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« Le 15h17 pour Paris »: Clint Eastwood, l’Occident qui se défend

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Le dernier film de Clint Eastwood, Le 15h17 pour Paris, ne mérite pas les critiques qui lui sont faites.


Autant le dire tout de suite le nouveau film de Clint Eastwood, Le 15H17 pour Paris est magnifique. N’en déplaise à tous les critiques des différents médias et des spécialistes en cinéma gênés par le sujet de fond et la forme du film.

Le cinéma américain a une force qu’aucun autre cinéma ne possède dans sa façon de s’approprier des évènements historiques et sociaux (guerres, émeutes, terrorisme, grèves…). Tout comme Coppola, De Palma, Kubrick et Cimino pour le Vietnam, De Palma et Bigelow pour l’Irak, Bigelow pour le terrorisme et les émeutes de Détroit, Clint Eastwood traite avec une intelligence, une rare acuité et un grand sens du récit de l’affaire de l’attentat déjoué dans le Thalys du 21 août 2015 en provenance d’Amsterdam et à destination de Paris, comportant un arrêt à Bruxelles (départ 15h17) où monte le terroriste.

De l’or pour les braves

Il met en scène six des principaux citoyens ayant eu le courage d’intervenir pour contrecarrer les projets criminels de l’islamiste Ayoub El-Khazzani. L’enseignant universitaire américain Mark Moogalian, blessé par balles au cou après qu’il s’est précipité sur le terroriste pour lui arracher sa Kalachnikov, sa femme Isabelle Risacher, un passager britannique Chris Norman qui aida à la maitrise de l’assaillant et surtout les trois citoyens américains Spencer Stone, appartenant à l’U.S. Air Force, Alek Skarlatos, membre d’une unité de la Garde nationale américaine, et leur ami d’enfance Anthony Sadler, un jeune étudiant en kinésithérapie, qui, au péril de leur vie, ont neutralisé le terroriste. L’idée de génie de Clint Eastwood est d’avoir confié les rôles de cette histoire aux principaux protagonistes eux-mêmes. Tous sont extrêmement convaincants pour des acteurs débutants.

L’Amérique d’en bas qui gêne la France d’en haut

Clint Eastwood, par la force de son scénario, nous raconte l’histoire de trois gamins américains totalement banals, des enfants de l’Amérique moyenne appartenant à des familles désunies, pour Spencer et Alek, et à une famille modeste pour Anthony Sadler. Ces enfants, qui n’arrivent pas à se concentrer à l’école, aiment faire les clowns, se montrer impertinents, ne travaillent guère, répondent aux enseignants et se font bien souvent réprimander par les professeurs et le principal de leur collège. Mais l’on perçoit, malgré leur manque de concentration, qu’une amitié sincère, un goût pour la vie et une force intérieure les animent. C’est Spencer, grand dadais parfois simpliste mais toujours déterminé, persuadé d’être mu par une force qui le mènerait vers un destin plus grand que lui qui personnalise le plus sûrement la détermination et la force de l’âme dans ce film juste et nécessaire. Spencer, conscient de la peine profonde que ressent sa mère face à ses agissements, prie et cette prière est un élément essentiel du film, celui qui fait se rencontrer la détermination absolue et la contingence la plus incroyable au monde.

« Sur la terre de la Liberté et la patrie des courageux »

Ces trois gamins devenus adultes se retrouvent en voyage en Europe comme le font de nombreux américains. Eastwood nous montre comment ces trois types communs ne perçoivent la réalité de l’Europe qu’à travers les différents selfies qu’ils en prennent. Le cinéaste filme l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas comme des clichés touristiques, tout en insistant sur la beauté des paysages et de l’architecture, la sensualité des lieux, des mets et du vin, la beauté et la liberté des êtres humains face à la vie, au plaisir de vivre, au sexe. Tout ce que l’on risque de perdre quand le terrorisme islamiste frappe.

A lire aussi: « Le 15h17 pour Paris »: Clint Eastwood, le terrorisme et nous

L’action dans le Thalys est brève mais nous montre avec une précision sèche la volonté criminelle du tueur et la foi sans faille des sauveteurs. Leur contingence et leur détermination ont conduit à un destin de légende ces trois garçons ordinaires. Grand film politique, servi par une mise en scène efficace, Le 15H17 pour Paris est la fascinante histoire de patriotisme et d’héroïsme de trois amis que rien ne sépare. La belle prière que Spencer prononçait au début du film est reprise à la fin, le Bien l’a emporté sur les ténèbres. Le vent souffle où il veut.

Xavier Bordes: la poésie à portée de clic

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Dans les dîners en ville, d’après ce qu’on murmure en off, il n’y en a plus que pour les fake news. Visiblement, l’heure est grave. Nos démocraties seraient menacées. On commande vite fait un petit sondage sur les théories du complot. Verdict ? 80 % des français croient au moins à l’une des théories. CQFD ? La population se fait bourrer le mou par des médias alternatifs, des pure-players et autres utilisateurs de réseaux sociaux. On ne peut donc laisser faire ça. Le Web est beaucoup trop dangereux pour être laissé sans contrôle à l’usage de tous. Légiférons. Encadrons. Il est interdit d’interdire d’interdire.

Un cadeau poétique par jour

C’est dans ce contexte de la vérité qu’il est permis aujourd’hui d’orienter le regard vers l’acte qu’accomplit quotidiennement le poète Xavier Bordes en publiant sur son blog un à plusieurs poèmes. Bordes est l’un des plus importants poètes de langue française actuel et il pose ainsi chaque jour sur le Web un acte fondateur : il donne à lire à qui le veut ses poèmes. À l’heure où j’écris ces lignes, m’étant inscrit aux posts de son blog, je reçois dans ma boite aux lettres électronique son dernier poème posté : Le langage des siècles : « Depuis le couronnement de notre ami Bob / dit « l’Âne » par les poètes jaloux de n’être pas people, / serait-ce un combat ridicule et perdu que celui / de lutter aujourd’hui pour tamiser / des siècles de langage afin d’en récolter / la plus fine semence de Beauté ? // Et ces strophes que tu t’obstines à former / selon quelques secrètes scansions imprimées / à la prose par la Tradition / qu’offrent-elles hormis la fluide solidité, / le ferme flux du Temps ? / Ah quelle liberté d’être hors des modes / De n’être ni chanteur ni slameur ni rappeur / Quelle liberté d’être vieux et démodé / Quelle liberté d’être un misérable scribouillard / addict au vers, discrètement stupide / et sans autre talent / que celui de tamiser le langage des siècles… »

Enchanter la Toile

Qui est Xavier Bordes ? Né en 1944, il est l’auteur, chez Gallimard, de trois recueils parus en blanche, dont l’un, Comme un bruit de source, reçut le Prix Max Jacob en 1999. L’auteur aussi de la merveilleuse Pierre Amour, œuvre-monde récemment réédité au format poche dans la collection poésie/Gallimard. Il est également un traducteur important puisqu’il a permis au lecteur français de comprendre et d’accéder au poète grec Odysseus Elytis en son Axion Esti. Avons-nous d’autres exemples d’un poète d’envergure livrant au net ses compositions ?

En soi, sa démarche est acte poétique. Car on peut estimer l’importance d’un poète à l’autorité des lieux de ses publications (et Gallimard se pose là, comme un diplôme, une marque de reconnaissance) ou à la beauté de son inspiration. On peut aussi estimer sa parole à l’aune de ses choix silencieux qui sont d’éminents indicateurs. Pour l’ensemble des lettrés de France, publier sur la Toile est largement dépréciatif. Ce qui est donné à lire ne peut pas être bon.

Or Xavier Bordes donne ainsi son œuvre. La conscience du poète Bordes n’étant pas celle d’un naïf, il est à chercher, dans cet acte transgressif, ce qu’il veut nous dire, au-delà de son inspiration poétique.

Contre le monde de l’avoir

Puisque le nom de Bordes n’est pas populaire comme celui de Bob Dylan, imaginerait-on le prix Nobel de littérature postant gratuitement ses chansons sur le Net, avec téléchargement gratuit pour usage illimité ? Ou, disons, Michel Houellebecq publiant sur un blog chaque jour quelques paragraphes de son nouveau roman en temps réel comme un feuilleton ?

Ils auraient trop à y perdre. Pourtant Bordes, dont l’œuvre n’est pas moins ambitieuse que celle de Dylan, nous dit quelque chose de la poésie et de son rôle par cet acte de blogueur qui en réalité est acte de poète.

Il nous dit que poésie et littérature n’ont strictement rien à voir. Il nous dit que la poésie, sans valeur monétaire, est la conjuration du monde de l’avoir. Il nous dit que la posture ne va pas au poète. Il nous dit l’urgence d’ensemencer le monde par sa forme actuelle, la toile, avec les trésors de l’imaginaire et de la langue portés au plus haut pour le bénéfice de la communauté humaine. Il nous dit que la technologie, bras armé de la modernité, ne peut qu’accueillir son virus/contrepoison en disséminant la parole poétique dans tout le réseau. Parole cachée dans la soie des fils connectiques. Il nous dit, enfin, puisque pour les seigneurs de l’argent le poème ne vaut rien, que le Poème relève de l’Etre.

Nous ne pouvons qu’inviter le lecteur assoiffé de beauté à fréquenter la poésie de Xavier Bordes. Elle est à portée de clic. Nous ne pouvons qu’encourager tout individu épuisé par l’économie de croissance à aiguiser sa résistance à la vérité de l’acte poétique de Xavier Bordes, dont chacun peut-être compagnon. Cet acte là, en tant que celui du Poème même, est acte de salut. Public.

La Pierre Amour, Xavier Bordes, Poésie/Gallimard, 2018.

La Pierre Amour: Poèmes 1972-1985

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Comme un bruit de sources, Xavier Bordes, Gallimard, 1998.

Comme un bruit de source

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« Brune platine », roman cinéphile

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Pour définir en un seul mot le beau roman de Séverine Danflous, Brune platine, il faudrait employer celui de « postmodernité ». Qu’entend-on par là ? Une certaine conscience d’arriver après les grands récits et que depuis Homère, tout a été écrit. Ce n’est donc pas un hasard si Paul, le cinéaste du livre, cherche à mettre en scène une nouvelle adaptation de L’Odyssée et que sa quête rappelle également la quête de Travis dans Paris, Texas de Wim Wenders: il s’agit de repartir à l’assaut du mythe pour essayer de voir comment il résonne à notre époque, s’il peut s’accommoder à une sauce que l’on qualifiera, faute de mieux, de sensibilité moderne.

Pour son projet, Paul rencontre une apprentie comédienne qui vient d’être engagée comme contractuelle à la Cinémathèque française. Elle s’appelle Camille et l’on retrouve, par la grâce de ces deux prénoms, un autre chef-d’œuvre de la modernité hanté par Homère et les dieux grecs : Le Mépris de Godard.

Au-delà du plaisir de la citation et du clin d’œil, Brune platine parvient à saisir quelque chose de la cinéphilie aujourd’hui et de ses nouvelles pratiques.

Historiquement, la cinéphilie comme on l’entend encore aujourd’hui se développe essentiellement après la Seconde Guerre mondiale (même si dès les années 20, on trouve des ciné-clubs – Louis Delluc- et une certaine effervescence autour des films). Elle est indissociable de l’expérience de la salle obscure et d’un rapport au collectif. Sans entrer dans les détails (l’histoire de la cinéphilie n’est pas l’objet du roman), Brune platine parvient à saisir ce qu’est devenue la cinéphilie aujourd’hui, comment ses territoires se sont morcelés et recomposés. Il n’est plus question de faire des centaines de kilomètres jusqu’à Bruxelles pour découvrir une œuvre rare (tout ou presque est désormais disponible en quelques clics) ni de discuter des films jusqu’à tard dans la nuit avec ses amis en marchant dans les rues de Paris. La cinéphile d’aujourd’hui est beaucoup plus intime, plus fétichiste, à l’image des beaux sujets concoctés par Luc Lagier dans l’émission Blow up.

Cette petite digression pourrait laisser entendre que je m’éloigne du sujet mais ce regard fétichiste sur l’histoire du cinéma est au cœur même de Brune platine, comme Séverine Danflous l’exprime merveilleusement dans ce court passage :« On devrait tous accepter d’entrer dans l’art par effraction, par un motif, un détail. C’est ça qui fonde nos points de fixations fétichistes. La mémoire grave et conserve un mot, une image, une mélodie. La globalité échappe toujours. »

Ce point d’entrée, c’est la chevelure. Paul veut que sa Pénélope soit brune mais Camille est blonde comme Séverine dans Belle de jour, comme Madeleine dans Vertigo, comme Bardot dans Le Mépris, Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississipi… Le livre joue très habilement sur cette dualité qu’induit nécessairement le changement de couleur de cheveux, chez Hitchcock toujours mais aussi chez Lynch (Lost Highway, Mulholland Drive) ou Almodovar. Cette identité flottante, c’est également celle des personnages qui oscillent entre une vie plus ou moins ordinaire (Camille et Paul sont « casés » chacun de leur côté) et une vie qui voudrait imiter le cinéma, s’en nourrir pour la rendre plus palpitante, à l’image de ce très amusant passage où notre couple tente de tenir les paris qu’Audrey Hepburn et George Peppard se lançaient dans Diamants sur canapé de Blake Edwards. Elle fonde aussi l’ambiguïté de la relation entre ces deux êtres : entre une image fantasmée, idéalisée par le prisme du grand écran et la réalité de la personne.

Dès lors, ce goût pour les références n’a rien d’un petit jeu gratuit d’érudition mais affermit les enjeux principaux du livre : le rapport à l’art et à l’illusion, la construction de personnages qui ne parviennent à exister qu’à travers les images des autres… Si mélancolie il y a dans Brune platine (celle qui nous serre la gorge en fin de lecture), c’est que Séverine Danflous montre que si l’art imite la vie, la vie imite très rarement le cinéma. Ou plutôt :« Parfois c’est comme si la vie avait vu trop de films, alors elle balbutie, imite et rejoue mais ce n’est jamais le bon film. »

Au départ, Camille et Paul jouent dans un film très « Nouvelle vague » : jeux de mots, traits d’esprit, liberté du mouvement entre les rencontres dans les brasseries parisiennes et l’émulation créatrice. Mais finalement, le récit bifurque vers un scénario semblable à celui d’In the mood for love et ses secrets murmurés au creux d’un arbre : les sentiments affleurent dans de petits moments privilégiés, des courriers électroniques échangés mais rien n’advient car les routes sont déjà balisées. D’ailleurs, comme dans le film de Wong Kar-Wai, on ne croisera jamais la femme de Paul et une seule (courte) fois le mari de Camille…

Brune platine parvient également à parler du dilemme du processus créatif aujourd’hui, entre désir d’inventer de nouvelles formes hétéroclites (l’auteur procède parfois par collage de citations – Aragon -, d’images – comme dans les romans surréalistes -, captures d’écran…) et la conscience que tout a déjà été fait. Comment inventer aujourd’hui de nouveaux films, de nouveaux livres ? Comment tomber amoureux et parler de ce sentiment alors que tout semble avoir été déjà montré, magnifié, exalté ?

Séverine Danflous sème de petits cailloux, jongle avec les références et montre avec beaucoup de justesse comment l’art et la vie se mêlent et comment leurs petites musiques respectives peinent parfois à s’accorder.

A trop vouloir faire de son existence une œuvre d’art, on finit parfois par oublier de la vivre…

Brune platine, Séverine Danflous (Marest éditeur, 2017)

Comment vivre avec une mère témoin de Jéhovah

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Dans un roman à la fois drôle et grave, Frédérick Houdaer raconte comment vivre avec une mère témoin de Jéhovah.


