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La faucille et le croissant

La révolution iranienne de 1979 n’a pas été le point de départ mais l’aboutissement du rapprochement islamo-gauchiste dont les origines remontent à la guerre d’Algérie. Alors que le régime des mollahs vacille, c’est désormais vers la Turquie d’Erdogan que se tournent les partisans d’une alliance entre le drapeau rouge et le Coran.


La révolution iranienne qui a renversé le régime du shah puis fondé la République islamique en Iran en 1979, avec le soutien des gauches françaises et occidentales, au nom d’un anti-impérialisme et anti-américanisme de guerre froide, est-elle le berceau de l’islamo-gauchisme ?

Rappelons que l’« islamo-gauchisme » est un concept créé vingt ans plus tard par Pierre-André Taguieff, en 2002, dans le contexte de la deuxième Intifada et de la guerre américaine contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait alors, dans un contexte post-guerre froide, de pointer les alliances programmatiques et idéologiques, et les convergences d’intérêts politiques entre les courants islamistes et néosalafistes présents sur les deux rives de la Méditerranée (FIS, Ennahda, Hamas, Frères musulmans…) et les gauches radicales ou anticapitalistes occidentales. Est-ce à dire qu’il a fallu vingt ans pour forger un concept dont la matrice fut iranienne ? Je ne le pense pas, et je vais essayer de le démontrer.

Michel Foucault au milieu des manifestants lors de la révolution iranienne, Téhéran, 1978, alors qu’une partie des gauches occidentales voit dans le chiisme révolutionnaire un nouvel anti-impérialisme. DR

Deux sources historiques majeures sont aux origines de l’islamo-gauchisme : elles me semblent antérieures à la révolution islamique, et donc autres. L’improbable alliance entre les théoriciens d’une subversion révolutionnaire progressiste, nés en 1793 et incarnés depuis lors par le parti révolutionnaire français, permanence historique en constante mutation et recomposition suivant le « sens de l’histoire », et les théoriciens d’une subversion révolutionnaire réactionnaire visant à restaurer la société musulmane des premiers temps de l’islam, repose sur plusieurs convergences : la haine du libéralisme politique instauré en 1789 à Paris après la révolution américaine ; la haine de l’Occident et de sa puissance (successivement incarnée par la monarchie française, la puissance britannique et les États-Unis depuis 1945) ; le mythe révolutionnaire qui vise à détruire l’ordre établi et ceux qui le dirigent (avec jonction sur l’antisémitisme) ; l’utopie de l’avènement d’un régime sans État ni classes, sans histoire ni hiérarchies. Tout le reste diffère (le rapport à Dieu et au clergé, la vision de l’Homme, les rapports de genre, à la sexualité, au travail, à l’argent, etc.), mais l’alliance objective supporte les contradictions, car la polarisation se réalise contre les ennemis communs.

Avant la révolution islamique, il me semble que les deux matrices sont plutôt la guerre d’Algérie d’une part, puis le conflit israélo-arabe à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Pourquoi ne pas remonter à la grande révolte arabe des années trente ? Parce qu’à l’époque la social-démocratie n’est pas radicalement hostile au colonialisme franco-britannique, dont elle est un acteur parmi d’autres, et moins encore au foyer national juif en Palestine ; et que le Komintern a été désactivé dans les années trente par Staline, qui ne croit pas en la révolution mondiale. En revanche, la « grande révolte arabe » de Palestine est structurante pour les Frères musulmans, dont elle constitue le combat fondateur et une matrice idéologique essentielle jusqu’à nos jours, sans jonction alors avec les gauches occidentales. C’est en revanche avec les nazis, au nom de la lutte contre la démocratie libérale et l’impérialisme britannique -et bien sûr la « domination des Juifs »-, que les Frères nouent des alliances jusqu’à la fin de la guerre mondiale.

Après-guerre, l’ennemi principal des gauches et des staliniens s’incarne dans le fascisme et le nazisme. Quant à la lente découverte de l’ampleur du génocide nazi des juifs d’Europe, elle interdit de fait toute alliance avec l’islam politique qui combat le sionisme. Le nationalisme arabe et Nasser incarnent de 1952 à 1967 la résistance à l’impérialisme et au sionisme, ainsi que la naissance du tiers-monde, mais il n’est ni islamique ni vraiment socialiste.

La cristallisation d’une alliance entre l’islam politique et les gauches remonte aux années soixante. En France, la guerre d’Algérie a été un laboratoire essentiel de la coopération politique et du compagnonnage idéologique qui allait donner naissance au tiers-mondisme, ce creuset des élites révolutionnaires du Sud et des milieux anticoloniaux de gauche français, et bien au-delà. Au sortir de la guerre d’Algérie, le PCF devient un compagnon de route fidèle de la révolution algérienne, dont il épouse désormais les priorités idéologiques successives. Cinq ans plus tard, la guerre des Six Jours brise le tabou né en 1945, et fait basculer l’État d’Israël et le sionisme dans le camp impérialiste conduit par les États-Unis. En outre, il dévoile l’hégémonie nouvelle des États-Unis sur le Proche-Orient, il sanctionne l’échec du nationalisme arabe et du nassérisme, il jette le baasisme naissant dans les bras de l’URSS (en Syrie notamment) et il ouvre un boulevard politique à l’islam politique. Un an avant, en 1966, le théoricien le plus implacable de la révolution islamique, le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, a été pendu par Nasser, mais ses écrits de prison, véritable bréviaire de la révolution islamique version léniniste (notamment sa théorie de l’avant-garde révolutionnaire éclairée guidant le peuple), se mettent à circuler.

Pendant les douze années qui séparent la guerre de 1967 et la révolution islamique de 1979 se construisent les connexions et les alliances révolutionnaires entre mouvements de gauche occidentaux et arabes d’une part, et la frange révolutionnaire de l’islam politique, arabe comme iranienne, de l’autre. En France, le doctrinaire Ali Shariati (1933-1977) est l’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne. Étudiant à Paris de 1959 à 1964, ce fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, veut transformer le clergé chiite soumis au shah en force de libération anti-impérialiste de l’Iran. Il lui faut des alliés face au puissant partenariat établi entre les États-Unis et leurs alliés (dont Israël) et le régime du shah. Le cléricalisme islamique n’ayant aucune chance de séduire l’Union soviétique, c’est dans le milieu intellectuel tiers-mondiste et anti-impérialiste parisien et européen qu’il doit trouver des alliés.

C’est ce qu’il engage dès la guerre d’Algérie, ce moment de retournement de tous les États arabes contre la France, en se prenant d’amitié pour Sartre, Beauvoir et Fanon, tout en ralliant le milieu orientaliste parisien déboussolé par ce conflit (Berque et Massignon). Avant de rentrer en Iran où il deviendra le maître à penser de la révolution à laquelle il ne pourra assister (ayant été assassiné par la Savak en 1977), Shariati impose à Paris l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir.

Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il a théorisé la révolution plus efficacement que Khomeyni – de trente-trois ans son aîné –, plus confus dans ses pensées aujourd’hui connues[1]. Mais leur point commun est le « Wilayat al-Faqih », principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme à l’état pur, que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu dans leur histoire. Les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault en 1978-1979, virent néanmoins dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Shariati-Khomeyni un potentiel capable de porter à la victoire la révolution des masses proche-orientales, afin de mettre en échec l’impérialisme américain et son vassal iranien. Réaliser un Vietnam proche-oriental.

En parallèle, deux événements précipitent les alliances et les convergences idéologiques dont nous venons d’évoquer les prodromes. D’abord la guerre du Vietnam, qui réactive tous les combats contre la guerre d’Algérie, mais avec cette fois l’appui des gauches estudiantines des campus occidentaux, de plus en plus fournis du fait que les universités deviennent lentement mais sûrement des universités de masse. Ensuite, l’appui de l’Union soviétique, dont le KGB a parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Or à peine ce conflit achevé, par le piteux retrait des États-Unis de Saïgon en 1975, que s’ouvre la guerre civile du Liban. Sur ce terrain proche-oriental se rejoignent très vite tous les anti-impérialistes unis contre les forces chrétiennes libanaises représentées par les Phalanges, qui combattent au départ les Palestiniens du Fatah et de ses alliés prétendument de gauche.

Alors que les Phalanges sont grossièrement assignées idéologiquement en France à la « droite », Yasser Arafat et ses fedayin deviennent l’emblème de la gauche anti-impérialiste et anticolonialiste. La bipolarisation attrape tout. Le camp des Phalanges représente le fascisme (le parti a été créé dans les années trente) ; le colonialisme français, créateur du Liban en 1920 ; le catholicisme, associé à la réaction depuis la Révolution française ; l’impérialisme américain, depuis que les GI sont venus au secours du gouvernement libanais lors de leur première intervention dans le monde arabe en 1958 ; le « monde libre » honni dans son ensemble. Le camp palestinien agrège quant à lui la lutte des Palestiniens contre le sionisme, et ses soutiens américains et occidentaux ; la figure d’Arafat, héritier de Nasser qui l’a adoubé avant de mourir, et que le KGB a relooké en « Che Guevara arabe » avec ses lunettes de soleil, son keffieh et sa barbe de quelques jours ; les gauches arabes décidées à venger Nasser et 1967, comme l’a spectaculairement fait le commando de Munich en 1972, qui a assassiné 11 athlètes israéliens (action criminelle dont s’est très symboliquement solidarisé le jeune militant révolutionnaire Krasny, alias Edwy Plenel dans a revue trotskyste Rouge[2]) ; et bien sûr les anticolonialistes dans la tradition de la guerre d’Algérie.

Aussi, lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, tout est prêt : l’alliance des communistes du Tudeh et des mollahs au nom du peuple iranien mobilise gauches et islamistes. Que les mollahs aient discrètement fait passer par les armes ou pendu des dizaines de milliers de communistes dans les années qui ont suivi la révolution pèse finalement de peu de poids face à la fuite du shah, puis à l’humiliation imposée aux États-Unis lors du siège et de la prise de leur ambassade à Téhéran. Très vite, l’Iran vient au secours des chiites dans le cadre de la guerre du Liban – en créant le Hezbollah –, discrètement d’abord, en suivant toujours ses propres intérêts, mais en activant la lutte contre les Occidentaux et Israël. Tout le monde ignore alors qu’ils ont fait exploser les camps militaires français et américain en 1983 pour chasser les Occidentaux du Liban devenu leur terrain de jeu.

La suite est un long et durable soutien tacite des gauches extrêmes occidentales à la révolution islamique, les plus modérés s’étant rétractés suite à leur politique de ségrégation vis-à-vis des femmes. Depuis des décennies, la République islamique a tissé une vaste toile d’agents, d’espions, d’intellectuels et de collaborateurs en Occident, dont les travaux d’Emmanuel Razavi donnent un solide aperçu.

La chute de la République islamique qui interviendra un jour où l’autre, sous le coup de sa double impuissance politique et économique, fermera-t-elle le cycle de l’alliance improbable dont on vient de parler ? L’exemple français démontre que la chose est peu probable. En France, Mélenchon et LFI n’ont pas vraiment besoin de la République islamique, qui peut même les gêner par sa violence criminelle : les Frères musulmans d’Europe et leurs clones constituent désormais en France et en Europe une force autonome qui a les moyens de se financer et dispose de ses cadres, imams et activistes, aussi sa dépendance aux réseaux iraniens est-elle faible, Erdogan ayant largement pris le relais, avec la bénédiction des Américains comme vient encore de le démontrer la chasse aux Kurdes du Rojava en Syrie. Bien qu’ils les aient tant aidés, Frères musulmans d’Europe et Frères musulmans de Turquie passeront si nécessaire à la trappe leurs alliés iraniens devenus encombrants. Hélas, la bataille d’Europe se livrera désormais à huis clos. La Belgique et Bruxelles capitale de l’Union en seront la clef.


