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Nicolas Rey passe aux aveux

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Ça commence bien. Enfin pour le lecteur, son plaisir. Jugez plutôt. Première phrase coup de poing : « J’écris parce que je vais crever. » Les écrivains américains savent faire, pas les français, ou très rarement, trop de graisse dès le début. Ça me rappelle, du reste,  un autre roman, avec un début aussi violent, celui du regretté Fritz Zorn, Mars. Un seul livre, et puis emporté par le cancer à trente deux ans. Peut-être y a-t-il songé en écrivant son incipit, le cultivé Nicolas Rey.

Ne rien laisser en héritage

Dans Dos au mur, il avoue tout, le plagiat d’une nouvelle en 2016, les mensonges réitérés depuis l’enfance, les triches au bac et au permis de conduire, les faiblesses, les petites et grandes trahisons, le manque d’argent, les remords, etc. Il se met à nu, il est à vif. Il nous trouble, nous touche. On a envie de le prendre dans les bras, de lui dire que tout ça, ce n’est pas grave, que ça passera. Même le pancréas peut finir par oublier la drogue, l’alcool, la mauvaise bouffe. On a envie de boire un Perrier tranche avec lui, au « Cépage », un bistrot sympa de la rue Caulaincourt, où j’ai lu Dos au mur, face à face que je ne suis pas prêt d’oublier. Dehors, il faisait froid, et la neige tenait au sol.

Donc Rey passe aux aveux. Avec lui, pas besoin de garde à vue. Rey, il est depuis toujours dans l’autodestruction. Trop beau à vingt ans, trop de talent, embarrassé par la notoriété immédiate. Il dit, dans son roman qui se lit d’une traite, sachez-le, qu’il aime Sagan. Normal, c’est son fils spirituel. Elle aussi, elle a flingué son corps. Bonjour tristesse. Dès le début, sa musique s’est imposée, celle de Brahms. Lucide, elle a compris que la mort était un scandale, qu’on ne pouvait pas y échapper, que la vie était une farce, qu’il fallait conduire vite, fumer jour et nuit, boire sans soif, prendre de la coke pour accélérer la phrase molle et surtout claquer tout son fric avant même de l’avoir encaissé. Ne rien laisser en héritage. Que les livres, et encore. Un héritage, ça fout toujours la merde.

Ce roman sur le mensonge est plein de vérité

Rey aurait dû mourir à 27 ans. Il aurait fait la fête avec Jim Morrison et Amy Winehouse. Et en France, petit pays devenu paralytique, il serait considéré comme un écrivain culte. On le citerait chaque semaine, des jeunes filles se rouleraient sur sa tombe, bref, il serait intouchable. Il est en survie. Il écrit de mieux en mieux. C’est léger et profond à la fois. Il n’ennuie pas une seconde. Des passages, avides de sentiments, sont inoubliables. Le chapitre 101 est à chialer, vraiment. Extrait : « Jusqu’à l’aube, nous nous sommes murmuré des mots fous, embrassés jusqu’à plus soif tout en étant enlacés comme des possédés. Nous n’avons pas fait l’amour. Nous avons fait mieux. Nous avons commencé à faire l’amour. » C’est la première rencontre avec Joséphine, l’amour de sa vie. C’est la plus belle page du roman. Parce qu’elle est pleine de vérité. Ce roman sur le mensonge est plein de vérité. C’est pour ça qu’il est terriblement émouvant. Le mensonge, lui, assèche.

Nicolas Rey est désormais un corps en souffrance. Le jeune homme vert s’est épaissi, ses mains tremblent, sa diction est lente. Mais le corps de l’écrivain, c’est sa came. On n’écrit pas sans lui. Regardez, pour ne citer qu’eux, Céline, Hemingway, Capote. Ce dernier a détesté son corps gras. Il n’a plus rien écrit. Hemingway l’a aimé jusqu’au moment où il ne lui a plus permis de se tenir droit devant une femme. Alors, il s’est fait sauté la cervelle d’un coup de fusil. Céline a été au bout de sa douleur généralisée, de sa nuit d’épouvante, car il était médecin, et il avait, dans son chef-d’œuvre, posé le bon diagnostic. Rey va devoir composer avec ce corps affaibli. Mais c’est sa force, justement, ce corps ruiné. Ça se voit dans son regard qui est resté celui d’un enfant.

Nicolas Rey, Dos au mur, Au diable vauvert, 2018.

Réformes: Macron ne veut bousculer ni les Français ni l’Allemagne


Droit du travail, statut des cheminots, taxe d’habitation: les timides réformes engagées par l’exécutif cachent le refus de bousculer les Français et l’incapacité à faire fléchir l’Allemagne. Fonctionnaires et élus locaux sont loin d’avoir renoncé à leurs fromages.


Voilà neuf mois révolus que Macron, installé à l’Élysée avec la bénédiction des bureaucraties médiatique et financière, peut gouverner en s’appuyant sur sa majorité parlementaire. Comme c’est un homme pressé que le gars Emmanuel – sous cet angle, il rappelle Sarkozy et Renzi –, il est déjà temps de dresser un premier état des lieux[tooltips content= »Je laisse volontairement de côté l’évolution du système éducatif malgré son extrême importance : on ne saurait parler de tout. »]1[/tooltips]. Ce caractère d’homme pressé convient à un système qui veut des serviteurs affichant leur bonne volonté jour après jour sous le regard des médias et des marchés. Les réformes pleuvent sur nous comme les balles sur les soldats français à la bataille de Gravelotte[tooltips content= »Commune de Moselle célèbre pour la violence des combats qui s’y sont déroulés en août 1870. »]2[/tooltips] : réforme du droit du travail, de la taxe d’habitation et de l’ISF, taxation des retraites, gel des dépenses d’infrastructure, réforme de la SNCF, nouveau super impôt foncier à l’horizon.

Il y a deux façons de traiter le sujet : à l’endroit, les réformes engagées ; à l’envers, les changements auxquels on se refuse.

Les réformes de rupture

Réformes de structure, c’est un terme fétiche de la littérature libérale depuis trente ans. Il exprime la volonté des élites de rompre avec le système public et social issu des années favorables d’après-guerre. Autant parler alors de réformes de rupture. Je ne traiterai que trois d’entre elles : la réforme du droit du travail, la réforme du statut des cheminots et la suppression de la taxe d’habitation.

La réforme du travail

Sur la réforme du droit du travail, la chose essentielle, jamais vraiment dite, est qu’elle vise à réduire le pouvoir des syndicats de négocier les salaires. Le postulat de la rigidité du marché du travail dissimule celui de la rigidité des salaires. De fait, l’Espagne et le Portugal ont obtenu une baisse significative de leurs salaires après avoir « libéré » leur droit du travail. Plus anciennement, l’Allemagne a réduit son coût global du travail de 15% au terme des réformes Schröder faites en 2004 et 2005. L’Allemagne, la surpuissante Allemagne !

Or, la France présente un niveau de salaires qui la place au sommet mondial, avec la Belgique et les pays scandinaves. La chose est des plus déconcertantes. Premièrement, l’industrie française, la moins robotisée du monde développé, n’est pas à même de supporter un coût salarial aussi élevé. Deuxièmement, les patrons laissent dériver les salaires année après année, et, avec eux, les charges sociales dont ils soutiennent, non sans raison, qu’elles sont excessives ! Sont-ils schizophrènes ?

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Laissons de côté les aspects idéologiques de la question. La réussite éventuelle de cette réforme, déjà utilisée par de grands groupes comme Peugeot, dépend d’un facteur proprement économique : un progrès notable de l’investissement productif des entreprises. Sans une progression de l’ordre de 30% sur la durée du mandat présidentiel, qui serait gage de compétitivité retrouvée, il n’y a guère à espérer.

Autant dire que la question de l’euro est sous-jacente à celle du travail. Je soutiens mordicus que l’investissement reste conditionné à la compétitivité monétaire, à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone. Or, cette compétitivité nous a été retirée par l’euro. Macron et son équipe de pieds nickelés prennent les choses à l’envers : ils veulent atteindre la compétitivité par la voie du coût salarial afin de nous maintenir dans la souricière monétaire.

La réforme du statut des cheminots

La réforme du statut des cheminots a dû réveiller les souvenirs de ceux qui ont subi les grèves de décembre 1995. Vingt-deux ans après, aurait titré Alexandre Dumas. Je ne joue pas sur les mots. Si Chirac et Juppé avaient mené à bien la réforme d’ensemble des retraites du public, nous en connaîtrions aujourd’hui les effets. Il faut très longtemps avant que les effets financiers apparaissent vraiment dans les comptes publics[tooltips content= »La réforme des retraites du privé de 1993 a permis d’économiser plus de 20 milliards d’euros. »]3[/tooltips]. C’est à une démonstration de zèle que nous convient l’homme de l’Élysée et son escorte politique et médiatique, sans effet notable sur la dépense concernée. Avec un objectif politique : casser l’État dans l’État qu’est la SNCF. Et un objectif symbolique : prouver que Macron est bien l’homme providentiel qui déplace les lignes.

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La quasi-suppression de la taxe d’habitation

Les ossements de Margaret Thatcher ont dû cliqueter dans la tombe. La Dame de fer a quitté le pouvoir en 1990, après avoir été mise en minorité dans son parti du fait de son projet de poll tax destiné à faire acquitter un impôt local à tous les Britanniques, quels que soient leurs revenus. La réforme initiée par Macron en sens inverse relève plus du populisme que du libéralisme[tooltips content= »C’est le diagnostic posé par Emmanuel Todd. »]4[/tooltips]. Cette quasi-suppression allégera certaines catégories de contribuables, mais au risque certain d’exposer les classes moyennes à une aggravation de leur taxe foncière. Nous pouvons apercevoir en filigrane une séparation entre la « périphérie » de la société, qui sera exonérée, et son « centre » représenté par les professions libérales et les cadres.

Macron déplace peut-être les lignes, mais il brouille aussi les cartes. La contribution de chacun à la charge publique est un pilier de la République. La suppression de la taxe d’habitation est donc bien une réforme de rupture, de rupture avec la tradition républicaine. Nous devrions être d’autant plus sensibles à la chose que les personnes exonérées bénéficient par ailleurs de la protection sociale la plus coûteuse du monde.

Plus importants peut-être sont les changements dont on ne veut pas. J’ai mis en avant[tooltips content= »« La facture sociale, un tabou français », Causeur, n° 49, septembre 2017. »]5[/tooltips] quelques mesures simples à forte incidence financière dont l’adoption rétablirait l’équilibre des comptes publics en l’espace d’un an : carte Vitale biométrique – en attente depuis vingt ans –, suppression de la masse des prestations sociales versées à partir de déclarations sur l’honneur – à très haut taux de fraude –, indemnisation du chômage volontaire – une singularité française –, limitation des allocations familiales au nombre d’enfants désirés par les femmes françaises – trois au plus –, rétablissement du contrôle de l’État central sur les marchés publics territoriaux – support d’une gabegie sans précédent dans l’histoire républicaine –, action contre la fraude à la TVA qui grève le budget de 17 milliards annuels – en suivant l’exemple de la Belgique. Et j’en passe.

Mais il ne faut pas désespérer les banlieues, ni stigmatiser les élus locaux.

Au début des années 2000, de jeunes palestiniennes ont accusé à tort Tsahal de les empoisonner


Yves-Marie Bercé est historien médiéviste, ancien directeur de l’Ecole nationale des chartes et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A 80 ans passés, il publie Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective. Dans cet essai aussi instructif que plaisant à lire, il analyse le contexte d’apparition de phénomènes d’hystérie nés dans des communautés fermées, de l’Italie traditionnelle à la Palestine en passant par la Colombie. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Qu’est-ce qu’une « hystérie collective » ? Ce phénomène est-il plus courant chez les femmes, comme le prétendait Charcot que vous citez dans votre livre ?

Yves-Marie Bercé. Le terme « hystérie » a dans cette étude historique été envisagé d’un point de vue médical. L’hystérie n’est pas forcément une maladie caractérisée mais une collection de symptômes qui ne peuvent pas être simulés mais se rattachent parfois à des désordres différents. Ces symptômes intriguent les médecins depuis la plus haute Antiquité. Confrontés à des délires physiques féminins qui s’expriment notamment par des postures impossibles, des convulsions, des mouvements incontrôlés, une sorte de scission de la personnalité, ces médecins ont cru y reconnaître des divagations de l’utérus. Ils supposaient que l’utérus, organe féminin par excellence, avide de semence masculine, se déplace à l’intérieur du corps selon les frustrations et les désirs. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que des médecins français, italiens, anglais dont le plus célèbre fut Sydenham, surnommé « l’Hippocrate de l’Angleterre » changent l’interprétation. Dans les années 1680, il a exprimé une idée qui relevait du bon sens mais n’avait pas été théorisée : les troubles de l’esprit peuvent se répercuter dans le corps. Par exemple, la peur engendre le tremblement, la chair de poule, ou le claquement de dents. A cette époque, les médecins ont constaté qu’entre 10% et 20% d’hystériques étaient des hommes. Dans le tableau nosologique, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations maladives d’une époque, l’hystérie a donc été transférée de la gynécologie aux maladies nerveuses.

Comme exemples d’hystérie collective, vous citez et analysez longuement la tarentule, un phénomène apparu dans le Sud de l’Italie. En quoi consiste cette pathologie provoquée par une piqûre d’araignée ?

Dans cette histoire, la piqûre de tarentule est un prétexte. Il est possible qu’un type d’araignée, par exemple la veuve noire en Corse, provoque des vomissements chez ceux qu’elle pique. La piqûre supposée de la tarentule a créé un modèle physique ensuite transformé en rite populaire dans les Pouilles, c’est à dire dans le talon de la botte italienne. Comme le diable dans les cas de possession, la tarentule légitime un traitement psychologique. Le malaise serait guéri par la musique de la tarentelle. Cette construction culturelle de très longue durée, apparue dans l’Antiquité, s’est évanouie de nos jours. Dans les années 1960, des ethnographes italiens ont recueilli des témoignages sur ces symptômes observé jusqu’aux années 1980 et évoqués  aujourd’hui comme une manifestation folklorique.

En Allemagne et en Alsace, au croisement des XVIe et XVIIe siècles, des processions de flagellants, de danseurs compulsifs se sont également répandus à la façon d’épidémies psychologiques.

Vous énumérez d’autres exemples plus politiques et contemporains d’hystérie collective. Dans les Territoires palestiniens où le bouc émissaire n’est pas un animal mais les Etats-Unis ou Israël…

A Jénine, au début des années 2000, plutôt que d’avouer que leurs filles étaient prises d’accidents hystériques – autrement dit qu’elles perdaient la raison, ce qui est déshonorant -, des parents palestiniens ont cherché une raison satisfaisante d’expliquer leur malheur. Ce genre de scènes contagieuses naît dans des communautés fermées, comme un couvent, un atelier féminin, une salle de classe ou un groupe social refermé sur lui même. Les écolières palestiniennes avaient été indisposées par des odeurs nauséabondes. Dans d’autres cas, une personne sujette à un chagrin, à un moment de faiblesse, de vertige vient à s’agiter ou à s’évanouir, une compagne à son tour est prise de convulsions et au bout de quelques minutes, toute une classe subit la même contagion. Evidemment, dans l’exemple de Jénine, une cause politique était toute trouvée, l’armée israélienne a été accusée d’être à l’origine de ces dérèglements.

Une question un brin provocatrice : les excès paranoïaques de la campagne #Balance ton porc peuvent-ils être assimilés à une forme d’hystérie collective ?

Métaphoriquement. Car les épisodes que j’évoque dans mon livre sont, eux, vraiment médicaux. Les féministes n’ont pas de convulsions, ne s’arquent pas avec les talons et la tête, ne sont pas prises de gonflements du visage ou des seins qui sont des symptômes d’hystérie non-simulables. Je m’en suis tenu aux désordres médicaux. L’hystérie collective est tombée dans le langage courant car la métaphore a sa valeur. Elle décrit une collectivité, partageant les mêmes croyances , victime d’un malaise dont elle cherche l’origine. Par exemple, en Colombie, l’industrie pharmaceutique américaine a servi de bouc émissaire supposé faire des profits en expérimentant des vaccins sur des malheureuses populations cobayes. Il est beaucoup plus crédible d’incriminer la puissance américaine que d’avouer le malaise de ses filles à l’infirmerie de l’école.

