteur d’autodestruction total », déclarait Michel Aoun en 2007. « Je souhaite laïciser l’Etat libanais en opérant un transfert du confessionnalisme politique vers la citoyenneté », ajoutait alors celui qui est depuis sept semaines le Président de la République libanaise. Au vu de son premier gouvernement, dont la composition a été annoncée dimanche, ses partisans ont de quoi être déçus.

Un accord branlant entre chefs de partis

Alors que personne ne s’y attendait, le Premier ministre Saad Hariri, milliardaire sunnite libano-saoudien, a annoncé les 29 personnalités qui l’entoureront. Un « gouvernement d’entente » selon ce dernier, qui se veut symbole d’unité nationale à même de faire face aux défis urgents du pays : la nouvelle loi électorale pour les législatives de 2017, « et surtout les crises auxquelles font face les citoyens, en particulier les déchets, l’électricité et les problèmes d’eau ». En réalité, l’unité prétendue n’est qu’un accord branlant entre chefs de partis désireux de s’accrocher à leurs postes.

« C’est un gouvernement de quotas, qui regroupe divers représentants d’une classe politique corrompue responsable de la détérioration de la situation du pays depuis la guerre. Ils se sont partagés les sièges après des tractations en public pour s’arracher les gros morceaux, se conduisant comme ceux que le président Fouad Chéhab (1958-1964) nommait  »les fromagistes » », résume l’intellectuelle libanaise Leila Barakat.  Il en va ainsi de la formation de chaque gouvernement du pays du Cèdre depuis des années. Plutôt qu’une unité, c’est une coexistence de groupes d’intérêt qui ressort de ce gouvernement.

L’unité nationale… sans les Phalanges

Il est établi à l’avance que les postes doivent être répartis entre des représentants des principales communautés religieuses du pays, qui en compte dix-huit. Ce schéma se retrouve également au parlement, où les circonscriptions sont attribuées confessionnellement. Alors que les Accords de Taëf, qui ont mis fin à la guerre civile en 1989, faisaient de l’abolition du confessionnalisme « un objectif national », force est de constater que plus d’un quart de siècle plus tard, il n’en est rien.

La liste des ministres publiée dimanche montre de façon flagrante la permanence de ce système. Certains ministères d’importance n’ont même pas changé de visage avec le changement de président : Gebran Bassil reste ministre des Affaires étrangères, Ali Hassan Khalil aux Finances et Nouhad Machnouk à l’Intérieur. Les représentants des partis, quasi-exclusivement confessionnels, tentent d’accaparer un maximum de sièges pour leur faction. Le revenant Marwan Hamadé, ministre à plusieurs reprises entre 1980 et 1992, l’illustre. C’est un ami de Walid Joumblatt, dirigeant druze. Ce dernier se dit défenseur de la laïcité, mais se montre particulièrement attaché à sa possession pleine et entière du gâteau électoral druze, face à son rival Wiam Wahhab.

La volonté du Courant patriotique libre et des Forces libanaises de s’accaparer les sièges chrétiens a abouti à l’exclusion du gouvernement des Phalanges libanaises, le parti de la famille chrétienne maronite des Gemayel. « Ce gouvernement ne nous ressemble pas, nous n’abandonnons pas nos principes pour un portefeuille ministériel », a déclaré le dirigeant des Phalanges Samy Gemayel, portant un coup public au beau récit de l’unité nationale. Celle-ci correspond en réalité plus à un régime des partis.