[1] On doit à Jean-Edern Hallier d’avoir publié « Le Petit Livre vert de Khomeyni » (disponible à la lecture sur www.fnb.to).

[2] « Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir [auteur de l’attentat, NDA]. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. »

Tout le monde dit I love You

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Lionel Richie, l’imperator du slow langoureux et huileux, signe son autobiographie Truly aux éditions HarperCollins. Sincèrement, l’ex-Commodores n’a pas d’équivalent dans l’industrie musicale américaine.


On ne se méfie jamais assez des chanteurs de charme à la moustache ondulante et aux bouclettes enduites de Pento. On les caricature. On réduit, par peur d’y succomber, leur portée dans l’univers musical. On les disqualifie arbitrairement parce que nous avons un peu honte de nos goûts. De toute façon, ces gens-là ne sont pas sérieux, ils produisent une musique commerciale, un peu trop brillante, presque trop léchée pour sonder l’âme, trop légère pour durer, facile à écouter, donc éphémère, presque infantile.

Salles toujours combles

On les rejette au mieux dans le camp des faiseurs habiles qui, à l’exigence, préfèrent la douce harmonie, les accords populaires et l’usage de mots trop clairs, trop ronds, trop directs, trop entendus. Le convenu est parfois un signe d’audace, de génie même. L’obscur est le royaume des médiocres qui s’épanouissent dans le nébuleux et le faussement artistique ; ces besogneux sont incapables d’écrire un tube net, lumineux comme un concentré d’adolescence, une nuit d’été. Pourquoi avons-nous si peur d’aimer sincèrement ces appels, ces secousses qui viennent de si loin, ces incantations qui raniment les temps incertains ? Nous sommes d’éternels poseurs, nous avons la trouille de paraître bêtes et incultes, peur d’être jugés. On se moque alors de nos élans anciens, on réécrit notre histoire pour donner le change. Lionel Richie, ce serait de la musique incolore, du surlignage, rien de fondamental, de conceptuel, juste un accompagnement naïf, un bricolage en studio d’enregistrement pour plaire aux jeunes romantiques. Le monde brûle et vous écoutez Lionel, nous dit-on sur le ton du reproche. Pourtant, les salles sont pleines, en juin dernier à l’Accor Arena à Paris, le public français a honoré comme il se doit la présence de Lionel. De Quincy à Lionel, la France est une terre d’accueil pour la soul, la funk et le jazz.

A lire aussi: L’Espagnol qui voulait gagner sa place au soleil

Cette année, il repart dans une méga-tournée américaine avec ses comparses d’Earth Wind & Fire. Ils seront au Madison Square Garden le 11 juillet prochain. Sa première fois sur cette scène remonte à des décennies, il faisait la première partie des Jackson 5 avec les Commodores. En soulevant un pan du rideau et en voyant les 19 000 spectateurs, il fut pris d’un vertige. Mickael treize ans à peine semblait dans son élément. Serein. Il ne tremblait pas devant un aîné passablement impressionné. Ces deux-là avec Quincy créeront beaucoup plus tard « We Are the World » (à voir le documentaire sur Netflix de cette folle nuit avec Stevie Wonder, Billy Joel, Dione Warwick, Diana Ross, Bob Dylan, etc.). Ce n’est pas la peine de masquer notre trouble plus longtemps. Les tubes de Lionel terrassent nos digues, ils nous obligent à démystifier nos certitudes, à sourire de nos vieux démons et à nous accepter. Ils vont droit au but. Comment résister à ce chanteur né à Tuskegee dans une bourgade d’Alabama en 1949 ? Aux premières notes de « Lady », on est cuits, pris au piège, son timbre nous enlace, c’est le ressac de la mer, sans forcer, avec une force motrice incroyable, Lionel déroule sa chanson sans pousser les aigus, sans surjouer, sûr de son bon droit, de la bonne mesure, il abat ses cartes, sans trucage. Dans « Hello », c’est la montée chromatique qui fascine, le chatoiement du désir et de l’attente, il y a un côté terrien, quasi-mitterrandien, on se croirait sur les bords de la Charente.

Fils de la Motown et héritier de la country

Dans son autobiographie traduite par Cécile Leclère qui vient de paraître chez HarperCollins, Lionel raconte son chemin depuis son enfance protégée aux côtés d’un père fan de Count Basie à son intégration aux Commodores, il le répète plusieurs fois, sans les Commodores, il n’y aurait pas eu de Lionel Richie, puis vient le temps de l’émancipation avec l’écriture des plus grands standards de la soul qu’il finira par chanter seul : Three Time A Lady, Easy, Sail On, All Night Long, Say You Say Me, Lady, etc…, des récompenses aux tournées mondiales. Pour « ce noir qui a grandi à la campagne », la musique est universelle, elle ne se cantonne pas à un genre particulier, il est à la fois un fils de la Motown mais aussi un héritier de la country. Sa plus belle médaille, c’est le jour où Frank Sinatra, dans un restaurant, lui a dit : « Tu sais gamin, tu me plais ». Le gamin a été très loin.


Truly de Lionel Richie – HarperCollins 352 pages

Truly: Mon histoire (version française)

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Les tendresses de Zanzibar

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La France des oubliés, coupable de résister?

Les militants identitaires sont diabolisés depuis des années, et en réalité bien au-delà de la Jeune Garde ou des lfistes, déplore Ivan Rioufol. Après le meurtre de Quentin Deranque à Lyon, et l’interpellation de neuf suspects hier, notre chroniqueur observe déjà l’inversion accusatoire qui est en train de s’opérer.


Quentin Deranque est le symbole, tragique, de la haine institutionnelle portée à la France des oubliés, c’est-à-dire à la nation historique : elle pourrait disparaître avant la fin du siècle à force d’être détestée par les déracineurs de sa mémoire et les saccageurs de son héritage. Les tueurs cagoulés de la Jeune Garde, qui se sont acharnés sur la tête de la victime à terre, ont volé la vie d’un homme comme d’autres écraseraient une vipère. Son tort était, aux yeux des assassins d’extrême gauche, d’être trop Français, trop catholique, trop cultivé, trop pacifique. Ces sicaires aux prénoms français – neuf suspects ont été interpellés hier – sont les produits terrifiants d’un endoctrinement sectaire qui a érigé en infamie l’expression d’une résistance patriotique. Être nationaliste, pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Emmanuel Macron, est la marque d’un extrémisme à combattre. A moins que ce nationalisme ne soit palestinien. Quand la macroniste Prisca Thevenot explique hier, parlant des jeunes femmes de Némésis que Deranque protégeait, que ce mouvement « n’est pas féministe mais identitaire », la députée banalise le discours de guerre civile porté, jusqu’à l’Elysée, contre ceux qui défendent leur civilisation. Génération Identitaire a été dissoute en 2021 par Gérald Darmanin au prétexte que ce groupe incitait à la haine et à la violence contre les étrangers. Dans cette continuité manichéenne, le chef de l’Etat a promis, le 13 février à l’occasion de la commémoration de l’assassinat d’Ilian Halimi il y a 20 ans, l’inéligibilité pour les élus qui seraient condamnés pour des « actes ou des propos antisémites, racistes ou discriminatoires ». Mais derrière ces tirades se dissimule l’arsenal pour interdire les critiques du grand remplacement, de la colonisation islamique, de la préférence étrangère. Le régime, derrière ses larmes de crocodile, a tout fait pour criminaliser la défense d’une identité française. Il est le premier coupable.

Paris, 6 mai 2025 ARNAUD © CESAR VILETTE/SIPA

La France Insoumise, alliée de la Jeune Garde et des terroristes « antifas », s’est déshonorée dans la tragédie lyonnaise. Hier, sur RTL, Éric Coquerel a pourtant déroulé le mécanisme effrayant de la pensée totalitaire, en niant des faits clairement rapportés par le procureur de la République de Lyon, Thierry Dran. Mais c’est plus généralement le discours dominant, acquis à la société ouverte et à la diabolisation du « Français de souche » et du « Français de cœur », qui doit être tenu pour responsable du meurtre de Quentin Derenque, métis franco-péruvien. Dans son éditorial de ce jour, Le Monde déplore, dans le lynchage, un « geste scandaleux commis au nom d’idéaux de gauche (qui) ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence (…) et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République ». Cette inversion accusatoire est plus généralement celle de la gauche, de la macronie et de ses médias : ils ne cessent d’alerter sur un « retour aux années trente » en désignant la droite souverainiste, tout en s’aveuglant sur les dérives fascistes et antisémites de leur camp. Quentin Deranque a été piétiné par des brutes qui hurlaient :« Dehors les nazis ! ». Les oubliés n’oublieront pas.

La révolution des oubliés

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A chacun son génocide

Un génocide par-ci, un génocide par-là


Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.

Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.

L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?

Reconnaître le fascisme

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La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.


En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».

Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.

Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.

Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.

A lire aussi, Charles Rojzman: Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.

La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?

Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.

C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.

Reconnaître le fascisme

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Une minute pour Quentin

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Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.


L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.

« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.

Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.

A lire aussi, Patrick Atlan: Reconnaître le fascisme

A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.

Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.

Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.


Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :

De Charlie Kirk à Quentin, l’extrême gauche tue


Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.

Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.

La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.

Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.

En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.

L’ordre mondial: un open bar!

Les mauvaises manières de Donald Trump scandalisent les Européens. Il ne fait pourtant que perpétuer la vieille tradition américaine d’ingérences qui s’inscrit désormais dans une mondialisation des conflits. Les grandes puissances sont en concurrence sur tout et partout sur terre. Et le Vieux Continent peine à s’adapter à ce nouveau désordre du monde.


En Europe, les chancelleries et les plateaux de télé sont en proie à une crise de nostalgie. On y déplore la mort de cet « ordre international » qui aurait régi les relations internationales pendant des décennies. Et c’est Donald Trump qui l’aurait assassiné, pour imposer un nouvel ordre où la force prime le droit. Selon son proche conseiller Stephen Miller, nous vivons dans un monde « gouverné par la force ». Puisque les États-Unis sont une superpuissance, « sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance ». La nostalgie européenne est-elle justifiée ? Est-ce Trump qui, tout seul, a tué le vieil ordre ? L’a-t-il vraiment remplacé – comme l’assurent de très doctes commentateurs – par une doctrine des sphères d’influence, divisant le monde entre l’Amérique, la Chine et la Russie, et abandonnant l’Europe à son triste sort ?

De Monroe à Donroe

Nombre d’analystes affirment donc que Trump veut se focaliser sur l’hémisphère américain, autrement dit qu’il réactive la doctrine Monroe. En réalité, les États-Unis ont toujours traité les nations latino-américaines comme des inférieures. Selon la logique des puissances montantes, ils ont d’abord imposé leur hégémonie aux pays les plus proches et les plus fragiles, avant de projeter plus loin leur influence. Ils ont ainsi profité de la faiblesse du Mexique pour lui prendre le Texas et la Haute-Californie. À la fin du xixe siècle, après avoir annexé Hawaï et une partie de Samoa, ils ont exploité la faiblesse de l’Espagne pour lui prendre Porto Rico, Guam et les Philippines, et étendre un protectorat virtuel sur Cuba. Entre 1898 et 1933, la « guerre des Bananes » a vu les États-Unis faire des interventions militaires dans de nombreux pays – Cuba, Mexique, Panama, République dominicaine, Haïti, Nicaragua, Honduras – pour préserver leurs intérêts commerciaux.

Si leur implication dans les deux guerres mondiales assure leur statut de superpuissance, leur rôle de champion de la démocratie dans la guerre froide est le prétexte à de multiples ingérences dans d’autres pays. Après 1945, on peut compter une trentaine d’opérations – ouvertes ou clandestines, réussies ou non – pour fomenter des coups d’État, soutenir des rebelles ou renforcer des régimes dictatoriaux en Amérique latine, Asie, Afrique et Europe. De plus, leurs forces armées officielles ou officieuses interviennent à Cuba, au Brésil, au Cambodge, à Grenade, ou au Panama, sans parler des grandes campagnes au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Les Américains ne respectaient l’ordre mondial que selon leur bon vouloir.

