Accueil Site Page 1843

Sur un air de pubs pour bagnoles


Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Boléro gipsy, écran total, mon vieux plaid contre le mistral. Valise bouclée. À nous Avignon, Aix, Orange, festivals de nos amours ! Rien à dire de la saison finissante à Paris. Tout raté, bicause trousseau. Moi qui raffole des histoires de souillon changée en princesse, j’aurai même pas vu ni la Cendrillon de Joël Pommerat porte Saint-Martin ni celle de Rossini sauce Guillaume Gallienne à Garnier.

À la place, on vous résumerait bien les drames et les ballets de la télé. Mais même là, le retour manqué de la vengeance du petit Grégory et le retour de la vengeance manquée du grand Bayrou, que voulez-vous qu’on en tire ? Du vrai bon spectacle digne de toi, lecteur, je cherche, je cherche. Et non.

Ah si ! Si, si. Entre ces peccadilles, en voilà un, de spectacle, dont personne ne se lasse. Un show plus énorme que le crépuscule à Nouméa : la pub pour bagnoles. Trois minutes d’info, dix minutes de pub pour bagnoles. Au début on note à peine, mais à la longue je te jure ça marque.

Bourdieu a tort, Peugeot a raison

La plus air du temps vous l’avez vue et revue comme moi pendant Roland-Garros. C’est pour une bagnole française. Version longue : trois mômes jouent au tennis devant un immeuble cossu, école privée pour cancres friqués à ce qu’on devine. Intérieur jour. C’est l’heure de la leçon de musique. À Melun, on soufflerait dans un pipeau, là c’est chic, on gratte le violon. Un élève plus tête à claques tu meurs écrase l’archet en soupirant, quand une balle de tennis entre par la fenêtre. Ni une ni deux, la tête à claques tourne son violon, frappe la balle qui rebondit au tableau noir (beurk le tableau noir) et décapite un joli plâtre posé sur le bureau du maître (beurk la sculpture, beurk le bureau, beurk le maître). Sûr de ne s’exposer à aucune réprimande étant donné le revenu de papa, le petit rebelle exulte et nargue le prof, coi. Extérieur jour. Maman félicite le morveux, lequel, devenu par un effet de montage le superchampion Novak Djokovic, se retrouve vingt ans plus tard au volant d’une Peugeot. « More fun, better sensations », conclut l’annonceur. In french : Pourquoi pisser dans un violon quand l’or coule de ta raquette ? L’art, l’école, quelle louze ! Cachet moyen d’un violoniste anonyme qui joue l’ouverture de Rossini qu’on entend derrière : 300 euros. Revenus de Novak Djokovic en 2016 : 98 millions de dollars. Bourdieu a tort : les héritiers se contrefoutent de l’héritage (à part l’oseille bien sûr). Mais Peugeot a raison : méprise ton prof, défonce le matériel. More fun, better sensations.


Même chaîne, la seconde d’après. Rien. Vous l’avez vue aussi celle-là ? Moins souvent en tout cas. C’est une série de variations sur rien. « Il n’y a rien de tel que rien. » Le rien originel, plus rien dans le frigo, vivre de rien, rire de rien, croire en rien, la beauté de rien, l’art de ne rien faire, tout ça parce que « rien, ça n’est pas rien, c’est même la meilleure chose qui puisse vous arriver ». Pub pour Volkswagen, la bagnole qui protège. Chef-d’œuvre sans bavure filmé par Notre Inimitable Clemens Purner. Musique : La Tartine de beurre, ce presque rien pour débutants que l’agence, comme d’ailleurs toute les méthodes de piano dans le commerce, attribue à Mozart. Eh ben même pas. De graves musicologues précisent : Mozart père, Leopold. Mais en fait, on n’en sait… rien.

Rien, musique de personne. Merci, Volkswagen ! Grâce à toi, l’été promet ce que je nous souhaite pour les mois qui viennent. Juste pour deux mois, oh comme je voudrais que ça nous arrive à nous tous ! Rien.

Cinéma: faut-il être un trans’ pour jouer un trans’ ?

Le métier d’acteur relevait jusqu’à présent du domaine artistique. C’était l’art de la comédie, du théâtre, celui de jouer un rôle, d’entrer dans la peau d’un personnage, d’un autre que soi. Mais l’art n’échappe jamais longtemps à son temps et, comme la musique, le voici à présent envahi par les lobbies divers et variés.

Début juillet, plusieurs associations ont critiqué le choix d’Alec Baldwin pour interpréter, dans Blind, le rôle d’un auteur de nouvelles qui perd la vue après un accident de voiture. On lui reproche, en effet, de jouer le rôle de quelqu’un qu’il n’est pas, un aveugle. La Ruderman Family Foundation, par le biais de son président-fondateur Jay Ruderman, voit d’un mauvais œil qu’un acteur en pleine possession de ses moyens interprète un non-voyant, comparant, dans le L.A. Times, cette situation à celle d’un acteur blanc qui jouerait un personnage noir. Jay Ruderman s’insurge notamment contre le « handicap que l’on enfile comme un costume ».

Jouer… à être soi-même

Mais ce qui aurait pu passer pour un phénomène isolé semble être la manifestation d’une tendance émergente. Le 8 août, Libération, toujours à l’affut de ce genre de nouveautés, a reproché à Fanny Ardant de ne pas être… un transsexuel. « On finit par s’agacer à la vue de personnes cisgenres (dont l’identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance) portant majoritairement à l’écran cette thématique de transition forte et délicate, écrit le site du quotidien. On est loin d’une mission camouflage Edith Piaf par Cotillard. » Pour interpréter le personnage de Lola, transsexuel algérien, dans le film Lola Pater de Nadir Moknèche, Fanny Ardant aurait donc mieux fait de changer de sexe et, plus dur, d’origine. Ou, tout simplement, de renoncer à sa pige. Pour Libé, mieux vaut appartenir aux LGBT plutôt qu’être une comédienne douée : Fanny Ardant « s’évertue à performer avec tout son barouf de maniérismes plutôt qu’à interpréter une femme trans ».

Il y a quatre ans seulement, le même journal encensait pourtant Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos pour leur rôle de deux jeunes filles découvrant leur attirance mutuelle dans La Vie d’Adèle. Faute à pas de chance : les deux actrices, dans la « vraie » vie, semblent préférer le sexe opposé. On regrettera donc avec Libé qu’Anthony Hopkins n’aime pas autant la bonne chair que son personnage dans Le Silence des agneaux. Le cannibalisme est une identité comme une autre. Car à en croire les nouvelles critiques d’art, il faut maintenant être le personnage que l’on joue. N’y voyez aucune contradiction !

« Wilson » et les désaxés de l’Amérique orthogonale

2

Wilson, héros éponyme de la dernière comédie dramatique de Craig Johnson, est de ces marginaux qui amènent un vent de fraîcheur, toujours bienvenu, à un cinéma américain parfois un peu endormi. Célibataire paumé, Wilson n’a guère que son chien comme compagnon de route. Mais quand il tente de retrouver son ex-femme Pippi, disparue depuis 17 ans, celle-ci lui apprend qu’une fille est née de leur union après leur divorce et a été adoptée. Dans cette existence à l’arrêt, cette nouvelle pousse Wilson vers un but, enfin : reconstituer sa famille coûte que coûte.

Un innocent « pas de son temps »

Adapté de la bande-dessinée de Daniel Clowes par l’auteur lui-même, ce film est généreusement porté par un Woody Harrelson dont l’impressionnante palette de jeu n’est plus à démontrer. Touchant de naïveté et de gaucherie, son personnage évolue dans une Amérique qui a filé tout droit vers les banlieues résidentielles et les réseaux sociaux en l’abandonnant sur le trottoir accidenté de son centre-ville désert. Wilson aborde tout le monde sans se soucier des speech codes (règles du langage développées sur les campus américains des années 1980-90), se livre aux inconnus et leur impose son opinion sans souci du political correctness et de self-esteem. De toutes les places vides du wagon, il prend toujours celle à côté d’un voyageur. Et s’il n’hésite pas à questionner celui-ci sur sa vie, il ne se prive pas de ronfler en l’entendant évoquer son incompréhensible métier digital au titre tout en sigles abscons. C’est que Wilson est profondément curieux des autres, mais tout ce qui relève de l’être social le dépasse. C’est une sorte de « pur » ou d’ « innocent », le syndrome psychique en moins.

Car la maladie de Wilson est autrement grave : il n’est pas « de son temps ». C’est là sa fraîcheur. Loin de l’air conditionné qu’offre l’époque, sa fraîcheur est celle d’un homme banal tenu pour déraisonnable dans un monde devenu absurdement rationnel. Alors que le cinéma outre-atlantique est encombré de héros emboîtés parfaitement comme autant de pièces de Lego conformes dans la fabrique plastique de leur siècle, Wilson, lui, est de ceux qui ne rentrent pas dans le moule rigide du rêve américain.

Ce personnage touchant ne jure pas simplement avec le paysage (ce qui a déjà le mérite d’offrir de belles scènes comiques), il le remet en perspective. Dans cette Amérique entièrement quadrillée, aux villes toute en damier et aux rues rectilignes, la première vertu de ce « désaxé » est peut-être justement de recadrer notre regard. L’air de rien, par petites touches et sans jamais trop appuyer le trait, une scène ou une simple réplique viennent ébranler nos attentes de spectateur et nos habitudes de pensée. C’est tout l’art de ce personnage lumineux et de ce film sans prétention où miroitent pourtant tant de discrètes réverbérations sur la nature des individus et sur le devenir de leurs rapports dans un monde d’où l’ingénuité semble s’être lentement retirée.

La vie dans toute son ambivalence

Pas de héros ici, on l’aura compris. Et le pauvre Wilson n’est guère récupéré par son ex-femme, autre « misfits » aussi perdue que lui, et dont la vulnérabilité trouve une touchante incarnation dans le visage et la silhouette fragile de Laura Dern. Son personnage réussit le prodige d’accumuler dans son passif la drogue et la prostitution sans jamais pour autant sombrer dans le pathos. Parce que rien n’est jamais entièrement noir, parce que nos existences oscillent en permanence entre le tragique et le grotesque, ce film a la vertu de montrer la vie dans toute son ambivalence. Les êtres les plus prosaïques ne sont jamais exempts d’instants de grâce, et la grisaille du quotidien réserve toujours quelques éclaircies inattendues.

Ce film, en salles le 16 août, soufflera un vent frais opportun sur notre été. On appréciera de se couper du monde pour le voir avec un regard nouveau, c’est-à-dire lointain, au moins le temps de la projection. Woody Harrelson et Laura Dern, comme ces mythiques « misfits » qu’étaient déjà Clark Gable et Marilyn Monroe, nous toucheront et nous feront rire, nous emporteront dans leurs rêves un peu fous et toujours un peu déçus, et nous laisseront quitter la salle obscure avec des yeux un peu humides sans doute, un brin dessillés peut-être.

Wilson de Craig Kohnson, en salles le 16 août 2017

Patrick Dewaere et la musique


« J’ai raté ma vie, j’aurais voulu être musicien », confia un jour Patrick Dewaere à Mado Maurin, sa mère. Il y a 35 ans, le 16 juillet 1982, l’acteur se tirait un coup de carabine fatal dans la bouche.


Quelques instants auparavant, sa femme Elsa lui aurait annoncé par téléphone qu’elle le quittait et qu’il ne reverrait plus jamais sa fille. Pour Christophe Carrière, auteur de la biographie Patrick Dewaere, l’écorché (Michel Lafon, 2017), c’est presque un détail : « Quand bien même Elsa aurait dit à Dewaere : « Plus jamais tu verras ta fille, je te quitte, je suis avec Coluche et basta ! » Quand bien même elle lui aurait dit ça, c’est pas une raison pour se suicider […] Donc non. Quoi qu’ait dit Elsa au téléphone, ça peut pas être ça qui ait déclenché le suicide. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, voilà, c’est le truc en plus, le petit truc qui fait que ça l’a achevé. » Pas un détail donc, un petit truc plutôt. Le journaliste, chroniqueur chez Hanouna, a tenu ces propos au micro de la RTBF, le 20 juin dernier.

Dewaere ostracisé

Cependant, Christophe Carrière a aussi dit des choses très justes dans la même émission, notamment au sujet de l’ostracisation pavlovienne de Dewaere par le landerneau médiatique, après que l’acteur eut réglé son compte – un peu virilement certes – à un journaliste qui l’avait trahi en annonçant publiquement son mariage imminent. Carrière rappelle que l’acteur aux six nominations pour les César n’avait plus aucune chance de recevoir le trophée après ce faux pas, survenu en 1980 : « Les gens n’ont pas voté pour Claude Brasseur mais contre Patrick Dewaere. Ça, c’est très Français. » Quelle légitimité peut avoir une Académie qui a refusé de récompenser à six reprises le talent hors normes de l’acteur légendaire ? La France…

Des chansons oubliées

Le personnage de Dewaere dans F comme Fairbanks le répétait : « Pays de con ! » Dans Les Valseuses, il éructait « France de merde ! ». Peut-être manquait-il à ce panégyrique le plus châtié « Nique la France ! » pour prétendre aux honneurs.

Aujourd’hui, les décideurs seraient bien inspirés de publier enfin l’œuvre musicale du comédien dans un bel écrin. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ou juste faire : les chansons de Patrick Dewaere n’ont encore bénéficié – depuis sa disparition – d’aucune valorisation officielle, d’aucune sorte. Pourtant des trésors de mélodies se nichent dans les enregistrements laissés par l’écorché, musicien méconnu.

 Pianiste, guitariste et saxophoniste.

Acteur immense, Dewaere était aussi pianiste, guitariste et saxophoniste. De plus, des photos le montrent avec un accordéon, une trompette ou encore un psaltérion à archet, et ce ne sont pas des clichés tirés de films. Bercé par les chansons de Brassens, il déclare souvent pendant son adolescence qu’il aimerait plus tard s’exprimer au moyen de la musique et de la chanson, avec des mots et des notes venant de lui. En 1971, il enregistre un premier disque, T’es pas poli, en duo avec Françoise Hardy. Les paroles sont de Sotha (sa compagne de l’époque), il signe la musique. Cette pochade ne marquera pas les esprits.

Dans le film F… comme Fairbanks, on le voit jouer un thème qu’il a improvisé sur un piano mal accordé pendant le tournage. Le motif funambulesque ressemble au personnage : fragile, tragique et gracile, désaccordé à la vie. Cet instrumental aux accents de Satie aura les honneurs d’une publication en 45 tours chez EMI, en 1976.

