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Justin Trudeau sait tout mieux que vous


Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est un faux libéral… mais un vrai moralisateur.


Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est présenté dans plusieurs médias du monde comme un bon libéral dont toutes les actions iraient dans le sens du progrès. Le charismatique politicien incarnerait le changement, l’ouverture et la tolérance. Le jeune héritier de son père serait cool, décontracté et permissif : la légalisation récente de la marijuana au Canada étant censée illustrer ce trait de personnalité. Plus encore, Trudeau serait le prophète d’un libéralisme naturellement accompagné du multiculturalisme.

La fascination pour ce personnage cache pourtant une réalité beaucoup moins rose. Depuis son élection en novembre 2015, Justin Trudeau affiche un tempérament dogmatique qui n’a rien de très libertaire. Le jeune hippie porteur de jeans multiplie les sermons sans aucune retenue. Moralisatrice, la politique de Trudeau n’a de libéral que son versant économique. L’idéologie de l’homme aux mille et une chaussettes est un mélange de mondialisme économique et de romantisme xénophile aux accents psychédéliques.

Trudeau dit comment penser, agir et parler

La controverse déclenchée récemment par le chef du gouvernement est symptomatique de cette pulsion doctrinaire propre aux nouveaux idéologues. Début février, le Premier ministre participait à une assemblée publique dans la ville d’Edmonton. Répondant à la question d’une jeune femme ayant employé le mot « mankind », Trudeau dira préférer celui de « peoplekind », un néologisme jugé plus inclusif, déclenchant alors les applaudissements d’un public acquis aux idéaux du néo-féminisme. Peut-être faudrait-il aussi supprimer le mot man du mot woman ?

La controverse a tellement fait réagir sur les réseaux sociaux que le principal intéressé a été forcé de revenir sur ses propos en déclarant, de manière hypocrite, qu’il s’agissait d’une blague. Comble de l’ironie, certains milieux féministes accuseront même le Premier ministre de s’adonner au « mansplaining », une pratique qui consisterait, chez les promoteurs actifs de la « culture du viol », à reprendre inutilement une femme par sentiment de supériorité. Adieu les professeurs masculins. Voici Justin Trudeau, l’arroseur arrosé.

Le libéralisme illibéral

Ceci étant, si Trudeau disait déjà à ses sujets comment penser et agir, voilà qu’il leur dit aussi comment parler, signe évident de la radicalisation de son idéologie. Quand le petit prince canadien ne dit pas au peuple qu’il gouverne comment se comporter avec les saintes minorités, il lui fait un procès d’intention. Trudeau ne croit pas au libéralisme politique : selon lui, la population n’est pas composée d’individus libres et éclairés capables de vivre en société, mais d’un agrégat d’ignorants aux innombrables phobies. La populace aurait besoin d’un sauveur pour la mener jusqu’à sa rédemption.

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Le caractère liberticide du programme de Trudeau apparaît de manière encore plus nette lorsque ce dernier encourage tacitement la censure et le révisionnisme historique. Au nom d’un vivre-ensemble tout programmé d’avance et non ancré dans la réalité, il faudrait passer sous silence les pratiques religieuses qui remettent en question la légitimité même du libéralisme. Au nom de la lutte contre la discrimination, on encourage subtilement à déboulonner les statues des grands hommes qui ont contribué à implanter l’État de droit dans le Nouveau Monde. L’idéologie dominante empêche aussi des enseignants d’aborder des sujets devenus tabous, comme le montre un récent rapport au Québec.

Laisser-faire économique mais interventionnisme moral

Le vrai libéralisme politique consiste à faire abstraction de certaines identités culturelles et non à les exalter dans un esprit fantaisiste qui rappelle le mythe du bon sauvage. Un vrai libéralisme n’appliquerait peut-être pas une laïcité très stricte dans les pays anglo-saxons comme le Canada qui ne connaissent pas cette tradition. Cependant, un tel régime ne s’emploierait certainement pas plus, en contrepartie, à faire la promotion de cultures étrangères mythifiées qu’il faudrait supposément préserver dans toute leur pureté. Un tel régime ne dicterait pas non plus aux gens comment concevoir les rapports entre les sexes.

Le Canada de Trudeau n’est pas l’eldorado libéral qu’on nous présente. Dans ce pays, il est paradoxal de voir coexister le laisser-faire économique avec ce genre inédit d’interventionnisme moral. Les sociétés libres reposent sur l’idée que les individus qui la composent sont capables de faire preuve de jugement. Ce n’est pas sous la contrainte vertueuse que la population canadienne deviendra plus réceptive aux rêveries de son dirigeant actuel.

La face cachée du multiculturalisme

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Les renoncements du « vivre-ensemble » ont éclaté la société

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De rassemblements pro-Charlie en colloques universitaires, on ne nous offre qu’une laïcité de confort. Rassurante. Réchauffant le cœur des gens à la lueur du souvenir de Jaurès et Briand. Ultime radeau de la Méduse d’une gauche en lambeaux, lui évitant toute analyse de sa part de responsabilité dans la dérive. Si elle n’était désormais qu’un concept permettant de penser en paix dans les salons feutrés et de se rassurer en croyant les oppositions limitées à une question de pratiques religieuses un peu envahissantes.

Mais la laïcité empêchera-t-elle des sauvages de frapper un enfant de huit ans dont le seul tort était, semble-t-il, d’être juif ? Permettra-t-elle aux filles qui le souhaitent de sortir librement dans leur quartier ? Est-elle une réponse à la violence qui règne au lycée Galliéni de Toulouse, comme dans bien d’autres moins médiatisés ?

La Cassandre Obin

Sur l’école, il fut pourtant un temps où certains osèrent pousser plus loin l’analyse. En 2004, Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Education nationale, remettait à François Fillon, ministre de l’Education nationale son rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires ». Il écrivait : «  Un grand nombre d’élèves d’origine maghrébine, Français voire de parents français, la majorité sans doute dans certains établissements, se vivent comme étrangers à la communauté nationale, opposant à tout propos deux catégories : « les Français » et « nous ». […] L’identité collective, qui se référait souvent hier chez les élèves à une communauté d’origine, réelle ou imaginaire, et qui avait fait parler à certains sociologues de « l’ethnicisation » des rapports entre les jeunes, semble se transformer de nos jours en un sentiment d’appartenance assez partagé à une « nation musulmane », universelle, distincte et opposée à la nation française. Ses héros sont à la fois les adolescents palestiniens qui affrontent à mains nues les blindés israéliens, et dont les images des corps ensanglantés passent en boucle sur les chaînes satellitaires des pays arabes, et les chefs djihadistes responsables des attentats de New York et de Madrid ».

Le rapport évoquait aussi la question d’influences extérieures : « Le projet de ces groupes ouvertement ségrégationnistes et qui dénoncent l’intégration comme une apostasie ou une oppression, va encore plus loin. Il est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste ‘nation musulmane’ ».

Les filles sont devenues invisibles

Moins connu, à la même époque, le rapport Femmes et sport de Brigitte Deydier fut, lui, remis à Jean-François Lamour, ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative et Nicole Ameline, ministre de la Parité et de l’Egalité professionnelle. On pouvait y lire : « Il convient de constater que le modèle séparatiste de beaucoup de communautés d’origine méditerranéenne ne favorise pas le brassage social et l’intégration des femmes […] Les rues sont parfois soumises au contrôle des bandes qui excluent les filles. La sociabilité masculine se reconstitue, encourageant les démonstrations de force. Dans certains quartiers, les filles sont devenues réellement invisibles, elles évitent de sortir pour leur propre sécurité. Les installations sportives de proximité sont utilisées quasi exclusivement par les garçons. […] En plus des problèmes liés à l’adolescence que connaissent toutes les filles de cet âge ainsi que les exigences scolaires, il semble qu’une pression familiale et culturelle spécifique joue un rôle dans cet abandon. »

Des élèves perdus pour la République… aujourd’hui parents

Les élèves dont il était question sont aujourd’hui parents. Quatorze années d’enseignement du « vivre ensemble » ou de l’ « éducation morale et civique » n’ont rien changé à la donne. Aujourd’hui comme hier, le refus de mixité garçons/filles s’exprime dès la maternelle. Les profondes racines plongées dans l’Antiquité du monde méditerranéen et arrosées d’islam rigoriste font des femmes des citoyennes de seconde zone. « La pression familiale et culturelle » est toujours là. L’antisémitisme chasse les juifs de certaines écoles et de certains quartiers. Les pompiers se font accueillir par des jets de pierre, des policiers sont brûlés vifs. Nous sommes bien au-delà d’une simple pratique religieuse débordant le champ de la liberté de conscience.

Pourtant, la loi emblématique de 2004, qui interdit « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse », a validé la seule lecture religieuse du port du voile, effaçant son versant politique. La bienpensance a fait le reste : la diversité des cultures ne pouvait être que source d’enrichissement. L’attractivité des valeurs d’égalité hommes-femmes et l’accès à un savoir émancipateur mèneraient à l’harmonie.

Le premier qui dit la vérité…

Aujourd’hui, la censure par la pensée molle du vivre-ensemble n’a pas de limite. Elle condamne à la mort sociale l’enseignant qui oserait parler ou s’éloigner de la doxa officielle, avec plus d’efficacité que les techniques d’intimidation de sa hiérarchie, adepte du désormais célèbre « pas-de-vague ». Ils sont ainsi majoritaires ceux qui pensent, en les choisissant comme accompagnatrices de sortie, ouvrir la porte de leur prison domestique aux « mamans voilées ». Ils oublient qu’ils ferment celle de l’émancipation à leurs filles, en validant le port d’un marqueur identitaire jusque dans l’espace de liberté que devrait être l’école.

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Viennent ensuite les enthousiastes, qui prêchent la richesse du bilinguisme lorsque l’Education nationale offre le symbole fédérateur de la langue arabe à ces communautés aux dialectes d’origine pourtant divers, en les rassemblant dans le cadre des ELCO, Enseignements des Langues et Cultures d’Origine. Controversés ELCO, confiés à des personnels mis à disposition par des pays étrangers, dont le ripolinage rapide par Najat Vallaud-Belkacem se limite à un changement de nom en EILE, Enseignements internationaux en Langues étrangères et une infographie suffisamment vague pour éviter les questionnements sur sa mise en pratique effective.

La loi de 1905, base nécessaire mais insuffisante

Enfin, n’oublions pas les stages en non-mixité proposés par Sud-Education 93, qui  attestent de l’adhésion de certains enseignants à des thèses dont il est difficile de croire qu’elles contribuent à un apaisement des relations interculturelles, pilier d’une République une et indivisible.

Notre laïcité, présentée par certains comme universaliste et émancipatrice, génère l’espoir que la loi de 1905 suffira à elle seule à ramener la paix dans la Cité. Ce postulat apaise la conscience de l’homme de gauche en lui évitant de penser que certains des nouveaux damnés de la terre qu’il s’était trouvés ne souhaitent en rien partager ses valeurs. La posture est tenable aussi longtemps que l’on s’affranchit de la cruauté du réel. Aussi longtemps que l’on cède à la tentation de Versailles en débattant dans les salons et concevant des directives suffisamment vagues pour que la responsabilité n’incombe jamais qu’au lampiste en bas de l’échelle.

Or, si la laïcité est un bien précieux, elle n’est qu’une condition nécessaire mais non suffisante au retour à l’équilibre dans nos écoles comme dans notre société. Le rapport Obin se concluait par un appel à la lucidité et au courage. Après les quatorze ans d’inaction qui ont suivi sa rédaction, ces vertus sont plus que jamais d’actualité car nul de saurait résoudre un problème en ne le nommant pas. Aussi, prenons garde à ne pas utiliser la laïcité comme paravent destiné à masquer les velléités de développement d’une contre-société.

Jacqueline Sauvage: une criminelle graciée par les réseaux sociaux


En septembre 2012, Jacqueline Sauvage a tué son mari violent. Ayant examiné la complexité de cette affaire, la justice l’a par deux fois condamnée à dix ans de réclusion. La mobilisation sur internet a transformé cette histoire douloureuse en croisade féministe. Imposant un récit simpliste faisant de l’épouse meurtrière une simple victime, des pétitionnaires bien conseillées ont réussi, en surfant sur l’air du temps, à arracher une grâce présidentielle à François Hollande. Une manipulation réussie. 


Tout le monde connaît l’affaire Jacqueline Sauvage. Ou croit la connaître. Le 10 septembre 2012, peu avant 19 h 30, le téléphone sonne au centre départemental d’incendie et de secours du Loiret. Le pompier de service décroche. Une voix féminine prononce ces mots : « J’ai tué mon mari à La Selle-sur-le-Bied. » Elle vient en effet de tirer trois coups avec son fusil de chasse dans le dos de son mari Norbert, assis sur la terrasse de leur maison. Quelques heures plus tard, pendant que les gendarmes de Montargis interrogent Jacqueline, ses trois filles apprennent la nouvelle, mais son fils ne répond pas au téléphone. Deux des filles et le mari de l’une d’entre elles se rendent à son domicile pour le prévenir. Ils le trouvent mort, pendu. Le médecin légiste constatera plus tard que le suicide a précédé le drame de 48 heures.

Les réseaux sociaux ont transformé ce tir dans le dos en acte de légitime défense

Pour les gendarmes – comme pour tout le monde à l’époque – la femme au cœur de ce drame familial s’appelle Jacqueline Marot. C’est plus tard qu’elle reprendra son nom de jeune fille, Sauvage. Première transformation qui en annonce une autre : c’est sous ce nom qu’elle sera érigée en symbole de la cause des femmes battues par le jeu des médias, des célébrités et des politiques.

Cette femme a été jugée et condamnée deux fois à dix ans de réclusion criminelle, par six juges (trois en assises et trois en appel) et quinze jurés (six pour la première instance, neuf pour l’appel). Ses demandes d’appel et de libération conditionnelle ont été rejetées. Et pourtant, la France entière la considère seulement comme une victime, au point d’obtenir sa grâce. Comment le fossé entre la justice et l’opinion a-t-il pu se creuser autant ? C’est la médiatisation de l’affaire sous des formes inédites, à travers internet et les réseaux sociaux, qui a permis la réécriture d’une histoire douloureuse et complexe en fable manichéenne. Sauvage, une femme à la fois faible et forte, soumise et autoritaire, autonome et dépendante de sa relation conjugale, a tué son mari au moins trois heures et demie après qu’il l’a frappée. Dans le western qu’ils ont reconstitué a posteriori, les réseaux sociaux ont transformé ce tir dans le dos en acte de légitime défense.

C’est cette faille béante entre les multiples décisions de la justice et la légende médiatique qui a attiré l’attention d’Hélène Mathieu et Daniel Grandclément. L’enquête minutieuse de ces deux journalistes expérimentés (La Vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, Stock, 2017) permet de saisir la complexité de l’histoire et de suivre le processus de sa réécriture médiatique. Faute d’accès au dossier, leur travail est notre source principale.

Jacqueline Sauvage ramène son mari à la maison en le menaçant d’un fusil

Le meurtre n’est encore qu’un fait divers local. En quelques articles publiés dans les jours suivants, La République du Centre plante le décor. Aisée, la famille Marot possède « une vaste demeure, comme beaucoup d’autres dans le quartier. Une grosse berline allemande est garée sous un appentis. Le jardin est impeccablement fleuri. Et le couple est membre du club local de chasse. » Mais, poursuit le journal, derrière cette façade paisible, « depuis des années, les violences conjugales faisaient partie du quotidien de cette femme de 65 ans. Les violences physiques semblaient monnaie courante dans la famille. » Le fils, racontent les voisins, a lui aussi subi des violences de la part de son père et époux de Jacqueline, Norbert Marot, « un caractériel, homme à la carrure impressionnante, qui exerçait une domination sur sa femme », laquelle a connu pendant quarante-sept ans de mariage « les coups et les humiliations ». On évoque sa tendance à boire beaucoup trop. L’histoire semble simple et banale : une femme martyrisée dès le premier jour de son mariage, des filles violées par cet homme monstrueux qui a poussé son fils au suicide et aurait sans doute tué sa femme Jacqueline si celle-ci ne l’avait pas devancé. Seule voix discordante, celle du maire de la commune Pascal Delion, qui évoque « une affaire compliquée ». Trois mots qui sonnent comme un avertissement face à l’emballement médiatique, pour l’instant strictement local.

Mais les enquêteurs découvrent rapidement des éléments dérangeants. Ainsi, une première révélation ébrèche le mythe de l’épouse martyre. En 1994, Norbert Marot a eu une histoire d’amour avec Laurence, employée dans sa petite affaire de vente de vin. Leur relation n’a rien d’une passade, car Norbert Marot quitte le domicile conjugal pour s’installer avec sa maîtresse. Après trente ans de mauvais traitements, on imagine que Jacqueline Sauvage aurait poussé un grand soupir de soulagement et se serait empressée de demander le divorce. D’autant qu’organisée et travailleuse, l’épouse gère les finances du couple et jouit de son autonomie financière. Or, Jacqueline fait tout pour récupérer son mari. Devant la maison de sa rivale Laurence, elle essaie de forcer le portail tout en l’insultant bruyamment. Prétendant avoir appris un an plus tôt (1993) que son mari avait violé leur fille cadette à ses 17 ans, Sauvage le ramène au domicile conjugal manu militari, le menaçant d’un fusil de chasse pour lui indiquer le risque qu’il encourt s’il recommence… Quelques jours plus tard, Jacqueline Sauvage attend Laurence devant sa maison, se rue sur elle et la frappe en hurlant. La jeune femme parvient à s’échapper en voiture, s’ensuit une course poursuite sur les routes du Loiret qui se termine à la gendarmerie où Laurence se réfugie. Plus de vingt ans plus tard, l’ancienne maîtresse de Norbert raconte à Daniel Grandclément que, malgré le conseil des gendarmes, elle a finalement décidé de ne pas porter plainte.

Quatre ans plus tard, en 1998, c’est encore Jacqueline qui crée la SARL familiale, une société de transport qui emploie tous les membres de la famille (sauf la fille aînée, qui a pris ses distances très tôt), à commencer par Norbert. Les affaires prospèrent, les Marot achètent des camions neufs et construisent un pavillon dans un lotissement de La Selle-sur-le-Bied. Là encore, Jacqueline s’occupe de tout : du foyer, de la société ainsi que de la construction de la nouvelle maison.

« En résumant l’affaire à l’extrême, de nombreux paramètres disparaissent et le verdict peut paraître choquant »

Mis bout à bout, ces éléments et bien d’autres – aucune plainte pour violence conjugale ou viol des filles n’a jamais été déposée – conduisent le ministère public à accuser Jacqueline Sauvage de meurtre avec préméditation, c’est-à-dire d’assassinat. Un crime passible de la réclusion criminelle à perpétuité. On est loin du tableau dressé par La République du Centre en septembre 2012 ! Quelques mois plus tard, en octobre 2014, le procureur de la République décide finalement de renoncer à retenir la préméditation dans son réquisitoire devant la cour d’assises. Jacqueline Sauvage est donc condamnée pour meurtre sans préméditation et écope de dix ans de réclusion criminelle. Ce verdict raisonnable aux yeux des connaisseurs de l’affaire choque fortement l’opinion publique, dont la connaissance du dossier est plus que superficielle.

Commence alors la deuxième phrase de la médiatisation. Après la presse locale, les journalistes d’i-Télé prennent le relais. Ils parviennent à surmonter les réticences des filles Sauvage-Marot pour les interviewer en exclusivité. Face caméra, Fabienne Marot raconte son viol incestueux. Également interrogées sur France 3 Centre, les trois filles affrontent un journaliste qui met en garde les téléspectateurs. « Dix ans de prison pour avoir tué son mari violent qui abusait de ses filles et maltraitait son fils. En résumant l’affaire à l’extrême, de nombreux paramètres disparaissent et le verdict peut paraître choquant. Mais en examinant le procès de plus près, l’affaire Sauvage devient bien plus complexe. De nombreuses questions restent en suspens et peuvent expliquer la décision du jury », explique-t-il dans un article. Preuve de l’émotion croissante, le verbatim du procès publié sur le site de La République du Centre recueille des dizaines de milliers de clics ! Les internautes, d’habitude critiques de la « justice laxiste », prennent presque tous la défense de Sauvage.

Parmi les visiteurs du site, deux femmes vont jouer un rôle majeur. La première est Karine Plassard, une militante féministe de Clermont-Ferrand qui décide de soutenir la procédure d’appel de Jacqueline. La seconde s’appelle Carole Arribat, une Parisienne ayant fui quelques mois plus tôt le mari qui la battait, la violait et l’humiliait depuis six ans. Chaque histoire qui lui rappelle la sienne la bouleverse. Elle aussi décide de suivre l’affaire et d’attendre l’appel.

D’autres sont moins patients : une première pétition en ligne commence à circuler fin octobre 2014 sur le site 24.net. Elle appelle à faire « sortir de prison Jacqueline sauvage (…) pauvre femme (dont) bon nombre déjà pensent qu’elle a assez subi durant toute sa vie (…) ». Elle recueillera 27 000 signatures ainsi que des commentaires tels que « j’ai beaucoup de peine pour cette femme qui pourrait être ma maman » ou « à mon avis, c’est les juges qui devraient être en prison ». Cependant, à ce stade, tout le monde attend que la justice corrige ce que la justice a fait. L’agitation médiatique se tasse.

