Monsieur Toussaint Louverture est un drôle d’éditeur qui aime la littérature de langue anglaise et les formes livresques anglo-saxonnes. Pas uniquement d’ailleurs. Les beaux livres aussi. Un petit tour sur son site convaincra. Avec Personne ne gagne, signé Jack Black, entre les mains, le lecteur a le sentiment d’être dans une librairie de Londres ou de Brooklyn, à moins que ce ne soit dans le quartier électro branché vintage (si, si, allez-y voir par vous-même) de Lx Factory. « Lx », ou Lisbonne côté anciens docks reconvertis. Un lieu parfait pour lire ce livre en forme d’autobiographie mais au ton romanesque en diable.

Boire un café avec Jesse James

On retrouve son âme de gosse dans de telles pages, quand on dévorait une bande dessinée entre deux épisodes d’Indiana Jones et un Croc Blanc mâtiné d’Harry Potter. Entre autres Kid Carson, Trois mousquetaires ou Blueberry. Avec un zeste de Thoreau, d’Into the wild et de foi en la vie libre, tendance anarchiste qui ne dit pas son nom — plutôt Ayn Rand ou Stirner que Proudhon, États-Unis obligent. Il y a de tout cela et bien d’autres choses dans les lignes de Jack Black. Un peu de conte, beaucoup de sueur. Car, au fil de son existence, Black ne raconte pas une vie politisée mais la vie simple, enthousiasmante, dramatique aussi, pauvre entre deux instants plus ou moins riches, d’un voleur. Nous sommes dans l’ouest américain à la charnière des 19e et 20e siècle, tandis que la révolution industrielle déferle sur le vieux continent, bientôt sur la côte ouest des States, il y a des saloons et du western dans les villes où officie Jack Black le cambrioleur. Des trains aussi. On mesure, à l’aune de ce texte passionnant, combien la conquête de l’Ouest est aussi et avant tout conquête par le chemin de fer.

Des boys de 1917 cow-boys

Et c’est après l’immensité de cette liberté que Jack Black court, dans cette autre immensité qu’est l’Ouest américain d’il y a cent ans. On peine à le croire mais ces westerns modernes ou anciens que souvent nous aimons se déroulent tandis que nos arrières grands-pères se préparaient à crever dans les tranchées, plus personne ne sait au juste pourquoi. Reste que nombre des boys débarqués en Europe en 1917 étaient cow-boys et/ou chercheurs d’or. « Pitch » de ce livre selon son éditeur : « De San Francisco au Canada, de trains de marchandises en fumeries d’opium, d’arnaques en perçages de coffres, du désespoir à l’euphorie, Jack Black est un voleur : parfois derrière les barreaux, toujours en cavale. Avec ironie, sagesse et compassion, il nous entraîne sur la route au tournant du vingtième siècle. Personne ne gagne est un hymne à une existence affranchie des conventions. Qu’il soit hors-la-loi, opiomane ou source d’inspiration pour Kerouac et Burroughs, qu’importe, qu’il vole au-devant de la déchéance ou qu’il flambe comme un roi, qu’importe, Jack Black n’est guidé que par son amour de la liberté. C’est dur, c’est brut, c’est profondément américain. Black est peut-être un vaurien, il est surtout un conteur qui, sans jugement, joue avec son passé afin de nous remuer et de nous remettre sur le droit chemin ».

Un livre que William Burroughs admirait

Éclairée par une préface de Thomas Vinau et une postface de William S. Burroughs, cette édition de Personne ne gagne donne furieusement envie de cesser d’être En Marche. De prendre le temps de vivre et de voler. Mais à l’ancienne, attention, avec des principes, pas ceux de Robin des Bois car Jack Black ne vole pas pour donner aux pauvres, il vole pour vivre. Avec le respect de la parole donnée, en essayant de ne pas recevoir les balles d’une gatling, de ne pas trop se faire fouetter dans un pénitencier et surtout en évitant de tuer accidentellement le malheureux que l’on cambriole. Une pétoire, oui, comment faire autrement quelque part dans l’ouest américain, mais une pétoire au cas où. Et d’un modèle classique, tant qu’à faire. Ne pas se faire repérer à cause d’une arme originale, principe de survie minimum pour le voleur.

Non-conformisme intégral

William S. Burroughs conclut sa postface ainsi : « Jack Black a intitulé son livre Personne ne gagne. Car qui le pourrait ? Même le vainqueur ne gagne rien. Aurait-il mieux valu qu’il passe sa vie avec un travail honnête à plein temps ? Je ne crois pas, non. Il a consigné un chapitre de l’histoire américaine qui aujourd’hui a disparu à tout jamais. Où sont passés les jungles, les fumeries, les redoutables casseurs de coffres ? Où est Salt Chunk Mary ? Et les Johnson ? Comme l’a dit un autre voleur, François Villon : « Mais où sont les neiges d’antan ? ». Dans les mots des poètes et des écrivains, dans les tableaux des peintres ». Il a bien raison ce bon vieux William, un peu de réaction et de non-conformisme intégral devant toute cette accélération mondialisée et moralisatrice ne peut pas nous faire de mal.

Jack Black, Personne ne gagne, (éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2017)

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Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.
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