Deux ans plus tard, Dewaere souhaite se consacrer à la musique et signe deux chansons originales : « L’Autre » et « Le Policier », face A et face B d’un nouveau 45 tours. Ce sera le dernier. « L’Autre » possède la douceur tourneboulée des meilleures désabusions de Nino Ferrer (Chanson pour Nathalie, La maison près de la fontaine, etc.). « Le Policier » évoque également Ferrer, mais celui plus débridé des productions rhythm and blues et jazzy.

Sur les échecs commerciaux de ses disques, Dewaere se contentera de dire : « Dans ce domaine comme dans les autres, je suis nul. »

Même si l’acteur apparaît encore au piano dans la séquence d’ouverture de Beau-père, il faudra attendre vingt-quatre ans après sa mort pour avoir une nouvelle trace du musicien, par l’intermédiaire de la publication des mémoires de sa mère Mado : Patrick Dewaere: Mon fils, la vérité (Le Cherche midi, 2006). Un CD de huit titres intitulé Soit, petit homme était offert avec le livre. Huit maquettes guitare-voix enregistrées par Dewaere sur un magnéto à cassette, des chansons personnelles traversées de l’esprit de Brassens.

Le 06 février 1982, Patrick Dewaere chantait en direct « Le Policier » chez Drucker. Quand on le voit assis à son piano, entouré de ses jeunes musiciens, regardez bien ce qui crève l’écran : il est heureux !

Alors, pourquoi s’est-il suicidé ? Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un pianiste…

Son personnage de pianiste de bar nous avait prévenus en ouverture de Beau-père, en 1981, un an avant sa disparition : « Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un pianiste, derrière ses touches, pendant que vous sirotez votre champagne. Si ça se trouve, lui aussi il est amoureux, ou triste, parce que sa femme l’attend, ou parce que sa femme ne l’attend plus. Parce qu’elle vient de le quitter, ou parce qu’elle va le quitter. »

Patrick Dewaere, l'écorché

Price: ---

0 used & new available from

Un Fauve

Price: ---

0 used & new available from

A lire aussi : David Lynch en musique. 

Charlottesville: comparer l’Europe et les Etats-unis n’a pas de sens

128

Méfions-nous des vérités partielles qui conduisent à des conclusions hâtives. L’actualité de ces derniers jours oblige, notamment, à rappeler qu’en ce qui concerne l’islam, la situation aux Etats-Unis n’a rien à voir avec la situation de l’Europe en général, ni de la France en particulier.

En résumé, une minorité de 1 % n’est pas une minorité de 7,5 % !

Soyons clairs. Les violences de Charlottesville sont condamnables, et rien ne doit nuancer cette condamnation. J’ignore si la manifestante tuée, qualifiée d’antiraciste par la presse, est effectivement une militante antiraciste – ce qui est une noble cause – ou si, comme trop souvent en France, l’antiracisme officiel sert de masque au racisme anti-blancs. Dans tous les cas, son meurtre est un acte odieux et inacceptable.

Récupérations politiques

Il convient pour autant d’être rigoureux dans l’analyse de ces faits, et dans les conclusions que l’on peut en tirer.

Ainsi, lorsque Le Figaro republie aujourd’hui un article initialement écrit en juin 2015, qui affirme que « aux Etats-Unis, les extrémistes blancs tuent plus que les djihadistes », on se doute des récupérations très politiquement correctes qui peuvent en être faites, et quelques précisions s’imposent.

  1. Depuis la publication initiale de l’article du Figaro, il y a eu 6 attentats islamistes reconnus comme tels aux Etats-Unis, faisant 68 morts. En revanche, Charlottesville serait le second attentat d’extrême-droite, pour un total de 2 morts. De ce fait, les chiffres de l’article mériteraient d’être mis à jour. Il n’est plus vrai que « 26 personnes sont mortes par le fait de djihadistes auto-proclamés, tandis que 48 personnes ont été assassinées par des extrémistes non-musulmans », aujourd’hui ce ne serait plus 26/48 mais 94/50.

On voit donc que même le titre de l’article, qui est ce que beaucoup de lecteurs vont retenir, est devenu faux !

  1. La situation de l’islam aux Etats-Unis n’a rien à voir avec ce qu’elle est en Europe. Il y a bien sûr des différences sociologiques, qu’il serait trop long de développer ici, même si on peut rappeler l’importance de l’islam afro-américain, bien plus influent que ne l’est chez nous l’islam des populations d’origine sub-saharienne.

Surtout, les musulmans représentent environ 1 % de la population des Etats-Unis, mais 6 % de la population européenne, et 7,5 % de la population française.

Malhonnêteté intellectuelle

Toujours d’après le Pew Research Institute, en 2050 les musulmans représenteraient environ 2 % de la population des Etats-Unis, mais 10 % de la population de l’Europe.

Or, une minorité de 7,5 ou 10 % a sur la cohésion de l’ensemble un impact (positif ou négatif) sans commune mesure avec celui d’une minorité de seulement 1 ou 2 % !

Il est notamment beaucoup plus simple d’octroyer un régime dérogatoire à un groupe très minoritaire qu’à un groupe représentant une proportion notable du total. Autrement dit, le multiculturalisme n’est relativement sans danger que si la majorité est très majoritaire et les minorités suffisamment minoritaires pour que leur poids ne remette pas en cause la vision collective de « ce qui est normal ». En ce qui concerne les musulmans, c’est peut-être le cas aux Etats-Unis, ça ne l’est clairement pas en Europe.

Il n’est pas question de nier la réalité du racisme violent d’extrême-droite, ni d’excuser sa brutalité criminelle. Mais l’utiliser, à coups de comparaisons imprécises et incomplètes, pour minimiser la dangerosité de l’islam politique est intellectuellement malhonnête, et collectivement suicidaire.

La Ville de Paris laisse ses églises à l’abandon


Le patrimoine religieux de la capitale est l’un des plus riches du monde. Mais ceux qui en ont la charge le négligent tellement qu’il est désormais en péril, dans l’indifférence générale.


Planches de bois, filets, tôles ondulées : on ne parle pas de bidonvilles mais de certaines églises de Paris. Au rythme où vont les choses, la fille aînée de l’Église n’héritera que de quelques tas de pierres. Sa capitale du moins, tant celle-ci peine à assumer son passé cultuel et artistique. Depuis dix-sept ans, nos édiles laissent nos églises pourrir lentement et de façon parfois irrémédiable. Ces monuments, essentiels à la vie et à l’histoire de Paris, sont maintenus dans un état de survie artificielle qui ne pourra durer bien longtemps : édifices fermés au public, colonnes et frontons étayés, clochers condamnés et autres camouflages de protection ne font que pallier l’absence de travaux. Ce sont des chantiers Potemkine.

Nos églises tombent en morceaux

Certes des efforts sont parfois faits, et bien faits – les restaurateurs de la Ville faisant un excellent travail –, mais ils ne se concentrent que sur les façades. Pourquoi ? Parce qu’elles tombent ! À Saint-Paul-Saint-Louis, en 2008, un bloc de 15 kilos n’est pas passé loin de quelqu’un… et une catastrophe identique fut évitée à Saint-Augustin. On redonne à l’ensemble de ces édifices l’éclat de leur beauté originelle mais uniquement vu de la rue, pour la carte postale, pour les touristes des bus Paris-Vision, car à l’intérieur, l’état de délabrement est dramatique. C’est l’inconvénient de la peinture : elle ne tue personne en tombant. La Ville peut donc y être indifférente.

Les églises parisiennes devraient pourtant être une priorité de la municipalité. Elles constituent en effet le plus grand musée de peinture française du XIXe siècle. Un musée qui disparaît peu à peu sous nos yeux. Didier Rykner, directeur de La Tribune de l’Art, tire la sonnette d’alarme depuis longtemps en publiant sur son site les photos de ces fresques en décomposition. Pour lui, « cette indifférence totale au patrimoine mène dans certains cas à des points de non-retour. À Notre-Dame-de-Lorette et à Saint-Eustache, deux chapelles ont disparu ces dernières années. À Saint-Merri, celle peinte par Chassériau était encore dans un état correct il y a trois ou quatre ans mais aujourd’hui elle tombe en morceaux, et celle d’Amaury Duval est en très mauvais état. Plus on attend, plus ce sera cher à restaurer et moins il y aura de matière originale », déplore-t-il. À Notre-Dame-de-Lorette encore, qui a l’un des décors les plus riches de Paris (tous les peintres majeurs des années 1820 à 1850 environ y ont contribué), seule une chapelle a été restaurée, mais grâce au mécénat du World Monuments Fund, et le chœur de Saint-Germain-des-Prés a été sauvé grâce aux deniers des fidèles.

« Paris est une ville du tiers-monde pour le patrimoine »

Le problème, c’est que, depuis 1905, la Ville de Paris est propriétaire de 80 % des églises, le reste appartenant au diocèse. Ce sont en effet les édifices de la ville, 96 au total et les plus prestigieux, qui sont le plus souvent à l’abandon quand ils ne sont pas purement et simplement fermés. C’est le cas de la chapelle de la Sorbonne, chef-d’œuvre de Lemercier où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox. Son délabrement est si avancé que l’accès est interdit pour raison « de sécurité ». Verrait-on cela à Cambridge ou à Oxford ? s’interroge Olivier de Rohan-Chabot, président de la Sauvegarde de l’Art Français.

Déconcerté par le déni de réalité de la municipalité, Didier Rykner raconte qu’« ils ne se défendent même pas » lorsqu’on leur prouve que le budget consacré à la restauration de ce patrimoine est en deçà des besoins ! « Les mandatures Delanoë et Hidalgo se contentent du “plan églises” lancé dans les années 1990 pour permettre la restauration de nombre d’entre elles, mais c’était au xxe siècle, explique-t-il. Depuis, le budget oscille entre 10 et 12 millions par an, alors qu’il faudrait, au bas mot, trois fois plus. On ne peut que restaurer de petites parties, la façade de Saint-Augustin, une chapelle à la Madeleine ou la toiture de Saint-Philippe-du-Roule qui devrait être refaite d’ici un an ou deux alors que des échafaudages ont été posés il y a six ans pour empêcher qu’il pleuve à l’intérieur ! Il n’y a aucun plan concerté pour établir les priorités, faire le point sur les restaurations urgentes. L’un des meilleurs exemples est la chapelle des Saints-Anges, de Delacroix, à Saint-Sulpice. Elle a été restaurée parce que c’est Delacroix mais ce n’était pas urgent. Dans le même temps, d’autres chapelles de cette église ont leurs peintures murales qui tombent littéralement en morceaux. Cette situation est catastrophique sur le long terme. Paris est une ville malade de son patrimoine. C’est une ville du tiers-monde pour le patrimoine. » Olivier de Rohan-Chabot est tout aussi furieux : « Il s’agit de lâcheté morale et politique puisque nous parlons ici d’un patrimoine d’une richesse inouïe, d’un patrimoine cultuel, culturel, artistique et historique que nous laissons littéralement moisir. Cela prouve que nos dirigeants ont une vision à très court terme de nos intérêts, le tourisme étant une manne essentielle pour notre pays. Ils ne se soucient pas de notre “capital”. De plus, ces monuments sont le bien de tous, ils font partie des rares choses dont pauvres et riches peuvent jouir de la même façon. Ce mépris de notre héritage finira par priver les pauvres de beauté, cette richesse accessible à tous…»

La chapelle de la Sorbonne, où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox, est si délabrée que son accès est interdit pour raison « de sécurité »

Cet abandon est d’autant plus incompréhensible que le premier monument visité de France est Notre-Dame de Paris. 13 millions de personnes s’y pressent chaque année et on peut parier qu’une grande partie d’entre elles seraient curieuses de découvrir les autres églises de la capitale. Mais il n’y a aucun « parcours » pour cela, à la différence de ce qui existe à Rome avec un succès indéniable. Le désintérêt de Paris et de ses élus envers ce patrimoine historico-cultuel est tel – à moins qu’il s’agisse de haine ou de dégoût ? – que la Ville et l’État font actuellement directement appel au mécénat américain pour entretenir le monument le plus visité de notre pays. Dès qu’il est question de nos églises autrement que pour les transformer en mosquées ou en centres sociaux, la ligne officielle consiste à se boucher le nez et à détourner les yeux. Ce n’est pas à la gloire de notre République laïque.

Emplois familiaux: bientôt la police des braguettes?

120

Rendre la confiance dans la politique, c’était l’objectif de la loi adoptée la semaine dernière en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Au début, l’initiateur originel du texte, François Bayrou, souhaitait l’intituler « loi de moralisation ». Il avait même troqué son soutien à Emmanuel Macron contre la promesse de la voir votée. Une fois élu, le président avait même tenu sa promesse en nommant François Bayrou place Vendôme, chargé de son exécution. Et puis l’affaire des emplois fictifs du MoDem est passée par là. Le moralisateur en chef n’a pas pu faire partie du gouvernement Philippe II après les législatives et ce fut à un nouveau garde des sceaux, Nicole Belloubet, de reprendre le texte de son prédécesseur. Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy ont déjà expliqué bien des aspects de cette loi. Cantonnons-nous au cas précis des fameux « emplois familiaux », qui ont tant fait causer depuis le 26 janvier, date à laquelle Le Canard enchaîné a révélé l’affaire Pénélope.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques »

Il paraît que « les Français n’acceptent plus ces pratiques ». C’est en tout cas ce que répétaient à l’envi non seulement Edouard Philippe, le Premier ministre, mais aussi Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Elle s’est multipliée sur les plateaux et dans les studios pour vendre la mesure, elle qui concédait que le fait d’interdire d’embaucher son conjoint, ou l’un de ses enfants, comme assistant parlementaire pouvait paraître injuste aux parlementaires qui le faisaient jusqu’alors, en contrepartie d’un travail qui n’avait rien de fictif.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques » : il faut dire que François Fillon lui-même avait chanté ce refrain pendant toute la campagne, battant frénétiquement sa coulpe. Sans doute souhaitait-il, dans sa communication de crise, reporter sa responsabilité sur un supposé épiderme sensible de ses concitoyens sur le fait d’embaucher des proches. Or, ce n’est pas d’employer sa femme ou ses enfants qui posait problème, mais surtout de les employer à ne pas faire grand-chose, afin de faire grossir les revenus familiaux. Pour preuve, un autre candidat à l’élection présidentielle embauchait lui aussi son épouse depuis son élection en 1997 : Nicolas Dupont-Aignan l’a lui-même reconnu à la télévision. Mais comme tout le monde savait – a contrario de François Fillon -, il n’y a jamais eu d’affaire. Et personne ne le lui a jamais reproché. Beaucoup de journalistes avaient eu un jour l’épouse de Nicolas Dupont-Aignan au téléphone dans le cadre de leur travail.