Rien ne va plus dans la vie de Christophe Cordier, dessinateur de BD connu sous le nom d’EpheZ. Mais en a-t-il été autrement un jour ? Sa mère vient de se faire renverser par une voiture et a besoin d’une transfusion sanguine. Mais elle est témoin de Jéhovah. Ce sont des choses qui arrivent : « Le toubib et ses questions… La vérité : ma mère n’avait pas toujours été une femme qui prenait l’histoire d’Adam et Eve au pied de la lettre, qui traitait l’ONU de « Grande Prostituée », qui traquait dans chaque flash info  « les signes de la fin ». Frédérick Houdaer, dans son Armaguédon Strip, histoire dont on peut penser qu’elle est largement autobiographique, n’a pas dédié pour rien son livre à la mémoire de Dino Risi. Le ton choisi est bien celui du maître de la comédie italienne : ironie mélancolique, rire crispé, peinture crue et précise d’une humanité qui semble s’être échappée récemment d’un asile de fous.

Tu honoreras ta mère…

Il faut dire que pour Christophe Cordier, avoir passé son enfance à suivre sa mère Véronique dans ses démarchages religieux n’a pas arrangé sa vision du monde. Il l’imagine toujours sous la forme d’une cocotte minute sur le point d’exploser juste avant le Jugement Dernier. La Bible lue littéralement a été pour lui une source inépuisable d’inspiration pour des gags sacrilèges mais il sait bien, au fond de lui, qu’il s’agit là d’autant de moyens d’exorciser une vision des choses dont il a été imprégné à coup de brochures prosélytes, d’interdits alimentaires, de façon de concevoir l’humanité comme un grouillement de vices les plus variés. Le même genre d’influence ambiguë s’est aussi exercé sur sa sœur Isa, même si elle refuse de l’admettre. Est-ce un hasard si elle aussi, comme sa mère, a tendance à suivre une logique sectaire : elle devenue écologiste radicale et défenderesse acharnée de la condition animale qui flirte en permanence avec l’illégalité dans des opérations spectaculaires contre les labos ou les géants de l’agroalimentaire.

Le frère et la sœur sont bien obligés de convenir, devant la machine à café de l’hôpital, qu’ils n’en auront jamais terminé avec cette mère illuminée dont les prédictions  millénaristes sont confirmées de manière tragi-comique par les chaines d’infos continues. En plus, la voilà qui peut sortir de l’hôpital sans avoir eu recours à la transfusion, ce qui ne fait que la renforcer dans sa foi.

Pour tout arranger, Christophe Cordier apprend que sa compagne Emilie, prof de SVT et lectrice de Kafka, vient de tomber enceinte, le jour même de son anniversaire, ce qui n’était pas franchement dans les projets de notre homme. D’ailleurs, les anniversaires, il n’en a jamais vraiment eu. Il était interdit de les fêter chez les témoins de Jéhovah… Quand en plus, en fouillant dans ses archives, Cordier s’aperçoit qu’adolescent, il avait dessiné nue « une sœur en Dieu » de sa mère, une certaine Graziella qui se met à l’obséder de nouveau alors qu’un kyste grossit sur son poignet et évolue au rythme de la grossesse d’Emilie, il commence à perdre pied pour de bon.

Autant pour la description des plus précises, assez peu traitée dans le roman, des us et coutumes des témoins de Jéhovah que par une façon d’éviter la caricature mais pas les scènes très crues ou très drôles, Houdaer a réussi avec Armaguédon Strip, ce que l’on pourrait appeler un beau roman d’apprentissage tardif.

Armaguédon Strip, Frédérick Houdaer (Le Dilettante, 2018)

Armaguédon strip

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Gueule de fer: Le destin d'Eugène Criqui

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Il est grand temps de calmer Erdogan

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Déjà à l’oeuvre en Syrie, le président turc Recep Tayyip Erdogan fait grimper la tension en Méditerranée entre l’Egypte, la Grèce et la Turquie.


En politique étrangère, il est de bon ton de ne pas dire la vérité sur les protagonistes et même de ne pas tirer des conséquences du réel politique non-dit. C’est ainsi qu’on laissa faire Hitler, Staline, Mao, Ceaucescu, Bokassa, Pol Pot, les Kim, Kadhafi… Les médias se sont trouvé avec le président Trump une tête de Turc, mais les diplomaties, notamment européennes, ne font rien contre Recep Tayyip Erdogan qui, lui, devient de plus en plus dangereux. Mythomane, totalitaire, islamiste ambigu, grossier et guerrier, il vient de créer de nouveaux foyers de tension : non seulement en envahissant le nord de la Syrie (n’a-t-il pas dit vouloir chasser Bachar El Assad ?), mais depuis peu avec la Grèce et l’Égypte.

Batailles navales en Méditerranée 

Depuis une dizaine de jours, la marine turque a entrepris des manœuvres, sur fond d’enjeux gaziers, dans le sous sol méditerranéen. Un navire garde-côte grec (autre pays de l’OTAN…) a été éperonné et un navire italien de prospection gazière forcé, sous menace de canonnage, de partir. Les marines égyptiennes et turques se font face et les vaisseaux italiens et grecs ne sont pas loin. La question des gisements gaziers près de Chypre, mais aussi l’interdiction des Frères musulmans par le pouvoir égyptien en 2013 ont envenimé les relations. De surcroît, le basculement encore instable des alliances (Russie-Iran-Turquie vs Etats-Unis-Arabie saoudite-Israël) crée une incertitude supplémentaire.

Les Frères musulmans ont été chassés en 2013 du pouvoir par l’actuel président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, alors ministre de la Défense. Recep Tayyip Erdogan dénonce sans cesse depuis lors « le coup d’État militaire » et a offert l’asile politique à de nombreux responsables de ce mouvement islamiste, considéré comme « terroriste » et réprimé en Égypte.

A lire aussi: Erdogan, l’idiot utile de Poutine

Les médias égyptiens accusent le président Erdogan de menées subversives contre l’Égypte ; notamment par le transfert de centaines de djihadistes fuyant la Syrie vers la Libye, pour déstabiliser l’ouest égyptien, et s’infiltrer au nord Sinaï où la guérilla terroriste attaque violemment l’armée et les civils. Et, de fait, les chaînes de télévision turques donnent la parole aux Frères musulmans qui appellent au renversement, de « la dictature militaire de Sissi ».

De l’eau dans le gaz

La crise a, en plus de ces raisons historiques et politiques, un motif économique. Entre Chypre et Syrie se trouvent de grands gisements gaziers off shore. La Grèce, l’Égypte et Chypre ont conclu un accord pour la mise en valeur de ce gisement. Or, la Turquie prétend qu’elle aurait un droit sur celui-ci, en prétextant de son occupation militaire illégale sur le nord de Chypre. Cette enclave est supposée être un état : la prétendue République turque de Chypre du Nord, entité mafieuse, reconnue par le seul Erdogan.

Face à l’agressivité de la marine turque, le porte-hélicoptère Mistral « Anouar el Sadate » et plusieurs autres bâtiments, dont des sous-marins, ont quitté leur base d’Alexandrie pour défendre le gisement gazier de Zohr. En Turquie, en Syrie, en Méditerranée, le pire est possible. Il est temps d’en empêcher Erdogan.

« L’égalité, en France, c’est le droit sacré de dire merde à son voisin »


Le critique littéraire Frédéric Ferney doit tout à la langue, à la littérature et à la culture françaises. Il n’entend pas pour autant s’enfermer dans un passé mythifié ou une identité close. 


Causeur. Dans Mémoire espionne du cœur (éditions Baker Street), vous imaginez des dialogues, par-delà les siècles et les océans, entre de grandes figures de la culture française et occidentale. Pourquoi avoir inventé ces rencontres dont certaines auraient pu avoir lieu (Sagan/Warhol) et d’autres pas (Le Caravage/Pasolini) ?

Frédéric Ferney. Le monde de Rabelais n’est plus le nôtre, le Saint-Tropez de Sagan n’est pas la Chine de Confucius ! Mais, au-delà de leurs différences qui sont parfois des abîmes, je me sens contemporain de tous ces gens-là. Ils me sont à la fois proches et lointains – proches, peut-être, parce qu’ils sont étrangers. J’aime ce dialogue entre le passé et le présent, entre les vivants et les morts. Dans ce qui nous est transmis sous un mot, la culture, il y a de l’oubli, des trous, des ratés – j’y remédie ! Pour rire – car je fais des pastiches !

Par votre amour malicieux des arts et des lettres, vous êtes singulièrement français. Vous trouvez néanmoins malséants les débats sur l’identité nationale. Pourquoi avoir ces pudeurs de jeune fille ?

Je suis fatigué d’entendre des gens revendiquer leur identité nationale, comme si c’était un état, une assignation à résidence, une prison. J’aime la diversité, les mélanges, les contradictions. Nos identités sont multiples. Je suis singulier parce que je suis pluriel ! Je suis français par l’histoire, mais surtout par la langue – le français est plein de mots étrangers, d’immigrés, qu’il adopte, modifie, absorbe ou rejette. Comme un glacier. J’aime le cri de Michaux : « Donnez-moi de la lenteur ! »

Si le roi hier ou le président aujourd’hui se mêlent de culture, c’est parce que, dans ce pays, la culture relève du pouvoir régalien

Mais qui nie cela, à l’exception peut-être, des identitaires stricto sensu ? Que l’identité soit évolutive, c’est une évidence. Cela n’empêche pas des permanences qui distinguent les peuples les uns des autres. De plus, on a le droit de penser que tout apport n’est pas un enrichissement ni toute nouveauté un progrès.

Au-delà des effets indésirables de la mondialisation, au-delà de ses crispations, et malgré internet, la France reste étrangement identique à elle-même : divisée, décevante, despotique, enracinée dans ses abstractions et toujours réfractaire aux dialectes, aux tribus, aux idoles. C’est un espace mental plus que natal. On est français par la volonté, ce qui signifie qu’on peut le devenir au bout d’un « certain temps », comme disait Fernand – Raynaud ou Braudel, comme vous préférez !

Ce qui relie les Français entre eux, ce n’est ni la religion ni la race, c’est la culture, dont l’une des expressions est la langue. C’est ce qui fait, par exemple, qu’un jeune juif lituanien, Emmanuel Levinas, a choisi la France dans les années 1920… à ses risques et périls !

La langue, c’est une affaire d’État ! Les décrets d’Édouard Philippe contre l’écriture inclusive font écho à l’édit de Villers-Cotterêts signé sous François Ier et qui a imposé le français à la place du latin dans les actes officiels.

Comme vous y allez !

Mais oui ! Si le roi hier ou le président aujourd’hui se mêlent de culture, c’est parce que, dans ce pays, la culture relève du pouvoir régalien. Un « ministère de la Culture », c’est une bizarrerie – un étrange cousinage avec les systèmes totalitaires qui prétendent régir les mœurs et former la jeunesse. On a beau savoir, avec Montesquieu, qu’« on ne réforme pas les mœurs par la loi », on ne peut pas s’en empêcher !

Cette intimité entre le régalien et le culturel explique qu’en France, la politique ait longtemps eu partie liée avec la littérature.

Il y a, en France, une affinité singulière entre la littérature et la politique. C’est une relation en miroir, comme si la politique était de la littérature par d’autres moyens et comme si la littérature était de la politique par d’autres moyens. Saint-Simon, Chateaubriand, Stendhal ou Hugo auraient été moins (bons) écrivains s’ils avaient accompli la carrière politique dont ils ont rêvé. De Gaulle, Pompidou, Giscard même, Mitterrand se sont rêvés écrivains, à un moment ou un autre de leur vie. J’ajoute que les Français, quand ils pensent, postulent un dénominateur commun à l’humanité. S’il tarde à se manifester, on s’agace. Car la France chérit des souvenirs qu’elle prend pour des droits et subordonne les nations aux idées…

De préférence aux siennes !

Exactement ! Nous sommes des moucherons qui dissertons sur la condition du moucheron en pensant embrasser l’universel. Quand Malraux écrit un roman sur un obscur épisode de la Révolution chinoise, il l’intitule La Condition humaine. Il faut oser !

Paradoxalement, ce sont leurs litiges qui lient les Français entre eux.

Très bien, mais vous devriez parler au passé. Qu’en est-il depuis De Gaulle, ou disons Mitterrand ? À l’ère des managers, politique et littérature ne parlent plus la même langue. « Depuis Voltaire, écrivez-vous, la raison d’être de la littérature est de troubler l’ordre public. » Croyez-vous encore à ce pouvoir subversif ?

Si on recherche des successeurs à Sartre ou Foucault, on ne voit pas qui aujourd’hui pourrait exercer leur ancien magistère, on ne voit pas qui pourrait allumer la mèche. On manque de trublions. Ah ! si, on a Houellebecq ! Quand il se fait le petit sociologue amer et déprimé d’une société malade : la nôtre, il choque, il dérange. Qu’il parle du clonage, du tourisme sexuel ou de l’islamisme dans ses romans, il semble toujours nous dire : « Hurlez ! Indignez-vous ! J’adore ça ! » À sa façon, il fait le boulot.

Houellebecq remplit le contrat du romancier : dévoiler la comédie. Mais vous avez évoqué les querelles qui animent régulièrement notre République des Lettres. Que révèlent ces simulacres de guerre civile ?

Ce ne sont pas que des simulacres ! Depuis toujours, on fait carrière dans la diatribe, dans le duel, dans le doute. Et la suspicion. Car on n’est jamais las de prouver qu’on ne peut rien prouver. On ne s’informe pas, on préfère s’esclaffer – par exemple en lisant Causeur ou Le Canard enchaîné !

Jules César le disait déjà : les Gaulois, si divisés, formeraient un peuple formidable s’ils étaient unis. Paradoxalement, ce sont leurs litiges qui lient les Français entre eux. L’histoire de France ne se dissocie pas d’une rumeur infinie de batailles, de trahisons et d’esclandres : Roland contre Ganelon, Danton contre Robespierre, les Armagnacs contre les Bourguignons, les collabos contre les communistes et contre les gaullistes… Entre intellectuels, c’est tout aussi sanglant : Sartre contre Aron ou contre Camus, Aragon contre Drieu ou contre Malraux  – d’abord camarades, puis ennemis jurés !

Vous voyez bien : par rapport à ces splendides querelles, nos batailles de chiffonniers médiatiques font pâle figure.

Évidemment qu’on a changé d’époque, mais je note certaines permanences. Quand la liberté est menacée, les Français invoquent Voltaire. Quand l’égalité est menacée, ils se tournent vers Jean-Jacques Rousseau – l’égalité, en France, c’est le droit sacré de dire merde à son voisin ! Ça, ça ne change pas !

Ce qu’ils ont retenu des philosophes des Lumières qu’ils citent sans souvent les avoir lus, c’est qu’ils étaient dans l’opposition. À moins qu’on ne soit tous un peu tributaires d’une posture héritée de Descartes : « Moi tout seul contre le reste du monde ! » Vous avez remarqué ? Désunis, ils ne parlent que d’union. Comme au Parti socialiste et chez Les Républicains – éreintés, vaincus, déjà morts.

Avec cela, on adore remâcher les causes perdues – Dieu, l’Europe, la Grèce, la république, la monarchie, le socialisme, la sonate, le madrigal…

Les causes perdues ont souvent raison…

En tout cas, notre spécialité, c’est le grand deuil, le chagrin national qui soudainement – mais ça ne dure jamais – abolit les divisions et réconcilie les Français avec eux-mêmes : la mort de Victor Hugo en 1885, celle de Gérard Philipe en 1959, celle de Johnny en 2017…

Des Misérables à « Allumez le feu ! », avouez que la transition est rude ! Vous donnez raison aux chantres du déclin national…

Le « déclin », c’est à la fois une réalité (qu’on ne peut que constater) et une idéologie (que je récuse) ! Certains se plaisent à mimer les incantations fourbues que l’époque nous inflige. Je trouve ça suspect. La défaite est d’abord en soi, et l’on finit tous par acquérir des convictions qui servent nos intérêts.