Pareils phénomènes pourraient-ils se reproduire de nos jours dans nos sociétés libérales occidentales ?

Il est facile d’imaginer, dans toute société, en tout temps, des circonstances favorables, comme des intoxications inexplicables, des craintes paniques survenant dans un milieu clos, où va se trouver un premier sujet vulnérable qui communiquera l’expression corporelle de son malaise. Le diable n’est plus accusé de posséder les corps, d’autres coupables peuvent prendre sa place dans les opinions.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective, Yves-Marie Bercé, Librairie Vuibert, 2018.

Laïcité et traditions chrétiennes: des liaisons pas si dangereuses

Le 3 décembre dernier, des gendarmes en uniforme assistaient à une messe en l’honneur de Sainte-Geneviève, patronne de la gendarmerie, dans l’église de Carling, en Moselle. Une photo de cet événement, publiée dans Le Républicain Lorrain, faisait réagir la fédération de Moselle de la libre-pensée qui décidait en mars (trois mois plus tard) d’interpeller le Préfet pour dénoncer « une rupture de la neutralité qui s’impose aux personnels de l’Etat ».

Il existe effectivement en droit français une application différenciée du principe de laïcité selon que l’on est usager ou agent du service public. Là où les usagers bénéficient, dans les limites de l’ordre public, de la libre manifestation de leurs convictions religieuses, les agents du service public sont, quant à eux, tenus à une stricte obligation de neutralité.

La République prend en compte les particularismes locaux

Dans le département de la Moselle, notons que si le principe de laïcité s’applique, c’est cependant avec un certain tempérament en raison du maintien du régime concordataire (l’Alsace et la Moselle étant intégrées à l’Empire allemand en 1905, la loi du 9 décembre 1905 n’y est pas appliquée). Ainsi, les ministres du culte en Alsace et en Moselle sont nommés et payés par l’Etat en application de l’article 14 du Concordat et récemment, le Tribunal administratif de Strasbourg a considéré que les principes de neutralité et de laïcité ne s’opposaient pas à l’éligibilité d’un prêtre catholique en qualité de président d’université.

La neutralité de l’Etat, notamment en Moselle, ne peut donc s’apprécier en faisant fi de tout particularisme local (juridique et traditionnel) ou en se bornant à alléguer des valeurs universalistes abstraites déconnectées de la réalité. En matière de laïcité, la République prend en compte les particularismes locaux. Un même principe ne trouve pas nécessairement même application partout dès lors que des circonstances locales particulières le justifient. Le Conseil d’Etat a ainsi une jurisprudence nuancée s’agissant des crèches de Noël dans les bâtiments publics. Elles sont, par exemple, autorisées au sein de l’Hôtel du département de Vendée, terre contre-révolutionnaire à forte tradition catholique (la Vendée est d’ailleurs le seul département dont le logotype comporte un symbole religieux, le cœur vendéen). Elles ne le sont pas en revanche en région Auvergne Rhône-Alpes où il n’existe aucune tradition auvergnorhonalpine particulière qui justifierait l’installation d’une crèche dans l’Hôtel de Région de la confluence.

La République prend également en compte la dimension historique ou culturelle attachée à la religion. Il y a quelques années, le Conseil d’Etat avait jugé légales les subventions publiques allouées à la rénovation de l’ascenseur de la basilique de Fourvière à Lyon (qui n’est pas un bâtiment public) dès lors que cela concourait à un objectif de mise en valeur de la ville ; l’ascenseur étant utilisé par des touristes et non au bénéfice du culte.

Le christianisme en France est aussi une tradition

Récemment, l’ambiguïté entre fait religieux et fait historique et culturel aura trouvé son point d’orgue avec l’affaire de la statue de Jean Paul II à Ploërmel. La Bretagne en général et Ploërmel en particulier, entretiennent avec le christianisme un rapport très singulier. On dit qu’à la Révolution, le mouvement chouan du département du Morbihan n’épargna pas Ploërmel et que Bougainville lui-même y coupa des arbres de la liberté. La solution pour le moins alambiquée rendue par le Conseil d’Etat dans l’affaire de la statue (consistant concrètement à couper une œuvre d’art en deux) aura toutefois eu le mérite de créer un débat entre Pierrick Gardien, Roland Hureaux et Régis de Castelnau dans les colonnes de Causeur.

On ne saurait donc par principe considérer la religion uniquement en tant que telle en lui ôtant artificiellement toute dimension traditionnelle, historique et culturelle.

S’agissant des gendarmes de Carling, la fédération de la libre pensée de Moselle posait la question suivante : « que serait-il advenu s’ils avaient participé à une cérémonie bouddhiste ou à un rite maçonnique » ? Il ne peut y avoir de bonne réponse que si l’on pose une bonne question. Qui peut le savoir puisque, justement, les gendarmes n’ont participé ni à une cérémonie bouddhiste ni à un rite maçonnique. La patronne des gendarmes est Sainte-Geneviève, ce n’est pas Bouddha, et l’ancrage du christianisme en France n’est pas le même que celui du bouddhisme ou celui de la franc-maçonnerie. On ne peut raisonner, comme le font les libres penseurs, systématiquement dans l’abstrait, en mettant tout sur le même plan.

Il faut dépasser cette réflexion à laquelle ils nous invitent. En France, le christianisme n’est pas qu’une religion, il s’agit également d’une tradition, d’une histoire, d’une culture. Au-delà d’une question de principe doit se poser une question de bon sens. Est-on choqué du croissant musulman sur le drapeau de la Turquie (officiellement) laïque ? Alors, est-ce choquant de voir un uniforme à l’église ? Le général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, a assisté, en uniforme, à un Te Deum à Notre-Dame, le 25 août 1944, pour célébrer la Libération de Paris. Doit-on gommer la croix de Lorraine qu’il donnât comme emblème à la France libre et dont le symbole est évidemment religieux ? Au nom de la laïcité, faut-il s’offusquer de tout au risque de censurer culture, histoire et tradition ?

Comme nous le rappelle Régis de Castelnau dans son très beau texte, le gendarme Arnaud Beltrame, mort la veille des Rameaux, est allé bien au-delà de son seul devoir d’officier. Il y a du Maximilien Kolbe dans son action. Les valeurs qui ont guidé cet homme, devoir, engagement, désintéressement, honneur, sacrifice, étaient empruntes de sa foi chrétienne. Leur manifestation par un gendarme ne saurait être critiquable pour des seules considérations idéologiques.

La laïcité n’est pas en péril parce que quelques gendarmes sont dans une église. Elle le serait davantage si ces mêmes gendarmes n’empêchaient pas des prières illégales de se tenir dans la rue.

Trop de « mâles blancs quadragénaires »: Emmanuel Macron ou le racialisme d’Etat


Lors de son discours en faveur de l’intelligence artificielle, le 29 mars, au Collège de France, Emmanuel Macron a regretté l’omniprésence de « mâles blancs quadragénaires » comme lui dans ce domaine des sciences. Un « dérapage » contrôlé symptomatique de sa vision de la France, et donc du monde.  


« Il ne faut pas que les acteurs de l’IA soient tous des mâles blancs quadragénaires formés dans les universités européennes ou américaines. #AIforhumanity »

Ce tweet du 29 mars pourrait presque passer inaperçu tant nous nous sommes habitués à cette rhétorique sur les réseaux sociaux. A cela près que son auteur n’est autre… qu’Emmanuel Macron. Il devient dès lors particulièrement révélateur des évolutions qui attendent et menacent pour partie la France telle que nous la connaissons, avec son histoire et ses spécificités. Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces 153 caractères?

De la novlangue mondiale…

Certains auront sans doute relevé en premier lieu ce hashtag dans la langue de Shakespeare, dont notre président LinkedIn fait grand usage. Cette novlangue, malgré son caractère peu solennel, peut à certains égards être portée à son crédit : l’économie, surtout depuis qu’elle est financiarisée, repose sur une certaine dose d’irrationalité ; elle est sensible aux notions de confiance et de communication. Dans ce domaine, force est de constater que nous disposons à l’international d’un VRP optimiste et énergique, qui parle la langue du business et aspire à changer l’image de la France pour le bien de notre économie nationale. Mais en se désolant de la prééminence des universités occidentales plutôt que de s’en féliciter, le président se glisse sans vergogne dans le costume d’un président global, au-delà de nos intérêts nationaux. Leader of the Free World comme disent les Américains, voilà un rôle qui siérait à Emmanuel Macron, parfait exemple de l’élite mondialisée exempte de sentiment national.

…au racialisme assumé

Ceci explique peut-être cela, il en a profité pour jeter l’anathème contre les « mâles blancs quadragénaires ». Avec quelle rapidité et quelle force l’opprobre aurait-il, à raison, couvert quiconque aurait regretté « une trop forte proportion de minorités visibles dans certains sports », « l’omniprésence de noirs et d’arabes dans les meilleures ventes de disques » ou la « féminisation massive de la magistrature » ? Mais non, nul orage n’a grondé à l’horizon. Notre président précoce a tranquillement stigmatisé une catégorie jugée majoritaire de chercheurs déjà en place plutôt que de les soutenir, malgré le tarissement des budgets qui grève leurs recherches et tandis que la France n’est pas dans le « top 5 » mondial de l’intelligence artificielle, selon l’aveu même du mathématicien de renom et député de la majorité, Cédric Villani. Le président aurait pourtant pu formuler cette phrase différemment et appeler de ses vœux « une plus grande diversité ».

On imagine volontiers le président entouré de bataillons de conseillers en communication et de spin doctors ; toute sortie de route incontrôlée est donc à exclure et il ne faut voir ici que l’illustration des idées qui l’animent et une des applications concrètes du principe théorique que je nommerais « gulf stream politique ». L’observation du monde anglo-saxon, États-Unis en tête, nous indique ce qui attend l’Europe continentale dans les dix ou vingt années à venir dans la plupart des domaines, notamment les valeurs culturelles et les combats politiques. Alors que ce bref sursis nous permettrait de renforcer notre propre vision, tout autant universaliste, le plus souvent nous ne faisons que retarder l’échéance. Macron, chantre de la « disruption » va plus loin, nous propulsant à toute vapeur dans le champ anglo-saxon des valeurs communautaristes, se plaçant de plain-pied dans un discours en vogue, teinté de racisme, de misandrie et d’âgisme, dans le sillage du Premier ministre canadien « feel-good » Justin Trudeau.

Une République vendue à la pièce

Emmanuel Macron croit sans doute donner des gages à ces mouvements de lutte intersectionnels qui font tant fureur dans les pays anglo-saxons et qui se multiplient chez nous : ces néoféministes (Lallab), indigénistes (PIR), syndicalistes (SUD-Éducation) qui prennent le contrepied des féministes universalistes telles qu’Élisabeth Badinter et interdisent leurs ateliers « non-mixtes » de « libération de la parole » aux hommes, aux non-racisés (c’est-à-dire aux blancs) et aux cisgenres. Ce sont ces apologistes du « vivrensemble » à tout crin qui souhaitent le retournement des rapports de force plutôt que l’égalité. Ce sont les mêmes qui promeuvent le port du voile islamique au nom de la liberté des femmes, au mépris de la lutte actuelle des femmes iraniennes. Ce sont les mêmes qui justifient l’antisémitisme au nom de l’antisionisme.

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L’intersectionalité, concept créé aux États-Unis il y a moins de trente ans, dont Macron se revendique désormais consciemment ou non, ne présente-t-il pas l’avantage de légitimer un électoralisme paresseux et efficace, celui d’une « vente à la découpe » moins laborieuse que de réunir les Français autour de valeurs partagées et d’un destin commun ? Le passé de banquier d’affaires du président joue sans doute un rôle dans la segmentation de la population en marchés plus ou moins porteurs et dans son positionnement supranational. Les concessions au profit des communautaristes, ces nouveaux identitaires, et parfois même des islamistes, qui sont pourtant nos ennemis les plus dangereux actuellement, sont particulièrement emblématiques du renoncement et de l’hypocrisie d’une présidence attrape-tout.

Emmanuel « Rokhaya » Macron

Parmi les exemples les plus récents, on peut trouver l’invitation faite à Sherin Khankan, femme imam danoise aucunement représentative de sa religion, à s’asseoir dans le fauteuil du président de la République sous l’objectif d’un appareil photo, donnant lieu à une flagrante démonstration de prosélytisme. Khankan a déclara : « Il faut un président bien sage pour défendre le féminisme islamique et considérer la religion comme une partie de la solution et non du problème ». Il y a quelques mois, entre deux attentats islamistes, Emmanuel Macron épinglait la « radicalisation de la laïcité ». La République indivisible et laïque appréciera.

On pense également à la nomination au Conseil présidentiel des villes de Yassine Belattar, « comique » proche du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et donc des Frères musulmans, professionnel de l’identité blessée qui aurait reçu par SMS les mots de réconfort de son « frère » Emmanuel : « Continue. Les critiques suivent le talent. » On se rappelle il y a quelques mois le maintien de Mohamed Saou, finalement « blanchi », en tant que référent LREM dans le Val-d’Oise. C’est un « radical mais un type bien » disait Emmanuel Macron dans un oxymore digne de sa « pensée complexe », de celui qui clamait pourtant qu’il ne serait « jamais Charlie » et qui relayait les propos de Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Dans la même veine, la néoféministe identitaire Rokhaya Diallo, fondatrice des bien mal nommés Indivisibles et proche du Parti des Indigènes de la République, ayant construit son fonds de commerce sur la dénonciation du « racisme d’État », fut nommée au Conseil national du numérique par un arrêté du Premier ministre, Édouard Philippe. Finalement débarquée de cette assemblée devant la bronca, Diallo se contente désormais d’un rôle de chroniqueuse dans une émission d’une médiocrité crasse où son dernier fait d’armes consiste à avoir houspillé le courageux Bernard de la Villardière. Numéro 2 de Macron, Édouard Philippe est quant à lui connu pour sa gestion très accommodante à la mairie du Havre : prêt d’un terrain et inauguration d’une mosquée radicale, destruction de milliers de desserts destinés aux cantines car contenant de la gélatine de porc…

Macron, une politique hors sol

La nature humaine et les systèmes politiques étant ce qu’ils sont, l’histoire oscille entre des extrêmes et peine à trouver l’équilibre pérenne que permettrait un progressisme raisonnable. Les tenants du progressisme à bride abattue, auréolés de bonne volonté, ne veulent pas voir que leurs excès pavent la voie du retour brutal, à terme, d’un conservatisme qu’ils abhorrent. Emmanuel Macron a beau vouloir prêter à son leitmotiv « en même temps » les accents ricœuriens de la pensée complexe, il ne conjugue en réalité la conduite d’une des plus vieilles démocraties occidentales qu’à l’application d’une idéologie anglo-saxonne communautariste contraire à nos traditions politiques.

Il nous en avait déjà livré les prémisses inquiétantes, laissant entendre qu’il n’y avait pas de particularisme ni de génie français : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France », « l’art français, je ne l’ai jamais vu », son lieutenant Castaner renchérissant que le savoir est l’apanage des élites mondialisées : « on peut être cultivé et parler comme les Français ». Macron ne nous offre pas une politique située au barycentre des partis traditionnels comme il voudrait nous le faire croire, mais il mène résolument une politique déracinée en laissant essaimer avec sa complicité bienveillante des concepts radicaux, initialement minoritaires chez nous, qui commencent déjà à faire florès.

Cheminots-étudiants: pour la divergence des luttes!


Le combat pour le service public est trop sérieux pour le laisser nuitdeboutiser par les consternantes revendications étudiantes.


À France Inter, on y croit. Chaque jour, depuis le début du mouvement de grève à la SNCF, on voit frémir la Vierge, la fameuse convergence des luttes dont on espère qu’elle opèrera la transsubstantiation de diverses contestations en remake réussi de Mai 68, c’est-à-dire en Grand soir anticapitaliste – « Ouvriers, étudiants, paysans », ça ne vous rappelle rien ? C’est aussi le fantasme du député France insoumise François Ruffin qui, mercredi soir, a appelé la foule rassemblée à la Bourse du Travail à Paris (500 personnes à l’intérieur, autant dehors) à un « grand débordement », le 5 mai, pour faire « la fête à Macron ».