Combattre les emplois fictifs

Le cas du couple Dupont-Aignan est loin d’être isolé. Ce qu’il faut combattre, ce sont les emplois fictifs. Sauf que la nouvelle loi interdira les véritables emplois et n’interdira pas les faux, du moment que le bénéficiaire ne fait pas partie de la famille du parlementaire ! De la bêtise au mieux, de la démagogie au pire.

Et puisqu’il faut dénoncer la tartufferie, allons-y jusqu’au bout sans craindre d’entrer dans un domaine scabreux. Ne nous le cachons pas, certains parlementaires employaient parfois leurs conjointes parce que ces dernières, connaissant le tempérament de leur époux et les tentations auxquelles il lui arrivait de succomber, pouvaient mieux le surveiller… Et c’est là qu’on commence à craindre pour l’avenir. Imaginons qu’un parlementaire (homme ou femme) ait une liaison avec l’un de ses collaborateurs (homme ou femme – voyez comme je suis ouvert). Imaginons que cette liaison arrive aux oreilles d’un journal spécialisé dans l’investigation au service de la Morale et du Bien. Ce dernier gardera-t-il l’information secrète ou considérera-t-il au contraire qu’il s’agit d’un détournement de la loi sur l’interdiction des emplois familiaux ? Employer sa maîtresse ou son amant est-il davantage moral que son épouse ou son époux ? La réponse est dans la question. C’est probablement la prochaine étape à laquelle nous allons assister. D’autant qu’il est possible que ceux qui, frustrés de ne plus pouvoir employer leurs conjoints, en feront volontiers payer le prix à ceux qui fauteront après avoir voté l’interdiction desdits emplois familiaux.

Généralisation de la suspicion, police des braguettes, voilà bien à quoi nous pourrions assister dans les prochaines saisons électorales. Sauf si le Conseil constitutionnel venait à censurer l’interdiction des emplois familiaux. Parfois, on est en droit de se demander si les parlementaires ne votent pas des mesures en rêvant que les Sages viennent ensuite les censurer…

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog, Antidote

Opération Sentinelle: Nos soldats n’en peuvent plus !


Survenant en pleine crise des armées, l’attentat perpétré à la voiture-bélier contre six militaires français par un Algérien de 36 ans, le 9 août 2017 à Levallois-Perret, constituera-t-il la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? Avec l’effarante réduction budgétaire décidée en juillet, nos guerriers viennent en effet d’encaisser une autre bonne nouvelle : leurs conditions vont encore de se détériorer.


Article publié le 11 août à 16h19

Épuisement, vétusté du matériel et des casernes, manque de sommeil, dortoirs immondes, horaires harassants, dos cassés, congés supprimés, surendettement des familles dû au fait que leurs salaires ne sont pas versés à temps (le logiciel est défectueux) : la colère affleure parmi les soldats du rang et les sous-officiers, qui sont aussi les plus sollicités dans le cadre de l’opération Sentinelle. Mais peu importe, puisqu’ils se taisent. Dans ce contexte, beaucoup n’ont guère apprécié qu’il ait en outre fallu plus de 12 heures au nouveau chef suprême des armées pour exprimer, via Twitter, son soutien à leurs camarades blessés.

Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas jugé utile de se porter lui-même à leur chevet, laissant ce soin à deux de ses ministres. Plus qu’à espérer que le suspect ne soit pas déclaré irresponsable pour « troubles psychiques », à l’instar de l’individu qui, le 25 mai 2013, avait frappé à l’arme blanche un jeune militaire patrouillant dans le quartier de la Défense, à Paris.

Attaqués par les djihadistes, poignardés par l’Etat

On se souvient pourtant, au lendemain de l’élection du président Macron, de sa jolie parade sur les Champs-Elysées suivie d’une visite surprise dans un hôpital militaire. Ou comment surinvestir la fonction régalienne de chef des Armées sur un plan purement symbolique quand, dans la réalité, le costume se révèle à l’évidence trop grand pour lui. Car la com’ ne suffit pas à faire une politique. Attaqués de face par les islamistes, nos soldats ont désormais le sentiment d’être poignardés dans le dos par l’Etat. La dernière séquence en date, entre la démission fracassante du chef d’état-major le 19 juillet et l’attaque du 9 août, est emblématique à cet égard.

Reprenons. Que fait un pays en guerre, version française ?

Dans le cas d’une armée en surchauffe et en souffrance depuis deux ans, sous-financée depuis deux décennies, la première des priorités consistera donc à décréter une coupe sombre d’1 milliard d’euros. Très pertinent, surtout quand 20 000 radicalisés fichés « S » se promènent en toute liberté sur le territoire et que 300 tueurs de l’Etat islamique sont tranquillement rentrés à la maison depuis la Syrie. Mais qu’on se rassure : le ministre de l’Intérieur nous apprenait, le jour même de l’attaque, que certains avaient été « placés sous contrôle judiciaire ». Autant dire : rien. Est-ce une blague ?

A lire aussi: Un chef des armées doit avoir une stratégie et celle de Macron n’est pas claire

Le chef d’état-major des armées, le général de Villiers, osera critiquer ces coupes budgétaires insensée alors même qu’une guerre vient de nous être déclarée ? Le nouveau président s’est empressé de le recadrer publiquement et, ce, juste avant le défilé du 14 juillet. Car c’est bien connu, il convient de recadrer un chef devant ses subordonnés. Consternation dans les rangs. Le général, lui, donnera sa démission, estimant « ne plus être en mesure d’assurer la protection des Français ». Un fait sans précédent depuis 1958.

Une pause dans les restrictions

Après « Charlie », le président Hollande avait au moins fait preuve d’un peu plus de jugeote en annulant les coups de rabot successifs imposés aux forces armées. Les attentats islamistes en France et l’engagement de nos troupes sur divers théâtres extérieurs — le Sahel, l’Irak et la Syrie entre autres — avaient fini par l’en convaincre. Son successeur, voyant que nos « sentinelles », transformées en cibles, sont en première ligne face la menace terroriste, estimera urgent de les déshabiller encore un peu plus. Et la nouvelle ministre de la Défense, Florence Parly, n’a pas oublié de les prendre, en prime, pour des demeurés en expliquant que ces économies n’auront « pas d’impact sur le fonctionnement des armées, notamment pour les militaires en opération » … Décidément, l’entourage de Macron ne manque pas d’humour. La dame est-elle au courant du fait que de nombreux hommes ont dû être rapatriés du Sahel pour jouer les vigies en métropole, si bien que pour les unités restées sur place, la situation est catastrophique ? Les hommes, plus exposés en raison du départ de leurs collègues, sont en outre de plus en plus mal nourris et mal logés, en sont réduits à devoir acheter une part de leur équipement eux-mêmes et manquent d’essence pour se déplacer dans leurs véhicules…

Des conditions de travail indignes

Quant aux 7 000 soldats déployés sur le sol français, l’Etat s’obstinera à leur signifier combien il se moque de leurs conditions de travail, qui sont indignes. Comme l’affirmait Laetitia ce 9 août 2017, animatrice du mouvement « Femmes de militaires en colère », si leurs maris sont soumis au devoir de réserve « maintenant, ce n’est plus possible […]. Nous n’avons pas envie de voir des centaines de cercueils alignés place des Invalides, car c’est malheureusement ce qui va arriver […]. Je demande au gouvernement de cesser de prendre les militaires pour des vaches à lait ».

Sait-on à ce propos qu’une partie de l’armée de terre en Sentinelle, moralement découragée par ce mépris et physiquement épuisée, est aujourd’hui en arrêt maladie ? Qu’ils patrouillent plusieurs kilomètres par jour avec 20 ou 30 kilos sur le dos, leur gilet pares balles pesant à lui seul 15 kilos et ne servant à rien : il ne les protège pas contre les balles de gros calibre… Il en existe certes de plus performants et de plus légers, mais l’armée de la cinquième puissance mondiale n’a pas les moyens de s’en procurer. Qui plus est, nos soldats, ainsi harnachés, sont peu mobiles, donc peu efficaces en cas d’assaut.

17 heures sur 24

Leurs horaires ? De 6 heures à 23 heures souvent, cinq jours d’affilée avec, au mieux, quatre heures de sommeil. À ce rythme, les hommes ne tiennent pas. Les plus aguerris n’en peuvent plus et ne parviennent évidemment pas à conserver la vigilance requise. Sur le moyen terme, ce sont nos combattants les mieux entraînés que nous sommes en train de briser. Et leurs familles avec. De fait, divorces et suicides se multiplient comme jamais au sein de la Grande muette.

Interdit de découcher!

Pour accroître encore leur mauvaise humeur, il leur est interdit de découcher de la caserne où on les loge pendant leur tour de Sentinelle. C’est ainsi que des militaires de 30 ans, habitant parfois à deux pas, se voient interdits de sortie pour aller embrasser leurs enfants, quand bien même ils ne les auraient pas vu depuis des mois, enchaînant les missions sans discontinuer. On ne s’étonnera donc pas que beaucoup « pètent les plombs », certains répliquant parfois à ces brimades inutiles en arrosant les murs de leur caserne de quelques rafales de Famas, sur quoi les sergents-chefs finissent en général par plier.

L’état des casernes en question est d’ailleurs une honte pour la République.

Dortoir de l'armée.
Dortoir de l’armée.

Cette photo, prise en hiver, en témoigne. On l’aura compris, il ne s’agit pas d’un abri de fortune pour SDF par période de froid extrême. On n’oserait pas. Non, il s’agit bien d’un dortoir de la région parisienne où l’armée héberge ses hommes. Les membres des unités d’élite ne sont pas mieux lotis : sous-sols ou hangars insalubres, des murs qui s’effritent et suintent l’humidité, souris, rats et bestioles en tous genres, une prise électrique pour vingt, une douche pour cinquante, des sanitaires à l’avenant et pas de chauffage : l’appareil d’appoint que l’on voit sur l’image a été apporté par un des militaires. Le Tiers monde.
De nombreux soldats n’ont pas l’intention de renouveler leur contrat

Un sentiment d’inutilité

Ont-ils au moins la consolation de se sentir utiles en contribuant à protéger les populations ? Sûrement pas quand on ne les autorise pas non plus à fouiller les sacs à l’entrée des lieux de culte, notamment des synagogues, si bien que n’importe quel djihadiste pourra y pénétrer avec son sac de sport et y commettre un carnage. Un exemple typique de demi-mesure absurde. Du reste, il ne leur échappe pas que l’opération Sentinelle est elle aussi, et avant tout, une opération de com visant à rassurer les gens. Enfin ceux qui ont le bon goût de ne pas les insulter. Elle est extrêmement coûteuse à tous égards pour des résultats minimes. Sans compter que nos soldats sont entraînés à combattre les ennemis de la République et vivent très mal leur nouveau statut de cibles quasi-impuissantes, ressenti comme déshonorant. Or leur honneur, ils y tiennent plus que tout.

Pas de stratégie antiterroriste globale

Enfin, l’écœurement qui gagne à la base dans des proportions préoccupantes trouve aussi sa source dans le fait que ces hommes ne voient toujours pas se dessiner de stratégie globale s’agissant de gagner la guerre et de contrer la menace. La politique consistant à attendre et à espérer limiter la casse lors du prochain attentat — au lieu de passer sérieusement à l’offensive —, les désespère. Résultat : nombre d’entre eux, parmi les plus opérationnels, n’ont pas du tout l’intention de renouveler leur contrat, eux qui avaient passionnément cru en leur mission.
C’est dire si, dans ce climat, les hommages rhétoriques ne passent plus. Au point que quand Florence Parly condamne, à propos de l’attaque du 9 août, un « acte lâche qui n’entame en rien la détermination des militaires à œuvrer pour la sécurité des Français », beaucoup fulminent. Et quand les députés se sont levés en début de séance à l’Assemblée pour exprimer leur « solidarité » et leur « gratitude » envers les militaires — les mêmes élus qui venaient par ailleurs de voter une loi leur coupant les ailes —, plus personne ne marche car de qui se moque-ton ?

Le déni ne fait pas reculer l’ennemi

Qui peut sérieusement croire que cette psychopathologie du déni fera reculer l’ennemi ? D’où vient cette insondable imbécilité qui enjoint de célébrer tous azimuts « la France de la diversité », sauf là où elle se tient clairement debout, c’est-à-dire parmi les soldats du rang, justement ? Je rappelle que les trois jeunes militaires assassinés par Merah en 2012 — trois Français exemplaires —, étaient tous des enfants des cités, issus de l’immigration. Et comment comprendre cette irresponsabilité folle qui consiste à aggraver la crise de confiance entre l’armée et l’exécutif et, ce, au pire moment ?
Au stade où nous en sommes, on a beau examiner ces aberrations sous tous les angles, elles semblent désormais du ressort de la psychiatrie.

Madeleine Castaing, de l’esprit dans la décoration

2

L’an dernier, dans un restaurant de la rue de l’Université, à Paris, dans le VIe arrondissement, il se fit un rapide rapprochement entre deux tables voisines ; des gens qui, deux minutes avant, ne se connaissaient pas, établirent aussitôt entre eux un climat de confiance. Il avait suffi de prononcer le nom de Madeleine Castaing. Dès lors, la conversation ne connut plus que le mode excitant de la vraie complicité entre membres d’une société secrète. La méfiance instinctive, la simple retenue, la prévention banale avaient cessé de régler les rapports ; un cercle magique venait de se former.

Bien sûr, par les temps d’épouvante que nous connaissons, et alors que se met en place le plan d’effacement de la plus achevée des civilisations modernes – la société française, qui s’attacha, avec plus de constance qu’aucune autre, à développer l’idée du plaisir de vivre ici-bas -, il paraîtra vain de convoquer le personnage d’une excentrique oubliée, qui d’ailleurs ne fut connue, de son vivant, que des « happy few », auxquels, on le sait, Stendhal dédia La Chartreuse de Parme. Oui, le bateau coule, mais demeurons encore un peu sur le pont !

« Je fais des maisons comme d’autres des poèmes »

En France, on ne la connaît plus, pourtant l’influence de Madeleine Castaing, née Magistry (1894-1992), dans la décoration et dans ce qu’on pourrait appeler les « affaires du goût » est fondamentale. Aux États-Unis, elle est célébrée comme une pionnière, une inspiratrice ; la presse spécialisée, qui dispose là-bas d’une large audience, la place parmi les références et expose ses « principes ». Si l’on veut résumer son rôle, on dira qu’elle a chassé des habitations l’esprit guindé, la raideur du neuf ou du « remis à neuf », qu’elle a réhabilité des meubles et des styles négligés voire méprisés, vidé les greniers, marié les genres. Elle a « encanaillé » le confort, et introduit dans les maisons une fantaisie savante.

