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La faucille et le croissant

Drapeau rouge et Coran : toute une histoire


La faucille et le croissant
La Havane, Cuba, novembre 1974 : Fidel Castro accueille Yasser Arafat, symbole du tiers-mondisme qui unit gauches révolutionnaires et cause palestinienne. Wikimedia.

La révolution iranienne de 1979 n’a pas été le point de départ mais l’aboutissement du rapprochement islamo-gauchiste dont les origines remontent à la guerre d’Algérie. Alors que le régime des mollahs vacille, c’est désormais vers la Turquie d’Erdogan que se tournent les partisans d’une alliance entre le drapeau rouge et le Coran.


La révolution iranienne qui a renversé le régime du shah puis fondé la République islamique en Iran en 1979, avec le soutien des gauches françaises et occidentales, au nom d’un anti-impérialisme et anti-américanisme de guerre froide, est-elle le berceau de l’islamo-gauchisme ?

Rappelons que l’« islamo-gauchisme » est un concept créé vingt ans plus tard par Pierre-André Taguieff, en 2002, dans le contexte de la deuxième Intifada et de la guerre américaine contre le terrorisme, à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Il s’agissait alors, dans un contexte post-guerre froide, de pointer les alliances programmatiques et idéologiques, et les convergences d’intérêts politiques entre les courants islamistes et néosalafistes présents sur les deux rives de la Méditerranée (FIS, Ennahda, Hamas, Frères musulmans…) et les gauches radicales ou anticapitalistes occidentales. Est-ce à dire qu’il a fallu vingt ans pour forger un concept dont la matrice fut iranienne ? Je ne le pense pas, et je vais essayer de le démontrer.

Michel Foucault au milieu des manifestants lors de la révolution iranienne, Téhéran, 1978, alors qu’une partie des gauches occidentales voit dans le chiisme révolutionnaire un nouvel anti-impérialisme. DR

Deux sources historiques majeures sont aux origines de l’islamo-gauchisme : elles me semblent antérieures à la révolution islamique, et donc autres. L’improbable alliance entre les théoriciens d’une subversion révolutionnaire progressiste, nés en 1793 et incarnés depuis lors par le parti révolutionnaire français, permanence historique en constante mutation et recomposition suivant le « sens de l’histoire », et les théoriciens d’une subversion révolutionnaire réactionnaire visant à restaurer la société musulmane des premiers temps de l’islam, repose sur plusieurs convergences : la haine du libéralisme politique instauré en 1789 à Paris après la révolution américaine ; la haine de l’Occident et de sa puissance (successivement incarnée par la monarchie française, la puissance britannique et les États-Unis depuis 1945) ; le mythe révolutionnaire qui vise à détruire l’ordre établi et ceux qui le dirigent (avec jonction sur l’antisémitisme) ; l’utopie de l’avènement d’un régime sans État ni classes, sans histoire ni hiérarchies. Tout le reste diffère (le rapport à Dieu et au clergé, la vision de l’Homme, les rapports de genre, à la sexualité, au travail, à l’argent, etc.), mais l’alliance objective supporte les contradictions, car la polarisation se réalise contre les ennemis communs.

Avant la révolution islamique, il me semble que les deux matrices sont plutôt la guerre d’Algérie d’une part, puis le conflit israélo-arabe à partir de la guerre des Six Jours de juin 1967. Pourquoi ne pas remonter à la grande révolte arabe des années trente ? Parce qu’à l’époque la social-démocratie n’est pas radicalement hostile au colonialisme franco-britannique, dont elle est un acteur parmi d’autres, et moins encore au foyer national juif en Palestine ; et que le Komintern a été désactivé dans les années trente par Staline, qui ne croit pas en la révolution mondiale. En revanche, la « grande révolte arabe » de Palestine est structurante pour les Frères musulmans, dont elle constitue le combat fondateur et une matrice idéologique essentielle jusqu’à nos jours, sans jonction alors avec les gauches occidentales. C’est en revanche avec les nazis, au nom de la lutte contre la démocratie libérale et l’impérialisme britannique -et bien sûr la « domination des Juifs »-, que les Frères nouent des alliances jusqu’à la fin de la guerre mondiale.

Après-guerre, l’ennemi principal des gauches et des staliniens s’incarne dans le fascisme et le nazisme. Quant à la lente découverte de l’ampleur du génocide nazi des juifs d’Europe, elle interdit de fait toute alliance avec l’islam politique qui combat le sionisme. Le nationalisme arabe et Nasser incarnent de 1952 à 1967 la résistance à l’impérialisme et au sionisme, ainsi que la naissance du tiers-monde, mais il n’est ni islamique ni vraiment socialiste.