Une loi électorale censée tout changer

Dans la démocratie parlementaire libanaise, la répartition des ministères par communautés découle de la composition du parlement  dont le gouvernement est  issu. Le parlement actuel a élu d’après la loi électorale de 2009. Selon elle, cette assemblée est composée de 128 membres, 64 chrétiens et 64 musulmans, parfaitement répartis entre communautés : des 31 maronites à l’unique évangélique. Chacune des 26 circonscriptions de la carte électorale libanaise doit élire de 2 à 10 députés, dont la confession est également établie d’avance. Une aubaine pour les féodaux locaux, tel Joumblatt, assuré d’emporter les sièges druzes du Chouf même quand les appartenances confessionnelles des habitants de cette région sont de plus en plus hétérogènes. Et, bien que la majorité des partis représentés au gouvernement disent vouloir une nouvelle loi électorale, en réalité ils s’accommodent parfaitement du confessionnalisme que la loi de 2009 institue. Or, l’une des pommes de discorde qui ont empêché le Liban d’avoir un gouvernement pendant presque deux ans était justement la volonté de certains acteurs politiques de faire voter une nouvelle loi électorale permettant de casser les anciennes logiques confessionnelles. Abandonner toute référence confessionnelle pourrait transformer les députés, aujourd’hui élus de leur communauté, en élus de la nation. L’adoption du scrutin proportionnel intégral, soutenue par les grands partis chiites Amal et le Hezbollah, ainsi que par le Courant Patriotique Libre du Président Aoun, pourrait briser les féodalités locales. Sans surprise, le dirigeant druze Joumblatt, grand perdant d’un tel changement, s’est d’ores et déjà opposé à un scrutin proportionnel, au nom, bien sûr, du respect de la diversité. Samy Gemayel, un autre perdant potentiel de la réforme, défend quant à lui un scrutin uninominal, qui réduirait ainsi la taille des circonscriptions et le rôle des partis, tout en créant des circonscriptions plus homogènes communautairement. Bref, une nouvelle loi intégrera les évolutions sociologiques et démographiques de la société libanaise et donc pénaliserait les chrétiens qui verraient leur poids politique s’amoindrir au profit des chiites et dans une moindre mesure des sunnites.  Les perdants de la réforme peuvent-ils faire confiance à la nation libanaise pour faire émerger un intérêt général susceptible de les protéger ?

Pour rappel, l’une des exigences des accords de Taëf ayant soldé la guerre civile libanaise était le désarmement de toutes les milices, Hezbollah compris, ce que le pays n’a toujours pas réussi à accomplir vingt-cinq ans plus tard. Vu la zone de tensions régionale où se niche le Liban, on peut comprendre que les chrétiens et les druzes rechignent à se désarmer politiquement face à des gagnants littéralement surarmés (l’Iran place ses pions du Yémen à la Syrie en passant par le Sud-Liban).

Le confessionnalisme toujours vivace

Les débats que la loi  électorale suscitera s’annoncent rudes et pourraient entraîner le report des élections législatives. Et la question ne concerne pas uniquement les Libanais. Les puissances régionales ne manqueront pas de surveiller ces débats. L’enjeu est d’autant plus important qu’une modification importante de cette loi puisse faire basculer le Liban dans le camp de l’Arabie saoudite ou de la Syrie. Certains dirigeants du 14 mars (coalition des partis anti-syriens) accusent quant à eux d’ores et déjà l’axe syro-iranien d’avoir poussé à un gouvernement de trente ministres pour accroître son influence au Liban – à travers son allié hezbollahi  -, et pousser à une loi électorale qui les favoriserait. Accusation retournée par l’autre camp, via la journaliste Scarlett Haddad, qui met en évidence dans L’Orient-Le Jour la nomination par Saad Hariri de « ministres combatifs en mesure de mener la bataille électorale qui s’annonce » aux postes qu’il a pu obtenir pour son parti.

L’abandon du confessionnalisme apparaît peu probable : les dirigeants libanais sont extrêmement attachés à leurs intérêts, beaucoup conservent une mentalité des féodaux et l’idée d’intérêt national est encore faible. Les familles Gemayel, Hariri, Joumblatt et autres se partagent le pouvoir depuis des décennies. Il est probable que la nouvelle loi électorale ne soit qu’une modification à la marge de la précédente. Or, le système ne pourra pas durer éternellement. Tout l’enjeu est de savoir si le Liban est capable de s’en sortir par le haut.

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