Elle s’opposa au conformisme paresseux, tout autant provincial que parisien, qui figeait l’aménagement intérieur : vieilles gravures, grosses tentures poussiéreuses, uniformité des choix : on se meublait en copies de Régence, en Henri II du faubourg  Saint-Antoine, en Louis XIV de style, en Louis XVI du XIXe siècle. Elle balaya toutes ces contraintes : « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes ».

Les années Soutine

Avec son mari, Marcellin Castaing, dilettante doué, historien de l’art et critique éclairé, elle joua un rôle fondamental dans la vie artistique : comprenant l’importance de la peinture de Chaïm Soutine, le couple l’accueillit dans sa belle maison de Lèves, près de Chartres, entre 1930 et 1935.

Soutine (1893-1943), né en en Lituanie, à Smilovitchi, rejoignit en 1912 ses amis d’enfance, Michel Kikoïne et Pinchus Krémègne, qui l’avaient précédé à La Ruche, dans le quartier de Montparnasse. Soutine fuyait la misère de ses origines ainsi que la tradition talmudique, qui lui interdisait de reproduire la figure humaine. Les Castaing, qui fréquentaient, avec la même aisance, les lieux de la vie mondaine et ceux de la nouvelle bohème parnassienne, connaissaient Soutine depuis quelques années.

Nous avons un témoignage de Madeleine en personne, sur les conditions de leur première rencontre (La Dépêche d’Eure et Loir, 23 août 1934) : « Mon mari était alors secrétaire de rédaction d’une revue dont Paul Boncourt était le directeur. Il s’occupait de la partie littéraire, théâtrale, artistique et souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot, où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. Soutine, vingt ans, le chapeau sur l’oreille, lançait un coup d’œil torve vers notre table. Il ne s’arrêtait jamais. Et Brune nous dit un soir : “Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours”. Mon mari dit : “Bien sûr, prenez rendez-vous”. Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit : “Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai”. Soutine prend le billet, le lance aux pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : “Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes”. […] À quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine. C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à [Francis] Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande “Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ?”. Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. » »[tooltips content=’Article paru dans La dépêche d’Eure et Loir, le 23 août 1934, signé Nicolas Restif, pseudonyme du journaliste d’origine belge Serge Vanderhaeghen. Les articles de La dépêche d’Eure et Loir et de L’Art vivant nous sont connus grâce au travail de Francis Segond et Pierre Weil, « Chaim Soutine », éditions Faustroll’]1[/tooltips]

Ce portrait fut-il vraiment la première acquisition « Soutine » du couple ? Le témoignage de Madeleine, que publia L’Art vivant, en avril 1939, contredit un peu cette certitude : « Au retour d’un voyage dans le midi, Zborowski, qui était un homme charmant, un slave plein de séduction, nous propose une toile que Soutine venait de terminer, un enfant de chœur [Le grand enfant de chœur, 1925]. Dès que nous avons vu cette toile, nous étions décidés à l’acheter. « C’est trente mille francs » nous dit-il, et Soutine, à ce moment-là valait dix mille francs. Marché conclu, nous emportons notre toile, fous de joie. Soutine était vengé de notre première rencontre, c’était sa revanche. Revanche pour Soutine, qui demande à nous voir, et c’est une aventure humaine qui commence, qui dure encore, aventure fabuleuse, où les sentiments les plus contradictoires s’exprimèrent, dominés par notre foi absolue en son génie.»[tooltips content=’Rappelons que Soutine a peint un magnifique portrait en pied de Madeleine Castaing’]2[/tooltips]

Les confidences de Maurice Sachs

Marcellin, le seul amour de sa vie, Soutine, à ses yeux le grand artiste du XXe siècle, et la décoration intérieure : telles furent, dans cet ordre, les seuls objets de tous les soins de Madeleine. Née dans un milieu modeste, emportée vers la vie heureuse par son mari, puisant ce qui lui convenait dans la mondanité parisienne (alors la plus brillante du monde), elle veilla toujours à circonscrire ses attachements comme ses admirations, et à ne jamais se disperser. Maurice Sachs, l’une des plus fascinantes canailles de la Collaboration, la connut au début des années trente et vint souvent à Lèves : « Cette femme m’étonnait parce qu’elle avait travaillé à son bonheur comme un artiste travaille à son chef-d’œuvre, n’aimait que Chateaubriand et Proust et n’avait pour ainsi dire lu qu’eux (car même ce qu’elle avait pu lire d’autre lui semblait si peu de chose […] que c’était comme presque rien. On touchait là à la singularité essentielle de son caractère (singularité pour moi, qui étais tout le contraire). Elle n’imaginait le bonheur que par une succession de restrictions, qui permettaient de reporter sur peu de personnes ou peu d’œuvres la force accumulée des sentiments que le monde a coutume d’éparpiller. […] Elle me disait que c’est ainsi qu’on goûte les êtres et les choses, et elle m’en avait presque persuadé. »[tooltips content=’Maurice Sachs, « Le Sabbat », Gallimard’]3[/tooltips]

Le cabinet de sa curiosité

Vient l’Occupation. Maurice Sachs y trouve une nouvelle prospérité ; Chaïm Soutine, protégé par quelques-uns mais traqué par les Allemands, malade affreusement, succombe à une hémorragie provoquée par un ulcère gastrique ; Madeleine Castaing, qui a découvert les Puces et les plaisirs de la chine grâce à Sachs, ouvre une espèce de dépôt. Puis elle migre à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte (aujourd’hui, Ladurée y vend ses macarons de réputation mondiale !). C’est là qu’elle fonde sa galerie d’antiquités et de décoration (tissus d’ameublement), comme un vaste cabinet de curiosités à la devanture toute noire : après la guerre, elle règne sans partage sur un univers de beaux objets hétéroclites et bizarres : « Rien n’était en parfait état, ni chez elle ni dans sa boutique. Les objets, les meubles portaient la marque du temps, voire de l’usure. Elle n’était nullement obsédée de perfection dans l’exercice de son métier de décoratrice, elle voulait surtout atteindre à la poésie du décor.»[tooltips content=’Jacqueline Coumans, propriétaire du magasin Le Décor Français à New York, revue « Traditional Home »’]4[/tooltips]

Le succès est rapide, confirmant sa clairvoyance dans ses choix esthétiques, couronnant son audace. Elle fait admettre dans les foyers les mobiliers compliqués, voire proscrits. Elle présente d’étranges fauteuils, des buffets presque fantastiques, d’inspiration danubienne, russe ou anglaise, auxquels n’était nullement accoutumée la rationalité française. Elle ouvre le salon, la salle à manger, le jardin à tout ce qui paraissait extravagant, démodé, voire de «mauvais goût ». Elle réhabilite le Second empire, maudit depuis la défaite de Sedan et la chute navrante de Napoléon III. Elle introduit dans les intérieurs parisiens la bonhommie bourgeoise et les formes plantureuses de l’époque Biedermeier, la simplicité gustavienne venue de Suède. Elle ose les mélanges, les associations audacieuses, les tapis et moquettes à motif léopard, les tôles laquées, elle « considère » les choses banales.

Si elle puise une partie de son inspiration dans la période dite néoclassique, rendue fameuse par le grand Mario Praz, elle se fie à son instinct et à son œil, très exercé pendant ses années d’apprentissage. D’un fatras improbable ramassé dans les greniers de Bohème, sur les rivages de la Baltique, dans quelque château écossais, elle réussit, par une audacieuse manœuvre décorative, à former un ensemble capricieux et beau.

Elle vécut très longtemps, entourée de quelques amis, dont l’écrivain et photographe François-Marie Banier, qui fit d’elle de beaux portraits, où l’on distingue nettement une jugulaire, passant sous son menton et se perdant dans ses cheveux. Cet accessoire retenait en fait sa perruque, et lui faisait une manière de lifting permanent. On a vendu Lèves et tout ce que cette demeure enchantée contenait, chez Sotheby’s, en 2004. Le cinéaste James Ivory s’est rendu acquéreur du magnifique appartement situé au-dessus de sa boutique. Il apparaît rapidement dans le film (ennuyeux) La Propriétaire.

Où en est la décoration intérieure aujourd’hui ? André Putman est morte. Sa manière, très épurée, ses références (Mallet Stevens, Pierre Chareau, Eileen Grey) l’éloignaient certes de Madeleine Castaing, mais son entêtement, sa radicalité intelligente, et la longue éducation à laquelle elle avait soumis son regard les rapprochent plus qu’on ne le croirait. La nouvelle bourgeoisie sans mémoire pâme devant M. Stark… Quant aux classes moyennes en voie de paupérisation accélérée, il leur reste Valérie Damidot…

The World of Madeleine Castaing

Price: ---

0 used & new available from

Un texte made in US qui rend moins En Marche

0

Monsieur Toussaint Louverture est un drôle d’éditeur qui aime la littérature de langue anglaise et les formes livresques anglo-saxonnes. Pas uniquement d’ailleurs. Les beaux livres aussi. Un petit tour sur son site convaincra. Avec Personne ne gagne, signé Jack Black, entre les mains, le lecteur a le sentiment d’être dans une librairie de Londres ou de Brooklyn, à moins que ce ne soit dans le quartier électro branché vintage (si, si, allez-y voir par vous-même) de Lx Factory. « Lx », ou Lisbonne côté anciens docks reconvertis. Un lieu parfait pour lire ce livre en forme d’autobiographie mais au ton romanesque en diable.

Boire un café avec Jesse James

On retrouve son âme de gosse dans de telles pages, quand on dévorait une bande dessinée entre deux épisodes d’Indiana Jones et un Croc Blanc mâtiné d’Harry Potter. Entre autres Kid Carson, Trois mousquetaires ou Blueberry. Avec un zeste de Thoreau, d’Into the wild et de foi en la vie libre, tendance anarchiste qui ne dit pas son nom — plutôt Ayn Rand ou Stirner que Proudhon, États-Unis obligent. Il y a de tout cela et bien d’autres choses dans les lignes de Jack Black. Un peu de conte, beaucoup de sueur. Car, au fil de son existence, Black ne raconte pas une vie politisée mais la vie simple, enthousiasmante, dramatique aussi, pauvre entre deux instants plus ou moins riches, d’un voleur. Nous sommes dans l’ouest américain à la charnière des 19e et 20e siècle, tandis que la révolution industrielle déferle sur le vieux continent, bientôt sur la côte ouest des States, il y a des saloons et du western dans les villes où officie Jack Black le cambrioleur. Des trains aussi. On mesure, à l’aune de ce texte passionnant, combien la conquête de l’Ouest est aussi et avant tout conquête par le chemin de fer.

Des boys de 1917 cow-boys

Et c’est après l’immensité de cette liberté que Jack Black court, dans cette autre immensité qu’est l’Ouest américain d’il y a cent ans. On peine à le croire mais ces westerns modernes ou anciens que souvent nous aimons se déroulent tandis que nos arrières grands-pères se préparaient à crever dans les tranchées, plus personne ne sait au juste pourquoi. Reste que nombre des boys débarqués en Europe en 1917 étaient cow-boys et/ou chercheurs d’or. « Pitch » de ce livre selon son éditeur : « De San Francisco au Canada, de trains de marchandises en fumeries d’opium, d’arnaques en perçages de coffres, du désespoir à l’euphorie, Jack Black est un voleur : parfois derrière les barreaux, toujours en cavale. Avec ironie, sagesse et compassion, il nous entraîne sur la route au tournant du vingtième siècle. Personne ne gagne est un hymne à une existence affranchie des conventions. Qu’il soit hors-la-loi, opiomane ou source d’inspiration pour Kerouac et Burroughs, qu’importe, qu’il vole au-devant de la déchéance ou qu’il flambe comme un roi, qu’importe, Jack Black n’est guidé que par son amour de la liberté. C’est dur, c’est brut, c’est profondément américain. Black est peut-être un vaurien, il est surtout un conteur qui, sans jugement, joue avec son passé afin de nous remuer et de nous remettre sur le droit chemin ».

Un livre que William Burroughs admirait

Éclairée par une préface de Thomas Vinau et une postface de William S. Burroughs, cette édition de Personne ne gagne donne furieusement envie de cesser d’être En Marche. De prendre le temps de vivre et de voler. Mais à l’ancienne, attention, avec des principes, pas ceux de Robin des Bois car Jack Black ne vole pas pour donner aux pauvres, il vole pour vivre. Avec le respect de la parole donnée, en essayant de ne pas recevoir les balles d’une gatling, de ne pas trop se faire fouetter dans un pénitencier et surtout en évitant de tuer accidentellement le malheureux que l’on cambriole. Une pétoire, oui, comment faire autrement quelque part dans l’ouest américain, mais une pétoire au cas où. Et d’un modèle classique, tant qu’à faire. Ne pas se faire repérer à cause d’une arme originale, principe de survie minimum pour le voleur.

Non-conformisme intégral

William S. Burroughs conclut sa postface ainsi : « Jack Black a intitulé son livre Personne ne gagne. Car qui le pourrait ? Même le vainqueur ne gagne rien. Aurait-il mieux valu qu’il passe sa vie avec un travail honnête à plein temps ? Je ne crois pas, non. Il a consigné un chapitre de l’histoire américaine qui aujourd’hui a disparu à tout jamais. Où sont passés les jungles, les fumeries, les redoutables casseurs de coffres ? Où est Salt Chunk Mary ? Et les Johnson ? Comme l’a dit un autre voleur, François Villon : « Mais où sont les neiges d’antan ? ». Dans les mots des poètes et des écrivains, dans les tableaux des peintres ». Il a bien raison ce bon vieux William, un peu de réaction et de non-conformisme intégral devant toute cette accélération mondialisée et moralisatrice ne peut pas nous faire de mal.

Jack Black, Personne ne gagne, (éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2017)


Into the Wild

Price: ---

0 used & new available from

Sur un air de pubs pour bagnoles

0
Crédit photo : Soleil

Plus que le critique, le comédien, le musicien et le danseur, c’est l’ouvreuse qui passe sa vie dans les salles de spectacle. Laissons donc sa petite lampe éclairer notre lanterne !


Boléro gipsy, écran total, mon vieux plaid contre le mistral. Valise bouclée. À nous Avignon, Aix, Orange, festivals de nos amours ! Rien à dire de la saison finissante à Paris. Tout raté, bicause trousseau. Moi qui raffole des histoires de souillon changée en princesse, j’aurai même pas vu ni la Cendrillon de Joël Pommerat porte Saint-Martin ni celle de Rossini sauce Guillaume Gallienne à Garnier.