Vous ne nous dites pas quoi faire de la « réalité » du déclin. Vous ne voulez pas avouer que beaucoup de choses que vous aimez « étaient mieux avant »…

Écoutez, dans la vie, on est toujours un « jeune con » pour quelqu’un et un « vieux con » pour un autre. Ce qui importe, c’est de ne jamais être un mauvais con – j’utilise le mot « con » au sens péjoratif du terme, comme disait le regretté d’Ormesson ! J’essaye de résister à la nostalgie – le « c’était-mieux-avant », quel poison ! – et à la lamentation – le « mon Dieu-c’est-affreux-ce-qui-nous-arrive » ! –, qui ne vaut pas mieux.

Ce qu’on a perdu : la verticalité, une notion indispensable à la transmission qui s’effectue de haut en bas -– de père en fils, de maître à élève. Par le passé, des artistes comme Racine ont su embellir des choses aussi abominables que le parricide ou l’adultère pour en faire de la tragédie. Aujourd’hui, dans l’ère de la communication, nous sommes pris dans un processus horizontal qui nous fait choisir entre un match de foot et un talk-show. Or, la transmission de la langue est essentielle. Si vous avez cinquante mots, la vie en société devient compliquée. Certains le font exprès, par exemple Wauquiez : il a beaucoup de mots, mais n’en utilise que cinquante parce qu’il pense que c’est dans son intérêt.

Wauquiez nous a parlé dans un français tout à fait convenable. En revanche, l’appauvrissement du langage se généralise, y compris dans les classes autrefois cultivées.

Ah, Wauquiez !… Il y a des démagogues d’instinct : Le Pen, père ou fille, Mélenchon, Berlusconi, Trump. Wauquiez, c’est autre chose, il veut l’être. Ce n’est pas par doctrine ni par vocation, c’est une stratégie provisoire. Son problème ? Comment faire oublier qu’on a été jadis un prix d’excellence, premier à l’agrégation d’histoire (en 1997) et major de l’ENA, promotion Mandela (en 2001) ? À l’heure des tweets, si l’on veut retentir, il faut être populiste pour devenir populaire. C’est ce qu’il croit.

Ce qui ne me déplaît pas chez Macron, c’est qu’il n’hésite pas à citer Bataille, Ricœur ou « L’Héautontimorouménos » de Baudelaire devant des élus ! Il se souvient qu’il a été jadis un intellectuel. Il ne craint pas le ridicule – c’est une force !

Un intellectuel, c’est quelqu’un qui n’est jamais là où on l’attend

Ah bon ? Désolée, la cuistrerie ne vaut pas mieux que la fausse inculture. Mais passons. Comment définissez-vous l’intellectuel ? Et l’écrivain ?

Un intellectuel, c’est quelqu’un qui n’est jamais là où on l’attend : Péguy, Mauriac, Bernanos, Camus… Pas forcément un ricaneur comme Voltaire, mais un emmerdeur, sûrement ! Un écrivain, c’est autre chose. On ne peut regarder le soleil ni la mort en face, il faut une médiation, un filtre, ce que j’appelle une forme. Belle, si possible ! Ce n’est pas donné, il faut l’inventer. Ce n’est pas l’art qui imite la nature, c’est la nature qui imite l’art ! Comme le dit Oscar Wilde, que je fais dialoguer avec Balzac et Nathalie Sarraute dans ce livre : « Avant Turner, il n’y avait pas de couchers de soleil sur la Tamise. » Cela dit, si vous me demandiez : « Qu’est-ce qu’un grand écrivain aujourd’hui ? », je ne saurais pas quoi répondre.

C’est amusant, vos observations mettent à rude épreuve votre suspicion pour la nostalgie. La crise de la transmission menace-t-elle la grande culture de disparition ?

Corneille ne respecte pas toujours les règles, mais il les connaît, et quand il est en dehors des clous, il sait pourquoi. On n’est plus au Grand Siècle. Aujourd’hui, chaque auteur est en situation de devoir réinventer ses propres règles à chaque livre, comme dans un match de foot où chacun jouerait avec son propre ballon. Ce que je ne peux m’empêcher de croire : dans cinq cents ans, si un jeune homme tombe amoureux pour la première fois de sa vie et s’il tombe sur Le Rouge et le Noir, il aura le même éblouissement. Il n’y a pas de progrès dans l’ordre des sentiments.

Cela fait beaucoup de « si »… En attendant, tout le monde s’improvise artiste. Il suffit de mettre son moi sur la table et de trouver éditeur à son pied. Dans ces conditions, le critique littéraire a-t-il encore une utilité ?

La critique sera toujours une alliance improbable entre une intelligence et une sensibilité appliquée à une forme. Autrement dit, un critique, c’est quelqu’un qui, comme un écrivain, est doué d’une sensibilité aiguë, à l’image du maître absolu en la matière qu’est évidemment Baudelaire. « C’est » ou plutôt « c’était »… Je crains que les critiques ne soient en train de disparaître parce que les journaux sont en train de disparaître.

Eh, encore un instant, monsieur le bourreau ! Quoi qu’il en soit, il y a chez vous un mystère. Comment pouvez-vous afficher cette confiance dans l’avenir tout en admettant que des pans de notre culture nous deviennent lentement étrangers ?

Connaissez-vous un autre pays où les gens sont prêts à descendre dans la rue pour défendre l’accent circonflexe ou l’accord féminin pluriel ?

Vous savez bien qu’il sera de plus en plus difficile de résister à la promesse de simplification, c’est-à-dire au moindre effort. Vous croyez que le « i » d’« oignon » survivra longtemps ? Vous n’allez pas dire que l’écrit n’a pas souffert du passage à ce que Debray appelle la « vidéosphère » !

Que le socle anthropologique sur lequel reposent la culture française et notre histoire bouge, j’en conviens parfaitement. Mais c’est une évolution lente – le glacier, on y revient ! – et, de toute façon, il ne sert à rien de trépigner. Je crois avec Guy Debord que « dans les époques sans mémoire, la seule façon d’être révolutionnaire est d’être réactionnaire ». Je suis réac, j’assume.

Ah, vous avouez enfin…

Pour autant, je n’ai pas la vocation d’un Jérémie ou d’une Cassandre. Relativisons nos petits malheurs : certains ont vécu les guerres de religion ou l’Occupation, c’était bien pire, non ? Il faut continuer à mener le combat, même s’il est désespéré.

Je fais donc mienne la devise de Cyrano : « C’est plus beau lorsque c’est inutile ! »


"Tu seras un raté, mon fils !": Churchill et son père

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Barbara Lefebvre montre l’école en marche… arrière

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« La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan. Visiblement, depuis bien longtemps, les « pédagogistes » de l’Education nationale se cognent au réel sans que les chocs répétés ne semblent entamer le moins du monde leur détermination à ignorer le mur sur lequel se fracassent leurs théories et qui s’appelle la réalité.

Ramener les experts sur terre

Le petit monde du pédagogisme est un écosystème fonctionnant en vase clos et se nourrissant exclusivement de ses propres illusions depuis près de cinquante ans. Cette constance dans le déni et l’aveuglement forcerait presque le respect ou susciterait l’amusement si elle s’appliquait à des sujets moins graves que la transmission du savoir et la formation scolaire des générations nouvelles. Condorcet disait lui que : « Sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. » Assurément, les politiques publiques en matière d’éducation suivies au cours des dernières décennies se font fort de réaliser la prophétie de l’infortuné philosophe des Lumières.

A lire aussi: Dans les ESPE, on apprend aux jeunes profs à simplifier le français

Barbara Lefebvre en sait quelque chose, elle qui se trouve aux premières loges, enseignant l’histoire-géographie dans le cycle secondaire depuis 1998. Cela fait longtemps aussi que l’enseignante tente de ramener sur terre les experts et décideurs de l’Education nationale en attirant leur attention sur l’inadéquation complète de leurs généreuses théories avec la réalité scolaire mais il est vrai que de l’Olympe du Ministère, de l’Inspection Générale ou de l’Université, on daigne rarement regarder vers le bas. « À différentes occasions, j’ai constaté ce mépris dans lequel nous étions tenus par ces responsables qui pensent, comprennent, savent tout mieux que nous, les péquenots du terrain ! Tant d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une classe ou alors dans un lycée de centre-ville, attendant d’être exfiltrés grâce à leurs réseaux de l’ENS, de Sciences Po, etc. Ceux-là dont Péguy disait : « Nous n’avons aucune sécurité avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités. »

Le déclin est reporté à une date ultérieure

Les jeunes gens en question deviennent quelquefois les sociologues qui se chargent de faire régner dans les sciences humaines, à l’université, la discipline idéologique en assurant le respect de quelques dogmes qui déteignent nécessairement sur les conceptions des sciences de l’éducation et sur le quotidien des professeurs. Monocausalité de l’explication par le facteur social, relativisme et manipulation statistique, obsession de l’innovation, déconstructivisme scolaire et culte de la technique règnent en maîtres.

En clair : il n’y a pas de problème, seulement une mauvaise manière de lire les statistiques. S’il subsiste des problèmes, ceux-ci n’ont que des causes économiques et sociales, rien que l’on ne puisse solutionner en équipant chaque collégien d’une tablette parce que le numérique, c’est nouveau et que le nouveau, ben c’est l’avenir. Il y a trente ans, en 1989 précisément, Roger Establet et Christian Baudelot le martelaient déjà dans un livre dont le titre résonnait comme un slogan stakhanoviste ou un mot d’ordre de la Révolution culturelle : Le niveau monte.

Baudelot et Establet

Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles. Il est vrai qu’à l’époque déjà Baudelot et Establet étaient particulièrement bien placés pour établir ce brillant diagnostic. Le premier, sociologue althusserien et marxiste, fut touché par la grâce bourdivine dans les années 1960, un peu comme Paul Claudel rencontra la foi au détour d’un pilier de Notre-Dame. Il en devint professeur à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique dans laquelle il diffusa la bonne parole de 1968 à 1989. Quant à Roger Establet, marxiste althusserien lui aussi et ancien de Louis-le-Grand, il a été reçu à l’Ecole Normale Supérieure et a accompli toute sa carrière à l’université. Si le niveau est bien monté pour les deux compères, on n’a pas vraiment l’impression que cela ait été le cas pour les populations scolaires dont les deux sociologues traçaient déjà un portrait d’artiste, désormais complètement surréaliste aux yeux de tous ceux qui ont en 2017 l’occasion de passer un petit peu de temps dans les salles de classes. Après tout, les universitaires sont les premiers à se lamenter de voir débarquer chaque année des populations d’étudiants au niveau toujours un peu plus lamentable. Au vu des ravages exercés dans le secondaire par une partie de la doxa universitaire dans le domaine des sciences sociales et de la pédagogie, on a un peu envie de leur répondre que le moins qu’ils puissent faire et d’assumer un peu leur part du désastre.

Le nivellement monte

Le sérieux de l’ouvrage commis par Baudelot et Establet était déjà quelque peu remis en cause à sa sortie. André Chervel, grammairien et, à l’époque, chercheur du service histoire de l’INRP relevait ainsi: « L’historien, lui, ne manquera pas de constater l’imprécision, voire la légèreté avec laquelle l’histoire est parfois appelée comme témoin à charge et à décharge.»[tooltips content= »André Chervel, Marie Duru-Bellat. « Débat autour d’un livre – A propos d’une question controversée : le niveau scolaire. Baudelot (Christian), Establet (Roger) »]1[/tooltips] . — Le niveau monte : réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». In: Revue française de pédagogie, volume 89, 1989. pp. 93-99). Chez les marxistes, on appelle cela du matérialisme dialectique, c’est-à-dire l’emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers un prisme matérialiste, c’est à dire ne prenant en compte que les rapports de classes dans l’analyse. Les méthodes ont cependant peu changé depuis 1989, voire depuis les années 60. Comme le rappelle avec une certaine justesse Barbara Lefebvre, « depuis que la linguistique a quitté les cénacles universitaires pour se mêler de l’enseignement du français, l’idéologie et le théoricisme prétentieux ont remplacé la pédagogie. » Les « chercheurs » ont supplanté l’enseignant, avec les conséquences que l’on sait dans l’enseignement primaire notamment où les dégâts dans l’apprentissage de la lecture et du calcul sont sans doute les plus effrayants car ils se répercutent à tous les niveaux, du collège au lycée puis jusqu’à l’université.

Mauvais calcul : l’illettrisme explose

Le résultat, témoigne Barbara Lefebvre, se traduit par une dégringolade continuelle du niveau en calcul et une explosion de l’illettrisme, terme que Barbara Lefebvre prend soin de définir et qui renvoie non seulement à une minorité d’élèves ne sachant pas ou presque pas lire ou écrire à l’entrée du collège mais surtout à celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont capables de lire mais en revanche incapables de comprendre ce qu’ils lisent. D’année en année, les résultats des enquêtes illustrent la dégringolade d’un niveau en lecture et en calcul qui est, par exemple, en CM1 de quarante points inférieur à la moyenne européenne. Pourtant les plus zélés zélotes de la religion statistique continuent à marteler qu’en 1970, 20 % des élèves d’une génération obtenaient le bac et qu’aujourd’hui c’est 80 %, oubliant de souligner à quel point les formations d’excellence ou tout simplement le marché du travail se sont fermés aux moins bien dotés des 80 %. « Le système n’a cessé de créer des niches d’excellence pour répondre aux parents soucieux de faire réussir leurs enfants. » Et Barbara Lefebvre reconnaît au passage que « nous, les enseignants, sommes d’ailleurs les mieux placés pour savoir où scolariser nos enfants. » Des enseignants qui, pour autant, sont confrontés à une attitude de défiance, voire à une agressivité de plus en plus prononcée et répandue de la part des élèves de cette « Génération ‘J’ai le droit !’ », aussi consumériste et revendicatrice qu’elle est rétive à l’enseignement, mais aussi de la part des parents, engagés pour certains, de plus en plus nombreux, dans une croisade contre l’école « identifiée comme le haut lieu de l’arbitraire ». Evidemment, et c’est le plus problématique, cette opposition devient frontale quand l’école républicaine est directement confrontée à des revendications d’ordre religieux portées par un communautarisme de plus en plus radical dans des zones où l’école et les pouvoirs publics perdent pied, les fameux « territoires perdus » dont les pouvoirs publics, experts et décideurs de l’institution scolaire semblent toujours avoir autant de mal à accepter la réalité.

ZEP au bord de la crise de nerfs

C’est dans ces territoires que le constat dressé par Barbara Lefebvre devient le plus effrayant car c’est là que l’Education nationale échoue de la manière la plus visible à accomplir l’une de ses missions premières, voire historique, c’est-à-dire la vocation et la capacité à enlever chaque jour les élèves qu’accueillent les différents établissements à leur milieu social quel qu’il soit et à les soustraire aux pratiques religieuses ou culturelles qui y sont dominantes pour les confronter à d’autres élèves, venus d’autres milieux, habitués à d’autres pratiques religieuses ou culturelles, dans un espace où il est garanti que l’on n’offre de visibilité à aucune d’entre elles en particulier. « Nous sommes arrivés, écrit Barbara Lefebvre, au point où la catastrophe est une réalité pour de nombreux parents d’élèves, de nombreux enfants, de nombreux enseignants, de nombreux citoyens. » Cette catastrophe est celle de tous. Ce sont à la fois les politiques, les théoriciens de l’école, les équipes de direction, les parents et les professeurs qui en partagent collectivement la responsabilité. Cependant, et en dépit du mépris affiché pour les « péquenots du terrain », ce sont les professeurs qui restent en première ligne pour en assumer et en limiter les conséquences au jour le jour, « luttant, comme l’écrivait Péguy, contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion, contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’Inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’Inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. » Jusqu’à ce qu’il ne soit plus vraiment utile de lutter, bien sûr.

