L’an dernier, dans un restaurant de la rue de l’Université, à Paris, dans le VIe arrondissement, il se fit un rapide rapprochement entre deux tables voisines ; des gens qui, deux minutes avant, ne se connaissaient pas, établirent aussitôt entre eux un climat de confiance. Il avait suffi de prononcer le nom de Madeleine Castaing. Dès lors, la conversation ne connut plus que le mode excitant de la vraie complicité entre membres d’une société secrète. La méfiance instinctive, la simple retenue, la prévention banale avaient cessé de régler les rapports ; un cercle magique venait de se former.

Bien sûr, par les temps d’épouvante que nous connaissons, et alors que se met en place le plan d’effacement de la plus achevée des civilisations modernes – la société française, qui s’attacha, avec plus de constance qu’aucune autre, à développer l’idée du plaisir de vivre ici-bas -, il paraîtra vain de convoquer le personnage d’une excentrique oubliée, qui d’ailleurs ne fut connue, de son vivant, que des « happy few », auxquels, on le sait, Stendhal dédia La Chartreuse de Parme. Oui, le bateau coule, mais demeurons encore un peu sur le pont !

« Je fais des maisons comme d’autres des poèmes »

En France, on ne la connaît plus, pourtant l’influence de Madeleine Castaing, née Magistry (1894-1992), dans la décoration et dans ce qu’on pourrait appeler les « affaires du goût » est fondamentale. Aux États-Unis, elle est célébrée comme une pionnière, une inspiratrice ; la presse spécialisée, qui dispose là-bas d’une large audience, la place parmi les références et expose ses « principes ». Si l’on veut résumer son rôle, on dira qu’elle a chassé des habitations l’esprit guindé, la raideur du neuf ou du « remis à neuf », qu’elle a réhabilité des meubles et des styles négligés voire méprisés, vidé les greniers, marié les genres. Elle a « encanaillé » le confort, et introduit dans les maisons une fantaisie savante.

Elle s’opposa au conformisme paresseux, tout autant provincial que parisien, qui figeait l’aménagement intérieur : vieilles gravures, grosses tentures poussiéreuses, uniformité des choix : on se meublait en copies de Régence, en Henri II du faubourg  Saint-Antoine, en Louis XIV de style, en Louis XVI du XIXe siècle. Elle balaya toutes ces contraintes : « Je fais des maisons comme d’autres des poèmes ».

Les années Soutine

Avec son mari, Marcellin Castaing, dilettante doué, historien de l’art et critique éclairé, elle joua un rôle fondamental dans la vie artistique : comprenant l’importance de la peinture de Chaïm Soutine, le couple l’accueillit dans sa belle maison de Lèves, près de Chartres, entre 1930 et 1935.

Soutine (1893-1943), né en en Lituanie, à Smilovitchi, rejoignit en 1912 ses amis d’enfance, Michel Kikoïne et Pinchus Krémègne, qui l’avaient précédé à La Ruche, dans le quartier de Montparnasse. Soutine fuyait la misère de ses origines ainsi que la tradition talmudique, qui lui interdisait de reproduire la figure humaine. Les Castaing, qui fréquentaient, avec la même aisance, les lieux de la vie mondaine et ceux de la nouvelle bohème parnassienne, connaissaient Soutine depuis quelques années.