Les sous-doués à la fac

Admiratrice éperdue de Jeremy Corbyn (en dépit de la complaisance avec l’antisémitisme qu’on prête, et à raison, au très gauchiste patron du Labour) et tête pensante du radical-chic français, Chantal Mouffe s’extasie dans Le Monde sur « la centralité attribuée à la lutte contre toutes les formes de domination et de discrimination, tant dans les rapports économiques que dans d’autres domaines comme celui des luttes féministes, antiracistes ou LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans] ». Un salmigondis qui rappelle furieusement celui des représentants étudiants défendant dans un français aussi approximatif que leur orthographe leur droit au diplôme sans effort (Le Canard Enchaîné publie des extraits d’un dossier de presse de l’UNEF truffé de fautes ahurissantes. Ainsi, le syndicat étudiant craint que les femmes choisissent des filières, accrochez-vous, « avec des qualités ou des prérequis dont elles pensent disposer actuellement ou étant à l’heure portée ».).

Pour ces jeunes gens, qui ont tous dû lire la même fiche sur Les Héritiers de Bourdieu (et Passeron), que l’on puisse exiger d’eux, à chaque étape de leur scolarité, des résultats et des acquis correspondants à leur niveau supposé, voilà qui est le comble de la discrimination sociale. La méritocratie, c’est vraiment trop injuste ! Ainsi ne veulent-ils pas voir ce qui crève les yeux de tous : même dans les pays où le bac (ou son équivalent) garantit encore un niveau de connaissances et une aptitude à en acquérir d’autres, toutes les bonnes formations universitaires sont sélectives, et pas qu’un peu. Quant à leur exigence d’obtenir la moyenne à leurs examens, elle a laissé « rêveur » le Premier ministre pourtant trop empressé à ne pas froisser « la jeunesse », en réalité, sa frange politisée et largement dieudonnisée.

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Cette minorité active et ignorante est nourrie de clichés à deux balles sur « le racisme d’Etat » et « les stéréotypes de genre » (qu’il faut déconstruire), qu’elle gobe avec une jobardise qui me fait penser que, les jeunes, c’était mieux avant. La pire chose qui pourrait lui arriver serait qu’on lui cède et qu’on la laisse croupir dans des facs dortoirs pour y obtenir des diplômes sans valeur. Je l’avoue, par instants, cela me tente, je suis même prête à payer pour ne plus les entendre. Et puis, je me rappelle que ce n’est pas de leur faute s’ils sont les enfants d’une école qui semble avoir adopté comme programme la médiocrité pour tous, d’une gauche qui méprise tellement les enfants de pauvres qu’elle a fermé les internats d’excellence et supprimé les bourses au mérite, et des médias qui caressent leurs lubies dans le sens du poil.

Les cheminots ne doivent pas se « privé »

Comparé au verbiage de l’UNEF ânonné comme un catéchisme, et comparé aux éléments de langage débiles du mouvement contre la loi El Khomry (qui prétendaient que le renversement de la hiérarchie des normes entre l’entreprise et la branche allait nous ramener au temps de Dickens), le discours des syndicalistes cheminots est empreint de bon sens et de responsabilité. Quand ils disent que ce n’est pas leurs droits particuliers de salariés qu’ils défendent, mais le service public dans le sens singulier qu’il a en France, je les crois.

Le gouvernement est peut-être de bonne foi quand il jure qu’au bout de sa réforme, il n’y a pas la privatisation. Au début, la SNCF sera une entreprise privée-publique, c’est-à-dire à fonctionnement privé et capitaux publics. Et dans quelques années, pour cause de disette budgétaire ou d’idéologie anti-interventionniste, on débaptisera la SNCF (pour faire jeune et effacer ce vilain « N ») et on ouvrira son capital, avant de conclure que l’Etat n’a rien à faire dans les transports. On me dira que le contribuable, aujourd’hui, n’en a pas pour son argent. C’est un peu injuste, dès lors que chacun d’entre nous se rappelle les trains qui ne sont pas arrivés à l’heure et oublie les milliers de trajets sans histoires. Surtout, les choix stratégiques contestables de l’actionnaire, c’est-à-dire de l’Etat, sont évidemment responsables d’une grande partie de la dette, bien plus que le fameux statut des cheminots.

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Les syndicats cheminots ont bossé et, sur pas mal de points, leurs arguments sont très convaincants. Preuve qu’ils ne sont pas vraiment jusqu’au-boutistes, aucun ne réclame la renégociation de la directive sur l’ouverture des transports à la concurrence, qui serait peut-être une option à étudier alors que l’enthousiasme des peuples européens pour la libéralisation à outrance est pour le moins vacillant. Quoi qu’il en soit, on peut, comme votre servante, être raisonnablement libérale et souhaiter ardemment la persistance de ce pied de nez au dogme libéral qu’est le service public. Du reste, si on n’observe pas pour l’instant de rejet massif de la grève, cela signifie peut-être que même la France macronisée des start-up et des métropoles qui prend l’avion plus souvent que le train est attachée à une entreprise qui incarne à la fois la République et le monde d’avant.

La convergence des luttes est un mirage

S’ils ont la conviction que l’intérêt général y gagne, beaucoup de Français sont sans doute prêts à payer cette exception. Par leurs impôts et par les heures de vie que la grève leur fait perdre en piétinements attentes, angoisses et énervements. Mais ils veulent aussi que leurs enfants puissent étudier et passer leurs examens. Et ils l’ont montré en se révoltant contre la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, ils ne sont pas assez benêts pour croire aux promesses de l’excellence sans efforts.

La convergence des luttes est un mirage. « Il ne s’agit pas de rejouer Nuit debout », a proclamé François Ruffin. En réalité, il s’agit exactement de cela, d’établir un continuum de la contre-domination allant des cheminots à la Palestine. Le service public mérite mieux que des billevesées extrême gauchistes. On peut considérer que la normalisation par le marché va dans le sens de l’Histoire et, partant, être opposé au point de vue des syndicats de la SNCF. Mais confondre leur combat avec les pauvres slogans des organisations étudiantes, c’est passer à côté de l’essentiel : les cheminots défendent notre monde commun, les étudiants incultes de l’UNEF veulent sa liquidation.

Les Rien-pensants

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La France doit exiger l’autocritique des représentants de l’islam

Ces derniers jours ont confronté la France à quelques faits assez simples, mais qui pointent vers des vérités que trop de gens, trop longtemps, ont tenté et tenteront encore de nier, et même de dissimuler.

Mireille Knoll a été tuée par deux hommes qui sortaient de prison. Ils avaient, comme on dit, « payé leur dette à la société ». L’un d’entre eux, Yacine M., avait semble-t-il des antécédents d’agressions sexuelles. Son dernier séjour derrière les barreaux y était d’ailleurs lié : il avait agressé sexuellement une pré-adolescente de 12 ans. Il avait donc effectué une peine de… 5 mois et demi. 24 mois sur le papier, mais seulement 5 en réalité. J’insiste : connu et déjà condamné pour des faits antérieurs d’agressions sexuelles, il s’en est pris à une enfant de 12 ans, et a été condamné de facto à 5 mois et demi de prison.

Après sa sortie de prison, respectant scrupuleusement la peine dite de probation qui lui était fixée, il a assassiné une octogénaire. Et l’ordre des avocats ose s’indigner que l’on réfléchisse à une réforme de la procédure pénale, hurlant à la remise en cause de l’état de droit et des libertés fondamentales. N’ont-ils aucune décence ? N’ont-ils aucune conscience ?

« La pensée de Tariq Ramadan reste intacte »

S’est, par ailleurs, tenu ce week-end le très mal nommé « rassemblement annuel des musulmans de France », dont le nom même est un piège. Il ne s’agit en aucun cas d’un hypothétique rassemblement de l’ensemble de nos concitoyens musulmans, mais d’une association qui s’est donné, très abusivement, le nom de « musulmans de France » (MF), autrefois l’UOIF, c’est-à-dire la branche française des Frères musulmans.

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Le succès du stand tenu par le comité de soutien à Tariq Ramadan n’étonnera que ceux qui refusent obstinément de voir ce qu’ils voient. Les livres du prédicateur islamiste « se vendent comme des petits pains », ce qui, hélas, montre bien que certaines minorités sont nettement moins minoritaires qu’on ne le voudrait et qu’on ne le prétend trop souvent, comme le confirme une inquiétante étude qui vient d’être publiée par le CNRS.

Amar Lasfar, président de MF, persiste sans surprise dans sa victimisation du théologien islamiste. Il a toutefois raison sur un point : « la pensée de Tariq Ramadan reste intacte ». C’est bien le problème : les femmes qui lèvent le voile sur le prédicateur font preuve d’un courage admirable malgré des pressions odieuses et même une récente agression, mais la recherche – ô combien nécessaire – de la vérité judiciaire ne doit pas masquer la dangerosité de l’enseignement du théologien, que son mémorable « moratoire sur l’excision » suffirait à illustrer.

« Les valeurs historiques de la France (…) ne se traduisent pas de manière équitable pour tous les citoyens », prétend Amar Lasfar. Mais si, justement ! Équitable ne veut pas dire identique, et il est sain que la République ne réserve pas exactement le même traitement à ceux qui respectent ses valeurs et à ceux qui tentent de les utiliser contre elle pour promouvoir un ordre obscurantiste et totalitaire. Il serait bon, d’ailleurs, que cette distinction soit plus nette et plus fréquente.

L’islam innocent, forcément innocent…

Emmanuel Macron a très justement rappelé l’importance pour chacun de nous de la soif d’absolu et de la quête de sens lors des obsèques du colonel Beltrame. Notre laïcité « à la française » est immensément précieuse, mais ne doit pas conduire à imposer aux religions un tel silence dans l’espace public, que seules resteraient audibles celles qui ne respectent pas cette laïcité – en clair, l’islam politique. Ce dernier donnerait alors l’impression d’être la seule alternative crédible au matérialisme sans but et au « relativisme morne », alors qu’il n’en est rien !

Puisqu’il est évidemment question d’islam, et que ce n’est pas parce que deux choses portent le même nom qu’elles sont véritablement une, la France doit-elle traiter de la même manière la religion d’Henda Ayari et celle de Tariq Ramadan ?

Il convient de nous méfier des réponses à l’emporte-pièce, des jugements hâtifs et des généralisations abusives. Il y a des ordures parmi les chrétiens, des allumeurs de bûchers de jadis aux prêtres pédophiles, et il y a des gens très bien parmi les musulmans, dont certains, anonymes ou célèbres, sont d’ailleurs nos concitoyens. Mais enfin : Arnaud Beltrame aurait-il fait ce qu’il a fait s’il n’avait pas été chrétien ? Radouane Lakdim aurait-il fait ce qu’il a fait s’il n’avait pas été musulman ?

La France doit cesser d’espérer

Comme l’a écrit, il y a déjà longtemps, le remarquable Abdennour Bidar, certaines autocritiques n’ont que trop tardé. La France ne doit plus les espérer. Elle doit les exiger, refuser que ceux qui les esquivent puissent prétendre à la moindre représentation officielle et leur interdire toute organisation légale sur notre sol.

Cela revient évidemment à affronter nombre d’organisations ayant hélas pignon sur rue – le CFCM, les Frères musulmans, le Milli Gorüs, le Tabligh, les réseaux wahhabites et salafistes en tout genre, le CCIF, le PIR, etc. – ainsi que les pays qui les financent – Turquie, Arabie saoudite, Qatar… Ce sera rude, mais bien moins dangereux que de continuer à les tolérer et que de les laisser étendre leur influence. C’est une obligation stratégique et un devoir moral envers tous les musulmans sincèrement humanistes qui, comme jadis Abdelwahab Meddeb, ont bien compris que « les germes du mal sont dans le texte. »

La « France rance » vous salue bien

Au terme de ces jours de deuil, mais aussi de victoire, qui ont bouleversé notre pays, rappelons qu’il suffit d’un seul contre-exemple pour démontrer la fausseté d’une généralité. Dès lors, les racialistes racistes qui accusent la « blanchitude » de tous les maux, les pseudo-féministes haïssant les hommes mais étrangement silencieuses sur les abominations commises à Telford, les « bouffeurs de curés », les contempteurs de la « France rance », les antimilitaristes forcenés, les pacifistes « munichois » qui appellent sans cesse à tendre l’autre joue, mais aussi les tenants du primat de l’économie des deux côtés de l’échiquier politique, feraient bien de méditer quelques points. Par sa seule existence, un homme vient de les confronter au réel.

Arnaud Beltrame était blanc, mâle, hétérosexuel. Il était franc-maçon et fervent catholique. Il était militaire, ancien sous-officier devant sa belle carrière à ses seuls efforts et à la méritocratie républicaine. Il était provincial. Adepte enthousiaste de sports de combat, il n’est pas tombé sans se battre. Il jugeait de la valeur d’une vie – la sienne ou celle qu’il a sauvée – selon d’autres critères que la possession d’une Rolex à cinquante ans, et sans doute dans sa jeunesse avait-il d’autres rêves que de devenir milliardaire.

Il y a des gens très bien qui, sur un bon nombre de ces points, ne lui ressemblent pas ; et c’est heureux. Ce qu’il était ne suffit pas à résumer la France, y compris dans ce qu’elle a de beau et de grand. Mais la France qui lui ressemble n’aura plus jamais à tolérer qu’on tente de lui faire honte de ce qu’elle est.

Un racisme imaginaire: La querelle de l'islamophobie

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Lettre ouverte au monde musulman

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Italie: la Lega applique la méthode Assimil

En Italie, le réel semble plus fort que Le Gorafi. Régulièrement accusée de racisme, la Lega de Salvini, arrivée en tête (18%) de la coalition de droite aux législatives, a fait élire fin février le premier sénateur noir de la Botte. Tous nos médias se sont gaussés de cette apparente contradiction : le sénateur Tony Iwobi, d’origine nigériane, serait-il masochiste ? Tombé des nues, le président de SOS Racisme Dominique Sopo a comparé Iwobi à l’oncle Tom. Car avec ses t-shirts « Stop invasion » et ses diatribes contre les flux migratoires, le chef d’entreprise désormais parlementaire ne correspond pas vraiment au cliché de l’immigré xénophile.

Tony Iwobi n’est pas le premier

Élu municipal à Bergame dès 1995 puis conseiller régional de Lombardie en 2013, Iwobi a toujours suivi la ligne de la Lega, y compris lorsque ses dirigeants voulaient couper les ponts avec l’Italie méridionale et créer une Padanie indépendante au nord de la péninsule. L’élu défendait alors mordicus la culture et la langue bergamasques, un dialecte usité en Italie et en Suisse que l’Unesco a classé dans la liste des idiomes en danger.

Sous le feu des projecteurs, Tony Iwobi n’est pourtant pas la première personnalité d’origine africaine que la Ligue met en avant. En effet, le premier maire noir d’Italie fut Sandy Cane, une ligueuse élue à Viggiù, une petite ville de la frontière suisse. Née d’une mère italienne et d’un père afro-américain, elle confia même avoir voté Obama. Non loin de là, en 2013, à Malnate, la Ligue avait désigné comme secrétaire de sa section locale Hajer Fezzani, une Italienne d’origine tunisienne, noire de surcroît. La jeune femme n’aurait jamais pu prétendre à un tel rôle à Tunis, où les descendants d’esclaves africains restent désespérément cantonnés à des tâches subalternes.

Dans une Italie en première ligne du chaos migratoire, la Lega a donc pleinement intégré le logiciel assimilationniste de son alliée Marine Le Pen. Ses adversaires lui souhaitent le même destin.

« Amnésie traumatique »: notre cerveau n’est pas un disque dur


L’animatrice Flavie Flament a mis sous la lumière le concept d’ « amnésie traumatique ». S’appuyant sur cette notion contestée par la majorité de la communauté scientifique, certains réclament l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs. Or, on sait que notre cerveau est un organe dynamique, pas un enregistreur que l’on pourrait rembobiner pour retrouver tel ou tel souvenir enfoui.


Des victimes présumées d’abus sexuels subis au cours de leur enfance ont récemment occupé le devant de la scène médiatique, en particulier l’animatrice et romancière Flavie Flament, qui a placé la notion d’« amnésie traumatique » au cœur du débat. C’est cette notion que l’on conteste ici.