Barbara Lefebvre. Génération « J’ai le droit ! », Albin Michel, 2018.


Le nouveau bac, diplôme pour une pensée unique?

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Suppression des filières, grand oral et culture gé: la nouvelle formule du bac laisse craindre une uniformisation de la pensée.


Pourra-t-on encore appeler, comme dans une série télévisée réputée, les professeurs préparant avec rigueur leurs élèves au baccalauréat, « Terminator » ? La question se pose depuis que la « terminale » est menacée par la prochaine réforme du bac.

La « terminale », c’était l’eldorado du cancre, le rêve inatteignable du rebelle qui, de redoublement en exclusions, de « colles » en cours de rattrapage, désespérait d’aborder enfin ses rives. Terminale, tout le monde descend !

Notre ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, propose à la place : classe de « maturité ». On ne pourra donc même plus sourire de ces adolescents boutonneux, belges ou suisses, affirmant contre toute évidence qu’ils atteignaient la « maturité ». De plus, cette nouvelle dénomination est triste, car après la maturité qu’y a t il ? La vieillesse ! Cela évoque celle de certaines provinces du Canada où les écoles secondaires sont nommées « senior high school ». Notre terrible époque a déjà tendance, sur le marché du travail,  à considérer comme « senior » celui qui a passé trente-cinq ans. Alors « senior » à 17/18 ans ! Mais cette réforme pose d’autres questions.

La « terminale » était un commencement

La première est quasi métaphysique, voire philosophique, touchant en tout cas à la psychologie collective. Les autres pays d’Europe, même s’ils avaient donné un autre nom à cette ultime année du secondaire, la ressentaient bien comme la dernière, puisque la numérotation établie à l’étranger va de la première classe, celle qui suit le « jardin d’enfant », à la onzième, douzième ou treizième, selon l’âge de départ fixé pour le marathon scolaire.

Les Français, splendidement dédaigneux d’une rationalité qu’on leur prête à tort depuis Descartes, tout en l’appelant « terminale » font bien de cette classe un début – et non une fin – puisqu’elle succède à la classe… de première ! La numérotation des classes, après l’école primaire, « remonte » en effet chez nous de la sixième à la terminale. La Belgique, qui avait transposé notre système, y a renoncé en 1975.

A lire aussi: Réforme du bac: retour vers le futur !

La seconde question que pose cette réforme est pédagogique. Sorte d’Apothéose après l’arrivée au bout du marathon scolaire, la « terminale » fut un temps dite classe de « rhétorique ». Elle préparait, par l’introduction de la philosophie notamment, à l’entrée à l’Université, domaine de l’abstraction théorique par excellence, qui donnait les bases d’une  pratique qui s’apprenait dans la profession elle-même en droit, dans l’enseignement des lettres ou en médecine. Sage précaution, qui évitait le travail d’initiation fait aujourd’hui par les professeurs de l’enseignement supérieur à l’aide de travaux dirigés de « méthode », souvent instaurés après une hécatombe particulièrement meurtrière des étudiants de première année de licence et le plus souvent abandonnées l’année suivante faute de succès tangibles.

Le « bac français », qui marque la fin de la « première » depuis 1969 en France, est du reste le reflet de cette dissociation voulue entre classe de fin d’études d’abord – la « première » – puis classe préparatoire à des études longues. Il y a un consensus, presqu’une coutume, qui transcende les cultures nationales : celle de considérer qu’à 16 ans – âge souhaité en fin de première – l’élève est assez « mur » précisément, pour saisir des concepts mobilisant certes les connaissances accumulées mais aussi les aptitudes que donne une tête non seulement « bien pleine »  mais surtout « bien faite » telle que la souhaitait Michel de Montaigne.

Les filières du bac, gardiennes de la différence

Mais, pour que cette « terminale » ou quel que soit son nom permette de préparer aux études supérieures, encore faudrait-il ne pas supprimer les filières. Nous sommes encore nombreux à avoir passé le bac entre 1969 et 1983, à une période où être en troisième A1 voulait dire être des littéraires purs et durs (Français, latin, grec) par rapport aux A2 (latin, langues), et où être en « C » était être un potentiel Cédric Villani.

Ces filières faisaient de notre parcours de fin d’études un chemin de lys et de roses. Nous préparions en effet nos bacs, avec la paisible certitude de ne pas avoir à démontrer notre aptitude avec des matières pour lesquelles nous n’avons aucune disposition et vers lesquelles ne nous portait aucun élan amoureux.

Enfin ce choix d’orientations précoces répondait aux divisions instaurées dès 1808 par Napoléon, elles correspondaient aux divisions universitaires.Cette porosité, dont on regrette aujourd’hui l’absence, entre le secondaire et le supérieur était bien réelle puisqu’il y avait au XIXe siècle suffisamment peu de candidats pour que les professeurs de l’université fassent eux-mêmes passer les épreuves, comme on le voit dans Le Bachelier de Jules Vallès. Seul vestige de cette époque, probablement destinée à disparaître, le président du jury du baccalauréat est obligatoirement, encore aujourd’hui, un enseignant universitaire. Supprimer les filières générales L, S et ES, pour les remplacer par un « tronc commun » aboutit donc à dissocier plus encore le secondaire du supérieur, le lycée de l’Université. En faire un fourre-tout sans connexion avec l’Université sur lequel il est censé ouvrir n’est pas un service à rendre, ni  à ceux qui l’auront obtenu sans savoir que certaines études leur sont de fait interdites, ni à l’économie d’universités qui tendent à l’autonomie financière et dont les amphis sont construits pour 500 ou 1 000 étudiants de première année. Effectifs qui diminuent des deux tiers l’année suivante !

Il plane enfin quelques inquiétudes sur deux autres nouveautés, l’épreuve de « culture générale « et le « grand oral ».

La « culture générale » et le « grand oral », un conditionnement mental

A travers la culture générale, matière qui n’en est pas une, il est facile de pénaliser par une mauvaise note le candidat – en général tributaire à cet âge de sa culture familiale – dont l’originalité, par rapport à la doxa, « dépasse les bornes » et qui de ce fait a « franchi la ligne jaune » aux yeux du jury potentiellement formaté qui le juge. Ces matières imprécises commencent par être laissées aux bons soins de chaque enseignant mais sont ensuite uniformisées par des questionnaires à choix multiples (QCM) – seul recours des enseignants pour ne pas avoir à lire des centaines de copies de six pages -, ce qui n’est pas sans rappeler la critique faite au système japonais, adepte précoce du QCM et de ces matières qui « apprennent à penser ». Comme l’écrit Edwin O. Reischauer dans son Histoire du Japon et des Japonais : « l’école indiquait aux jeunes ce qu’il fallait penser. Elle formait des sujets dociles acquis à l’orthodoxie officielle (…). Le Japon a le triste privilège d’avoir été le premier pays au monde à utiliser les techniques totalitaires de conditionnement mental et à transformer l’école en instrument du Pouvoir. »

Il en va de même du « Grand oral ». Déjà, la « lettre de présentation » des candidats instaurée en 2012 rappelait fâcheusement l’épreuve sur dossier qui a malencontreusement remplacé dans le concours d’agrégation des facultés de droit l’épreuve écrite anonyme qui rendait le candidat admissible à passer le concours. Lettres de présentation, épreuves sur dossier ou grand oral sont des épreuves subjectives qui permettent d’écarter non pas seulement ceux qui n’auraient pas de notes assez brillantes, mais ceux dont un article de jeunesse ou un épisode scolaire antérieur révélerait opportunément une opinion dissidente avec la doxa du jour – car les sciences hélas n’évitent pas ce piège.

Un risque d’uniformisation de la pensée

Cela est d’autant plus grave que la même idéologie qui ne veut voir qu’une seule tête en généralisant le « tronc commun » veut aussi obstinément, depuis que Lionel Jospin l’a déclaré publiquement en arrivant au ministère de l’Education nationale en 1988, « donner le bac à tout le monde » : à 91% des candidats qui ont désormais leur bac général, on y est presque !

Alors bien sûr, certains y échappent. Si la quasi totalité des candidats l’ont, il s’agit en réalité de  37% d’une classe d’âge. Bacs pro et techno en poche ou décrocheurs dès l’âge légal de la fin de l’obligation scolaire, ils deviennent parfois comme Fabrice Lucchini, Gérard Depardieu, Sacha Guitry, Georges Brassens ou le géneral Bigeard des esprits rebelles, qui tiennent à s’affranchir des idées obligatoires de leur époque et à le faire savoir.

Cela ne nous consolera pas cependant de ce risque immense d’uniformisaton de la pensée. Comme l’a souligné un esprit libre, celui de Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes lorsqu’elle était  directrice de l’ENA, elle touche en priorité ceux qui du bac passeront aux grandes écoles ou aux universités, c’est a dire les dirigeants de demain.

Monsieur le ministre de l’Education nationale, de grâce, entre deux réunions de concertation sur la future réforme, prenez le temps d’aller lui demander son avis. Afin de revoir votre copie…

Du Mammouth au Titanic: La déséducation nationale

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Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ?

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Orléans a choisi Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc lors des célébrations annuelles qui lui sont consacrées. Les réseaux sociaux lui reprochent… sa couleur de peau.


Un jury composé de représentants de la ville d’Orléans, de l’armée, de l’Église et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc » a choisi pour incarner l’héroïne de 1429 lors des fêtes johanniques de 2018 une jeune fille de 17 ans « brillante et pieuse », répondant à des critères précis : être catholique pratiquante, habiter Orléans depuis au moins 10 ans, être scolarisée dans un lycée orléanais public ou privé, et donner gratuitement du temps aux autres. Scandale sur les réseaux sociaux !

Parce qu’elle habite Orléans depuis longtemps, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une locale, sacrilège en ces temps où la mobilité et les flux incessants seraient la nouvelle norme ? Non ! Parce qu’elle donne gratuitement de son temps, alors que d’autres ne jurent que par les échanges marchands ? Non plus ! Parce qu’elle est catholique, ce qui aux yeux de certains suffirait à la classer parmi les dangereux réactionnaires et/ou les obscurantistes irrationnels ? Encore moins ! Alors pourquoi ?

Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs

Parce qu’elle est métisse. Mathilde Edey Gamassou est métisse – j’ai un peu l’impression d’être Louis de Funès disant « Salomon est juif »… Et la Toile s’enflamme. On évoque « Depardieu incarnant Nelson Mandela », on parle de « réécriture de l’histoire ».

Soyons honnêtes. J’aime beaucoup Andy Lau et Lupita Nyong’o, mais s’ils étaient choisis pour jouer Périclès et Aspasie dans un film historique je m’interrogerais sérieusement sur l’agenda du réalisateur : maladresse ou propagande ? Mais il n’est pas question de ça ici ! Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge.

Comme l’a dit le maire d’Orléans, il s’agit d’incarner « les valeurs de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire son courage, sa foi et sa vision. » Sinon, le casting ne s’intéresserait pas à la religion catholique des prétendantes mais uniquement à leur physique, testerait leurs performances à cheval et une épée à la main, ou leur capacité à galvaniser des troupes par leur seule présence. Or, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral.

La différence entre ethnie et culture

Et je ne crois pas avoir lu les mêmes protestations lorsqu’une publicité d’Eurostar montrait Jeanne avec un drapeau anglais, ce qui pour le coup me semblait franchement de mauvais goût eut égard aux circonstances de la mort de la Pucelle – et je précise que je n’ai rien contre les Anglais, affubler d’un drapeau français un héros d’Outre-Manche mort à Crécy me gênerait tout autant.

Certains voient dans la reconnaissance de la dimension multi-ethnique de notre société un cheval de Troie du multiculturalisme. L’argument n’est pas absurde, le danger est réel, mais je pense qu’ils ont tort en associant systématiquement les deux. C’est au contraire en insistant scrupuleusement sur la différence entre ethnie et culture que nous nous défendrons le mieux contre le relativisme et les communautarismes.

Certains peuvent craindre que Mathilde Edey Gamassou soit si inattendue dans le rôle que cela en devienne involontairement parodique, ce qui serait irrespectueux à la fois envers cette jeune fille et envers Jeanne d’Arc. Ces inquiétudes seraient fondées si le rôle de la Pucelle était joué par quelqu’un de manifestement incapable de porter l’armure avec un minimum d’élégance et de panache, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le problème ici.

Mathilde Edey Gamassou est accusée d’être qui elle est

Reste le triste et inévitable constat : une bonne partie des critiques est tout simplement raciste, ou du moins racialiste. A ceux-là, je rappellerai donc quelques évidences – et même si je déteste en général l’argument d’autorité, parfois la question de la compétence et de la crédibilité se pose.

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la civilisation de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! On lit dans les Lettres à Lucilius : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux » (Lettre 44). Prétendez-vous savoir ce qu’est l’Occident mieux que Sénèque ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner les vertus chevaleresques de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Il y a un métis parmi les Chevaliers de la Table Ronde : Feirefiz, décrit dans Parzival comme né d’un père blanc et d’une mère noire. Prétendez-vous savoir ce qu’est la chevalerie mieux que Wolfram von Eschenbach ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la foi de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Le Christ a dit : « Allez, et de toutes les Nations faites des disciples » (Matthieu 28.19). Prétendez-vous savoir ce qu’est un chrétien mieux que Jésus ?

Edwy Plenel n’aurait pas pu faire Jeanne d’Arc

Si vous pensez que Mathilde doit incarner le patriotisme de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Edwy Plenel est blanc, et je ne crois pas qu’il aime la France. Patrice Quarteron en revanche est noir, et il y a peu de gens qui défendent notre pays avec autant de bon sens, de courage et de passion que lui. Et il n’est pas seul ! Charles N’Tchoréré et Addi Bâ Mamadou étaient noirs. Prétendez-vous savoir ce qu’est le patriotisme mieux que deux soldats morts pour la France ?

Jeanne d’Arc n’a pas baissé la tête devant ses juges ni devant ses bourreaux. Elle n’a pas baissé la tête devant les hypocrites, les traîtres, les brutes.

Chère Mathilde, quoi qu’on puisse te dire, ne baisse pas la tête devant des imbéciles.

Parzival

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« Le 15h17 pour Paris »: Clint Eastwood, l’Occident qui se défend

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"Le 15h17 pour Paris" de Clint Eastwood, 2018.

Le dernier film de Clint Eastwood, Le 15h17 pour Paris, ne mérite pas les critiques qui lui sont faites.


Autant le dire tout de suite le nouveau film de Clint Eastwood, Le 15H17 pour Paris est magnifique. N’en déplaise à tous les critiques des différents médias et des spécialistes en cinéma gênés par le sujet de fond et la forme du film.

Le cinéma américain a une force qu’aucun autre cinéma ne possède dans sa façon de s’approprier des évènements historiques et sociaux (guerres, émeutes, terrorisme, grèves…). Tout comme Coppola, De Palma, Kubrick et Cimino pour le Vietnam, De Palma et Bigelow pour l’Irak, Bigelow pour le terrorisme et les émeutes de Détroit, Clint Eastwood traite avec une intelligence, une rare acuité et un grand sens du récit de l’affaire de l’attentat déjoué dans le Thalys du 21 août 2015 en provenance d’Amsterdam et à destination de Paris, comportant un arrêt à Bruxelles (départ 15h17) où monte le terroriste.