À la place, on vous résumerait bien les drames et les ballets de la télé. Mais même là, le retour manqué de la vengeance du petit Grégory et le retour de la vengeance manquée du grand Bayrou, que voulez-vous qu’on en tire ? Du vrai bon spectacle digne de toi, lecteur, je cherche, je cherche. Et non.

Ah si ! Si, si. Entre ces peccadilles, en voilà un, de spectacle, dont personne ne se lasse. Un show plus énorme que le crépuscule à Nouméa : la pub pour bagnoles. Trois minutes d’info, dix minutes de pub pour bagnoles. Au début on note à peine, mais à la longue je te jure ça marque.

Bourdieu a tort, Peugeot a raison

La plus air du temps vous l’avez vue et revue comme moi pendant Roland-Garros. C’est pour une bagnole française. Version longue : trois mômes jouent au tennis devant un immeuble cossu, école privée pour cancres friqués à ce qu’on devine. Intérieur jour. C’est l’heure de la leçon de musique. À Melun, on soufflerait dans un pipeau, là c’est chic, on gratte le violon. Un élève plus tête à claques tu meurs écrase l’archet en soupirant, quand une balle de tennis entre par la fenêtre. Ni une ni deux, la tête à claques tourne son violon, frappe la balle qui rebondit au tableau noir (beurk le tableau noir) et décapite un joli plâtre posé sur le bureau du maître (beurk la sculpture, beurk le bureau, beurk le maître). Sûr de ne s’exposer à aucune réprimande étant donné le revenu de papa, le petit rebelle exulte et nargue le prof, coi. Extérieur jour. Maman félicite le morveux, lequel, devenu par un effet de montage le superchampion Novak Djokovic, se retrouve vingt ans plus tard au volant d’une Peugeot. « More fun, better sensations », conclut l’annonceur. In french : Pourquoi pisser dans un violon quand l’or coule de ta raquette ? L’art, l’école, quelle louze ! Cachet moyen d’un violoniste anonyme qui joue l’ouverture de Rossini qu’on entend derrière : 300 euros. Revenus de Novak Djokovic en 2016 : 98 millions de dollars. Bourdieu a tort : les héritiers se contrefoutent de l’héritage (à part l’oseille bien sûr). Mais Peugeot a raison : méprise ton prof, défonce le matériel. More fun, better sensations.


Même chaîne, la seconde d’après. Rien. Vous l’avez vue aussi celle-là ? Moins souvent en tout cas. C’est une série de variations sur rien. « Il n’y a rien de tel que rien. » Le rien originel, plus rien dans le frigo, vivre de rien, rire de rien, croire en rien, la beauté de rien, l’art de ne rien faire, tout ça parce que « rien, ça n’est pas rien, c’est même la meilleure chose qui puisse vous arriver ». Pub pour Volkswagen, la bagnole qui protège. Chef-d’œuvre sans bavure filmé par Notre Inimitable Clemens Purner. Musique : La Tartine de beurre, ce presque rien pour débutants que l’agence, comme d’ailleurs toute les méthodes de piano dans le commerce, attribue à Mozart. Eh ben même pas. De graves musicologues précisent : Mozart père, Leopold. Mais en fait, on n’en sait… rien.

Rien, musique de personne. Merci, Volkswagen ! Grâce à toi, l’été promet ce que je nous souhaite pour les mois qui viennent. Juste pour deux mois, oh comme je voudrais que ça nous arrive à nous tous ! Rien.

Cinéma: faut-il être un trans’ pour jouer un trans’ ?

12
Fanny Ardant dans Lola Pater

Le métier d’acteur relevait jusqu’à présent du domaine artistique. C’était l’art de la comédie, du théâtre, celui de jouer un rôle, d’entrer dans la peau d’un personnage, d’un autre que soi. Mais l’art n’échappe jamais longtemps à son temps et, comme la musique, le voici à présent envahi par les lobbies divers et variés.

Début juillet, plusieurs associations ont critiqué le choix d’Alec Baldwin pour interpréter, dans Blind, le rôle d’un auteur de nouvelles qui perd la vue après un accident de voiture. On lui reproche, en effet, de jouer le rôle de quelqu’un qu’il n’est pas, un aveugle. La Ruderman Family Foundation, par le biais de son président-fondateur Jay Ruderman, voit d’un mauvais œil qu’un acteur en pleine possession de ses moyens interprète un non-voyant, comparant, dans le L.A. Times, cette situation à celle d’un acteur blanc qui jouerait un personnage noir. Jay Ruderman s’insurge notamment contre le « handicap que l’on enfile comme un costume ».

Jouer… à être soi-même

Mais ce qui aurait pu passer pour un phénomène isolé semble être la manifestation d’une tendance émergente. Le 8 août, Libération, toujours à l’affut de ce genre de nouveautés, a reproché à Fanny Ardant de ne pas être… un transsexuel. « On finit par s’agacer à la vue de personnes cisgenres (dont l’identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance) portant majoritairement à l’écran cette thématique de transition forte et délicate, écrit le site du quotidien. On est loin d’une mission camouflage Edith Piaf par Cotillard. » Pour interpréter le personnage de Lola, transsexuel algérien, dans le film Lola Pater de Nadir Moknèche, Fanny Ardant aurait donc mieux fait de changer de sexe et, plus dur, d’origine. Ou, tout simplement, de renoncer à sa pige. Pour Libé, mieux vaut appartenir aux LGBT plutôt qu’être une comédienne douée : Fanny Ardant « s’évertue à performer avec tout son barouf de maniérismes plutôt qu’à interpréter une femme trans ».

Il y a quatre ans seulement, le même journal encensait pourtant Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos pour leur rôle de deux jeunes filles découvrant leur attirance mutuelle dans La Vie d’Adèle. Faute à pas de chance : les deux actrices, dans la « vraie » vie, semblent préférer le sexe opposé. On regrettera donc avec Libé qu’Anthony Hopkins n’aime pas autant la bonne chair que son personnage dans Le Silence des agneaux. Le cannibalisme est une identité comme une autre. Car à en croire les nouvelles critiques d’art, il faut maintenant être le personnage que l’on joue. N’y voyez aucune contradiction !

« Wilson » et les désaxés de l’Amérique orthogonale

2
Woody Harrelson dans "Wilson" de Craig Johnson

Wilson, héros éponyme de la dernière comédie dramatique de Craig Johnson, est de ces marginaux qui amènent un vent de fraîcheur, toujours bienvenu, à un cinéma américain parfois un peu endormi. Célibataire paumé, Wilson n’a guère que son chien comme compagnon de route. Mais quand il tente de retrouver son ex-femme Pippi, disparue depuis 17 ans, celle-ci lui apprend qu’une fille est née de leur union après leur divorce et a été adoptée. Dans cette existence à l’arrêt, cette nouvelle pousse Wilson vers un but, enfin : reconstituer sa famille coûte que coûte.

Un innocent « pas de son temps »

Adapté de la bande-dessinée de Daniel Clowes par l’auteur lui-même, ce film est généreusement porté par un Woody Harrelson dont l’impressionnante palette de jeu n’est plus à démontrer. Touchant de naïveté et de gaucherie, son personnage évolue dans une Amérique qui a filé tout droit vers les banlieues résidentielles et les réseaux sociaux en l’abandonnant sur le trottoir accidenté de son centre-ville désert. Wilson aborde tout le monde sans se soucier des speech codes (règles du langage développées sur les campus américains des années 1980-90), se livre aux inconnus et leur impose son opinion sans souci du political correctness et de self-esteem. De toutes les places vides du wagon, il prend toujours celle à côté d’un voyageur. Et s’il n’hésite pas à questionner celui-ci sur sa vie, il ne se prive pas de ronfler en l’entendant évoquer son incompréhensible métier digital au titre tout en sigles abscons. C’est que Wilson est profondément curieux des autres, mais tout ce qui relève de l’être social le dépasse. C’est une sorte de « pur » ou d’ « innocent », le syndrome psychique en moins.

Car la maladie de Wilson est autrement grave : il n’est pas « de son temps ». C’est là sa fraîcheur. Loin de l’air conditionné qu’offre l’époque, sa fraîcheur est celle d’un homme banal tenu pour déraisonnable dans un monde devenu absurdement rationnel. Alors que le cinéma outre-atlantique est encombré de héros emboîtés parfaitement comme autant de pièces de Lego conformes dans la fabrique plastique de leur siècle, Wilson, lui, est de ceux qui ne rentrent pas dans le moule rigide du rêve américain.

Ce personnage touchant ne jure pas simplement avec le paysage (ce qui a déjà le mérite d’offrir de belles scènes comiques), il le remet en perspective. Dans cette Amérique entièrement quadrillée, aux villes toute en damier et aux rues rectilignes, la première vertu de ce « désaxé » est peut-être justement de recadrer notre regard. L’air de rien, par petites touches et sans jamais trop appuyer le trait, une scène ou une simple réplique viennent ébranler nos attentes de spectateur et nos habitudes de pensée. C’est tout l’art de ce personnage lumineux et de ce film sans prétention où miroitent pourtant tant de discrètes réverbérations sur la nature des individus et sur le devenir de leurs rapports dans un monde d’où l’ingénuité semble s’être lentement retirée.

La vie dans toute son ambivalence

Pas de héros ici, on l’aura compris. Et le pauvre Wilson n’est guère récupéré par son ex-femme, autre « misfits » aussi perdue que lui, et dont la vulnérabilité trouve une touchante incarnation dans le visage et la silhouette fragile de Laura Dern. Son personnage réussit le prodige d’accumuler dans son passif la drogue et la prostitution sans jamais pour autant sombrer dans le pathos. Parce que rien n’est jamais entièrement noir, parce que nos existences oscillent en permanence entre le tragique et le grotesque, ce film a la vertu de montrer la vie dans toute son ambivalence. Les êtres les plus prosaïques ne sont jamais exempts d’instants de grâce, et la grisaille du quotidien réserve toujours quelques éclaircies inattendues.

Ce film, en salles le 16 août, soufflera un vent frais opportun sur notre été. On appréciera de se couper du monde pour le voir avec un regard nouveau, c’est-à-dire lointain, au moins le temps de la projection. Woody Harrelson et Laura Dern, comme ces mythiques « misfits » qu’étaient déjà Clark Gable et Marilyn Monroe, nous toucheront et nous feront rire, nous emporteront dans leurs rêves un peu fous et toujours un peu déçus, et nous laisseront quitter la salle obscure avec des yeux un peu humides sans doute, un brin dessillés peut-être.

Wilson de Craig Kohnson, en salles le 16 août 2017

Patrick Dewaere et la musique

4
patrick dewaeere musique
Patrick Dewaere. Sipa. Numéro de reportage : 00219250_000001.

« J’ai raté ma vie, j’aurais voulu être musicien », confia un jour Patrick Dewaere à Mado Maurin, sa mère. Il y a 35 ans, le 16 juillet 1982, l’acteur se tirait un coup de carabine fatal dans la bouche.


Quelques instants auparavant, sa femme Elsa lui aurait annoncé par téléphone qu’elle le quittait et qu’il ne reverrait plus jamais sa fille. Pour Christophe Carrière, auteur de la biographie Patrick Dewaere, l’écorché (Michel Lafon, 2017), c’est presque un détail : « Quand bien même Elsa aurait dit à Dewaere : « Plus jamais tu verras ta fille, je te quitte, je suis avec Coluche et basta ! » Quand bien même elle lui aurait dit ça, c’est pas une raison pour se suicider […] Donc non. Quoi qu’ait dit Elsa au téléphone, ça peut pas être ça qui ait déclenché le suicide. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, voilà, c’est le truc en plus, le petit truc qui fait que ça l’a achevé. » Pas un détail donc, un petit truc plutôt. Le journaliste, chroniqueur chez Hanouna, a tenu ces propos au micro de la RTBF, le 20 juin dernier.

Dewaere ostracisé

Cependant, Christophe Carrière a aussi dit des choses très justes dans la même émission, notamment au sujet de l’ostracisation pavlovienne de Dewaere par le landerneau médiatique, après que l’acteur eut réglé son compte – un peu virilement certes – à un journaliste qui l’avait trahi en annonçant publiquement son mariage imminent. Carrière rappelle que l’acteur aux six nominations pour les César n’avait plus aucune chance de recevoir le trophée après ce faux pas, survenu en 1980 : « Les gens n’ont pas voté pour Claude Brasseur mais contre Patrick Dewaere. Ça, c’est très Français. » Quelle légitimité peut avoir une Académie qui a refusé de récompenser à six reprises le talent hors normes de l’acteur légendaire ? La France…

Des chansons oubliées

Le personnage de Dewaere dans F comme Fairbanks le répétait : « Pays de con ! » Dans Les Valseuses, il éructait « France de merde ! ». Peut-être manquait-il à ce panégyrique le plus châtié « Nique la France ! » pour prétendre aux honneurs.

Aujourd’hui, les décideurs seraient bien inspirés de publier enfin l’œuvre musicale du comédien dans un bel écrin. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, ou juste faire : les chansons de Patrick Dewaere n’ont encore bénéficié – depuis sa disparition – d’aucune valorisation officielle, d’aucune sorte. Pourtant des trésors de mélodies se nichent dans les enregistrements laissés par l’écorché, musicien méconnu.

 Pianiste, guitariste et saxophoniste.

Acteur immense, Dewaere était aussi pianiste, guitariste et saxophoniste. De plus, des photos le montrent avec un accordéon, une trompette ou encore un psaltérion à archet, et ce ne sont pas des clichés tirés de films. Bercé par les chansons de Brassens, il déclare souvent pendant son adolescence qu’il aimerait plus tard s’exprimer au moyen de la musique et de la chanson, avec des mots et des notes venant de lui. En 1971, il enregistre un premier disque, T’es pas poli, en duo avec Françoise Hardy. Les paroles sont de Sotha (sa compagne de l’époque), il signe la musique. Cette pochade ne marquera pas les esprits.

Dans le film F… comme Fairbanks, on le voit jouer un thème qu’il a improvisé sur un piano mal accordé pendant le tournage. Le motif funambulesque ressemble au personnage : fragile, tragique et gracile, désaccordé à la vie. Cet instrumental aux accents de Satie aura les honneurs d’une publication en 45 tours chez EMI, en 1976.

Deux ans plus tard, Dewaere souhaite se consacrer à la musique et signe deux chansons originales : « L’Autre » et « Le Policier », face A et face B d’un nouveau 45 tours. Ce sera le dernier. « L’Autre » possède la douceur tourneboulée des meilleures désabusions de Nino Ferrer (Chanson pour Nathalie, La maison près de la fontaine, etc.). « Le Policier » évoque également Ferrer, mais celui plus débridé des productions rhythm and blues et jazzy.