Sur Twitter, la correspondante de France Inter assume son parti pris pro-Sauvage

Un peu plus d’un an plus tard, le 1er décembre 2015, le procès en appel de Jacqueline Sauvage s’ouvre devant la cour d’assises de Blois. Une certaine Corinne Audouin le couvre pour France Inter. Ses tweets parfois virulents permettent à ses contacts de suivre l’audience quasiment en direct. Audouin et son public s’indignent de la prétendue dureté de la présidente Isabelle Raimbaud-Wintherlig avec Fabienne Sauvage, la fille de Jacqueline et Norbert, qui raconte son viol à la barre. Cependant, l’histoire de Fabienne soulève des questions. Elle dit s’être fait violer par son père, avoir fugué avant d’être arrêtée par les gendarmes, qui l’auraient giflée. Fabienne raconte avoir commencé un dépôt de plainte à la gendarmerie puis s’être ravisée, détruisant le procès-verbal dans sa fuite. Logiquement, la présidente trouve cette version des faits peu crédible. Aux auteurs du livre-enquête sur l’affaire Sauvage, elle explique : « Je suis dubitative. On vous passe des menottes pour une fugue alors que vous êtes mineure, on vous met une claque dans un commissariat… le témoignage de cette jeune femme n’était pas cohérent. »

Malgré le manque d’éléments objectifs pouvant corroborer la version simplifiée de l’affaire – une femme martyrisée, ses filles violées –, la journaliste de France Inter persiste et signe. Mieux, elle assume son parti pris : « Je reconnais que je suis sortie de mon rôle de journaliste. Mais j’estime que le chroniqueur judiciaire est une vigie. Quand la justice ne fonctionne pas comme elle devrait, on a le devoir de le dire. J’ai trouvé la présidente très rude avec les filles. » Et Corinne Audouin l’a dit dans des tweets sentencieux, plus susceptibles de faire pleurer dans les chaumières que de longs articles étayés. Le chroniqueur judiciaire local de France 3 Centre, Philippe Renaud, estime pour sa part que la magistrate a tout simplement fait son travail, son ton incisif n’ayant d’autre but que la recherche de la vérité.

Hélène Mathieu parvient à la même conclusion, tout en nuances : « Jacqueline Sauvage est à la fois dure et autoritaire selon certains témoins mais aussi “gentille” avec ses proches et soumise à la tyrannie de son mari. Ce n’est en tout cas pas une femme “sous emprise” selon le terme classique utilisé pour qualifier les femmes victimes de violence. » En prison, la faible femme se montre plutôt solide et ne se laisse pas faire par les autres détenues. Hélène Mathieu résume bien le fossé entre la réalité et sa perception par les internautes : « Jacqueline Sauvage possède une personnalité complexe. Mais les réseaux sociaux ne supportent pas la complexité ! »

Après le rejet de son appel le 3 décembre 2015, Sauvage bénéficie d’une immense vague de sympathie sur les réseaux sociaux. Cette troisième phase de la médiatisation fait passer le mouvement de soutien dans sa phase active, avec l’intervention des people, du garde des Sceaux et du président de la République, qui se solde par la libération de Jacqueline Sauvage.

Change.org constate que Jacqueline Sauvage est une pompe à signatures

Dès le lendemain matin du verdict d’appel, l’ex-femme battue Carole Arribat lance une pétition sur le site Change.org intitulée « Libération immédiate pour Jacqueline Sauvage », bientôt rebaptisée « Grâce présidentielle pour Jacqueline Sauvage ». En parallèle, à Clermont-Ferrand, Karine Plassard lit la transcription du procès en appel établie par Corinne Audouin (France Inter). La lourdeur de la peine, mais aussi le déroulement des débats et la rudesse des magistrats décrits par ces tweets la bouleversent. Elle lance à son tour une pétition sur Change.org. Entreprise à but lucratif dont le modèle économique dépend de l’audience des pétitions qu’il héberge, Change.org constate que Jacqueline Sauvage est une pompe à signatures. En deux jours, les deux appels sont signés par 15 000 personnes et largement relayés sur Facebook. Et contrairement à 24.net un an auparavant, Change.org prend les choses en main. Sa directrice des campagnes françaises appelle alors les deux initiatrices et leur propose de fusionner leurs deux pétitions. C’est chose faite quelques jours plus tard et Change.org se charge d’adresser le texte à 500 000 adresses mails identifiées comme sensibles à la cause des femmes. En vingt-quatre heures, le compteur commun affiche déjà 44 000 signatures et éveille l’intérêt de plusieurs associations féministes. C’est alors qu’une troisième femme, Véronique Guegano, contacte Karine Plassard pour organiser une manifestation de soutien à Jacqueline Sauvage. La comédienne Éva Darlan, qui bouillonnait depuis le verdict de Blois, est recrutée comme figure médiatique. Suivent Anny Duperey, Nathalie Baye, Guy Bedos, Véronique Sanson, Jean-Jacques Bourdin, Jean-Michel Aphatie…

Le 12 décembre, une trentaine de manifestants protestent devant le théâtre du Châtelet. Présente, la fameuse responsable de Change.org brandit une pancarte affichant le chiffre de 80 000, le nombre de signataires au compteur ce jour-là, sans s’apercevoir, visiblement, qu’il y a une sacrée différence entre le militantisme virtuel et la mobilisation réelle… Relayé par des chaînes d’info, l’événement n’attire qu’une poignée de gens, mais suscite 80 000 clics. Sur la toile, le mouvement s’accélère. Change.org redonne un coup de pouce le 19 décembre en sortant une botte secrète : une liste de 1,6 million d’adresses mail de personnes qui « pétitionnent facilement ». La récolte est maigre – 30 000 signatures –, mais au siège de l’entreprise américaine, on est très satisfait de l’opération.

Profitant du mouvement enclenché, les deux avocates de Jacqueline Sauvage somment ses filles d’écrire au président de la République pour demander la grâce de leur mère. Une lettre accompagnée d’une clé USB contenant les 160 000 signatures de la pétition sur Change.org est expédiée à l’Élysée le 22 décembre.

François Hollande battu par les réseaux sociaux

Au Château, Gaspard Gantzer, le conseiller en communication du président, attire l’attention de François Hollande sur l’ampleur prise par l’affaire. La demande de grâce est immédiatement communiquée à sa conseillère justice Françoise Tomé. Au ministère de la Justice, le bureau des grâces se met en branle. Les experts étudient le dossier et émettent des avis plutôt négatifs. On est au mois de janvier 2016 et Christiane Taubira n’a plus que quelques semaines à passer Place Vendôme. Elle va démissionner le 27, et le sait peut-être déjà lorsqu’elle examine la demande de grâce. Aux deux auteurs du livre-enquête, elle explique : « Après avoir pris connaissance de tous les avis négatifs, mon Parquet me dit “on ne peut proposer qu’un avis négatif nous aussi”. Sauf qu’un garde des Sceaux, ça ne sert à rien si c’est pour faire comme les autres ! (…) J’explore les arguments et je prends tous les éléments en faveur du refus de la grâce et je les retourne (…) : il y a disproportion entre les coups reçus et les coups de fusil ? En effet, mais comment mesure-t-on la proportion ? Par rapport au dernier acte ou par rapport à toute une vie de violence ? Frapper une femme pendant quarante-sept ans, c’est la tuer à petit feu. » Ces propos étonnants suggèrent une méconnaissance totale du dossier, car personne ne prétend (même pas elle !) que Jacqueline Sauvage a subi « toute une vie de violence » ! Un petit indice révèle peut-être la source de la garde des Sceaux : l’expression « frapper une femme pendant quarante-sept ans ». Cette expression qui fait référence aux quarante-sept années de mariage (1965-2012) de Jacqueline Sauvage et Norbert Marot a été déjà utilisée par La République du Centre dans les premiers articles publiés sur l’affaire en septembre 2012. Ce mythe des quarante-sept ans de violence, habilement exploité par les avocates, est au cœur de la légende noire que véhiculent les réseaux sociaux.

D’un point de vue politique, la garde des Sceaux rend service à un président de la République affaibli par l’affaire Trierweiler et en quête d’un geste fort « pour les femmes ». Mais fidèle à lui-même, François Hollande se montre pusillanime. Ne voulant offenser personne, au lieu d’accorder la grâce ou la refuser, il décide d’opter pour une grâce partielle. Avec une peine réduite et l’annulation de la période de sûreté de cinq ans, Jacqueline Sauvage pourrait saisir le juge d’application des peines et sortir rapidement de prison. La décision est annoncée le 31 janvier 2016. Mais les choses ne se passent pas comme prévu : la justice rejette la demande de Jacqueline Sauvage, estimant que celle-ci persiste à se voir en victime sans comprendre la gravité de son acte. À l’Élysée, François Hollande s’agace de ce qu’il interprète comme un acte de défiance des magistrats. Le 28 décembre 2016, il finit par gracier totalement Jacqueline Sauvage, libérée le jour même.

Bilan des courses : ce que les avocats et les médias n’avaient pas réussi à faire, les réseaux sociaux (Twitter, Facebook), appuyés par les pétitions en ligne, l’ont obtenu. Quelques semaines de campagne intensive menées au nom d’une pseudo-légitimité démocratique ont fait rendre gorge à l’exécutif, qui a désavoué sa justice indépendante. Prenant le relais des médias classiques qui avaient commencé à faire de la ténébreuse affaire Sauvage un affrontement entre victime et bourreau, des vigiles du clavier, militants sans effort ni prise de risque, ont fabriqué une véritable fake news (quarante-sept ans de calvaire). Brouiller le message puis le diffuser sous la forme d’un buzz pris dans un flux numérique hystérique permet de mobiliser les professionnels de l’indignation – célébrités, politiques et journalistes nationaux. À coups de citations de citations, de commentaires de commentaires, le tourbillon des bons sentiments a soulevé les bas instincts populaires et recyclé l’ennui en militantisme. Jusqu’à tordre le bras de Hollande.

Hélène Mathieu et Daniel Grandclément, La Vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, Stock, 2017.

La vérité sur l'affaire Jacqueline Sauvage

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Il faut revaloriser l’apprentissage des métiers manuels en France


Trop souvent considéré comme une voie de garage par l’école et les élites, l’apprentissage des métiers manuels doit devenir une priorité en France.


« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu iras en apprentissage »… Combien de fois cette phrase a-t-elle été prononcée par des parents ou des professeurs, inconscients du préjudice qu’ils portaient aux métiers manuels ?

Depuis le discours du 12 octobre 1979 de Valéry Giscard d’Estaing – alors président de la République -, devant des travailleurs manuels en Charente-Poitou, jusqu’à aujourd’hui, tous les gouvernements successifs ont échoué sur la revalorisation de l’apprentissage…

En 2015, les apprentis étaient au nombre de 402 900. Les prévisions les plus optimistes pensaient atteindre le chiffre de 500 000 à la fin 2017. Pourquoi si peu, alors que certaines entreprises peinent à recruter, au point de créer elles-mêmes leurs propres filières de formation, leurs propres écoles ?

Quatre coupables et un enterrement

A qui la faute ? En premier lieu à l’Education nationale qui continue d’orienter les élèves avant le Bac, avec pour conséquence de faire passer des Bacs au « rabais », notamment dans les sections techniques. Les professeurs et les conseillers d’orientation psychologique (Copsy[tooltips content= »Copsy est un spécialiste de l’orientation possédant un Master de psychologie, certifiant son habilité à guider les élèves, il oriente vers des filières programmées suivant des batteries de tests qui révèlent des capacités, mais pas d’un choix… »]1[/tooltips]) au contact des élèves, sont les premiers responsables de l’orientation donnée, dissuadant, dans de très nombreux cas, les « bons » élèves d’intégrer les filières techniques réservées, selon eux, aux élèves moins performants. Les professeurs ont méprisé les métiers manuels en réduisant l’apprentissage à l’échec scolaire. Pour bon nombre d’entre eux, réussir sa vie c’est avant tout réussir dans la vie par un métier plus valorisant…

Le second responsable ne serait-il pas la faillite de la politique industrielle de la France durant des décennies ? La désindustrialisation, expliquée par l’externalisation et la concurrence internationale, a fait perdre près de deux millions d’emplois. Avec le choc pétrolier de 1973-1974 surgit la fin des Trente Glorieuses. Certains secteurs, comme le textile, la sidérurgie, la construction navale, vont perdre la moitié de leurs effectifs. L’ouvrier perd sa place centrale dans les politiques de formation.

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La mondialisation est la troisième responsable : favorisant les regroupements d’entreprises soucieuses d’une rentabilité accrue, bénéfique aux actionnaires, mais parfois aux dépens du salarié et de sa formation. Les sous-traitants ont vu les carnets de commandes s’amenuiser. La robotisation et l’informatique ont certes créé de nouveaux emplois, mais en proportion moindre que ceux détruits dans l’industrie, et exigeant souvent des compétences très éloignées de celles du monde de l’apprentissage, plus abstraites.

Enfin, les raisonnements sophistes sur l’apprentissage, identifiant ce dernier à une voie de garage pour élèves en échec. Venu parler de ce sujet au micro d’une radio, un grand dirigeant d’entreprise a lâché que « ses enfants n’étaient pas en apprentissage car ils réussissaient parfaitement bien en classe ». Comment redorer l’image de ce secteur avec de tels propos ?

L’apprentissage, un remède au décrochage 

Nos aînés ont parfois quitté l’école très tôt, pour entrer, avec ou sans diplôme, dans une vie professionnelle riche d’emplois, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Sans diplôme il est très difficile de trouver un emploi ou de monter une entreprise. Le nombre des décrocheurs baisse légèrement, mais ils sont encore près de 80 000 à se retrouver sans qualification. 64% d’entre eux quittent le cursus scolaire en raison d’un manque d’attractivité de l’école, d’autres choisissent souvent d’entrer dans la vie professionnelle pour conquérir une indépendance financière, ou pour un choix de vie.

On peut classer les décrocheurs en 4 catégories. Ceux qui sont en grandes difficultés scolaires, ceux qui rejettent l’école, ceux qui n’ont que peu d’attrait pour le marché du travail, enfin ceux qui choisissent la vie active. Tous ces jeunes disparaissent du radar de l’Education nationale. Ils se tournent pour certains vers les missions locales, pour d’autres vers des centres de formation. Il est acquis aujourd’hui que la formation, dont il faut revoir entièrement le fonctionnement, et l’apprentissage sont les remèdes pour un retour dans le « droit chemin ».

Quand les acteurs politiques privilégient les experts qui ne sont pas sur le terrain social, plutôt que les praticiens, ils se trompent d’interlocuteur. Or, plus d’un quart des apprentis, soit 27%, ne vont pas au terme de leurs études, 21% vont même jusqu’à quitter définitivement le cursus de l’apprentissage…Enfermé dans sa bulle, le jeune apprenti ne voit ou ne connait pas le monde qui l’entoure. Sait-il par exemple que certains métiers vont disparaître faute de manque de candidats à la reprise comme luthier, maréchal-ferrant, doreur sur bois, forgeron, fondeur de cloche… ? Connait-il certaines activités comme bûcheron, fraiseur-tourneur, les métiers d’aide à la personne, ceux liés à l’hôtellerie et au tourisme qui eux déboucheront vers un emploi durable et passionnant ?

C’est la faille du système : en France, la quasi-totalité des jeunes ou des plus de 50 ans n’ont pas de véritable projet professionnel. « On ne fait bien que ce que l’on aime », disait pourtant Colette.

Créer l’ENA des artisans

Nous proposons donc de créer un centre national d’orientation et de formation sur le fonctionnement pratique des entreprises. L’Ecole nationale de l’Artisanat et du Commerce (ENAC) : comme sa « grande sœur », l’ENA, qui forme les « élites » de l’administration, l’ENAC formera, elle, les « élites » des secteurs artisanat et commerce, dans lesquels le manque de main-d’œuvre se fait cruellement sentir.

Cette « école » aura pour but de faire découvrir des métiers souvent méconnus car dénigrés, mais dans lesquels il existe encore des débouchés.

Les élèves des antennes de l’ENAC découvriront des filières et activités présentées par des professionnels et retraités de l’Artisanat, du Commerce et de métiers méconnus, tout en suivant des cours de remise à niveau en français et en mathématiques. Des cours d’informatique viendront compléter la « scolarité ». A raison d’une profession par jour, plus d’une centaine de métiers seront mis en avant tout au long de l’année.

Le financement pourra se faire par la taxe sur la formation des artisans-commerçants, sans pour cela créer un nouvel impôt. Ses antennes départementales pourraient être hébergées dans les locaux des Chambres de commerce et de d’industrie (CCI) et des Chambres de métiers et de l’artisanat (CMA). Ce dispositif sera également ouvert aux demandeurs d’emploi de plus de cinquante ans et de tous ceux souhaitant se recycler.

Reconnaître les (vrais) acteurs de l’apprentissage

Le deuxième aspect de la révolution copernicienne que nous proposons en la matière, c’est de reconnaitre les vrais acteurs de l’apprentissage: Chambres des métiers, petites entreprises, artisans ; et non les grandes entreprises ou les régions. C’est aux acteurs de terrain de s’occuper de la formation des apprentis. Et qui mieux que les TPE et les Chambres de métiers et de l’artisanat pour cela, partant du principe qu’un artisan lorsqu’il forme un apprenti l’engage ensuite comme ouvrier (il ne va pas perdre son temps à former quelqu’un qu’il licenciera ensuite à moins que celui-ci ne lui donne pas satisfaction). Pour redorer le blason des métiers manuels, il faudra aussi séparer les métiers qui dépendent de la CMA et ceux qui dépendent du Commerce, en recréant une Chambre de métiers de l’artisanat et une Chambre de métiers du commerce et de l’industrie. Le transport et l’entreposage ont plus de points communs avec le commerce qu’avec l’artisanat.

Supprimer les CFA

Nous proposons de recentrer les diplômes professionnels autour des familles de métiers. Pour cela, il faut réformer en profondeur l’enseignement professionnel dans son ensemble. Nous allons beaucoup plus loin, sur ces aspects, que le gouvernement. A cet égard, nous préconisons la suppression pure et simple des fameux Centre de formation d’apprentis (CFA), et la création d’une année préparatoire avant l’apprentissage, se substituant à la troisième pour les futurs apprentis (une année de culture générale de l’apprentissage laissant aussi l’option de revenir au cursus général). L’ENAC sera suivi de deux années chez un artisan et un an en entreprise.

Financer autrement

Ce big bang du cursus de l’apprenti devra nécessairement s’accompagner d’un aggiornamento des mécanismes de financement. La taxe d’apprentissage devrait être supprimée pour tous les artisans, et les Chambres de métiers seraient subventionnées par la contribution au développement de l’apprentissage (CDA) financée par les artisans et l’Etat. L’année préparatoire à l’apprentissage et l’ENAC serait financées par l’Education nationale, les entreprises prenant en charge la période d’apprentissage à proprement parler.

Enfin, il est impossible d’envisager la question de l’apprentissage de manière isolée du droit du travail. Le Code du Travail devrait être revu sur le travail des jeunes et leur usage des machines-outils, ainsi que sur la limite d’âge des apprentis (qui devrait être entièrement supprimée)

Pour que l’apprentissage en France trouve la place qu’il a obtenue en Allemagne par exemple, il est impératif d’ouvrir le champ des possibles aux jeunes apprentis. Et de revenir à la définition de Philippe Meirieu: « Apprendre, c’est se projeter diffèrent dans l’avenir ».

Mes élèves ont raison, c’était (presque) mieux avant…

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J’étais invité dimanche 18 sur LCI à débattre avec Michel Serres sur le thème « C’était mieux avant ». Mais LCI est apparemment trop pauvre pour m’offrir un billet de train — c’est comme ça que les causeries médiatiques n’opposent que des Parisiens entre eux.
Peu importe. L’idée était stimulante, j’en ai discuté avec des élèves. J’aurais pas dû.

Au bon souvenir des fabulous sixties…

– « Mais M’sieur, vous vous rendez pas compte, la chance que vous avez eue ! Les années 60-70 ! Le plein emploi ! Pas de SIDA ! La liberté sessuelle ! »
– « Ouais ! et peu de concurrence en prépas, parce que vous aviez été triés avant ! »
– « Et De Gaulle, c’était autre chose que ce qui est venu après ! »
– « Et l’essence pas chère ! »
– « Et puis… Nous, le terrorisme, Ben Laden, Daech, des menaces partout… »
– « Ouais, le vivre ensemble s’effrite… »

Ad libitum

Alors je leur ai raconté un souvenir personnel sur ces fabulous sixties.

J’avais onze ans, j’étais allé chez le coiffeur faire rafraîchir ma frange. Et j’attendais sagement. Le siège en vrai skaï me collait aux cuisses — nous portions des culottes courtes, à l’époque. Et je feuilletais Match — le poids des mots, le choc des photos déjà.
Et je me rappelle très nettement un reportage sur ces petits Suisses qui se faisaient construire un abri anti-atomique dans leur jardin.