De l’or pour les braves

Il met en scène six des principaux citoyens ayant eu le courage d’intervenir pour contrecarrer les projets criminels de l’islamiste Ayoub El-Khazzani. L’enseignant universitaire américain Mark Moogalian, blessé par balles au cou après qu’il s’est précipité sur le terroriste pour lui arracher sa Kalachnikov, sa femme Isabelle Risacher, un passager britannique Chris Norman qui aida à la maitrise de l’assaillant et surtout les trois citoyens américains Spencer Stone, appartenant à l’U.S. Air Force, Alek Skarlatos, membre d’une unité de la Garde nationale américaine, et leur ami d’enfance Anthony Sadler, un jeune étudiant en kinésithérapie, qui, au péril de leur vie, ont neutralisé le terroriste. L’idée de génie de Clint Eastwood est d’avoir confié les rôles de cette histoire aux principaux protagonistes eux-mêmes. Tous sont extrêmement convaincants pour des acteurs débutants.

L’Amérique d’en bas qui gêne la France d’en haut

Clint Eastwood, par la force de son scénario, nous raconte l’histoire de trois gamins américains totalement banals, des enfants de l’Amérique moyenne appartenant à des familles désunies, pour Spencer et Alek, et à une famille modeste pour Anthony Sadler. Ces enfants, qui n’arrivent pas à se concentrer à l’école, aiment faire les clowns, se montrer impertinents, ne travaillent guère, répondent aux enseignants et se font bien souvent réprimander par les professeurs et le principal de leur collège. Mais l’on perçoit, malgré leur manque de concentration, qu’une amitié sincère, un goût pour la vie et une force intérieure les animent. C’est Spencer, grand dadais parfois simpliste mais toujours déterminé, persuadé d’être mu par une force qui le mènerait vers un destin plus grand que lui qui personnalise le plus sûrement la détermination et la force de l’âme dans ce film juste et nécessaire. Spencer, conscient de la peine profonde que ressent sa mère face à ses agissements, prie et cette prière est un élément essentiel du film, celui qui fait se rencontrer la détermination absolue et la contingence la plus incroyable au monde.

« Sur la terre de la Liberté et la patrie des courageux »

Ces trois gamins devenus adultes se retrouvent en voyage en Europe comme le font de nombreux américains. Eastwood nous montre comment ces trois types communs ne perçoivent la réalité de l’Europe qu’à travers les différents selfies qu’ils en prennent. Le cinéaste filme l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas comme des clichés touristiques, tout en insistant sur la beauté des paysages et de l’architecture, la sensualité des lieux, des mets et du vin, la beauté et la liberté des êtres humains face à la vie, au plaisir de vivre, au sexe. Tout ce que l’on risque de perdre quand le terrorisme islamiste frappe.

A lire aussi: « Le 15h17 pour Paris »: Clint Eastwood, le terrorisme et nous

L’action dans le Thalys est brève mais nous montre avec une précision sèche la volonté criminelle du tueur et la foi sans faille des sauveteurs. Leur contingence et leur détermination ont conduit à un destin de légende ces trois garçons ordinaires. Grand film politique, servi par une mise en scène efficace, Le 15H17 pour Paris est la fascinante histoire de patriotisme et d’héroïsme de trois amis que rien ne sépare. La belle prière que Spencer prononçait au début du film est reprise à la fin, le Bien l’a emporté sur les ténèbres. Le vent souffle où il veut.

Xavier Bordes: la poésie à portée de clic

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xavier bordes bruit sources
Carl Spitzweg, "Le pauvre poète", Wikipedia.

Dans les dîners en ville, d’après ce qu’on murmure en off, il n’y en a plus que pour les fake news. Visiblement, l’heure est grave. Nos démocraties seraient menacées. On commande vite fait un petit sondage sur les théories du complot. Verdict ? 80 % des français croient au moins à l’une des théories. CQFD ? La population se fait bourrer le mou par des médias alternatifs, des pure-players et autres utilisateurs de réseaux sociaux. On ne peut donc laisser faire ça. Le Web est beaucoup trop dangereux pour être laissé sans contrôle à l’usage de tous. Légiférons. Encadrons. Il est interdit d’interdire d’interdire.

Un cadeau poétique par jour

C’est dans ce contexte de la vérité qu’il est permis aujourd’hui d’orienter le regard vers l’acte qu’accomplit quotidiennement le poète Xavier Bordes en publiant sur son blog un à plusieurs poèmes. Bordes est l’un des plus importants poètes de langue française actuel et il pose ainsi chaque jour sur le Web un acte fondateur : il donne à lire à qui le veut ses poèmes. À l’heure où j’écris ces lignes, m’étant inscrit aux posts de son blog, je reçois dans ma boite aux lettres électronique son dernier poème posté : Le langage des siècles : « Depuis le couronnement de notre ami Bob / dit « l’Âne » par les poètes jaloux de n’être pas people, / serait-ce un combat ridicule et perdu que celui / de lutter aujourd’hui pour tamiser / des siècles de langage afin d’en récolter / la plus fine semence de Beauté ? // Et ces strophes que tu t’obstines à former / selon quelques secrètes scansions imprimées / à la prose par la Tradition / qu’offrent-elles hormis la fluide solidité, / le ferme flux du Temps ? / Ah quelle liberté d’être hors des modes / De n’être ni chanteur ni slameur ni rappeur / Quelle liberté d’être vieux et démodé / Quelle liberté d’être un misérable scribouillard / addict au vers, discrètement stupide / et sans autre talent / que celui de tamiser le langage des siècles… »

Enchanter la Toile

Qui est Xavier Bordes ? Né en 1944, il est l’auteur, chez Gallimard, de trois recueils parus en blanche, dont l’un, Comme un bruit de source, reçut le Prix Max Jacob en 1999. L’auteur aussi de la merveilleuse Pierre Amour, œuvre-monde récemment réédité au format poche dans la collection poésie/Gallimard. Il est également un traducteur important puisqu’il a permis au lecteur français de comprendre et d’accéder au poète grec Odysseus Elytis en son Axion Esti. Avons-nous d’autres exemples d’un poète d’envergure livrant au net ses compositions ?

En soi, sa démarche est acte poétique. Car on peut estimer l’importance d’un poète à l’autorité des lieux de ses publications (et Gallimard se pose là, comme un diplôme, une marque de reconnaissance) ou à la beauté de son inspiration. On peut aussi estimer sa parole à l’aune de ses choix silencieux qui sont d’éminents indicateurs. Pour l’ensemble des lettrés de France, publier sur la Toile est largement dépréciatif. Ce qui est donné à lire ne peut pas être bon.

Or Xavier Bordes donne ainsi son œuvre. La conscience du poète Bordes n’étant pas celle d’un naïf, il est à chercher, dans cet acte transgressif, ce qu’il veut nous dire, au-delà de son inspiration poétique.

Contre le monde de l’avoir

Puisque le nom de Bordes n’est pas populaire comme celui de Bob Dylan, imaginerait-on le prix Nobel de littérature postant gratuitement ses chansons sur le Net, avec téléchargement gratuit pour usage illimité ? Ou, disons, Michel Houellebecq publiant sur un blog chaque jour quelques paragraphes de son nouveau roman en temps réel comme un feuilleton ?

Ils auraient trop à y perdre. Pourtant Bordes, dont l’œuvre n’est pas moins ambitieuse que celle de Dylan, nous dit quelque chose de la poésie et de son rôle par cet acte de blogueur qui en réalité est acte de poète.

Il nous dit que poésie et littérature n’ont strictement rien à voir. Il nous dit que la poésie, sans valeur monétaire, est la conjuration du monde de l’avoir. Il nous dit que la posture ne va pas au poète. Il nous dit l’urgence d’ensemencer le monde par sa forme actuelle, la toile, avec les trésors de l’imaginaire et de la langue portés au plus haut pour le bénéfice de la communauté humaine. Il nous dit que la technologie, bras armé de la modernité, ne peut qu’accueillir son virus/contrepoison en disséminant la parole poétique dans tout le réseau. Parole cachée dans la soie des fils connectiques. Il nous dit, enfin, puisque pour les seigneurs de l’argent le poème ne vaut rien, que le Poème relève de l’Etre.

Nous ne pouvons qu’inviter le lecteur assoiffé de beauté à fréquenter la poésie de Xavier Bordes. Elle est à portée de clic. Nous ne pouvons qu’encourager tout individu épuisé par l’économie de croissance à aiguiser sa résistance à la vérité de l’acte poétique de Xavier Bordes, dont chacun peut-être compagnon. Cet acte là, en tant que celui du Poème même, est acte de salut. Public.

La Pierre Amour, Xavier Bordes, Poésie/Gallimard, 2018.

La Pierre Amour: Poèmes 1972-1985

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Comme un bruit de sources, Xavier Bordes, Gallimard, 1998.

Comme un bruit de source

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Kierkegaard, Leopardi, Bat Yeor, etc.

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« Brune platine », roman cinéphile

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brune platine severine danflous
Anna Karina dans "Pierrot le fou".

Pour définir en un seul mot le beau roman de Séverine Danflous, Brune platine, il faudrait employer celui de « postmodernité ». Qu’entend-on par là ? Une certaine conscience d’arriver après les grands récits et que depuis Homère, tout a été écrit. Ce n’est donc pas un hasard si Paul, le cinéaste du livre, cherche à mettre en scène une nouvelle adaptation de L’Odyssée et que sa quête rappelle également la quête de Travis dans Paris, Texas de Wim Wenders: il s’agit de repartir à l’assaut du mythe pour essayer de voir comment il résonne à notre époque, s’il peut s’accommoder à une sauce que l’on qualifiera, faute de mieux, de sensibilité moderne.

Pour son projet, Paul rencontre une apprentie comédienne qui vient d’être engagée comme contractuelle à la Cinémathèque française. Elle s’appelle Camille et l’on retrouve, par la grâce de ces deux prénoms, un autre chef-d’œuvre de la modernité hanté par Homère et les dieux grecs : Le Mépris de Godard.

Au-delà du plaisir de la citation et du clin d’œil, Brune platine parvient à saisir quelque chose de la cinéphilie aujourd’hui et de ses nouvelles pratiques.

Historiquement, la cinéphilie comme on l’entend encore aujourd’hui se développe essentiellement après la Seconde Guerre mondiale (même si dès les années 20, on trouve des ciné-clubs – Louis Delluc- et une certaine effervescence autour des films). Elle est indissociable de l’expérience de la salle obscure et d’un rapport au collectif. Sans entrer dans les détails (l’histoire de la cinéphilie n’est pas l’objet du roman), Brune platine parvient à saisir ce qu’est devenue la cinéphilie aujourd’hui, comment ses territoires se sont morcelés et recomposés. Il n’est plus question de faire des centaines de kilomètres jusqu’à Bruxelles pour découvrir une œuvre rare (tout ou presque est désormais disponible en quelques clics) ni de discuter des films jusqu’à tard dans la nuit avec ses amis en marchant dans les rues de Paris. La cinéphile d’aujourd’hui est beaucoup plus intime, plus fétichiste, à l’image des beaux sujets concoctés par Luc Lagier dans l’émission Blow up.

Cette petite digression pourrait laisser entendre que je m’éloigne du sujet mais ce regard fétichiste sur l’histoire du cinéma est au cœur même de Brune platine, comme Séverine Danflous l’exprime merveilleusement dans ce court passage :« On devrait tous accepter d’entrer dans l’art par effraction, par un motif, un détail. C’est ça qui fonde nos points de fixations fétichistes. La mémoire grave et conserve un mot, une image, une mélodie. La globalité échappe toujours. »

Ce point d’entrée, c’est la chevelure. Paul veut que sa Pénélope soit brune mais Camille est blonde comme Séverine dans Belle de jour, comme Madeleine dans Vertigo, comme Bardot dans Le Mépris, Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississipi… Le livre joue très habilement sur cette dualité qu’induit nécessairement le changement de couleur de cheveux, chez Hitchcock toujours mais aussi chez Lynch (Lost Highway, Mulholland Drive) ou Almodovar. Cette identité flottante, c’est également celle des personnages qui oscillent entre une vie plus ou moins ordinaire (Camille et Paul sont « casés » chacun de leur côté) et une vie qui voudrait imiter le cinéma, s’en nourrir pour la rendre plus palpitante, à l’image de ce très amusant passage où notre couple tente de tenir les paris qu’Audrey Hepburn et George Peppard se lançaient dans Diamants sur canapé de Blake Edwards. Elle fonde aussi l’ambiguïté de la relation entre ces deux êtres : entre une image fantasmée, idéalisée par le prisme du grand écran et la réalité de la personne.

Dès lors, ce goût pour les références n’a rien d’un petit jeu gratuit d’érudition mais affermit les enjeux principaux du livre : le rapport à l’art et à l’illusion, la construction de personnages qui ne parviennent à exister qu’à travers les images des autres… Si mélancolie il y a dans Brune platine (celle qui nous serre la gorge en fin de lecture), c’est que Séverine Danflous montre que si l’art imite la vie, la vie imite très rarement le cinéma. Ou plutôt :« Parfois c’est comme si la vie avait vu trop de films, alors elle balbutie, imite et rejoue mais ce n’est jamais le bon film. »

Au départ, Camille et Paul jouent dans un film très « Nouvelle vague » : jeux de mots, traits d’esprit, liberté du mouvement entre les rencontres dans les brasseries parisiennes et l’émulation créatrice. Mais finalement, le récit bifurque vers un scénario semblable à celui d’In the mood for love et ses secrets murmurés au creux d’un arbre : les sentiments affleurent dans de petits moments privilégiés, des courriers électroniques échangés mais rien n’advient car les routes sont déjà balisées. D’ailleurs, comme dans le film de Wong Kar-Wai, on ne croisera jamais la femme de Paul et une seule (courte) fois le mari de Camille…

Brune platine parvient également à parler du dilemme du processus créatif aujourd’hui, entre désir d’inventer de nouvelles formes hétéroclites (l’auteur procède parfois par collage de citations – Aragon -, d’images – comme dans les romans surréalistes -, captures d’écran…) et la conscience que tout a déjà été fait. Comment inventer aujourd’hui de nouveaux films, de nouveaux livres ? Comment tomber amoureux et parler de ce sentiment alors que tout semble avoir été déjà montré, magnifié, exalté ?

Séverine Danflous sème de petits cailloux, jongle avec les références et montre avec beaucoup de justesse comment l’art et la vie se mêlent et comment leurs petites musiques respectives peinent parfois à s’accorder.

A trop vouloir faire de son existence une œuvre d’art, on finit parfois par oublier de la vivre…

Brune platine, Séverine Danflous (Marest éditeur, 2017)

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Comment vivre avec une mère témoin de Jéhovah

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frederick houdaer armaguedon strip
Frederick Houdaer. DR.

Dans un roman à la fois drôle et grave, Frédérick Houdaer raconte comment vivre avec une mère témoin de Jéhovah.


Rien ne va plus dans la vie de Christophe Cordier, dessinateur de BD connu sous le nom d’EpheZ. Mais en a-t-il été autrement un jour ? Sa mère vient de se faire renverser par une voiture et a besoin d’une transfusion sanguine. Mais elle est témoin de Jéhovah. Ce sont des choses qui arrivent : « Le toubib et ses questions… La vérité : ma mère n’avait pas toujours été une femme qui prenait l’histoire d’Adam et Eve au pied de la lettre, qui traitait l’ONU de « Grande Prostituée », qui traquait dans chaque flash info  « les signes de la fin ». Frédérick Houdaer, dans son Armaguédon Strip, histoire dont on peut penser qu’elle est largement autobiographique, n’a pas dédié pour rien son livre à la mémoire de Dino Risi. Le ton choisi est bien celui du maître de la comédie italienne : ironie mélancolique, rire crispé, peinture crue et précise d’une humanité qui semble s’être échappée récemment d’un asile de fous.