Nous avons un témoignage de Madeleine en personne, sur les conditions de leur première rencontre (La Dépêche d’Eure et Loir, 23 août 1934) : « Mon mari était alors secrétaire de rédaction d’une revue dont Paul Boncourt était le directeur. Il s’occupait de la partie littéraire, théâtrale, artistique et souvent nous nous réunissions le soir à La Rotonde, qui était un petit bistrot, où les peintres accrochaient leurs tableaux, avec Pierre Brune, un homme sincère, sensible, qui s’était voué à la peinture, avec Krémègne et d’autres. Soutine, vingt ans, le chapeau sur l’oreille, lançait un coup d’œil torve vers notre table. Il ne s’arrêtait jamais. Et Brune nous dit un soir : “Vous devriez acheter un tableau à Soutine, il n’a pas mangé depuis plusieurs jours”. Mon mari dit : “Bien sûr, prenez rendez-vous”. Rendez-vous est pris, nous arrivons à huit heures, rue Campagne Première, dans un petit bistro, c’était l’arrière-boutique d’un marchand de charbon, pas de lumière. Huit heures, huit heures et quart, nous étions invités à dîner, huit heures vingt, enfin Soutine arrive avec deux grandes toiles. On ne voyait rien. Marcellin prend cent francs dans sa poche. Il était très embêté, il lui dit : “Soutine, ce que je veux, c’est voir vos tableaux. Nous irons demain ou après-demain dans votre atelier… En tout cas, voilà cent francs ce soir, en acompte sur ce que je vous achèterai”. Soutine prend le billet, le lance aux pieds de mon mari, prend ses tableaux et s’en va : “Vous m’auriez donné cinq francs, dit-il, et vous auriez pris ma toile, j’étais le plus heureux des hommes”. […] À quelque temps de là, rue de la Ville-l’Evêque, à une exposition de la librairie des Quatre Chemins, nous avons été bouleversés par une toile de Soutine. C’était un poulet accroché au-dessus d’un plat de tomates. La toile était à [Francis] Carco. On ne pouvait pas l’acheter. Je cours les galeries, je visite les marchands, je demande “Vous n’avez pas de Soutine ? Vous ne connaissez pas un Soutine à vendre ?”. Un portrait de vieille femme m’est signalé. Pour huit cents francs j’emporte mon chef-d’œuvre. C’était fini, nous étions conquis mon mari et moi, et logiques avec nous-mêmes, nous n’avions qu’un but : acheter des Soutine. » »1

Ce portrait fut-il vraiment la première acquisition « Soutine » du couple ? Le témoignage de Madeleine, que publia L’Art vivant, en avril 1939, contredit un peu cette certitude : « Au retour d’un voyage dans le midi, Zborowski, qui était un homme charmant, un slave plein de séduction, nous propose une toile que Soutine venait de terminer, un enfant de chœur [Le grand enfant de chœur, 1925]. Dès que nous avons vu cette toile, nous étions décidés à l’acheter. « C’est trente mille francs » nous dit-il, et Soutine, à ce moment-là valait dix mille francs. Marché conclu, nous emportons notre toile, fous de joie. Soutine était vengé de notre première rencontre, c’était sa revanche. Revanche pour Soutine, qui demande à nous voir, et c’est une aventure humaine qui commence, qui dure encore, aventure fabuleuse, où les sentiments les plus contradictoires s’exprimèrent, dominés par notre foi absolue en son génie.»2

Les confidences de Maurice Sachs

Marcellin, le seul amour de sa vie, Soutine, à ses yeux le grand artiste du XXe siècle, et la décoration intérieure : telles furent, dans cet ordre, les seuls objets de tous les soins de Madeleine. Née dans un milieu modeste, emportée vers la vie heureuse par son mari, puisant ce qui lui convenait dans la mondanité parisienne (alors la plus brillante du monde), elle veilla toujours à circonscrire ses attachements comme ses admirations, et à ne jamais se disperser. Maurice Sachs, l’une des plus fascinantes canailles de la Collaboration, la connut au début des années trente et vint souvent à Lèves : « Cette femme m’étonnait parce qu’elle avait travaillé à son bonheur comme un artiste travaille à son chef-d’œuvre, n’aimait que Chateaubriand et Proust et n’avait pour ainsi dire lu qu’eux (car même ce qu’elle avait pu lire d’autre lui semblait si peu de chose […] que c’était comme presque rien. On touchait là à la singularité essentielle de son caractère (singularité pour moi, qui étais tout le contraire). Elle n’imaginait le bonheur que par une succession de restrictions, qui permettaient de reporter sur peu de personnes ou peu d’œuvres la force accumulée des sentiments que le monde a coutume d’éparpiller. […] Elle me disait que c’est ainsi qu’on goûte les êtres et les choses, et elle m’en avait presque persuadé. »3