« La bombe est prête à sauter… »

Je me souviens que ça ne m’avait pas impressionné plus que ça. Nous vivions alors avec la quasi-certitude que nous serions un jour transformés en pommes de terre frites par un Docteur Folamour quelconque — le film de Kubrick date exactement de cette année-là, 1964.

D’ailleurs, qu’écoutions-nous ? Que lisions-nous dans ces merveilleuses Sixties ?

Au moment même où il enregistrait Les Elucubrations, Antoine écrivait la Guerre : « La bombe est prête à sauter… » — et ça passait à la télé. Il en a rajouté une couche l’année suivante (1967) avec une très jolie chanson sur le même thème post-apocalyptique, Juste quelques flocons qui tombent.

Et puis en 1971 nous avons vu Le Survivant au cinéma — Charlton Heston tout seul dans Los Angeles après la dernière bombinette… Lui et quelques mutants. Et en cette même année 1971, Christian de Chalonge a sorti l’Alliance, qui se terminait sur un grand éclair blanc auquel ne survivaient que des arthropodes à carapace type scorpions. Le réalisateur remit ça 10 ans plus tard en adaptant Malevil, le roman post-apocalyptique de Robert Merle paru en… 1972. Ah, l’amour libre à deux, trois, douze, avec Catherine Millet dans la réalité et Mimsy Farmer dans la fiction — et la dernière cave ! À partager avec Serrault et Trintignant !

À noter que le roman de Richard Matheson (I am legend), base du scénario du magnifique film de Boris Sagal, remontait aux merveilleuses Fifties — la reconstruction, le plein emploi, le plan Marshall, la bombe. Du début des années 1950 au début des années 1980, trente ans d’optimisme béat.

Impossible de ne pas mentionner, à la fin de cette exaltante décennie, Le Dernier rivage, de Stanley Kramer, où Gregory Peck et Ava Gardner (ce qu’il y avait alors de plus beau en homme et en femme, Adam et Eve à l’envers en quelque sorte) attendent sur une plage australienne que les ondes mortelles du dernier lâcher nucléaire arrivent jusqu’à eux et les transforment… en pommes de terre frites. En intégralité sur YouTube, heureux veinards !

This was the end…

Thunderball, le roman de Ian Fleming, raconte un chantage atomique perpétré par SPECTRE. Le livre fut publié en 1961 et le film qui en fut tiré sortit en 1965. Fleming avait déjà donné dans le genre arme fatale avec Moonraker — en 1955. Une certaine continuité dans l’idée. Ah, question enthousiasme et joie de vivre, nous étions gâtés au milieu de cette décennie ! Et l’onde de choc alla jusqu’au début des années 1980, quand Paul Gillon sortit en BD la Survivante — une femme seule s’adonne aux délices équivoques de l’amour robotisé dans un monde où elle est la dernière — ou presque.

A lire aussi: L’apocalypse que vous n’avez jamais vue

Il n’était pas le seul. Vous rappelez-vous Le Piège diabolique, où le professeur Mortimer voyage dans le temps, et apprend que dans le dernier quart du XXIe siècle, une guerre nucléaro-bactériologique a tout détruit, et les hommes sont retournés dans leur grotte.
Le film de Peter Watkins qui s’intitulait justement La Bombe est sorti aussi en 1965 — j’allais renoncer à la frange et aux coiffeurs pour de très longues années, sans qu’il y ait vraiment de lien de cause à effet. Il est visible en plusieurs morceaux sur Dailymotion.

Il m’arrivait de lire, quand même, autre chose que Les Trois mousquetaires. De la science-fiction, par exemple. Regonflez-vous le moral, essayez Barbe grise, de Brian Aldiss. 50 ans après la dernière guerre bactériologico-chimique qui a rendu tous les hommes stériles, le type le plus jeune a… 50 ans, et de longues théories de vieillards errent dans une Angleterre en ruines, puisque plus personne n’a assez de forces pour faire tourner la machine. À côté de ce défilé de misères décaties, La Route, le très beau roman de McCarthy sur un thème équivalent, est une bluette.

Inutile de tenter de dresser la liste des « histoires de fins du monde » (18 nouvelles ont été rassemblées sous ce titre accrocheur en 1974). Coppola, qui est aussi un enfant du baby-boom, l’a parfaitement résumé : Apocalypse NOW !

Ainsi parlai-je. Un étudiant un peu plus instruit que les autres a alors pris la parole.

– « Ouais — mais comme vous dites… La Route — pas lu le roman… »
– « 2006 », dis-je.
– « Ouais… Mais j’ai vu le film avec Viggo Mortensen il y a 8 ou 9 ans — c’est ici et maintenant. La Somme de toutes les peurs — pas lu le roman, là non plus — c’est la même trouille atomique… en 2002. Et Terminator, hein — comme son nom l’indique, ça termine, hein ! Nous, on a la peur de l’apocalypse, comme vous — mais on n’a pas le plein emploi, et on est forcé de sortir couvert en toutes circonstances… »
– « Pas faux », dis-je.
– « Et en plus on a…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

La Route

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C'est le français qu'on assassine

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L’Etat n’a rien à négocier avec l’islam en France

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Vouloir unifier l’islam de France est une dangereuse utopie: tous les islams ne sont pas compatible avec les valeurs de la République.


L’intention d’Emmanuel Macron de réorganiser le culte musulman en France est louable. Le bilan du Conseil français du culte musulman (CFCM) n’est qu’un constat d’échec : refus affiché des droits de l’homme, absence de légitimité aux yeux d’une grande partie des musulmans de France, ambiguïtés récurrentes, opacité, liens avec les Frères musulmans, « hallalisation des esprits »… Je crains cependant que notre président ne prenne le problème à l’envers : la question aujourd’hui n’est pas tant d’organiser le dialogue avec l’islam, que de savoir avec quel islam il est souhaitable et possible de dialoguer.

L’islam unifié n’existe pas

En France comme ailleurs, il n’y a pas un mais des islams. Et il serait catastrophique d’essayer de faire de tous les musulmans de France une communauté religieuse unique : c’est exactement ce que souhaitent les thuriféraires de l’islam politique, qu’ils soient salafistes, wahhabites, adeptes de l’État islamique, d’Al Qaïda ou des Frères musulmans. Pour eux, la solidarité entre « frères et sœurs en religion » est plus importante que tout, et c’est ainsi que de braves gens finissent par fermer les yeux sur la présence de terroristes parmi eux, et ont bien des scrupules à les condamner.

Nous devons, au contraire, lutter sans relâche contre tous ceux qui voudraient que l’appartenance à l’Oumma prenne le pas sur les convictions personnelles, et combattre toute forme d’assignation identitaire, qu’elle ait pour but d’unir les musulmans en une contre-société sécessionniste, de les rejeter en bloc, ou de les accepter sans distinction. Vouloir traiter de la même façon Rachid Benzine et Rachid Habou Houdeyfa (l’imam de Brest qui enseignait aux enfants que la musique est l’œuvre du diable) n’a absolument aucun sens, malgré leur prénom commun. Imaginer qu’Abdennour Bidar et Henda Ayari auraient le même représentant auprès des pouvoirs publics que Tariq Ramadan et Houria Bouteldja est une absurdité et une injure.

Un « islam de France unifié » serait probablement islamiste

En outre, il est très probable qu’un « islam de France unifié » serait aujourd’hui dominé (en influence si ce n’est en nombre) par le salafisme, celui des wahhabites ou celui des Frères musulmans, les uns et les autres ennemis déclarés de notre civilisation. Au sein de cette entité hypothétique, ce sont une fois de plus les musulmans humanistes développant une pensée critique vis-à-vis des dogmes et des textes qui seraient réduits au silence, alors que c’est d’eux et d’eux seuls que pourra naître un islam qui ne soit pas une menace. Sans oublier que ceux-là s’expriment généralement en tant qu’individus, et ne souhaitent probablement pas qu’un représentant communautaire quelconque parle en leur nom et à leur place. Prenons garde à ce que la voix d’une Leïla Babès ne soit pas submergée par les délires complotistes de centaines de Mennel !

A lire aussi: Réforme de l’islam: le passif d’une illusion

Il ne faut rien attendre non plus d’un supposé « véritable islam ». Tout comme le « communisme réel » a systématiquement été une catastrophe, « l’islam réel » tel qu’on l’observe de nos jours là où les musulmans sont majoritaires est plutôt sinistre, que ce soit dans les pays de vieille tradition islamique ou dans les territoires perdus de la République. Le Coran lui-même contient des passages pour le moins problématiques dès lors qu’on les prend au premier degré – ce qui, hélas, est peut-être bien l’esprit dans lequel ils ont été écrits.

Quels islams en France ?

L’espoir est donc plutôt à rechercher du côté d’un renouveau de l’islam, porté aussi bien par des aspirations populaires que par des intellectuels, du courage lumineux de MyStealthyFreedom en Iran aux remarquables travaux de Yadh Ben Achour en Tunisie, en passant par l’engagement républicain d’Amine El Khatmi en France. Car, bons ou mauvais, les courants qui traversent l’islam dépassent très largement les frontières des nations.

Bien sûr, la question du financement des mosquées doit être posée, et rapidement résolue. Mais, j’insiste, cela ne servira à rien si nous ne nous demandons pas d’abord à quels islams nous voulons permettre de construire des mosquées sur notre sol, et auxquels nous devons l’interdire !

Tous les islams ne sont pas compatibles avec la France

Car il est inutile de se voiler la face : aucune coexistence pacifique durable n’est possible entre les droits de l’homme et la charia. L’objectif premier de l’État doit donc être de distinguer et séparer les communautés musulmanes qui adhèrent aux premiers, de celles qui veulent promouvoir la seconde. Le but n’est pas de négocier un équilibre précaire avec les représentants de courants supposés majoritaires, mais de travailler à une harmonie durable avec les musulmans véritablement humanistes, peu importe quelle proportion des croyants se reconnaît en eux.

Certains m’objecteront que ce « tri » opéré entre les islams, ceux qui seraient autorisés et ceux qui seraient interdits, serait une atteinte à la liberté de conscience. A ceux-là je répondrai d’une part que tri il y a déjà, puisque la France dispose de lois contre les dérives sectaires, et d’autre part que la liberté de conscience n’en est nullement touchée, puisque la distinction ne se fait pas sur les croyances, mais sur les comportements et les agendas politiques.

En effet, le vocable « islam » recouvre le plus souvent non seulement une religion, au sens occidental du terme, mais aussi un projet de société aspirant à régenter à la fois l’organisation politique et le quotidien des individus, jusque dans ses moindres détails, étouffant toute réflexion et toute conscience individuelles. Si la croyance en la dimension strictement religieuse de l’islam relève bien de la liberté fondamentale de chacun, la promotion du projet de société est incontestablement contraire aux valeurs de l’Occident, qu’on le comprenne au sens hellénistique, judéo-chrétien ou laïque (qui d’ailleurs se rejoignent assez largement dans ce qu’ils ont de meilleur).

La responsabilité de l’Etat c’est de rejeter la charia

Le rôle de l’État n’est pas de dire si l’islam sans la charia est encore l’islam. La question est importante mais concerne les historiens, les philosophes des religions et les théologiens. L’État a pour responsabilité de proclamer fermement que la charia n’a absolument pas sa place en France, peu importe qu’elle cherche à dominer par la force ou par l’influence culturelle, politique, médiatique, peu importe qu’elle montre dès l’abord son vrai visage ou qu’elle se dissimule dans des approximations souriantes en attendant d’avoir le pouvoir de s’imposer. Son rejet doit dépasser tous les clivages et faire consensus – à moins bien sûr d’en être complices, ou d’adhérer à un relativisme absolu – autre nom de la démission de l’intelligence et du sens moral.

Liberté de pensée et de conscience – donc droit à l’apostasie et refus des assignations identitaires ; mixité dans l’espace public ; égalité de droit entre hommes et femmes ; devoir pour les croyances quelles qu’elles soient de consentir aux analyses et aux critiques – donc droit au blasphème ; acceptation du pluralisme religieux – y compris du polythéisme et des religions non-abrahamiques ; universalisme plutôt que relativisme ; responsabilité et justice plutôt que concurrence victimaire ; humanité et citoyenneté plutôt que racialisme et communautarisme. Tout ceci n’est pas, et ne doit jamais être, négociable.

La charia et la sunna s’opposent à ces principes. Le Coran, si on le prend au pied de la lettre, s’oppose à ces principes. Les hadiths et la sîrah mettent en scène un prophète dont la vie s’oppose à ces principes. Et pourtant, des musulmans sont prêts à adhérer à ces principes et à les défendre, parce que leur humanité est plus profonde que les dogmes, et que les traditions des cultures islamiques sont plus riches que les textes fondateurs de l’islam. C’est avec ces musulmans, et uniquement avec ceux-là, que l’État doit discuter, peu importe qu’ils soient de France, en France, ou à l’étranger.

La France doit favoriser les musulmans humanistes

Que l’État commence par expliciter ces valeurs, au lieu de prétendre que la France ne serait qu’un espace géographique sans identité, et qu’il impose à toute organisation cultuelle ou culturelle en France de les défendre, et de les défendre vraiment, pas de les utiliser. Que l’État ne craigne plus d’affronter le CFCM ou la Grande mosquée de Paris, les Frères musulmans, les wahhabites, le Tabligh, le Milli Gorüs, et autres pourvoyeurs de pétrodollars ou de votes ethnico-religieux. Qu’il n’oublie pas qu’il peut aussi exister des courants extrémistes et sectaires dans d’autres religions, mais que l’islam politique est aujourd’hui le seul à représenter un véritable danger sur notre sol.

A lire aussi: Il faut encourager le développement d’un « islam des Lumières »

Que la France devienne un havre pour les musulmans humanistes de toutes nationalités qui partagent nos valeurs fondamentales, en leur garantissant la sécurité et la liberté d’expression, et en favorisant la diffusion de leurs travaux. Que la France soutienne l’exégèse, l’analyse historico-critique, la primauté donnée à la libre réflexion sur ce qui est plutôt qu’à la conformité avec des textes qui prétendent dire ce qui est. Qu’elle développe un enseignement qui ne soit ni diabolisation ni apologie éhontée de l’islam, mais présentation aussi factuelle que possible (et nous pouvons remercier la remarquable Souâd Ayada pour sa lucidité et sa détermination).

Je profite de l’occasion pour évoquer les travaux de philosophie de l’islam de Souâd Ayada, dont on trouvera une excellente présentation ici. Elle a notamment proposé une très intéressante analyse théologique de l’islam politique : « le monothéisme islamique ordonne deux approches et plus largement, deux métaphysiques incompatibles mais néanmoins simultanément inscrites en lui : 1. la première, entièrement subordonnée à la reconnaissance d’une transcendance séparée, dépouillée de toute immixtion avec le sensible et le multiple, inaccessible par essence et par excellence à l’ordre de l’humain, ne saurait produire qu’une vision du monde appauvrie et tronquée, dont la puissance négative culminerait dans ses retentissements juridico-politiques ; 2. la seconde, au contraire, veillerait à ménager la reconnaissance d’une dimension intermédiaire de la sensibilité, par le déploiement de la conception d’une transcendance engagée, c’est-à-dire manifestée sur un mode sensible, dans l’immanence du monde des créatures et que ne pourrait saisir qu’une capacité imaginative élevée à sa dimension visionnaire. »

Ensuite, et ensuite seulement, il sera temps de chercher des partenaires à la fois légitimes aux yeux des musulmans humanistes, dans la diversité de leurs approches et de leurs nuances, et crédibles aux yeux des pouvoirs publics et des non-musulmans. L’État n’aura pas à leur imposer une structure prédéfinie, mais à les accompagner dans la création de ce qu’ils estimeront opportun et adapté.

Nous découvrirons alors collectivement que l’organisation du culte ne sera plus un problème, et loin des ambiguïtés, des impostures et des manipulations d’aujourd’hui, leur parole – irriguée par leur foi et non pas desséchée par des dogmes – renforcera nos valeurs et consolidera le pacte républicain, aux côtés de bien d’autres religions et dans le respect de la laïcité.

Quel islam pour l'Europe?

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Pourquoi l’écriture inclusive est exclusivement idéologique

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L’écriture inclusive n’a aucune justification valable: elle embrouille l’esprit et détruit l’équilibre du français. La différence a un sens.


En ces temps d’épuration héroïque, certaines féministes radicales ont décrété que les langues étaient sexistes, particulièrement la langue française. Ces ardentes combattantes de l’égalitarisme à tout crin se sont donc évertuées à « désexiser » notre langue pour redonner aux femmes toute leur place parmi les formes linguistiques. La méthode dans le vent porte le nom édifiant d’« écriture inclusive », l’inclusion ayant été érigée en ce début du XXIe siècle en idéal suprême de l’humanité.

Soyons bons joueurs et admettons que certains procédés de féminisation conviennent bien pour assurer une représentation plus équilibrée des femmes et des hommes dans le discours, surtout quand les préconisations en cause touchent les deux modes de langage, l’oral et l’écrit. Pour la désignation des fonctions, marquer explicitement, soit par le déterminant, soit par la forme même du nom, le sexe de la personne qui l’occupe paraît tout à fait judicieux : « À vous la parole, madame la ministre. L’écrivaine Marguerite Yourcenar est née à Bruxelles. » Pas de querelle pour ce genre de formulation.

« Françaises, Français; Belges, Belges ! »

Les choses se gâtent quand les usages proposés n’ont qu’une existence graphique et qu’à la prononciation un agaçant effet de redondance est créé par la répétition de la même forme : « Les professeurs et les professeures de l’Université de Toulouse ». Pour ces cas indifférenciés à l’oral, devrait-on aller jusqu’à rétablir la prononciation du « e » final, qui est muet depuis quatre siècles ? En vérité, rien ne saurait arrêter nos hardies féministes qui n’hésiteraient sûrement pas à inverser le cours de l’histoire de la langue pour remplir leur noble mission de « désexisation ».

A lire aussi: L’écriture inclusive, la nouvelle fabrique des crétin·e·s

Le tableau s’assombrit davantage lorsque, pour contrer la règle d’économie linguistique attribuant au masculin une valeur générique, les formes féminines envahissent la page à coup de parenthèses, de traits obliques, de traits d’union, de majuscules ou de points médians : « Les boulanger(ère)s d’ici sont talentueux/ses/, inventif-ve-s, passionnéEs et accueillant·e·s ». Loin de mieux s’intégrer dans la langue, le genre féminin se transforme en un capharnaüm de lettres superflues et perturbantes.

Un point c’est trop !

Pour les textes courants, ces procédés de surenchère graphico-grammaticale mènent à la catastrophe sur le plan de la lisibilité. Dans le cas des textes littéraires, ils aboutissent à un véritable massacre culturel. « Lecteur-trice », jugez par vous-mêmes en vous risquant à décoder cet extrait du roman Les fous de Bassan de la romancière québécoise Anne Hébert, qui a été fourni comme modèle par des exterminatrices patentées du « sexisme linguistique » :

Toustes dehors en pleine nuit, arrachéEs au sommeil, interrogé-e-s, questionné(e)s, mis et mises debout, habilléEs, chaussé\e\s, lâché.e.s dans la campagne. Les mains en porte-voix appeler Nora et Olivia. Les chercher partout sur la grande route, le long des fossés, dans les buissons, sur la grève, dans la cabane à bateaux, dans les sentiers, les chemins de traverse. Les feux de nos lampes de poche brillent de-ci de-là. Les rares automobilistes qui passent dans leurs voitures étrangères sont interpellé·e·s, pressé/e/s de questions. Quelques-unes et quelques-uns de cap Sauvagine et de cap Sec se joignent à nous dans nos recherches.

C’est franchement la tour de Babel quand on se met à inventer des structures linguistiques ou à bannir des mots. Pour rappeler un antécédent, la grammaire inclusive vous offre le choix d’employer à la fois le pronom masculin et le pronom féminin: « Ces touristes veulent visiter la Chine. Ils et elles devront obtenir un visa », ou bien encore, le fin du fin, à recourir à des formes syncrétiques créées de toutes pièces : « illes » ou « iels » pour « ils » et « elles », « celleux » ou « ceulles » pour « celles » et « ceux ». L’hallucination atteint son paroxysme quand de belles âmes, dans leur acharnement à « dégenrer » le français, exigent qu’on proscrive officiellement des mots jugés sexistes comme « patrimoine ». Ce nom devrait être en effet éliminé parce qu’il renverrait de façon outrageusement masculine au latin « patrimonium » qui signifie « héritage du père ». C’est ignorer que la vaste majorité des locuteurs utilisent la langue en fonction de sa structure actuelle sans se référer à son histoire. Très peu de francophones vont spontanément rattacher les noms « patrimoine » ou « patrie » à l’étymon latin « pater », « père ». On dit même la « mère-patrie »… Et il faudrait se plier à un tel délire sous peine d’être honni !

Un lion, une lionne; un éléphant, un éléphant

En français, le genre a un rapport avec le sexe seulement dans le cas des êtres animés, et encore ce rapport ne s’avère pas constant. En général, pour les animés, un nom masculin renvoie à un être mâle alors qu’un mot féminin dénote un être femelle : un oncle, une tante; un lion, une lionne. Cette correspondance souffre cependant des exceptions, car il arrive qu’un nom masculin s’applique à un être femelle et inversement qu’un nom féminin renvoie à un être mâle : « Carla Bruni a été un mannequin célèbre. Charlie Chaplin est une grande vedette du cinéma ». Cette discordance s’observe souvent dans le vocabulaire des animaux où un genre donné peut désigner indifféremment le mâle ou la femelle : un éléphant, une grenouille… Comment nos Érinnyes de l’orthodoxie linguistique peuvent-elles s’accommoder du fait que le nom féminin « personne » et le nom masculin « individu » s’appliquent tous les deux aussi bien à un homme qu’à une femme ?

