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Belgique: Wallons et Flamands (presque) unis contre l’immigration

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D’ici à quelques mois, les Belges et les étrangers résidant en Belgique se rendront aux urnes afin d’élire leurs conseillers communaux. Cette élection préfigure celle, très attendue, de 2019, qui verra le renouvellement des gouvernements régionaux et fédéral.

Les postures de bouledogue s’érodent

Comme dans toute l’Europe de l’Ouest, les partis traditionnels sont à bout de souffle et peinent à se situer sur un échiquier politique bouleversé où les clivages anciens ne signifient plus grand-chose, à force de coalition et de pensée unique, de libéralisme social et de « vivre-ensemble ». Les enjeux sont pourtant de taille, le paquebot Europe prend l’eau de toute part, les populations sécularisées se cherchent de nouveaux dieux, l’ère post-industrielle a profondément modifié le rapport au travail, les étendards de l’islam bourgeonnent à chaque coin de rue, les familles se délitent et le savoir s’empoussière.

C’est sur ce terrain marécageux que prolifèrent des partis nouveaux ou autrefois insignifiants. Et si la Belgique n’échappe pas à la règle, elle y ajoute un particularisme folklorique : le clivage flamands-francophones qui, jusqu’il y a peu, figeait chacun dans une posture de bouledogue de part et d’autre d’une très artificielle frontière linguistique. Toutefois, depuis les dernières élections, ces tensions communautaires s’étaient largement apaisées. C’est même une chose assez paradoxale car c’est justement suite à ces élections que, pour la première fois, et par la grâce d’un Premier ministre francophone – Charles Michel, centre-droit – la N-VA, fer de lance du flamingantisme combattant, populaire en Flandre mais négligeable au plan national, entrait au gouvernement fédéral.

Un croquemitaine secrétaire d’Etat aux migrations

Depuis, plus la moindre échauffourée linguistique, au grand désespoir d’Olivier Maingain, Président du FDF, le parti défenseur des francophones de Bruxelles, rebaptisé DéFi afin de courtiser l’électeur wallon nullement menacé dans l’emploi du français. Cette alliance avec la N-VA devait d’ailleurs en faire blêmir d’autres, à commencer par les partis de gauche (PS), de centre-gauche (CDH) et d’extrême gauche (PTB). Car la N-VA est réputée d’extrême droite et les heures les plus sombres de notre histoire n’allaient sans doute pas tarder à résonner dans nos villes et nos campagnes. Pire encore, la N-VA envoya au gouvernement Théo Francken, croquemitaine sanglant, mélange effrayant d’Hitler et d’Attila, raciste invétéré et dévoreur de chatons. Armés de leur compte Twitter, les militants des partis traditionnels, sentant bouillonner en eux le sang glorieux de Jean Moulin, étaient bien décidés à ne pas se laisser faire. D’autant plus que le facétieux gouvernement de Charles Michel assigna à Théo Francken un portefeuille où il pourrait déployer ses talents : le secrétariat d’Etat à l’Asile et aux Migrations. Tout était en place pour une guerre opposant les Justes à la bête immonde.

Mais non. Dans le respect tant des lois que des droits de l’homme, Théo Francken installa une politique de retour des migrants illégaux délinquants, ferraillant avec succès contre le MRAX, la Ligue des Droits de l’Homme et autres Amnesty International.  Et cela eut l’heur de plaire à la population, en ce compris la population francophone, pourtant régulièrement qualifiée par la N-VA de feignasse et de parasite. A telle enseigne qu’à Bruxelles, lieu des tensions linguistiques où les francophones, très largement majoritaires (90%), doivent sans cesse laisser la préséance au flamand, la N-VA, qui y fut toujours reléguée dans l’opposition, devrait prochainement y conquérir nombre de sièges. Et cela par la grâce du vote des francophones, ces derniers se sentant plus menacés par les amis de Salah Abdeslam que par ceux de Bart De Wever, le Président de la N-VA.

Des maos à la sauce wallonne

Mais la N-VA n’est pas le seul parti que l’effondrement des clivages politiques obsolètes propulse au pouvoir. A l’autre bout de l’échiquier politique, le PTB, marxiste pur jus, reprend des couleurs, et son Président, Raoul Hedebouw, est devenu l’invité chronique des émissions politiques. Son « petit livre rouge », prenant pour exemple incontournable la Russie de Staline et la Chine de Mao, a pourtant de quoi glacer le sang. Peu importe, le PS en pleine déroute et rejeté dans l’opposition, ce qui n’est ni dans ses habitudes, ni dans son ADN, s’acoquinerait volontiers avec lui, drainant dans son sillage Ecolo, CDH et DéFi qui n’y verraient que des oppositions cosmétiques. Autrefois bouée de secours pour les grands partis cherchant un appoint afin de créer une coalition, l’extrême gauche marxiste pourrait devenir en Wallonie la clé de voûte du gouvernement en 2019.

Toujours du côté francophone, le PP, Parti Populaire, libéral et conservateur, avait un temps séduit une partie de l’électorat, lassée de l’hégémonie socialiste et déçue des contorsions du MR qui semblait, jusqu’il y a peu, répugner à s’affirmer de droite. Las ! Ce petit parti vola rapidement en éclats, ses membres les plus brillants claquant la porte les uns après les autres et formant chacun son groupuscule.

Deux partis coraniques, une charia

Le parti Islam, dont le programme n’est autre qu’un copier-coller de la charia, fort de deux élus à Molenbeek, présente des candidats dans d’autres « territoires perdus », tels Verviers, Dison,… où il sera concurrencé par un autre parti coranique, le MPE.  La question n’est plus de savoir s’il y aura des représentants de la vaste communauté musulmane dans les assemblées, mais plutôt dans quel compartiments des bus devront prendre place les transgenres. C’est dans cette configuration que se présentera devant l’isoloir l’électeur belge. Car il se présentera, en Belgique, le vote est obligatoire.

Peggy Sastre: « La majorité des hommes ont moins de pouvoir que les femmes »


Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (1/2)


Causeur. D’un naturel plutôt discret, vous avez décidé d’intervenir dans le débat en réaction à la campagne #balancetonporc qui a suivi l’affaire Weinstein. Vous avez corédigé la tribune en faveur de la « liberté d’importuner » publiée dans Le Monde et signée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve. Pourquoi avoir choisi de monter au créneau et de mobiliser toutes ces femmes célèbres ?

Peggy Sastre[tooltips content= »Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018). « ]1[/tooltips]. Je précise que cette tribune s’intitulait « Des femmes libèrent une autre parole », titre que Le Monde a conservé dans le journal, mais changé sur son site internet. Ce texte avait notamment pour objet de défendre la liberté sexuelle, dont la liberté d’importuner n’est qu’une des conditions d’exercice. Autrement dit, on ne peut pas colorer simplement en noir et blanc un phénomène complexe qui, dans la réalité, est gris. Car dans le jeu de la séduction, hommes et femmes ne partagent pas forcément la même définition des comportements acceptables. Plusieurs études sur le harcèlement au travail ont révélé l’existence de profondes divergences d’appréciation entre hommes et femmes quant à ce qui relève de la drague lourde, du harcèlement sexuel, voire de l’agression. Il n’y a donc pas de définition objective du « porc », ce qui rend la campagne #balancetonporc problématique.