Le cabinet de sa curiosité

Vient l’Occupation. Maurice Sachs y trouve une nouvelle prospérité ; Chaïm Soutine, protégé par quelques-uns mais traqué par les Allemands, malade affreusement, succombe à une hémorragie provoquée par un ulcère gastrique ; Madeleine Castaing, qui a découvert les Puces et les plaisirs de la chine grâce à Sachs, ouvre une espèce de dépôt. Puis elle migre à l’angle de la rue Jacob et de la rue Bonaparte (aujourd’hui, Ladurée y vend ses macarons de réputation mondiale !). C’est là qu’elle fonde sa galerie d’antiquités et de décoration (tissus d’ameublement), comme un vaste cabinet de curiosités à la devanture toute noire : après la guerre, elle règne sans partage sur un univers de beaux objets hétéroclites et bizarres : « Rien n’était en parfait état, ni chez elle ni dans sa boutique. Les objets, les meubles portaient la marque du temps, voire de l’usure. Elle n’était nullement obsédée de perfection dans l’exercice de son métier de décoratrice, elle voulait surtout atteindre à la poésie du décor.»4

Le succès est rapide, confirmant sa clairvoyance dans ses choix esthétiques, couronnant son audace. Elle fait admettre dans les foyers les mobiliers compliqués, voire proscrits. Elle présente d’étranges fauteuils, des buffets presque fantastiques, d’inspiration danubienne, russe ou anglaise, auxquels n’était nullement accoutumée la rationalité française. Elle ouvre le salon, la salle à manger, le jardin à tout ce qui paraissait extravagant, démodé, voire de «mauvais goût ». Elle réhabilite le Second empire, maudit depuis la défaite de Sedan et la chute navrante de Napoléon III. Elle introduit dans les intérieurs parisiens la bonhommie bourgeoise et les formes plantureuses de l’époque Biedermeier, la simplicité gustavienne venue de Suède. Elle ose les mélanges, les associations audacieuses, les tapis et moquettes à motif léopard, les tôles laquées, elle « considère » les choses banales.

Si elle puise une partie de son inspiration dans la période dite néoclassique, rendue fameuse par le grand Mario Praz, elle se fie à son instinct et à son œil, très exercé pendant ses années d’apprentissage. D’un fatras improbable ramassé dans les greniers de Bohème, sur les rivages de la Baltique, dans quelque château écossais, elle réussit, par une audacieuse manœuvre décorative, à former un ensemble capricieux et beau.

Elle vécut très longtemps, entourée de quelques amis, dont l’écrivain et photographe François-Marie Banier, qui fit d’elle de beaux portraits, où l’on distingue nettement une jugulaire, passant sous son menton et se perdant dans ses cheveux. Cet accessoire retenait en fait sa perruque, et lui faisait une manière de lifting permanent. On a vendu Lèves et tout ce que cette demeure enchantée contenait, chez Sotheby’s, en 2004. Le cinéaste James Ivory s’est rendu acquéreur du magnifique appartement situé au-dessus de sa boutique. Il apparaît rapidement dans le film (ennuyeux) La Propriétaire.

Où en est la décoration intérieure aujourd’hui ? André Putman est morte. Sa manière, très épurée, ses références (Mallet Stevens, Pierre Chareau, Eileen Grey) l’éloignaient certes de Madeleine Castaing, mais son entêtement, sa radicalité intelligente, et la longue éducation à laquelle elle avait soumis son regard les rapprochent plus qu’on ne le croirait. La nouvelle bourgeoisie sans mémoire pâme devant M. Stark… Quant aux classes moyennes en voie de paupérisation accélérée, il leur reste Valérie Damidot…

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