Lionel Richie, l’imperator du slow langoureux et huileux, signe son autobiographie Truly aux éditions HarperCollins. Sincèrement, l’ex-Commodores n’a pas d’équivalent dans l’industrie musicale américaine.

On ne se méfie jamais assez des chanteurs de charme à la moustache ondulante et aux bouclettes enduites de Pento. On les caricature. On réduit, par peur d’y succomber, leur portée dans l’univers musical. On les disqualifie arbitrairement parce que nous avons un peu honte de nos goûts. De toute façon, ces gens-là ne sont pas sérieux, ils produisent une musique commerciale, un peu trop brillante, presque trop léchée pour sonder l’âme, trop légère pour durer, facile à écouter, donc éphémère, presque infantile.
Salles toujours combles
On les rejette au mieux dans le camp des faiseurs habiles qui, à l’exigence, préfèrent la douce harmonie, les accords populaires et l’usage de mots trop clairs, trop ronds, trop directs, trop entendus. Le convenu est parfois un signe d’audace, de génie même. L’obscur est le royaume des médiocres qui s’épanouissent dans le nébuleux et le faussement artistique ; ces besogneux sont incapables d’écrire un tube net, lumineux comme un concentré d’adolescence, une nuit d’été. Pourquoi avons-nous si peur d’aimer sincèrement ces appels, ces secousses qui viennent de si loin, ces incantations qui raniment les temps incertains ? Nous sommes d’éternels poseurs, nous avons la trouille de paraître bêtes et incultes, peur d’être jugés. On se moque alors de nos élans anciens, on réécrit notre histoire pour donner le change. Lionel Richie, ce serait de la musique incolore, du surlignage, rien de fondamental, de conceptuel, juste un accompagnement naïf, un bricolage en studio d’enregistrement pour plaire aux jeunes romantiques. Le monde brûle et vous écoutez Lionel, nous dit-on sur le ton du reproche. Pourtant, les salles sont pleines, en juin dernier à l’Accor Arena à Paris, le public français a honoré comme il se doit la présence de Lionel. De Quincy à Lionel, la France est une terre d’accueil pour la soul, la funk et le jazz.
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Cette année, il repart dans une méga-tournée américaine avec ses comparses d’Earth Wind & Fire. Ils seront au Madison Square Garden le 11 juillet prochain. Sa première fois sur cette scène remonte à des décennies, il faisait la première partie des Jackson 5 avec les Commodores. En soulevant un pan du rideau et en voyant les 19 000 spectateurs, il fut pris d’un vertige. Mickael treize ans à peine semblait dans son élément. Serein. Il ne tremblait pas devant un aîné passablement impressionné. Ces deux-là avec Quincy créeront beaucoup plus tard « We Are the World » (à voir le documentaire sur Netflix de cette folle nuit avec Stevie Wonder, Billy Joel, Dione Warwick, Diana Ross, Bob Dylan, etc.). Ce n’est pas la peine de masquer notre trouble plus longtemps. Les tubes de Lionel terrassent nos digues, ils nous obligent à démystifier nos certitudes, à sourire de nos vieux démons et à nous accepter. Ils vont droit au but. Comment résister à ce chanteur né à Tuskegee dans une bourgade d’Alabama en 1949 ? Aux premières notes de « Lady », on est cuits, pris au piège, son timbre nous enlace, c’est le ressac de la mer, sans forcer, avec une force motrice incroyable, Lionel déroule sa chanson sans pousser les aigus, sans surjouer, sûr de son bon droit, de la bonne mesure, il abat ses cartes, sans trucage. Dans « Hello », c’est la montée chromatique qui fascine, le chatoiement du désir et de l’attente, il y a un côté terrien, quasi-mitterrandien, on se croirait sur les bords de la Charente.
Fils de la Motown et héritier de la country
Dans son autobiographie traduite par Cécile Leclère qui vient de paraître chez HarperCollins, Lionel raconte son chemin depuis son enfance protégée aux côtés d’un père fan de Count Basie à son intégration aux Commodores, il le répète plusieurs fois, sans les Commodores, il n’y aurait pas eu de Lionel Richie, puis vient le temps de l’émancipation avec l’écriture des plus grands standards de la soul qu’il finira par chanter seul : Three Time A Lady, Easy, Sail On, All Night Long, Say You Say Me, Lady, etc…, des récompenses aux tournées mondiales. Pour « ce noir qui a grandi à la campagne », la musique est universelle, elle ne se cantonne pas à un genre particulier, il est à la fois un fils de la Motown mais aussi un héritier de la country. Sa plus belle médaille, c’est le jour où Frank Sinatra, dans un restaurant, lui a dit : « Tu sais gamin, tu me plais ». Le gamin a été très loin.
Truly de Lionel Richie – HarperCollins 352 pages
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