Il importe de rappeler qu’en français le genre affecte majoritairement des noms inanimés et les répartit entre le masculin et le féminin de façon immotivée : on doit dire « un » bureau mais « une » table, selon une convention purement formelle qui n’a aucun lien naturel avec la réalité. Le caractère arbitraire de la morphologie du genre en français devrait prévenir les esprits contre toute exacerbation du débat et les inviter plutôt à la circonspection et au discernement.

La différence a un sens

Au sein du système de la langue, le genre assume diverses fonctions en plus de la simple identification du sexe. Par exemple, le genre peut distinguer des homonymes : « le » manche et « la » manche, « le » mousse et « la » mousse. Il peut contribuer à renforcer la cohésion des syntagmes en liant formellement le déterminant et l’adjectif au nom : un poète africain, une enseignante compétente. Dans certains cas, l’opposition de genre peut servir à éviter une ambiguïté possible : en lisant ou en entendant la phrase : « J’écoute une chanson d’un marin que je trouve très joyeuse », on sait grâce à l’accord en genre que l’adjectif « joyeuse » se rapporte au nom féminin « chanson » plutôt qu’au nom masculin « marin ».

La féminisation, en tant qu’entreprise linguistique, doit tenir compte du fonctionnement propre de la langue en distinguant bien le genre comme catégorie morphologique et le sexe comme catégorie sociobiologique. L’écriture inclusive pourrit le débat par ses excès qui n’ont rien de linguistique, mais qui pataugent plutôt dans la déraison et l’idéologie.

C'est le français qu'on assassine

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Régis Mailhot: « Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides »


Si l’humoriste ne s’exprime pas de la même façon à la radio et sur scène, c’est en grande partie à cause de la pression des réseaux sociaux qu’il qualifie de « pot de chambre participatif ». Conscient qu’un lynchage sur Twitter peut condamner un artiste à la mort sociale, il s’inquiète de ce poujadisme des élites. 


Causeur. En plus de vos spectacles, vous officiez à la radio depuis de nombreuses années en tant qu’humoriste. Les réseaux sociaux vous ont-ils compliqué la tâche ?

Régis Mailhot. Ils l’ont surtout démultipliée… Les réseaux sociaux agissent comme une caisse de « déraisonnance ». Quand j’ai débuté, je recevais des courriers, des e-mails. C’était sur France Inter, donc je me faisais insulter pour une faute de grammaire. Mais un rédacteur en chef, un patron des programmes pouvait choisir de ne pas vous les transmettre. C’était plus facile de ne pas être parasité, de ne pas dévier de sa ligne de conduite. Aujourd’hui, les critiques, les demandes de renvoi et surtout les insultes sont publiques. Twitter, c’est le pot de chambre participatif du web. Personne ne nettoie. N’importe quelle blague peut m’attirer une « fatwa » ou une « cabale » de tel ou tel groupe déchaîné. Cette malveillance, souvent anonyme, finit par peser sur un artiste et sa manière de travailler.

La facilité est de taper sur des cibles satiriquement correctes, comme Christine Boutin

Dans le monde de Facebook et Twitter, il faut être aimé, ce qui favorise un humour inoffensif s’attaquant à des cibles universellement détestées.

La facilité est de taper sur des cibles satiriquement correctes, comme Christine Boutin… que je n’ai pas épargnée. Les « salauds » officiels rassurent et endorment l’esprit critique. Or, un bon humoriste doit attaquer la bêtise en général et non telle ou telle personnalité, communauté ou groupe d’opinion. Ce qui est intéressant, c’est d’apporter un peu de nouveauté et de taper sur la bêtise émergente. Par exemple, au début des années 2000, j’étais l’un des premiers à me moquer de l’intégrisme religieux qui prenait la couleur de l’islamisme, en parlant du voile, de la possibilité ou non de conduire avec un niqab. On me disait : « Tu vas loin ! » alors qu’aujourd’hui tout le monde fait des blagues sur la burqa.

Ah bon ? Nous avons plutôt l’impression que, depuis la Manif pour tous, tous les humoristes tapent avec entrain sur le même clou catho. Comment avez-vous traité le sujet ?

Finesse et délicatesse, comme toujours… Dans ce débat qui parlait d’égalité, la seule chose vraiment égalitaire a été la connerie. J’avais fait un papier sur le double point Godwin : on avait bouffé du nazi des deux côtés. Xavier Bongibault, porte-parole homo de la Manif anti-homo avait comparé Hollande à Hitler. Comparer Hollande avec un type un peu autoritaire, c’était assez audacieux, voire crétin. De l’autre côté, Pierre Bergé a déclaré à son propos que « chacun a son bon pédé, comme autrefois chaque antisémite avait son bon juif ». J’ai rappelé qu’on pouvait très bien être homosexuel et antisémite… Souvenez-vous de Brasillach. Les deux parties m’ont engueulé à tour de rôle pour s’être senties offensées suivant le principe : « Vous pouvez rire de tout, sauf de ma chapelle ! »

Je fais plus attention à ce que je raconte à la radio que dans mes spectacles

C’est un peu le principe des humoristes de France Inter : se moquer de la droite… et de la droite ! Que pensez-vous de cet humour clairement orienté ?

Pour ma part, j’ai arrêté de dire du mal de la droite, ils le font très bien eux-mêmes ! Plus sérieusement, cela a toujours été. Le clientélisme existe aussi dans nos métiers. On lira rarement un édito pro-Taubira dans Valeurs actuelles. À mon sens, l’humoriste ne doit pas être engagé, mais dégagé. Comment être impertinent si l’on sert une cause ? Cet esprit libertaire m’a toujours animé. Ceci dit, même sur RTL, je fais plus attention à ce que je raconte à la radio que dans mes spectacles. D’ailleurs, quand on me pourrit sur les réseaux, c’est toujours à cause de la radio, jamais à cause des spectacles. Les gens qui paient pour me voir sur scène savent ce qu’ils ont acheté. En général, ils n’ont pas abdiqué sur le second degré. À la radio, il faut faire rire en cinq minutes un million d’auditeurs qui ne m’ont pas choisi, tout ça entre deux pubs, dans le contexte d’une émission de promotion avec un invité qui pianote sur son iPhone. Certains jours, ce n’est pas évident. Cela dit, on ne devrait pas attacher une telle importance aux petits débats d’internet. L’information ne devrait pas se nourrir à l’Agence France Tweet qui fabrique de l’opinion artificielle. Twitter suscite des empoignades entre quelques initiés ou fanatiques enfermés dans une boîte, mais les gens s’en foutent. Ils ont d’autres préoccupations et sont plutôt déconnants.

Si vous le dites. Donc votre manière n’est pas devenue plus « premier degré » ?

Assez peu. J’ai la chance de ne pas faire partie de cette aristocratie du rire sur laquelle les médias concentrent la lumière. RTL, c’est un peu trop populaire, peut-être. À l’époque où je faisais ma chronique le midi sur France Inter, j’ai eu le droit à un papier dans Les Inrocks. Aujourd’hui alors que plus d’un million de personnes écoutent mon billet quotidien sur RTL, je suis en dehors de ces radars-là. Donc finalement plus peinard.

Je ne goûte guère aux plaisanteries misogynes, mais je goûte encore moins qu’on me les interdise

Tant pis pour Les Inrocks !  Depuis les attentats de 2015, un journal de rigolos, Charlie Hebdo, est devenu un symbole…

De journal confidentiel, Charlie est devenu d’un coup d’un seul le blister officiel de la liberté d’expression. Sept millions de nouveaux lecteurs se sont donc abonnés à la liberté d’expression en achetant le numéro post-attentat avant de brailler deux semaines plus tard : « Mais c’est dégueulasse, ils vont un peu trop loin ! » Or, Charlie, c’est justement le mauvais goût assumé, l’outrance rigolarde, le transgressif régressif. Que tout le monde soit soudainement Charlie a favorisé une forme d’opportunisme dans l’humour. C’est devenu une cause plus mainstream, alors qu’en 2014 on n’était pas nombreux à parler de Daech dans un sketch.

Cette cause consensuelle, cher Régis, suscite des torrents de haine sur internet. Et elle est abordée très discrètement par les grands médias…

La pudeur certainement… Cela dit, rassurez-vous, chaque « cause » suscite sa haine ! Chacun est devenu le flic de l’autre. Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides.

Point Godwin ! Mais vous dites sans doute vrai. Les femmes sont-elles devenues le sujet dangereux ?

C’est le tabou absolu du moment ! Pour ma part, je ne goûte guère aux plaisanteries misogynes, mais je goûte encore moins qu’on me les interdise. Si les femmes qui ont un point de vue divergent se font allumer, imaginez le sort d’un homme qui blaguerait à ce sujet. L’affaire Tex est symptomatique. Ses ex-patrons se sont servis de sa vanne comme prétexte pour le virer en sachant très bien que ce sujet tabou les protégeait du moindre reproche. C’est un procédé particulièrement dégueulasse. Plus généralement, je constate une forme de « terreur ». On parle de libération de la parole alors qu’on enferme la pensée. Quand on commence à avoir peur de s’exprimer, c’est inquiétant. Qu’on libère la parole, c’est très bien, mais qu’on les libère toutes ! Au pays de Voltaire, ayons confiance en l’intelligence pour faire le tri.

Cette censure provient de la base. La pression ne s’exerce-t-elle donc jamais d’en haut, de la part d’un actionnaire ou d’un rédacteur en chef ?

Quand cela arrive, c’est toujours à la suite d’une autre pression. Un lynchage sur Twitter peut condamner quelqu’un à la mort médiatique, donc sociale dans le cas d’un humoriste. Ce qu’on appelle la « bien-pensance » n’est en fait qu’un poujadisme des élites. Dès qu’on ne pense pas comme elles, on pense mal. De plus, les censeurs sont des vendeurs de tolérance qui n’ont jamais aucun échantillon sur eux, les fourbes. C’est une police de la pensée en Stan Smith, avec une apparence plus cool que les flics d’antan, mais des méthodes tout aussi staliniennes !

Et à part ça, on peut rire maintenant ?!

Sam Szafran, des racines et des lianes


Des cages d’escaliers sans fin, des lianes et des fougères envahissantes et l’atelier du maître comme point de fuite: une expo Sam Szafran, ça ne se rate pas. Jusqu’au 3 mars, la galerie parisienne Claude Bernard montre des oeuvres de ce figuratif radical, rescapé des rafles antijuives, qui a roulé sa bosse de son Paname natal à l’Australie avant de poser ses guêtres d’ermite à Malakoff.


Sam Szafran n’aime pas quitter son atelier de Malakoff. Il sort peu, reçoit moins encore. En règle générale, il n’assiste même pas aux vernissages de ses propres expositions. On lui prête un caractère difficile, imprévisible, atrabilaire, voire misanthrope. Il vit enfermé dans cet endroit depuis 1974. C’est une sorte de retraite. On pourrait presque parler de clôture, au sens monacal, si sa femme, Lilette, ne partageait pas son isolement. Le bâtiment est une ancienne usine de métallerie dotée de verrières. L’espace est envahi par des lianes que l’on dénomme usuellement philodendrons, bien que ce terme soit impropre en matière de botanique. Il s’agit de plantes communes dans les appartements, mais qui peuvent, si les conditions s’y prêtent, se développer dans des proportions gigantesques. L’endroit ressemble à une très vieille serre tropicale où la végétation aurait pris le dessus.

On voit aussi du matériel. On est surtout frappé par des alignements de bâtonnets de pastels rangés dans de vastes casiers. Chacun est d’une couleur différente et aucune nuance ne manque. L’artiste peut solliciter tel ou tel stick à la façon d’un organiste appuyant sur une touche pour produire une note. Sam Szafran a également à sa disposition des produits à aquarelle et des papiers à son goût. Cet artiste ne s’exprime en effet que sur papier et prête à ses feuilles la sensualité d’une sorte de peau. Enfin, un grand poêle en fonte trône au milieu, comme dans les ateliers d’antan. Cependant, ce qui domine, c’est bien la végétation, luxuriante, entrelacée, envahissante, démesurée.

Sam Szafran le survivant

Cet univers étrange est l’unique sujet d’inspiration de Sam Szafran depuis une quinzaine d’années. On voit invariablement dans ses œuvres ces plantes dessinées feuille à feuille, avec, dans un coin, un petit personnage songeur, comme pour donner l’échelle et suggérer une tonalité contemplative. Ces inlassables représentations de philodendrons peuvent paraître un peu répétitives au profane. Cependant, on sent que pour Sam Szafran c’est un équilibre enfin atteint, un aboutissement, une sorte de climax, comme on dit en écologie ou au cinéma. En amont, il y a une vie mouvementée doublée d’un parcours artistique en rupture avec son temps.

Sam Szafran (Samuel Berger de son nom patronymique) naît en 1934 à Paris, de parents juifs d’origine polonaise. Il grandit dans le quartier des Halles au temps où elles sont en pleine activité. Encore petit, il fréquente avec son père les cafés-concerts, les cinémas du quartier et regarde même en se promenant les peintures à quatre sous du « marché aux croûtes » du Sébasto.

L’Occupation pulvérise ces commencements heureux. Sam échappe de justesse à la rafle du Vél’ d’Hiv’. Il est caché à la campagne chez des paysans qu’il n’aime pas, puis est accueilli par des républicains espagnols vivant dans le Lot. Il subit finalement un bref internement à Drancy. Cependant, son père et presque toute sa famille périssent. Après la Libération, à 13 ans, il part en Australie avec sa mère, survivante. Quatre ans plus tard, ils reviennent à Paris. À 17 ans, le jeune Sam manifeste des velléités d’indépendance. Il s’éloigne de sa mère et commence à vivre dans la capitale, quasiment comme un enfant de la rue, subsistant grâce à de petits boulots. Il est en proie à des addictions. Il est, semble-t-il, à deux doigts de mal tourner. Précisons, toutefois, que l’artiste a donné diverses versions de son enfance, si bien qu’il est parfois difficile de distinguer les faits réels de la mythologie personnelle. Cependant, il est clair que le tableau d’ensemble est particulièrement rude.

« Si Klein avait su dessiner, il n’aurait jamais fait ce qu’il a fait »

Sa chance consiste sans doute dans le fait qu’il évolue dans le quartier Montparnasse. Il se fait des copains dont beaucoup sont artistes. Avec ces derniers, il est surtout question de beuveries. Cependant, à leur contact, Sam commence à s’intéresser à l’art. Il se met à dessiner lui aussi. Il s’inscrit à des formations d’accès non sélectif, d’abord les cours du soir de la ville de Paris, puis l’Académie de la Grande Chaumière. Ses amis le conseillent. C’est le début d’une formation empirique et d’une vocation imprévue.

Parmi ses fréquentations, on croise des artistes comme Alberto et Diego Giacometti, Raymond Mason, Nicolas de Staël, Jean-Paul Riopelle, Jean Tinguely, Joan Mitchell, etc. Dans un premier temps, l’œuvre de Sam est plutôt abstraite, car c’est ce qui se fait en ce temps-là. Cependant, il est peu sensible aux grandes théories qui ont cours. Il n’adhère à aucun mouvement. En outre, bien sûr, il ne fait pas les Beaux-Arts. Bref, il ne se coule dans aucun moule. Il confie rétrospectivement à Jean Clair, en 1986 : « J’appartiens à une époque qui a eu à souffrir de tous ces ismes, de toutes ces écoles qui nous ont littéralement barbouillé l’esprit ! »[tooltips content= »« Szafran »propos recueillis par Jean Clair, Beaux-Arts magazine, no 34, avril 1986. »]1[/tooltips] Son parcours sera libre, improvisé et singulier.

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Il croit au métier davantage qu’au bla-bla. « Klein, remarque-t-il par exemple, n’était pas un artiste. Il a intellectualisé quelque chose parce qu’il n’avait pas d’autres moyens. S’il avait su dessiner, il n’aurait jamais fait ce qu’il a fait ! » Justement, Sam Szafran se soumet volontairement à un entraînement intense au dessin. « Je m’obligeais à un tracé direct, sans repentir. Je m’interdisais de gommer. Quand ce n’était pas ça, je déchirais. J’en ai fait ainsi une centaine. Sans savoir pourquoi… »

L’abstraction n’a pas d’avenir, parce qu’elle tourne le dos au monde

Il comprend qu’il doit chercher sa propre voie. Assez vite, il fait un choix décisif et très courageux : abandonner l’abstraction au profit de la figuration. Ça n’allait pas de soi à cette époque. « On me prenait pour un fou quand j’ai quitté l’abstraction, le dripping et toutes ces conneries. » Il a l’intuition que l’abstraction est juste un effet de mode. C’est un rétrécissement irréfléchi du domaine de l’art. Ce mouvement n’a pas d’avenir, tout simplement parce qu’il tourne le dos au monde.

Sam Szafran, au contraire, va s’exprimer sur certains aspects du monde. Passionnément et à sa façon. Bizarrement, il ne s’intéresse dans son art ni aux hommes, ni à leur vie sociale, ni à l’histoire. On le dit misanthrope, mais ce n’est peut-être pas le mot juste, car il ne formule aucune détestation envers ses congénères. Simplement, il s’en éloigne. Il vit à l’écart. Ce qui l’intéresse dans le monde, ou plutôt dans son environnement immédiat, c’est le foisonnement de formes. Il a envie de les observer, de les saisir, de les comprendre, de les représenter. On pourrait parler, en ce qui concerne cet artiste, de figuration formelle. L’œuvre de Sam Szafran est tout entière consacrée à l’exploration des formes du réel.

Au début de sa conversion à la figuration, l’artiste dessine des cages d’escalier, des vues de ville ou encore des panoramas du bazar de son atelier avec les fameux casiers de pastels. À chaque fois, on voit des ensembles de formes enchevêtrées assez complexes, constituant des chaos assez séduisants. Cependant, très vite, la végétation s’impose à lui et il n’en démord plus. Ce n’est pas un hasard.

En mathématiques, certaines théories comme celles des catastrophes ou des fractales ont apporté un grand progrès dans l’étude des formes. Des équations ou « algorithmes » permettent, en effet, de générer des formes complexes beaucoup plus proches du vivant que les figures géométriques traditionnelles. Par exemple, une feuille de fougère ou un chou romanesco ont été assez facilement simulés par des algorithmes. On comprend que, chaque fois, il y a un principe de construction (quelque chose comme une équation, une idée ou un génome) qui produit des formes à l’infini. Dans le cas des philodendrons de son atelier, il y a foisonnement, entrelacs, démesure. Cependant, on voit bien que toutes ces formes, aussi fantaisistes et débridées soient-elles, sont unies par une infaillible cohérence.

C’est quelque chose qui peut faire réfléchir un artiste. En effet, même le plus novice des peintres du dimanche a fait cette expérience qu’en voulant enrichir une composition, on ne fait bien souvent que l’alourdir, la disloquer, l’enlaidir. Seuls les grands artistes parviennent à concilier unité et complexité. Les végétaux offrent cependant naturellement un modèle de beauté échappant à cette contradiction. Quand un peintre ou un sculpteur représente une femme nue, on peut penser que la beauté de l’œuvre n’est pas étrangère à l’anticipation des plaisirs. Toutefois, la splendeur des végétaux et, plus particulièrement, celle des philodendrons, est absolument non humaine. Elle n’est pas affaire de sentiments. Elle relève de raisons internes, de raisons de construction. Elle produit une impression presque géométrique qui se dégage aisément d’un chaos apparent. Les philodendrons obsessionnellement peints par Sam Szafran ne traduisent donc pas seulement un amour des plantes vertes. Ils manifestent cette conviction simple et mystérieuse que toute esthétique véritable réalise ce miracle de conjuguer cohérence des formes et richesse de leurs variations. Plus qu’à nous extasier sur la beauté de la nature, Sam Szafran nous invite ainsi à une réflexion sur la nature de la beauté. Ça peut remplir une vie.

À voir absolument : Sam Szafran, galerie Claude Bernard, 7-9, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris, jusqu’au 3 mars.

Sam Szafran: Entretiens avec Alain Veinstein

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Israël : le grand débat entre Alain Finkielkraut et Gilles-William Goldnadel

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ». Cette semaine, une émission spéciale avec un invité pour débattre avec le philosophe : Gilles-William Goldnadel


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Justin Trudeau sait tout mieux que vous

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L'arroseur arrosé: Justin Trudeau a été accusé d'appropriation culturelle lors de son voyage en Inde, février 2018. SIPA. AP22169305_000001

Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est un faux libéral… mais un vrai moralisateur.


Le Premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est présenté dans plusieurs médias du monde comme un bon libéral dont toutes les actions iraient dans le sens du progrès. Le charismatique politicien incarnerait le changement, l’ouverture et la tolérance. Le jeune héritier de son père serait cool, décontracté et permissif : la légalisation récente de la marijuana au Canada étant censée illustrer ce trait de personnalité. Plus encore, Trudeau serait le prophète d’un libéralisme naturellement accompagné du multiculturalisme.