Amnésie médiatique

Dans son récit autobiographique, La Consolation, publié en octobre 2016, Flavie Flament raconte son viol à l’âge de 13 ans par un photographe « connu et reconnu de tous ». La jeune femme dit n’avoir retrouvé la mémoire de ce viol, qui remonte à 1987, qu’en 2009, au cours d’une psychothérapie, « oubli » qu’elle attribue à l’« amnésie traumatique ». Si Flavie Flament ne nomme pas son présumé agresseur, après son passage fin octobre 2016 dans l’émission « Salut les Terriens ! », le patronyme du célèbre photographe David Hamilton commence à circuler sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Le sujet de l’amnésie traumatique étant ainsi inscrit à l’ordre du jour médiatique, la psychiatre Muriel Salmona lui confère une substance scientifique, en reprenant les théories développées dans les années 1990 par Linda Meyer Williams et Cathy Widom, toutes deux spécialistes des abus sexuels et violences sur mineurs. Voici sa définition, citée par la journaliste Mié Kohiyama dans une tribune publiée par Le Monde en novembre 2017 : « Il s’agit d’un mécanisme neurobiologique de sauvegarde bien documenté que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences qui présentent un risque vital (…) Ce mécanisme fait disjoncter les circuits émotionnels et ceux de la mémoire, et entraîne des troubles dissociatifs et de la mémoire, responsables des amnésies et d’une mémoire traumatique. »

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Selon Muriel Salmona, les souvenirs ainsi retrouvés plusieurs décennies plus tard seraient restitués à l’identique. Elle écrit : « La mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle et sensorielle non intégrée et indifférenciée, piégée lors de la disjonction de sauvegarde hors du temps et de la conscience dans une partie du cerveau : l’amygdale cérébrale. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps qui va faire vivre à l’identique dans leurs moindres détails et avec une acuité intacte les violences comme si elles se produisaient à nouveau ». Sur la base de cette argumentation, Muriel Salmona défend l’allongement du délai de prescription pour les abus sexuels infantiles qui auraient eu lieu plusieurs décennies auparavant.

Un « morceau de folklore dénué de tout fondement scientifique convaincant »

Or, la majeure partie de la communauté scientifique aux États-Unis et en Europe considère que l’amnésie dissociative traumatique, autrement appelée « refoulement », est, ainsi que l’écrit le professeur en psychologie à Harvard Richard McNally, un « morceau de folklore dénué de tout fondement scientifique convaincant ».

Comment en avoir le cœur net ? On ne peut évidemment pas expérimenter directement sur les humains. Aussi, de nombreuses études scientifiques ont-elles été effectuées sur la base de questionnaires. Si l’une d’entre elles, publiée en 2012 par la spécialiste des phénomènes post-traumatiques Constance J. Dalenberg, a conclu à l’existence de la mémoire traumatique, des spécialistes du fonctionnement de la mémoire l’ont sévèrement critiquée. Scott Lilienfeld et Elizabeth Loftus battent ainsi en brèche la notion de mémoire retrouvée, cette dernière ayant notamment travaillé sur la fabrication des faux souvenirs, y compris autour d’abus sexuels prétendument subis durant l’enfance.

Un constat ressort de ce débat : la majeure partie de la communauté scientifique émet de sérieux doutes sur l’existence même de l’amnésie et de la mémoire traumatiques. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire : les partisans de l’amnésie et de la mémoire traumatiques se tournent vers l’imagerie par résonance magnétique (IRM), prétendant y découvrir la preuve scientifique par excellence. Là encore, Flavie Flament est aux avant-postes.

Un souvenir n’est qu’une reconstruction du passé

Dans son documentaire Viol sur mineurs : mon combat contre l’oubli, diffusé le 15 novembre 2017 sur France 5, Flavie Flament se prête à un scanner de son cerveau afin de déterminer si son présumé viol a laissé des séquelles physiques visibles. Selon les images présentées dans le documentaire, les violences que l’animatrice aurait subies trente ans auparavant, à l’âge de 13 ans, auraient modifié le cortex cérébral. J’ai donc demandé à des spécialistes en neuro-imagerie de se prononcer sur ces images. Tous ont constaté que l’hippocampe de Mme Flament était certes petit (et encore, pour s’en assurer, il faudrait mesurer correctement son volume, et le rapporter à des normes de femmes de même âge et de même taille…), mais que l’IRM ne pouvait en aucun cas l’expliquer.

Notre mémoire ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo. Tant que son détenteur vit, le cerveau reste dynamique et les souvenirs traumatiques les plus vifs ne sont jamais des reproductions littérales des événements vécus. Ni des éléments manipulables à l’envi qu’on pourrait sortir de l’endroit où ils ont été cachés par tel ou tel mécanisme psychologique.

D’autant qu’un souvenir n’est qu’une reconstruction du passé. Bien sûr, on peut faire des rêves étroitement liés à l’événement traumatique, ainsi reconstruit et « revécu » pendant le sommeil, mais de telles réminiscences ne sont en aucun cas des reproductions ou des enregistrements retrouvés dans un coin du grenier.

Question subsidiaire : le corps peut-il vraiment garder l’empreinte du souvenir ? Dans le titre même de son article « The body keeps the score », le psychiatre Bessel Van der Kolk suggère que les victimes peuvent présenter des signes corporels de la mémoire traumatique. Mais la communauté scientifique est unanime : même si cela existe, il ne s’agit pas d’une reproduction fidèle de l’événement. Dans ces conditions, comment interpréter la « mémoire du corps » ? Certains allèguent qu’images, processus sensoriels et rêves seraient les souvenirs implicites d’un traumatisme dissocié. Le corps se souviendrait, même si l’esprit ne le peut pas.

Dans l’état actuel de nos connaissances, la « mémoire traumatique retrouvée » n’est pas de la science, mais de la science-fiction

Ce raisonnement erroné a inspiré la prétendue « thérapie de la mémoire retrouvée » que Richard McNally, le spécialiste des légendes urbaines en matière de psychologie, qualifie de « plus grave catastrophe qui ait frappé le domaine de la santé mentale depuis l’époque de la lobotomie ». Rappelons également que l’émotion ne confirme pas la vérité. La croyance sincère que l’on a été traumatisé peut produire une excitation émotionnelle intense au moins aussi grande qu’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Par exemple, l’amnésie psychogène ne se confond pas avec l’amnésie traumatique, bien que les deux termes soient parfois utilisés comme des synonymes. Ainsi, les cas d’amnésies psychogènes « canoniques » se manifestent par une perte de la mémoire à long terme soudaine et massive, allant jusqu’à la perte d’identité.

Ne confondons pas non plus amnésie infantile et amnésie traumatique. La plupart des gens se souviennent très peu de leur vie avant l’âge de quatre ou cinq ans. Au-delà de cette limite, la maturation du cerveau et les changements cognitifs, en particulier dans le langage, rendent difficile pour les enfants plus âgés – et a fortiori pour les adultes – de se rappeler les événements « codés » pendant les années préscolaires. Enfin, les travaux d’Elizabeth Loftus et d’autres chercheurs en psychologie expérimentale ont montré qu’il était facile d’implanter des faux souvenirs. Sans corroboration externe ou preuves matérielles, les allégations d’une victime présumée ne suffisent pas à distinguer un vrai d’un faux souvenir. En revanche, de multiples exemples démontrent que les événements traumatiques – vécus comme massivement terrifiants au moment de leur apparition – sont fortement inoubliables et rarement, sinon jamais, oubliés.

Il est indispensable de développer la formation des médecins, policiers, gendarmes, avocats, juges et autres professionnels à l’écoute des victimes afin de mieux entendre et préserver leurs témoignages de tout risque de déformation. Mais en même temps, force est de constater que, dans l’état actuel de nos connaissances, la « mémoire traumatique retrouvée » n’est pas de la science, mais de la science-fiction. Comme l’affirment quatre chercheurs en psychologie sociale et cognitive dans Le Monde du 22 novembre 2017, « faire entrer dans la loi l’amnésie traumatique serait dangereux ».

In memoriam la guerre des souvenirs

C’est aussi la position du juge Jacques Calmettes, chargé fin 2016 par la ministre Laurence Rossignol d’animer avec Flavie Flament une « Mission de consensus sur le délai de prescription applicable aux crimes sexuels commis sur les mineur.e.s ». Lors de son audition à l’Assemblée nationale le 31 janvier 2018, Calmettes a été interrogé sur l’amnésie traumatique : « La Cour de cassation a une position très claire de rejet disant que cette base de révélations, les conditions de ces révélations et les connaissances, les données acquises de la science, comme on le dit souvent en Droit, ne permettent pas d’asseoir la procédure sur ce problème-là, trop fragile par rapport à la rigueur du Droit. » Il a également évoqué « le problème de la preuve du souvenir, de la fabrication des faux souvenirs, de la distorsion des souvenirs ».

S’il faut lutter énergiquement contre les abus sexuels et les viols avérés sur mineurs, n’oublions pas pour autant une autre catégorie de victimes : les personnes innocentes – et leurs familles – victimes d’accusations fondées sur de faux souvenirs induits en thérapie. Dans un entretien qu’elle a accordé à Stéphanie Trastour (M, le magazine du Monde, 4 octobre 2014), en marge du premier procès en France intenté contre un psychothérapeute des faux souvenirs, Elizabeth Loftus déclarait : « Si les Français doivent traverser le même épisode tragique que les Américains lors de la guerre des souvenirs, je les plains sincèrement ! »

La Consolation

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Thomas Porcher, l’économiste anti-Macron qui a quand même voté Macron


Il critique Emmanuel Macron et n’est même pas libéral, pourtant c’est l’économiste à la mode. Thomas Porcher publie un Traité d’économie hérétique qui va à l’encontre du dogme libéral dominant. 


Les sciences économiques n’ont de scientifique que le nom. Thomas Porcher, l’économiste « atterré », nous le rappelle dans son « Traité d’économie hérétique » : il n’y a pas de vérité en économie. Par ses démonstrations souvent pertinentes, il s’affaire à démontrer que le discours libéral majoritaire – dont La République En Marche et d’autres nous rabattent les oreilles – n’est, malgré les apparences, pas partagé de tous. Son réquisitoire bien construit démonte une à une les grandes illusions du « prêt-à-penser » libéral et les supposées « vérités économiques ». C’est tout à fait rafraîchissant !

Faire barrage contre Ma… rine Le Pen

Thomas Porcher – qui a été dans l’équipe de Cécile Duflot en 2016 avant de signer en 2017 une tribune commune avec Yanis Varoufakis dans Le Monde pour appeler les gauches Hamon, Jadot et Mélenchon à s’unir dans la course à l’Elysée – est assurément un économiste de gauche, de la « vraie » gauche diraient certains. Mais la pensée économique de l’auteur a beau s’éloigner fortement des dogmes libéraux actuels, l’économiste jouit d’une couverture médiatique monstre. Invité presque partout pour la promotion de son livre, sa supposée « hérésie » reste appréciée par nombre de journalistes. Ceci explique peut-être cela, Thomas Porcher a fini par voter Macron au second tour de la présidentielle : ouf, il n’est donc pas « fasciste » !

Hérétique, non. Utopiste ? Assurément. Il reprend quasiment tous les arguments en vogue au sein de la gauche de la gauche qui conteste la mondialisation économique. Tout y est bien listé. Il manque seulement, et c’est à son honneur, les délires de Benoît Hamon sur la robotisation ou sur le revenu universel sauce Piketty. Là où Thomas Porcher est brillant, c’est pour déconstruire méthodiquement nombre d’arguments utilisés par les « puissants » pour garder le troupeau de citoyens dans le droit chemin d’une économie toujours plus libérale.

Le libéralisme ou la peur du vide

Depuis 30 ans, une majorité d’économistes milite pour plus de désengagement de l’Etat et le détricotage des normes ou des acquis sociaux. Vaste supercherie qui n’enrichit que les plus riches pour Thomas Porcher. Supercherie qui a montré son incapacité à sortir les économies européennes de la crise. Pour justifier cette austérité et l’imposer aux populations, deux « épouvantails », nous explique-t-il, sont systématiquement brandis par les classes dominantes : la « pression exercée par la concurrence mondiale » d’une part, et le « poids de la dette » d’autre part, ce « chiffon rouge agité pour faire peur ». Thomas Porcher va jusqu’à pourfendre la théorie du ruissellement chère à Macron, dynamique capitaliste qu’il qualifie de « vision prétendument gagnante-gagnante d’opposition entre classes sociales ». L’économiste est également très bon pour mordre les mollets des gouvernants libéraux qui se font passer pour des défenseurs du climat ou pour déconstruire le « mythe de la réussite individuelle ». Les génies de l’informatique – Steve Jobs – ou de la chanson française – Florent Pagny (!) – seront gentiment égratignés au passage.

Zemmour, sors de ce corps !

Thomas Porcher ne croit pas aux mérites des « mécanismes de marché » vantés par les libéraux, prétendument régulateurs et bénéfiques à la société tout entière. Il plaide, lui, pour une plus grande intervention de l’Etat. Son Traité d’économie hérétique montre en tout cas très bien par quelles étapes nous sommes passés, des Trente Glorieuses (époque « plutôt administrée » par les Etats) au système actuel où l’économie est « une économie de marchés financiers libéralisés ». Il accable la Commission européenne et son rôle majeur dans la dernière crise économique. Il dénonce de façon remarquable la grande finance et le FMI qui ont pris l’ascendant sur le politique à partir des années 1980. « Ce n’est plus la Bourse qui finance l’entreprise, mais bien l’entreprise qui finance la Bourse ». Il revient sur le scandale de la crise de 2007 et démontre que la dette publique des Etats n’est qu’une broutille comparée au scandale de la dette privée des subprimes !

Le libre-échange ? Même lui sera vilipendé : c’est, pour Thomas Porcher, « une théorie économique des pays riches conçue pour dominer les pays pauvres » ! Pour nous, citoyens de pays riches, le libre-échange a aussi ses effets nocifs en sacrifiant notre classe ouvrière. L’Europe ? Elle est sous domination allemande. L’Union européenne, qui pourrait nous protéger des « effets délétères de la mondialisation », est même devenue la « principale courroie de transmission » de ce libre-échange dévastateur. Attention Monsieur Porcher, certains passages font penser à une tribune d’Eric Zemmour ou à un discours de Florian Philippot !

« Penser hors cadre » près des socialistes

Si cette lecture est agréable, car très abordable, (ce qui n’est pas toujours gagné d’avance quand on ouvre un bouquin d’économie), certains aspects sont – et c’est le sens même du livre – discutables. Thomas Porcher peut lasser. Quand il se félicite de « penser hors du cadre », chapitre après chapitre. Quand il fustige en permanence les « experts » qui s’opposent à lui et dont la pensée libérale aurait abouti à « des millions de vies broyées » (on retrouve cette expression plusieurs fois dans le livre), aussi.

Son misérabilisme quand il évoque les moins nantis (il parle de « pauvrophobie » !), son refus de voir dans toute initiative économique individuelle une possibilité d’améliorer la richesse globale d’une nation, son obsession autour du CAC 40 ou du Medef en exaspéreront assurément plus d’un ! Thomas Porcher n’a que 40 ans, mais on a aussi envie de lui rappeler que sous Mitterrand, Jospin ou Hollande, la gauche socialiste qu’il soutient en partie a souvent été au pouvoir lors des trois dernières décennies marquées par la crise économique, avec les forfaitures et renoncements que l’on connait. Sa conclusion offre 10 principes pour se réarmer contre la pensée néolibérale. Mais l’on peut se demander si les idées de Thomas Porcher, qui ne s’encombre pas de chiffres et d’une économétrie qui manquent parfois pour conforter certains points, n’ont pas déjà été balayées par les électeurs lors des derniers scrutins…

Nicolas Rey passe aux aveux

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nicolas rey dos mur
Nicolas Rey. Sipa. Numéro de reportage : 00832176_000030

Ça commence bien. Enfin pour le lecteur, son plaisir. Jugez plutôt. Première phrase coup de poing : « J’écris parce que je vais crever. » Les écrivains américains savent faire, pas les français, ou très rarement, trop de graisse dès le début. Ça me rappelle, du reste,  un autre roman, avec un début aussi violent, celui du regretté Fritz Zorn, Mars. Un seul livre, et puis emporté par le cancer à trente deux ans. Peut-être y a-t-il songé en écrivant son incipit, le cultivé Nicolas Rey.