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Les Européens se drapaient dans leur vertu, naïvement convaincus que toutes les nations finiraient par devenir des démocraties libérales. Cependant, ils ne faisaient pas trop de vagues, car l’Amérique assurait leur défense. Mais au fil des décennies, la notion d’un ordre international s’est réduite à une feuille de vigne couvrant à peine l’outrecuidance occidentale. Les pays en développement n’y ont vu que l’expression d’une hypocrisie intolérable. Les pays autoritaires comme la Russie ou la Chine n’y ont jamais cru. Ensemble, ces deux groupes ont pris le contrôle de l’ONU, ce symbole de l’ordre mondial, dont l’activité principale consiste aujourd’hui à condamner Israël. Signe d’un monde à l’envers, en 2025 l’Iran a été élu à la présidence de la section Asie-Pacifique du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. C’est en toute cohérence que Trump a annoncé, le 7 janvier, que les États-Unis quitteraient 31 agences et commissions de l’ONU et qu’il a lancé son propre Conseil de la paix (avec un succès mitigé). Qui a piétiné l’idée d’ordre mondial ? Trump ? C’est plutôt George Bush en Irak, suivi de Poutine qui s’est emparé de la Crimée avant d’envahir l’Ukraine de manière éhontée sans perdre pour autant ses alliés chinois, iraniens et autres. C’est encore la Chine qui a fait main basse sur le Tibet et Hong Kong, tout en se présentant comme respectueuse de l’ordre international qu’elle s’emploie à saper de l’intérieur. Dans ce contexte, la doctrine « Donroe » signifie, non pas que la morale n’a plus aucune place dans ce monde, mais que l’ordre international est une fiction.

Pour autant, Trump ne va pas pour se replier sur son propre hémisphère. Car la faillite de l’ordre international s’accompagne d’une autre nouveauté : la mondialisation des conflits de pouvoir. Qu’il s’agisse d’accès aux ressources, de parts de marché, de leviers de pression politique, de droits de passage maritime, et même d’annexion territoriale, les grandes puissances sont en concurrence sur chaque kilomètre carré de la terre et de la mer, comme dans le monde souterrain, les fonds marins, l’air, l’espace et le cyberespace. Il n’existe plus de sphères régionales où se confiner.

Assurer ses arrières

En tant que superpuissance, l’Amérique de Trump doit projeter sa puissance partout. Dans la « Stratégie de défense nationale » récemment publiée par le Pentagone, l’Indopacifique est présenté comme ayant une importance stratégique et économique vitale pour les États-Unis. L’expansion des forces armées de la Chine représente un défi que l’Amérique doit contrer, non par l’« antagonisme », mais par la « puissance », autrement dit par la démonstration de sa supériorité en troupes et en armements, et sa capacité à frapper n’importe où dans le monde, comme en témoigne le bombardement des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Le résultat c’est que, sauf à se disperser, l’Amérique a besoin de ses alliés européens pour défendre leur propre arrière-cour et y contenir l’allié russe de la Chine. Ce « pivot » américain vers l’Indopacifique avait déjà commencé sous Obama qui croyait que le Vieux Continent pouvait et devait faire plus pour assurer sa propre défense. Beaucoup plus, selon Trump. Si les Européens assument leurs responsabilités – nous dit le Pentagone – les États-Unis, dans le cadre de l’OTAN, leur donneront toujours un coup de main. Israël est présenté comme un « allié modèle » qui, se montrant prêt à se battre, mérite tout le soutien des Américains. Le message est clair : aide-toi, et Trump t’aidera.

Loin de respecter les « sphères » des autres puissances, Trump étend son influence jusque dans leur arrière-cour. C’est ainsi que les États-Unis restent les défenseurs de Taïwan, avec qui un nouvel accord commercial vient d’être négocié. Dans la mer de Chine méridionale, Trump développe une alliance stratégique avec les Philippines. En Asie, il s’est rapproché du Pakistan, qui coopère avec lui sur le dossier du contre-terrorisme international, ainsi que sur sa politique au Moyen-Orient, et serait ouvert à des investissements américains pour exploiter ses ressources minérales critiques. Dans la lutte mondiale pour les ressources, Trump cherche à faire des deals avec les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan, suite à l’accord de paix avec l’Arménie. Pour l’exploitation des terres rares, il a signé un accord avec l’Australie et s’est rapproché du Brésil. Cette volonté d’omniprésence est logique : 2025 a été une année record pour les exportations chinoises et Pékin a investi une somme record dans sa « nouvelle route de la soie », ce vaste ensemble de projets d’infrastructures par lequel la Chine projette sa propre influence autour du monde.


Présence encombrante dans les sphères des autres, une superpuissance se doit d’être hégémonique dans son jardin. C’est ainsi que Trump perpétue et renouvelle la tradition américaine des ingérences en Amérique latine. Son action au Venezuela en est la démonstration fracassante. Il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont tiré les leçons de l’Irak et de l’Afghanistan. Plutôt que de sacrifier des sommes astronomiques et des vies humaines dans de vaines opérations de « regime change », ils se contentent désormais de changer le dirigeant pour changer le comportement du pays en question. Cela n’est pas sans risque, mais en décapitant le gouvernement chaviste, Trump s’offre la possibilité de vendre les stocks accumulés de pétrole vénézuélien et de contrôler l’accès futur aux plus grandes réserves du monde. Par son agressivité, il met la pression sur d’autres régimes hostiles de la région, en Colombie et à Cuba, et sur le Mexique qui, selon lui, doit faire plus pour combattre les cartels. Mais sécuriser son arrière-cour latino-américaine, c’est aussi y éradiquer l’influence de ses adversaires. La Russie et l’Iran sont privés d’un allié utile, tandis que la Chine pourrait perdre des sommes considérables investies au Venezuela ainsi qu’une source de pétrole couvrant 4 % de ses besoins. De plus, si Trump atteint son objectif en ramenant le prix du pétrole à 50 dollars le baril, afin de réduire le coût de la vie aux États-Unis, cela gênera sérieusement l’économie russe. Ses opérations contre les « pétroliers fantômes » au service de la Russie vont dans le même sens. D’ailleurs, les Européens l’imitent.

Le grand dôme du Grand Nord

Donald Trump a annoncé qu’il voulait acheter ou annexer le Groenland pour contrer les incursions possibles des Russes et des Chinois ; y construire une partie de son « Dôme d’or », ce système de défense antimissile ; et exploiter les ressources en uranium, cuivre et terres rares qui s’y trouvent. Les Européens se sont braqués, faisant enfin preuve de courage, ce qui n’est pas une mauvaise chose s’ils sont prêts à assurer leur propre sécurité. Ils se sont empressés aussi de lui expliquer que, selon l’accord États-Unis-Danemark de 1951, les États-Unis, qui possèdent déjà la base spatiale de Pituffik, pouvaient en installer d’autres. Quant aux ressources, difficiles à exploiter sous la glace, les projets chinois dans ce domaine sont au point mort et le gouvernement danois se montrerait plus souple avec son allié américain. Trump a finalement reculé, prétendant avoir trouvé le « cadre » d’un accord possible. Que cherchait-il vraiment ? Sans doute à avoir les coudées franches pour faire ce qu’il voulait dans le Grand Nord, sans être gêné par des règles environnementales.

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Le grand bienfait de cet épisode est d’avoir attiré l’attention générale des Occidentaux sur l’Arctique et les questions urgentes qu’elle soulève. Nous avons l’habitude de voir le monde à travers la projection cartographique de Mercator qui représente l’Amérique à gauche, l’Asie à droite, et l’Europe au centre. Vu d’un point au-dessus du pôle, le monde est très différent. L’Europe, la Russie, le Canada et les États-Unis, représentés par l’Alaska, sont beaucoup plus proches et leur rivalité plus exacerbée. En essayant d’annexer le Groenland, Trump, loin de se limiter à son hémisphère, a voulu l’étendre pour projeter sa puissance par-dessus cet autre hémisphère qu’est le cercle polaire. Il est indéniable que les Européens, occupés surtout à contrer les activités russes dans la mer Baltique, n’ont pas fait grand-chose au Groenland pour anticiper la lutte pour l’Arctique. Avec la fonte des glaces, des ressources deviennent plus exploitables, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent, déjà exploitées par la Chine, et les Russes élargissent leur accès à la mer. D’où l’activisme frénétique de Trump qui, suivant un accord conclu par Biden en 2023, a essayé en 2025 de commander aux Finnois le plus possible de navires brise-glaces. Les Américains eux-mêmes ont tardé à agir autour de l’Alaska, alors que c’est dans la mer de Béring qu’ont eu lieu le plus d’opérations, conjointes et séparées, de vaisseaux chinois et russes, qui s’entraînent à naviguer dans cette région d’où ils pourraient dominer une partie du Pacifique.

Trump a-t-il laissé tomber tout idéal de démocratie ? Pas complètement. Il s’engage fermement pour Israël, le seul État démocratique au Moyen-Orient. Il voudrait aider les Iraniens dans leur rébellion contre le régime des mollahs (à l’heure où j’écris on ne sait pas encore ce qu’il va faire de l’« armada » envoyée dans le golfe Persique). Les Européens peuvent-ils en dire autant ? Même Zelensky dans son discours de Davos a dénoncé leur inaction. Dans la pièce de Shakespeare, le roi Lear, ce monarque déchu, a son bouffon qui, seul, ose lui dire dans quel état misérable il est tombé. Trump, ce trublion vulgaire selon beaucoup, est peut-être le fou dont les Européens ont besoin.

Le Carpentras de LFI

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Après le lynchage mortel du jeune Quentin par l’extrême gauche, les cornes du diable passent définitivement de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon.


Après la mort de Quentin à Lyon, LFI est montrée du doigt par la droite et l’exécutif. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon dénonce sa responsabilité morale. Les Insoumis hurlent à la calomnie: « C’est nous qui sommes attaqués », pleurniche Mélenchon. Les sociologues habituels expliquent que la violence des antifas répond à celle de l’ultradroite. Sauf que Quentin n’a jamais agressé personne. D’ailleurs, dans le reste de la gauche et même dans les rangs insoumis, on sent une certaine gêne noyée dans les propos larmoyants sur le fait que personne ne mérite de mourir pour ses idées. Et même les porte-voix du camp du Bien (Patrick Cohen, Thomas Legrand, Jean-Michel Aphatie) ne repeignent pas le réel en rose.

La nouveauté, c’est que la violence politique a aujourd’hui des relais à l’Assemblée nationale. Il y a un continuum entre les éructations des insoumis, leur volonté assumée et claironnée de conflictualisation, leur antifascisme/antinazisme de bazar et le lynchage de Quentin. Contre les nazis, contre les fascistes, tout est permis, y compris le dix contre un. Pour ma part, je désapprouverais le lynchage d’un homme à terre même du pire des SS.

Après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 19901, toute la classe politique défilait contre antisémitisme et FN. Sauf que le FN n’avait rien à voir dans l’affaire. Cette fois, on ne verra pas de manifestation transpartisane contre la violence d’extrême-gauche.

A lire aussi, Didier Desrimais: Information: tout est sous contrôle

Certains veulent interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon…  Pour moi, LFI est plus dangereux pour la France que le FN ne l’a jamais été. Ses méthodes cochent toutes les cases du fascisme : approbation de milices qui intimident et agressent les opposants, culte du chef, antisémitisme.

Les lfistes devraient être sanctionnés pour leurs propos incendiaires comme les autres, mais le Parquet est mou du genou dans leur cas (toutes les plaintes contre eux sont apparemment dans les limbes). Mais quoi qu’il en soit, on n’interdit pas une réalité sociale ni les mauvaises idées. Et on ne les envoie pas non plus à l’asile. On ne va pas ressortir pour LFI le cordon sanitaire ; il consistait hier à frapper le vote RN d’un interdit moral. A part faire monter LFI, cela ne servirait à rien.