Pensez-vous que la domination masculine, et ses abus sur les femmes, n’existe pas ?

Mon précédent livre s’appelait justement La domination masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015). Le discours féministe sur la domination masculine invente de toutes pièces une espèce d’hydre de science-fiction dont il serait vain de couper un bras parce qu’il repousserait aussitôt. Comme l’expliquent Gérald Bronner et Étienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), les discours qui nous serinent « c’est la faute à la société, c’est la faute à la domination masculine, c’est la faute au patriarcat » sont totalement hors-sol. Ce sont des imprécations reposant sur des entités mal définies auxquelles on prête des intentions qu’elles n’ont pas, selon un biais d’agentivité ou d’intentionnalité illusoire. En réalité, si des hommes ont le pouvoir dans notre société, les hommes n’y ont pas le pouvoir.

Que voulez-vous dire ? 

Aujourd’hui, y compris dans les sociétés occidentales, la plupart des postes de pouvoir sont aux mains d’hommes. Pour autant, non seulement la majorité des hommes n’a pas le pouvoir, mais ils ont moins de pouvoir que les femmes. Quoi qu’en dise la vulgate féministe, les hommes sont plus nombreux dans les positions très basses de la société. La majorité des exclus, des SDF, des prisonniers et des suicidés sont des hommes ! Dans un État providence comme la France, les femmes disposent en prime d’un avantage économique sur les hommes car l’enfant est devenu une rente.

Jusqu’à nouvel ordre, le beau sexe garde aussi le pouvoir de vie et de mort sur l’embryon. Reste que, à en croire l’ensemble des commentateurs enthousiastes, le grand déballage qui a suivi l’affaire Weinstein serait en train de révolutionner la société. Croyez-vous à ce lendemain qui chante ?

Non. Cela me paraît très difficile de dire qu’on vit un événement historique sans aucun recul sur notre époque. Le mouvement #balancetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des milliards de microfeux avant lui. J’entrevois cependant un risque dans #balancetonporc : les hommes un peu gentils et maladroits risquent de s’écraser encore un peu plus tandis que les vrais prédateurs s’adapteront encore mieux et iront chercher des proies féminines encore plus vulnérables. Ce processus a déjà commencé.

Entre tout révolutionner et ne rien changer, il y a une marge. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

La révolution anthropologique que j’aperçois est hyper réactionnaire : la campagne #balancetonporc risque de provoquer un retour à la ségrégation d’avant la libération sexuelle. Entre les années 1950 et 1970, une véritable révolution des mœurs s’était produite, notamment grâce à la légalisation de la pilule contraceptive. La femme obtenait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pilule, droit à l’avortement et changement des mentalités ont permis aux femmes d’assumer leur sexualité sans être socialement réprouvées. Cinquante plus tard, j’observe une terrible régression. Sandra Muller, la créatrice du mot d’ordre #balancetonporc, s’est déclarée traumatisée par le dragueur qui lui a dit : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ! » Elle suggère ainsi que l’expression d’un désir sexuel est destructrice pour les femmes. Un tel message nous fait revenir à la société des chaperons.

Mais cette victimisation outrancière permettra peut-être de protéger les véritables victimes.

Au contraire, elle place les femmes dans une situation de vulnérabilité permanente. Génétiquement, nos environnements ancestraux ont poussé les femmes à être très alertes et sensibles au danger. En criant au loup, Muller et les autres exploitent cette sensibilité et, au passage, justifient l’un des errements du féminisme depuis les années 1980-1990 qui consiste à revendiquer des droits spécifiques plutôt que l’égalité. Il n’y a pas mieux que la peur du loup pour asservir les femmes.

Comment conciliez-vous la revendication de l’égalité entre les sexes et votre approche darwinienne des rapports hommes/femmes ? Les explications biologiques des différences de salaires ou de l’inégal partage des tâches ménagères peuvent être entendues comme des justifications.

On ne saurait accuser un chercheur en cancérologie de justifier le cancer. Au contraire, comprendre le cancer est la condition pour le combattre. J’essaie de retracer l’histoire de notre évolution biologique, qui s’est faite dans des environnements très dangereux où des inégalités se sont révélées profitables à tous dans la lutte pour la survie. Je constate la persistance d’inégalités qui sont devenues inutiles dans notre environnement. Et cela me plaît d’autant moins que, selon de grandes institutions internationales comme l’ONU, la prospérité et le bonheur des sociétés sont corrélés à leur niveau d’égalité entre les sexes. Reste que ces inégalités sont bien davantage le fruit de l’évolution que de la méchanceté gratuite des hommes.

Mais si nous sommes génétiquement programmés, quelle est notre marge de manœuvre ?

Ne confondez pas programmation et prédisposition. L’évolution n’est pas finaliste. Il n’y a pas de grand plan défini à l’avance qui commanderait les individus. Pardon d’être un peu technique, mais il faut différencier causes proximales et causes distales. Prenons l’exemple classique de l’orgasme. Sa cause proximale, c’est-à-dire la plus immédiate, c’est le plaisir – la raison qui incite les gens à en avoir envie. Mais sa cause ultime, c’est qu’il favorise l’attachement entre les êtres, l’investissement parental et en fin de compte le succès reproductif – la raison pour laquelle la sélection naturelle l’aura perpétué.

Mais Goethe n’a pas écrit Les Souffrances du jeune Werther ni Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine pour s’inscrire dans la chaîne de l’évolution !

Détrompez-vous ! Beaucoup d’études et de livres, en particulier The Mating Mind (qu’on pourrait traduire par « l’esprit copulateur ») de Geoffrey Miller, montrent que l’art, la danse, la littérature et tous les objets et comportements artistiques sont des moyens d’accès à des partenaires sexuels. L’évolution passe donc forcément par là. Ceci étant, je ne m’oppose pas du tout aux explications socio-culturelles. Simplement, elles ont un point aveugle : le poids des facteurs biologiques. Sans prétendre remplacer la métaphysique, nier la culture ou la liberté individuelle, j’essaie de donner un autre angle. Mon éclairage darwinien apporte une perspective différente, beaucoup moins connue, mais aux fondements scientifiques autrement plus solides que ceux de la psychanalyse, par exemple.

Mais vous parvenez à des conclusions souvent proches. La biologie, comme l’inconscient, relativise la liberté de l’homme. Quelle place laissez-vous au libre-arbitre ?

Je ne nie pas l’existence d’une marge de libre-arbitre, même s’il est parfaitement plausible qu’elle ne corresponde qu’à des causes ignorées. L’évolution, c’est toujours une interaction entre l’organisme et son environnement qui va pousser chaque espèce et chaque individu à trouver leur niche pour s’en sortir le mieux possible. C’est pourquoi la dichotomie nature-culture est fallacieuse.

Justement, dans votre dernier livre, Comment l’amour empoisonne les femmes, vous expliquez comment notre environnement a fait que les femmes sont beaucoup plus amouro-centrées et dépendantes à l’amour que les hommes. Comment cela s’est-il produit ?