Ne rien laisser en héritage

Dans Dos au mur, il avoue tout, le plagiat d’une nouvelle en 2016, les mensonges réitérés depuis l’enfance, les triches au bac et au permis de conduire, les faiblesses, les petites et grandes trahisons, le manque d’argent, les remords, etc. Il se met à nu, il est à vif. Il nous trouble, nous touche. On a envie de le prendre dans les bras, de lui dire que tout ça, ce n’est pas grave, que ça passera. Même le pancréas peut finir par oublier la drogue, l’alcool, la mauvaise bouffe. On a envie de boire un Perrier tranche avec lui, au « Cépage », un bistrot sympa de la rue Caulaincourt, où j’ai lu Dos au mur, face à face que je ne suis pas prêt d’oublier. Dehors, il faisait froid, et la neige tenait au sol.

Donc Rey passe aux aveux. Avec lui, pas besoin de garde à vue. Rey, il est depuis toujours dans l’autodestruction. Trop beau à vingt ans, trop de talent, embarrassé par la notoriété immédiate. Il dit, dans son roman qui se lit d’une traite, sachez-le, qu’il aime Sagan. Normal, c’est son fils spirituel. Elle aussi, elle a flingué son corps. Bonjour tristesse. Dès le début, sa musique s’est imposée, celle de Brahms. Lucide, elle a compris que la mort était un scandale, qu’on ne pouvait pas y échapper, que la vie était une farce, qu’il fallait conduire vite, fumer jour et nuit, boire sans soif, prendre de la coke pour accélérer la phrase molle et surtout claquer tout son fric avant même de l’avoir encaissé. Ne rien laisser en héritage. Que les livres, et encore. Un héritage, ça fout toujours la merde.

Ce roman sur le mensonge est plein de vérité

Rey aurait dû mourir à 27 ans. Il aurait fait la fête avec Jim Morrison et Amy Winehouse. Et en France, petit pays devenu paralytique, il serait considéré comme un écrivain culte. On le citerait chaque semaine, des jeunes filles se rouleraient sur sa tombe, bref, il serait intouchable. Il est en survie. Il écrit de mieux en mieux. C’est léger et profond à la fois. Il n’ennuie pas une seconde. Des passages, avides de sentiments, sont inoubliables. Le chapitre 101 est à chialer, vraiment. Extrait : « Jusqu’à l’aube, nous nous sommes murmuré des mots fous, embrassés jusqu’à plus soif tout en étant enlacés comme des possédés. Nous n’avons pas fait l’amour. Nous avons fait mieux. Nous avons commencé à faire l’amour. » C’est la première rencontre avec Joséphine, l’amour de sa vie. C’est la plus belle page du roman. Parce qu’elle est pleine de vérité. Ce roman sur le mensonge est plein de vérité. C’est pour ça qu’il est terriblement émouvant. Le mensonge, lui, assèche.

Nicolas Rey est désormais un corps en souffrance. Le jeune homme vert s’est épaissi, ses mains tremblent, sa diction est lente. Mais le corps de l’écrivain, c’est sa came. On n’écrit pas sans lui. Regardez, pour ne citer qu’eux, Céline, Hemingway, Capote. Ce dernier a détesté son corps gras. Il n’a plus rien écrit. Hemingway l’a aimé jusqu’au moment où il ne lui a plus permis de se tenir droit devant une femme. Alors, il s’est fait sauté la cervelle d’un coup de fusil. Céline a été au bout de sa douleur généralisée, de sa nuit d’épouvante, car il était médecin, et il avait, dans son chef-d’œuvre, posé le bon diagnostic. Rey va devoir composer avec ce corps affaibli. Mais c’est sa force, justement, ce corps ruiné. Ça se voit dans son regard qui est resté celui d’un enfant.

Nicolas Rey, Dos au mur, Au diable vauvert, 2018.

Réformes: Macron ne veut bousculer ni les Français ni l’Allemagne

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Visite d'Emmanuel Macron dans l'usine Whirlpool, Amiens, 3 octobre 2017. ©Philippe Wojazer/AP/SIPA

Droit du travail, statut des cheminots, taxe d’habitation: les timides réformes engagées par l’exécutif cachent le refus de bousculer les Français et l’incapacité à faire fléchir l’Allemagne. Fonctionnaires et élus locaux sont loin d’avoir renoncé à leurs fromages.


Voilà neuf mois révolus que Macron, installé à l’Élysée avec la bénédiction des bureaucraties médiatique et financière, peut gouverner en s’appuyant sur sa majorité parlementaire. Comme c’est un homme pressé que le gars Emmanuel – sous cet angle, il rappelle Sarkozy et Renzi –, il est déjà temps de dresser un premier état des lieux[tooltips content= »Je laisse volontairement de côté l’évolution du système éducatif malgré son extrême importance : on ne saurait parler de tout. »]1[/tooltips]. Ce caractère d’homme pressé convient à un système qui veut des serviteurs affichant leur bonne volonté jour après jour sous le regard des médias et des marchés. Les réformes pleuvent sur nous comme les balles sur les soldats français à la bataille de Gravelotte[tooltips content= »Commune de Moselle célèbre pour la violence des combats qui s’y sont déroulés en août 1870. »]2[/tooltips] : réforme du droit du travail, de la taxe d’habitation et de l’ISF, taxation des retraites, gel des dépenses d’infrastructure, réforme de la SNCF, nouveau super impôt foncier à l’horizon.

Il y a deux façons de traiter le sujet : à l’endroit, les réformes engagées ; à l’envers, les changements auxquels on se refuse.

Les réformes de rupture

Réformes de structure, c’est un terme fétiche de la littérature libérale depuis trente ans. Il exprime la volonté des élites de rompre avec le système public et social issu des années favorables d’après-guerre. Autant parler alors de réformes de rupture. Je ne traiterai que trois d’entre elles : la réforme du droit du travail, la réforme du statut des cheminots et la suppression de la taxe d’habitation.

La réforme du travail

Sur la réforme du droit du travail, la chose essentielle, jamais vraiment dite, est qu’elle vise à réduire le pouvoir des syndicats de négocier les salaires. Le postulat de la rigidité du marché du travail dissimule celui de la rigidité des salaires. De fait, l’Espagne et le Portugal ont obtenu une baisse significative de leurs salaires après avoir « libéré » leur droit du travail. Plus anciennement, l’Allemagne a réduit son coût global du travail de 15% au terme des réformes Schröder faites en 2004 et 2005. L’Allemagne, la surpuissante Allemagne !

Or, la France présente un niveau de salaires qui la place au sommet mondial, avec la Belgique et les pays scandinaves. La chose est des plus déconcertantes. Premièrement, l’industrie française, la moins robotisée du monde développé, n’est pas à même de supporter un coût salarial aussi élevé. Deuxièmement, les patrons laissent dériver les salaires année après année, et, avec eux, les charges sociales dont ils soutiennent, non sans raison, qu’elles sont excessives ! Sont-ils schizophrènes ?

A lire aussi: La France servile du président Macron

Laissons de côté les aspects idéologiques de la question. La réussite éventuelle de cette réforme, déjà utilisée par de grands groupes comme Peugeot, dépend d’un facteur proprement économique : un progrès notable de l’investissement productif des entreprises. Sans une progression de l’ordre de 30% sur la durée du mandat présidentiel, qui serait gage de compétitivité retrouvée, il n’y a guère à espérer.

Autant dire que la question de l’euro est sous-jacente à celle du travail. Je soutiens mordicus que l’investissement reste conditionné à la compétitivité monétaire, à l’intérieur comme à l’extérieur de la zone. Or, cette compétitivité nous a été retirée par l’euro. Macron et son équipe de pieds nickelés prennent les choses à l’envers : ils veulent atteindre la compétitivité par la voie du coût salarial afin de nous maintenir dans la souricière monétaire.

La réforme du statut des cheminots

La réforme du statut des cheminots a dû réveiller les souvenirs de ceux qui ont subi les grèves de décembre 1995. Vingt-deux ans après, aurait titré Alexandre Dumas. Je ne joue pas sur les mots. Si Chirac et Juppé avaient mené à bien la réforme d’ensemble des retraites du public, nous en connaîtrions aujourd’hui les effets. Il faut très longtemps avant que les effets financiers apparaissent vraiment dans les comptes publics[tooltips content= »La réforme des retraites du privé de 1993 a permis d’économiser plus de 20 milliards d’euros. »]3[/tooltips]. C’est à une démonstration de zèle que nous convient l’homme de l’Élysée et son escorte politique et médiatique, sans effet notable sur la dépense concernée. Avec un objectif politique : casser l’État dans l’État qu’est la SNCF. Et un objectif symbolique : prouver que Macron est bien l’homme providentiel qui déplace les lignes.

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La quasi-suppression de la taxe d’habitation

Les ossements de Margaret Thatcher ont dû cliqueter dans la tombe. La Dame de fer a quitté le pouvoir en 1990, après avoir été mise en minorité dans son parti du fait de son projet de poll tax destiné à faire acquitter un impôt local à tous les Britanniques, quels que soient leurs revenus. La réforme initiée par Macron en sens inverse relève plus du populisme que du libéralisme[tooltips content= »C’est le diagnostic posé par Emmanuel Todd. »]4[/tooltips]. Cette quasi-suppression allégera certaines catégories de contribuables, mais au risque certain d’exposer les classes moyennes à une aggravation de leur taxe foncière. Nous pouvons apercevoir en filigrane une séparation entre la « périphérie » de la société, qui sera exonérée, et son « centre » représenté par les professions libérales et les cadres.

Macron déplace peut-être les lignes, mais il brouille aussi les cartes. La contribution de chacun à la charge publique est un pilier de la République. La suppression de la taxe d’habitation est donc bien une réforme de rupture, de rupture avec la tradition républicaine. Nous devrions être d’autant plus sensibles à la chose que les personnes exonérées bénéficient par ailleurs de la protection sociale la plus coûteuse du monde.

Plus importants peut-être sont les changements dont on ne veut pas. J’ai mis en avant[tooltips content= »« La facture sociale, un tabou français », Causeur, n° 49, septembre 2017. »]5[/tooltips] quelques mesures simples à forte incidence financière dont l’adoption rétablirait l’équilibre des comptes publics en l’espace d’un an : carte Vitale biométrique – en attente depuis vingt ans –, suppression de la masse des prestations sociales versées à partir de déclarations sur l’honneur – à très haut taux de fraude –, indemnisation du chômage volontaire – une singularité française –, limitation des allocations familiales au nombre d’enfants désirés par les femmes françaises – trois au plus –, rétablissement du contrôle de l’État central sur les marchés publics territoriaux – support d’une gabegie sans précédent dans l’histoire républicaine –, action contre la fraude à la TVA qui grève le budget de 17 milliards annuels – en suivant l’exemple de la Belgique. Et j’en passe.

Mais il ne faut pas désespérer les banlieues, ni stigmatiser les élus locaux.

Au début des années 2000, de jeunes palestiniennes ont accusé à tort Tsahal de les empoisonner

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yves marcie berce hysterie
Palestiniennes sur le chemin de l'école, Jénine, avril 2002. Sipa. Numéro de reportage : AP20042598_000016.

Yves-Marie Bercé est historien médiéviste, ancien directeur de l’Ecole nationale des chartes et membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A 80 ans passés, il publie Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective. Dans cet essai aussi instructif que plaisant à lire, il analyse le contexte d’apparition de phénomènes d’hystérie nés dans des communautés fermées, de l’Italie traditionnelle à la Palestine en passant par la Colombie. Entretien.


 

Daoud Boughezala. Qu’est-ce qu’une « hystérie collective » ? Ce phénomène est-il plus courant chez les femmes, comme le prétendait Charcot que vous citez dans votre livre ?

Yves-Marie Bercé. Le terme « hystérie » a dans cette étude historique été envisagé d’un point de vue médical. L’hystérie n’est pas forcément une maladie caractérisée mais une collection de symptômes qui ne peuvent pas être simulés mais se rattachent parfois à des désordres différents. Ces symptômes intriguent les médecins depuis la plus haute Antiquité. Confrontés à des délires physiques féminins qui s’expriment notamment par des postures impossibles, des convulsions, des mouvements incontrôlés, une sorte de scission de la personnalité, ces médecins ont cru y reconnaître des divagations de l’utérus. Ils supposaient que l’utérus, organe féminin par excellence, avide de semence masculine, se déplace à l’intérieur du corps selon les frustrations et les désirs. C’est seulement à la fin du XVIIe siècle que des médecins français, italiens, anglais dont le plus célèbre fut Sydenham, surnommé « l’Hippocrate de l’Angleterre » changent l’interprétation. Dans les années 1680, il a exprimé une idée qui relevait du bon sens mais n’avait pas été théorisée : les troubles de l’esprit peuvent se répercuter dans le corps. Par exemple, la peur engendre le tremblement, la chair de poule, ou le claquement de dents. A cette époque, les médecins ont constaté qu’entre 10% et 20% d’hystériques étaient des hommes. Dans le tableau nosologique, c’est-à-dire l’ensemble des manifestations maladives d’une époque, l’hystérie a donc été transférée de la gynécologie aux maladies nerveuses.

Comme exemples d’hystérie collective, vous citez et analysez longuement la tarentule, un phénomène apparu dans le Sud de l’Italie. En quoi consiste cette pathologie provoquée par une piqûre d’araignée ?

Dans cette histoire, la piqûre de tarentule est un prétexte. Il est possible qu’un type d’araignée, par exemple la veuve noire en Corse, provoque des vomissements chez ceux qu’elle pique. La piqûre supposée de la tarentule a créé un modèle physique ensuite transformé en rite populaire dans les Pouilles, c’est à dire dans le talon de la botte italienne. Comme le diable dans les cas de possession, la tarentule légitime un traitement psychologique. Le malaise serait guéri par la musique de la tarentelle. Cette construction culturelle de très longue durée, apparue dans l’Antiquité, s’est évanouie de nos jours. Dans les années 1960, des ethnographes italiens ont recueilli des témoignages sur ces symptômes observé jusqu’aux années 1980 et évoqués  aujourd’hui comme une manifestation folklorique.

En Allemagne et en Alsace, au croisement des XVIe et XVIIe siècles, des processions de flagellants, de danseurs compulsifs se sont également répandus à la façon d’épidémies psychologiques.

Vous énumérez d’autres exemples plus politiques et contemporains d’hystérie collective. Dans les Territoires palestiniens où le bouc émissaire n’est pas un animal mais les Etats-Unis ou Israël…

A Jénine, au début des années 2000, plutôt que d’avouer que leurs filles étaient prises d’accidents hystériques – autrement dit qu’elles perdaient la raison, ce qui est déshonorant -, des parents palestiniens ont cherché une raison satisfaisante d’expliquer leur malheur. Ce genre de scènes contagieuses naît dans des communautés fermées, comme un couvent, un atelier féminin, une salle de classe ou un groupe social refermé sur lui même. Les écolières palestiniennes avaient été indisposées par des odeurs nauséabondes. Dans d’autres cas, une personne sujette à un chagrin, à un moment de faiblesse, de vertige vient à s’agiter ou à s’évanouir, une compagne à son tour est prise de convulsions et au bout de quelques minutes, toute une classe subit la même contagion. Evidemment, dans l’exemple de Jénine, une cause politique était toute trouvée, l’armée israélienne a été accusée d’être à l’origine de ces dérèglements.

Une question un brin provocatrice : les excès paranoïaques de la campagne #Balance ton porc peuvent-ils être assimilés à une forme d’hystérie collective ?

Métaphoriquement. Car les épisodes que j’évoque dans mon livre sont, eux, vraiment médicaux. Les féministes n’ont pas de convulsions, ne s’arquent pas avec les talons et la tête, ne sont pas prises de gonflements du visage ou des seins qui sont des symptômes d’hystérie non-simulables. Je m’en suis tenu aux désordres médicaux. L’hystérie collective est tombée dans le langage courant car la métaphore a sa valeur. Elle décrit une collectivité, partageant les mêmes croyances , victime d’un malaise dont elle cherche l’origine. Par exemple, en Colombie, l’industrie pharmaceutique américaine a servi de bouc émissaire supposé faire des profits en expérimentant des vaccins sur des malheureuses populations cobayes. Il est beaucoup plus crédible d’incriminer la puissance américaine que d’avouer le malaise de ses filles à l’infirmerie de l’école.

Pareils phénomènes pourraient-ils se reproduire de nos jours dans nos sociétés libérales occidentales ?

Il est facile d’imaginer, dans toute société, en tout temps, des circonstances favorables, comme des intoxications inexplicables, des craintes paniques survenant dans un milieu clos, où va se trouver un premier sujet vulnérable qui communiquera l’expression corporelle de son malaise. Le diable n’est plus accusé de posséder les corps, d’autres coupables peuvent prendre sa place dans les opinions.