Sur les échecs commerciaux de ses disques, Dewaere se contentera de dire : « Dans ce domaine comme dans les autres, je suis nul. »

Même si l’acteur apparaît encore au piano dans la séquence d’ouverture de Beau-père, il faudra attendre vingt-quatre ans après sa mort pour avoir une nouvelle trace du musicien, par l’intermédiaire de la publication des mémoires de sa mère Mado : Patrick Dewaere: Mon fils, la vérité (Le Cherche midi, 2006). Un CD de huit titres intitulé Soit, petit homme était offert avec le livre. Huit maquettes guitare-voix enregistrées par Dewaere sur un magnéto à cassette, des chansons personnelles traversées de l’esprit de Brassens.

Le 06 février 1982, Patrick Dewaere chantait en direct « Le Policier » chez Drucker. Quand on le voit assis à son piano, entouré de ses jeunes musiciens, regardez bien ce qui crève l’écran : il est heureux !

Alors, pourquoi s’est-il suicidé ? Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un pianiste…

Son personnage de pianiste de bar nous avait prévenus en ouverture de Beau-père, en 1981, un an avant sa disparition : « Allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’un pianiste, derrière ses touches, pendant que vous sirotez votre champagne. Si ça se trouve, lui aussi il est amoureux, ou triste, parce que sa femme l’attend, ou parce que sa femme ne l’attend plus. Parce qu’elle vient de le quitter, ou parce qu’elle va le quitter. »

Patrick Dewaere, l'écorché

Price: ---

0 used & new available from

Un Fauve

Price: ---

0 used & new available from

A lire aussi : David Lynch en musique. 

Charlottesville: comparer l’Europe et les Etats-unis n’a pas de sens

128
Manifestation contre la haine et la violence à Los Angeles le 13 août 2017, après les violences de Charlottesville. SIPA. Charlottesville: comparer l'Europe et les Etats-unis n'a pas de sens

Méfions-nous des vérités partielles qui conduisent à des conclusions hâtives. L’actualité de ces derniers jours oblige, notamment, à rappeler qu’en ce qui concerne l’islam, la situation aux Etats-Unis n’a rien à voir avec la situation de l’Europe en général, ni de la France en particulier.

En résumé, une minorité de 1 % n’est pas une minorité de 7,5 % !

Soyons clairs. Les violences de Charlottesville sont condamnables, et rien ne doit nuancer cette condamnation. J’ignore si la manifestante tuée, qualifiée d’antiraciste par la presse, est effectivement une militante antiraciste – ce qui est une noble cause – ou si, comme trop souvent en France, l’antiracisme officiel sert de masque au racisme anti-blancs. Dans tous les cas, son meurtre est un acte odieux et inacceptable.

Récupérations politiques

Il convient pour autant d’être rigoureux dans l’analyse de ces faits, et dans les conclusions que l’on peut en tirer.

Ainsi, lorsque Le Figaro republie aujourd’hui un article initialement écrit en juin 2015, qui affirme que « aux Etats-Unis, les extrémistes blancs tuent plus que les djihadistes », on se doute des récupérations très politiquement correctes qui peuvent en être faites, et quelques précisions s’imposent.

  1. Depuis la publication initiale de l’article du Figaro, il y a eu 6 attentats islamistes reconnus comme tels aux Etats-Unis, faisant 68 morts. En revanche, Charlottesville serait le second attentat d’extrême-droite, pour un total de 2 morts. De ce fait, les chiffres de l’article mériteraient d’être mis à jour. Il n’est plus vrai que « 26 personnes sont mortes par le fait de djihadistes auto-proclamés, tandis que 48 personnes ont été assassinées par des extrémistes non-musulmans », aujourd’hui ce ne serait plus 26/48 mais 94/50.

On voit donc que même le titre de l’article, qui est ce que beaucoup de lecteurs vont retenir, est devenu faux !

  1. La situation de l’islam aux Etats-Unis n’a rien à voir avec ce qu’elle est en Europe. Il y a bien sûr des différences sociologiques, qu’il serait trop long de développer ici, même si on peut rappeler l’importance de l’islam afro-américain, bien plus influent que ne l’est chez nous l’islam des populations d’origine sub-saharienne.

Surtout, les musulmans représentent environ 1 % de la population des Etats-Unis, mais 6 % de la population européenne, et 7,5 % de la population française.

Malhonnêteté intellectuelle

Toujours d’après le Pew Research Institute, en 2050 les musulmans représenteraient environ 2 % de la population des Etats-Unis, mais 10 % de la population de l’Europe.

Or, une minorité de 7,5 ou 10 % a sur la cohésion de l’ensemble un impact (positif ou négatif) sans commune mesure avec celui d’une minorité de seulement 1 ou 2 % !

Il est notamment beaucoup plus simple d’octroyer un régime dérogatoire à un groupe très minoritaire qu’à un groupe représentant une proportion notable du total. Autrement dit, le multiculturalisme n’est relativement sans danger que si la majorité est très majoritaire et les minorités suffisamment minoritaires pour que leur poids ne remette pas en cause la vision collective de « ce qui est normal ». En ce qui concerne les musulmans, c’est peut-être le cas aux Etats-Unis, ça ne l’est clairement pas en Europe.

Il n’est pas question de nier la réalité du racisme violent d’extrême-droite, ni d’excuser sa brutalité criminelle. Mais l’utiliser, à coups de comparaisons imprécises et incomplètes, pour minimiser la dangerosité de l’islam politique est intellectuellement malhonnête, et collectivement suicidaire.

La Ville de Paris laisse ses églises à l’abandon

42
La chapelle des Saints-Anges, à l'église Saint-Sulpice de Paris, et sa peinture murale d’Eugène Delacroix, La Lutte de Jacob avec l'Ange (1861). Crédit photo : Artedia/Leemage

Le patrimoine religieux de la capitale est l’un des plus riches du monde. Mais ceux qui en ont la charge le négligent tellement qu’il est désormais en péril, dans l’indifférence générale.


Planches de bois, filets, tôles ondulées : on ne parle pas de bidonvilles mais de certaines églises de Paris. Au rythme où vont les choses, la fille aînée de l’Église n’héritera que de quelques tas de pierres. Sa capitale du moins, tant celle-ci peine à assumer son passé cultuel et artistique. Depuis dix-sept ans, nos édiles laissent nos églises pourrir lentement et de façon parfois irrémédiable. Ces monuments, essentiels à la vie et à l’histoire de Paris, sont maintenus dans un état de survie artificielle qui ne pourra durer bien longtemps : édifices fermés au public, colonnes et frontons étayés, clochers condamnés et autres camouflages de protection ne font que pallier l’absence de travaux. Ce sont des chantiers Potemkine.

Nos églises tombent en morceaux

Certes des efforts sont parfois faits, et bien faits – les restaurateurs de la Ville faisant un excellent travail –, mais ils ne se concentrent que sur les façades. Pourquoi ? Parce qu’elles tombent ! À Saint-Paul-Saint-Louis, en 2008, un bloc de 15 kilos n’est pas passé loin de quelqu’un… et une catastrophe identique fut évitée à Saint-Augustin. On redonne à l’ensemble de ces édifices l’éclat de leur beauté originelle mais uniquement vu de la rue, pour la carte postale, pour les touristes des bus Paris-Vision, car à l’intérieur, l’état de délabrement est dramatique. C’est l’inconvénient de la peinture : elle ne tue personne en tombant. La Ville peut donc y être indifférente.

Les églises parisiennes devraient pourtant être une priorité de la municipalité. Elles constituent en effet le plus grand musée de peinture française du XIXe siècle. Un musée qui disparaît peu à peu sous nos yeux. Didier Rykner, directeur de La Tribune de l’Art, tire la sonnette d’alarme depuis longtemps en publiant sur son site les photos de ces fresques en décomposition. Pour lui, « cette indifférence totale au patrimoine mène dans certains cas à des points de non-retour. À Notre-Dame-de-Lorette et à Saint-Eustache, deux chapelles ont disparu ces dernières années. À Saint-Merri, celle peinte par Chassériau était encore dans un état correct il y a trois ou quatre ans mais aujourd’hui elle tombe en morceaux, et celle d’Amaury Duval est en très mauvais état. Plus on attend, plus ce sera cher à restaurer et moins il y aura de matière originale », déplore-t-il. À Notre-Dame-de-Lorette encore, qui a l’un des décors les plus riches de Paris (tous les peintres majeurs des années 1820 à 1850 environ y ont contribué), seule une chapelle a été restaurée, mais grâce au mécénat du World Monuments Fund, et le chœur de Saint-Germain-des-Prés a été sauvé grâce aux deniers des fidèles.

« Paris est une ville du tiers-monde pour le patrimoine »

Le problème, c’est que, depuis 1905, la Ville de Paris est propriétaire de 80 % des églises, le reste appartenant au diocèse. Ce sont en effet les édifices de la ville, 96 au total et les plus prestigieux, qui sont le plus souvent à l’abandon quand ils ne sont pas purement et simplement fermés. C’est le cas de la chapelle de la Sorbonne, chef-d’œuvre de Lemercier où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox. Son délabrement est si avancé que l’accès est interdit pour raison « de sécurité ». Verrait-on cela à Cambridge ou à Oxford ? s’interroge Olivier de Rohan-Chabot, président de la Sauvegarde de l’Art Français.

Déconcerté par le déni de réalité de la municipalité, Didier Rykner raconte qu’« ils ne se défendent même pas » lorsqu’on leur prouve que le budget consacré à la restauration de ce patrimoine est en deçà des besoins ! « Les mandatures Delanoë et Hidalgo se contentent du “plan églises” lancé dans les années 1990 pour permettre la restauration de nombre d’entre elles, mais c’était au xxe siècle, explique-t-il. Depuis, le budget oscille entre 10 et 12 millions par an, alors qu’il faudrait, au bas mot, trois fois plus. On ne peut que restaurer de petites parties, la façade de Saint-Augustin, une chapelle à la Madeleine ou la toiture de Saint-Philippe-du-Roule qui devrait être refaite d’ici un an ou deux alors que des échafaudages ont été posés il y a six ans pour empêcher qu’il pleuve à l’intérieur ! Il n’y a aucun plan concerté pour établir les priorités, faire le point sur les restaurations urgentes. L’un des meilleurs exemples est la chapelle des Saints-Anges, de Delacroix, à Saint-Sulpice. Elle a été restaurée parce que c’est Delacroix mais ce n’était pas urgent. Dans le même temps, d’autres chapelles de cette église ont leurs peintures murales qui tombent littéralement en morceaux. Cette situation est catastrophique sur le long terme. Paris est une ville malade de son patrimoine. C’est une ville du tiers-monde pour le patrimoine. » Olivier de Rohan-Chabot est tout aussi furieux : « Il s’agit de lâcheté morale et politique puisque nous parlons ici d’un patrimoine d’une richesse inouïe, d’un patrimoine cultuel, culturel, artistique et historique que nous laissons littéralement moisir. Cela prouve que nos dirigeants ont une vision à très court terme de nos intérêts, le tourisme étant une manne essentielle pour notre pays. Ils ne se soucient pas de notre “capital”. De plus, ces monuments sont le bien de tous, ils font partie des rares choses dont pauvres et riches peuvent jouir de la même façon. Ce mépris de notre héritage finira par priver les pauvres de beauté, cette richesse accessible à tous…»

La chapelle de la Sorbonne, où se trouve le tombeau de Richelieu sculpté par Coysevox, est si délabrée que son accès est interdit pour raison « de sécurité »

Cet abandon est d’autant plus incompréhensible que le premier monument visité de France est Notre-Dame de Paris. 13 millions de personnes s’y pressent chaque année et on peut parier qu’une grande partie d’entre elles seraient curieuses de découvrir les autres églises de la capitale. Mais il n’y a aucun « parcours » pour cela, à la différence de ce qui existe à Rome avec un succès indéniable. Le désintérêt de Paris et de ses élus envers ce patrimoine historico-cultuel est tel – à moins qu’il s’agisse de haine ou de dégoût ? – que la Ville et l’État font actuellement directement appel au mécénat américain pour entretenir le monument le plus visité de notre pays. Dès qu’il est question de nos églises autrement que pour les transformer en mosquées ou en centres sociaux, la ligne officielle consiste à se boucher le nez et à détourner les yeux. Ce n’est pas à la gloire de notre République laïque.

Emplois familiaux: bientôt la police des braguettes?

120
Penelope et François Fillon, avril 2017. SIPA. AP22043168_000003

Rendre la confiance dans la politique, c’était l’objectif de la loi adoptée la semaine dernière en deuxième lecture à l’Assemblée nationale. Au début, l’initiateur originel du texte, François Bayrou, souhaitait l’intituler « loi de moralisation ». Il avait même troqué son soutien à Emmanuel Macron contre la promesse de la voir votée. Une fois élu, le président avait même tenu sa promesse en nommant François Bayrou place Vendôme, chargé de son exécution. Et puis l’affaire des emplois fictifs du MoDem est passée par là. Le moralisateur en chef n’a pas pu faire partie du gouvernement Philippe II après les législatives et ce fut à un nouveau garde des sceaux, Nicole Belloubet, de reprendre le texte de son prédécesseur. Régis de Castelnau et Elisabeth Lévy ont déjà expliqué bien des aspects de cette loi. Cantonnons-nous au cas précis des fameux « emplois familiaux », qui ont tant fait causer depuis le 26 janvier, date à laquelle Le Canard enchaîné a révélé l’affaire Pénélope.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques »

Il paraît que « les Français n’acceptent plus ces pratiques ». C’est en tout cas ce que répétaient à l’envi non seulement Edouard Philippe, le Premier ministre, mais aussi Aurore Bergé, porte-parole du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Elle s’est multipliée sur les plateaux et dans les studios pour vendre la mesure, elle qui concédait que le fait d’interdire d’embaucher son conjoint, ou l’un de ses enfants, comme assistant parlementaire pouvait paraître injuste aux parlementaires qui le faisaient jusqu’alors, en contrepartie d’un travail qui n’avait rien de fictif.

« Les Français n’acceptent plus ces pratiques » : il faut dire que François Fillon lui-même avait chanté ce refrain pendant toute la campagne, battant frénétiquement sa coulpe. Sans doute souhaitait-il, dans sa communication de crise, reporter sa responsabilité sur un supposé épiderme sensible de ses concitoyens sur le fait d’embaucher des proches. Or, ce n’est pas d’employer sa femme ou ses enfants qui posait problème, mais surtout de les employer à ne pas faire grand-chose, afin de faire grossir les revenus familiaux. Pour preuve, un autre candidat à l’élection présidentielle embauchait lui aussi son épouse depuis son élection en 1997 : Nicolas Dupont-Aignan l’a lui-même reconnu à la télévision. Mais comme tout le monde savait – a contrario de François Fillon -, il n’y a jamais eu d’affaire. Et personne ne le lui a jamais reproché. Beaucoup de journalistes avaient eu un jour l’épouse de Nicolas Dupont-Aignan au téléphone dans le cadre de leur travail.