La fascination pour ce personnage cache pourtant une réalité beaucoup moins rose. Depuis son élection en novembre 2015, Justin Trudeau affiche un tempérament dogmatique qui n’a rien de très libertaire. Le jeune hippie porteur de jeans multiplie les sermons sans aucune retenue. Moralisatrice, la politique de Trudeau n’a de libéral que son versant économique. L’idéologie de l’homme aux mille et une chaussettes est un mélange de mondialisme économique et de romantisme xénophile aux accents psychédéliques.

Trudeau dit comment penser, agir et parler

La controverse déclenchée récemment par le chef du gouvernement est symptomatique de cette pulsion doctrinaire propre aux nouveaux idéologues. Début février, le Premier ministre participait à une assemblée publique dans la ville d’Edmonton. Répondant à la question d’une jeune femme ayant employé le mot « mankind », Trudeau dira préférer celui de « peoplekind », un néologisme jugé plus inclusif, déclenchant alors les applaudissements d’un public acquis aux idéaux du néo-féminisme. Peut-être faudrait-il aussi supprimer le mot man du mot woman ?

La controverse a tellement fait réagir sur les réseaux sociaux que le principal intéressé a été forcé de revenir sur ses propos en déclarant, de manière hypocrite, qu’il s’agissait d’une blague. Comble de l’ironie, certains milieux féministes accuseront même le Premier ministre de s’adonner au « mansplaining », une pratique qui consisterait, chez les promoteurs actifs de la « culture du viol », à reprendre inutilement une femme par sentiment de supériorité. Adieu les professeurs masculins. Voici Justin Trudeau, l’arroseur arrosé.

Le libéralisme illibéral

Ceci étant, si Trudeau disait déjà à ses sujets comment penser et agir, voilà qu’il leur dit aussi comment parler, signe évident de la radicalisation de son idéologie. Quand le petit prince canadien ne dit pas au peuple qu’il gouverne comment se comporter avec les saintes minorités, il lui fait un procès d’intention. Trudeau ne croit pas au libéralisme politique : selon lui, la population n’est pas composée d’individus libres et éclairés capables de vivre en société, mais d’un agrégat d’ignorants aux innombrables phobies. La populace aurait besoin d’un sauveur pour la mener jusqu’à sa rédemption.

A lire aussi: Immigration: les Canadiens ne sont pas Justin Trudeau

Le caractère liberticide du programme de Trudeau apparaît de manière encore plus nette lorsque ce dernier encourage tacitement la censure et le révisionnisme historique. Au nom d’un vivre-ensemble tout programmé d’avance et non ancré dans la réalité, il faudrait passer sous silence les pratiques religieuses qui remettent en question la légitimité même du libéralisme. Au nom de la lutte contre la discrimination, on encourage subtilement à déboulonner les statues des grands hommes qui ont contribué à implanter l’État de droit dans le Nouveau Monde. L’idéologie dominante empêche aussi des enseignants d’aborder des sujets devenus tabous, comme le montre un récent rapport au Québec.

Laisser-faire économique mais interventionnisme moral

Le vrai libéralisme politique consiste à faire abstraction de certaines identités culturelles et non à les exalter dans un esprit fantaisiste qui rappelle le mythe du bon sauvage. Un vrai libéralisme n’appliquerait peut-être pas une laïcité très stricte dans les pays anglo-saxons comme le Canada qui ne connaissent pas cette tradition. Cependant, un tel régime ne s’emploierait certainement pas plus, en contrepartie, à faire la promotion de cultures étrangères mythifiées qu’il faudrait supposément préserver dans toute leur pureté. Un tel régime ne dicterait pas non plus aux gens comment concevoir les rapports entre les sexes.

Le Canada de Trudeau n’est pas l’eldorado libéral qu’on nous présente. Dans ce pays, il est paradoxal de voir coexister le laisser-faire économique avec ce genre inédit d’interventionnisme moral. Les sociétés libres reposent sur l’idée que les individus qui la composent sont capables de faire preuve de jugement. Ce n’est pas sous la contrainte vertueuse que la population canadienne deviendra plus réceptive aux rêveries de son dirigeant actuel.

La face cachée du multiculturalisme

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Les renoncements du « vivre-ensemble » ont éclaté la société

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Manifestation contre les violences policières, Paris, mars 2017. SIPA. 00798656_000005

De rassemblements pro-Charlie en colloques universitaires, on ne nous offre qu’une laïcité de confort. Rassurante. Réchauffant le cœur des gens à la lueur du souvenir de Jaurès et Briand. Ultime radeau de la Méduse d’une gauche en lambeaux, lui évitant toute analyse de sa part de responsabilité dans la dérive. Si elle n’était désormais qu’un concept permettant de penser en paix dans les salons feutrés et de se rassurer en croyant les oppositions limitées à une question de pratiques religieuses un peu envahissantes.

Mais la laïcité empêchera-t-elle des sauvages de frapper un enfant de huit ans dont le seul tort était, semble-t-il, d’être juif ? Permettra-t-elle aux filles qui le souhaitent de sortir librement dans leur quartier ? Est-elle une réponse à la violence qui règne au lycée Galliéni de Toulouse, comme dans bien d’autres moins médiatisés ?

La Cassandre Obin

Sur l’école, il fut pourtant un temps où certains osèrent pousser plus loin l’analyse. En 2004, Jean-Pierre Obin, inspecteur général honoraire de l’Education nationale, remettait à François Fillon, ministre de l’Education nationale son rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires ». Il écrivait : «  Un grand nombre d’élèves d’origine maghrébine, Français voire de parents français, la majorité sans doute dans certains établissements, se vivent comme étrangers à la communauté nationale, opposant à tout propos deux catégories : « les Français » et « nous ». […] L’identité collective, qui se référait souvent hier chez les élèves à une communauté d’origine, réelle ou imaginaire, et qui avait fait parler à certains sociologues de « l’ethnicisation » des rapports entre les jeunes, semble se transformer de nos jours en un sentiment d’appartenance assez partagé à une « nation musulmane », universelle, distincte et opposée à la nation française. Ses héros sont à la fois les adolescents palestiniens qui affrontent à mains nues les blindés israéliens, et dont les images des corps ensanglantés passent en boucle sur les chaînes satellitaires des pays arabes, et les chefs djihadistes responsables des attentats de New York et de Madrid ».

Le rapport évoquait aussi la question d’influences extérieures : « Le projet de ces groupes ouvertement ségrégationnistes et qui dénoncent l’intégration comme une apostasie ou une oppression, va encore plus loin. Il est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste ‘nation musulmane’ ».

Les filles sont devenues invisibles

Moins connu, à la même époque, le rapport Femmes et sport de Brigitte Deydier fut, lui, remis à Jean-François Lamour, ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative et Nicole Ameline, ministre de la Parité et de l’Egalité professionnelle. On pouvait y lire : « Il convient de constater que le modèle séparatiste de beaucoup de communautés d’origine méditerranéenne ne favorise pas le brassage social et l’intégration des femmes […] Les rues sont parfois soumises au contrôle des bandes qui excluent les filles. La sociabilité masculine se reconstitue, encourageant les démonstrations de force. Dans certains quartiers, les filles sont devenues réellement invisibles, elles évitent de sortir pour leur propre sécurité. Les installations sportives de proximité sont utilisées quasi exclusivement par les garçons. […] En plus des problèmes liés à l’adolescence que connaissent toutes les filles de cet âge ainsi que les exigences scolaires, il semble qu’une pression familiale et culturelle spécifique joue un rôle dans cet abandon. »

Des élèves perdus pour la République… aujourd’hui parents

Les élèves dont il était question sont aujourd’hui parents. Quatorze années d’enseignement du « vivre ensemble » ou de l’ « éducation morale et civique » n’ont rien changé à la donne. Aujourd’hui comme hier, le refus de mixité garçons/filles s’exprime dès la maternelle. Les profondes racines plongées dans l’Antiquité du monde méditerranéen et arrosées d’islam rigoriste font des femmes des citoyennes de seconde zone. « La pression familiale et culturelle » est toujours là. L’antisémitisme chasse les juifs de certaines écoles et de certains quartiers. Les pompiers se font accueillir par des jets de pierre, des policiers sont brûlés vifs. Nous sommes bien au-delà d’une simple pratique religieuse débordant le champ de la liberté de conscience.

Pourtant, la loi emblématique de 2004, qui interdit « le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse », a validé la seule lecture religieuse du port du voile, effaçant son versant politique. La bienpensance a fait le reste : la diversité des cultures ne pouvait être que source d’enrichissement. L’attractivité des valeurs d’égalité hommes-femmes et l’accès à un savoir émancipateur mèneraient à l’harmonie.

Le premier qui dit la vérité…

Aujourd’hui, la censure par la pensée molle du vivre-ensemble n’a pas de limite. Elle condamne à la mort sociale l’enseignant qui oserait parler ou s’éloigner de la doxa officielle, avec plus d’efficacité que les techniques d’intimidation de sa hiérarchie, adepte du désormais célèbre « pas-de-vague ». Ils sont ainsi majoritaires ceux qui pensent, en les choisissant comme accompagnatrices de sortie, ouvrir la porte de leur prison domestique aux « mamans voilées ». Ils oublient qu’ils ferment celle de l’émancipation à leurs filles, en validant le port d’un marqueur identitaire jusque dans l’espace de liberté que devrait être l’école.

A lire aussi: Je ne suis pas encore prof mais je n’en peux déjà plus

Viennent ensuite les enthousiastes, qui prêchent la richesse du bilinguisme lorsque l’Education nationale offre le symbole fédérateur de la langue arabe à ces communautés aux dialectes d’origine pourtant divers, en les rassemblant dans le cadre des ELCO, Enseignements des Langues et Cultures d’Origine. Controversés ELCO, confiés à des personnels mis à disposition par des pays étrangers, dont le ripolinage rapide par Najat Vallaud-Belkacem se limite à un changement de nom en EILE, Enseignements internationaux en Langues étrangères et une infographie suffisamment vague pour éviter les questionnements sur sa mise en pratique effective.

La loi de 1905, base nécessaire mais insuffisante

Enfin, n’oublions pas les stages en non-mixité proposés par Sud-Education 93, qui  attestent de l’adhésion de certains enseignants à des thèses dont il est difficile de croire qu’elles contribuent à un apaisement des relations interculturelles, pilier d’une République une et indivisible.

Notre laïcité, présentée par certains comme universaliste et émancipatrice, génère l’espoir que la loi de 1905 suffira à elle seule à ramener la paix dans la Cité. Ce postulat apaise la conscience de l’homme de gauche en lui évitant de penser que certains des nouveaux damnés de la terre qu’il s’était trouvés ne souhaitent en rien partager ses valeurs. La posture est tenable aussi longtemps que l’on s’affranchit de la cruauté du réel. Aussi longtemps que l’on cède à la tentation de Versailles en débattant dans les salons et concevant des directives suffisamment vagues pour que la responsabilité n’incombe jamais qu’au lampiste en bas de l’échelle.

Or, si la laïcité est un bien précieux, elle n’est qu’une condition nécessaire mais non suffisante au retour à l’équilibre dans nos écoles comme dans notre société. Le rapport Obin se concluait par un appel à la lucidité et au courage. Après les quatorze ans d’inaction qui ont suivi sa rédaction, ces vertus sont plus que jamais d’actualité car nul de saurait résoudre un problème en ne le nommant pas. Aussi, prenons garde à ne pas utiliser la laïcité comme paravent destiné à masquer les velléités de développement d’une contre-société.

Jacqueline Sauvage: une criminelle graciée par les réseaux sociaux

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Deux mois après la grâce accordée par François Hollande, Jacqueline Sauvage s'exprime dans l'émission "Sept à huit" sur TF1.

En septembre 2012, Jacqueline Sauvage a tué son mari violent. Ayant examiné la complexité de cette affaire, la justice l’a par deux fois condamnée à dix ans de réclusion. La mobilisation sur internet a transformé cette histoire douloureuse en croisade féministe. Imposant un récit simpliste faisant de l’épouse meurtrière une simple victime, des pétitionnaires bien conseillées ont réussi, en surfant sur l’air du temps, à arracher une grâce présidentielle à François Hollande. Une manipulation réussie. 


Tout le monde connaît l’affaire Jacqueline Sauvage. Ou croit la connaître. Le 10 septembre 2012, peu avant 19 h 30, le téléphone sonne au centre départemental d’incendie et de secours du Loiret. Le pompier de service décroche. Une voix féminine prononce ces mots : « J’ai tué mon mari à La Selle-sur-le-Bied. » Elle vient en effet de tirer trois coups avec son fusil de chasse dans le dos de son mari Norbert, assis sur la terrasse de leur maison. Quelques heures plus tard, pendant que les gendarmes de Montargis interrogent Jacqueline, ses trois filles apprennent la nouvelle, mais son fils ne répond pas au téléphone. Deux des filles et le mari de l’une d’entre elles se rendent à son domicile pour le prévenir. Ils le trouvent mort, pendu. Le médecin légiste constatera plus tard que le suicide a précédé le drame de 48 heures.

Les réseaux sociaux ont transformé ce tir dans le dos en acte de légitime défense

Pour les gendarmes – comme pour tout le monde à l’époque – la femme au cœur de ce drame familial s’appelle Jacqueline Marot. C’est plus tard qu’elle reprendra son nom de jeune fille, Sauvage. Première transformation qui en annonce une autre : c’est sous ce nom qu’elle sera érigée en symbole de la cause des femmes battues par le jeu des médias, des célébrités et des politiques.

Cette femme a été jugée et condamnée deux fois à dix ans de réclusion criminelle, par six juges (trois en assises et trois en appel) et quinze jurés (six pour la première instance, neuf pour l’appel). Ses demandes d’appel et de libération conditionnelle ont été rejetées. Et pourtant, la France entière la considère seulement comme une victime, au point d’obtenir sa grâce. Comment le fossé entre la justice et l’opinion a-t-il pu se creuser autant ? C’est la médiatisation de l’affaire sous des formes inédites, à travers internet et les réseaux sociaux, qui a permis la réécriture d’une histoire douloureuse et complexe en fable manichéenne. Sauvage, une femme à la fois faible et forte, soumise et autoritaire, autonome et dépendante de sa relation conjugale, a tué son mari au moins trois heures et demie après qu’il l’a frappée. Dans le western qu’ils ont reconstitué a posteriori, les réseaux sociaux ont transformé ce tir dans le dos en acte de légitime défense.

C’est cette faille béante entre les multiples décisions de la justice et la légende médiatique qui a attiré l’attention d’Hélène Mathieu et Daniel Grandclément. L’enquête minutieuse de ces deux journalistes expérimentés (La Vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, Stock, 2017) permet de saisir la complexité de l’histoire et de suivre le processus de sa réécriture médiatique. Faute d’accès au dossier, leur travail est notre source principale.

Jacqueline Sauvage ramène son mari à la maison en le menaçant d’un fusil

Le meurtre n’est encore qu’un fait divers local. En quelques articles publiés dans les jours suivants, La République du Centre plante le décor. Aisée, la famille Marot possède « une vaste demeure, comme beaucoup d’autres dans le quartier. Une grosse berline allemande est garée sous un appentis. Le jardin est impeccablement fleuri. Et le couple est membre du club local de chasse. » Mais, poursuit le journal, derrière cette façade paisible, « depuis des années, les violences conjugales faisaient partie du quotidien de cette femme de 65 ans. Les violences physiques semblaient monnaie courante dans la famille. » Le fils, racontent les voisins, a lui aussi subi des violences de la part de son père et époux de Jacqueline, Norbert Marot, « un caractériel, homme à la carrure impressionnante, qui exerçait une domination sur sa femme », laquelle a connu pendant quarante-sept ans de mariage « les coups et les humiliations ». On évoque sa tendance à boire beaucoup trop. L’histoire semble simple et banale : une femme martyrisée dès le premier jour de son mariage, des filles violées par cet homme monstrueux qui a poussé son fils au suicide et aurait sans doute tué sa femme Jacqueline si celle-ci ne l’avait pas devancé. Seule voix discordante, celle du maire de la commune Pascal Delion, qui évoque « une affaire compliquée ». Trois mots qui sonnent comme un avertissement face à l’emballement médiatique, pour l’instant strictement local.

Mais les enquêteurs découvrent rapidement des éléments dérangeants. Ainsi, une première révélation ébrèche le mythe de l’épouse martyre. En 1994, Norbert Marot a eu une histoire d’amour avec Laurence, employée dans sa petite affaire de vente de vin. Leur relation n’a rien d’une passade, car Norbert Marot quitte le domicile conjugal pour s’installer avec sa maîtresse. Après trente ans de mauvais traitements, on imagine que Jacqueline Sauvage aurait poussé un grand soupir de soulagement et se serait empressée de demander le divorce. D’autant qu’organisée et travailleuse, l’épouse gère les finances du couple et jouit de son autonomie financière. Or, Jacqueline fait tout pour récupérer son mari. Devant la maison de sa rivale Laurence, elle essaie de forcer le portail tout en l’insultant bruyamment. Prétendant avoir appris un an plus tôt (1993) que son mari avait violé leur fille cadette à ses 17 ans, Sauvage le ramène au domicile conjugal manu militari, le menaçant d’un fusil de chasse pour lui indiquer le risque qu’il encourt s’il recommence… Quelques jours plus tard, Jacqueline Sauvage attend Laurence devant sa maison, se rue sur elle et la frappe en hurlant. La jeune femme parvient à s’échapper en voiture, s’ensuit une course poursuite sur les routes du Loiret qui se termine à la gendarmerie où Laurence se réfugie. Plus de vingt ans plus tard, l’ancienne maîtresse de Norbert raconte à Daniel Grandclément que, malgré le conseil des gendarmes, elle a finalement décidé de ne pas porter plainte.

Quatre ans plus tard, en 1998, c’est encore Jacqueline qui crée la SARL familiale, une société de transport qui emploie tous les membres de la famille (sauf la fille aînée, qui a pris ses distances très tôt), à commencer par Norbert. Les affaires prospèrent, les Marot achètent des camions neufs et construisent un pavillon dans un lotissement de La Selle-sur-le-Bied. Là encore, Jacqueline s’occupe de tout : du foyer, de la société ainsi que de la construction de la nouvelle maison.

« En résumant l’affaire à l’extrême, de nombreux paramètres disparaissent et le verdict peut paraître choquant »

Mis bout à bout, ces éléments et bien d’autres – aucune plainte pour violence conjugale ou viol des filles n’a jamais été déposée – conduisent le ministère public à accuser Jacqueline Sauvage de meurtre avec préméditation, c’est-à-dire d’assassinat. Un crime passible de la réclusion criminelle à perpétuité. On est loin du tableau dressé par La République du Centre en septembre 2012 ! Quelques mois plus tard, en octobre 2014, le procureur de la République décide finalement de renoncer à retenir la préméditation dans son réquisitoire devant la cour d’assises. Jacqueline Sauvage est donc condamnée pour meurtre sans préméditation et écope de dix ans de réclusion criminelle. Ce verdict raisonnable aux yeux des connaisseurs de l’affaire choque fortement l’opinion publique, dont la connaissance du dossier est plus que superficielle.

Commence alors la deuxième phrase de la médiatisation. Après la presse locale, les journalistes d’i-Télé prennent le relais. Ils parviennent à surmonter les réticences des filles Sauvage-Marot pour les interviewer en exclusivité. Face caméra, Fabienne Marot raconte son viol incestueux. Également interrogées sur France 3 Centre, les trois filles affrontent un journaliste qui met en garde les téléspectateurs. « Dix ans de prison pour avoir tué son mari violent qui abusait de ses filles et maltraitait son fils. En résumant l’affaire à l’extrême, de nombreux paramètres disparaissent et le verdict peut paraître choquant. Mais en examinant le procès de plus près, l’affaire Sauvage devient bien plus complexe. De nombreuses questions restent en suspens et peuvent expliquer la décision du jury », explique-t-il dans un article. Preuve de l’émotion croissante, le verbatim du procès publié sur le site de La République du Centre recueille des dizaines de milliers de clics ! Les internautes, d’habitude critiques de la « justice laxiste », prennent presque tous la défense de Sauvage.

Parmi les visiteurs du site, deux femmes vont jouer un rôle majeur. La première est Karine Plassard, une militante féministe de Clermont-Ferrand qui décide de soutenir la procédure d’appel de Jacqueline. La seconde s’appelle Carole Arribat, une Parisienne ayant fui quelques mois plus tôt le mari qui la battait, la violait et l’humiliait depuis six ans. Chaque histoire qui lui rappelle la sienne la bouleverse. Elle aussi décide de suivre l’affaire et d’attendre l’appel.

D’autres sont moins patients : une première pétition en ligne commence à circuler fin octobre 2014 sur le site 24.net. Elle appelle à faire « sortir de prison Jacqueline sauvage (…) pauvre femme (dont) bon nombre déjà pensent qu’elle a assez subi durant toute sa vie (…) ». Elle recueillera 27 000 signatures ainsi que des commentaires tels que « j’ai beaucoup de peine pour cette femme qui pourrait être ma maman » ou « à mon avis, c’est les juges qui devraient être en prison ». Cependant, à ce stade, tout le monde attend que la justice corrige ce que la justice a fait. L’agitation médiatique se tasse.

