La mort de Quentin Deranque à Lyon survient dans une époque – la nôtre – où la disqualification morale précède le débat et où la violence menace de s’imposer comme prolongement politique de l’indignation.
En 1997, Umberto Eco publiait Reconnaître le fascisme. Il n’y décrivait pas seulement un régime, encore moins une nostalgie en chemise noire. Il mettait à nu un mécanisme, un glissement presque imperceptible, le moment où l’adversaire cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi. Ce basculement ne commence pas avec des uniformes ni des bottes. Il commence lorsque le désaccord devient trahison, lorsque certains seraient, par essence, « dangereux », « illégitimes », « indignes de parole », ou – façon ultime – « génocidaires ».
Vingt-trois ans. C’est l’âge de vivre, d’aimer, de se tromper, de changer d’avis. Pas l’âge de mourir.
Quentin Deranque avait 23 ans. Il est mort à Lyon – peut-être dans un guet-apens – en marge d’une conférence de l’ineffable Rima Hassan. Des militants liés à la Jeune Garde, mouvement « antifa » cofondé par le député insoumis et fiché S Raphaël Arnault, sont mis en cause dans ce lynchage. L’enquête dira le droit et établira les responsabilités individuelles. Mais le climat, lui, n’attend pas les conclusions d’un juge. Il est déjà là, palpable, respirable, irrespirable.
Depuis des années, nous avons pris l’habitude de classer avant d’écouter, de disqualifier avant de discuter. S’est installée l’idée que certains discours menacent l’ordre moral au point de justifier leur exclusion. On ne répond plus à une thèse, on étiquette. On ne réfute plus un propos, on l’essentialise. À force de présenter des jeunes comme intrinsèquement suspects, comme porteurs d’une faute originelle, on finit par banaliser l’idée qu’ils doivent être neutralisés. Le mot circule, d’abord métaphorique, puis pratique. Et lorsque, au lendemain d’un meurtre, une partie de la presse précise – avec une insistance presque clinique – que la victime était « proche de milieux identitaires », elle ne se contente pas d’informer, elle contextualise à charge. Insidieusement, il nous est suggéré que la violence s’inscrit dans une logique, qu’elle serait, sinon justifiée, du moins explicable, supportable. C’est ainsi que la frontière se déplace, non par décret, mais par habitude.
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Eco rappelait qu’il suffit de quelques ingrédients – obsession de l’ennemi, simplification du langage, certitude d’incarner le « vrai peuple » – pour que la démocratie s’abîme sans même s’en rendre compte. Nous y sommes. Chacun campe sur sa morale, persuadé d’être du côté du Bien. C’est donc au nom de ce Bien qu’on tolère que l’autre soit humilié, empêché, frappé.
La question n’est donc pas seulement pénale, elle est politique au sens noble : elle touche à la définition même de la communauté civique. Voulons-nous d’un pays où certaines opinions vous placent hors du cercle de la protection commune ? Où l’on estime que la violence serait le prolongement légitime d’une indignation justifiée ? Ou voulons-nous d’un pays où l’on combat une idée par une autre idée, où l’on oppose un argument à un argument, jamais avec des gants coqués et des poings américains ?
Il ne s’agit pas de sanctifier Quentin parce qu’il est la victime du jour, ni de faire de lui un symbole commode. Il s’agit de refuser que son âge devienne une statistique, que sa mort soit diluée dans la guerre des étiquettes. Si nous n’acceptons pas de tracer clairement la ligne – celle qui sépare la confrontation démocratique de la violence politique –, d’autres la traceront pour nous. Ils ne le feront pas en citant l’aimable Umberto. Ils le feront au nom d’une urgence morale, avec la conviction d’avoir raison.
C’est toujours ainsi que commencent les renoncements. Pas dans le fracas. Dans la résignation et l’assentiment fatigué.
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