Tu honoreras ta mère…

Il faut dire que pour Christophe Cordier, avoir passé son enfance à suivre sa mère Véronique dans ses démarchages religieux n’a pas arrangé sa vision du monde. Il l’imagine toujours sous la forme d’une cocotte minute sur le point d’exploser juste avant le Jugement Dernier. La Bible lue littéralement a été pour lui une source inépuisable d’inspiration pour des gags sacrilèges mais il sait bien, au fond de lui, qu’il s’agit là d’autant de moyens d’exorciser une vision des choses dont il a été imprégné à coup de brochures prosélytes, d’interdits alimentaires, de façon de concevoir l’humanité comme un grouillement de vices les plus variés. Le même genre d’influence ambiguë s’est aussi exercé sur sa sœur Isa, même si elle refuse de l’admettre. Est-ce un hasard si elle aussi, comme sa mère, a tendance à suivre une logique sectaire : elle devenue écologiste radicale et défenderesse acharnée de la condition animale qui flirte en permanence avec l’illégalité dans des opérations spectaculaires contre les labos ou les géants de l’agroalimentaire.

Le frère et la sœur sont bien obligés de convenir, devant la machine à café de l’hôpital, qu’ils n’en auront jamais terminé avec cette mère illuminée dont les prédictions  millénaristes sont confirmées de manière tragi-comique par les chaines d’infos continues. En plus, la voilà qui peut sortir de l’hôpital sans avoir eu recours à la transfusion, ce qui ne fait que la renforcer dans sa foi.

Pour tout arranger, Christophe Cordier apprend que sa compagne Emilie, prof de SVT et lectrice de Kafka, vient de tomber enceinte, le jour même de son anniversaire, ce qui n’était pas franchement dans les projets de notre homme. D’ailleurs, les anniversaires, il n’en a jamais vraiment eu. Il était interdit de les fêter chez les témoins de Jéhovah… Quand en plus, en fouillant dans ses archives, Cordier s’aperçoit qu’adolescent, il avait dessiné nue « une sœur en Dieu » de sa mère, une certaine Graziella qui se met à l’obséder de nouveau alors qu’un kyste grossit sur son poignet et évolue au rythme de la grossesse d’Emilie, il commence à perdre pied pour de bon.

Autant pour la description des plus précises, assez peu traitée dans le roman, des us et coutumes des témoins de Jéhovah que par une façon d’éviter la caricature mais pas les scènes très crues ou très drôles, Houdaer a réussi avec Armaguédon Strip, ce que l’on pourrait appeler un beau roman d’apprentissage tardif.

Armaguédon Strip, Frédérick Houdaer (Le Dilettante, 2018)

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Gueule de fer: Le destin d'Eugène Criqui

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Il est grand temps de calmer Erdogan

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Le président Recep Tayyip Erdogan s'adresse aux membres de son parti à Ankara, février 2018. SIPA. AP22168810_000009

Déjà à l’oeuvre en Syrie, le président turc Recep Tayyip Erdogan fait grimper la tension en Méditerranée entre l’Egypte, la Grèce et la Turquie.


En politique étrangère, il est de bon ton de ne pas dire la vérité sur les protagonistes et même de ne pas tirer des conséquences du réel politique non-dit. C’est ainsi qu’on laissa faire Hitler, Staline, Mao, Ceaucescu, Bokassa, Pol Pot, les Kim, Kadhafi… Les médias se sont trouvé avec le président Trump une tête de Turc, mais les diplomaties, notamment européennes, ne font rien contre Recep Tayyip Erdogan qui, lui, devient de plus en plus dangereux. Mythomane, totalitaire, islamiste ambigu, grossier et guerrier, il vient de créer de nouveaux foyers de tension : non seulement en envahissant le nord de la Syrie (n’a-t-il pas dit vouloir chasser Bachar El Assad ?), mais depuis peu avec la Grèce et l’Égypte.

Batailles navales en Méditerranée 

Depuis une dizaine de jours, la marine turque a entrepris des manœuvres, sur fond d’enjeux gaziers, dans le sous sol méditerranéen. Un navire garde-côte grec (autre pays de l’OTAN…) a été éperonné et un navire italien de prospection gazière forcé, sous menace de canonnage, de partir. Les marines égyptiennes et turques se font face et les vaisseaux italiens et grecs ne sont pas loin. La question des gisements gaziers près de Chypre, mais aussi l’interdiction des Frères musulmans par le pouvoir égyptien en 2013 ont envenimé les relations. De surcroît, le basculement encore instable des alliances (Russie-Iran-Turquie vs Etats-Unis-Arabie saoudite-Israël) crée une incertitude supplémentaire.

Les Frères musulmans ont été chassés en 2013 du pouvoir par l’actuel président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, alors ministre de la Défense. Recep Tayyip Erdogan dénonce sans cesse depuis lors « le coup d’État militaire » et a offert l’asile politique à de nombreux responsables de ce mouvement islamiste, considéré comme « terroriste » et réprimé en Égypte.

A lire aussi: Erdogan, l’idiot utile de Poutine

Les médias égyptiens accusent le président Erdogan de menées subversives contre l’Égypte ; notamment par le transfert de centaines de djihadistes fuyant la Syrie vers la Libye, pour déstabiliser l’ouest égyptien, et s’infiltrer au nord Sinaï où la guérilla terroriste attaque violemment l’armée et les civils. Et, de fait, les chaînes de télévision turques donnent la parole aux Frères musulmans qui appellent au renversement, de « la dictature militaire de Sissi ».

De l’eau dans le gaz

La crise a, en plus de ces raisons historiques et politiques, un motif économique. Entre Chypre et Syrie se trouvent de grands gisements gaziers off shore. La Grèce, l’Égypte et Chypre ont conclu un accord pour la mise en valeur de ce gisement. Or, la Turquie prétend qu’elle aurait un droit sur celui-ci, en prétextant de son occupation militaire illégale sur le nord de Chypre. Cette enclave est supposée être un état : la prétendue République turque de Chypre du Nord, entité mafieuse, reconnue par le seul Erdogan.

Face à l’agressivité de la marine turque, le porte-hélicoptère Mistral « Anouar el Sadate » et plusieurs autres bâtiments, dont des sous-marins, ont quitté leur base d’Alexandrie pour défendre le gisement gazier de Zohr. En Turquie, en Syrie, en Méditerranée, le pire est possible. Il est temps d’en empêcher Erdogan.

« L’égalité, en France, c’est le droit sacré de dire merde à son voisin »

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Frédéric Ferney. ®Hannah Assouline

Le critique littéraire Frédéric Ferney doit tout à la langue, à la littérature et à la culture françaises. Il n’entend pas pour autant s’enfermer dans un passé mythifié ou une identité close. 


Causeur. Dans Mémoire espionne du cœur (éditions Baker Street), vous imaginez des dialogues, par-delà les siècles et les océans, entre de grandes figures de la culture française et occidentale. Pourquoi avoir inventé ces rencontres dont certaines auraient pu avoir lieu (Sagan/Warhol) et d’autres pas (Le Caravage/Pasolini) ?

Frédéric Ferney. Le monde de Rabelais n’est plus le nôtre, le Saint-Tropez de Sagan n’est pas la Chine de Confucius ! Mais, au-delà de leurs différences qui sont parfois des abîmes, je me sens contemporain de tous ces gens-là. Ils me sont à la fois proches et lointains – proches, peut-être, parce qu’ils sont étrangers. J’aime ce dialogue entre le passé et le présent, entre les vivants et les morts. Dans ce qui nous est transmis sous un mot, la culture, il y a de l’oubli, des trous, des ratés – j’y remédie ! Pour rire – car je fais des pastiches !

Par votre amour malicieux des arts et des lettres, vous êtes singulièrement français. Vous trouvez néanmoins malséants les débats sur l’identité nationale. Pourquoi avoir ces pudeurs de jeune fille ?

Je suis fatigué d’entendre des gens revendiquer leur identité nationale, comme si c’était un état, une assignation à résidence, une prison. J’aime la diversité, les mélanges, les contradictions. Nos identités sont multiples. Je suis singulier parce que je suis pluriel ! Je suis français par l’histoire, mais surtout par la langue – le français est plein de mots étrangers, d’immigrés, qu’il adopte, modifie, absorbe ou rejette. Comme un glacier. J’aime le cri de Michaux : « Donnez-moi de la lenteur ! »

Si le roi hier ou le président aujourd’hui se mêlent de culture, c’est parce que, dans ce pays, la culture relève du pouvoir régalien

Mais qui nie cela, à l’exception peut-être, des identitaires stricto sensu ? Que l’identité soit évolutive, c’est une évidence. Cela n’empêche pas des permanences qui distinguent les peuples les uns des autres. De plus, on a le droit de penser que tout apport n’est pas un enrichissement ni toute nouveauté un progrès.

Au-delà des effets indésirables de la mondialisation, au-delà de ses crispations, et malgré internet, la France reste étrangement identique à elle-même : divisée, décevante, despotique, enracinée dans ses abstractions et toujours réfractaire aux dialectes, aux tribus, aux idoles. C’est un espace mental plus que natal. On est français par la volonté, ce qui signifie qu’on peut le devenir au bout d’un « certain temps », comme disait Fernand – Raynaud ou Braudel, comme vous préférez !

Ce qui relie les Français entre eux, ce n’est ni la religion ni la race, c’est la culture, dont l’une des expressions est la langue. C’est ce qui fait, par exemple, qu’un jeune juif lituanien, Emmanuel Levinas, a choisi la France dans les années 1920… à ses risques et périls !

La langue, c’est une affaire d’État ! Les décrets d’Édouard Philippe contre l’écriture inclusive font écho à l’édit de Villers-Cotterêts signé sous François Ier et qui a imposé le français à la place du latin dans les actes officiels.

Comme vous y allez !

Mais oui ! Si le roi hier ou le président aujourd’hui se mêlent de culture, c’est parce que, dans ce pays, la culture relève du pouvoir régalien. Un « ministère de la Culture », c’est une bizarrerie – un étrange cousinage avec les systèmes totalitaires qui prétendent régir les mœurs et former la jeunesse. On a beau savoir, avec Montesquieu, qu’« on ne réforme pas les mœurs par la loi », on ne peut pas s’en empêcher !

Cette intimité entre le régalien et le culturel explique qu’en France, la politique ait longtemps eu partie liée avec la littérature.

Il y a, en France, une affinité singulière entre la littérature et la politique. C’est une relation en miroir, comme si la politique était de la littérature par d’autres moyens et comme si la littérature était de la politique par d’autres moyens. Saint-Simon, Chateaubriand, Stendhal ou Hugo auraient été moins (bons) écrivains s’ils avaient accompli la carrière politique dont ils ont rêvé. De Gaulle, Pompidou, Giscard même, Mitterrand se sont rêvés écrivains, à un moment ou un autre de leur vie. J’ajoute que les Français, quand ils pensent, postulent un dénominateur commun à l’humanité. S’il tarde à se manifester, on s’agace. Car la France chérit des souvenirs qu’elle prend pour des droits et subordonne les nations aux idées…

De préférence aux siennes !

Exactement ! Nous sommes des moucherons qui dissertons sur la condition du moucheron en pensant embrasser l’universel. Quand Malraux écrit un roman sur un obscur épisode de la Révolution chinoise, il l’intitule La Condition humaine. Il faut oser !

Paradoxalement, ce sont leurs litiges qui lient les Français entre eux.

Très bien, mais vous devriez parler au passé. Qu’en est-il depuis De Gaulle, ou disons Mitterrand ? À l’ère des managers, politique et littérature ne parlent plus la même langue. « Depuis Voltaire, écrivez-vous, la raison d’être de la littérature est de troubler l’ordre public. » Croyez-vous encore à ce pouvoir subversif ?

Si on recherche des successeurs à Sartre ou Foucault, on ne voit pas qui aujourd’hui pourrait exercer leur ancien magistère, on ne voit pas qui pourrait allumer la mèche. On manque de trublions. Ah ! si, on a Houellebecq ! Quand il se fait le petit sociologue amer et déprimé d’une société malade : la nôtre, il choque, il dérange. Qu’il parle du clonage, du tourisme sexuel ou de l’islamisme dans ses romans, il semble toujours nous dire : « Hurlez ! Indignez-vous ! J’adore ça ! » À sa façon, il fait le boulot.

Houellebecq remplit le contrat du romancier : dévoiler la comédie. Mais vous avez évoqué les querelles qui animent régulièrement notre République des Lettres. Que révèlent ces simulacres de guerre civile ?

Ce ne sont pas que des simulacres ! Depuis toujours, on fait carrière dans la diatribe, dans le duel, dans le doute. Et la suspicion. Car on n’est jamais las de prouver qu’on ne peut rien prouver. On ne s’informe pas, on préfère s’esclaffer – par exemple en lisant Causeur ou Le Canard enchaîné !

Jules César le disait déjà : les Gaulois, si divisés, formeraient un peuple formidable s’ils étaient unis. Paradoxalement, ce sont leurs litiges qui lient les Français entre eux. L’histoire de France ne se dissocie pas d’une rumeur infinie de batailles, de trahisons et d’esclandres : Roland contre Ganelon, Danton contre Robespierre, les Armagnacs contre les Bourguignons, les collabos contre les communistes et contre les gaullistes… Entre intellectuels, c’est tout aussi sanglant : Sartre contre Aron ou contre Camus, Aragon contre Drieu ou contre Malraux  – d’abord camarades, puis ennemis jurés !

Vous voyez bien : par rapport à ces splendides querelles, nos batailles de chiffonniers médiatiques font pâle figure.

Évidemment qu’on a changé d’époque, mais je note certaines permanences. Quand la liberté est menacée, les Français invoquent Voltaire. Quand l’égalité est menacée, ils se tournent vers Jean-Jacques Rousseau – l’égalité, en France, c’est le droit sacré de dire merde à son voisin ! Ça, ça ne change pas !

Ce qu’ils ont retenu des philosophes des Lumières qu’ils citent sans souvent les avoir lus, c’est qu’ils étaient dans l’opposition. À moins qu’on ne soit tous un peu tributaires d’une posture héritée de Descartes : « Moi tout seul contre le reste du monde ! » Vous avez remarqué ? Désunis, ils ne parlent que d’union. Comme au Parti socialiste et chez Les Républicains – éreintés, vaincus, déjà morts.

Avec cela, on adore remâcher les causes perdues – Dieu, l’Europe, la Grèce, la république, la monarchie, le socialisme, la sonate, le madrigal…

Les causes perdues ont souvent raison…

En tout cas, notre spécialité, c’est le grand deuil, le chagrin national qui soudainement – mais ça ne dure jamais – abolit les divisions et réconcilie les Français avec eux-mêmes : la mort de Victor Hugo en 1885, celle de Gérard Philipe en 1959, celle de Johnny en 2017…

Des Misérables à « Allumez le feu ! », avouez que la transition est rude ! Vous donnez raison aux chantres du déclin national…

Le « déclin », c’est à la fois une réalité (qu’on ne peut que constater) et une idéologie (que je récuse) ! Certains se plaisent à mimer les incantations fourbues que l’époque nous inflige. Je trouve ça suspect. La défaite est d’abord en soi, et l’on finit tous par acquérir des convictions qui servent nos intérêts.

Vous ne nous dites pas quoi faire de la « réalité » du déclin. Vous ne voulez pas avouer que beaucoup de choses que vous aimez « étaient mieux avant »…

Écoutez, dans la vie, on est toujours un « jeune con » pour quelqu’un et un « vieux con » pour un autre. Ce qui importe, c’est de ne jamais être un mauvais con – j’utilise le mot « con » au sens péjoratif du terme, comme disait le regretté d’Ormesson ! J’essaye de résister à la nostalgie – le « c’était-mieux-avant », quel poison ! – et à la lamentation – le « mon Dieu-c’est-affreux-ce-qui-nous-arrive » ! –, qui ne vaut pas mieux.

