L’art financier depuis 2015 a pour étalon le Koons. C’est la locomotive qui entraine vers les hauteurs financières l’ensemble des cours de « l’Art contemporain ». Le cours du « Balloon Dog », sa production majeure, est à 58,4 millions de dollars. C’est le plus haut prix pour un artiste vivant. Le cours du « Basquiat », artiste mort à 28 ans d’une overdose en 1988, est de 105 millions de dollars (record 2017). Ce jeune américain d’origine haïtienne avait cinq ans de moins que Jeff Koons.

Jeff Koons n’est même plus rentable

Une question se pose : comment se fait-il que l’œuvre « la plus chère du monde » d’un artiste vivant soit un chien géant rose existant en cinq exemplaires ? La réponse est que chacun des exemplaires est possédé par cinq collectionneurs appartenant à l’hyper-classe  des fortunes mondiales. Le réseau, que forment les propriétaires du titre, crée la valeur du « Balloon Dog » et de tous ses produits dérivés.

L’art contemporain n’a cessé de battre ses propres records dans les ventes aux enchères. Mais, depuis 2015, le sommet du marché s’est figé à 58,4 millions de dollars, sur le « Balloon Dog ». L’œuvre ne quitte plus le cercle clos de ses collectionneurs…  Aurait-il cessé d’être un produit financier actif et rentable ?

Autre sujet d’inquiétude : le producteur industriel Jeff Koons a des problèmes. Ses « Balloon Dogs » n’étant plus assez rentables, il a décidé de passer à l’art numérique, moins coûteux. Son entreprise a connu trois licenciements collectifs depuis 2015, il a réduit de moitié ce qui reste de son personnel en juin 2017.

Quand l’art n’était pas qu’une monnaie

Son « Bouquet de tulipes », dont il est beaucoup question à Paris ces jours-ci, sont peut-être sa dernière pièce « lourde » : 12 mètres de haut, 33 tonnes de bronze et aluminium. La mise en place traîne en longueur. Le plan marketing, qui consiste à inclure l’œuvre dans un « show case » prestigieux – en l’occurrence le paysage parisien autour de la Tour Eiffel – afin d’en faire un produit d’appel pour le reste de la production (œuvres d’art sérielles, produits dérivés de masse, ventes des droits sur les images, etc.) pose problème.

Des questions qui jamais ne se posaient, tant le mot « œuvre d’art » avait du prestige en Europe, surgissent. Ce mot évoquait la beauté, la gratuité, le désintéressement et même, en ce qui concerne plus particulièrement l’art contemporain, « la critique salvatrice de la société de consommation ». Le commun des mortels a du mal à imaginer qu’il se trouve devant pur business. Ce jeu, caché jusque-là, commence à être perçu par le grand public et pose problème.

Pourquoi soutenir Koons ?

Le montage financier des « Tulipes » et son implantation devant le Palais de Tokyo, ont demandé la collaboration de l’ambassade des Etats-Unis qui a initié le projet, des collectionneurs, du maire de Paris et des fonctionnaires français de la culture. L’opinion publique n’a pas suivi ce mouvement d’enthousiasme ! Le public comprend aisément la nature des motivations de l’ambassade américaine appliquée à développer son « soft power », il perçoit l’intérêt des collectionneurs à soutenir le cours du Koons, il est plus perplexe devant l’enthousiasme du maire de Paris qui semble considérer l’œuvre financiaro-populaire de Koons avec les mêmes yeux fascinés que la grande roue-machine à cash de la Concorde. Mais il cale totalement devant l’acceptation de Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne et de Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En effet, pourquoi casser le paysage, l’architecture Art Déco et la statuaire des artistes les plus prestigieux de l’époque ? Pourquoi y soutenir l’artiste « global kitsch » le plus cher du monde ? Pourquoi les artistes vivant et travaillant en France sont-ils si peu connus dans le monde ?

La fin de l’hégémonie culturelle américaine

Quelle qu’en soit l’issue, l’affaire des « Tulipes » marque la fin d’une époque. Où qu’elle aille, cette œuvre dont la forme peine à commémorer le massacre du Bataclan, deviendra, malgré elle, le monument commémoratif qui célèbrera à la fois la fin de l’hégémonie culturelle américaine en France et l’échec de 38 ans de politique culturelle étatique qui a enterré la création française au profit du marché financier de l’art à New-York. Ce sera le bouquet final du travail de titrisation des œuvres – déjà valorisé à Versailles, au Louvre, Place Vendôme – accompli par les « inspecteurs de la création », les fonctionnaires culturels de la République.

Jeff Koons, malgré le succès annoncé des sacs à main Vuitton, pourrait-il à l’avenir battre son propre record de 58,4 millions de dollars sans l’adoubement des parisiens ?

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