La cristallisation d’une alliance entre l’islam politique et les gauches remonte aux années soixante. En France, la guerre d’Algérie a été un laboratoire essentiel de la coopération politique et du compagnonnage idéologique qui allait donner naissance au tiers-mondisme, ce creuset des élites révolutionnaires du Sud et des milieux anticoloniaux de gauche français, et bien au-delà. Au sortir de la guerre d’Algérie, le PCF devient un compagnon de route fidèle de la révolution algérienne, dont il épouse désormais les priorités idéologiques successives. Cinq ans plus tard, la guerre des Six Jours brise le tabou né en 1945, et fait basculer l’État d’Israël et le sionisme dans le camp impérialiste conduit par les États-Unis. En outre, il dévoile l’hégémonie nouvelle des États-Unis sur le Proche-Orient, il sanctionne l’échec du nationalisme arabe et du nassérisme, il jette le baasisme naissant dans les bras de l’URSS (en Syrie notamment) et il ouvre un boulevard politique à l’islam politique. Un an avant, en 1966, le théoricien le plus implacable de la révolution islamique, le Frère musulman égyptien Sayyid Qutb, a été pendu par Nasser, mais ses écrits de prison, véritable bréviaire de la révolution islamique version léniniste (notamment sa théorie de l’avant-garde révolutionnaire éclairée guidant le peuple), se mettent à circuler.

Pendant les douze années qui séparent la guerre de 1967 et la révolution islamique de 1979 se construisent les connexions et les alliances révolutionnaires entre mouvements de gauche occidentaux et arabes d’une part, et la frange révolutionnaire de l’islam politique, arabe comme iranienne, de l’autre. En France, le doctrinaire Ali Shariati (1933-1977) est l’homme-clef de la conversion des gauches tiers-mondiste et sartrienne françaises à la cléricature iranienne. Étudiant à Paris de 1959 à 1964, ce fils d’un prédicateur chiite, marqué par sa formation cléricale en Iran, veut transformer le clergé chiite soumis au shah en force de libération anti-impérialiste de l’Iran. Il lui faut des alliés face au puissant partenariat établi entre les États-Unis et leurs alliés (dont Israël) et le régime du shah. Le cléricalisme islamique n’ayant aucune chance de séduire l’Union soviétique, c’est dans le milieu intellectuel tiers-mondiste et anti-impérialiste parisien et européen qu’il doit trouver des alliés.

C’est ce qu’il engage dès la guerre d’Algérie, ce moment de retournement de tous les États arabes contre la France, en se prenant d’amitié pour Sartre, Beauvoir et Fanon, tout en ralliant le milieu orientaliste parisien déboussolé par ce conflit (Berque et Massignon). Avant de rentrer en Iran où il deviendra le maître à penser de la révolution à laquelle il ne pourra assister (ayant été assassiné par la Savak en 1977), Shariati impose à Paris l’idée que l’islam est un socialisme révolutionnaire, un outil de libération des masses du tiers-monde en devenir.

Désireux de réactiver la force révolutionnaire du chiisme, il a théorisé la révolution plus efficacement que Khomeyni – de trente-trois ans son aîné –, plus confus dans ses pensées aujourd’hui connues[1]. Mais leur point commun est le « Wilayat al-Faqih », principe politique de la guidance suprême des clercs pour diriger l’Iran. Du cléricalisme à l’état pur, que ni la France ni l’Iran n’ont jamais connu dans leur histoire. Les amis français de Shariati, rejoints par Michel Foucault en 1978-1979, virent néanmoins dans le chiisme révolutionnaire et la pensée de Shariati-Khomeyni un potentiel capable de porter à la victoire la révolution des masses proche-orientales, afin de mettre en échec l’impérialisme américain et son vassal iranien. Réaliser un Vietnam proche-oriental.

En parallèle, deux événements précipitent les alliances et les convergences idéologiques dont nous venons d’évoquer les prodromes. D’abord la guerre du Vietnam, qui réactive tous les combats contre la guerre d’Algérie, mais avec cette fois l’appui des gauches estudiantines des campus occidentaux, de plus en plus fournis du fait que les universités deviennent lentement mais sûrement des universités de masse. Ensuite, l’appui de l’Union soviétique, dont le KGB a parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de la lutte du peuple vietnamien contre les États-Unis. Or à peine ce conflit achevé, par le piteux retrait des États-Unis de Saïgon en 1975, que s’ouvre la guerre civile du Liban. Sur ce terrain proche-oriental se rejoignent très vite tous les anti-impérialistes unis contre les forces chrétiennes libanaises représentées par les Phalanges, qui combattent au départ les Palestiniens du Fatah et de ses alliés prétendument de gauche.

