L’accession d’Emmanuel Macron à l’Elysée a ceci de stimulant pour ceux qui s’intéressent aux enjeux de communication qu’elle permet de réinstaller ces derniers au cœur d’une réflexion plus globale.


Chacun s’accorde à reconnaître que la com’ a non seulement joué un rôle essentiel dans la réussite électorale du tout nouveau président mais qu’elle continue à servir de carburant à sa conception de l’exercice du pouvoir. D’aucuns louent son talent de communicant quand d’autres n’y voient qu’une énième entreprise de manipulation des opinions et des esprits, inhérente au tropisme de politiques plus enclins à défendre une certaine organisation de la cité qu’à réformer celle-ci.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est bien le statut de cet objet omniprésent qu’est la communication qui est interrogé, soit au travers d’une surestimation de son efficience sociale, soit au prisme de sa toxicité idéologique.

Communication, l’autre nom de la propagande?

Or ces deux approches, aussi antithétiques qu’elles puissent paraître, n’en puisent pas moins à la même source, celle d’une communication appréhendée par le seul biais instrumental. Encore une fois, portée par l’ombre de sa professionnalisation, la communication en est réduite à une technique, un véhicule dont l’objectif consiste à acheminer un message et à assurer non seulement sa remise mais son adoption par les récepteurs. De ce point de vue rien sur le fond ne distinguerait communication et propagande, la première n’étant qu’une forme édulcorée de la seconde dans la mesure où elle opérerait prioritairement dans une société ouverte et pluraliste quand sa sœur jumelle serait exclusivement l’apanage des sociétés fermées et totalitaires. Confinée à sa seule fonctionnalité, délaissant ses racines anthropologiques qui en font pourtant un processus fondateur de la société, la communication en est ainsi réduite à cet appendice parfois incompris, souvent méprisé que l’on appelle la com’ pour caractériser tout un ensemble de métiers et de savoir-faire qui ont investi les différents secteurs de nos sociétés depuis maintenant près d’un siècle.

Macron le story-teller

Par l’usage intensif qu’il en fait, le macronisme réactive un imaginaire de la communication tout à la fois sulfureux et appauvrissant, levier de toutes les entreprises de domination et de domestication, bien plus que projet d’émancipation et de partage. Story-teller de son mandat, Emmanuel Macron préjuge ainsi de la malléabilité intrinsèque des opinions, de la plasticité des récepteurs dont il fait peu cas de l’aptitude à discriminer et à discerner. Le blitzkrieg communicationnel qu’il a produit et conduit dans sa conquête du pouvoir le renforce sans aucun doute dans cette conviction qui a force de foi dans sa bonne et belle étoile communicante. Il en oublierait aussi l’heureuse providence qui a enfanté son assomption élyséenne, c’est-à-dire l’explosion sur elle-même des vieilles offres politiques dont il fut bien plus l’allumette que la poudre et la mèche. Sans cet effondrement du duopole de gouvernement, usé par deux quinquennats d’espoirs déçus sur l’autel du realpolitik à la godille de ses prédécesseurs, la com’ de conquête n’eut sans doute pas brisé avec autant d’allégresse les murailles lézardées des forteresses partisanes de la Vème République.

La légende d’un Prince de la communication

Pour autant, c’est bien cette disposition communicante, polie avec une sophistication de tous les instants, qui s’est imposée comme la marque de fabrique du tout nouveau pouvoir. Ce dernier contribue ainsi à inventer subliminalement la légende d’un Prince de la communication, orfèvre en symboles et autres récits qui permettraient au bon peuple de France de se retrouver enfin gouverné par un souverain quasi-thaumaturge. L’enfant-roi nous insufflerait des raisons à nouveau de ne pas désespérer du politique…

A la version rose s’oppose une narration plus obscure qui voit dans l’œuvre aussi soudaine que déroutante du jeune prodige la continuation exacerbée, à peine dissimulée, d’une com’ propagandiste qui, tel le joueur de flûte de Hamelin, envoûte de sa mélodie le peuple-enfant que nous sommes… La représentation maudite de cette com’ un tantinet cynique prend tout son sens lorsqu’une jeune novice du staff communicant du président avoue avec une candeur qui le dispute à l’arrogance qu’elle n’hésite pas à mentir aux journalistes…