Sur Twitter, la correspondante de France Inter assume son parti pris pro-Sauvage

Un peu plus d’un an plus tard, le 1er décembre 2015, le procès en appel de Jacqueline Sauvage s’ouvre devant la cour d’assises de Blois. Une certaine Corinne Audouin le couvre pour France Inter. Ses tweets parfois virulents permettent à ses contacts de suivre l’audience quasiment en direct. Audouin et son public s’indignent de la prétendue dureté de la présidente Isabelle Raimbaud-Wintherlig avec Fabienne Sauvage, la fille de Jacqueline et Norbert, qui raconte son viol à la barre. Cependant, l’histoire de Fabienne soulève des questions. Elle dit s’être fait violer par son père, avoir fugué avant d’être arrêtée par les gendarmes, qui l’auraient giflée. Fabienne raconte avoir commencé un dépôt de plainte à la gendarmerie puis s’être ravisée, détruisant le procès-verbal dans sa fuite. Logiquement, la présidente trouve cette version des faits peu crédible. Aux auteurs du livre-enquête sur l’affaire Sauvage, elle explique : « Je suis dubitative. On vous passe des menottes pour une fugue alors que vous êtes mineure, on vous met une claque dans un commissariat… le témoignage de cette jeune femme n’était pas cohérent. »

Malgré le manque d’éléments objectifs pouvant corroborer la version simplifiée de l’affaire – une femme martyrisée, ses filles violées –, la journaliste de France Inter persiste et signe. Mieux, elle assume son parti pris : « Je reconnais que je suis sortie de mon rôle de journaliste. Mais j’estime que le chroniqueur judiciaire est une vigie. Quand la justice ne fonctionne pas comme elle devrait, on a le devoir de le dire. J’ai trouvé la présidente très rude avec les filles. » Et Corinne Audouin l’a dit dans des tweets sentencieux, plus susceptibles de faire pleurer dans les chaumières que de longs articles étayés. Le chroniqueur judiciaire local de France 3 Centre, Philippe Renaud, estime pour sa part que la magistrate a tout simplement fait son travail, son ton incisif n’ayant d’autre but que la recherche de la vérité.

Hélène Mathieu parvient à la même conclusion, tout en nuances : « Jacqueline Sauvage est à la fois dure et autoritaire selon certains témoins mais aussi “gentille” avec ses proches et soumise à la tyrannie de son mari. Ce n’est en tout cas pas une femme “sous emprise” selon le terme classique utilisé pour qualifier les femmes victimes de violence. » En prison, la faible femme se montre plutôt solide et ne se laisse pas faire par les autres détenues. Hélène Mathieu résume bien le fossé entre la réalité et sa perception par les internautes : « Jacqueline Sauvage possède une personnalité complexe. Mais les réseaux sociaux ne supportent pas la complexité ! »

Après le rejet de son appel le 3 décembre 2015, Sauvage bénéficie d’une immense vague de sympathie sur les réseaux sociaux. Cette troisième phase de la médiatisation fait passer le mouvement de soutien dans sa phase active, avec l’intervention des people, du garde des Sceaux et du président de la République, qui se solde par la libération de Jacqueline Sauvage.

Change.org constate que Jacqueline Sauvage est une pompe à signatures

Dès le lendemain matin du verdict d’appel, l’ex-femme battue Carole Arribat lance une pétition sur le site Change.org intitulée « Libération immédiate pour Jacqueline Sauvage », bientôt rebaptisée « Grâce présidentielle pour Jacqueline Sauvage ». En parallèle, à Clermont-Ferrand, Karine Plassard lit la transcription du procès en appel établie par Corinne Audouin (France Inter). La lourdeur de la peine, mais aussi le déroulement des débats et la rudesse des magistrats décrits par ces tweets la bouleversent. Elle lance à son tour une pétition sur Change.org. Entreprise à but lucratif dont le modèle économique dépend de l’audience des pétitions qu’il héberge, Change.org constate que Jacqueline Sauvage est une pompe à signatures. En deux jours, les deux appels sont signés par 15 000 personnes et largement relayés sur Facebook. Et contrairement à 24.net un an auparavant, Change.org prend les choses en main. Sa directrice des campagnes françaises appelle alors les deux initiatrices et leur propose de fusionner leurs deux pétitions. C’est chose faite quelques jours plus tard et Change.org se charge d’adresser le texte à 500 000 adresses mails identifiées comme sensibles à la cause des femmes. En vingt-quatre heures, le compteur commun affiche déjà 44 000 signatures et éveille l’intérêt de plusieurs associations féministes. C’est alors qu’une troisième femme, Véronique Guegano, contacte Karine Plassard pour organiser une manifestation de soutien à Jacqueline Sauvage. La comédienne Éva Darlan, qui bouillonnait depuis le verdict de Blois, est recrutée comme figure médiatique. Suivent Anny Duperey, Nathalie Baye, Guy Bedos, Véronique Sanson, Jean-Jacques Bourdin, Jean-Michel Aphatie…

Le 12 décembre, une trentaine de manifestants protestent devant le théâtre du Châtelet. Présente, la fameuse responsable de Change.org brandit une pancarte affichant le chiffre de 80 000, le nombre de signataires au compteur ce jour-là, sans s’apercevoir, visiblement, qu’il y a une sacrée différence entre le militantisme virtuel et la mobilisation réelle… Relayé par des chaînes d’info, l’événement n’attire qu’une poignée de gens, mais suscite 80 000 clics. Sur la toile, le mouvement s’accélère. Change.org redonne un coup de pouce le 19 décembre en sortant une botte secrète : une liste de 1,6 million d’adresses mail de personnes qui « pétitionnent facilement ». La récolte est maigre – 30 000 signatures –, mais au siège de l’entreprise américaine, on est très satisfait de l’opération.

Profitant du mouvement enclenché, les deux avocates de Jacqueline Sauvage somment ses filles d’écrire au président de la République pour demander la grâce de leur mère. Une lettre accompagnée d’une clé USB contenant les 160 000 signatures de la pétition sur Change.org est expédiée à l’Élysée le 22 décembre.

François Hollande battu par les réseaux sociaux

Au Château, Gaspard Gantzer, le conseiller en communication du président, attire l’attention de François Hollande sur l’ampleur prise par l’affaire. La demande de grâce est immédiatement communiquée à sa conseillère justice Françoise Tomé. Au ministère de la Justice, le bureau des grâces se met en branle. Les experts étudient le dossier et émettent des avis plutôt négatifs. On est au mois de janvier 2016 et Christiane Taubira n’a plus que quelques semaines à passer Place Vendôme. Elle va démissionner le 27, et le sait peut-être déjà lorsqu’elle examine la demande de grâce. Aux deux auteurs du livre-enquête, elle explique : « Après avoir pris connaissance de tous les avis négatifs, mon Parquet me dit “on ne peut proposer qu’un avis négatif nous aussi”. Sauf qu’un garde des Sceaux, ça ne sert à rien si c’est pour faire comme les autres ! (…) J’explore les arguments et je prends tous les éléments en faveur du refus de la grâce et je les retourne (…) : il y a disproportion entre les coups reçus et les coups de fusil ? En effet, mais comment mesure-t-on la proportion ? Par rapport au dernier acte ou par rapport à toute une vie de violence ? Frapper une femme pendant quarante-sept ans, c’est la tuer à petit feu. » Ces propos étonnants suggèrent une méconnaissance totale du dossier, car personne ne prétend (même pas elle !) que Jacqueline Sauvage a subi « toute une vie de violence » ! Un petit indice révèle peut-être la source de la garde des Sceaux : l’expression « frapper une femme pendant quarante-sept ans ». Cette expression qui fait référence aux quarante-sept années de mariage (1965-2012) de Jacqueline Sauvage et Norbert Marot a été déjà utilisée par La République du Centre dans les premiers articles publiés sur l’affaire en septembre 2012. Ce mythe des quarante-sept ans de violence, habilement exploité par les avocates, est au cœur de la légende noire que véhiculent les réseaux sociaux.

D’un point de vue politique, la garde des Sceaux rend service à un président de la République affaibli par l’affaire Trierweiler et en quête d’un geste fort « pour les femmes ». Mais fidèle à lui-même, François Hollande se montre pusillanime. Ne voulant offenser personne, au lieu d’accorder la grâce ou la refuser, il décide d’opter pour une grâce partielle. Avec une peine réduite et l’annulation de la période de sûreté de cinq ans, Jacqueline Sauvage pourrait saisir le juge d’application des peines et sortir rapidement de prison. La décision est annoncée le 31 janvier 2016. Mais les choses ne se passent pas comme prévu : la justice rejette la demande de Jacqueline Sauvage, estimant que celle-ci persiste à se voir en victime sans comprendre la gravité de son acte. À l’Élysée, François Hollande s’agace de ce qu’il interprète comme un acte de défiance des magistrats. Le 28 décembre 2016, il finit par gracier totalement Jacqueline Sauvage, libérée le jour même.

Bilan des courses : ce que les avocats et les médias n’avaient pas réussi à faire, les réseaux sociaux (Twitter, Facebook), appuyés par les pétitions en ligne, l’ont obtenu. Quelques semaines de campagne intensive menées au nom d’une pseudo-légitimité démocratique ont fait rendre gorge à l’exécutif, qui a désavoué sa justice indépendante. Prenant le relais des médias classiques qui avaient commencé à faire de la ténébreuse affaire Sauvage un affrontement entre victime et bourreau, des vigiles du clavier, militants sans effort ni prise de risque, ont fabriqué une véritable fake news (quarante-sept ans de calvaire). Brouiller le message puis le diffuser sous la forme d’un buzz pris dans un flux numérique hystérique permet de mobiliser les professionnels de l’indignation – célébrités, politiques et journalistes nationaux. À coups de citations de citations, de commentaires de commentaires, le tourbillon des bons sentiments a soulevé les bas instincts populaires et recyclé l’ennui en militantisme. Jusqu’à tordre le bras de Hollande.

Hélène Mathieu et Daniel Grandclément, La Vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, Stock, 2017.

La vérité sur l'affaire Jacqueline Sauvage

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Il faut revaloriser l’apprentissage des métiers manuels en France

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Une jeune femme en apprentissage dans les locaux de l'entreprise XYT, novembre 2016. SIPA. 00782808_000019

Trop souvent considéré comme une voie de garage par l’école et les élites, l’apprentissage des métiers manuels doit devenir une priorité en France.


« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu iras en apprentissage »… Combien de fois cette phrase a-t-elle été prononcée par des parents ou des professeurs, inconscients du préjudice qu’ils portaient aux métiers manuels ?

Depuis le discours du 12 octobre 1979 de Valéry Giscard d’Estaing – alors président de la République -, devant des travailleurs manuels en Charente-Poitou, jusqu’à aujourd’hui, tous les gouvernements successifs ont échoué sur la revalorisation de l’apprentissage…

En 2015, les apprentis étaient au nombre de 402 900. Les prévisions les plus optimistes pensaient atteindre le chiffre de 500 000 à la fin 2017. Pourquoi si peu, alors que certaines entreprises peinent à recruter, au point de créer elles-mêmes leurs propres filières de formation, leurs propres écoles ?

Quatre coupables et un enterrement

A qui la faute ? En premier lieu à l’Education nationale qui continue d’orienter les élèves avant le Bac, avec pour conséquence de faire passer des Bacs au « rabais », notamment dans les sections techniques. Les professeurs et les conseillers d’orientation psychologique (Copsy[tooltips content= »Copsy est un spécialiste de l’orientation possédant un Master de psychologie, certifiant son habilité à guider les élèves, il oriente vers des filières programmées suivant des batteries de tests qui révèlent des capacités, mais pas d’un choix… »]1[/tooltips]) au contact des élèves, sont les premiers responsables de l’orientation donnée, dissuadant, dans de très nombreux cas, les « bons » élèves d’intégrer les filières techniques réservées, selon eux, aux élèves moins performants. Les professeurs ont méprisé les métiers manuels en réduisant l’apprentissage à l’échec scolaire. Pour bon nombre d’entre eux, réussir sa vie c’est avant tout réussir dans la vie par un métier plus valorisant…

Le second responsable ne serait-il pas la faillite de la politique industrielle de la France durant des décennies ? La désindustrialisation, expliquée par l’externalisation et la concurrence internationale, a fait perdre près de deux millions d’emplois. Avec le choc pétrolier de 1973-1974 surgit la fin des Trente Glorieuses. Certains secteurs, comme le textile, la sidérurgie, la construction navale, vont perdre la moitié de leurs effectifs. L’ouvrier perd sa place centrale dans les politiques de formation.

A lire aussi: Emploi: les recruteurs sont-ils tous compétents pour juger si vous l’êtes ?

La mondialisation est la troisième responsable : favorisant les regroupements d’entreprises soucieuses d’une rentabilité accrue, bénéfique aux actionnaires, mais parfois aux dépens du salarié et de sa formation. Les sous-traitants ont vu les carnets de commandes s’amenuiser. La robotisation et l’informatique ont certes créé de nouveaux emplois, mais en proportion moindre que ceux détruits dans l’industrie, et exigeant souvent des compétences très éloignées de celles du monde de l’apprentissage, plus abstraites.

Enfin, les raisonnements sophistes sur l’apprentissage, identifiant ce dernier à une voie de garage pour élèves en échec. Venu parler de ce sujet au micro d’une radio, un grand dirigeant d’entreprise a lâché que « ses enfants n’étaient pas en apprentissage car ils réussissaient parfaitement bien en classe ». Comment redorer l’image de ce secteur avec de tels propos ?

L’apprentissage, un remède au décrochage 

Nos aînés ont parfois quitté l’école très tôt, pour entrer, avec ou sans diplôme, dans une vie professionnelle riche d’emplois, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Sans diplôme il est très difficile de trouver un emploi ou de monter une entreprise. Le nombre des décrocheurs baisse légèrement, mais ils sont encore près de 80 000 à se retrouver sans qualification. 64% d’entre eux quittent le cursus scolaire en raison d’un manque d’attractivité de l’école, d’autres choisissent souvent d’entrer dans la vie professionnelle pour conquérir une indépendance financière, ou pour un choix de vie.

On peut classer les décrocheurs en 4 catégories. Ceux qui sont en grandes difficultés scolaires, ceux qui rejettent l’école, ceux qui n’ont que peu d’attrait pour le marché du travail, enfin ceux qui choisissent la vie active. Tous ces jeunes disparaissent du radar de l’Education nationale. Ils se tournent pour certains vers les missions locales, pour d’autres vers des centres de formation. Il est acquis aujourd’hui que la formation, dont il faut revoir entièrement le fonctionnement, et l’apprentissage sont les remèdes pour un retour dans le « droit chemin ».

Quand les acteurs politiques privilégient les experts qui ne sont pas sur le terrain social, plutôt que les praticiens, ils se trompent d’interlocuteur. Or, plus d’un quart des apprentis, soit 27%, ne vont pas au terme de leurs études, 21% vont même jusqu’à quitter définitivement le cursus de l’apprentissage…Enfermé dans sa bulle, le jeune apprenti ne voit ou ne connait pas le monde qui l’entoure. Sait-il par exemple que certains métiers vont disparaître faute de manque de candidats à la reprise comme luthier, maréchal-ferrant, doreur sur bois, forgeron, fondeur de cloche… ? Connait-il certaines activités comme bûcheron, fraiseur-tourneur, les métiers d’aide à la personne, ceux liés à l’hôtellerie et au tourisme qui eux déboucheront vers un emploi durable et passionnant ?

C’est la faille du système : en France, la quasi-totalité des jeunes ou des plus de 50 ans n’ont pas de véritable projet professionnel. « On ne fait bien que ce que l’on aime », disait pourtant Colette.

Créer l’ENA des artisans

Nous proposons donc de créer un centre national d’orientation et de formation sur le fonctionnement pratique des entreprises. L’Ecole nationale de l’Artisanat et du Commerce (ENAC) : comme sa « grande sœur », l’ENA, qui forme les « élites » de l’administration, l’ENAC formera, elle, les « élites » des secteurs artisanat et commerce, dans lesquels le manque de main-d’œuvre se fait cruellement sentir.

Cette « école » aura pour but de faire découvrir des métiers souvent méconnus car dénigrés, mais dans lesquels il existe encore des débouchés.

Les élèves des antennes de l’ENAC découvriront des filières et activités présentées par des professionnels et retraités de l’Artisanat, du Commerce et de métiers méconnus, tout en suivant des cours de remise à niveau en français et en mathématiques. Des cours d’informatique viendront compléter la « scolarité ». A raison d’une profession par jour, plus d’une centaine de métiers seront mis en avant tout au long de l’année.

Le financement pourra se faire par la taxe sur la formation des artisans-commerçants, sans pour cela créer un nouvel impôt. Ses antennes départementales pourraient être hébergées dans les locaux des Chambres de commerce et de d’industrie (CCI) et des Chambres de métiers et de l’artisanat (CMA). Ce dispositif sera également ouvert aux demandeurs d’emploi de plus de cinquante ans et de tous ceux souhaitant se recycler.

Reconnaître les (vrais) acteurs de l’apprentissage

Le deuxième aspect de la révolution copernicienne que nous proposons en la matière, c’est de reconnaitre les vrais acteurs de l’apprentissage: Chambres des métiers, petites entreprises, artisans ; et non les grandes entreprises ou les régions. C’est aux acteurs de terrain de s’occuper de la formation des apprentis. Et qui mieux que les TPE et les Chambres de métiers et de l’artisanat pour cela, partant du principe qu’un artisan lorsqu’il forme un apprenti l’engage ensuite comme ouvrier (il ne va pas perdre son temps à former quelqu’un qu’il licenciera ensuite à moins que celui-ci ne lui donne pas satisfaction). Pour redorer le blason des métiers manuels, il faudra aussi séparer les métiers qui dépendent de la CMA et ceux qui dépendent du Commerce, en recréant une Chambre de métiers de l’artisanat et une Chambre de métiers du commerce et de l’industrie. Le transport et l’entreposage ont plus de points communs avec le commerce qu’avec l’artisanat.

Supprimer les CFA

Nous proposons de recentrer les diplômes professionnels autour des familles de métiers. Pour cela, il faut réformer en profondeur l’enseignement professionnel dans son ensemble. Nous allons beaucoup plus loin, sur ces aspects, que le gouvernement. A cet égard, nous préconisons la suppression pure et simple des fameux Centre de formation d’apprentis (CFA), et la création d’une année préparatoire avant l’apprentissage, se substituant à la troisième pour les futurs apprentis (une année de culture générale de l’apprentissage laissant aussi l’option de revenir au cursus général). L’ENAC sera suivi de deux années chez un artisan et un an en entreprise.

Financer autrement

Ce big bang du cursus de l’apprenti devra nécessairement s’accompagner d’un aggiornamento des mécanismes de financement. La taxe d’apprentissage devrait être supprimée pour tous les artisans, et les Chambres de métiers seraient subventionnées par la contribution au développement de l’apprentissage (CDA) financée par les artisans et l’Etat. L’année préparatoire à l’apprentissage et l’ENAC serait financées par l’Education nationale, les entreprises prenant en charge la période d’apprentissage à proprement parler.

Enfin, il est impossible d’envisager la question de l’apprentissage de manière isolée du droit du travail. Le Code du Travail devrait être revu sur le travail des jeunes et leur usage des machines-outils, ainsi que sur la limite d’âge des apprentis (qui devrait être entièrement supprimée)

Pour que l’apprentissage en France trouve la place qu’il a obtenue en Allemagne par exemple, il est impératif d’ouvrir le champ des possibles aux jeunes apprentis. Et de revenir à la définition de Philippe Meirieu: « Apprendre, c’est se projeter diffèrent dans l’avenir ».

Mes élèves ont raison, c’était (presque) mieux avant…

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J’étais invité dimanche 18 sur LCI à débattre avec Michel Serres sur le thème « C’était mieux avant ». Mais LCI est apparemment trop pauvre pour m’offrir un billet de train — c’est comme ça que les causeries médiatiques n’opposent que des Parisiens entre eux.
Peu importe. L’idée était stimulante, j’en ai discuté avec des élèves. J’aurais pas dû.

Au bon souvenir des fabulous sixties…

– « Mais M’sieur, vous vous rendez pas compte, la chance que vous avez eue ! Les années 60-70 ! Le plein emploi ! Pas de SIDA ! La liberté sessuelle ! »
– « Ouais ! et peu de concurrence en prépas, parce que vous aviez été triés avant ! »
– « Et De Gaulle, c’était autre chose que ce qui est venu après ! »
– « Et l’essence pas chère ! »
– « Et puis… Nous, le terrorisme, Ben Laden, Daech, des menaces partout… »
– « Ouais, le vivre ensemble s’effrite… »

Ad libitum

Alors je leur ai raconté un souvenir personnel sur ces fabulous sixties.

J’avais onze ans, j’étais allé chez le coiffeur faire rafraîchir ma frange. Et j’attendais sagement. Le siège en vrai skaï me collait aux cuisses — nous portions des culottes courtes, à l’époque. Et je feuilletais Match — le poids des mots, le choc des photos déjà.
Et je me rappelle très nettement un reportage sur ces petits Suisses qui se faisaient construire un abri anti-atomique dans leur jardin.