Esprits et démons : Histoire des phénomènes d’hystérie collective, Yves-Marie Bercé, Librairie Vuibert, 2018.

Laïcité et traditions chrétiennes: des liaisons pas si dangereuses

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La croix de Lorraine du mémorial De Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises a vu le passage du Tour de France en juillet 2017. SIPA. AP22074545_000029

Le 3 décembre dernier, des gendarmes en uniforme assistaient à une messe en l’honneur de Sainte-Geneviève, patronne de la gendarmerie, dans l’église de Carling, en Moselle. Une photo de cet événement, publiée dans Le Républicain Lorrain, faisait réagir la fédération de Moselle de la libre-pensée qui décidait en mars (trois mois plus tard) d’interpeller le Préfet pour dénoncer « une rupture de la neutralité qui s’impose aux personnels de l’Etat ».

Il existe effectivement en droit français une application différenciée du principe de laïcité selon que l’on est usager ou agent du service public. Là où les usagers bénéficient, dans les limites de l’ordre public, de la libre manifestation de leurs convictions religieuses, les agents du service public sont, quant à eux, tenus à une stricte obligation de neutralité.

La République prend en compte les particularismes locaux

Dans le département de la Moselle, notons que si le principe de laïcité s’applique, c’est cependant avec un certain tempérament en raison du maintien du régime concordataire (l’Alsace et la Moselle étant intégrées à l’Empire allemand en 1905, la loi du 9 décembre 1905 n’y est pas appliquée). Ainsi, les ministres du culte en Alsace et en Moselle sont nommés et payés par l’Etat en application de l’article 14 du Concordat et récemment, le Tribunal administratif de Strasbourg a considéré que les principes de neutralité et de laïcité ne s’opposaient pas à l’éligibilité d’un prêtre catholique en qualité de président d’université.

La neutralité de l’Etat, notamment en Moselle, ne peut donc s’apprécier en faisant fi de tout particularisme local (juridique et traditionnel) ou en se bornant à alléguer des valeurs universalistes abstraites déconnectées de la réalité. En matière de laïcité, la République prend en compte les particularismes locaux. Un même principe ne trouve pas nécessairement même application partout dès lors que des circonstances locales particulières le justifient. Le Conseil d’Etat a ainsi une jurisprudence nuancée s’agissant des crèches de Noël dans les bâtiments publics. Elles sont, par exemple, autorisées au sein de l’Hôtel du département de Vendée, terre contre-révolutionnaire à forte tradition catholique (la Vendée est d’ailleurs le seul département dont le logotype comporte un symbole religieux, le cœur vendéen). Elles ne le sont pas en revanche en région Auvergne Rhône-Alpes où il n’existe aucune tradition auvergnorhonalpine particulière qui justifierait l’installation d’une crèche dans l’Hôtel de Région de la confluence.

La République prend également en compte la dimension historique ou culturelle attachée à la religion. Il y a quelques années, le Conseil d’Etat avait jugé légales les subventions publiques allouées à la rénovation de l’ascenseur de la basilique de Fourvière à Lyon (qui n’est pas un bâtiment public) dès lors que cela concourait à un objectif de mise en valeur de la ville ; l’ascenseur étant utilisé par des touristes et non au bénéfice du culte.

Le christianisme en France est aussi une tradition

Récemment, l’ambiguïté entre fait religieux et fait historique et culturel aura trouvé son point d’orgue avec l’affaire de la statue de Jean Paul II à Ploërmel. La Bretagne en général et Ploërmel en particulier, entretiennent avec le christianisme un rapport très singulier. On dit qu’à la Révolution, le mouvement chouan du département du Morbihan n’épargna pas Ploërmel et que Bougainville lui-même y coupa des arbres de la liberté. La solution pour le moins alambiquée rendue par le Conseil d’Etat dans l’affaire de la statue (consistant concrètement à couper une œuvre d’art en deux) aura toutefois eu le mérite de créer un débat entre Pierrick Gardien, Roland Hureaux et Régis de Castelnau dans les colonnes de Causeur.

On ne saurait donc par principe considérer la religion uniquement en tant que telle en lui ôtant artificiellement toute dimension traditionnelle, historique et culturelle.

S’agissant des gendarmes de Carling, la fédération de la libre pensée de Moselle posait la question suivante : « que serait-il advenu s’ils avaient participé à une cérémonie bouddhiste ou à un rite maçonnique » ? Il ne peut y avoir de bonne réponse que si l’on pose une bonne question. Qui peut le savoir puisque, justement, les gendarmes n’ont participé ni à une cérémonie bouddhiste ni à un rite maçonnique. La patronne des gendarmes est Sainte-Geneviève, ce n’est pas Bouddha, et l’ancrage du christianisme en France n’est pas le même que celui du bouddhisme ou celui de la franc-maçonnerie. On ne peut raisonner, comme le font les libres penseurs, systématiquement dans l’abstrait, en mettant tout sur le même plan.

Il faut dépasser cette réflexion à laquelle ils nous invitent. En France, le christianisme n’est pas qu’une religion, il s’agit également d’une tradition, d’une histoire, d’une culture. Au-delà d’une question de principe doit se poser une question de bon sens. Est-on choqué du croissant musulman sur le drapeau de la Turquie (officiellement) laïque ? Alors, est-ce choquant de voir un uniforme à l’église ? Le général De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, a assisté, en uniforme, à un Te Deum à Notre-Dame, le 25 août 1944, pour célébrer la Libération de Paris. Doit-on gommer la croix de Lorraine qu’il donnât comme emblème à la France libre et dont le symbole est évidemment religieux ? Au nom de la laïcité, faut-il s’offusquer de tout au risque de censurer culture, histoire et tradition ?

Comme nous le rappelle Régis de Castelnau dans son très beau texte, le gendarme Arnaud Beltrame, mort la veille des Rameaux, est allé bien au-delà de son seul devoir d’officier. Il y a du Maximilien Kolbe dans son action. Les valeurs qui ont guidé cet homme, devoir, engagement, désintéressement, honneur, sacrifice, étaient empruntes de sa foi chrétienne. Leur manifestation par un gendarme ne saurait être critiquable pour des seules considérations idéologiques.

La laïcité n’est pas en péril parce que quelques gendarmes sont dans une église. Elle le serait davantage si ces mêmes gendarmes n’empêchaient pas des prières illégales de se tenir dans la rue.

Trop de « mâles blancs quadragénaires »: Emmanuel Macron ou le racialisme d’Etat

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Emmanuel Macron lors de son discours de cloture de "Artificial intelligence for humanity", le 29 mars, au Collège de France à Paris. SIPA. 00852122_000005

Lors de son discours en faveur de l’intelligence artificielle, le 29 mars, au Collège de France, Emmanuel Macron a regretté l’omniprésence de « mâles blancs quadragénaires » comme lui dans ce domaine des sciences. Un « dérapage » contrôlé symptomatique de sa vision de la France, et donc du monde.  


« Il ne faut pas que les acteurs de l’IA soient tous des mâles blancs quadragénaires formés dans les universités européennes ou américaines. #AIforhumanity »

Ce tweet du 29 mars pourrait presque passer inaperçu tant nous nous sommes habitués à cette rhétorique sur les réseaux sociaux. A cela près que son auteur n’est autre… qu’Emmanuel Macron. Il devient dès lors particulièrement révélateur des évolutions qui attendent et menacent pour partie la France telle que nous la connaissons, avec son histoire et ses spécificités. Quels enseignements pouvons-nous tirer de ces 153 caractères?

De la novlangue mondiale…

Certains auront sans doute relevé en premier lieu ce hashtag dans la langue de Shakespeare, dont notre président LinkedIn fait grand usage. Cette novlangue, malgré son caractère peu solennel, peut à certains égards être portée à son crédit : l’économie, surtout depuis qu’elle est financiarisée, repose sur une certaine dose d’irrationalité ; elle est sensible aux notions de confiance et de communication. Dans ce domaine, force est de constater que nous disposons à l’international d’un VRP optimiste et énergique, qui parle la langue du business et aspire à changer l’image de la France pour le bien de notre économie nationale. Mais en se désolant de la prééminence des universités occidentales plutôt que de s’en féliciter, le président se glisse sans vergogne dans le costume d’un président global, au-delà de nos intérêts nationaux. Leader of the Free World comme disent les Américains, voilà un rôle qui siérait à Emmanuel Macron, parfait exemple de l’élite mondialisée exempte de sentiment national.

…au racialisme assumé

Ceci explique peut-être cela, il en a profité pour jeter l’anathème contre les « mâles blancs quadragénaires ». Avec quelle rapidité et quelle force l’opprobre aurait-il, à raison, couvert quiconque aurait regretté « une trop forte proportion de minorités visibles dans certains sports », « l’omniprésence de noirs et d’arabes dans les meilleures ventes de disques » ou la « féminisation massive de la magistrature » ? Mais non, nul orage n’a grondé à l’horizon. Notre président précoce a tranquillement stigmatisé une catégorie jugée majoritaire de chercheurs déjà en place plutôt que de les soutenir, malgré le tarissement des budgets qui grève leurs recherches et tandis que la France n’est pas dans le « top 5 » mondial de l’intelligence artificielle, selon l’aveu même du mathématicien de renom et député de la majorité, Cédric Villani. Le président aurait pourtant pu formuler cette phrase différemment et appeler de ses vœux « une plus grande diversité ».

On imagine volontiers le président entouré de bataillons de conseillers en communication et de spin doctors ; toute sortie de route incontrôlée est donc à exclure et il ne faut voir ici que l’illustration des idées qui l’animent et une des applications concrètes du principe théorique que je nommerais « gulf stream politique ». L’observation du monde anglo-saxon, États-Unis en tête, nous indique ce qui attend l’Europe continentale dans les dix ou vingt années à venir dans la plupart des domaines, notamment les valeurs culturelles et les combats politiques. Alors que ce bref sursis nous permettrait de renforcer notre propre vision, tout autant universaliste, le plus souvent nous ne faisons que retarder l’échéance. Macron, chantre de la « disruption » va plus loin, nous propulsant à toute vapeur dans le champ anglo-saxon des valeurs communautaristes, se plaçant de plain-pied dans un discours en vogue, teinté de racisme, de misandrie et d’âgisme, dans le sillage du Premier ministre canadien « feel-good » Justin Trudeau.

Une République vendue à la pièce

Emmanuel Macron croit sans doute donner des gages à ces mouvements de lutte intersectionnels qui font tant fureur dans les pays anglo-saxons et qui se multiplient chez nous : ces néoféministes (Lallab), indigénistes (PIR), syndicalistes (SUD-Éducation) qui prennent le contrepied des féministes universalistes telles qu’Élisabeth Badinter et interdisent leurs ateliers « non-mixtes » de « libération de la parole » aux hommes, aux non-racisés (c’est-à-dire aux blancs) et aux cisgenres. Ce sont ces apologistes du « vivrensemble » à tout crin qui souhaitent le retournement des rapports de force plutôt que l’égalité. Ce sont les mêmes qui promeuvent le port du voile islamique au nom de la liberté des femmes, au mépris de la lutte actuelle des femmes iraniennes. Ce sont les mêmes qui justifient l’antisémitisme au nom de l’antisionisme.

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L’intersectionalité, concept créé aux États-Unis il y a moins de trente ans, dont Macron se revendique désormais consciemment ou non, ne présente-t-il pas l’avantage de légitimer un électoralisme paresseux et efficace, celui d’une « vente à la découpe » moins laborieuse que de réunir les Français autour de valeurs partagées et d’un destin commun ? Le passé de banquier d’affaires du président joue sans doute un rôle dans la segmentation de la population en marchés plus ou moins porteurs et dans son positionnement supranational. Les concessions au profit des communautaristes, ces nouveaux identitaires, et parfois même des islamistes, qui sont pourtant nos ennemis les plus dangereux actuellement, sont particulièrement emblématiques du renoncement et de l’hypocrisie d’une présidence attrape-tout.

Emmanuel « Rokhaya » Macron

Parmi les exemples les plus récents, on peut trouver l’invitation faite à Sherin Khankan, femme imam danoise aucunement représentative de sa religion, à s’asseoir dans le fauteuil du président de la République sous l’objectif d’un appareil photo, donnant lieu à une flagrante démonstration de prosélytisme. Khankan a déclara : « Il faut un président bien sage pour défendre le féminisme islamique et considérer la religion comme une partie de la solution et non du problème ». Il y a quelques mois, entre deux attentats islamistes, Emmanuel Macron épinglait la « radicalisation de la laïcité ». La République indivisible et laïque appréciera.

On pense également à la nomination au Conseil présidentiel des villes de Yassine Belattar, « comique » proche du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) et donc des Frères musulmans, professionnel de l’identité blessée qui aurait reçu par SMS les mots de réconfort de son « frère » Emmanuel : « Continue. Les critiques suivent le talent. » On se rappelle il y a quelques mois le maintien de Mohamed Saou, finalement « blanchi », en tant que référent LREM dans le Val-d’Oise. C’est un « radical mais un type bien » disait Emmanuel Macron dans un oxymore digne de sa « pensée complexe », de celui qui clamait pourtant qu’il ne serait « jamais Charlie » et qui relayait les propos de Marwan Muhammad, directeur du CCIF.

Dans la même veine, la néoféministe identitaire Rokhaya Diallo, fondatrice des bien mal nommés Indivisibles et proche du Parti des Indigènes de la République, ayant construit son fonds de commerce sur la dénonciation du « racisme d’État », fut nommée au Conseil national du numérique par un arrêté du Premier ministre, Édouard Philippe. Finalement débarquée de cette assemblée devant la bronca, Diallo se contente désormais d’un rôle de chroniqueuse dans une émission d’une médiocrité crasse où son dernier fait d’armes consiste à avoir houspillé le courageux Bernard de la Villardière. Numéro 2 de Macron, Édouard Philippe est quant à lui connu pour sa gestion très accommodante à la mairie du Havre : prêt d’un terrain et inauguration d’une mosquée radicale, destruction de milliers de desserts destinés aux cantines car contenant de la gélatine de porc…

Macron, une politique hors sol

La nature humaine et les systèmes politiques étant ce qu’ils sont, l’histoire oscille entre des extrêmes et peine à trouver l’équilibre pérenne que permettrait un progressisme raisonnable. Les tenants du progressisme à bride abattue, auréolés de bonne volonté, ne veulent pas voir que leurs excès pavent la voie du retour brutal, à terme, d’un conservatisme qu’ils abhorrent. Emmanuel Macron a beau vouloir prêter à son leitmotiv « en même temps » les accents ricœuriens de la pensée complexe, il ne conjugue en réalité la conduite d’une des plus vieilles démocraties occidentales qu’à l’application d’une idéologie anglo-saxonne communautariste contraire à nos traditions politiques.

Il nous en avait déjà livré les prémisses inquiétantes, laissant entendre qu’il n’y avait pas de particularisme ni de génie français : « Il n’y a pas de culture française. Il y a une culture en France », « l’art français, je ne l’ai jamais vu », son lieutenant Castaner renchérissant que le savoir est l’apanage des élites mondialisées : « on peut être cultivé et parler comme les Français ». Macron ne nous offre pas une politique située au barycentre des partis traditionnels comme il voudrait nous le faire croire, mais il mène résolument une politique déracinée en laissant essaimer avec sa complicité bienveillante des concepts radicaux, initialement minoritaires chez nous, qui commencent déjà à faire florès.

Cheminots-étudiants: pour la divergence des luttes!

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Manifestation étudiante à Nantes, avril 2018. SIPA. 00852725_000001

Le combat pour le service public est trop sérieux pour le laisser nuitdeboutiser par les consternantes revendications étudiantes.


À France Inter, on y croit. Chaque jour, depuis le début du mouvement de grève à la SNCF, on voit frémir la Vierge, la fameuse convergence des luttes dont on espère qu’elle opèrera la transsubstantiation de diverses contestations en remake réussi de Mai 68, c’est-à-dire en Grand soir anticapitaliste – « Ouvriers, étudiants, paysans », ça ne vous rappelle rien ? C’est aussi le fantasme du député France insoumise François Ruffin qui, mercredi soir, a appelé la foule rassemblée à la Bourse du Travail à Paris (500 personnes à l’intérieur, autant dehors) à un « grand débordement », le 5 mai, pour faire « la fête à Macron ».