Ce qu’on a perdu : la verticalité, une notion indispensable à la transmission qui s’effectue de haut en bas -– de père en fils, de maître à élève. Par le passé, des artistes comme Racine ont su embellir des choses aussi abominables que le parricide ou l’adultère pour en faire de la tragédie. Aujourd’hui, dans l’ère de la communication, nous sommes pris dans un processus horizontal qui nous fait choisir entre un match de foot et un talk-show. Or, la transmission de la langue est essentielle. Si vous avez cinquante mots, la vie en société devient compliquée. Certains le font exprès, par exemple Wauquiez : il a beaucoup de mots, mais n’en utilise que cinquante parce qu’il pense que c’est dans son intérêt.

Wauquiez nous a parlé dans un français tout à fait convenable. En revanche, l’appauvrissement du langage se généralise, y compris dans les classes autrefois cultivées.

Ah, Wauquiez !… Il y a des démagogues d’instinct : Le Pen, père ou fille, Mélenchon, Berlusconi, Trump. Wauquiez, c’est autre chose, il veut l’être. Ce n’est pas par doctrine ni par vocation, c’est une stratégie provisoire. Son problème ? Comment faire oublier qu’on a été jadis un prix d’excellence, premier à l’agrégation d’histoire (en 1997) et major de l’ENA, promotion Mandela (en 2001) ? À l’heure des tweets, si l’on veut retentir, il faut être populiste pour devenir populaire. C’est ce qu’il croit.

Ce qui ne me déplaît pas chez Macron, c’est qu’il n’hésite pas à citer Bataille, Ricœur ou « L’Héautontimorouménos » de Baudelaire devant des élus ! Il se souvient qu’il a été jadis un intellectuel. Il ne craint pas le ridicule – c’est une force !

Un intellectuel, c’est quelqu’un qui n’est jamais là où on l’attend

Ah bon ? Désolée, la cuistrerie ne vaut pas mieux que la fausse inculture. Mais passons. Comment définissez-vous l’intellectuel ? Et l’écrivain ?

Un intellectuel, c’est quelqu’un qui n’est jamais là où on l’attend : Péguy, Mauriac, Bernanos, Camus… Pas forcément un ricaneur comme Voltaire, mais un emmerdeur, sûrement ! Un écrivain, c’est autre chose. On ne peut regarder le soleil ni la mort en face, il faut une médiation, un filtre, ce que j’appelle une forme. Belle, si possible ! Ce n’est pas donné, il faut l’inventer. Ce n’est pas l’art qui imite la nature, c’est la nature qui imite l’art ! Comme le dit Oscar Wilde, que je fais dialoguer avec Balzac et Nathalie Sarraute dans ce livre : « Avant Turner, il n’y avait pas de couchers de soleil sur la Tamise. » Cela dit, si vous me demandiez : « Qu’est-ce qu’un grand écrivain aujourd’hui ? », je ne saurais pas quoi répondre.

C’est amusant, vos observations mettent à rude épreuve votre suspicion pour la nostalgie. La crise de la transmission menace-t-elle la grande culture de disparition ?

Corneille ne respecte pas toujours les règles, mais il les connaît, et quand il est en dehors des clous, il sait pourquoi. On n’est plus au Grand Siècle. Aujourd’hui, chaque auteur est en situation de devoir réinventer ses propres règles à chaque livre, comme dans un match de foot où chacun jouerait avec son propre ballon. Ce que je ne peux m’empêcher de croire : dans cinq cents ans, si un jeune homme tombe amoureux pour la première fois de sa vie et s’il tombe sur Le Rouge et le Noir, il aura le même éblouissement. Il n’y a pas de progrès dans l’ordre des sentiments.

Cela fait beaucoup de « si »… En attendant, tout le monde s’improvise artiste. Il suffit de mettre son moi sur la table et de trouver éditeur à son pied. Dans ces conditions, le critique littéraire a-t-il encore une utilité ?

La critique sera toujours une alliance improbable entre une intelligence et une sensibilité appliquée à une forme. Autrement dit, un critique, c’est quelqu’un qui, comme un écrivain, est doué d’une sensibilité aiguë, à l’image du maître absolu en la matière qu’est évidemment Baudelaire. « C’est » ou plutôt « c’était »… Je crains que les critiques ne soient en train de disparaître parce que les journaux sont en train de disparaître.

Eh, encore un instant, monsieur le bourreau ! Quoi qu’il en soit, il y a chez vous un mystère. Comment pouvez-vous afficher cette confiance dans l’avenir tout en admettant que des pans de notre culture nous deviennent lentement étrangers ?

Connaissez-vous un autre pays où les gens sont prêts à descendre dans la rue pour défendre l’accent circonflexe ou l’accord féminin pluriel ?

Vous savez bien qu’il sera de plus en plus difficile de résister à la promesse de simplification, c’est-à-dire au moindre effort. Vous croyez que le « i » d’« oignon » survivra longtemps ? Vous n’allez pas dire que l’écrit n’a pas souffert du passage à ce que Debray appelle la « vidéosphère » !

Que le socle anthropologique sur lequel reposent la culture française et notre histoire bouge, j’en conviens parfaitement. Mais c’est une évolution lente – le glacier, on y revient ! – et, de toute façon, il ne sert à rien de trépigner. Je crois avec Guy Debord que « dans les époques sans mémoire, la seule façon d’être révolutionnaire est d’être réactionnaire ». Je suis réac, j’assume.

Ah, vous avouez enfin…

Pour autant, je n’ai pas la vocation d’un Jérémie ou d’une Cassandre. Relativisons nos petits malheurs : certains ont vécu les guerres de religion ou l’Occupation, c’était bien pire, non ? Il faut continuer à mener le combat, même s’il est désespéré.

Je fais donc mienne la devise de Cyrano : « C’est plus beau lorsque c’est inutile ! »

Mémoire espionne du coeur

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"Tu seras un raté, mon fils !": Churchill et son père

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Barbara Lefebvre montre l’école en marche… arrière

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barbare lefebvre generation
Barbara Lefebvre, auteure du livre Generation "jai le droit" paru chez Albin Michel. Paris, FRANCE - 17/01/2018//IBO_IBOC.005/Credit:IBO/SIPA/1801172255

« La réalité, c’est quand on se cogne », disait Jacques Lacan. Visiblement, depuis bien longtemps, les « pédagogistes » de l’Education nationale se cognent au réel sans que les chocs répétés ne semblent entamer le moins du monde leur détermination à ignorer le mur sur lequel se fracassent leurs théories et qui s’appelle la réalité.

Ramener les experts sur terre

Le petit monde du pédagogisme est un écosystème fonctionnant en vase clos et se nourrissant exclusivement de ses propres illusions depuis près de cinquante ans. Cette constance dans le déni et l’aveuglement forcerait presque le respect ou susciterait l’amusement si elle s’appliquait à des sujets moins graves que la transmission du savoir et la formation scolaire des générations nouvelles. Condorcet disait lui que : « Sous la constitution la plus libre, un peuple ignorant est toujours esclave. » Assurément, les politiques publiques en matière d’éducation suivies au cours des dernières décennies se font fort de réaliser la prophétie de l’infortuné philosophe des Lumières.

A lire aussi: Dans les ESPE, on apprend aux jeunes profs à simplifier le français

Barbara Lefebvre en sait quelque chose, elle qui se trouve aux premières loges, enseignant l’histoire-géographie dans le cycle secondaire depuis 1998. Cela fait longtemps aussi que l’enseignante tente de ramener sur terre les experts et décideurs de l’Education nationale en attirant leur attention sur l’inadéquation complète de leurs généreuses théories avec la réalité scolaire mais il est vrai que de l’Olympe du Ministère, de l’Inspection Générale ou de l’Université, on daigne rarement regarder vers le bas. « À différentes occasions, j’ai constaté ce mépris dans lequel nous étions tenus par ces responsables qui pensent, comprennent, savent tout mieux que nous, les péquenots du terrain ! Tant d’entre eux n’ont jamais mis les pieds dans une classe ou alors dans un lycée de centre-ville, attendant d’être exfiltrés grâce à leurs réseaux de l’ENS, de Sciences Po, etc. Ceux-là dont Péguy disait : « Nous n’avons aucune sécurité avec ces jeunes gens qui se faufilent directement dans l’enseignement supérieur de l’histoire, évitant soigneusement tout contact avec les désagréables réalités. »

Le déclin est reporté à une date ultérieure

Les jeunes gens en question deviennent quelquefois les sociologues qui se chargent de faire régner dans les sciences humaines, à l’université, la discipline idéologique en assurant le respect de quelques dogmes qui déteignent nécessairement sur les conceptions des sciences de l’éducation et sur le quotidien des professeurs. Monocausalité de l’explication par le facteur social, relativisme et manipulation statistique, obsession de l’innovation, déconstructivisme scolaire et culte de la technique règnent en maîtres.

En clair : il n’y a pas de problème, seulement une mauvaise manière de lire les statistiques. S’il subsiste des problèmes, ceux-ci n’ont que des causes économiques et sociales, rien que l’on ne puisse solutionner en équipant chaque collégien d’une tablette parce que le numérique, c’est nouveau et que le nouveau, ben c’est l’avenir. Il y a trente ans, en 1989 précisément, Roger Establet et Christian Baudelot le martelaient déjà dans un livre dont le titre résonnait comme un slogan stakhanoviste ou un mot d’ordre de la Révolution culturelle : Le niveau monte.

Baudelot et Establet

Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles. Il est vrai qu’à l’époque déjà Baudelot et Establet étaient particulièrement bien placés pour établir ce brillant diagnostic. Le premier, sociologue althusserien et marxiste, fut touché par la grâce bourdivine dans les années 1960, un peu comme Paul Claudel rencontra la foi au détour d’un pilier de Notre-Dame. Il en devint professeur à l’Ecole Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique dans laquelle il diffusa la bonne parole de 1968 à 1989. Quant à Roger Establet, marxiste althusserien lui aussi et ancien de Louis-le-Grand, il a été reçu à l’Ecole Normale Supérieure et a accompli toute sa carrière à l’université. Si le niveau est bien monté pour les deux compères, on n’a pas vraiment l’impression que cela ait été le cas pour les populations scolaires dont les deux sociologues traçaient déjà un portrait d’artiste, désormais complètement surréaliste aux yeux de tous ceux qui ont en 2017 l’occasion de passer un petit peu de temps dans les salles de classes. Après tout, les universitaires sont les premiers à se lamenter de voir débarquer chaque année des populations d’étudiants au niveau toujours un peu plus lamentable. Au vu des ravages exercés dans le secondaire par une partie de la doxa universitaire dans le domaine des sciences sociales et de la pédagogie, on a un peu envie de leur répondre que le moins qu’ils puissent faire et d’assumer un peu leur part du désastre.

Le nivellement monte

Le sérieux de l’ouvrage commis par Baudelot et Establet était déjà quelque peu remis en cause à sa sortie. André Chervel, grammairien et, à l’époque, chercheur du service histoire de l’INRP relevait ainsi: « L’historien, lui, ne manquera pas de constater l’imprécision, voire la légèreté avec laquelle l’histoire est parfois appelée comme témoin à charge et à décharge.»[tooltips content= »André Chervel, Marie Duru-Bellat. « Débat autour d’un livre – A propos d’une question controversée : le niveau scolaire. Baudelot (Christian), Establet (Roger) »]1[/tooltips] . — Le niveau monte : réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles ». In: Revue française de pédagogie, volume 89, 1989. pp. 93-99). Chez les marxistes, on appelle cela du matérialisme dialectique, c’est-à-dire l’emploi, dans la pensée marxiste, de la méthode dialectique pour analyser la réalité à travers un prisme matérialiste, c’est à dire ne prenant en compte que les rapports de classes dans l’analyse. Les méthodes ont cependant peu changé depuis 1989, voire depuis les années 60. Comme le rappelle avec une certaine justesse Barbara Lefebvre, « depuis que la linguistique a quitté les cénacles universitaires pour se mêler de l’enseignement du français, l’idéologie et le théoricisme prétentieux ont remplacé la pédagogie. » Les « chercheurs » ont supplanté l’enseignant, avec les conséquences que l’on sait dans l’enseignement primaire notamment où les dégâts dans l’apprentissage de la lecture et du calcul sont sans doute les plus effrayants car ils se répercutent à tous les niveaux, du collège au lycée puis jusqu’à l’université.

Mauvais calcul : l’illettrisme explose

Le résultat, témoigne Barbara Lefebvre, se traduit par une dégringolade continuelle du niveau en calcul et une explosion de l’illettrisme, terme que Barbara Lefebvre prend soin de définir et qui renvoie non seulement à une minorité d’élèves ne sachant pas ou presque pas lire ou écrire à l’entrée du collège mais surtout à celles et ceux, bien plus nombreux, qui sont capables de lire mais en revanche incapables de comprendre ce qu’ils lisent. D’année en année, les résultats des enquêtes illustrent la dégringolade d’un niveau en lecture et en calcul qui est, par exemple, en CM1 de quarante points inférieur à la moyenne européenne. Pourtant les plus zélés zélotes de la religion statistique continuent à marteler qu’en 1970, 20 % des élèves d’une génération obtenaient le bac et qu’aujourd’hui c’est 80 %, oubliant de souligner à quel point les formations d’excellence ou tout simplement le marché du travail se sont fermés aux moins bien dotés des 80 %. « Le système n’a cessé de créer des niches d’excellence pour répondre aux parents soucieux de faire réussir leurs enfants. » Et Barbara Lefebvre reconnaît au passage que « nous, les enseignants, sommes d’ailleurs les mieux placés pour savoir où scolariser nos enfants. » Des enseignants qui, pour autant, sont confrontés à une attitude de défiance, voire à une agressivité de plus en plus prononcée et répandue de la part des élèves de cette « Génération ‘J’ai le droit !’ », aussi consumériste et revendicatrice qu’elle est rétive à l’enseignement, mais aussi de la part des parents, engagés pour certains, de plus en plus nombreux, dans une croisade contre l’école « identifiée comme le haut lieu de l’arbitraire ». Evidemment, et c’est le plus problématique, cette opposition devient frontale quand l’école républicaine est directement confrontée à des revendications d’ordre religieux portées par un communautarisme de plus en plus radical dans des zones où l’école et les pouvoirs publics perdent pied, les fameux « territoires perdus » dont les pouvoirs publics, experts et décideurs de l’institution scolaire semblent toujours avoir autant de mal à accepter la réalité.

ZEP au bord de la crise de nerfs

C’est dans ces territoires que le constat dressé par Barbara Lefebvre devient le plus effrayant car c’est là que l’Education nationale échoue de la manière la plus visible à accomplir l’une de ses missions premières, voire historique, c’est-à-dire la vocation et la capacité à enlever chaque jour les élèves qu’accueillent les différents établissements à leur milieu social quel qu’il soit et à les soustraire aux pratiques religieuses ou culturelles qui y sont dominantes pour les confronter à d’autres élèves, venus d’autres milieux, habitués à d’autres pratiques religieuses ou culturelles, dans un espace où il est garanti que l’on n’offre de visibilité à aucune d’entre elles en particulier. « Nous sommes arrivés, écrit Barbara Lefebvre, au point où la catastrophe est une réalité pour de nombreux parents d’élèves, de nombreux enfants, de nombreux enseignants, de nombreux citoyens. » Cette catastrophe est celle de tous. Ce sont à la fois les politiques, les théoriciens de l’école, les équipes de direction, les parents et les professeurs qui en partagent collectivement la responsabilité. Cependant, et en dépit du mépris affiché pour les « péquenots du terrain », ce sont les professeurs qui restent en première ligne pour en assumer et en limiter les conséquences au jour le jour, « luttant, comme l’écrivait Péguy, contre tous les pouvoirs, les autorités temporelles, les puissances constituées. Contre les familles, ces électeurs, contre l’opinion ; contre le proviseur, qui suit les familles, qui suivent l’opinion, contre les parents des élèves ; contre le proviseur, le censeur, l’Inspecteur d’Académie, le recteur de l’Académie, l’Inspecteur général, le directeur de l’enseignement secondaire, le ministre, les députés, toute la machine, toute la hiérarchie, contre les hommes politiques, contre leur avenir, contre leur carrière, contre leur (propre) avancement ; littéralement contre leur pain. » Jusqu’à ce qu’il ne soit plus vraiment utile de lutter, bien sûr.