Combattre les emplois fictifs

Le cas du couple Dupont-Aignan est loin d’être isolé. Ce qu’il faut combattre, ce sont les emplois fictifs. Sauf que la nouvelle loi interdira les véritables emplois et n’interdira pas les faux, du moment que le bénéficiaire ne fait pas partie de la famille du parlementaire ! De la bêtise au mieux, de la démagogie au pire.

Et puisqu’il faut dénoncer la tartufferie, allons-y jusqu’au bout sans craindre d’entrer dans un domaine scabreux. Ne nous le cachons pas, certains parlementaires employaient parfois leurs conjointes parce que ces dernières, connaissant le tempérament de leur époux et les tentations auxquelles il lui arrivait de succomber, pouvaient mieux le surveiller… Et c’est là qu’on commence à craindre pour l’avenir. Imaginons qu’un parlementaire (homme ou femme) ait une liaison avec l’un de ses collaborateurs (homme ou femme – voyez comme je suis ouvert). Imaginons que cette liaison arrive aux oreilles d’un journal spécialisé dans l’investigation au service de la Morale et du Bien. Ce dernier gardera-t-il l’information secrète ou considérera-t-il au contraire qu’il s’agit d’un détournement de la loi sur l’interdiction des emplois familiaux ? Employer sa maîtresse ou son amant est-il davantage moral que son épouse ou son époux ? La réponse est dans la question. C’est probablement la prochaine étape à laquelle nous allons assister. D’autant qu’il est possible que ceux qui, frustrés de ne plus pouvoir employer leurs conjoints, en feront volontiers payer le prix à ceux qui fauteront après avoir voté l’interdiction desdits emplois familiaux.

Généralisation de la suspicion, police des braguettes, voilà bien à quoi nous pourrions assister dans les prochaines saisons électorales. Sauf si le Conseil constitutionnel venait à censurer l’interdiction des emplois familiaux. Parfois, on est en droit de se demander si les parlementaires ne votent pas des mesures en rêvant que les Sages viennent ensuite les censurer…

Retrouvez tous les articles de David Desgouilles sur son blog, Antidote

Opération Sentinelle: Nos soldats n’en peuvent plus !

100
sentinelle armee parly macron
Soldat de l'Opération Sentinelle, Levallois-Perret, août 2017. Sipa. Numéro de reportage : AP22088304_000003.

Survenant en pleine crise des armées, l’attentat perpétré à la voiture-bélier contre six militaires français par un Algérien de 36 ans, le 9 août 2017 à Levallois-Perret, constituera-t-il la goutte d’eau qui fait déborder le vase ? Avec l’effarante réduction budgétaire décidée en juillet, nos guerriers viennent en effet d’encaisser une autre bonne nouvelle : leurs conditions vont encore de se détériorer.


Article publié le 11 août à 16h19

Épuisement, vétusté du matériel et des casernes, manque de sommeil, dortoirs immondes, horaires harassants, dos cassés, congés supprimés, surendettement des familles dû au fait que leurs salaires ne sont pas versés à temps (le logiciel est défectueux) : la colère affleure parmi les soldats du rang et les sous-officiers, qui sont aussi les plus sollicités dans le cadre de l’opération Sentinelle. Mais peu importe, puisqu’ils se taisent. Dans ce contexte, beaucoup n’ont guère apprécié qu’il ait en outre fallu plus de 12 heures au nouveau chef suprême des armées pour exprimer, via Twitter, son soutien à leurs camarades blessés.

Emmanuel Macron n’a d’ailleurs pas jugé utile de se porter lui-même à leur chevet, laissant ce soin à deux de ses ministres. Plus qu’à espérer que le suspect ne soit pas déclaré irresponsable pour « troubles psychiques », à l’instar de l’individu qui, le 25 mai 2013, avait frappé à l’arme blanche un jeune militaire patrouillant dans le quartier de la Défense, à Paris.

Attaqués par les djihadistes, poignardés par l’Etat

On se souvient pourtant, au lendemain de l’élection du président Macron, de sa jolie parade sur les Champs-Elysées suivie d’une visite surprise dans un hôpital militaire. Ou comment surinvestir la fonction régalienne de chef des Armées sur un plan purement symbolique quand, dans la réalité, le costume se révèle à l’évidence trop grand pour lui. Car la com’ ne suffit pas à faire une politique. Attaqués de face par les islamistes, nos soldats ont désormais le sentiment d’être poignardés dans le dos par l’Etat. La dernière séquence en date, entre la démission fracassante du chef d’état-major le 19 juillet et l’attaque du 9 août, est emblématique à cet égard.

Reprenons. Que fait un pays en guerre, version française ?

Dans le cas d’une armée en surchauffe et en souffrance depuis deux ans, sous-financée depuis deux décennies, la première des priorités consistera donc à décréter une coupe sombre d’1 milliard d’euros. Très pertinent, surtout quand 20 000 radicalisés fichés « S » se promènent en toute liberté sur le territoire et que 300 tueurs de l’Etat islamique sont tranquillement rentrés à la maison depuis la Syrie. Mais qu’on se rassure : le ministre de l’Intérieur nous apprenait, le jour même de l’attaque, que certains avaient été « placés sous contrôle judiciaire ». Autant dire : rien. Est-ce une blague ?

A lire aussi: Un chef des armées doit avoir une stratégie et celle de Macron n’est pas claire

Le chef d’état-major des armées, le général de Villiers, osera critiquer ces coupes budgétaires insensée alors même qu’une guerre vient de nous être déclarée ? Le nouveau président s’est empressé de le recadrer publiquement et, ce, juste avant le défilé du 14 juillet. Car c’est bien connu, il convient de recadrer un chef devant ses subordonnés. Consternation dans les rangs. Le général, lui, donnera sa démission, estimant « ne plus être en mesure d’assurer la protection des Français ». Un fait sans précédent depuis 1958.

Une pause dans les restrictions

Après « Charlie », le président Hollande avait au moins fait preuve d’un peu plus de jugeote en annulant les coups de rabot successifs imposés aux forces armées. Les attentats islamistes en France et l’engagement de nos troupes sur divers théâtres extérieurs — le Sahel, l’Irak et la Syrie entre autres — avaient fini par l’en convaincre. Son successeur, voyant que nos « sentinelles », transformées en cibles, sont en première ligne face la menace terroriste, estimera urgent de les déshabiller encore un peu plus. Et la nouvelle ministre de la Défense, Florence Parly, n’a pas oublié de les prendre, en prime, pour des demeurés en expliquant que ces économies n’auront « pas d’impact sur le fonctionnement des armées, notamment pour les militaires en opération » … Décidément, l’entourage de Macron ne manque pas d’humour. La dame est-elle au courant du fait que de nombreux hommes ont dû être rapatriés du Sahel pour jouer les vigies en métropole, si bien que pour les unités restées sur place, la situation est catastrophique ? Les hommes, plus exposés en raison du départ de leurs collègues, sont en outre de plus en plus mal nourris et mal logés, en sont réduits à devoir acheter une part de leur équipement eux-mêmes et manquent d’essence pour se déplacer dans leurs véhicules…

Des conditions de travail indignes

Quant aux 7 000 soldats déployés sur le sol français, l’Etat s’obstinera à leur signifier combien il se moque de leurs conditions de travail, qui sont indignes. Comme l’affirmait Laetitia ce 9 août 2017, animatrice du mouvement « Femmes de militaires en colère », si leurs maris sont soumis au devoir de réserve « maintenant, ce n’est plus possible […]. Nous n’avons pas envie de voir des centaines de cercueils alignés place des Invalides, car c’est malheureusement ce qui va arriver […]. Je demande au gouvernement de cesser de prendre les militaires pour des vaches à lait ».

Sait-on à ce propos qu’une partie de l’armée de terre en Sentinelle, moralement découragée par ce mépris et physiquement épuisée, est aujourd’hui en arrêt maladie ? Qu’ils patrouillent plusieurs kilomètres par jour avec 20 ou 30 kilos sur le dos, leur gilet pares balles pesant à lui seul 15 kilos et ne servant à rien : il ne les protège pas contre les balles de gros calibre… Il en existe certes de plus performants et de plus légers, mais l’armée de la cinquième puissance mondiale n’a pas les moyens de s’en procurer. Qui plus est, nos soldats, ainsi harnachés, sont peu mobiles, donc peu efficaces en cas d’assaut.

17 heures sur 24

Leurs horaires ? De 6 heures à 23 heures souvent, cinq jours d’affilée avec, au mieux, quatre heures de sommeil. À ce rythme, les hommes ne tiennent pas. Les plus aguerris n’en peuvent plus et ne parviennent évidemment pas à conserver la vigilance requise. Sur le moyen terme, ce sont nos combattants les mieux entraînés que nous sommes en train de briser. Et leurs familles avec. De fait, divorces et suicides se multiplient comme jamais au sein de la Grande muette.

Interdit de découcher!

Pour accroître encore leur mauvaise humeur, il leur est interdit de découcher de la caserne où on les loge pendant leur tour de Sentinelle. C’est ainsi que des militaires de 30 ans, habitant parfois à deux pas, se voient interdits de sortie pour aller embrasser leurs enfants, quand bien même ils ne les auraient pas vu depuis des mois, enchaînant les missions sans discontinuer. On ne s’étonnera donc pas que beaucoup « pètent les plombs », certains répliquant parfois à ces brimades inutiles en arrosant les murs de leur caserne de quelques rafales de Famas, sur quoi les sergents-chefs finissent en général par plier.

L’état des casernes en question est d’ailleurs une honte pour la République.

Dortoir de l'armée.
Dortoir de l’armée.

Cette photo, prise en hiver, en témoigne. On l’aura compris, il ne s’agit pas d’un abri de fortune pour SDF par période de froid extrême. On n’oserait pas. Non, il s’agit bien d’un dortoir de la région parisienne où l’armée héberge ses hommes. Les membres des unités d’élite ne sont pas mieux lotis : sous-sols ou hangars insalubres, des murs qui s’effritent et suintent l’humidité, souris, rats et bestioles en tous genres, une prise électrique pour vingt, une douche pour cinquante, des sanitaires à l’avenant et pas de chauffage : l’appareil d’appoint que l’on voit sur l’image a été apporté par un des militaires. Le Tiers monde.
De nombreux soldats n’ont pas l’intention de renouveler leur contrat

Un sentiment d’inutilité

Ont-ils au moins la consolation de se sentir utiles en contribuant à protéger les populations ? Sûrement pas quand on ne les autorise pas non plus à fouiller les sacs à l’entrée des lieux de culte, notamment des synagogues, si bien que n’importe quel djihadiste pourra y pénétrer avec son sac de sport et y commettre un carnage. Un exemple typique de demi-mesure absurde. Du reste, il ne leur échappe pas que l’opération Sentinelle est elle aussi, et avant tout, une opération de com visant à rassurer les gens. Enfin ceux qui ont le bon goût de ne pas les insulter. Elle est extrêmement coûteuse à tous égards pour des résultats minimes. Sans compter que nos soldats sont entraînés à combattre les ennemis de la République et vivent très mal leur nouveau statut de cibles quasi-impuissantes, ressenti comme déshonorant. Or leur honneur, ils y tiennent plus que tout.

Pas de stratégie antiterroriste globale

Enfin, l’écœurement qui gagne à la base dans des proportions préoccupantes trouve aussi sa source dans le fait que ces hommes ne voient toujours pas se dessiner de stratégie globale s’agissant de gagner la guerre et de contrer la menace. La politique consistant à attendre et à espérer limiter la casse lors du prochain attentat — au lieu de passer sérieusement à l’offensive —, les désespère. Résultat : nombre d’entre eux, parmi les plus opérationnels, n’ont pas du tout l’intention de renouveler leur contrat, eux qui avaient passionnément cru en leur mission.
C’est dire si, dans ce climat, les hommages rhétoriques ne passent plus. Au point que quand Florence Parly condamne, à propos de l’attaque du 9 août, un « acte lâche qui n’entame en rien la détermination des militaires à œuvrer pour la sécurité des Français », beaucoup fulminent. Et quand les députés se sont levés en début de séance à l’Assemblée pour exprimer leur « solidarité » et leur « gratitude » envers les militaires — les mêmes élus qui venaient par ailleurs de voter une loi leur coupant les ailes —, plus personne ne marche car de qui se moque-ton ?

Le déni ne fait pas reculer l’ennemi

Qui peut sérieusement croire que cette psychopathologie du déni fera reculer l’ennemi ? D’où vient cette insondable imbécilité qui enjoint de célébrer tous azimuts « la France de la diversité », sauf là où elle se tient clairement debout, c’est-à-dire parmi les soldats du rang, justement ? Je rappelle que les trois jeunes militaires assassinés par Merah en 2012 — trois Français exemplaires —, étaient tous des enfants des cités, issus de l’immigration. Et comment comprendre cette irresponsabilité folle qui consiste à aggraver la crise de confiance entre l’armée et l’exécutif et, ce, au pire moment ?
Au stade où nous en sommes, on a beau examiner ces aberrations sous tous les angles, elles semblent désormais du ressort de la psychiatrie.

Madeleine Castaing, de l’esprit dans la décoration

2
Portrait de Madeleine Castaing par Chaïm Soutine (1929)

L’an dernier, dans un restaurant de la rue de l’Université, à Paris, dans le VIe arrondissement, il se fit un rapide rapprochement entre deux tables voisines ; des gens qui, deux minutes avant, ne se connaissaient pas, établirent aussitôt entre eux un climat de confiance. Il avait suffi de prononcer le nom de Madeleine Castaing. Dès lors, la conversation ne connut plus que le mode excitant de la vraie complicité entre membres d’une société secrète. La méfiance instinctive, la simple retenue, la prévention banale avaient cessé de régler les rapports ; un cercle magique venait de se former.

Bien sûr, par les temps d’épouvante que nous connaissons, et alors que se met en place le plan d’effacement de la plus achevée des civilisations modernes – la société française, qui s’attacha, avec plus de constance qu’aucune autre, à développer l’idée du plaisir de vivre ici-bas -, il paraîtra vain de convoquer le personnage d’une excentrique oubliée, qui d’ailleurs ne fut connue, de son vivant, que des « happy few », auxquels, on le sait, Stendhal dédia La Chartreuse de Parme. Oui, le bateau coule, mais demeurons encore un peu sur le pont !