Les sous-doués à la fac

Admiratrice éperdue de Jeremy Corbyn (en dépit de la complaisance avec l’antisémitisme qu’on prête, et à raison, au très gauchiste patron du Labour) et tête pensante du radical-chic français, Chantal Mouffe s’extasie dans Le Monde sur « la centralité attribuée à la lutte contre toutes les formes de domination et de discrimination, tant dans les rapports économiques que dans d’autres domaines comme celui des luttes féministes, antiracistes ou LGBT [lesbiennes, gays, bi et trans] ». Un salmigondis qui rappelle furieusement celui des représentants étudiants défendant dans un français aussi approximatif que leur orthographe leur droit au diplôme sans effort (Le Canard Enchaîné publie des extraits d’un dossier de presse de l’UNEF truffé de fautes ahurissantes. Ainsi, le syndicat étudiant craint que les femmes choisissent des filières, accrochez-vous, « avec des qualités ou des prérequis dont elles pensent disposer actuellement ou étant à l’heure portée ».).

Pour ces jeunes gens, qui ont tous dû lire la même fiche sur Les Héritiers de Bourdieu (et Passeron), que l’on puisse exiger d’eux, à chaque étape de leur scolarité, des résultats et des acquis correspondants à leur niveau supposé, voilà qui est le comble de la discrimination sociale. La méritocratie, c’est vraiment trop injuste ! Ainsi ne veulent-ils pas voir ce qui crève les yeux de tous : même dans les pays où le bac (ou son équivalent) garantit encore un niveau de connaissances et une aptitude à en acquérir d’autres, toutes les bonnes formations universitaires sont sélectives, et pas qu’un peu. Quant à leur exigence d’obtenir la moyenne à leurs examens, elle a laissé « rêveur » le Premier ministre pourtant trop empressé à ne pas froisser « la jeunesse », en réalité, sa frange politisée et largement dieudonnisée.

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Cette minorité active et ignorante est nourrie de clichés à deux balles sur « le racisme d’Etat » et « les stéréotypes de genre » (qu’il faut déconstruire), qu’elle gobe avec une jobardise qui me fait penser que, les jeunes, c’était mieux avant. La pire chose qui pourrait lui arriver serait qu’on lui cède et qu’on la laisse croupir dans des facs dortoirs pour y obtenir des diplômes sans valeur. Je l’avoue, par instants, cela me tente, je suis même prête à payer pour ne plus les entendre. Et puis, je me rappelle que ce n’est pas de leur faute s’ils sont les enfants d’une école qui semble avoir adopté comme programme la médiocrité pour tous, d’une gauche qui méprise tellement les enfants de pauvres qu’elle a fermé les internats d’excellence et supprimé les bourses au mérite, et des médias qui caressent leurs lubies dans le sens du poil.

Les cheminots ne doivent pas se « privé »

Comparé au verbiage de l’UNEF ânonné comme un catéchisme, et comparé aux éléments de langage débiles du mouvement contre la loi El Khomry (qui prétendaient que le renversement de la hiérarchie des normes entre l’entreprise et la branche allait nous ramener au temps de Dickens), le discours des syndicalistes cheminots est empreint de bon sens et de responsabilité. Quand ils disent que ce n’est pas leurs droits particuliers de salariés qu’ils défendent, mais le service public dans le sens singulier qu’il a en France, je les crois.

Le gouvernement est peut-être de bonne foi quand il jure qu’au bout de sa réforme, il n’y a pas la privatisation. Au début, la SNCF sera une entreprise privée-publique, c’est-à-dire à fonctionnement privé et capitaux publics. Et dans quelques années, pour cause de disette budgétaire ou d’idéologie anti-interventionniste, on débaptisera la SNCF (pour faire jeune et effacer ce vilain « N ») et on ouvrira son capital, avant de conclure que l’Etat n’a rien à faire dans les transports. On me dira que le contribuable, aujourd’hui, n’en a pas pour son argent. C’est un peu injuste, dès lors que chacun d’entre nous se rappelle les trains qui ne sont pas arrivés à l’heure et oublie les milliers de trajets sans histoires. Surtout, les choix stratégiques contestables de l’actionnaire, c’est-à-dire de l’Etat, sont évidemment responsables d’une grande partie de la dette, bien plus que le fameux statut des cheminots.

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Les syndicats cheminots ont bossé et, sur pas mal de points, leurs arguments sont très convaincants. Preuve qu’ils ne sont pas vraiment jusqu’au-boutistes, aucun ne réclame la renégociation de la directive sur l’ouverture des transports à la concurrence, qui serait peut-être une option à étudier alors que l’enthousiasme des peuples européens pour la libéralisation à outrance est pour le moins vacillant. Quoi qu’il en soit, on peut, comme votre servante, être raisonnablement libérale et souhaiter ardemment la persistance de ce pied de nez au dogme libéral qu’est le service public. Du reste, si on n’observe pas pour l’instant de rejet massif de la grève, cela signifie peut-être que même la France macronisée des start-up et des métropoles qui prend l’avion plus souvent que le train est attachée à une entreprise qui incarne à la fois la République et le monde d’avant.

La convergence des luttes est un mirage

S’ils ont la conviction que l’intérêt général y gagne, beaucoup de Français sont sans doute prêts à payer cette exception. Par leurs impôts et par les heures de vie que la grève leur fait perdre en piétinements attentes, angoisses et énervements. Mais ils veulent aussi que leurs enfants puissent étudier et passer leurs examens. Et ils l’ont montré en se révoltant contre la réforme du collège de Najat Vallaud-Belkacem, ils ne sont pas assez benêts pour croire aux promesses de l’excellence sans efforts.

La convergence des luttes est un mirage. « Il ne s’agit pas de rejouer Nuit debout », a proclamé François Ruffin. En réalité, il s’agit exactement de cela, d’établir un continuum de la contre-domination allant des cheminots à la Palestine. Le service public mérite mieux que des billevesées extrême gauchistes. On peut considérer que la normalisation par le marché va dans le sens de l’Histoire et, partant, être opposé au point de vue des syndicats de la SNCF. Mais confondre leur combat avec les pauvres slogans des organisations étudiantes, c’est passer à côté de l’essentiel : les cheminots défendent notre monde commun, les étudiants incultes de l’UNEF veulent sa liquidation.

Les Rien-pensants

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La France doit exiger l’autocritique des représentants de l’islam

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Amar Lasfar, président de l'association Musulmans de France (ex-UOIF) et Dalil Boubakeur (à droite), recteur de la Grande Mosquée de Paris, lors d'un congrès de l'UOIF en 2015 au Bourget. SIPA. AP21716846_000005

Ces derniers jours ont confronté la France à quelques faits assez simples, mais qui pointent vers des vérités que trop de gens, trop longtemps, ont tenté et tenteront encore de nier, et même de dissimuler.

Mireille Knoll a été tuée par deux hommes qui sortaient de prison. Ils avaient, comme on dit, « payé leur dette à la société ». L’un d’entre eux, Yacine M., avait semble-t-il des antécédents d’agressions sexuelles. Son dernier séjour derrière les barreaux y était d’ailleurs lié : il avait agressé sexuellement une pré-adolescente de 12 ans. Il avait donc effectué une peine de… 5 mois et demi. 24 mois sur le papier, mais seulement 5 en réalité. J’insiste : connu et déjà condamné pour des faits antérieurs d’agressions sexuelles, il s’en est pris à une enfant de 12 ans, et a été condamné de facto à 5 mois et demi de prison.

Après sa sortie de prison, respectant scrupuleusement la peine dite de probation qui lui était fixée, il a assassiné une octogénaire. Et l’ordre des avocats ose s’indigner que l’on réfléchisse à une réforme de la procédure pénale, hurlant à la remise en cause de l’état de droit et des libertés fondamentales. N’ont-ils aucune décence ? N’ont-ils aucune conscience ?

« La pensée de Tariq Ramadan reste intacte »

S’est, par ailleurs, tenu ce week-end le très mal nommé « rassemblement annuel des musulmans de France », dont le nom même est un piège. Il ne s’agit en aucun cas d’un hypothétique rassemblement de l’ensemble de nos concitoyens musulmans, mais d’une association qui s’est donné, très abusivement, le nom de « musulmans de France » (MF), autrefois l’UOIF, c’est-à-dire la branche française des Frères musulmans.

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Le succès du stand tenu par le comité de soutien à Tariq Ramadan n’étonnera que ceux qui refusent obstinément de voir ce qu’ils voient. Les livres du prédicateur islamiste « se vendent comme des petits pains », ce qui, hélas, montre bien que certaines minorités sont nettement moins minoritaires qu’on ne le voudrait et qu’on ne le prétend trop souvent, comme le confirme une inquiétante étude qui vient d’être publiée par le CNRS.

Amar Lasfar, président de MF, persiste sans surprise dans sa victimisation du théologien islamiste. Il a toutefois raison sur un point : « la pensée de Tariq Ramadan reste intacte ». C’est bien le problème : les femmes qui lèvent le voile sur le prédicateur font preuve d’un courage admirable malgré des pressions odieuses et même une récente agression, mais la recherche – ô combien nécessaire – de la vérité judiciaire ne doit pas masquer la dangerosité de l’enseignement du théologien, que son mémorable « moratoire sur l’excision » suffirait à illustrer.

« Les valeurs historiques de la France (…) ne se traduisent pas de manière équitable pour tous les citoyens », prétend Amar Lasfar. Mais si, justement ! Équitable ne veut pas dire identique, et il est sain que la République ne réserve pas exactement le même traitement à ceux qui respectent ses valeurs et à ceux qui tentent de les utiliser contre elle pour promouvoir un ordre obscurantiste et totalitaire. Il serait bon, d’ailleurs, que cette distinction soit plus nette et plus fréquente.

L’islam innocent, forcément innocent…

Emmanuel Macron a très justement rappelé l’importance pour chacun de nous de la soif d’absolu et de la quête de sens lors des obsèques du colonel Beltrame. Notre laïcité « à la française » est immensément précieuse, mais ne doit pas conduire à imposer aux religions un tel silence dans l’espace public, que seules resteraient audibles celles qui ne respectent pas cette laïcité – en clair, l’islam politique. Ce dernier donnerait alors l’impression d’être la seule alternative crédible au matérialisme sans but et au « relativisme morne », alors qu’il n’en est rien !

Puisqu’il est évidemment question d’islam, et que ce n’est pas parce que deux choses portent le même nom qu’elles sont véritablement une, la France doit-elle traiter de la même manière la religion d’Henda Ayari et celle de Tariq Ramadan ?

Il convient de nous méfier des réponses à l’emporte-pièce, des jugements hâtifs et des généralisations abusives. Il y a des ordures parmi les chrétiens, des allumeurs de bûchers de jadis aux prêtres pédophiles, et il y a des gens très bien parmi les musulmans, dont certains, anonymes ou célèbres, sont d’ailleurs nos concitoyens. Mais enfin : Arnaud Beltrame aurait-il fait ce qu’il a fait s’il n’avait pas été chrétien ? Radouane Lakdim aurait-il fait ce qu’il a fait s’il n’avait pas été musulman ?

La France doit cesser d’espérer

Comme l’a écrit, il y a déjà longtemps, le remarquable Abdennour Bidar, certaines autocritiques n’ont que trop tardé. La France ne doit plus les espérer. Elle doit les exiger, refuser que ceux qui les esquivent puissent prétendre à la moindre représentation officielle et leur interdire toute organisation légale sur notre sol.

Cela revient évidemment à affronter nombre d’organisations ayant hélas pignon sur rue – le CFCM, les Frères musulmans, le Milli Gorüs, le Tabligh, les réseaux wahhabites et salafistes en tout genre, le CCIF, le PIR, etc. – ainsi que les pays qui les financent – Turquie, Arabie saoudite, Qatar… Ce sera rude, mais bien moins dangereux que de continuer à les tolérer et que de les laisser étendre leur influence. C’est une obligation stratégique et un devoir moral envers tous les musulmans sincèrement humanistes qui, comme jadis Abdelwahab Meddeb, ont bien compris que « les germes du mal sont dans le texte. »

La « France rance » vous salue bien

Au terme de ces jours de deuil, mais aussi de victoire, qui ont bouleversé notre pays, rappelons qu’il suffit d’un seul contre-exemple pour démontrer la fausseté d’une généralité. Dès lors, les racialistes racistes qui accusent la « blanchitude » de tous les maux, les pseudo-féministes haïssant les hommes mais étrangement silencieuses sur les abominations commises à Telford, les « bouffeurs de curés », les contempteurs de la « France rance », les antimilitaristes forcenés, les pacifistes « munichois » qui appellent sans cesse à tendre l’autre joue, mais aussi les tenants du primat de l’économie des deux côtés de l’échiquier politique, feraient bien de méditer quelques points. Par sa seule existence, un homme vient de les confronter au réel.

Arnaud Beltrame était blanc, mâle, hétérosexuel. Il était franc-maçon et fervent catholique. Il était militaire, ancien sous-officier devant sa belle carrière à ses seuls efforts et à la méritocratie républicaine. Il était provincial. Adepte enthousiaste de sports de combat, il n’est pas tombé sans se battre. Il jugeait de la valeur d’une vie – la sienne ou celle qu’il a sauvée – selon d’autres critères que la possession d’une Rolex à cinquante ans, et sans doute dans sa jeunesse avait-il d’autres rêves que de devenir milliardaire.

Il y a des gens très bien qui, sur un bon nombre de ces points, ne lui ressemblent pas ; et c’est heureux. Ce qu’il était ne suffit pas à résumer la France, y compris dans ce qu’elle a de beau et de grand. Mais la France qui lui ressemble n’aura plus jamais à tolérer qu’on tente de lui faire honte de ce qu’elle est.

Un racisme imaginaire: La querelle de l'islamophobie

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Lettre ouverte au monde musulman

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Italie: la Lega applique la méthode Assimil

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Tony Iwobi. ©Ni Yanqiang - D.R.

En Italie, le réel semble plus fort que Le Gorafi. Régulièrement accusée de racisme, la Lega de Salvini, arrivée en tête (18%) de la coalition de droite aux législatives, a fait élire fin février le premier sénateur noir de la Botte. Tous nos médias se sont gaussés de cette apparente contradiction : le sénateur Tony Iwobi, d’origine nigériane, serait-il masochiste ? Tombé des nues, le président de SOS Racisme Dominique Sopo a comparé Iwobi à l’oncle Tom. Car avec ses t-shirts « Stop invasion » et ses diatribes contre les flux migratoires, le chef d’entreprise désormais parlementaire ne correspond pas vraiment au cliché de l’immigré xénophile.

Tony Iwobi n’est pas le premier

Élu municipal à Bergame dès 1995 puis conseiller régional de Lombardie en 2013, Iwobi a toujours suivi la ligne de la Lega, y compris lorsque ses dirigeants voulaient couper les ponts avec l’Italie méridionale et créer une Padanie indépendante au nord de la péninsule. L’élu défendait alors mordicus la culture et la langue bergamasques, un dialecte usité en Italie et en Suisse que l’Unesco a classé dans la liste des idiomes en danger.

Sous le feu des projecteurs, Tony Iwobi n’est pourtant pas la première personnalité d’origine africaine que la Ligue met en avant. En effet, le premier maire noir d’Italie fut Sandy Cane, une ligueuse élue à Viggiù, une petite ville de la frontière suisse. Née d’une mère italienne et d’un père afro-américain, elle confia même avoir voté Obama. Non loin de là, en 2013, à Malnate, la Ligue avait désigné comme secrétaire de sa section locale Hajer Fezzani, une Italienne d’origine tunisienne, noire de surcroît. La jeune femme n’aurait jamais pu prétendre à un tel rôle à Tunis, où les descendants d’esclaves africains restent désespérément cantonnés à des tâches subalternes.

Dans une Italie en première ligne du chaos migratoire, la Lega a donc pleinement intégré le logiciel assimilationniste de son alliée Marine Le Pen. Ses adversaires lui souhaitent le même destin.

« Amnésie traumatique »: notre cerveau n’est pas un disque dur

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Flavie Flament dans l'émission Salut les Terriens de Thierry Ardisson sur C8, 22 octobre 2016.

L’animatrice Flavie Flament a mis sous la lumière le concept d’ « amnésie traumatique ». S’appuyant sur cette notion contestée par la majorité de la communauté scientifique, certains réclament l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs. Or, on sait que notre cerveau est un organe dynamique, pas un enregistreur que l’on pourrait rembobiner pour retrouver tel ou tel souvenir enfoui.