Barbara Lefebvre. Génération « J’ai le droit ! », Albin Michel, 2018.


Notre Jeunesse

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Le nouveau bac, diplôme pour une pensée unique?

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Des lycéens regardent les résultats du bac dans un lycée lillois en 2012. SIPA. 00640311_000006

Suppression des filières, grand oral et culture gé: la nouvelle formule du bac laisse craindre une uniformisation de la pensée.


Pourra-t-on encore appeler, comme dans une série télévisée réputée, les professeurs préparant avec rigueur leurs élèves au baccalauréat, « Terminator » ? La question se pose depuis que la « terminale » est menacée par la prochaine réforme du bac.

La « terminale », c’était l’eldorado du cancre, le rêve inatteignable du rebelle qui, de redoublement en exclusions, de « colles » en cours de rattrapage, désespérait d’aborder enfin ses rives. Terminale, tout le monde descend !

Notre ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, propose à la place : classe de « maturité ». On ne pourra donc même plus sourire de ces adolescents boutonneux, belges ou suisses, affirmant contre toute évidence qu’ils atteignaient la « maturité ». De plus, cette nouvelle dénomination est triste, car après la maturité qu’y a t il ? La vieillesse ! Cela évoque celle de certaines provinces du Canada où les écoles secondaires sont nommées « senior high school ». Notre terrible époque a déjà tendance, sur le marché du travail,  à considérer comme « senior » celui qui a passé trente-cinq ans. Alors « senior » à 17/18 ans ! Mais cette réforme pose d’autres questions.

La « terminale » était un commencement

La première est quasi métaphysique, voire philosophique, touchant en tout cas à la psychologie collective. Les autres pays d’Europe, même s’ils avaient donné un autre nom à cette ultime année du secondaire, la ressentaient bien comme la dernière, puisque la numérotation établie à l’étranger va de la première classe, celle qui suit le « jardin d’enfant », à la onzième, douzième ou treizième, selon l’âge de départ fixé pour le marathon scolaire.

Les Français, splendidement dédaigneux d’une rationalité qu’on leur prête à tort depuis Descartes, tout en l’appelant « terminale » font bien de cette classe un début – et non une fin – puisqu’elle succède à la classe… de première ! La numérotation des classes, après l’école primaire, « remonte » en effet chez nous de la sixième à la terminale. La Belgique, qui avait transposé notre système, y a renoncé en 1975.

A lire aussi: Réforme du bac: retour vers le futur !

La seconde question que pose cette réforme est pédagogique. Sorte d’Apothéose après l’arrivée au bout du marathon scolaire, la « terminale » fut un temps dite classe de « rhétorique ». Elle préparait, par l’introduction de la philosophie notamment, à l’entrée à l’Université, domaine de l’abstraction théorique par excellence, qui donnait les bases d’une  pratique qui s’apprenait dans la profession elle-même en droit, dans l’enseignement des lettres ou en médecine. Sage précaution, qui évitait le travail d’initiation fait aujourd’hui par les professeurs de l’enseignement supérieur à l’aide de travaux dirigés de « méthode », souvent instaurés après une hécatombe particulièrement meurtrière des étudiants de première année de licence et le plus souvent abandonnées l’année suivante faute de succès tangibles.

Le « bac français », qui marque la fin de la « première » depuis 1969 en France, est du reste le reflet de cette dissociation voulue entre classe de fin d’études d’abord – la « première » – puis classe préparatoire à des études longues. Il y a un consensus, presqu’une coutume, qui transcende les cultures nationales : celle de considérer qu’à 16 ans – âge souhaité en fin de première – l’élève est assez « mur » précisément, pour saisir des concepts mobilisant certes les connaissances accumulées mais aussi les aptitudes que donne une tête non seulement « bien pleine »  mais surtout « bien faite » telle que la souhaitait Michel de Montaigne.

Les filières du bac, gardiennes de la différence

Mais, pour que cette « terminale » ou quel que soit son nom permette de préparer aux études supérieures, encore faudrait-il ne pas supprimer les filières. Nous sommes encore nombreux à avoir passé le bac entre 1969 et 1983, à une période où être en troisième A1 voulait dire être des littéraires purs et durs (Français, latin, grec) par rapport aux A2 (latin, langues), et où être en « C » était être un potentiel Cédric Villani.

Ces filières faisaient de notre parcours de fin d’études un chemin de lys et de roses. Nous préparions en effet nos bacs, avec la paisible certitude de ne pas avoir à démontrer notre aptitude avec des matières pour lesquelles nous n’avons aucune disposition et vers lesquelles ne nous portait aucun élan amoureux.

Enfin ce choix d’orientations précoces répondait aux divisions instaurées dès 1808 par Napoléon, elles correspondaient aux divisions universitaires.Cette porosité, dont on regrette aujourd’hui l’absence, entre le secondaire et le supérieur était bien réelle puisqu’il y avait au XIXe siècle suffisamment peu de candidats pour que les professeurs de l’université fassent eux-mêmes passer les épreuves, comme on le voit dans Le Bachelier de Jules Vallès. Seul vestige de cette époque, probablement destinée à disparaître, le président du jury du baccalauréat est obligatoirement, encore aujourd’hui, un enseignant universitaire. Supprimer les filières générales L, S et ES, pour les remplacer par un « tronc commun » aboutit donc à dissocier plus encore le secondaire du supérieur, le lycée de l’Université. En faire un fourre-tout sans connexion avec l’Université sur lequel il est censé ouvrir n’est pas un service à rendre, ni  à ceux qui l’auront obtenu sans savoir que certaines études leur sont de fait interdites, ni à l’économie d’universités qui tendent à l’autonomie financière et dont les amphis sont construits pour 500 ou 1 000 étudiants de première année. Effectifs qui diminuent des deux tiers l’année suivante !

Il plane enfin quelques inquiétudes sur deux autres nouveautés, l’épreuve de « culture générale « et le « grand oral ».

La « culture générale » et le « grand oral », un conditionnement mental

A travers la culture générale, matière qui n’en est pas une, il est facile de pénaliser par une mauvaise note le candidat – en général tributaire à cet âge de sa culture familiale – dont l’originalité, par rapport à la doxa, « dépasse les bornes » et qui de ce fait a « franchi la ligne jaune » aux yeux du jury potentiellement formaté qui le juge. Ces matières imprécises commencent par être laissées aux bons soins de chaque enseignant mais sont ensuite uniformisées par des questionnaires à choix multiples (QCM) – seul recours des enseignants pour ne pas avoir à lire des centaines de copies de six pages -, ce qui n’est pas sans rappeler la critique faite au système japonais, adepte précoce du QCM et de ces matières qui « apprennent à penser ». Comme l’écrit Edwin O. Reischauer dans son Histoire du Japon et des Japonais : « l’école indiquait aux jeunes ce qu’il fallait penser. Elle formait des sujets dociles acquis à l’orthodoxie officielle (…). Le Japon a le triste privilège d’avoir été le premier pays au monde à utiliser les techniques totalitaires de conditionnement mental et à transformer l’école en instrument du Pouvoir. »

Il en va de même du « Grand oral ». Déjà, la « lettre de présentation » des candidats instaurée en 2012 rappelait fâcheusement l’épreuve sur dossier qui a malencontreusement remplacé dans le concours d’agrégation des facultés de droit l’épreuve écrite anonyme qui rendait le candidat admissible à passer le concours. Lettres de présentation, épreuves sur dossier ou grand oral sont des épreuves subjectives qui permettent d’écarter non pas seulement ceux qui n’auraient pas de notes assez brillantes, mais ceux dont un article de jeunesse ou un épisode scolaire antérieur révélerait opportunément une opinion dissidente avec la doxa du jour – car les sciences hélas n’évitent pas ce piège.

Un risque d’uniformisation de la pensée

Cela est d’autant plus grave que la même idéologie qui ne veut voir qu’une seule tête en généralisant le « tronc commun » veut aussi obstinément, depuis que Lionel Jospin l’a déclaré publiquement en arrivant au ministère de l’Education nationale en 1988, « donner le bac à tout le monde » : à 91% des candidats qui ont désormais leur bac général, on y est presque !

Alors bien sûr, certains y échappent. Si la quasi totalité des candidats l’ont, il s’agit en réalité de  37% d’une classe d’âge. Bacs pro et techno en poche ou décrocheurs dès l’âge légal de la fin de l’obligation scolaire, ils deviennent parfois comme Fabrice Lucchini, Gérard Depardieu, Sacha Guitry, Georges Brassens ou le géneral Bigeard des esprits rebelles, qui tiennent à s’affranchir des idées obligatoires de leur époque et à le faire savoir.

Cela ne nous consolera pas cependant de ce risque immense d’uniformisaton de la pensée. Comme l’a souligné un esprit libre, celui de Nathalie Loiseau, ministre des Affaires européennes lorsqu’elle était  directrice de l’ENA, elle touche en priorité ceux qui du bac passeront aux grandes écoles ou aux universités, c’est a dire les dirigeants de demain.

Monsieur le ministre de l’Education nationale, de grâce, entre deux réunions de concertation sur la future réforme, prenez le temps d’aller lui demander son avis. Afin de revoir votre copie…

Du Mammouth au Titanic: La déséducation nationale

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Une Jeanne d’Arc métisse, et alors ?

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Mathilde Edey Gamassou, capture d'écran Youtube

Orléans a choisi Mathilde Edey Gamassou pour incarner Jeanne d’Arc lors des célébrations annuelles qui lui sont consacrées. Les réseaux sociaux lui reprochent… sa couleur de peau.


Un jury composé de représentants de la ville d’Orléans, de l’armée, de l’Église et de l’association « Orléans Jeanne d’Arc » a choisi pour incarner l’héroïne de 1429 lors des fêtes johanniques de 2018 une jeune fille de 17 ans « brillante et pieuse », répondant à des critères précis : être catholique pratiquante, habiter Orléans depuis au moins 10 ans, être scolarisée dans un lycée orléanais public ou privé, et donner gratuitement du temps aux autres. Scandale sur les réseaux sociaux !

Parce qu’elle habite Orléans depuis longtemps, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une locale, sacrilège en ces temps où la mobilité et les flux incessants seraient la nouvelle norme ? Non ! Parce qu’elle donne gratuitement de son temps, alors que d’autres ne jurent que par les échanges marchands ? Non plus ! Parce qu’elle est catholique, ce qui aux yeux de certains suffirait à la classer parmi les dangereux réactionnaires et/ou les obscurantistes irrationnels ? Encore moins ! Alors pourquoi ?

Les valeurs de Jeanne d’Arc n’ont pas de couleurs

Parce qu’elle est métisse. Mathilde Edey Gamassou est métisse – j’ai un peu l’impression d’être Louis de Funès disant « Salomon est juif »… Et la Toile s’enflamme. On évoque « Depardieu incarnant Nelson Mandela », on parle de « réécriture de l’histoire ».

Soyons honnêtes. J’aime beaucoup Andy Lau et Lupita Nyong’o, mais s’ils étaient choisis pour jouer Périclès et Aspasie dans un film historique je m’interrogerais sérieusement sur l’agenda du réalisateur : maladresse ou propagande ? Mais il n’est pas question de ça ici ! Les fêtes johanniques ne sont pas une reconstitution historique, mais symbolique, et la présence de Mathilde Edey Gamassou n’a pas pour but de faire croire à qui que ce soit que le métissage entre Européens et Africains aurait existé massivement au Moyen-Âge.

Comme l’a dit le maire d’Orléans, il s’agit d’incarner « les valeurs de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire son courage, sa foi et sa vision. » Sinon, le casting ne s’intéresserait pas à la religion catholique des prétendantes mais uniquement à leur physique, testerait leurs performances à cheval et une épée à la main, ou leur capacité à galvaniser des troupes par leur seule présence. Or, ce n’est pas le cas. Il ne s’agit donc pas tant de représenter Jeanne d’Arc que son héritage, spirituel et moral.

La différence entre ethnie et culture

Et je ne crois pas avoir lu les mêmes protestations lorsqu’une publicité d’Eurostar montrait Jeanne avec un drapeau anglais, ce qui pour le coup me semblait franchement de mauvais goût eut égard aux circonstances de la mort de la Pucelle – et je précise que je n’ai rien contre les Anglais, affubler d’un drapeau français un héros d’Outre-Manche mort à Crécy me gênerait tout autant.

Certains voient dans la reconnaissance de la dimension multi-ethnique de notre société un cheval de Troie du multiculturalisme. L’argument n’est pas absurde, le danger est réel, mais je pense qu’ils ont tort en associant systématiquement les deux. C’est au contraire en insistant scrupuleusement sur la différence entre ethnie et culture que nous nous défendrons le mieux contre le relativisme et les communautarismes.

Certains peuvent craindre que Mathilde Edey Gamassou soit si inattendue dans le rôle que cela en devienne involontairement parodique, ce qui serait irrespectueux à la fois envers cette jeune fille et envers Jeanne d’Arc. Ces inquiétudes seraient fondées si le rôle de la Pucelle était joué par quelqu’un de manifestement incapable de porter l’armure avec un minimum d’élégance et de panache, mais je ne pense vraiment pas que ce soit le problème ici.

Mathilde Edey Gamassou est accusée d’être qui elle est

Reste le triste et inévitable constat : une bonne partie des critiques est tout simplement raciste, ou du moins racialiste. A ceux-là, je rappellerai donc quelques évidences – et même si je déteste en général l’argument d’autorité, parfois la question de la compétence et de la crédibilité se pose.

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la civilisation de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! On lit dans les Lettres à Lucilius : « Pourquoi désespérerais-tu de ressembler à ces grands hommes ? Ils sont tous tes ancêtres, si tu te rends digne d’eux » (Lettre 44). Prétendez-vous savoir ce qu’est l’Occident mieux que Sénèque ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner les vertus chevaleresques de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Il y a un métis parmi les Chevaliers de la Table Ronde : Feirefiz, décrit dans Parzival comme né d’un père blanc et d’une mère noire. Prétendez-vous savoir ce qu’est la chevalerie mieux que Wolfram von Eschenbach ?

Si vous pensez que Mathilde doit incarner la foi de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Le Christ a dit : « Allez, et de toutes les Nations faites des disciples » (Matthieu 28.19). Prétendez-vous savoir ce qu’est un chrétien mieux que Jésus ?

Edwy Plenel n’aurait pas pu faire Jeanne d’Arc

Si vous pensez que Mathilde doit incarner le patriotisme de Jeanne, alors sa couleur de peau n’a aucune importance ! Edwy Plenel est blanc, et je ne crois pas qu’il aime la France. Patrice Quarteron en revanche est noir, et il y a peu de gens qui défendent notre pays avec autant de bon sens, de courage et de passion que lui. Et il n’est pas seul ! Charles N’Tchoréré et Addi Bâ Mamadou étaient noirs. Prétendez-vous savoir ce qu’est le patriotisme mieux que deux soldats morts pour la France ?

Jeanne d’Arc n’a pas baissé la tête devant ses juges ni devant ses bourreaux. Elle n’a pas baissé la tête devant les hypocrites, les traîtres, les brutes.

Chère Mathilde, quoi qu’on puisse te dire, ne baisse pas la tête devant des imbéciles.

Parzival

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Lettres à Lucilius, 1 à 29: Livres I à III

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