La reproduction étant dès le départ beaucoup plus lourde pour les femmes que pour les hommes, nous ne partons pas sur un pied d’égalité. Un seul ovule est beaucoup plus coûteux à produire que des millions de spermatozoïdes. Cette disproportion originelle s’appelle l’anisogamie, laquelle produit le différentiel d’investissement parental minimal. Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. Les femmes sont plus susceptibles d’être dans le surinvestissement sentimental alors que les hommes sont plus enclins au sous-investissement. En revanche, la jalousie sexuelle d’un homme peut le pousser à tuer car il court le risque d’élever un enfant qui n’est pas le sien, une perte génétique totale qui peut le rendre fou !

A suivre…

Comment l'amour empoisonne les femmes

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L’art contemporain vous aime-t-il?


Artiste plasticien et chanteur du groupe Musique post-bourgeoise, Olivier Urman avait installé fin mars une sculpture éphémère devant le Palais de Tokyo. Par ce geste, il entendait contester le projet de Jeff Koons qui « offre » à la ville de Paris un bouquet de tulipes sculpté moyennant quelques millions d’euros pour honorer les victimes du terrorisme. Cent ans après Marcel Duchamp, un certain art contemporain n’est-il qu’une vaste escroquerie? L’art a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Est-il acceptable de saccager certaines œuvres? Entretien avec un artiste (vraiment) subversif.


Daoud Boughezala. Dans la nuit du 29 au 30 mars, vous avez clandestinement installé devant le Musée d’art moderne de Paris une sculpture figurant une main avec un micro et l’inscription « L’art vous aime-t-il ? » Cette œuvre a été posée là où trônera  le bouquet de fleurs que Jeff Koons « offre » à Paris, moyennant quelques millions d’euros. Quel est le sens de votre geste ?

Olivier Urman[tooltips content= »Olivier Urman est artiste plasticien et fondateur du groupe Musique post-bourgeoise.« ]1[/tooltips]. C’est une réponse personnelle à la polémique autour de Jeff Koons. Un geste de panache. Sa démarche autour du « bouquet of tulips » manque tellement de générosité que j’ai décidé d’agir. Lorsqu’il veut nous faire avaler que son œuvre serait un hommage aux victimes du Bataclan, il est fourbe. En plus, ce sera en partie financé par le contribuable parisien puisqu’il n’offre que l’idée. Il est pourtant suffisamment riche pour faire un vrai cadeau. Quand on offre des fleurs, on ne va pas demander à la personne d’aller les chercher chez le fleuriste et de payer le bouquet !

Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.

J’ai décidé de mettre une sculpture à la place de la sienne pour lui clouer le bec car je trouve son geste vraiment mesquin et pingre. D’abord, parce que son bouquet de tulipes existe déjà: ce n’est même pas une œuvre originale. Koons se contente d’un petit dessin sur un bout de table avec sa photo de Monsieur loyal triomphant. Ensuite, il décide lui même du lieu. Imaginez que je vous offre un portrait de moi et que je mette au-dessus de votre lit en disant que vous dormirez mieux comme ça.

Votre sculpture a-t-elle vocation à s’éterniser devant le Musée d’art moderne en geste de protestation anti-Koons ?

Non, à la demande du Palais de Tokyo, je l’ai retirée au bout de quelques jours. Mon souhait n’était pas de créer un scandale. Le Palais de Tokyo était ennuyé par la pose de ma sculpture, l’absence d’assurance devenant problématique. Or, mon but n’était pas de m’adresser au musée mais à Jeff Koons et à Paris. « L’art vous aime-t-il ? » est une question que j’adresse directement à Koons que je compare à une star américaine jouant dans des blockbusters.
Il est tellement célèbre et riche qu’on n’ose réviser sa position dans l’histoire de l’art. J’apprécie son œuvre de manière générale mais pas la place qu’on lui accorde : Koons pourrait ne pas exister, l’art ne s’en porterait pas plus mal, il n’influence personne. Il est un produit américain comme n’importe quelle star de cinéma, même si j’apprécie son travail en aluminium.

Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque.

Koons pare son geste d’un vernis humanitariste : les tulipes rendent hommage aux victimes du Bataclan…

C’est une caution morale du genre « Moi, je vais donner aux pauvres ». Qu’est-ce que le projet de Koons change pour les victimes du Bataclan ? Rien. Le bouquet de fleur semi-fanées façon les-fleurs-c’est-pour-les-ploucs ne sera même pas exposé au Bataclan, les personnes concernées qui reviendront sur les lieux du drame ne le verront même pas. Pire, dans quelques années, les touristes qui prendront le taxi pour le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo diront « Je voudrais aller au musée des tulipes. » Le musée perdra son nom. Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque. Il rachète la place en prenant prétexte d’un hommage – c’est vraiment tarte !
Il se trouve que j’ai participé à une exposition pour la tragédie du Bataclan organisé par Jacques Fivel, personnage notoire parisien de 80 ans qui possédait quantité d’affiches d’origine du Bataclan des années 1970. Il a demandé à une centaine d’artistes de les transformer en travaillant directement dessus. Fivel en a fait une exposition dans une galerie près de République. Cela n’a d’ailleurs malheureusement pas été relayé par la mairie de Paris. Aucun artiste n’a cherché à faire parler de lui, toutes les affiches avaient toutes la même taille et nos noms sans importances dans ce cadre. Aucun d’entre nous n’a essayé de gagner de l’argent ou de se faire de la publicité, ce qui aurait évidemment été déplacé.

Votre démarche artistique s’apparente à celle de Marcel Duchamp. Pourquoi déniez-vous aux McCarthy, Kapoor ou Koons toute légitimité à se réclamer de Duchamp ?

Ils font la même chose mais dans un contexte et des circonstances totalement différentes. En 1917 donc en pleine guerre mondiale, vivant aux Etats-Unis, Marcel Duchamp propose un urinoir dans une salon d’art sous un pseudonyme allemand. Les organisateurs l’ont  refusé pour vulgarité. Il est recalé par le jury. Cent ans plus tard, les pseudo-héritiers de Duchamp copient le même acte produit par le jury lui-même. La seule nouveauté, c’est de refaire du Duchamp en énorme, à l’image des œuvres gonflables de McCarthy. Leurs œuvres sont incroyablement démodées. Chez les artistes que vous citez, ce ne sont pas les œuvres mais leur mise en place qui me dérange. Ils sont adoubés par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture ainsi que par la mairie de Paris pour mettre en scène une subversion qui vient d’en haut. Ce sont des artistes extrêmement chers, mis en place avec le soutien de la finance avec des mécènes comme Bernard Arnault ou François Pinault. Et ces artistes proches du pouvoir créent des œuvres soi-disant subversives.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau.

Mais à qui s’adressent-elles ? Le plug anal de McCarthy, ça choque qui ? Dans quel cul va-t-il s’enfoncer ?

Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.
Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau. S’il se fait gauler, il a quatre heures de colle. Ça c’est un acte subversif ! Mais dans le cas de ces artistes, au-delà de la question du goût et du Beau, des qualités plastiques ou matérielles des œuvres, cet art est-il bienveillant ?

C’est la question que pose ma sculpture, « L’art vous aime-t-il ? » Est-il là pour notre soutien, notre bonheur, pour notre avenir, pour notre éveil, pour nous encourager à nous épanouir ? Ou bien est-il là pour nous accabler, nous culpabiliser, pour nous ridiculiser et nous faire des doigts d’honneur ? Les gens ont des vies pénibles et on les entube pour fait d’ignorance aggravée, les puissants se moquent. C’est néronien.