A gauche, à part Raphaël Glucksmann que personne ne prend vraiment au sérieux, ou Jérôme Guedj, tous se soumettront aux insoumis. Pour Le Monde, le grand danger des municipales, ce ne sont pas les alliances avec LFI mais l’union des droites. Même le purgé Alexis Corbière appelle à une résurrection du Nouveau Front populaire pour la présidentielle. Et on peut toujours compter sur Olivier Faure pour vendre ses principes contre un siège. Face aux Insoumis, c’est aux Français, particulièrement de gauche, d’ériger un barrage politique – et non pas moral – en sanctionnant dans les urnes tous ceux qui s’allieront avec eux.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_la_profanation_du_cimeti%C3%A8re_juif_de_Carpentras ↩︎

Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

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Le parti de Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot et Manuel Bompard a fait de l’antiracisme et de la question palestinienne une croisade ces dernières années. Il a soutenu la mouvance antifa. Dans cette polarisation, le meurtre de Quentin est une bascule, dont Charles Rojzman analyse ici l’anatomie.


Jeudi, à Sciences-Po Lyon, la députée européenne Rima Hassan prenait la parole. Le thème annoncé : Gaza, la Palestine, Israël. À l’extérieur, le collectif Némésis déployait une banderole de protestation. Deux récits face à face. Deux visions du monde. Deux France qui ne se parlent plus. Quelques heures plus tard, Quentin était lynché dans la rue. Samedi, Quentin était mort. Le procureur a retenu la qualification d’assassinat.

Bascule

Les faits sont distincts. Mais le climat est commun. Il serait confortable de refermer l’événement sur la figure d’un groupe, d’une violence politique isolée, d’une dérive de nervis d’extrême-gauche. Ce serait inquiétant certes. Ce serait faux. Car un acte surgit toujours dans une atmosphère. Et l’atmosphère politique française est aujourd’hui saturée.

Nous ne sommes plus dans un désaccord démocratique ordinaire. Nous sommes entrés dans une guerre morale. À Sciences-Po, Israël n’est plus abordé comme un État pris dans une tragédie historique complexe. Il est présenté comme l’incarnation d’un système : colonial, occidental, oppresseur. La Palestine devient la figure pure de la victime. L’Occident est décrit comme structurellement raciste. Le sionisme est réduit à une faute.

Ce n’est pas un accident rhétorique. C’est une architecture. La gauche radicale contemporaine ne se contente plus de proposer des réformes sociales. Elle redessine le champ politique en catégories morales absolues : dominants et dominés, racisés et privilégiés, antifascistes et fascistes. Dans ce découpage, l’opposition à l’immigration massive n’est plus une question politique. Elle devient une preuve morale. Défendre des frontières, évoquer la transmission culturelle, parler de continuité nationale : cela suffit. Raciste. Le mot tombe. Il ne pèse plus comme autrefois. Il frappe. Et c’est là que réside le cœur du basculement.

Quand l’adversaire politique devient une anomalie morale

Après 1945, accuser quelqu’un de racisme signifiait l’exclure du champ démocratique au nom d’un crime moral lié à une doctrine biologique hiérarchisant les hommes. Cette doctrine est morte scientifiquement. Les races, au sens hiérarchique, n’existent pas. Mais le mot, lui, est devenu stratégique. Il ne sert plus seulement à protéger la dignité humaine. Il sert à redistribuer la légitimité.

On transforme un désaccord en faute. La faute en indignité. L’indignité en disqualification. L’adversaire n’est plus un concurrent. Il devient une anomalie morale.

Si une partie du pays peut être décrite comme structurellement raciste, si ses inquiétudes peuvent être réduites à des pulsions xénophobes, si ses votes peuvent être interprétés comme la défense d’un privilège blanc, alors sa parole est suspecte par nature. Voilà le mécanisme. Et il n’est pas abstrait.

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Les chiffres électoraux le confirment : une majorité des électeurs français se déclarant musulmans qui votent choisissent aujourd’hui La France insoumise. En 2022, près de 69 % ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. En 2024, environ 62 % des votants musulmans ont soutenu la liste LFI aux européennes. L’abstention est forte, les parcours individuels multiples. Mais la dynamique est nette.

La gauche radicale a intégré la cause palestinienne au cœur de son identité politique. Elle a fait de la dénonciation de l’“islamophobie” un marqueur structurant. Elle a articulé immigration, colonialité et racisme structurel dans un même récit. La jeunesse universitaire radicalisée fournit la théorie. Une partie de l’électorat mobilisé fournit la force. À l’approche des prochaines échéances électorales, cette convergence n’est pas un hasard. Elle est stratégique. La polarisation mobilise. La radicalité soude. La dénonciation morale consolide.

Dans ce cadre, la soirée de Sciences-Po n’est pas un simple épisode. Elle est un symptôme. Lorsque la politique devient une lutte pour la pureté morale, lorsque l’adversaire est défini comme porteur d’un mal structurel, lorsque le langage public est saturé d’accusations existentielles, la tension cesse d’être ponctuelle. Elle devient permanente. L’assassinat de Quentin ne peut être compris hors de cette atmosphère. Non parce qu’un meeting provoquerait mécaniquement un crime. Mais parce qu’une société qui transforme ses désaccords en affrontements ontologiques crée un terrain inflammable.

La gauche contre le commun

Il ne s’agit pas seulement de distribuer des responsabilités pénales collectives.
Il s’agit de reconnaître une responsabilité politique du climat. Que produit une stratégie qui repose sur la disqualification morale systématique ? Que devient une démocratie où une partie du peuple est décrite comme suspecte par essence ? On peut gagner une élection par la polarisation. On peut conquérir un bloc par la dénonciation. Mais on affaiblit la possibilité même d’un espace commun.

La gauche radicale parle d’antifascisme, mais étend indéfiniment la définition du fascisme.
Elle parle d’antiracisme, mais transforme le mot en levier de conquête. Et lorsque la morale devient une arme, la politique cesse d’être un débat. Elle devient une croisade. Or les croisades n’engendrent pas la paix civile.

Nous sommes à la veille de nouvelles échéances électorales. Les récits se durcissent. Les camps se solidifient. Les mots brûlent plus vite que les faits. Une démocratie peut survivre aux conflits. Elle survit difficilement à la transformation permanente de ses adversaires en ennemis. Le fer rouge du mot “raciste” devait empêcher le retour de l’horreur. Il est devenu l’instrument d’une recomposition du pouvoir. Et lorsqu’un pays entre dans une guerre morale permanente, il découvre toujours trop tard que la morale, utilisée comme arme, laisse des cicatrices plus profondes que les slogans. C’est cela, le moment que nous traversons.

La société malade

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La faucille et le croissant

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La Havane, Cuba, novembre 1974 : Fidel Castro accueille Yasser Arafat, symbole du tiers-mondisme qui unit gauches révolutionnaires et cause palestinienne. Wikimedia.

La révolution iranienne de 1979 n’a pas été le point de départ mais l’aboutissement du rapprochement islamo-gauchiste dont les origines remontent à la guerre d’Algérie. Alors que le régime des mollahs vacille, c’est désormais vers la Turquie d’Erdogan que se tournent les partisans d’une alliance entre le drapeau rouge et le Coran.


La révolution iranienne qui a renversé le régime du shah puis fondé la République islamique en Iran en 1979, avec le soutien des gauches françaises et occidentales, au nom d’un anti-impérialisme et anti-américanisme de guerre froide, est-elle le berceau de l’islamo-gauchisme ?

Rappelons que l’« islamo-gauchisme » est un concept créé vingt ans plus tard par Pierre-André Taguieff, en 2002, dans le contexte de la deuxième Intifada et de la guerre américaine contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait alors, dans un contexte post-guerre froide, de pointer les alliances programmatiques et idéologiques, et les convergences d’intérêts politiques entre les courants islamistes et néosalafistes présents sur les deux rives de la Méditerranée (FIS, Ennahda, Hamas, Frères musulmans…) et les gauches radicales ou anticapitalistes occidentales. Est-ce à dire qu’il a fallu vingt ans pour forger un concept dont la matrice fut iranienne ? Je ne le pense pas, et je vais essayer de le démontrer.

Michel Foucault au milieu des manifestants lors de la révolution iranienne, Téhéran, 1978, alors qu’une partie des gauches occidentales voit dans le chiisme révolutionnaire un nouvel anti-impérialisme. DR

Deux sources historiques majeures sont aux origines de l’islamo-gauchisme : elles me semblent antérieures à la révolution islamique, et donc autres. L’improbable alliance entre les théoriciens d’une subversion révolutionnaire progressiste, nés en 1793 et incarnés depuis lors par le parti révolutionnaire français, permanence historique en constante mutation et recomposition suivant le « sens de l’histoire », et les théoriciens d’une subversion révolutionnaire réactionnaire visant à restaurer la société musulmane des premiers temps de l’islam, repose sur plusieurs convergences : la haine du libéralisme politique instauré en 1789 à Paris après la révolution américaine ; la haine de l’Occident et de sa puissance (successivement incarnée par la monarchie française, la puissance britannique et les États-Unis depuis 1945) ; le mythe révolutionnaire qui vise à détruire l’ordre établi et ceux qui le dirigent (avec jonction sur l’antisémitisme) ; l’utopie de l’avènement d’un régime sans État ni classes, sans histoire ni hiérarchies. Tout le reste diffère (le rapport à Dieu et au clergé, la vision de l’Homme, les rapports de genre, à la sexualité, au travail, à l’argent, etc.), mais l’alliance objective supporte les contradictions, car la polarisation se réalise contre les ennemis communs.

Avant la révolution islamique, il me semble que les deux matrices sont plutôt la guerre d’Algérie d’une part, puis le conflit israélo-arabe à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Pourquoi ne pas remonter à la grande révolte arabe des années trente ? Parce qu’à l’époque la social-démocratie n’est pas radicalement hostile au colonialisme franco-britannique, dont elle est un acteur parmi d’autres, et moins encore au foyer national juif en Palestine ; et que le Komintern a été désactivé dans les années trente par Staline, qui ne croit pas en la révolution mondiale. En revanche, la « grande révolte arabe » de Palestine est structurante pour les Frères musulmans, dont elle constitue le combat fondateur et une matrice idéologique essentielle jusqu’à nos jours, sans jonction alors avec les gauches occidentales. C’est en revanche avec les nazis, au nom de la lutte contre la démocratie libérale et l’impérialisme britannique -et bien sûr la « domination des Juifs »-, que les Frères nouent des alliances jusqu’à la fin de la guerre mondiale.

Après-guerre, l’ennemi principal des gauches et des staliniens s’incarne dans le fascisme et le nazisme. Quant à la lente découverte de l’ampleur du génocide nazi des juifs d’Europe, elle interdit de fait toute alliance avec l’islam politique qui combat le sionisme. Le nationalisme arabe et Nasser incarnent de 1952 à 1967 la résistance à l’impérialisme et au sionisme, ainsi que la naissance du tiers-monde, mais il n’est ni islamique ni vraiment socialiste.

La cristallisation d’une alliance entre l’islam politique et les gauches remonte aux années soixante. En France, la guerre d’Algérie a été un laboratoire essentiel de la coopération politique et du compagnonnage idéologique qui allait donner naissance au tiers-mondisme, ce creuset des élites révolutionnaires du Sud et des milieux anticoloniaux de gauche français, et bien au-delà. Au sortir de la guerre d’Algérie, le PCF devient un compagnon de route fidèle de la révolution algérienne, dont il épouse désormais les priorités idéologiques successives. Cinq ans plus tard, la guerre des Six Jours brise le tabou né en 1945, et fait basculer l’État d’Israël et le sionisme dans le camp impérialiste conduit par les États-Unis. En outre, il dévoile l’hégémonie nouvelle des États-Unis sur le Proche-Orient, il sanctionne l’échec du nationalisme arabe et du nassérisme, il jette le baasisme naissant dans les bras de l’URSS (en Syrie notamment) et il ouvre un boulevard politique à l’islam politique. Un an avant, en 1966, le théoricien le plus implacable de la révolution islamique, le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, a été pendu par Nasser, mais ses écrits de prison, véritable bréviaire de la révolution islamique version léniniste (notamment sa théorie de l’avant-garde révolutionnaire éclairée guidant le peuple), se mettent à circuler.