Alors que les Phalanges sont grossièrement assignées idéologiquement en France à la « droite », Yasser Arafat et ses fedayin deviennent l’emblème de la gauche anti-impérialiste et anticolonialiste. La bipolarisation attrape tout. Le camp des Phalanges représente le fascisme (le parti a été créé dans les années trente) ; le colonialisme français, créateur du Liban en 1920 ; le catholicisme, associé à la réaction depuis la Révolution française ; l’impérialisme américain, depuis que les GI sont venus au secours du gouvernement libanais lors de leur première intervention dans le monde arabe en 1958 ; le « monde libre » honni dans son ensemble. Le camp palestinien agrège quant à lui la lutte des Palestiniens contre le sionisme, et ses soutiens américains et occidentaux ; la figure d’Arafat, héritier de Nasser qui l’a adoubé avant de mourir, et que le KGB a relooké en « Che Guevara arabe » avec ses lunettes de soleil, son keffieh et sa barbe de quelques jours ; les gauches arabes décidées à venger Nasser et 1967, comme l’a spectaculairement fait le commando de Munich en 1972, qui a assassiné 11 athlètes israéliens (action criminelle dont s’est très symboliquement solidarisé le jeune militant révolutionnaire Krasny, alias Edwy Plenel dans a revue trotskyste Rouge[2]) ; et bien sûr les anticolonialistes dans la tradition de la guerre d’Algérie.

Aussi, lorsqu’éclate la révolution iranienne en 1979, tout est prêt : l’alliance des communistes du Tudeh et des mollahs au nom du peuple iranien mobilise gauches et islamistes. Que les mollahs aient discrètement fait passer par les armes ou pendu des dizaines de milliers de communistes dans les années qui ont suivi la révolution pèse finalement de peu de poids face à la fuite du shah, puis à l’humiliation imposée aux États-Unis lors du siège et de la prise de leur ambassade à Téhéran. Très vite, l’Iran vient au secours des chiites dans le cadre de la guerre du Liban – en créant le Hezbollah –, discrètement d’abord, en suivant toujours ses propres intérêts, mais en activant la lutte contre les Occidentaux et Israël. Tout le monde ignore alors qu’ils ont fait exploser les camps militaires français et américain en 1983 pour chasser les Occidentaux du Liban devenu leur terrain de jeu.

La suite est un long et durable soutien tacite des gauches extrêmes occidentales à la révolution islamique, les plus modérés s’étant rétractés suite à leur politique de ségrégation vis-à-vis des femmes. Depuis des décennies, la République islamique a tissé une vaste toile d’agents, d’espions, d’intellectuels et de collaborateurs en Occident, dont les travaux d’Emmanuel Razavi donnent un solide aperçu.

La chute de la République islamique qui interviendra un jour où l’autre, sous le coup de sa double impuissance politique et économique, fermera-t-elle le cycle de l’alliance improbable dont on vient de parler ? L’exemple français démontre que la chose est peu probable. En France, Mélenchon et LFI n’ont pas vraiment besoin de la République islamique, qui peut même les gêner par sa violence criminelle : les Frères musulmans d’Europe et leurs clones constituent désormais en France et en Europe une force autonome qui a les moyens de se financer et dispose de ses cadres, imams et activistes, aussi sa dépendance aux réseaux iraniens est-elle faible, Erdogan ayant largement pris le relais, avec la bénédiction des Américains comme vient encore de le démontrer la chasse aux Kurdes du Rojava en Syrie. Bien qu’ils les aient tant aidés, Frères musulmans d’Europe et Frères musulmans de Turquie passeront si nécessaire à la trappe leurs alliés iraniens devenus encombrants. Hélas, la bataille d’Europe se livrera désormais à huis clos. La Belgique et Bruxelles capitale de l’Union en seront la clef.


[1] On doit à Jean-Edern Hallier d’avoir publié « Le Petit Livre vert de Khomeyni » (disponible à la lecture sur www.fnb.to).

[2] « Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir [auteur de l’attentat, NDA]. Nous devons défendre inconditionnellement face à la répression les militants de cette organisation. »

Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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Pierre Vermeren est historien et professeur des universités ; il est l’auteur de La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire (« Texto », Tallandier, 2020) et L’Impasse de la métropolisation (« Le Débat », Gallimard, 2021).

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