« La bombe est prête à sauter… »

Je me souviens que ça ne m’avait pas impressionné plus que ça. Nous vivions alors avec la quasi-certitude que nous serions un jour transformés en pommes de terre frites par un Docteur Folamour quelconque — le film de Kubrick date exactement de cette année-là, 1964.

D’ailleurs, qu’écoutions-nous ? Que lisions-nous dans ces merveilleuses Sixties ?

Au moment même où il enregistrait Les Elucubrations, Antoine écrivait la Guerre : « La bombe est prête à sauter… » — et ça passait à la télé. Il en a rajouté une couche l’année suivante (1967) avec une très jolie chanson sur le même thème post-apocalyptique, Juste quelques flocons qui tombent.

Et puis en 1971 nous avons vu Le Survivant au cinéma — Charlton Heston tout seul dans Los Angeles après la dernière bombinette… Lui et quelques mutants. Et en cette même année 1971, Christian de Chalonge a sorti l’Alliance, qui se terminait sur un grand éclair blanc auquel ne survivaient que des arthropodes à carapace type scorpions. Le réalisateur remit ça 10 ans plus tard en adaptant Malevil, le roman post-apocalyptique de Robert Merle paru en… 1972. Ah, l’amour libre à deux, trois, douze, avec Catherine Millet dans la réalité et Mimsy Farmer dans la fiction — et la dernière cave ! À partager avec Serrault et Trintignant !

À noter que le roman de Richard Matheson (I am legend), base du scénario du magnifique film de Boris Sagal, remontait aux merveilleuses Fifties — la reconstruction, le plein emploi, le plan Marshall, la bombe. Du début des années 1950 au début des années 1980, trente ans d’optimisme béat.

Impossible de ne pas mentionner, à la fin de cette exaltante décennie, Le Dernier rivage, de Stanley Kramer, où Gregory Peck et Ava Gardner (ce qu’il y avait alors de plus beau en homme et en femme, Adam et Eve à l’envers en quelque sorte) attendent sur une plage australienne que les ondes mortelles du dernier lâcher nucléaire arrivent jusqu’à eux et les transforment… en pommes de terre frites. En intégralité sur YouTube, heureux veinards !

This was the end…

Thunderball, le roman de Ian Fleming, raconte un chantage atomique perpétré par SPECTRE. Le livre fut publié en 1961 et le film qui en fut tiré sortit en 1965. Fleming avait déjà donné dans le genre arme fatale avec Moonraker — en 1955. Une certaine continuité dans l’idée. Ah, question enthousiasme et joie de vivre, nous étions gâtés au milieu de cette décennie ! Et l’onde de choc alla jusqu’au début des années 1980, quand Paul Gillon sortit en BD la Survivante — une femme seule s’adonne aux délices équivoques de l’amour robotisé dans un monde où elle est la dernière — ou presque.

A lire aussi: L’apocalypse que vous n’avez jamais vue

Il n’était pas le seul. Vous rappelez-vous Le Piège diabolique, où le professeur Mortimer voyage dans le temps, et apprend que dans le dernier quart du XXIe siècle, une guerre nucléaro-bactériologique a tout détruit, et les hommes sont retournés dans leur grotte.
Le film de Peter Watkins qui s’intitulait justement La Bombe est sorti aussi en 1965 — j’allais renoncer à la frange et aux coiffeurs pour de très longues années, sans qu’il y ait vraiment de lien de cause à effet. Il est visible en plusieurs morceaux sur Dailymotion.

Il m’arrivait de lire, quand même, autre chose que Les Trois mousquetaires. De la science-fiction, par exemple. Regonflez-vous le moral, essayez Barbe grise, de Brian Aldiss. 50 ans après la dernière guerre bactériologico-chimique qui a rendu tous les hommes stériles, le type le plus jeune a… 50 ans, et de longues théories de vieillards errent dans une Angleterre en ruines, puisque plus personne n’a assez de forces pour faire tourner la machine. À côté de ce défilé de misères décaties, La Route, le très beau roman de McCarthy sur un thème équivalent, est une bluette.

Inutile de tenter de dresser la liste des « histoires de fins du monde » (18 nouvelles ont été rassemblées sous ce titre accrocheur en 1974). Coppola, qui est aussi un enfant du baby-boom, l’a parfaitement résumé : Apocalypse NOW !

Ainsi parlai-je. Un étudiant un peu plus instruit que les autres a alors pris la parole.

– « Ouais — mais comme vous dites… La Route — pas lu le roman… »
– « 2006 », dis-je.
– « Ouais… Mais j’ai vu le film avec Viggo Mortensen il y a 8 ou 9 ans — c’est ici et maintenant. La Somme de toutes les peurs — pas lu le roman, là non plus — c’est la même trouille atomique… en 2002. Et Terminator, hein — comme son nom l’indique, ça termine, hein ! Nous, on a la peur de l’apocalypse, comme vous — mais on n’a pas le plein emploi, et on est forcé de sortir couvert en toutes circonstances… »
– « Pas faux », dis-je.
– « Et en plus on a…

>>> Lisez la suite de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

La Route

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Blake & Mortimer - Tome 9 - Le Piège diabolique

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C'est le français qu'on assassine

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L’Etat n’a rien à négocier avec l’islam en France

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Le président du CFCM Anouar Kbibech reçoit le président de la République Emmanuel Macron, lors d'un diner de rupture du jeune du Ramadan, juin 2017. SIPA. 00811891_000001

Vouloir unifier l’islam de France est une dangereuse utopie: tous les islams ne sont pas compatible avec les valeurs de la République.


L’intention d’Emmanuel Macron de réorganiser le culte musulman en France est louable. Le bilan du Conseil français du culte musulman (CFCM) n’est qu’un constat d’échec : refus affiché des droits de l’homme, absence de légitimité aux yeux d’une grande partie des musulmans de France, ambiguïtés récurrentes, opacité, liens avec les Frères musulmans, « hallalisation des esprits »… Je crains cependant que notre président ne prenne le problème à l’envers : la question aujourd’hui n’est pas tant d’organiser le dialogue avec l’islam, que de savoir avec quel islam il est souhaitable et possible de dialoguer.

L’islam unifié n’existe pas

En France comme ailleurs, il n’y a pas un mais des islams. Et il serait catastrophique d’essayer de faire de tous les musulmans de France une communauté religieuse unique : c’est exactement ce que souhaitent les thuriféraires de l’islam politique, qu’ils soient salafistes, wahhabites, adeptes de l’État islamique, d’Al Qaïda ou des Frères musulmans. Pour eux, la solidarité entre « frères et sœurs en religion » est plus importante que tout, et c’est ainsi que de braves gens finissent par fermer les yeux sur la présence de terroristes parmi eux, et ont bien des scrupules à les condamner.

Nous devons, au contraire, lutter sans relâche contre tous ceux qui voudraient que l’appartenance à l’Oumma prenne le pas sur les convictions personnelles, et combattre toute forme d’assignation identitaire, qu’elle ait pour but d’unir les musulmans en une contre-société sécessionniste, de les rejeter en bloc, ou de les accepter sans distinction. Vouloir traiter de la même façon Rachid Benzine et Rachid Habou Houdeyfa (l’imam de Brest qui enseignait aux enfants que la musique est l’œuvre du diable) n’a absolument aucun sens, malgré leur prénom commun. Imaginer qu’Abdennour Bidar et Henda Ayari auraient le même représentant auprès des pouvoirs publics que Tariq Ramadan et Houria Bouteldja est une absurdité et une injure.

Un « islam de France unifié » serait probablement islamiste

En outre, il est très probable qu’un « islam de France unifié » serait aujourd’hui dominé (en influence si ce n’est en nombre) par le salafisme, celui des wahhabites ou celui des Frères musulmans, les uns et les autres ennemis déclarés de notre civilisation. Au sein de cette entité hypothétique, ce sont une fois de plus les musulmans humanistes développant une pensée critique vis-à-vis des dogmes et des textes qui seraient réduits au silence, alors que c’est d’eux et d’eux seuls que pourra naître un islam qui ne soit pas une menace. Sans oublier que ceux-là s’expriment généralement en tant qu’individus, et ne souhaitent probablement pas qu’un représentant communautaire quelconque parle en leur nom et à leur place. Prenons garde à ce que la voix d’une Leïla Babès ne soit pas submergée par les délires complotistes de centaines de Mennel !

A lire aussi: Réforme de l’islam: le passif d’une illusion

Il ne faut rien attendre non plus d’un supposé « véritable islam ». Tout comme le « communisme réel » a systématiquement été une catastrophe, « l’islam réel » tel qu’on l’observe de nos jours là où les musulmans sont majoritaires est plutôt sinistre, que ce soit dans les pays de vieille tradition islamique ou dans les territoires perdus de la République. Le Coran lui-même contient des passages pour le moins problématiques dès lors qu’on les prend au premier degré – ce qui, hélas, est peut-être bien l’esprit dans lequel ils ont été écrits.

Quels islams en France ?

L’espoir est donc plutôt à rechercher du côté d’un renouveau de l’islam, porté aussi bien par des aspirations populaires que par des intellectuels, du courage lumineux de MyStealthyFreedom en Iran aux remarquables travaux de Yadh Ben Achour en Tunisie, en passant par l’engagement républicain d’Amine El Khatmi en France. Car, bons ou mauvais, les courants qui traversent l’islam dépassent très largement les frontières des nations.

Bien sûr, la question du financement des mosquées doit être posée, et rapidement résolue. Mais, j’insiste, cela ne servira à rien si nous ne nous demandons pas d’abord à quels islams nous voulons permettre de construire des mosquées sur notre sol, et auxquels nous devons l’interdire !

Tous les islams ne sont pas compatibles avec la France

Car il est inutile de se voiler la face : aucune coexistence pacifique durable n’est possible entre les droits de l’homme et la charia. L’objectif premier de l’État doit donc être de distinguer et séparer les communautés musulmanes qui adhèrent aux premiers, de celles qui veulent promouvoir la seconde. Le but n’est pas de négocier un équilibre précaire avec les représentants de courants supposés majoritaires, mais de travailler à une harmonie durable avec les musulmans véritablement humanistes, peu importe quelle proportion des croyants se reconnaît en eux.

Certains m’objecteront que ce « tri » opéré entre les islams, ceux qui seraient autorisés et ceux qui seraient interdits, serait une atteinte à la liberté de conscience. A ceux-là je répondrai d’une part que tri il y a déjà, puisque la France dispose de lois contre les dérives sectaires, et d’autre part que la liberté de conscience n’en est nullement touchée, puisque la distinction ne se fait pas sur les croyances, mais sur les comportements et les agendas politiques.

En effet, le vocable « islam » recouvre le plus souvent non seulement une religion, au sens occidental du terme, mais aussi un projet de société aspirant à régenter à la fois l’organisation politique et le quotidien des individus, jusque dans ses moindres détails, étouffant toute réflexion et toute conscience individuelles. Si la croyance en la dimension strictement religieuse de l’islam relève bien de la liberté fondamentale de chacun, la promotion du projet de société est incontestablement contraire aux valeurs de l’Occident, qu’on le comprenne au sens hellénistique, judéo-chrétien ou laïque (qui d’ailleurs se rejoignent assez largement dans ce qu’ils ont de meilleur).

La responsabilité de l’Etat c’est de rejeter la charia

Le rôle de l’État n’est pas de dire si l’islam sans la charia est encore l’islam. La question est importante mais concerne les historiens, les philosophes des religions et les théologiens. L’État a pour responsabilité de proclamer fermement que la charia n’a absolument pas sa place en France, peu importe qu’elle cherche à dominer par la force ou par l’influence culturelle, politique, médiatique, peu importe qu’elle montre dès l’abord son vrai visage ou qu’elle se dissimule dans des approximations souriantes en attendant d’avoir le pouvoir de s’imposer. Son rejet doit dépasser tous les clivages et faire consensus – à moins bien sûr d’en être complices, ou d’adhérer à un relativisme absolu – autre nom de la démission de l’intelligence et du sens moral.

Liberté de pensée et de conscience – donc droit à l’apostasie et refus des assignations identitaires ; mixité dans l’espace public ; égalité de droit entre hommes et femmes ; devoir pour les croyances quelles qu’elles soient de consentir aux analyses et aux critiques – donc droit au blasphème ; acceptation du pluralisme religieux – y compris du polythéisme et des religions non-abrahamiques ; universalisme plutôt que relativisme ; responsabilité et justice plutôt que concurrence victimaire ; humanité et citoyenneté plutôt que racialisme et communautarisme. Tout ceci n’est pas, et ne doit jamais être, négociable.

La charia et la sunna s’opposent à ces principes. Le Coran, si on le prend au pied de la lettre, s’oppose à ces principes. Les hadiths et la sîrah mettent en scène un prophète dont la vie s’oppose à ces principes. Et pourtant, des musulmans sont prêts à adhérer à ces principes et à les défendre, parce que leur humanité est plus profonde que les dogmes, et que les traditions des cultures islamiques sont plus riches que les textes fondateurs de l’islam. C’est avec ces musulmans, et uniquement avec ceux-là, que l’État doit discuter, peu importe qu’ils soient de France, en France, ou à l’étranger.

La France doit favoriser les musulmans humanistes

Que l’État commence par expliciter ces valeurs, au lieu de prétendre que la France ne serait qu’un espace géographique sans identité, et qu’il impose à toute organisation cultuelle ou culturelle en France de les défendre, et de les défendre vraiment, pas de les utiliser. Que l’État ne craigne plus d’affronter le CFCM ou la Grande mosquée de Paris, les Frères musulmans, les wahhabites, le Tabligh, le Milli Gorüs, et autres pourvoyeurs de pétrodollars ou de votes ethnico-religieux. Qu’il n’oublie pas qu’il peut aussi exister des courants extrémistes et sectaires dans d’autres religions, mais que l’islam politique est aujourd’hui le seul à représenter un véritable danger sur notre sol.

A lire aussi: Il faut encourager le développement d’un « islam des Lumières »

Que la France devienne un havre pour les musulmans humanistes de toutes nationalités qui partagent nos valeurs fondamentales, en leur garantissant la sécurité et la liberté d’expression, et en favorisant la diffusion de leurs travaux. Que la France soutienne l’exégèse, l’analyse historico-critique, la primauté donnée à la libre réflexion sur ce qui est plutôt qu’à la conformité avec des textes qui prétendent dire ce qui est. Qu’elle développe un enseignement qui ne soit ni diabolisation ni apologie éhontée de l’islam, mais présentation aussi factuelle que possible (et nous pouvons remercier la remarquable Souâd Ayada pour sa lucidité et sa détermination).

Je profite de l’occasion pour évoquer les travaux de philosophie de l’islam de Souâd Ayada, dont on trouvera une excellente présentation ici. Elle a notamment proposé une très intéressante analyse théologique de l’islam politique : « le monothéisme islamique ordonne deux approches et plus largement, deux métaphysiques incompatibles mais néanmoins simultanément inscrites en lui : 1. la première, entièrement subordonnée à la reconnaissance d’une transcendance séparée, dépouillée de toute immixtion avec le sensible et le multiple, inaccessible par essence et par excellence à l’ordre de l’humain, ne saurait produire qu’une vision du monde appauvrie et tronquée, dont la puissance négative culminerait dans ses retentissements juridico-politiques ; 2. la seconde, au contraire, veillerait à ménager la reconnaissance d’une dimension intermédiaire de la sensibilité, par le déploiement de la conception d’une transcendance engagée, c’est-à-dire manifestée sur un mode sensible, dans l’immanence du monde des créatures et que ne pourrait saisir qu’une capacité imaginative élevée à sa dimension visionnaire. »

Ensuite, et ensuite seulement, il sera temps de chercher des partenaires à la fois légitimes aux yeux des musulmans humanistes, dans la diversité de leurs approches et de leurs nuances, et crédibles aux yeux des pouvoirs publics et des non-musulmans. L’État n’aura pas à leur imposer une structure prédéfinie, mais à les accompagner dans la création de ce qu’ils estimeront opportun et adapté.

Nous découvrirons alors collectivement que l’organisation du culte ne sera plus un problème, et loin des ambiguïtés, des impostures et des manipulations d’aujourd’hui, leur parole – irriguée par leur foi et non pas desséchée par des dogmes – renforcera nos valeurs et consolidera le pacte républicain, aux côtés de bien d’autres religions et dans le respect de la laïcité.

Quel islam pour l'Europe?

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Pourquoi l’écriture inclusive est exclusivement idéologique

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Tag en écriture inclusive, Paris 18° arrondissement. © Jeanne Menjoulet/Flickr

L’écriture inclusive n’a aucune justification valable: elle embrouille l’esprit et détruit l’équilibre du français. La différence a un sens.


En ces temps d’épuration héroïque, certaines féministes radicales ont décrété que les langues étaient sexistes, particulièrement la langue française. Ces ardentes combattantes de l’égalitarisme à tout crin se sont donc évertuées à « désexiser » notre langue pour redonner aux femmes toute leur place parmi les formes linguistiques. La méthode dans le vent porte le nom édifiant d’« écriture inclusive », l’inclusion ayant été érigée en ce début du XXIe siècle en idéal suprême de l’humanité.

Soyons bons joueurs et admettons que certains procédés de féminisation conviennent bien pour assurer une représentation plus équilibrée des femmes et des hommes dans le discours, surtout quand les préconisations en cause touchent les deux modes de langage, l’oral et l’écrit. Pour la désignation des fonctions, marquer explicitement, soit par le déterminant, soit par la forme même du nom, le sexe de la personne qui l’occupe paraît tout à fait judicieux : « À vous la parole, madame la ministre. L’écrivaine Marguerite Yourcenar est née à Bruxelles. » Pas de querelle pour ce genre de formulation.

« Françaises, Français; Belges, Belges ! »

Les choses se gâtent quand les usages proposés n’ont qu’une existence graphique et qu’à la prononciation un agaçant effet de redondance est créé par la répétition de la même forme : « Les professeurs et les professeures de l’Université de Toulouse ». Pour ces cas indifférenciés à l’oral, devrait-on aller jusqu’à rétablir la prononciation du « e » final, qui est muet depuis quatre siècles ? En vérité, rien ne saurait arrêter nos hardies féministes qui n’hésiteraient sûrement pas à inverser le cours de l’histoire de la langue pour remplir leur noble mission de « désexisation ».

A lire aussi: L’écriture inclusive, la nouvelle fabrique des crétin·e·s

Le tableau s’assombrit davantage lorsque, pour contrer la règle d’économie linguistique attribuant au masculin une valeur générique, les formes féminines envahissent la page à coup de parenthèses, de traits obliques, de traits d’union, de majuscules ou de points médians : « Les boulanger(ère)s d’ici sont talentueux/ses/, inventif-ve-s, passionnéEs et accueillant·e·s ». Loin de mieux s’intégrer dans la langue, le genre féminin se transforme en un capharnaüm de lettres superflues et perturbantes.

Un point c’est trop !

Pour les textes courants, ces procédés de surenchère graphico-grammaticale mènent à la catastrophe sur le plan de la lisibilité. Dans le cas des textes littéraires, ils aboutissent à un véritable massacre culturel. « Lecteur-trice », jugez par vous-mêmes en vous risquant à décoder cet extrait du roman Les fous de Bassan de la romancière québécoise Anne Hébert, qui a été fourni comme modèle par des exterminatrices patentées du « sexisme linguistique » :

Toustes dehors en pleine nuit, arrachéEs au sommeil, interrogé-e-s, questionné(e)s, mis et mises debout, habilléEs, chaussé\e\s, lâché.e.s dans la campagne. Les mains en porte-voix appeler Nora et Olivia. Les chercher partout sur la grande route, le long des fossés, dans les buissons, sur la grève, dans la cabane à bateaux, dans les sentiers, les chemins de traverse. Les feux de nos lampes de poche brillent de-ci de-là. Les rares automobilistes qui passent dans leurs voitures étrangères sont interpellé·e·s, pressé/e/s de questions. Quelques-unes et quelques-uns de cap Sauvagine et de cap Sec se joignent à nous dans nos recherches.

C’est franchement la tour de Babel quand on se met à inventer des structures linguistiques ou à bannir des mots. Pour rappeler un antécédent, la grammaire inclusive vous offre le choix d’employer à la fois le pronom masculin et le pronom féminin: « Ces touristes veulent visiter la Chine. Ils et elles devront obtenir un visa », ou bien encore, le fin du fin, à recourir à des formes syncrétiques créées de toutes pièces : « illes » ou « iels » pour « ils » et « elles », « celleux » ou « ceulles » pour « celles » et « ceux ». L’hallucination atteint son paroxysme quand de belles âmes, dans leur acharnement à « dégenrer » le français, exigent qu’on proscrive officiellement des mots jugés sexistes comme « patrimoine ». Ce nom devrait être en effet éliminé parce qu’il renverrait de façon outrageusement masculine au latin « patrimonium » qui signifie « héritage du père ». C’est ignorer que la vaste majorité des locuteurs utilisent la langue en fonction de sa structure actuelle sans se référer à son histoire. Très peu de francophones vont spontanément rattacher les noms « patrimoine » ou « patrie » à l’étymon latin « pater », « père ». On dit même la « mère-patrie »… Et il faudrait se plier à un tel délire sous peine d’être honni !