Pendant les douze années qui séparent la guerre de 1967 et la révolution islamique de 1979 se construisent les connexions et les alliances révolutionnaires entre mouvements de gauche occidentaux et arabes d’une part, et la frange révolutionnaire de l’islam politique, arabe comme iranienne, de l’autre. En France, le doctrinaire Ali Shariati (1933-1977) est l’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne. Étudiant à Paris de 1959 à 1964, ce fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, veut transformer le clergé chiite soumis au shah en force de libération anti-impérialiste de l’Iran. Il lui faut des alliés face au puissant partenariat établi entre les États-Unis et leurs alliés (dont Israël) et le régime du shah. Le cléricalisme islamique n’ayant aucune chance de séduire l’Union soviétique, c’est dans le milieu intellectuel tiers-mondiste et anti-impérialiste parisien et européen qu’il doit trouver des alliés.

C’est ce qu’il engage dès la guerre d’Algérie, ce moment de retournement de tous les États arabes contre la France, en se prenant d’amitié pour Sartre, Beauvoir et Fanon, tout en ralliant le milieu orientaliste parisien déboussolé par ce conflit (Berque et Massignon). Avant de rentrer en Iran où il deviendra le maître à penser de la révolution à laquelle il ne pourra assister (ayant été assassiné par la Savak en 1977), Shariati impose à Paris l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir.

Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il a théorisé la révolution plus efficacement que Khomeyni – de trente-trois ans son aîné –, plus confus dans ses pensées aujourd’hui connues[1]. Mais leur point commun est le « Wilayat al-Faqih », principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme à l’état pur, que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu dans leur histoire. Les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault en 1978-1979, virent néanmoins dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Shariati-Khomeyni un potentiel capable de porter à la victoire la révolution des masses proche-orientales, afin de mettre en échec l’impérialisme américain et son vassal iranien. Réaliser un Vietnam proche-oriental.

En parallèle, deux événements précipitent les alliances et les convergences idéologiques dont nous venons d’évoquer les prodromes. D’abord la guerre du Vietnam, qui réactive tous les combats contre la guerre d’Algérie, mais avec cette fois l’appui des gauches estudiantines des campus occidentaux, de plus en plus fournis du fait que les universités deviennent lentement mais sûrement des universités de masse. Ensuite, l’appui de l’Union soviétique, dont le KGB a parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Or à peine ce conflit achevé, par le piteux retrait des États-Unis de Saïgon en 1975, que s’ouvre la guerre civile du Liban. Sur ce terrain proche-oriental se rejoignent très vite tous les anti-impérialistes unis contre les forces chrétiennes libanaises représentées par les Phalanges, qui combattent au départ les Palestiniens du Fatah et de ses alliés prétendument de gauche.

Alors que les Phalanges sont grossièrement assignées idéologiquement en France à la « droite », Yasser Arafat et ses fedayin deviennent l’emblème de la gauche anti-impérialiste et anticolonialiste. La bipolarisation attrape tout. Le camp des Phalanges représente le fascisme (le parti a été créé dans les années trente) ; le colonialisme français, créateur du Liban en 1920 ; le catholicisme, associé à la réaction depuis la Révolution française ; l’impérialisme américain, depuis que les GI sont venus au secours du gouvernement libanais lors de leur première intervention dans le monde arabe en 1958 ; le « monde libre » honni dans son ensemble. Le camp palestinien agrège quant à lui la lutte des Palestiniens contre le sionisme, et ses soutiens américains et occidentaux ; la figure d’Arafat, héritier de Nasser qui l’a adoubé avant de mourir, et que le KGB a relooké en « Che Guevara arabe » avec ses lunettes de soleil, son keffieh et sa barbe de quelques jours ; les gauches arabes décidées à venger Nasser et 1967, comme l’a spectaculairement fait le commando de Munich en 1972, qui a assassiné 11 athlètes israéliens (action criminelle dont s’est très symboliquement solidarisé le jeune militant révolutionnaire Krasny, alias Edwy Plenel dans a revue trotskyste Rouge[2]) ; et bien sûr les anticolonialistes dans la tradition de la guerre d’Algérie.

Aussi, lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, tout est prêt : l’alliance des communistes du Tudeh et des mollahs au nom du peuple iranien mobilise gauches et islamistes. Que les mollahs aient discrètement fait passer par les armes ou pendu des dizaines de milliers de communistes dans les années qui ont suivi la révolution pèse finalement de peu de poids face à la fuite du shah, puis à l’humiliation imposée aux États-Unis lors du siège et de la prise de leur ambassade à Téhéran. Très vite, l’Iran vient au secours des chiites dans le cadre de la guerre du Liban – en créant le Hezbollah –, discrètement d’abord, en suivant toujours ses propres intérêts, mais en activant la lutte contre les Occidentaux et Israël. Tout le monde ignore alors qu’ils ont fait exploser les camps militaires français et américain en 1983 pour chasser les Occidentaux du Liban devenu leur terrain de jeu.

La suite est un long et durable soutien tacite des gauches extrêmes occidentales à la révolution islamique, les plus modérés s’étant rétractés suite à leur politique de ségrégation vis-à-vis des femmes. Depuis des décennies, la République islamique a tissé une vaste toile d’agents, d’espions, d’intellectuels et de collaborateurs en Occident, dont les travaux d’Emmanuel Razavi donnent un solide aperçu.

La chute de la République islamique qui interviendra un jour où l’autre, sous le coup de sa double impuissance politique et économique, fermera-t-elle le cycle de l’alliance improbable dont on vient de parler ? L’exemple français démontre que la chose est peu probable. En France, Mélenchon et LFI n’ont pas vraiment besoin de la République islamique, qui peut même les gêner par sa violence criminelle : les Frères musulmans d’Europe et leurs clones constituent désormais en France et en Europe une force autonome qui a les moyens de se financer et dispose de ses cadres, imams et activistes, aussi sa dépendance aux réseaux iraniens est-elle faible, Erdogan ayant largement pris le relais, avec la bénédiction des Américains comme vient encore de le démontrer la chasse aux Kurdes du Rojava en Syrie. Bien qu’ils les aient tant aidés, Frères musulmans d’Europe et Frères musulmans de Turquie passeront si nécessaire à la trappe leurs alliés iraniens devenus encombrants. Hélas, la bataille d’Europe se livrera désormais à huis clos. La Belgique et Bruxelles capitale de l’Union en seront la clef.


[1] On doit à Jean-Edern Hallier d’avoir publié « Le Petit Livre vert de Khomeyni » (disponible à la lecture sur www.fnb.to).

[2] « Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir [auteur de l’attentat, NDA]. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. »

Tout le monde dit I love You

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Lionel Richie en concert à Paris-Bercy en 1998 © NEBINGER/SIPA

Lionel Richie, l’imperator du slow langoureux et huileux, signe son autobiographie Truly aux éditions HarperCollins. Sincèrement, l’ex-Commodores n’a pas d’équivalent dans l’industrie musicale américaine.


On ne se méfie jamais assez des chanteurs de charme à la moustache ondulante et aux bouclettes enduites de Pento. On les caricature. On réduit, par peur d’y succomber, leur portée dans l’univers musical. On les disqualifie arbitrairement parce que nous avons un peu honte de nos goûts. De toute façon, ces gens-là ne sont pas sérieux, ils produisent une musique commerciale, un peu trop brillante, presque trop léchée pour sonder l’âme, trop légère pour durer, facile à écouter, donc éphémère, presque infantile.

Salles toujours combles

On les rejette au mieux dans le camp des faiseurs habiles qui, à l’exigence, préfèrent la douce harmonie, les accords populaires et l’usage de mots trop clairs, trop ronds, trop directs, trop entendus. Le convenu est parfois un signe d’audace, de génie même. L’obscur est le royaume des médiocres qui s’épanouissent dans le nébuleux et le faussement artistique ; ces besogneux sont incapables d’écrire un tube net, lumineux comme un concentré d’adolescence, une nuit d’été. Pourquoi avons-nous si peur d’aimer sincèrement ces appels, ces secousses qui viennent de si loin, ces incantations qui raniment les temps incertains ? Nous sommes d’éternels poseurs, nous avons la trouille de paraître bêtes et incultes, peur d’être jugés. On se moque alors de nos élans anciens, on réécrit notre histoire pour donner le change. Lionel Richie, ce serait de la musique incolore, du surlignage, rien de fondamental, de conceptuel, juste un accompagnement naïf, un bricolage en studio d’enregistrement pour plaire aux jeunes romantiques. Le monde brûle et vous écoutez Lionel, nous dit-on sur le ton du reproche. Pourtant, les salles sont pleines, en juin dernier à l’Accor Arena à Paris, le public français a honoré comme il se doit la présence de Lionel. De Quincy à Lionel, la France est une terre d’accueil pour la soul, la funk et le jazz.

A lire aussi: L’Espagnol qui voulait gagner sa place au soleil

Cette année, il repart dans une méga-tournée américaine avec ses comparses d’Earth Wind & Fire. Ils seront au Madison Square Garden le 11 juillet prochain. Sa première fois sur cette scène remonte à des décennies, il faisait la première partie des Jackson 5 avec les Commodores. En soulevant un pan du rideau et en voyant les 19 000 spectateurs, il fut pris d’un vertige. Mickael treize ans à peine semblait dans son élément. Serein. Il ne tremblait pas devant un aîné passablement impressionné. Ces deux-là avec Quincy créeront beaucoup plus tard « We Are the World » (à voir le documentaire sur Netflix de cette folle nuit avec Stevie Wonder, Billy Joel, Dione Warwick, Diana Ross, Bob Dylan, etc.). Ce n’est pas la peine de masquer notre trouble plus longtemps. Les tubes de Lionel terrassent nos digues, ils nous obligent à démystifier nos certitudes, à sourire de nos vieux démons et à nous accepter. Ils vont droit au but. Comment résister à ce chanteur né à Tuskegee dans une bourgade d’Alabama en 1949 ? Aux premières notes de « Lady », on est cuits, pris au piège, son timbre nous enlace, c’est le ressac de la mer, sans forcer, avec une force motrice incroyable, Lionel déroule sa chanson sans pousser les aigus, sans surjouer, sûr de son bon droit, de la bonne mesure, il abat ses cartes, sans trucage. Dans « Hello », c’est la montée chromatique qui fascine, le chatoiement du désir et de l’attente, il y a un côté terrien, quasi-mitterrandien, on se croirait sur les bords de la Charente.

Fils de la Motown et héritier de la country

Dans son autobiographie traduite par Cécile Leclère qui vient de paraître chez HarperCollins, Lionel raconte son chemin depuis son enfance protégée aux côtés d’un père fan de Count Basie à son intégration aux Commodores, il le répète plusieurs fois, sans les Commodores, il n’y aurait pas eu de Lionel Richie, puis vient le temps de l’émancipation avec l’écriture des plus grands standards de la soul qu’il finira par chanter seul : Three Time A Lady, Easy, Sail On, All Night Long, Say You Say Me, Lady, etc…, des récompenses aux tournées mondiales. Pour « ce noir qui a grandi à la campagne », la musique est universelle, elle ne se cantonne pas à un genre particulier, il est à la fois un fils de la Motown mais aussi un héritier de la country. Sa plus belle médaille, c’est le jour où Frank Sinatra, dans un restaurant, lui a dit : « Tu sais gamin, tu me plais ». Le gamin a été très loin.