McCarthy nous dit : « Moi, artiste, je pèse des milliards et en plus je vous mets un plug dans les fesses ! » A qui s’adresse ces œuvres délivrées au public et aux passants ? Ce plug ne s’en prend pas au système puisqu’il en vient. Donc le plug vise celui qui le regarde, mais pas les puissants qui s’amusent comme des enfants à produire des graffitis destinés aux toilettes de centre-ville. De telles œuvres ne me satisfont pas et ne me rendent pas heureux. Elles ne m’éveillent pas et ne me donnent pas envie de les imiter. Au fond, Jeff Koons est le même genre de personnage que Donald Trump : ce sont des gens sans scrupules qui depuis la maternelle veulent écraser l’autre et rigolent quand ils l’ont bien enflé. « Koons, you’re fired ! »

J’attends de l’art qu’il me choque, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

J’ai bien compris que vous pourfendiez la subversion autorisée et subventionnée. Mais pourquoi voyez-vous dans le « Hitler » de Maurizio Cattelan une œuvre majeure et dérangeante ?

"Hitler" de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.
« Hitler » de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.

Cette œuvre humanise le monstre alors que notre société l’interdit. Le vrai travail subversif est justement d’ouvrir l’esprit à quelque chose de dérangeant. En faisant ce petit Hitler à l’air enfantin qui est en train de prier et semble se repentir, Maurizio Cattelan place ce personnage dans une situation inimaginable car jusqu’au bout, Hitler a refusé tout repentir. Juste avant de se tuer, il a déclaré : « Si j’ai perdu la guerre c’est parce que l’Allemagne n’était pas digne de moi ! » Or, Cattelan nous montre un enfant tout mignon qui s’adresse à Dieu pour lui demander pardon. C’est subversif car cela choque et va à l’encontre de tout. Quand on voit cette œuvre, on ne peut plus penser de la même façon le personnage d’Hitler qui acquiert une dimension humaine. Il est représenté comme un bambin  attendrissant, c’est donc totalement subversif, car inadmissible. Ce qui pour moi en fait une œuvre extraordinaire. J’attends de l’art qu’il me choque dans mes retranchements les plus ancrés, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

À la recherche d’icônes et de divinités, l’art obéit aux règles d’une religion.

Nous discuterons de l’humanité des bourreaux une prochaine fois. Une autre de vos réflexions m’a interpellé : la semaine dernière sur Europe 1, vous remarquiez que les comptes Facebook survivent désormais à la mort biologique de leur propriétaire. Drôle d’époque que celle où nos données virtuelles deviennent immortelles et l’art aussi obsolescent que l’industrie…

Au contraire, l’art d’aujourd’hui n’est absolument pas obsolescent. Quand McCarthy fait son plug anal, il doit le dégonfler et aller l’exposer ailleurs. Même si elle est pliée dans une boîte, l’œuvre est stockée, repliée ailleurs et rentabilisée comme le faisait Christo qui vendait des cartes postales et des livres de ses installations sauf que Christo était une entreprise indépendante. Ça participe d’une économie dépourvue d’obsolescence qu’il faut entretenir et arroser régulièrement.

Toute cette machinerie est à la recherche d’icônes et de divinités. L’art obéit aux règles d’une religion. Les plus puissants en possèdent et le prix d’une œuvre est infini pour qu’elle soit la plus protégée possible. Le prix d’une œuvre, c’est son indice de protection. Si quelque chose vaut dix balles, on peut aussi  le mettre à la poubelle, mais si on décrète qu’elle vaut 100 millions, elle sera stockée dans un coffre et entourée de quinze gardiens. Cela ne peut pas s’arrêter et cela ne pourra que s’effondrer sous son poids.

Contre ce soin extrême apportée à la conservation des œuvres, vous prônez le droit au saccage. Le sabotage du plug anal de McCarthy il y a quelques années ne vous avait d’ailleurs guère ému. Pourquoi ?

Quand on achète une œuvre, on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut. Si demain j’achète un vêtement de designer à 4 000 euros, je peux en raccourcir les manches et en changer les boutons sans qu’aucun droit moral ne me contraigne. Pourtant, c’est une œuvre de créateur. En architecture, on a aussi le droit de démolir des immeubles (Horta , Majorelle) sans s’imposer un devoir de mémoire historique. Autrefois, c‘étaient les guerres et les bombardements qui démolissaient les œuvres. J’ai aussi pris le risque que mon œuvre soit détruite et je l’aurai accepté.

Je ne critiquerai jamais quelqu’un qui saboterait ou urinerait sur les oeuvres de Koons, McCarthy et Shapoor.

Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.

C’est le propre de l’humanité que de construire, de détruire et de reconstruire. Allons-nous finir ensevelis sous des tonnes d’art contemporain ? Je suis évidemment favorable à l’art, pour que les œuvres de Koons, McCarthy et Catellan existent mais je ne critiquerai jamais quelqu’un qui va essayer de les saboter ou va uriner dessus ou puisque leur créateur le fait déjà sur nous.

A vous entendre, les Koons, McCarthy et Shapoor jouent sur tous les tableaux, voulant à la fois incarner la subversion et l’art officiel, bénéficier de la consécration par le « néo-dadaïsme d’Etat » (Jaime Semprun) et de l’étiquette de provocateur. Mais, à l’instar des révolutionnaires, tout artiste n’est-il pas voué à être récupéré ?

Le problème, c’est qu’ils veulent tout tout de suite. Proudhon a eu droit à sa sculpture républicaine cinquante ans après sa mort alors que c’était  un précurseur anarchiste qui avait écrit « La propriété c’est le vol. »  C’est dire si l’opération d’habilitation de la subversion se fait naturellement dans le temps.

Ces artistes ne sont pas récupérés, ils sont directement issu du pouvoir en place. Mais c’est la vocation de l’art que de servir. C’est en cela que l’art reste religieux et l’a toujours été. L’Antiquité représentait ses divinités, le Moyen Âge le martyr chrétien, notre art contemporain sert notre modèle économique. Les artistes semblent en effet récupérés mais ils en sont en fait les agents de promotion. Ce sont des planqués !

Le directeur des Inrocks : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut »

N’exagérez-vous pas un chouïa ? Koons est pas épargné par la critique, y compris dans le camp progressiste…

Des critiques en forme de messes basses existent mais les critiques officielles se taisent. La ministre de la Culture ne sait pas pas comment agir, elle demande conseil à qui veut, elle a peur de faire un faux pas. Ma thèse est que nos sociétés occidentales ayant perdu la pratique de la religion, celle-ci étant intégrée dans les codes républicains, la foi s’est reportée sur l’art. Les plus grandes marques de luxe comme Vuitton ou BMW promeuvent des artistes contemporains dans des lieux sublimes qui leur sont consacrés telles des cathédrales et nous n’avons si ce n’est l’obligation d’y prier, l’interdiction d’émettre des critiques au risque d’être punis ou de passer pour un idiot. Il faut participer ! Et si vous critiquez un artiste, sa cote baisse donc vous perdez votre argent, vous ne pouvez qu’être enthousiaste ou vous taire. J’ai eu cette discussion avec le directeur de rédaction des Inrocks qui m’a dit soutenir le projet du bouquet de tulipes pour une seule raison : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut, il est chez lui » J’étais complètement abasourdi. On est dans une soumission divine et incontestable, imposée par le ciel. Les Inrocks expriment une pensée commune qu’on doit digérer. Il faut penser avec eux, sinon gare à vous ! Gloire à Koons au plus haut des cieux !