« Je fais des maisons comme d’autres des poèmes »

En France, on ne la connaît plus, pourtant l’influence de Madeleine Castaing, née Magistry (1894-1992), dans la décoration et dans ce qu’on pourrait appeler les « affaires du goût » est fondamentale. Aux États-Unis, elle est célébrée comme une pionnière, une inspiratrice ; la presse spécialisée, qui dispose là-bas d’une large audience, la place parmi les références et expose ses « principes ». Si l’on veut résumer son rôle, on dira qu’elle a chassé des habitations l’esprit guindé, la raideur du neuf ou du « remis à neuf », qu’elle a réhabilité des meubles et des styles négligés voire méprisés, vidé les greniers, marié les genres. Elle a « encanaillé » le confort, et introduit dans les maisons une fantaisie savante.

Elle s’opposa au conformisme paresseux, tout autant provincial que parisien, qui figeait l’aménagement intérieur : vieilles gravures, grosses tentures poussiéreuses, uniformité des choix : on se meublait en copies de Régence, en Henri II du faubourg  Saint-Antoine, en Louis XIV de style, en Louis XVI du XIXe siècle. Elle balaya toutes ces contraintes : « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes ».

Les années Soutine

Avec son mari, Marcellin Castaing, dilettante doué, historien de l’art et critique éclairé, elle joua un rôle fondamental dans la vie artistique : comprenant l’importance de la peinture de Chaïm Soutine, le couple l’accueillit dans sa belle maison de Lèves, près de Chartres, entre 1930 et 1935.

Soutine (1893-1943), né en en Lituanie, à Smilovitchi, rejoignit en 1912 ses amis d’enfance, Michel Kikoïne et Pinchus Krémègne, qui l’avaient précédé à La Ruche, dans le quartier de Montparnasse. Soutine fuyait la misère de ses origines ainsi que la tradition talmudique, qui lui interdisait de reproduire la figure humaine. Les Castaing, qui fréquentaient, avec la même aisance, les lieux de la vie mondaine et ceux de la nouvelle bohème parnassienne, connaissaient Soutine depuis quelques années.

Nous avons un témoignage de Madeleine en personne, sur les conditions de leur première rencontre (La Dépêche d’Eure et Loir, 23 août 1934) : « Mon mari était alors secrétaire de rédaction d’une revue dont Paul Boncourt était le directeur. Il s’occupait de la partie littéraire, théâtrale, artistique et souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot, où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. Soutine, vingt ans, le chapeau sur l’oreille, lançait un coup d’œil torve vers notre table. Il ne s’arrêtait jamais. Et Brune nous dit un soir : “Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours”. Mon mari dit : “Bien sûr, prenez rendez-vous”. Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit : “Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai”. Soutine prend le billet, le lance aux pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : “Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes”. […] À quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine. C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à [Francis] Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande “Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ?”. Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. » »[tooltips content=’Article paru dans La dépêche d’Eure et Loir, le 23 août 1934, signé Nicolas Restif, pseudonyme du journaliste d’origine belge Serge Vanderhaeghen. Les articles de La dépêche d’Eure et Loir et de L’Art vivant nous sont connus grâce au travail de Francis Segond et Pierre Weil, « Chaim Soutine », éditions Faustroll’]1[/tooltips]

Ce portrait fut-il vraiment la première acquisition « Soutine » du couple ? Le témoignage de Madeleine, que publia L’Art vivant, en avril 1939, contredit un peu cette certitude : « Au retour d’un voyage dans le midi, Zborowski, qui était un homme charmant, un slave plein de séduction, nous propose une toile que Soutine venait de terminer, un enfant de chœur [Le grand enfant de chœur, 1925]. Dès que nous avons vu cette toile, nous étions décidés à l’acheter. « C’est trente mille francs » nous dit-il, et Soutine, à ce moment-là valait dix mille francs. Marché conclu, nous emportons notre toile, fous de joie. Soutine était vengé de notre première rencontre, c’était sa revanche. Revanche pour Soutine, qui demande à nous voir, et c’est une aventure humaine qui commence, qui dure encore, aventure fabuleuse, où les sentiments les plus contradictoires s’exprimèrent, dominés par notre foi absolue en son génie.»[tooltips content=’Rappelons que Soutine a peint un magnifique portrait en pied de Madeleine Castaing’]2[/tooltips]

Les confidences de Maurice Sachs

Marcellin, le seul amour de sa vie, Soutine, à ses yeux le grand artiste du XXe siècle, et la décoration intérieure : telles furent, dans cet ordre, les seuls objets de tous les soins de Madeleine. Née dans un milieu modeste, emportée vers la vie heureuse par son mari, puisant ce qui lui convenait dans la mondanité parisienne (alors la plus brillante du monde), elle veilla toujours à circonscrire ses attachements comme ses admirations, et à ne jamais se disperser. Maurice Sachs, l’une des plus fascinantes canailles de la Collaboration, la connut au début des années trente et vint souvent à Lèves : « Cette femme m’étonnait parce qu’elle avait travaillé à son bonheur comme un artiste travaille à son chef-d’œuvre, n’aimait que Chateaubriand et Proust et n’avait pour ainsi dire lu qu’eux (car même ce qu’elle avait pu lire d’autre lui semblait si peu de chose […] que c’était comme presque rien. On touchait là à la singularité essentielle de son caractère (singularité pour moi, qui étais tout le contraire). Elle n’imaginait le bonheur que par une succession de restrictions, qui permettaient de reporter sur peu de personnes ou peu d’œuvres la force accumulée des sentiments que le monde a coutume d’éparpiller. […] Elle me disait que c’est ainsi qu’on goûte les êtres et les choses, et elle m’en avait presque persuadé. »[tooltips content=’Maurice Sachs, « Le Sabbat », Gallimard’]3[/tooltips]

Le cabinet de sa curiosité

Vient l’Occupation. Maurice Sachs y trouve une nouvelle prospérité ; Chaïm Soutine, protégé par quelques-uns mais traqué par les Allemands, malade affreusement, succombe à une hémorragie provoquée par un ulcère gastrique ; Madeleine Castaing, qui a découvert les Puces et les plaisirs de la chine grâce à Sachs, ouvre une espèce de dépôt. Puis elle migre à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte (aujourd’hui, Ladurée y vend ses macarons de réputation mondiale !). C’est là qu’elle fonde sa galerie d’antiquités et de décoration (tissus d’ameublement), comme un vaste cabinet de curiosités à la devanture toute noire : après la guerre, elle règne sans partage sur un univers de beaux objets hétéroclites et bizarres : « Rien n’était en parfait état, ni chez elle ni dans sa boutique. Les objets, les meubles portaient la marque du temps, voire de l’usure. Elle n’était nullement obsédée de perfection dans l’exercice de son métier de décoratrice, elle voulait surtout atteindre à la poésie du décor.»[tooltips content=’Jacqueline Coumans, propriétaire du magasin Le Décor Français à New York, revue « Traditional Home »’]4[/tooltips]

Le succès est rapide, confirmant sa clairvoyance dans ses choix esthétiques, couronnant son audace. Elle fait admettre dans les foyers les mobiliers compliqués, voire proscrits. Elle présente d’étranges fauteuils, des buffets presque fantastiques, d’inspiration danubienne, russe ou anglaise, auxquels n’était nullement accoutumée la rationalité française. Elle ouvre le salon, la salle à manger, le jardin à tout ce qui paraissait extravagant, démodé, voire de «mauvais goût ». Elle réhabilite le Second empire, maudit depuis la défaite de Sedan et la chute navrante de Napoléon III. Elle introduit dans les intérieurs parisiens la bonhommie bourgeoise et les formes plantureuses de l’époque Biedermeier, la simplicité gustavienne venue de Suède. Elle ose les mélanges, les associations audacieuses, les tapis et moquettes à motif léopard, les tôles laquées, elle « considère » les choses banales.

Si elle puise une partie de son inspiration dans la période dite néoclassique, rendue fameuse par le grand Mario Praz, elle se fie à son instinct et à son œil, très exercé pendant ses années d’apprentissage. D’un fatras improbable ramassé dans les greniers de Bohème, sur les rivages de la Baltique, dans quelque château écossais, elle réussit, par une audacieuse manœuvre décorative, à former un ensemble capricieux et beau.

Elle vécut très longtemps, entourée de quelques amis, dont l’écrivain et photographe François-Marie Banier, qui fit d’elle de beaux portraits, où l’on distingue nettement une jugulaire, passant sous son menton et se perdant dans ses cheveux. Cet accessoire retenait en fait sa perruque, et lui faisait une manière de lifting permanent. On a vendu Lèves et tout ce que cette demeure enchantée contenait, chez Sotheby’s, en 2004. Le cinéaste James Ivory s’est rendu acquéreur du magnifique appartement situé au-dessus de sa boutique. Il apparaît rapidement dans le film (ennuyeux) La Propriétaire.

Où en est la décoration intérieure aujourd’hui ? André Putman est morte. Sa manière, très épurée, ses références (Mallet Stevens, Pierre Chareau, Eileen Grey) l’éloignaient certes de Madeleine Castaing, mais son entêtement, sa radicalité intelligente, et la longue éducation à laquelle elle avait soumis son regard les rapprochent plus qu’on ne le croirait. La nouvelle bourgeoisie sans mémoire pâme devant M. Stark… Quant aux classes moyennes en voie de paupérisation accélérée, il leur reste Valérie Damidot…

The World of Madeleine Castaing

Price: ---

0 used & new available from

Un texte made in US qui rend moins En Marche

0
"The lone ranger". Ph: Peter Mountain ©Disney Enterprises, Inc. and Jerry Bruckheimer Inc. All Rights Reserved.

Monsieur Toussaint Louverture est un drôle d’éditeur qui aime la littérature de langue anglaise et les formes livresques anglo-saxonnes. Pas uniquement d’ailleurs. Les beaux livres aussi. Un petit tour sur son site convaincra. Avec Personne ne gagne, signé Jack Black, entre les mains, le lecteur a le sentiment d’être dans une librairie de Londres ou de Brooklyn, à moins que ce ne soit dans le quartier électro branché vintage (si, si, allez-y voir par vous-même) de Lx Factory. « Lx », ou Lisbonne côté anciens docks reconvertis. Un lieu parfait pour lire ce livre en forme d’autobiographie mais au ton romanesque en diable.

Boire un café avec Jesse James

On retrouve son âme de gosse dans de telles pages, quand on dévorait une bande dessinée entre deux épisodes d’Indiana Jones et un Croc Blanc mâtiné d’Harry Potter. Entre autres Kid Carson, Trois mousquetaires ou Blueberry. Avec un zeste de Thoreau, d’Into the wild et de foi en la vie libre, tendance anarchiste qui ne dit pas son nom — plutôt Ayn Rand ou Stirner que Proudhon, États-Unis obligent. Il y a de tout cela et bien d’autres choses dans les lignes de Jack Black. Un peu de conte, beaucoup de sueur. Car, au fil de son existence, Black ne raconte pas une vie politisée mais la vie simple, enthousiasmante, dramatique aussi, pauvre entre deux instants plus ou moins riches, d’un voleur. Nous sommes dans l’ouest américain à la charnière des 19e et 20e siècle, tandis que la révolution industrielle déferle sur le vieux continent, bientôt sur la côte ouest des States, il y a des saloons et du western dans les villes où officie Jack Black le cambrioleur. Des trains aussi. On mesure, à l’aune de ce texte passionnant, combien la conquête de l’Ouest est aussi et avant tout conquête par le chemin de fer.

Des boys de 1917 cow-boys

Et c’est après l’immensité de cette liberté que Jack Black court, dans cette autre immensité qu’est l’Ouest américain d’il y a cent ans. On peine à le croire mais ces westerns modernes ou anciens que souvent nous aimons se déroulent tandis que nos arrières grands-pères se préparaient à crever dans les tranchées, plus personne ne sait au juste pourquoi. Reste que nombre des boys débarqués en Europe en 1917 étaient cow-boys et/ou chercheurs d’or. « Pitch » de ce livre selon son éditeur : « De San Francisco au Canada, de trains de marchandises en fumeries d’opium, d’arnaques en perçages de coffres, du désespoir à l’euphorie, Jack Black est un voleur : parfois derrière les barreaux, toujours en cavale. Avec ironie, sagesse et compassion, il nous entraîne sur la route au tournant du vingtième siècle. Personne ne gagne est un hymne à une existence affranchie des conventions. Qu’il soit hors-la-loi, opiomane ou source d’inspiration pour Kerouac et Burroughs, qu’importe, qu’il vole au-devant de la déchéance ou qu’il flambe comme un roi, qu’importe, Jack Black n’est guidé que par son amour de la liberté. C’est dur, c’est brut, c’est profondément américain. Black est peut-être un vaurien, il est surtout un conteur qui, sans jugement, joue avec son passé afin de nous remuer et de nous remettre sur le droit chemin ».

Un livre que William Burroughs admirait

Éclairée par une préface de Thomas Vinau et une postface de William S. Burroughs, cette édition de Personne ne gagne donne furieusement envie de cesser d’être En Marche. De prendre le temps de vivre et de voler. Mais à l’ancienne, attention, avec des principes, pas ceux de Robin des Bois car Jack Black ne vole pas pour donner aux pauvres, il vole pour vivre. Avec le respect de la parole donnée, en essayant de ne pas recevoir les balles d’une gatling, de ne pas trop se faire fouetter dans un pénitencier et surtout en évitant de tuer accidentellement le malheureux que l’on cambriole. Une pétoire, oui, comment faire autrement quelque part dans l’ouest américain, mais une pétoire au cas où. Et d’un modèle classique, tant qu’à faire. Ne pas se faire repérer à cause d’une arme originale, principe de survie minimum pour le voleur.

Non-conformisme intégral

William S. Burroughs conclut sa postface ainsi : « Jack Black a intitulé son livre Personne ne gagne. Car qui le pourrait ? Même le vainqueur ne gagne rien. Aurait-il mieux valu qu’il passe sa vie avec un travail honnête à plein temps ? Je ne crois pas, non. Il a consigné un chapitre de l’histoire américaine qui aujourd’hui a disparu à tout jamais. Où sont passés les jungles, les fumeries, les redoutables casseurs de coffres ? Où est Salt Chunk Mary ? Et les Johnson ? Comme l’a dit un autre voleur, François Villon : « Mais où sont les neiges d’antan ? ». Dans les mots des poètes et des écrivains, dans les tableaux des peintres ». Il a bien raison ce bon vieux William, un peu de réaction et de non-conformisme intégral devant toute cette accélération mondialisée et moralisatrice ne peut pas nous faire de mal.

Jack Black, Personne ne gagne, (éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2017)


Into the Wild

Price: ---

0 used & new available from