Truly de Lionel Richie – HarperCollins 352 pages

Truly: Mon histoire (version française)

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Les tendresses de Zanzibar

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La France des oubliés, coupable de résister?

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Le journaliste Ivan Rioufol vient de publier "La révolution des oubliés" (Fayard) © Hannah Assouline.

Les militants identitaires sont diabolisés depuis des années, et en réalité bien au-delà de la Jeune Garde ou des lfistes, déplore Ivan Rioufol. Après le meurtre de Quentin Deranque à Lyon, et l’interpellation de neuf suspects hier, notre chroniqueur observe déjà l’inversion accusatoire qui est en train de s’opérer.


Quentin Deranque est le symbole, tragique, de la haine institutionnelle portée à la France des oubliés, c’est-à-dire à la nation historique : elle pourrait disparaître avant la fin du siècle à force d’être détestée par les déracineurs de sa mémoire et les saccageurs de son héritage. Les tueurs cagoulés de la Jeune Garde, qui se sont acharnés sur la tête de la victime à terre, ont volé la vie d’un homme comme d’autres écraseraient une vipère. Son tort était, aux yeux des assassins d’extrême gauche, d’être trop Français, trop catholique, trop cultivé, trop pacifique. Ces sicaires aux prénoms français – neuf suspects ont été interpellés hier – sont les produits terrifiants d’un endoctrinement sectaire qui a érigé en infamie l’expression d’une résistance patriotique. Être nationaliste, pour Jean-Luc Mélenchon comme pour Emmanuel Macron, est la marque d’un extrémisme à combattre. A moins que ce nationalisme ne soit palestinien. Quand la macroniste Prisca Thevenot explique hier, parlant des jeunes femmes de Némésis que Deranque protégeait, que ce mouvement « n’est pas féministe mais identitaire », la députée banalise le discours de guerre civile porté, jusqu’à l’Elysée, contre ceux qui défendent leur civilisation. Génération Identitaire a été dissoute en 2021 par Gérald Darmanin au prétexte que ce groupe incitait à la haine et à la violence contre les étrangers. Dans cette continuité manichéenne, le chef de l’Etat a promis, le 13 février à l’occasion de la commémoration de l’assassinat d’Ilian Halimi il y a 20 ans, l’inéligibilité pour les élus qui seraient condamnés pour des « actes ou des propos antisémites, racistes ou discriminatoires ». Mais derrière ces tirades se dissimule l’arsenal pour interdire les critiques du grand remplacement, de la colonisation islamique, de la préférence étrangère. Le régime, derrière ses larmes de crocodile, a tout fait pour criminaliser la défense d’une identité française. Il est le premier coupable.

Paris, 6 mai 2025 ARNAUD © CESAR VILETTE/SIPA

La France Insoumise, alliée de la Jeune Garde et des terroristes « antifas », s’est déshonorée dans la tragédie lyonnaise. Hier, sur RTL, Éric Coquerel a pourtant déroulé le mécanisme effrayant de la pensée totalitaire, en niant des faits clairement rapportés par le procureur de la République de Lyon, Thierry Dran. Mais c’est plus généralement le discours dominant, acquis à la société ouverte et à la diabolisation du « Français de souche » et du « Français de cœur », qui doit être tenu pour responsable du meurtre de Quentin Derenque, métis franco-péruvien. Dans son éditorial de ce jour, Le Monde déplore, dans le lynchage, un « geste scandaleux commis au nom d’idéaux de gauche (qui) ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence (…) et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République ». Cette inversion accusatoire est plus généralement celle de la gauche, de la macronie et de ses médias : ils ne cessent d’alerter sur un « retour aux années trente » en désignant la droite souverainiste, tout en s’aveuglant sur les dérives fascistes et antisémites de leur camp. Quentin Deranque a été piétiné par des brutes qui hurlaient :« Dehors les nazis ! ». Les oubliés n’oublieront pas.

La révolution des oubliés

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A chacun son génocide

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Un génocide par-ci, un génocide par-là


Si le mot de « génocide » a été forgé pour désigner les pires crimes de l’Histoire, il connaît aujourd’hui une banalisation alarmante. Dernier exemple en date, l’Institut Lemkin pour la prévention du génocide, une ONG américaine, a publié sur son site en janvier les avis de trois spécialistes du sujet qui annoncent que les États-Unis sont engagés dans un « processus génocidaire » contre les personnes transgenres.

Ces experts expliquent que la définition du génocide comme tentative d’anéantir un groupe national, racial, ethnique ou religieux est trop restrictive et qu’elle devrait être étendue à la notion de genre. De ce point de vue, les lois passées dans de nombreux États américains pour limiter l’accès des enfants et des adolescents à des traitements hormonaux et chirurgicaux peuvent être considérées comme génocidaires. Il en irait de même des restrictions sur l’accès des femmes trans aux toilettes féminines. Le président Trump et ceux qui ont promulgué ces mesures législatives se seraient inspirés directement de l’idéologie nazie.

L’institut en question a été fondé en 2017 par une chercheuse américaine et une juriste argentine pour alerter sur le génocide des yézidis perpétré par l’État islamique en Irak. Quand l’Institut a élargi ses objectifs en 2021, il a été rebaptisé du nom du juriste juif Raphaël Lemkin, un Polonais réfugié aux États-Unis, qui a créé le terme et le concept de génocide. La directrice de l’institut a déjà parlé de « processus génocidaire » en 2025, quand la Cour suprême britannique a décidé que la législation sur l’égalité des sexes ne s’appliquait qu’au sexe biologique. Sans surprise pour une ONG qui se montre si prête à banaliser l’emploi du terme, elle a déclaré, à peine trois semaines après le 7-Octobre, qu’Israël et les États-Unis commettaient un génocide à Gaza. Les descendants de Lemkin ont protesté contre l’utilisation de son nom et ont menacé l’institut de poursuites judiciaires. Quand les mots ne veulent plus rien dire, que reste-t-il pour nommer l’horreur véritable ?

Reconnaître le fascisme

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Rassemblement après le meurtre de Quentin, Montpellier, 15 février 2025 © LEO VIGNAL/SIPA

La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.


En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».

Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.

Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.

Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.

A lire aussi, Charles Rojzman: Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.

La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?

Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.

C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.

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Une minute pour Quentin

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Avant une nouvelle séance houleuse, membres du gouvernement et députés se lèvent pour une minute de silence pour Quentin Deranque, tué à Lyon, à l'Assemblee nationale, 17 février 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Violence politique. Les Insoumis ont exceptionnellement cessé de bordéliser l’Assemblée nationale pendant la minute de silence pour Quentin Deranque, hier après-midi. L’assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault a finalement été interpellé par la police le même jour. Nous vous proposons d’écouter la chronique radio d’Elisabeth Lévy.


L’Assemblée nationale condamne unanimement la violence politique. « L’Assemblée condamne unanimement et sans réserve tous les actes de violence et de haine. Comme le rappelait Robert Badinter, dans une démocratie apaisée ce n’est pas l’affrontement qui doit régner c’est le droit. La première des évidences dans une démocratie est le refus de la violence physique. Il revient à chacun d’être les garants de la dignité du débat public et d’appeler au calme », a affirmé Yaël Braun-Pivet avant la minute de silence, hier.

« Ça va être un moment abject », pronostiquait un député LFI avant la séance. Mais hier, les députés se sont tous levé pour Quentin, même les insoumis qui, pour une fois, se sont abstenus d’éructer, presque stoïques sous les accusations. Les grands mots et les grands sentiments étaient de sortie. Une seule mesure est envisagée par l’exécutif : l’interdiction de réunions et la dissolution de groupes déjà dissous. Si on mesure notre impuissance à la détermination affichée, nous n’en avons pas fini avec la brutalisation de la vie publique.

Au moins, maintenant, tout le monde est conscient du problème. Tout le monde est saisi par l’émotion. Mais l’émotion n’est pas une politique. Derrière l’unanimité d’un jour, les lignes ne bougent pas.

A lire aussi, Patrick Atlan: Reconnaître le fascisme

A gauche, on pleure mais aucun effort réel de vérité n’est fait. Le meurtre de Quentin est abject mais n’oublions pas le combat contre l’extrême droite. On pouvait lire hier un édito sidérant dans Le Monde. « Ceux qui l’ont tué n’ont pas seulement commis un meurtre, ils ont sali les combats progressistes et humanistes. Leur geste scandaleux, commis au nom d’idéaux de gauche, ne doit pas faire oublier que l’extrême droite compte des partisans ouverts de la violence, et des ennemis acharnés de la démocratie et de la République. » C’est comme le communisme. Une belle idée mal réalisée. La violence est accidentelle et Quentin un regrettable dommage collatéral d’une guerre légitime contre la bête immonde.

Mélenchon dit : « On se déshonore lorsque l’on frappe d’une manière qui comporte le risque d’infliger la mort ». Comme condamnation, on a vu plus clair. La complaisance pour la violence est dans l’ADN de la gauche depuis sa naissance révolutionnaire (1793). Le combat n’est plus politique mais moral : on n’affronte pas des adversaires, on lutte contre les ennemis de l’humanité. Certes, les réseaux sociaux en témoignent, ces affects robespierristes, théorisés à gauche, se sont largement diffusés.

Reste une certitude : la politique ne remplit plus sa fonction première qui est de civiliser et de représenter les conflits pour nous permettre de vivre ensemble. Mais la civilité, l’esprit des Lumières et le goût du pluralisme ne se décrètent pas.


Retrouvez Elisabeth au micro de Patrick Roger sur Sud Radio :

De Charlie Kirk à Quentin, l’extrême gauche tue

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Le député LFI Raphaël Arnault, image d'archives © ISA HARSIN/SIPA

Quentin aura éternellement 23 ans. Le jeune militant est mort pour avoir voulu protéger un groupe de militantes féministes dont le seul crime est de rappeler que l’immigration n’est pas la chance pour la France et l’Europe que nous décrivent les médias, les experts bien en cour, la gauche morale et bien sûr Jack Lang.

Comment se fait-il d’ailleurs que, dans la France de Macron, Alice, Yona, Mathilda et Anaïs doivent être protégées à chacune de leurs sorties publiques ou que Marguerite et Dora soient menacées de mort pour rappeler qu’un homme est un homme et une femme est une femme ? Ne nous avait-on pas appris, dès le plus jeune âge, que l’acquis civilisationnel nous interdisait de frapper une femme ? Et comment se fait-il que dans cette même France, il existe une frange, mélenchoniste, pour qui souhaiter une « balle dans la tête » à une militante féministe est naturel, comme le fit Raphaël Arnault, député Lfiste et tête de proue de la Jeune Garde, milice antifa.

La mort de Quentin nous rappelle que les militants d’extrême gauche agissent en toute impunité, chiens de garde du pouvoir qu’ils pensent combattre, punks à chiens d’idées décadentes et toutous dès qu’il s’agit d’être courageux. Quiconque s’est trouvé cinq minutes, cinquante fois, tous les jours face à eux le savent. Les antifascistes, qui se sont attribués cette étiquette pour couvrir leurs méthodes nauséabondes d’un vernis de respectabilité, intimident, enfarinent, frappent et tuent, mais, comme leurs victimes sont de droite, il n’existe plus, à leurs yeux, de morale qui vaille : tous les moyens sont permis, même les plus « impactants » pour reprendre les termes du lider maximo de la gauche française. Certains pays, comme les Etats-Unis ou la Hongrie, ont eu le courage de les inscrire sur la liste des organisations terroristes ; qu’attendent les autres ? Dans le cas du drame qui s’est joué à Lyon, comme dans beaucoup d’autres, ils sont les seuls responsables ; et honte à ceux, y compris à droite, qui rejettent la responsabilité sur les jeunes femmes de Némésis.