L’art du mensonge cash

Le pire du spin doctor peut dés lors donner libre cours à toutes les rumeurs, à  toutes les certifications douteuses d’une pseudo-réalité, à toutes les figures avariées des sous-séries les plus éculées qui circulent sous nos écrans au gré des saisons… Au moins le machiavélisme avait l’intelligence pudique de dissimuler ses ruses. Au moins les spins doctors de la guerre en Irak, à l’instar d’Alastair Campbell auprès de Blair, feignaient de croire à leurs calembredaines…

La génération post-2000, dont le chef de l’Etat est aussi le modèle et le héraut, a de son côté le mérite de la franchise du mensonge-cash ! Cajolée ou houspillée, la communication politique des nouvelles élites macronistes pourvoit tout autant en verticalité qu’elle s’y fourvoie non sans une certaine forme de naïveté. Elle reproduit de la sorte tous les présupposés des politiciens, mais aussi de bien des dirigeants, qui s’imaginent que le schéma communicant n’est autre que celui qui va de l’émetteur au récepteur. À ce jeu, la communication n’est qu’une fonctionnalité parmi d’autres.

Le macronisme évite l’altérité

La recherche de l’efficience et du profit relationnel constitue son horizon immédiat sans souci de préoccupation éthique. Cette instrumentalisation d’un acte aussi trivial en apparence que celui de communiquer, mais en réalité si hautement complexe, sous-estime l’extraordinaire résilience des opinions, y compris quand ces dernières sont confrontées à des phénomènes propagandistes. En fondant sa présence au monde sur la seule com’, le macronisme oublie que la communication va au-delà d’un simple savoir-faire. Elle exige tout d’abord l’acceptation du débat avec la réalité et ses aspérités – ce qu’exclut la politique de com’ du jeune président qui se refuse à une confrontation à l’altérité autre que scénographiée; elle vise surtout implicitement plus haut dans une quête quasi-existentielle du partage, de la médiation, de l’échange… L’enjeu de la communication n’est pas tant de mettre en scène, d’exprimer que de tenir compte des dissonances et des « parties prenantes » pour reprendre l’un des principes fondateurs des pratiques de ce que l’on appelle aujourd’hui la « responsabilité sociale d’entreprise ».

Le nouveau monde parodie l’ancien

Or le logiciel communicant du jeune président, inspiré de la com’ corporate cadenassée des grandes marques, double cette prédisposition au management pyramidal d’un usage des ressources les plus absolutistes de la Vème République (réaffirmation du domaine réservé comme dans le conflit l’opposant à l’ancien chef d’état-major, recours aux ordonnances pour légiférer, etc.). Tout se passe comme si le « nouveau monde » proclamé, peu soucieux des caractéristiques d’une époque où la négociation en continu fait office de principe régulateur des sociétés, se nourrissait des aliments de l’ancien monde innervé par la hiérarchie, le formalisme autoritaire, et un zeste de mépris pour ceux qui ne sont que minoritaires comme l’atteste le traitement dont les oppositions parlementaires sont l’objet au sein de l’hémicycle.

Le monde selon Macron est fait de peu de dialogues et de beaucoup de monologues. C’est ainsi qu’il faut lire la suppression, entre autres, du traditionnel entretien télévisé du 14 juillet. C’est ainsi qu’il convient aussi d’interpréter la procédure des ordonnances pour refondre dans la douleur de l’urgence un code du travail fruit de décennies de discussions.

L’Elysée se fait forteresse

Dans des temps où tout pousse à l’horizontalité communicante, réseaux sociaux et Internet obligent, la com’ verticale a tout de la restauration d’un ancien régime. Communication et injonction sont au cœur des contradictions de cette nouvelle majorité. Or on ne communique, pas plus que l’on gouverne, par injonction. Ce paradoxe vient troubler l’horlogerie jusque-là minutieusement réglée du monarque qui, en son palais, engrange au cœur de la torpeur estivale les premières courbes de défiance sondagière. À contretemps de la sensibilité de l’époque, à contre-sens de ce que cette même époque projette de demande de reconnaissances à travers l’appel à communiquer, le château se fait forteresse au risque d’être incompris et de transformer la parole prétendument jupiterienne en un soliloque exaspérant et inaudible. Après le temps de la com’ louée, vénérée, glorifiée, viendrait celui, plus amer et plus orageux, de l’incommunication. L’épreuve du pouvoir en quelque sorte.

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