Grève SNCF: rendez-vous en terrain médiatique bien connu

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On dépense beaucoup d’encre et de salive dans des débats excités visant à déterminer si les journalistes sont hostiles ou favorables à la grève des cheminots.

On a même inventé l’atroce terme de « grève-bashing ». Les médias à qui l’on fait ce procès répondent qu’il s’agit là d’un honteux média-bashing. Le bashing rejoint donc officiellement les phobies dans la catégorie: criminalisation débile des oppositions.

Le Huffington Post a réalisé une compilation de propos tenus par des personnalités très à gauche, critiquant le traitement médiatique de la grève. Inséré au milieu de ces citations, l’extrait du reportage de BFMTV (voir à 0:35) est assurément accablant.

Lors d’un micro-trottoir, l’autre jour, un monsieur expliquait sans honte : « mon épouse et moi-même étions plutôt opposés à cette grève, mais nous avons réussi à avoir notre train alors finalement, on les soutient ». On peut trouver cela affligeant mais je crois que ce type de positionnement totalement égoïste se retrouve dans l’attitude de bien des gens. Ils ne se demandent pas s’ils sont favorables à cette grève, à ses motivations, à ses moyens, éventuellement aux unes mais pas aux autres. Ils formulent leur jugement en fonction de l’impact que le mouvement a sur leur quotidien.

On nous parle des sondages : un Français sur deux soutiendrait le mouvement de grève. Pour être véritablement intéressants et susceptibles d’interprétations pertinentes, ces sondages devraient faire apparaître si les personnes interrogées sont, ou non, directement concernées par cette grève. Parmi les personnes qui prennent régulièrement le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Parmi les personnes qui ne prennent jamais le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Il est facile de soutenir un mouvement dont on ne ressent aucun effet. Il est très difficile de ne pas manifester hostilité et agacement face à une grève qui perturbe totalement votre organisation personnelle. Mêler les deux points de vue ôte toute pertinence à l’enquête d’opinion.

Lisez la version originale de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Sur l’antisémitisme, l’ère du déni touche à sa fin » : l’explication d’Alain Finkielkraut


Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


Lire la vidéo

Peggy Sastre, la femme cette inconnue

Il est réputé sexiste de réduire les représentantes du beau sexe à leur apparence physique. Décrire notre cover girl comme un joli brin de femme aux yeux mordorés serait donc du dernier mauvais goût. Mais il en faut beaucoup plus pour choquer cette trentenaire à l’humour dévastateur. Si Peggy Sastre est en une de Causeur, c’est parce qu’elle est libre, drôle et talentueuse. Alors que la plainte semble être devenue l’ultime avatar du combat des femmes, elle donne donc un visage, et des plus avenants, au féminisme joyeux – et victorieux – des enfants des Lumières.

« L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation, gardant toujours à l’esprit le mot de l’éthologue Konrad Lorenz : « L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Ainsi, comme elle l’explique longuement dans notre entretien (à lire dans le mag), son approche darwinienne des comportements sexuels ne suggère pas que tous les petits garçons s’habillent en bleu pendant que les filles jouent à la Barbie. La longue histoire de l’évolution nous apprend plutôt, selon elle, que nos organismes se sont adaptés à leur environnement naturel en oscillant entre deux grands pôles : le féminin, prédisposé à la gestation puis à l’éducation des petits ; le masculin, dont la fonction reproductrice peut parfois se résumer à une simple éjaculation.

Comment l’amour empoisonne les femmes

Qu’on ne croie pas, cependant, que Sastre apporte de l’eau au moulin conservateur ou réactionnaire. Notre environnement, désormais bienveillant et technologique, ne justifiant plus, évidemment, l’antique partage des tâches, elle rêve d’un futur droit à l’utérus artificiel qui pourrait libérer les femmes de la grossesse, mais aussi d’un nouveau pacte sexuel qui les affranchirait enfin de l’emprise des sentiments. À rebours du cliché de l’amoureuse transie, elle confesse à Marie-Claire que « le mot tendresse l’angoisse », et qu’elle se sent plus à l’aise avec des machines ou des animaux qu’avec ses semblables.

Son dernier essai, Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018), nous parle d’un temps que les fans de YouPorn peuvent encore connaître. Ainsi y découvre-t-on que la passion qui consume les Emma, Anna et Ariane des grands romans d’amour répond en grande partie à des facteurs biologiques. Sastre espère même qu’un simple shoot chimique soignera bientôt les chagrins d’amour aussi facilement qu’un rhume. On peut trouver effrayante cette perspective hygiéniste et on ne partagera pas forcément son enthousiasme pour les technologies qui, après avoir autorisé le sexe sans reproduction, permettent aujourd’hui de réaliser la reproduction sans sexe. Reste que, dans le paysage déprimant d’un féminisme à la fois policier et pleurnichard, cette pensée tranchante ne laisse pas d’être réjouissante, et pas seulement parce qu’elle fait enrager les cyberféministes en tous genres qui ne la lisent pas ou mal. Se faire mitrailler de tous les côtés, n’est-ce pas le propre de l’intellectuelle ?

Comment l'amour empoisonne les femmes

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Lyon, capitale des mères nourricières

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Entre Rhône et Saône, la cuisine n’est pas une simple affaire de goût. C’est une question de territoires, de pouvoirs où des dynasties s’affrontent, et aussi un lieu de mémoire. Qui gagne la bataille de l’écran, écrit l’histoire officielle de la gastronomie ! A Lyon plus qu’ailleurs, la table est un enjeu patrimonial, touristique donc économique. Avant la médiatisation des chefs étoilés, vus à la télé, qui prennent mieux la lumière que certaines de leurs cuissons approximatives, il y eut une génération de Mères courage. Elles étaient rudes, brutales pour certaines, tenant leur établissement à la force du poignet et, chaque jour, sur le métier remettaient leur ouvrage. Les guides les ont souvent oubliées, préférant encenser les toqués et les belles bacchantes.

Enquête sur la gastronomie

En France, on se fie souvent plus aux diplômés tricolores qu’à l’expérience de terrain, c’est-à-dire au chant du piano. « Toujours des produits frais. Pas de congélateur et quelquefois (chez les anciennes) pas de frigo. Elles formaient à elles seules une famille méconnue, hétéroclite et laborieuse, dessinant une géographie sociale de la ville » écrit Catherine Simon dans Mangées, un récit romancé qui paraît chez Sabine Wespieser éditeur. Pour conter cette épopée des fourneaux au féminin, ce grand reporter originaire de Lyon n’a pas choisi une narration classique et ennuyeuse. Catherine Simon met en scène Etienne Augoyard, un journaliste chargé par Le Progrès de Lyon d’une série sur ces mères cuisinières, il est accompagné de Monica Jaget, une photographe locale qui doit illustrer le feuilleton. Ce duo dispose d’une dizaine de jours pour dresser une galerie de portraits et redonner à ces femmes fortes leur place légitime. Cette enquête dans l’enquête, à la sauce Nuit américaine rend la lecture plus onctueuse qu’une fade biographie.

Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations

Ce dispositif narratif permet de jouer sur les textures : allers et retours dans le temps, digressions roboratives, présence fantomatique de Bertrand Tavernier, bribes de recettes et même extraits façon Armée des ombres. Au Panthéon des cuisinières, Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations. L’amie d’Edouard Herriot, le maire et président du Conseil, a décroché 3 étoiles au Michelin dès 1933. Celle qui a formé Bocuse et Pacaud, était de la trempe des impératrices. Sa destinée, une succession de coups de force et d’obstination pour une gamine sortie de nulle part. Catherine Simon rappelle qu’en ce temps-là, pour une femme, s’installer à son compte, faire tourner un restaurant, commander des hommes, braver tous ces interdits demandaient une foi inébranlable. Dans Mangées, elle évoque le souvenir de Léa Bidaut, célèbre pour son gratin de cardons et son tablier de sapeur ou encore de Paule Castaing dont la mousse de brochet et la matelote d’anguilles demeurent des pièces d’anthologie. Puis, l’auteur se lance sur les traces de Marie-Thé Mora, cette autre figure de la Croix-Rousse, « la plus difficile à décrire ».

Contrairement à ce qu’affirmait Bocuse : « les femmes, moi, je les aime porte-jarretelles », derrière les casseroles, elles ne manquaient ni d’allure, ni de piquant.

Mangées. Une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon, Sabine Wespieser éditeur, 2018.

Mangées: Une histoire des mères lyonnaises

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Matzneff, professeur de morale

J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » répondit un jour Gabriel Matzneff à un lecteur tenté par le désespoir. La réédition bienvenue de ses Maîtres et complices, à mes yeux l’un de ses tout beaux livres avec La Diététique de Lord Byron et Le Taureau de Phalaris, confirme, s’il le fallait encore, la place, centrale, qu’occupe cet écrivain majeur dans la littérature française.

Maîtres et complices est le premier livre de Gabriel que, vers 1994, j’ai reçu en S.P. (les fameux « service de presse, ces exemplaires gratuits que vous adressent – ou non – les éditeurs et que les critiques exhibent comme des trophées … ou revendent à la sauvette). Avec un bel envoi, le premier d’une longue série, le plus souvent à l’encre turquoise.

Vingt ans après (et des poussières), je reprends mon exemplaire annoté au crayon pour, très vite, me laisser bercer par la langue sans fausse note ni fausse monnaie de Matzneff, toute de limpidité, tour à tour savante et familière, si ferme et fluide à la fois – adamantine.

Là réside le génie de ce franc-tireur qui, quoiqu’il écrive, parvient à communiquer au lecteur une ferveur, un enthousiasme que peu de contemporains seraient aptes à susciter. En trois cents pages, Gabriel Matzneff salue les auteurs qui l’ont révélé à lui-même et qui lui ont permis d’édifier sa citadelle intérieure : il s’agit bien d’exercices d’admiration. Sénèque et Hergé, Nietzsche et Pétrone, Chestov et Schopenhauer, Littré et Casanova  composent ce panthéon où se croisent ceux qu’invoquait Byron, l’un des Dieux de Matzneff : « Ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et (qui), du fond de leur urnes, gouvernent nos âmes ».

Son propos est d’une exemplaire piété : si l’Eglise (orthodoxe) prie pour les morts, si Mnémosyne, Dame Mémoire, enfante les neuf Muses, un clerc digne de ce nom doit lui aussi dire sa dette. D’où ce livre à la miraculeuse séduction, ce parfait témoignage de dandysme.

Pour ma part, j’adore à la folie cette fidélité à ses maîtres, cette manière inimitable, civilisée au suprême, de transmettre une flamme – lux perpetua.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, La Petite Vermillon, 2018.

Maîtres et complices

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Mémoires d’un porc


Jeune homme en mai 68, André Perrin nous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Dans cette France disparue, même les timides devaient faire les premiers pas et, à chaque étape de la séduction, risquer d’humiliants refus pour arracher baisers ou caresses. Aujourd’hui, cette drague embarrassée serait dénoncée comme du harcèlement.


Lorsque dans la foulée de l’affaire Weinstein a débuté la campagne « Balance ton porc », je me suis tout d’abord cru totalement à l’abri. Non seulement je n’avais jamais violé personne, pas même en rêve, mais ni le harcèlement sexuel ni la drague lourde n’étaient dans mes manières, et si peu que pas la drague légère. Ce n’est pas que le mérite en revînt tout entier à ma bonne éducation, à mes convictions féministes ni à ma vertu : ma timidité avec les femmes y avait sa part ainsi qu’un amour-propre qui, dès mes jeunes années, me faisait souvent renoncer à quémander une faveur pour ne pas courir le risque de me la voir refuser.

« J’aimerais qu’elle fasse le premier pas »

Je me sentais donc de plain-pied avec les paroles de cette chanson qui connut un vif succès au début des années 1970 : « Le premier pas / J’aimerais qu’elle fasse le premier pas / Je sais, cela ne se fait pas / Pourtant j’aimerais que ce soit elle qui vienne à moi / Car voyez-vous je n’ose pas / Rechercher la manière / De la voir, de lui plaire / L’approcher lui parler / Et ne pas la brusquer / Lui dire des mots d’amour / Sans savoir en retour / Si elle aimera / Ou refusera ce premier pas[tooltips content= »Claude-Michel Schönberg, Le Premier pas, 1974. »]1[/tooltips]. »

Ayant entendu dire – sans avoir pu le vérifier par moi-même – qu’au Danemark c’est à la femme qu’il revenait de prendre l’initiative en amour, je m’émerveillais que ce peuple scandinave ait réussi à bouleverser les codes les plus solidement ancrés dans la tradition européenne pour s’élever à un si haut degré de civilisation. N’eussé-je pas été heureux sous les brumes d’Elseneur ? Il reste que chaque société a ses codes en matière de séduction amoureuse et les travaux de Kenneth Dover[tooltips content= »Kenneth James Dover, Homosexualité grecque, La Pensée sauvage, 1980. »]2[/tooltips] ont montré, avant que Michel Foucault[tooltips content= »Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984. »]3[/tooltips] les popularise, que ceux qui régissaient les relations de l’éraste et de l’éromène dans le cadre de la pédérastie grecque n’étaient pas très différents de ceux qui ont longtemps gouverné les rapports de l’homme et de la femme dans les sociétés européennes ultérieures. L’éraste – l’amant – est le plus âgé des deux partenaires, c’est lui qui poursuit, qui « drague », qui conquiert l’éromène. Il occupe la position active dans la relation. L’éromène – l’aimé – occupe la position passive, ce par quoi il risque d’être assimilé à la femme ou à l’esclave. Comme en même temps il est un garçon de naissance libre appelé à jouer un rôle actif dans la cité, il se trouve pris dans une contradiction que Foucault appelle l’« antinomie du garçon » et dont il ne peut sortir qu’au moyen de « pratiques de cour » qui lui permettront de sauver son honneur : ne pas céder à tous, ne pas céder facilement, commencer par refuser, se faire prier. On le voit, ces conventions sont celles qui seront plus tard attendues de la jeune fille européenne, à ceci près qu’elles viseront à préserver son honneur en vue de son futur mariage et non de son statut à venir dans la cité.