Des victimes présumées d’abus sexuels subis au cours de leur enfance ont récemment occupé le devant de la scène médiatique, en particulier l’animatrice et romancière Flavie Flament, qui a placé la notion d’« amnésie traumatique » au cœur du débat. C’est cette notion que l’on conteste ici.

Amnésie médiatique

Dans son récit autobiographique, La Consolation, publié en octobre 2016, Flavie Flament raconte son viol à l’âge de 13 ans par un photographe « connu et reconnu de tous ». La jeune femme dit n’avoir retrouvé la mémoire de ce viol, qui remonte à 1987, qu’en 2009, au cours d’une psychothérapie, « oubli » qu’elle attribue à l’« amnésie traumatique ». Si Flavie Flament ne nomme pas son présumé agresseur, après son passage fin octobre 2016 dans l’émission « Salut les Terriens ! », le patronyme du célèbre photographe David Hamilton commence à circuler sur les réseaux sociaux et dans certains médias.

Le sujet de l’amnésie traumatique étant ainsi inscrit à l’ordre du jour médiatique, la psychiatre Muriel Salmona lui confère une substance scientifique, en reprenant les théories développées dans les années 1990 par Linda Meyer Williams et Cathy Widom, toutes deux spécialistes des abus sexuels et violences sur mineurs. Voici sa définition, citée par la journaliste Mié Kohiyama dans une tribune publiée par Le Monde en novembre 2017 : « Il s’agit d’un mécanisme neurobiologique de sauvegarde bien documenté que le cerveau déclenche pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences qui présentent un risque vital (…) Ce mécanisme fait disjoncter les circuits émotionnels et ceux de la mémoire, et entraîne des troubles dissociatifs et de la mémoire, responsables des amnésies et d’une mémoire traumatique. »

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Selon Muriel Salmona, les souvenirs ainsi retrouvés plusieurs décennies plus tard seraient restitués à l’identique. Elle écrit : « La mémoire traumatique est une mémoire émotionnelle et sensorielle non intégrée et indifférenciée, piégée lors de la disjonction de sauvegarde hors du temps et de la conscience dans une partie du cerveau : l’amygdale cérébrale. Elle fonctionne comme une machine à remonter le temps qui va faire vivre à l’identique dans leurs moindres détails et avec une acuité intacte les violences comme si elles se produisaient à nouveau ». Sur la base de cette argumentation, Muriel Salmona défend l’allongement du délai de prescription pour les abus sexuels infantiles qui auraient eu lieu plusieurs décennies auparavant.

Un « morceau de folklore dénué de tout fondement scientifique convaincant »

Or, la majeure partie de la communauté scientifique aux États-Unis et en Europe considère que l’amnésie dissociative traumatique, autrement appelée « refoulement », est, ainsi que l’écrit le professeur en psychologie à Harvard Richard McNally, un « morceau de folklore dénué de tout fondement scientifique convaincant ».

Comment en avoir le cœur net ? On ne peut évidemment pas expérimenter directement sur les humains. Aussi, de nombreuses études scientifiques ont-elles été effectuées sur la base de questionnaires. Si l’une d’entre elles, publiée en 2012 par la spécialiste des phénomènes post-traumatiques Constance J. Dalenberg, a conclu à l’existence de la mémoire traumatique, des spécialistes du fonctionnement de la mémoire l’ont sévèrement critiquée. Scott Lilienfeld et Elizabeth Loftus battent ainsi en brèche la notion de mémoire retrouvée, cette dernière ayant notamment travaillé sur la fabrication des faux souvenirs, y compris autour d’abus sexuels prétendument subis durant l’enfance.

Un constat ressort de ce débat : la majeure partie de la communauté scientifique émet de sérieux doutes sur l’existence même de l’amnésie et de la mémoire traumatiques. Mais ce n’est pas la fin de l’histoire : les partisans de l’amnésie et de la mémoire traumatiques se tournent vers l’imagerie par résonance magnétique (IRM), prétendant y découvrir la preuve scientifique par excellence. Là encore, Flavie Flament est aux avant-postes.

Un souvenir n’est qu’une reconstruction du passé

Dans son documentaire Viol sur mineurs : mon combat contre l’oubli, diffusé le 15 novembre 2017 sur France 5, Flavie Flament se prête à un scanner de son cerveau afin de déterminer si son présumé viol a laissé des séquelles physiques visibles. Selon les images présentées dans le documentaire, les violences que l’animatrice aurait subies trente ans auparavant, à l’âge de 13 ans, auraient modifié le cortex cérébral. J’ai donc demandé à des spécialistes en neuro-imagerie de se prononcer sur ces images. Tous ont constaté que l’hippocampe de Mme Flament était certes petit (et encore, pour s’en assurer, il faudrait mesurer correctement son volume, et le rapporter à des normes de femmes de même âge et de même taille…), mais que l’IRM ne pouvait en aucun cas l’expliquer.

Notre mémoire ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo. Tant que son détenteur vit, le cerveau reste dynamique et les souvenirs traumatiques les plus vifs ne sont jamais des reproductions littérales des événements vécus. Ni des éléments manipulables à l’envi qu’on pourrait sortir de l’endroit où ils ont été cachés par tel ou tel mécanisme psychologique.

D’autant qu’un souvenir n’est qu’une reconstruction du passé. Bien sûr, on peut faire des rêves étroitement liés à l’événement traumatique, ainsi reconstruit et « revécu » pendant le sommeil, mais de telles réminiscences ne sont en aucun cas des reproductions ou des enregistrements retrouvés dans un coin du grenier.

Question subsidiaire : le corps peut-il vraiment garder l’empreinte du souvenir ? Dans le titre même de son article « The body keeps the score », le psychiatre Bessel Van der Kolk suggère que les victimes peuvent présenter des signes corporels de la mémoire traumatique. Mais la communauté scientifique est unanime : même si cela existe, il ne s’agit pas d’une reproduction fidèle de l’événement. Dans ces conditions, comment interpréter la « mémoire du corps » ? Certains allèguent qu’images, processus sensoriels et rêves seraient les souvenirs implicites d’un traumatisme dissocié. Le corps se souviendrait, même si l’esprit ne le peut pas.

Dans l’état actuel de nos connaissances, la « mémoire traumatique retrouvée » n’est pas de la science, mais de la science-fiction

Ce raisonnement erroné a inspiré la prétendue « thérapie de la mémoire retrouvée » que Richard McNally, le spécialiste des légendes urbaines en matière de psychologie, qualifie de « plus grave catastrophe qui ait frappé le domaine de la santé mentale depuis l’époque de la lobotomie ». Rappelons également que l’émotion ne confirme pas la vérité. La croyance sincère que l’on a été traumatisé peut produire une excitation émotionnelle intense au moins aussi grande qu’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT). Par exemple, l’amnésie psychogène ne se confond pas avec l’amnésie traumatique, bien que les deux termes soient parfois utilisés comme des synonymes. Ainsi, les cas d’amnésies psychogènes « canoniques » se manifestent par une perte de la mémoire à long terme soudaine et massive, allant jusqu’à la perte d’identité.

Ne confondons pas non plus amnésie infantile et amnésie traumatique. La plupart des gens se souviennent très peu de leur vie avant l’âge de quatre ou cinq ans. Au-delà de cette limite, la maturation du cerveau et les changements cognitifs, en particulier dans le langage, rendent difficile pour les enfants plus âgés – et a fortiori pour les adultes – de se rappeler les événements « codés » pendant les années préscolaires. Enfin, les travaux d’Elizabeth Loftus et d’autres chercheurs en psychologie expérimentale ont montré qu’il était facile d’implanter des faux souvenirs. Sans corroboration externe ou preuves matérielles, les allégations d’une victime présumée ne suffisent pas à distinguer un vrai d’un faux souvenir. En revanche, de multiples exemples démontrent que les événements traumatiques – vécus comme massivement terrifiants au moment de leur apparition – sont fortement inoubliables et rarement, sinon jamais, oubliés.

Il est indispensable de développer la formation des médecins, policiers, gendarmes, avocats, juges et autres professionnels à l’écoute des victimes afin de mieux entendre et préserver leurs témoignages de tout risque de déformation. Mais en même temps, force est de constater que, dans l’état actuel de nos connaissances, la « mémoire traumatique retrouvée » n’est pas de la science, mais de la science-fiction. Comme l’affirment quatre chercheurs en psychologie sociale et cognitive dans Le Monde du 22 novembre 2017, « faire entrer dans la loi l’amnésie traumatique serait dangereux ».

In memoriam la guerre des souvenirs

C’est aussi la position du juge Jacques Calmettes, chargé fin 2016 par la ministre Laurence Rossignol d’animer avec Flavie Flament une « Mission de consensus sur le délai de prescription applicable aux crimes sexuels commis sur les mineur.e.s ». Lors de son audition à l’Assemblée nationale le 31 janvier 2018, Calmettes a été interrogé sur l’amnésie traumatique : « La Cour de cassation a une position très claire de rejet disant que cette base de révélations, les conditions de ces révélations et les connaissances, les données acquises de la science, comme on le dit souvent en Droit, ne permettent pas d’asseoir la procédure sur ce problème-là, trop fragile par rapport à la rigueur du Droit. » Il a également évoqué « le problème de la preuve du souvenir, de la fabrication des faux souvenirs, de la distorsion des souvenirs ».

S’il faut lutter énergiquement contre les abus sexuels et les viols avérés sur mineurs, n’oublions pas pour autant une autre catégorie de victimes : les personnes innocentes – et leurs familles – victimes d’accusations fondées sur de faux souvenirs induits en thérapie. Dans un entretien qu’elle a accordé à Stéphanie Trastour (M, le magazine du Monde, 4 octobre 2014), en marge du premier procès en France intenté contre un psychothérapeute des faux souvenirs, Elizabeth Loftus déclarait : « Si les Français doivent traverser le même épisode tragique que les Américains lors de la guerre des souvenirs, je les plains sincèrement ! »

La Consolation

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Thomas Porcher, l’économiste anti-Macron qui a quand même voté Macron

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Thomas Porcher lors d'une réunion publique d'EELV, décembre 2015. SIPA. 00733306_000033

Il critique Emmanuel Macron et n’est même pas libéral, pourtant c’est l’économiste à la mode. Thomas Porcher publie un Traité d’économie hérétique qui va à l’encontre du dogme libéral dominant. 


Les sciences économiques n’ont de scientifique que le nom. Thomas Porcher, l’économiste « atterré », nous le rappelle dans son « Traité d’économie hérétique » : il n’y a pas de vérité en économie. Par ses démonstrations souvent pertinentes, il s’affaire à démontrer que le discours libéral majoritaire – dont La République En Marche et d’autres nous rabattent les oreilles – n’est, malgré les apparences, pas partagé de tous. Son réquisitoire bien construit démonte une à une les grandes illusions du « prêt-à-penser » libéral et les supposées « vérités économiques ». C’est tout à fait rafraîchissant !

Faire barrage contre Ma… rine Le Pen

Thomas Porcher – qui a été dans l’équipe de Cécile Duflot en 2016 avant de signer en 2017 une tribune commune avec Yanis Varoufakis dans Le Monde pour appeler les gauches Hamon, Jadot et Mélenchon à s’unir dans la course à l’Elysée – est assurément un économiste de gauche, de la « vraie » gauche diraient certains. Mais la pensée économique de l’auteur a beau s’éloigner fortement des dogmes libéraux actuels, l’économiste jouit d’une couverture médiatique monstre. Invité presque partout pour la promotion de son livre, sa supposée « hérésie » reste appréciée par nombre de journalistes. Ceci explique peut-être cela, Thomas Porcher a fini par voter Macron au second tour de la présidentielle : ouf, il n’est donc pas « fasciste » !

Hérétique, non. Utopiste ? Assurément. Il reprend quasiment tous les arguments en vogue au sein de la gauche de la gauche qui conteste la mondialisation économique. Tout y est bien listé. Il manque seulement, et c’est à son honneur, les délires de Benoît Hamon sur la robotisation ou sur le revenu universel sauce Piketty. Là où Thomas Porcher est brillant, c’est pour déconstruire méthodiquement nombre d’arguments utilisés par les « puissants » pour garder le troupeau de citoyens dans le droit chemin d’une économie toujours plus libérale.

Le libéralisme ou la peur du vide

Depuis 30 ans, une majorité d’économistes milite pour plus de désengagement de l’Etat et le détricotage des normes ou des acquis sociaux. Vaste supercherie qui n’enrichit que les plus riches pour Thomas Porcher. Supercherie qui a montré son incapacité à sortir les économies européennes de la crise. Pour justifier cette austérité et l’imposer aux populations, deux « épouvantails », nous explique-t-il, sont systématiquement brandis par les classes dominantes : la « pression exercée par la concurrence mondiale » d’une part, et le « poids de la dette » d’autre part, ce « chiffon rouge agité pour faire peur ». Thomas Porcher va jusqu’à pourfendre la théorie du ruissellement chère à Macron, dynamique capitaliste qu’il qualifie de « vision prétendument gagnante-gagnante d’opposition entre classes sociales ». L’économiste est également très bon pour mordre les mollets des gouvernants libéraux qui se font passer pour des défenseurs du climat ou pour déconstruire le « mythe de la réussite individuelle ». Les génies de l’informatique – Steve Jobs – ou de la chanson française – Florent Pagny (!) – seront gentiment égratignés au passage.

Zemmour, sors de ce corps !

Thomas Porcher ne croit pas aux mérites des « mécanismes de marché » vantés par les libéraux, prétendument régulateurs et bénéfiques à la société tout entière. Il plaide, lui, pour une plus grande intervention de l’Etat. Son Traité d’économie hérétique montre en tout cas très bien par quelles étapes nous sommes passés, des Trente Glorieuses (époque « plutôt administrée » par les Etats) au système actuel où l’économie est « une économie de marchés financiers libéralisés ». Il accable la Commission européenne et son rôle majeur dans la dernière crise économique. Il dénonce de façon remarquable la grande finance et le FMI qui ont pris l’ascendant sur le politique à partir des années 1980. « Ce n’est plus la Bourse qui finance l’entreprise, mais bien l’entreprise qui finance la Bourse ». Il revient sur le scandale de la crise de 2007 et démontre que la dette publique des Etats n’est qu’une broutille comparée au scandale de la dette privée des subprimes !

Le libre-échange ? Même lui sera vilipendé : c’est, pour Thomas Porcher, « une théorie économique des pays riches conçue pour dominer les pays pauvres » ! Pour nous, citoyens de pays riches, le libre-échange a aussi ses effets nocifs en sacrifiant notre classe ouvrière. L’Europe ? Elle est sous domination allemande. L’Union européenne, qui pourrait nous protéger des « effets délétères de la mondialisation », est même devenue la « principale courroie de transmission » de ce libre-échange dévastateur. Attention Monsieur Porcher, certains passages font penser à une tribune d’Eric Zemmour ou à un discours de Florian Philippot !

« Penser hors cadre » près des socialistes

Si cette lecture est agréable, car très abordable, (ce qui n’est pas toujours gagné d’avance quand on ouvre un bouquin d’économie), certains aspects sont – et c’est le sens même du livre – discutables. Thomas Porcher peut lasser. Quand il se félicite de « penser hors du cadre », chapitre après chapitre. Quand il fustige en permanence les « experts » qui s’opposent à lui et dont la pensée libérale aurait abouti à « des millions de vies broyées » (on retrouve cette expression plusieurs fois dans le livre), aussi.

Son misérabilisme quand il évoque les moins nantis (il parle de « pauvrophobie » !), son refus de voir dans toute initiative économique individuelle une possibilité d’améliorer la richesse globale d’une nation, son obsession autour du CAC 40 ou du Medef en exaspéreront assurément plus d’un ! Thomas Porcher n’a que 40 ans, mais on a aussi envie de lui rappeler que sous Mitterrand, Jospin ou Hollande, la gauche socialiste qu’il soutient en partie a souvent été au pouvoir lors des trois dernières décennies marquées par la crise économique, avec les forfaitures et renoncements que l’on connait. Sa conclusion offre 10 principes pour se réarmer contre la pensée néolibérale. Mais l’on peut se demander si les idées de Thomas Porcher, qui ne s’encombre pas de chiffres et d’une économétrie qui manquent parfois pour conforter certains points, n’ont pas déjà été balayées par les électeurs lors des derniers scrutins…