Certains médias idéologisés ont parlé d’ « affrontement », d’autres de « rixe » ; en aucun cas, il ne fallait parler de lynchage, de meurtre, de mise à mort à 10 contre 1. On entendrait presque Patrick Cohen parler de simple « différend » avant de se resservir aux buffets de la République, son acolyte Thomas Legrand se désoler que cela « fera le jeu de l’extrême droite » ou une sociologue inconnue et gavée d’argent public parler d’un Roméo et Juliette des temps modernes. Les mêmes ne manquaient pas de salive pour évoquer George Floyd ou Renée Good.

En attendant, la liste des innocents qui nous interdisent toute forme de lâcheté n’en finit pas de s’allonger : Arnaud Beltrame, qui s’est substitué à un otage lors d’une attaque terroriste, Lola et Philippine, toutes deux tuées par des OQTF, Thomas, massacré par ce que Libération appellerait un « groupe de jeunes ». A celle-ci s’ajoutent désormais les martyrs : Charlie Kirk, tombé en septembre dernier sous les balles d’un antifa aux Etats-Unis et Quentin, dont l’avenir nous dira s’il n’est qu’un nom de plus sur la liste ou la victime qui aura réveillé les consciences. Une certitude néanmoins : la mort ne doit pas être la fin de leur combat.

L’ordre mondial: un open bar!

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Signature de la charte du « Conseil de la paix » par Donald Trump, aux côtés de représentants diplomatiques marocain et bahreïni, Davos, 22 janvier 2026 © House/ZUMA/SIPA

Les mauvaises manières de Donald Trump scandalisent les Européens. Il ne fait pourtant que perpétuer la vieille tradition américaine d’ingérences qui s’inscrit désormais dans une mondialisation des conflits. Les grandes puissances sont en concurrence sur tout et partout sur terre. Et le Vieux Continent peine à s’adapter à ce nouveau désordre du monde.


En Europe, les chancelleries et les plateaux de télé sont en proie à une crise de nostalgie. On y déplore la mort de cet « ordre international » qui aurait régi les relations internationales pendant des décennies. Et c’est Donald Trump qui l’aurait assassiné, pour imposer un nouvel ordre où la force prime le droit. Selon son proche conseiller Stephen Miller, nous vivons dans un monde « gouverné par la force ». Puisque les États-Unis sont une superpuissance, « sous le président Trump, nous allons nous comporter comme une superpuissance ». La nostalgie européenne est-elle justifiée ? Est-ce Trump qui, tout seul, a tué le vieil ordre ? L’a-t-il vraiment remplacé – comme l’assurent de très doctes commentateurs – par une doctrine des sphères d’influence, divisant le monde entre l’Amérique, la Chine et la Russie, et abandonnant l’Europe à son triste sort ?

De Monroe à Donroe

Nombre d’analystes affirment donc que Trump veut se focaliser sur l’hémisphère américain, autrement dit qu’il réactive la doctrine Monroe. En réalité, les États-Unis ont toujours traité les nations latino-américaines comme des inférieures. Selon la logique des puissances montantes, ils ont d’abord imposé leur hégémonie aux pays les plus proches et les plus fragiles, avant de projeter plus loin leur influence. Ils ont ainsi profité de la faiblesse du Mexique pour lui prendre le Texas et la Haute-Californie. À la fin du xixe siècle, après avoir annexé Hawaï et une partie de Samoa, ils ont exploité la faiblesse de l’Espagne pour lui prendre Porto Rico, Guam et les Philippines, et étendre un protectorat virtuel sur Cuba. Entre 1898 et 1933, la « guerre des Bananes » a vu les États-Unis faire des interventions militaires dans de nombreux pays – Cuba, Mexique, Panama, République dominicaine, Haïti, Nicaragua, Honduras – pour préserver leurs intérêts commerciaux.

Si leur implication dans les deux guerres mondiales assure leur statut de superpuissance, leur rôle de champion de la démocratie dans la guerre froide est le prétexte à de multiples ingérences dans d’autres pays. Après 1945, on peut compter une trentaine d’opérations – ouvertes ou clandestines, réussies ou non – pour fomenter des coups d’État, soutenir des rebelles ou renforcer des régimes dictatoriaux en Amérique latine, Asie, Afrique et Europe. De plus, leurs forces armées officielles ou officieuses interviennent à Cuba, au Brésil, au Cambodge, à Grenade, ou au Panama, sans parler des grandes campagnes au Vietnam, en Afghanistan et en Irak. Les Américains ne respectaient l’ordre mondial que selon leur bon vouloir.

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Les Européens se drapaient dans leur vertu, naïvement convaincus que toutes les nations finiraient par devenir des démocraties libérales. Cependant, ils ne faisaient pas trop de vagues, car l’Amérique assurait leur défense. Mais au fil des décennies, la notion d’un ordre international s’est réduite à une feuille de vigne couvrant à peine l’outrecuidance occidentale. Les pays en développement n’y ont vu que l’expression d’une hypocrisie intolérable. Les pays autoritaires comme la Russie ou la Chine n’y ont jamais cru. Ensemble, ces deux groupes ont pris le contrôle de l’ONU, ce symbole de l’ordre mondial, dont l’activité principale consiste aujourd’hui à condamner Israël. Signe d’un monde à l’envers, en 2025 l’Iran a été élu à la présidence de la section Asie-Pacifique du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. C’est en toute cohérence que Trump a annoncé, le 7 janvier, que les États-Unis quitteraient 31 agences et commissions de l’ONU et qu’il a lancé son propre Conseil de la paix (avec un succès mitigé). Qui a piétiné l’idée d’ordre mondial ? Trump ? C’est plutôt George Bush en Irak, suivi de Poutine qui s’est emparé de la Crimée avant d’envahir l’Ukraine de manière éhontée sans perdre pour autant ses alliés chinois, iraniens et autres. C’est encore la Chine qui a fait main basse sur le Tibet et Hong Kong, tout en se présentant comme respectueuse de l’ordre international qu’elle s’emploie à saper de l’intérieur. Dans ce contexte, la doctrine « Donroe » signifie, non pas que la morale n’a plus aucune place dans ce monde, mais que l’ordre international est une fiction.

Pour autant, Trump ne va pas pour se replier sur son propre hémisphère. Car la faillite de l’ordre international s’accompagne d’une autre nouveauté : la mondialisation des conflits de pouvoir. Qu’il s’agisse d’accès aux ressources, de parts de marché, de leviers de pression politique, de droits de passage maritime, et même d’annexion territoriale, les grandes puissances sont en concurrence sur chaque kilomètre carré de la terre et de la mer, comme dans le monde souterrain, les fonds marins, l’air, l’espace et le cyberespace. Il n’existe plus de sphères régionales où se confiner.

Assurer ses arrières

En tant que superpuissance, l’Amérique de Trump doit projeter sa puissance partout. Dans la « Stratégie de défense nationale » récemment publiée par le Pentagone, l’Indopacifique est présenté comme ayant une importance stratégique et économique vitale pour les États-Unis. L’expansion des forces armées de la Chine représente un défi que l’Amérique doit contrer, non par l’« antagonisme », mais par la « puissance », autrement dit par la démonstration de sa supériorité en troupes et en armements, et sa capacité à frapper n’importe où dans le monde, comme en témoigne le bombardement des installations nucléaires iraniennes en juin 2025. Le résultat c’est que, sauf à se disperser, l’Amérique a besoin de ses alliés européens pour défendre leur propre arrière-cour et y contenir l’allié russe de la Chine. Ce « pivot » américain vers l’Indopacifique avait déjà commencé sous Obama qui croyait que le Vieux Continent pouvait et devait faire plus pour assurer sa propre défense. Beaucoup plus, selon Trump. Si les Européens assument leurs responsabilités – nous dit le Pentagone – les États-Unis, dans le cadre de l’OTAN, leur donneront toujours un coup de main. Israël est présenté comme un « allié modèle » qui, se montrant prêt à se battre, mérite tout le soutien des Américains. Le message est clair : aide-toi, et Trump t’aidera.

Loin de respecter les « sphères » des autres puissances, Trump étend son influence jusque dans leur arrière-cour. C’est ainsi que les États-Unis restent les défenseurs de Taïwan, avec qui un nouvel accord commercial vient d’être négocié. Dans la mer de Chine méridionale, Trump développe une alliance stratégique avec les Philippines. En Asie, il s’est rapproché du Pakistan, qui coopère avec lui sur le dossier du contre-terrorisme international, ainsi que sur sa politique au Moyen-Orient, et serait ouvert à des investissements américains pour exploiter ses ressources minérales critiques. Dans la lutte mondiale pour les ressources, Trump cherche à faire des deals avec les républiques d’Asie centrale, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan, suite à l’accord de paix avec l’Arménie. Pour l’exploitation des terres rares, il a signé un accord avec l’Australie et s’est rapproché du Brésil. Cette volonté d’omniprésence est logique : 2025 a été une année record pour les exportations chinoises et Pékin a investi une somme record dans sa « nouvelle route de la soie », ce vaste ensemble de projets d’infrastructures par lequel la Chine projette sa propre influence autour du monde.


Présence encombrante dans les sphères des autres, une superpuissance se doit d’être hégémonique dans son jardin. C’est ainsi que Trump perpétue et renouvelle la tradition américaine des ingérences en Amérique latine. Son action au Venezuela en est la démonstration fracassante. Il s’agit aussi de montrer que les États-Unis ont tiré les leçons de l’Irak et de l’Afghanistan. Plutôt que de sacrifier des sommes astronomiques et des vies humaines dans de vaines opérations de « regime change », ils se contentent désormais de changer le dirigeant pour changer le comportement du pays en question. Cela n’est pas sans risque, mais en décapitant le gouvernement chaviste, Trump s’offre la possibilité de vendre les stocks accumulés de pétrole vénézuélien et de contrôler l’accès futur aux plus grandes réserves du monde. Par son agressivité, il met la pression sur d’autres régimes hostiles de la région, en Colombie et à Cuba, et sur le Mexique qui, selon lui, doit faire plus pour combattre les cartels. Mais sécuriser son arrière-cour latino-américaine, c’est aussi y éradiquer l’influence de ses adversaires. La Russie et l’Iran sont privés d’un allié utile, tandis que la Chine pourrait perdre des sommes considérables investies au Venezuela ainsi qu’une source de pétrole couvrant 4 % de ses besoins. De plus, si Trump atteint son objectif en ramenant le prix du pétrole à 50 dollars le baril, afin de réduire le coût de la vie aux États-Unis, cela gênera sérieusement l’économie russe. Ses opérations contre les « pétroliers fantômes » au service de la Russie vont dans le même sens. D’ailleurs, les Européens l’imitent.

Le grand dôme du Grand Nord

Donald Trump a annoncé qu’il voulait acheter ou annexer le Groenland pour contrer les incursions possibles des Russes et des Chinois ; y construire une partie de son « Dôme d’or », ce système de défense antimissile ; et exploiter les ressources en uranium, cuivre et terres rares qui s’y trouvent. Les Européens se sont braqués, faisant enfin preuve de courage, ce qui n’est pas une mauvaise chose s’ils sont prêts à assurer leur propre sécurité. Ils se sont empressés aussi de lui expliquer que, selon l’accord États-Unis-Danemark de 1951, les États-Unis, qui possèdent déjà la base spatiale de Pituffik, pouvaient en installer d’autres. Quant aux ressources, difficiles à exploiter sous la glace, les projets chinois dans ce domaine sont au point mort et le gouvernement danois se montrerait plus souple avec son allié américain. Trump a finalement reculé, prétendant avoir trouvé le « cadre » d’un accord possible. Que cherchait-il vraiment ? Sans doute à avoir les coudées franches pour faire ce qu’il voulait dans le Grand Nord, sans être gêné par des règles environnementales.