Je confesse à Caroline de Haas 

Tous ceux qui avaient entre 15 et 20 ans dans les années qui ont immédiatement précédé Mai 68 se souviennent – et Jean-Pierre Le Goff nous le rappelle dans un livre récent[tooltips content= »Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier, récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68, Stock, 2018. »]4[/tooltips] – que ces conventions étaient toujours en vigueur à cette époque. Je dois donc confesser que, lorsque pour la première fois, vainquant ma timidité et surmontant mon appréhension, j’embrassai une fille, je le fis sans avoir sollicité ni obtenu son consentement préalable. La chance fit qu’elle ne s’y déroba pas, mais si par malheur elle avait repoussé mes avances, ne me fussé-je pas rendu coupable d’une agression sexuelle ? Hélas, j’ai bien pire à avouer, puisse Caroline De Haas me pardonner. Dans ces années-là, une fois le premier baiser accepté et le flirt entamé, il n’était pas rare qu’on entraînât sa conquête au cinéma, toute cinéphilie à part, parce que l’obscurité complice ouvrait la voie à diverses explorations. La première étape consistait à glisser la main sous le chemisier d’abord, sous le soutien-gorge ensuite. Elle n’était pas aisée à franchir. Rares étaient celles qui consentaient dès la première tentative : il fallait donc la renouveler encore et encore. N’était-ce pas du harcèlement ? Lorsque la jeune personne avait jugé le nombre de refus suffisant pour que l’honneur fût sauf, l’indiscret attouchement était accepté et le moment était venu, poussant son avantage, de franchir l’étape suivante, selon la suggestion de Ronsard : « Tu fuis comme un faon qui tremble. / Au moins souffre que ma main / S’ébatte un peu dans ton sein, / Ou plus bas, si bon te semble[tooltips content= »Ronsard, « Quand au temple nous serons », Premier Livre des amours, Amours de Cassandre, Stances. »]5[/tooltips]. »

Cette seconde étape était encore plus difficile à franchir que la première et exigeait à son tour des sollicitations réitérées. De toutes ces horreurs, je confesse m’être rendu coupable il y a cinquante ans. Je suis, me direz-vous, protégé par la prescription. Voire. Diverses associations réclament que les agressions sexuelles soient désormais imprescriptibles, à l’égal des crimes contre l’humanité. Si elles le deviennent, je ne serai plus protégé que par la non-rétroactivité des lois. Et si celle-ci est à son tour abolie, alors c’en sera fait de moi. Non seulement j’aurai été un porc, mais je serai cuit.

Belgique: Wallons et Flamands (presque) unis contre l’immigration

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Manifestation nationaliste flamande contre la construction d'une nouvelle mosquée (Gand, Belgique), novembre 2017. Sipa. Numéro de reportage : 00831141_000002.

D’ici à quelques mois, les Belges et les étrangers résidant en Belgique se rendront aux urnes afin d’élire leurs conseillers communaux. Cette élection préfigure celle, très attendue, de 2019, qui verra le renouvellement des gouvernements régionaux et fédéral.

Les postures de bouledogue s’érodent

Comme dans toute l’Europe de l’Ouest, les partis traditionnels sont à bout de souffle et peinent à se situer sur un échiquier politique bouleversé où les clivages anciens ne signifient plus grand-chose, à force de coalition et de pensée unique, de libéralisme social et de « vivre-ensemble ». Les enjeux sont pourtant de taille, le paquebot Europe prend l’eau de toute part, les populations sécularisées se cherchent de nouveaux dieux, l’ère post-industrielle a profondément modifié le rapport au travail, les étendards de l’islam bourgeonnent à chaque coin de rue, les familles se délitent et le savoir s’empoussière.

C’est sur ce terrain marécageux que prolifèrent des partis nouveaux ou autrefois insignifiants. Et si la Belgique n’échappe pas à la règle, elle y ajoute un particularisme folklorique : le clivage flamands-francophones qui, jusqu’il y a peu, figeait chacun dans une posture de bouledogue de part et d’autre d’une très artificielle frontière linguistique. Toutefois, depuis les dernières élections, ces tensions communautaires s’étaient largement apaisées. C’est même une chose assez paradoxale car c’est justement suite à ces élections que, pour la première fois, et par la grâce d’un Premier ministre francophone – Charles Michel, centre-droit – la N-VA, fer de lance du flamingantisme combattant, populaire en Flandre mais négligeable au plan national, entrait au gouvernement fédéral.

Un croquemitaine secrétaire d’Etat aux migrations

Depuis, plus la moindre échauffourée linguistique, au grand désespoir d’Olivier Maingain, Président du FDF, le parti défenseur des francophones de Bruxelles, rebaptisé DéFi afin de courtiser l’électeur wallon nullement menacé dans l’emploi du français. Cette alliance avec la N-VA devait d’ailleurs en faire blêmir d’autres, à commencer par les partis de gauche (PS), de centre-gauche (CDH) et d’extrême gauche (PTB). Car la N-VA est réputée d’extrême droite et les heures les plus sombres de notre histoire n’allaient sans doute pas tarder à résonner dans nos villes et nos campagnes. Pire encore, la N-VA envoya au gouvernement Théo Francken, croquemitaine sanglant, mélange effrayant d’Hitler et d’Attila, raciste invétéré et dévoreur de chatons. Armés de leur compte Twitter, les militants des partis traditionnels, sentant bouillonner en eux le sang glorieux de Jean Moulin, étaient bien décidés à ne pas se laisser faire. D’autant plus que le facétieux gouvernement de Charles Michel assigna à Théo Francken un portefeuille où il pourrait déployer ses talents : le secrétariat d’Etat à l’Asile et aux Migrations. Tout était en place pour une guerre opposant les Justes à la bête immonde.

Mais non. Dans le respect tant des lois que des droits de l’homme, Théo Francken installa une politique de retour des migrants illégaux délinquants, ferraillant avec succès contre le MRAX, la Ligue des Droits de l’Homme et autres Amnesty International.  Et cela eut l’heur de plaire à la population, en ce compris la population francophone, pourtant régulièrement qualifiée par la N-VA de feignasse et de parasite. A telle enseigne qu’à Bruxelles, lieu des tensions linguistiques où les francophones, très largement majoritaires (90%), doivent sans cesse laisser la préséance au flamand, la N-VA, qui y fut toujours reléguée dans l’opposition, devrait prochainement y conquérir nombre de sièges. Et cela par la grâce du vote des francophones, ces derniers se sentant plus menacés par les amis de Salah Abdeslam que par ceux de Bart De Wever, le Président de la N-VA.

Des maos à la sauce wallonne

Mais la N-VA n’est pas le seul parti que l’effondrement des clivages politiques obsolètes propulse au pouvoir. A l’autre bout de l’échiquier politique, le PTB, marxiste pur jus, reprend des couleurs, et son Président, Raoul Hedebouw, est devenu l’invité chronique des émissions politiques. Son « petit livre rouge », prenant pour exemple incontournable la Russie de Staline et la Chine de Mao, a pourtant de quoi glacer le sang. Peu importe, le PS en pleine déroute et rejeté dans l’opposition, ce qui n’est ni dans ses habitudes, ni dans son ADN, s’acoquinerait volontiers avec lui, drainant dans son sillage Ecolo, CDH et DéFi qui n’y verraient que des oppositions cosmétiques. Autrefois bouée de secours pour les grands partis cherchant un appoint afin de créer une coalition, l’extrême gauche marxiste pourrait devenir en Wallonie la clé de voûte du gouvernement en 2019.