Un lion, une lionne; un éléphant, un éléphant

En français, le genre a un rapport avec le sexe seulement dans le cas des êtres animés, et encore ce rapport ne s’avère pas constant. En général, pour les animés, un nom masculin renvoie à un être mâle alors qu’un mot féminin dénote un être femelle : un oncle, une tante; un lion, une lionne. Cette correspondance souffre cependant des exceptions, car il arrive qu’un nom masculin s’applique à un être femelle et inversement qu’un nom féminin renvoie à un être mâle : « Carla Bruni a été un mannequin célèbre. Charlie Chaplin est une grande vedette du cinéma ». Cette discordance s’observe souvent dans le vocabulaire des animaux où un genre donné peut désigner indifféremment le mâle ou la femelle : un éléphant, une grenouille… Comment nos Érinnyes de l’orthodoxie linguistique peuvent-elles s’accommoder du fait que le nom féminin « personne » et le nom masculin « individu » s’appliquent tous les deux aussi bien à un homme qu’à une femme ?

Il importe de rappeler qu’en français le genre affecte majoritairement des noms inanimés et les répartit entre le masculin et le féminin de façon immotivée : on doit dire « un » bureau mais « une » table, selon une convention purement formelle qui n’a aucun lien naturel avec la réalité. Le caractère arbitraire de la morphologie du genre en français devrait prévenir les esprits contre toute exacerbation du débat et les inviter plutôt à la circonspection et au discernement.

La différence a un sens

Au sein du système de la langue, le genre assume diverses fonctions en plus de la simple identification du sexe. Par exemple, le genre peut distinguer des homonymes : « le » manche et « la » manche, « le » mousse et « la » mousse. Il peut contribuer à renforcer la cohésion des syntagmes en liant formellement le déterminant et l’adjectif au nom : un poète africain, une enseignante compétente. Dans certains cas, l’opposition de genre peut servir à éviter une ambiguïté possible : en lisant ou en entendant la phrase : « J’écoute une chanson d’un marin que je trouve très joyeuse », on sait grâce à l’accord en genre que l’adjectif « joyeuse » se rapporte au nom féminin « chanson » plutôt qu’au nom masculin « marin ».

La féminisation, en tant qu’entreprise linguistique, doit tenir compte du fonctionnement propre de la langue en distinguant bien le genre comme catégorie morphologique et le sexe comme catégorie sociobiologique. L’écriture inclusive pourrit le débat par ses excès qui n’ont rien de linguistique, mais qui pataugent plutôt dans la déraison et l’idéologie.

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Régis Mailhot: « Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides »

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Régis Mailhot. ©Chloé Jacquet

Si l’humoriste ne s’exprime pas de la même façon à la radio et sur scène, c’est en grande partie à cause de la pression des réseaux sociaux qu’il qualifie de « pot de chambre participatif ». Conscient qu’un lynchage sur Twitter peut condamner un artiste à la mort sociale, il s’inquiète de ce poujadisme des élites. 


Causeur. En plus de vos spectacles, vous officiez à la radio depuis de nombreuses années en tant qu’humoriste. Les réseaux sociaux vous ont-ils compliqué la tâche ?

Régis Mailhot. Ils l’ont surtout démultipliée… Les réseaux sociaux agissent comme une caisse de « déraisonnance ». Quand j’ai débuté, je recevais des courriers, des e-mails. C’était sur France Inter, donc je me faisais insulter pour une faute de grammaire. Mais un rédacteur en chef, un patron des programmes pouvait choisir de ne pas vous les transmettre. C’était plus facile de ne pas être parasité, de ne pas dévier de sa ligne de conduite. Aujourd’hui, les critiques, les demandes de renvoi et surtout les insultes sont publiques. Twitter, c’est le pot de chambre participatif du web. Personne ne nettoie. N’importe quelle blague peut m’attirer une « fatwa » ou une « cabale » de tel ou tel groupe déchaîné. Cette malveillance, souvent anonyme, finit par peser sur un artiste et sa manière de travailler.

La facilité est de taper sur des cibles satiriquement correctes, comme Christine Boutin

Dans le monde de Facebook et Twitter, il faut être aimé, ce qui favorise un humour inoffensif s’attaquant à des cibles universellement détestées.

La facilité est de taper sur des cibles satiriquement correctes, comme Christine Boutin… que je n’ai pas épargnée. Les « salauds » officiels rassurent et endorment l’esprit critique. Or, un bon humoriste doit attaquer la bêtise en général et non telle ou telle personnalité, communauté ou groupe d’opinion. Ce qui est intéressant, c’est d’apporter un peu de nouveauté et de taper sur la bêtise émergente. Par exemple, au début des années 2000, j’étais l’un des premiers à me moquer de l’intégrisme religieux qui prenait la couleur de l’islamisme, en parlant du voile, de la possibilité ou non de conduire avec un niqab. On me disait : « Tu vas loin ! » alors qu’aujourd’hui tout le monde fait des blagues sur la burqa.

Ah bon ? Nous avons plutôt l’impression que, depuis la Manif pour tous, tous les humoristes tapent avec entrain sur le même clou catho. Comment avez-vous traité le sujet ?

Finesse et délicatesse, comme toujours… Dans ce débat qui parlait d’égalité, la seule chose vraiment égalitaire a été la connerie. J’avais fait un papier sur le double point Godwin : on avait bouffé du nazi des deux côtés. Xavier Bongibault, porte-parole homo de la Manif anti-homo avait comparé Hollande à Hitler. Comparer Hollande avec un type un peu autoritaire, c’était assez audacieux, voire crétin. De l’autre côté, Pierre Bergé a déclaré à son propos que « chacun a son bon pédé, comme autrefois chaque antisémite avait son bon juif ». J’ai rappelé qu’on pouvait très bien être homosexuel et antisémite… Souvenez-vous de Brasillach. Les deux parties m’ont engueulé à tour de rôle pour s’être senties offensées suivant le principe : « Vous pouvez rire de tout, sauf de ma chapelle ! »

Je fais plus attention à ce que je raconte à la radio que dans mes spectacles

C’est un peu le principe des humoristes de France Inter : se moquer de la droite… et de la droite ! Que pensez-vous de cet humour clairement orienté ?

Pour ma part, j’ai arrêté de dire du mal de la droite, ils le font très bien eux-mêmes ! Plus sérieusement, cela a toujours été. Le clientélisme existe aussi dans nos métiers. On lira rarement un édito pro-Taubira dans Valeurs actuelles. À mon sens, l’humoriste ne doit pas être engagé, mais dégagé. Comment être impertinent si l’on sert une cause ? Cet esprit libertaire m’a toujours animé. Ceci dit, même sur RTL, je fais plus attention à ce que je raconte à la radio que dans mes spectacles. D’ailleurs, quand on me pourrit sur les réseaux, c’est toujours à cause de la radio, jamais à cause des spectacles. Les gens qui paient pour me voir sur scène savent ce qu’ils ont acheté. En général, ils n’ont pas abdiqué sur le second degré. À la radio, il faut faire rire en cinq minutes un million d’auditeurs qui ne m’ont pas choisi, tout ça entre deux pubs, dans le contexte d’une émission de promotion avec un invité qui pianote sur son iPhone. Certains jours, ce n’est pas évident. Cela dit, on ne devrait pas attacher une telle importance aux petits débats d’internet. L’information ne devrait pas se nourrir à l’Agence France Tweet qui fabrique de l’opinion artificielle. Twitter suscite des empoignades entre quelques initiés ou fanatiques enfermés dans une boîte, mais les gens s’en foutent. Ils ont d’autres préoccupations et sont plutôt déconnants.

Si vous le dites. Donc votre manière n’est pas devenue plus « premier degré » ?

Assez peu. J’ai la chance de ne pas faire partie de cette aristocratie du rire sur laquelle les médias concentrent la lumière. RTL, c’est un peu trop populaire, peut-être. À l’époque où je faisais ma chronique le midi sur France Inter, j’ai eu le droit à un papier dans Les Inrocks. Aujourd’hui alors que plus d’un million de personnes écoutent mon billet quotidien sur RTL, je suis en dehors de ces radars-là. Donc finalement plus peinard.

Je ne goûte guère aux plaisanteries misogynes, mais je goûte encore moins qu’on me les interdise

Tant pis pour Les Inrocks !  Depuis les attentats de 2015, un journal de rigolos, Charlie Hebdo, est devenu un symbole…

De journal confidentiel, Charlie est devenu d’un coup d’un seul le blister officiel de la liberté d’expression. Sept millions de nouveaux lecteurs se sont donc abonnés à la liberté d’expression en achetant le numéro post-attentat avant de brailler deux semaines plus tard : « Mais c’est dégueulasse, ils vont un peu trop loin ! » Or, Charlie, c’est justement le mauvais goût assumé, l’outrance rigolarde, le transgressif régressif. Que tout le monde soit soudainement Charlie a favorisé une forme d’opportunisme dans l’humour. C’est devenu une cause plus mainstream, alors qu’en 2014 on n’était pas nombreux à parler de Daech dans un sketch.

Cette cause consensuelle, cher Régis, suscite des torrents de haine sur internet. Et elle est abordée très discrètement par les grands médias…

La pudeur certainement… Cela dit, rassurez-vous, chaque « cause » suscite sa haine ! Chacun est devenu le flic de l’autre. Si Twitter avait existé dans les années 1940, les caves auraient été vides.

Point Godwin ! Mais vous dites sans doute vrai. Les femmes sont-elles devenues le sujet dangereux ?

C’est le tabou absolu du moment ! Pour ma part, je ne goûte guère aux plaisanteries misogynes, mais je goûte encore moins qu’on me les interdise. Si les femmes qui ont un point de vue divergent se font allumer, imaginez le sort d’un homme qui blaguerait à ce sujet. L’affaire Tex est symptomatique. Ses ex-patrons se sont servis de sa vanne comme prétexte pour le virer en sachant très bien que ce sujet tabou les protégeait du moindre reproche. C’est un procédé particulièrement dégueulasse. Plus généralement, je constate une forme de « terreur ». On parle de libération de la parole alors qu’on enferme la pensée. Quand on commence à avoir peur de s’exprimer, c’est inquiétant. Qu’on libère la parole, c’est très bien, mais qu’on les libère toutes ! Au pays de Voltaire, ayons confiance en l’intelligence pour faire le tri.

Cette censure provient de la base. La pression ne s’exerce-t-elle donc jamais d’en haut, de la part d’un actionnaire ou d’un rédacteur en chef ?

Quand cela arrive, c’est toujours à la suite d’une autre pression. Un lynchage sur Twitter peut condamner quelqu’un à la mort médiatique, donc sociale dans le cas d’un humoriste. Ce qu’on appelle la « bien-pensance » n’est en fait qu’un poujadisme des élites. Dès qu’on ne pense pas comme elles, on pense mal. De plus, les censeurs sont des vendeurs de tolérance qui n’ont jamais aucun échantillon sur eux, les fourbes. C’est une police de la pensée en Stan Smith, avec une apparence plus cool que les flics d’antan, mais des méthodes tout aussi staliniennes !

Et à part ça, on peut rire maintenant ?!

Sam Szafran, des racines et des lianes

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Des cages d’escaliers sans fin, des lianes et des fougères envahissantes et l’atelier du maître comme point de fuite: une expo Sam Szafran, ça ne se rate pas. Jusqu’au 3 mars, la galerie parisienne Claude Bernard montre des oeuvres de ce figuratif radical, rescapé des rafles antijuives, qui a roulé sa bosse de son Paname natal à l’Australie avant de poser ses guêtres d’ermite à Malakoff.


Sam Szafran n’aime pas quitter son atelier de Malakoff. Il sort peu, reçoit moins encore. En règle générale, il n’assiste même pas aux vernissages de ses propres expositions. On lui prête un caractère difficile, imprévisible, atrabilaire, voire misanthrope. Il vit enfermé dans cet endroit depuis 1974. C’est une sorte de retraite. On pourrait presque parler de clôture, au sens monacal, si sa femme, Lilette, ne partageait pas son isolement. Le bâtiment est une ancienne usine de métallerie dotée de verrières. L’espace est envahi par des lianes que l’on dénomme usuellement philodendrons, bien que ce terme soit impropre en matière de botanique. Il s’agit de plantes communes dans les appartements, mais qui peuvent, si les conditions s’y prêtent, se développer dans des proportions gigantesques. L’endroit ressemble à une très vieille serre tropicale où la végétation aurait pris le dessus.

On voit aussi du matériel. On est surtout frappé par des alignements de bâtonnets de pastels rangés dans de vastes casiers. Chacun est d’une couleur différente et aucune nuance ne manque. L’artiste peut solliciter tel ou tel stick à la façon d’un organiste appuyant sur une touche pour produire une note. Sam Szafran a également à sa disposition des produits à aquarelle et des papiers à son goût. Cet artiste ne s’exprime en effet que sur papier et prête à ses feuilles la sensualité d’une sorte de peau. Enfin, un grand poêle en fonte trône au milieu, comme dans les ateliers d’antan. Cependant, ce qui domine, c’est bien la végétation, luxuriante, entrelacée, envahissante, démesurée.

Sam Szafran le survivant

Cet univers étrange est l’unique sujet d’inspiration de Sam Szafran depuis une quinzaine d’années. On voit invariablement dans ses œuvres ces plantes dessinées feuille à feuille, avec, dans un coin, un petit personnage songeur, comme pour donner l’échelle et suggérer une tonalité contemplative. Ces inlassables représentations de philodendrons peuvent paraître un peu répétitives au profane. Cependant, on sent que pour Sam Szafran c’est un équilibre enfin atteint, un aboutissement, une sorte de climax, comme on dit en écologie ou au cinéma. En amont, il y a une vie mouvementée doublée d’un parcours artistique en rupture avec son temps.

Sam Szafran (Samuel Berger de son nom patronymique) naît en 1934 à Paris, de parents juifs d’origine polonaise. Il grandit dans le quartier des Halles au temps où elles sont en pleine activité. Encore petit, il fréquente avec son père les cafés-concerts, les cinémas du quartier et regarde même en se promenant les peintures à quatre sous du « marché aux croûtes » du Sébasto.

L’Occupation pulvérise ces commencements heureux. Sam échappe de justesse à la rafle du Vél’ d’Hiv’. Il est caché à la campagne chez des paysans qu’il n’aime pas, puis est accueilli par des républicains espagnols vivant dans le Lot. Il subit finalement un bref internement à Drancy. Cependant, son père et presque toute sa famille périssent. Après la Libération, à 13 ans, il part en Australie avec sa mère, survivante. Quatre ans plus tard, ils reviennent à Paris. À 17 ans, le jeune Sam manifeste des velléités d’indépendance. Il s’éloigne de sa mère et commence à vivre dans la capitale, quasiment comme un enfant de la rue, subsistant grâce à de petits boulots. Il est en proie à des addictions. Il est, semble-t-il, à deux doigts de mal tourner. Précisons, toutefois, que l’artiste a donné diverses versions de son enfance, si bien qu’il est parfois difficile de distinguer les faits réels de la mythologie personnelle. Cependant, il est clair que le tableau d’ensemble est particulièrement rude.

« Si Klein avait su dessiner, il n’aurait jamais fait ce qu’il a fait »

Sa chance consiste sans doute dans le fait qu’il évolue dans le quartier Montparnasse. Il se fait des copains dont beaucoup sont artistes. Avec ces derniers, il est surtout question de beuveries. Cependant, à leur contact, Sam commence à s’intéresser à l’art. Il se met à dessiner lui aussi. Il s’inscrit à des formations d’accès non sélectif, d’abord les cours du soir de la ville de Paris, puis l’Académie de la Grande Chaumière. Ses amis le conseillent. C’est le début d’une formation empirique et d’une vocation imprévue.

Parmi ses fréquentations, on croise des artistes comme Alberto et Diego Giacometti, Raymond Mason, Nicolas de Staël, Jean-Paul Riopelle, Jean Tinguely, Joan Mitchell, etc. Dans un premier temps, l’œuvre de Sam est plutôt abstraite, car c’est ce qui se fait en ce temps-là. Cependant, il est peu sensible aux grandes théories qui ont cours. Il n’adhère à aucun mouvement. En outre, bien sûr, il ne fait pas les Beaux-Arts. Bref, il ne se coule dans aucun moule. Il confie rétrospectivement à Jean Clair, en 1986 : « J’appartiens à une époque qui a eu à souffrir de tous ces ismes, de toutes ces écoles qui nous ont littéralement barbouillé l’esprit ! »[tooltips content= »« Szafran »propos recueillis par Jean Clair, Beaux-Arts magazine, no 34, avril 1986. »]1[/tooltips] Son parcours sera libre, improvisé et singulier.

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Il croit au métier davantage qu’au bla-bla. « Klein, remarque-t-il par exemple, n’était pas un artiste. Il a intellectualisé quelque chose parce qu’il n’avait pas d’autres moyens. S’il avait su dessiner, il n’aurait jamais fait ce qu’il a fait ! » Justement, Sam Szafran se soumet volontairement à un entraînement intense au dessin. « Je m’obligeais à un tracé direct, sans repentir. Je m’interdisais de gommer. Quand ce n’était pas ça, je déchirais. J’en ai fait ainsi une centaine. Sans savoir pourquoi… »

L’abstraction n’a pas d’avenir, parce qu’elle tourne le dos au monde

Il comprend qu’il doit chercher sa propre voie. Assez vite, il fait un choix décisif et très courageux : abandonner l’abstraction au profit de la figuration. Ça n’allait pas de soi à cette époque. « On me prenait pour un fou quand j’ai quitté l’abstraction, le dripping et toutes ces conneries. » Il a l’intuition que l’abstraction est juste un effet de mode. C’est un rétrécissement irréfléchi du domaine de l’art. Ce mouvement n’a pas d’avenir, tout simplement parce qu’il tourne le dos au monde.

Sam Szafran, au contraire, va s’exprimer sur certains aspects du monde. Passionnément et à sa façon. Bizarrement, il ne s’intéresse dans son art ni aux hommes, ni à leur vie sociale, ni à l’histoire. On le dit misanthrope, mais ce n’est peut-être pas le mot juste, car il ne formule aucune détestation envers ses congénères. Simplement, il s’en éloigne. Il vit à l’écart. Ce qui l’intéresse dans le monde, ou plutôt dans son environnement immédiat, c’est le foisonnement de formes. Il a envie de les observer, de les saisir, de les comprendre, de les représenter. On pourrait parler, en ce qui concerne cet artiste, de figuration formelle. L’œuvre de Sam Szafran est tout entière consacrée à l’exploration des formes du réel.

Au début de sa conversion à la figuration, l’artiste dessine des cages d’escalier, des vues de ville ou encore des panoramas du bazar de son atelier avec les fameux casiers de pastels. À chaque fois, on voit des ensembles de formes enchevêtrées assez complexes, constituant des chaos assez séduisants. Cependant, très vite, la végétation s’impose à lui et il n’en démord plus. Ce n’est pas un hasard.

En mathématiques, certaines théories comme celles des catastrophes ou des fractales ont apporté un grand progrès dans l’étude des formes. Des équations ou « algorithmes » permettent, en effet, de générer des formes complexes beaucoup plus proches du vivant que les figures géométriques traditionnelles. Par exemple, une feuille de fougère ou un chou romanesco ont été assez facilement simulés par des algorithmes. On comprend que, chaque fois, il y a un principe de construction (quelque chose comme une équation, une idée ou un génome) qui produit des formes à l’infini. Dans le cas des philodendrons de son atelier, il y a foisonnement, entrelacs, démesure. Cependant, on voit bien que toutes ces formes, aussi fantaisistes et débridées soient-elles, sont unies par une infaillible cohérence.

C’est quelque chose qui peut faire réfléchir un artiste. En effet, même le plus novice des peintres du dimanche a fait cette expérience qu’en voulant enrichir une composition, on ne fait bien souvent que l’alourdir, la disloquer, l’enlaidir. Seuls les grands artistes parviennent à concilier unité et complexité. Les végétaux offrent cependant naturellement un modèle de beauté échappant à cette contradiction. Quand un peintre ou un sculpteur représente une femme nue, on peut penser que la beauté de l’œuvre n’est pas étrangère à l’anticipation des plaisirs. Toutefois, la splendeur des végétaux et, plus particulièrement, celle des philodendrons, est absolument non humaine. Elle n’est pas affaire de sentiments. Elle relève de raisons internes, de raisons de construction. Elle produit une impression presque géométrique qui se dégage aisément d’un chaos apparent. Les philodendrons obsessionnellement peints par Sam Szafran ne traduisent donc pas seulement un amour des plantes vertes. Ils manifestent cette conviction simple et mystérieuse que toute esthétique véritable réalise ce miracle de conjuguer cohérence des formes et richesse de leurs variations. Plus qu’à nous extasier sur la beauté de la nature, Sam Szafran nous invite ainsi à une réflexion sur la nature de la beauté. Ça peut remplir une vie.

À voir absolument : Sam Szafran, galerie Claude Bernard, 7-9, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris, jusqu’au 3 mars.

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