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Le grand bienfait de cet épisode est d’avoir attiré l’attention générale des Occidentaux sur l’Arctique et les questions urgentes qu’elle soulève. Nous avons l’habitude de voir le monde à travers la projection cartographique de Mercator qui représente l’Amérique à gauche, l’Asie à droite, et l’Europe au centre. Vu d’un point au-dessus du pôle, le monde est très différent. L’Europe, la Russie, le Canada et les États-Unis, représentés par l’Alaska, sont beaucoup plus proches et leur rivalité plus exacerbée. En essayant d’annexer le Groenland, Trump, loin de se limiter à son hémisphère, a voulu l’étendre pour projeter sa puissance par-dessus cet autre hémisphère qu’est le cercle polaire. Il est indéniable que les Européens, occupés surtout à contrer les activités russes dans la mer Baltique, n’ont pas fait grand-chose au Groenland pour anticiper la lutte pour l’Arctique. Avec la fonte des glaces, des ressources deviennent plus exploitables, de nouvelles routes maritimes s’ouvrent, déjà exploitées par la Chine, et les Russes élargissent leur accès à la mer. D’où l’activisme frénétique de Trump qui, suivant un accord conclu par Biden en 2023, a essayé en 2025 de commander aux Finnois le plus possible de navires brise-glaces. Les Américains eux-mêmes ont tardé à agir autour de l’Alaska, alors que c’est dans la mer de Béring qu’ont eu lieu le plus d’opérations, conjointes et séparées, de vaisseaux chinois et russes, qui s’entraînent à naviguer dans cette région d’où ils pourraient dominer une partie du Pacifique.

Trump a-t-il laissé tomber tout idéal de démocratie ? Pas complètement. Il s’engage fermement pour Israël, le seul État démocratique au Moyen-Orient. Il voudrait aider les Iraniens dans leur rébellion contre le régime des mollahs (à l’heure où j’écris on ne sait pas encore ce qu’il va faire de l’« armada » envoyée dans le golfe Persique). Les Européens peuvent-ils en dire autant ? Même Zelensky dans son discours de Davos a dénoncé leur inaction. Dans la pièce de Shakespeare, le roi Lear, ce monarque déchu, a son bouffon qui, seul, ose lui dire dans quel état misérable il est tombé. Trump, ce trublion vulgaire selon beaucoup, est peut-être le fou dont les Européens ont besoin.

Le Carpentras de LFI

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Dépêché à la radio sur France inter ce matin, le coordinateur national de LFI Manuel Bompard a tenté d'expliquer qu'il n'y avait aucune responsabilité de son parti dans la mort de Quentin Deranque et que la Jeune Garde n'existait plus. France inter.

Après le lynchage mortel du jeune Quentin par l’extrême gauche, les cornes du diable passent définitivement de la tête de Jean-Marie Le Pen à celle de Jean-Luc Mélenchon.


Après la mort de Quentin à Lyon, LFI est montrée du doigt par la droite et l’exécutif. La porte-parole du gouvernement Maud Bregeon dénonce sa responsabilité morale. Les Insoumis hurlent à la calomnie: « C’est nous qui sommes attaqués », pleurniche Mélenchon. Les sociologues habituels expliquent que la violence des antifas répond à celle de l’ultradroite. Sauf que Quentin n’a jamais agressé personne. D’ailleurs, dans le reste de la gauche et même dans les rangs insoumis, on sent une certaine gêne noyée dans les propos larmoyants sur le fait que personne ne mérite de mourir pour ses idées. Et même les porte-voix du camp du Bien (Patrick Cohen, Thomas Legrand, Jean-Michel Aphatie) ne repeignent pas le réel en rose.

La nouveauté, c’est que la violence politique a aujourd’hui des relais à l’Assemblée nationale. Il y a un continuum entre les éructations des insoumis, leur volonté assumée et claironnée de conflictualisation, leur antifascisme/antinazisme de bazar et le lynchage de Quentin. Contre les nazis, contre les fascistes, tout est permis, y compris le dix contre un. Pour ma part, je désapprouverais le lynchage d’un homme à terre même du pire des SS.

Après la profanation du cimetière juif de Carpentras, en 19901, toute la classe politique défilait contre antisémitisme et FN. Sauf que le FN n’avait rien à voir dans l’affaire. Cette fois, on ne verra pas de manifestation transpartisane contre la violence d’extrême-gauche.

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Certains veulent interdire le parti de Jean-Luc Mélenchon…  Pour moi, LFI est plus dangereux pour la France que le FN ne l’a jamais été. Ses méthodes cochent toutes les cases du fascisme : approbation de milices qui intimident et agressent les opposants, culte du chef, antisémitisme.

Les lfistes devraient être sanctionnés pour leurs propos incendiaires comme les autres, mais le Parquet est mou du genou dans leur cas (toutes les plaintes contre eux sont apparemment dans les limbes). Mais quoi qu’il en soit, on n’interdit pas une réalité sociale ni les mauvaises idées. Et on ne les envoie pas non plus à l’asile. On ne va pas ressortir pour LFI le cordon sanitaire ; il consistait hier à frapper le vote RN d’un interdit moral. A part faire monter LFI, cela ne servirait à rien.

A gauche, à part Raphaël Glucksmann que personne ne prend vraiment au sérieux, ou Jérôme Guedj, tous se soumettront aux insoumis. Pour Le Monde, le grand danger des municipales, ce ne sont pas les alliances avec LFI mais l’union des droites. Même le purgé Alexis Corbière appelle à une résurrection du Nouveau Front populaire pour la présidentielle. Et on peut toujours compter sur Olivier Faure pour vendre ses principes contre un siège. Face aux Insoumis, c’est aux Français, particulièrement de gauche, d’ériger un barrage politique – et non pas moral – en sanctionnant dans les urnes tous ceux qui s’allieront avec eux.


Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_la_profanation_du_cimeti%C3%A8re_juif_de_Carpentras ↩︎

Rima Hassan à Sciences-Po, Quentin, et la guerre morale

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L'eurodéputée islamo-gauchiste Rima Hassan à Bordeaux, le 7 novembre 2025 © UGO AMEZ/SIPA

Le parti de Jean-Luc Mélenchon, Mathilde Panot et Manuel Bompard a fait de l’antiracisme et de la question palestinienne une croisade ces dernières années. Il a soutenu la mouvance antifa. Dans cette polarisation, le meurtre de Quentin est une bascule, dont Charles Rojzman analyse ici l’anatomie.


Jeudi, à Sciences-Po Lyon, la députée européenne Rima Hassan prenait la parole. Le thème annoncé : Gaza, la Palestine, Israël. À l’extérieur, le collectif Némésis déployait une banderole de protestation. Deux récits face à face. Deux visions du monde. Deux France qui ne se parlent plus. Quelques heures plus tard, Quentin était lynché dans la rue. Samedi, Quentin était mort. Le procureur a retenu la qualification d’assassinat.

Bascule

Les faits sont distincts. Mais le climat est commun. Il serait confortable de refermer l’événement sur la figure d’un groupe, d’une violence politique isolée, d’une dérive de nervis d’extrême-gauche. Ce serait inquiétant certes. Ce serait faux. Car un acte surgit toujours dans une atmosphère. Et l’atmosphère politique française est aujourd’hui saturée.

Nous ne sommes plus dans un désaccord démocratique ordinaire. Nous sommes entrés dans une guerre morale. À Sciences-Po, Israël n’est plus abordé comme un État pris dans une tragédie historique complexe. Il est présenté comme l’incarnation d’un système : colonial, occidental, oppresseur. La Palestine devient la figure pure de la victime. L’Occident est décrit comme structurellement raciste. Le sionisme est réduit à une faute.

Ce n’est pas un accident rhétorique. C’est une architecture. La gauche radicale contemporaine ne se contente plus de proposer des réformes sociales. Elle redessine le champ politique en catégories morales absolues : dominants et dominés, racisés et privilégiés, antifascistes et fascistes. Dans ce découpage, l’opposition à l’immigration massive n’est plus une question politique. Elle devient une preuve morale. Défendre des frontières, évoquer la transmission culturelle, parler de continuité nationale : cela suffit. Raciste. Le mot tombe. Il ne pèse plus comme autrefois. Il frappe. Et c’est là que réside le cœur du basculement.

Quand l’adversaire politique devient une anomalie morale

Après 1945, accuser quelqu’un de racisme signifiait l’exclure du champ démocratique au nom d’un crime moral lié à une doctrine biologique hiérarchisant les hommes. Cette doctrine est morte scientifiquement. Les races, au sens hiérarchique, n’existent pas. Mais le mot, lui, est devenu stratégique. Il ne sert plus seulement à protéger la dignité humaine. Il sert à redistribuer la légitimité.

On transforme un désaccord en faute. La faute en indignité. L’indignité en disqualification. L’adversaire n’est plus un concurrent. Il devient une anomalie morale.

Si une partie du pays peut être décrite comme structurellement raciste, si ses inquiétudes peuvent être réduites à des pulsions xénophobes, si ses votes peuvent être interprétés comme la défense d’un privilège blanc, alors sa parole est suspecte par nature. Voilà le mécanisme. Et il n’est pas abstrait.

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Les chiffres électoraux le confirment : une majorité des électeurs français se déclarant musulmans qui votent choisissent aujourd’hui La France insoumise. En 2022, près de 69 % ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour. En 2024, environ 62 % des votants musulmans ont soutenu la liste LFI aux européennes. L’abstention est forte, les parcours individuels multiples. Mais la dynamique est nette.

La gauche radicale a intégré la cause palestinienne au cœur de son identité politique. Elle a fait de la dénonciation de l’“islamophobie” un marqueur structurant. Elle a articulé immigration, colonialité et racisme structurel dans un même récit. La jeunesse universitaire radicalisée fournit la théorie. Une partie de l’électorat mobilisé fournit la force. À l’approche des prochaines échéances électorales, cette convergence n’est pas un hasard. Elle est stratégique. La polarisation mobilise. La radicalité soude. La dénonciation morale consolide.

Dans ce cadre, la soirée de Sciences-Po n’est pas un simple épisode. Elle est un symptôme. Lorsque la politique devient une lutte pour la pureté morale, lorsque l’adversaire est défini comme porteur d’un mal structurel, lorsque le langage public est saturé d’accusations existentielles, la tension cesse d’être ponctuelle. Elle devient permanente. L’assassinat de Quentin ne peut être compris hors de cette atmosphère. Non parce qu’un meeting provoquerait mécaniquement un crime. Mais parce qu’une société qui transforme ses désaccords en affrontements ontologiques crée un terrain inflammable.

La gauche contre le commun

Il ne s’agit pas seulement de distribuer des responsabilités pénales collectives.
Il s’agit de reconnaître une responsabilité politique du climat. Que produit une stratégie qui repose sur la disqualification morale systématique ? Que devient une démocratie où une partie du peuple est décrite comme suspecte par essence ? On peut gagner une élection par la polarisation. On peut conquérir un bloc par la dénonciation. Mais on affaiblit la possibilité même d’un espace commun.

La gauche radicale parle d’antifascisme, mais étend indéfiniment la définition du fascisme.
Elle parle d’antiracisme, mais transforme le mot en levier de conquête. Et lorsque la morale devient une arme, la politique cesse d’être un débat. Elle devient une croisade. Or les croisades n’engendrent pas la paix civile.

Nous sommes à la veille de nouvelles échéances électorales. Les récits se durcissent. Les camps se solidifient. Les mots brûlent plus vite que les faits. Une démocratie peut survivre aux conflits. Elle survit difficilement à la transformation permanente de ses adversaires en ennemis. Le fer rouge du mot “raciste” devait empêcher le retour de l’horreur. Il est devenu l’instrument d’une recomposition du pouvoir. Et lorsqu’un pays entre dans une guerre morale permanente, il découvre toujours trop tard que la morale, utilisée comme arme, laisse des cicatrices plus profondes que les slogans. C’est cela, le moment que nous traversons.

La société malade

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