Toujours du côté francophone, le PP, Parti Populaire, libéral et conservateur, avait un temps séduit une partie de l’électorat, lassée de l’hégémonie socialiste et déçue des contorsions du MR qui semblait, jusqu’il y a peu, répugner à s’affirmer de droite. Las ! Ce petit parti vola rapidement en éclats, ses membres les plus brillants claquant la porte les uns après les autres et formant chacun son groupuscule.

Deux partis coraniques, une charia

Le parti Islam, dont le programme n’est autre qu’un copier-coller de la charia, fort de deux élus à Molenbeek, présente des candidats dans d’autres « territoires perdus », tels Verviers, Dison,… où il sera concurrencé par un autre parti coranique, le MPE.  La question n’est plus de savoir s’il y aura des représentants de la vaste communauté musulmane dans les assemblées, mais plutôt dans quel compartiments des bus devront prendre place les transgenres. C’est dans cette configuration que se présentera devant l’isoloir l’électeur belge. Car il se présentera, en Belgique, le vote est obligatoire.

Peggy Sastre: « La majorité des hommes ont moins de pouvoir que les femmes »

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Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier "Comment l'amour empoisonne les femmes" (Anne Carrière, 2018).

Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre se situe à contre-courant de la doxa féministe. Quand les chiennes de garde imputent les inégalités entre les sexes à la méchanceté des hommes, Sastre les explique par des prédispositions biologiques. Sans pour autant les justifier. Entretien (1/2)


Causeur. D’un naturel plutôt discret, vous avez décidé d’intervenir dans le débat en réaction à la campagne #balancetonporc qui a suivi l’affaire Weinstein. Vous avez corédigé la tribune en faveur de la « liberté d’importuner » publiée dans Le Monde et signée par une centaine de femmes, dont Catherine Deneuve. Pourquoi avoir choisi de monter au créneau et de mobiliser toutes ces femmes célèbres ?

Peggy Sastre[tooltips content= »Docteur en philosophie des sciences, Peggy Sastre vient de publier Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018). « ]1[/tooltips]. Je précise que cette tribune s’intitulait « Des femmes libèrent une autre parole », titre que Le Monde a conservé dans le journal, mais changé sur son site internet. Ce texte avait notamment pour objet de défendre la liberté sexuelle, dont la liberté d’importuner n’est qu’une des conditions d’exercice. Autrement dit, on ne peut pas colorer simplement en noir et blanc un phénomène complexe qui, dans la réalité, est gris. Car dans le jeu de la séduction, hommes et femmes ne partagent pas forcément la même définition des comportements acceptables. Plusieurs études sur le harcèlement au travail ont révélé l’existence de profondes divergences d’appréciation entre hommes et femmes quant à ce qui relève de la drague lourde, du harcèlement sexuel, voire de l’agression. Il n’y a donc pas de définition objective du « porc », ce qui rend la campagne #balancetonporc problématique.

Pensez-vous que la domination masculine, et ses abus sur les femmes, n’existe pas ?

Mon précédent livre s’appelait justement La domination masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015). Le discours féministe sur la domination masculine invente de toutes pièces une espèce d’hydre de science-fiction dont il serait vain de couper un bras parce qu’il repousserait aussitôt. Comme l’expliquent Gérald Bronner et Étienne Géhin dans Le Danger sociologique (PUF, 2017), les discours qui nous serinent « c’est la faute à la société, c’est la faute à la domination masculine, c’est la faute au patriarcat » sont totalement hors-sol. Ce sont des imprécations reposant sur des entités mal définies auxquelles on prête des intentions qu’elles n’ont pas, selon un biais d’agentivité ou d’intentionnalité illusoire. En réalité, si des hommes ont le pouvoir dans notre société, les hommes n’y ont pas le pouvoir.

Que voulez-vous dire ? 

Aujourd’hui, y compris dans les sociétés occidentales, la plupart des postes de pouvoir sont aux mains d’hommes. Pour autant, non seulement la majorité des hommes n’a pas le pouvoir, mais ils ont moins de pouvoir que les femmes. Quoi qu’en dise la vulgate féministe, les hommes sont plus nombreux dans les positions très basses de la société. La majorité des exclus, des SDF, des prisonniers et des suicidés sont des hommes ! Dans un État providence comme la France, les femmes disposent en prime d’un avantage économique sur les hommes car l’enfant est devenu une rente.

Jusqu’à nouvel ordre, le beau sexe garde aussi le pouvoir de vie et de mort sur l’embryon. Reste que, à en croire l’ensemble des commentateurs enthousiastes, le grand déballage qui a suivi l’affaire Weinstein serait en train de révolutionner la société. Croyez-vous à ce lendemain qui chante ?

Non. Cela me paraît très difficile de dire qu’on vit un événement historique sans aucun recul sur notre époque. Le mouvement #balancetonporc semble d’ailleurs en train de s’éteindre, comme des milliards de microfeux avant lui. J’entrevois cependant un risque dans #balancetonporc : les hommes un peu gentils et maladroits risquent de s’écraser encore un peu plus tandis que les vrais prédateurs s’adapteront encore mieux et iront chercher des proies féminines encore plus vulnérables. Ce processus a déjà commencé.

Entre tout révolutionner et ne rien changer, il y a une marge. Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?

La révolution anthropologique que j’aperçois est hyper réactionnaire : la campagne #balancetonporc risque de provoquer un retour à la ségrégation d’avant la libération sexuelle. Entre les années 1950 et 1970, une véritable révolution des mœurs s’était produite, notamment grâce à la légalisation de la pilule contraceptive. La femme obtenait, en même temps que le droit d’avoir un compte en banque, le contrôle de son corps. Pilule, droit à l’avortement et changement des mentalités ont permis aux femmes d’assumer leur sexualité sans être socialement réprouvées. Cinquante plus tard, j’observe une terrible régression. Sandra Muller, la créatrice du mot d’ordre #balancetonporc, s’est déclarée traumatisée par le dragueur qui lui a dit : « Tu as des gros seins. Tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit ! » Elle suggère ainsi que l’expression d’un désir sexuel est destructrice pour les femmes. Un tel message nous fait revenir à la société des chaperons.

Mais cette victimisation outrancière permettra peut-être de protéger les véritables victimes.

Au contraire, elle place les femmes dans une situation de vulnérabilité permanente. Génétiquement, nos environnements ancestraux ont poussé les femmes à être très alertes et sensibles au danger. En criant au loup, Muller et les autres exploitent cette sensibilité et, au passage, justifient l’un des errements du féminisme depuis les années 1980-1990 qui consiste à revendiquer des droits spécifiques plutôt que l’égalité. Il n’y a pas mieux que la peur du loup pour asservir les femmes.

Comment conciliez-vous la revendication de l’égalité entre les sexes et votre approche darwinienne des rapports hommes/femmes ? Les explications biologiques des différences de salaires ou de l’inégal partage des tâches ménagères peuvent être entendues comme des justifications.

On ne saurait accuser un chercheur en cancérologie de justifier le cancer. Au contraire, comprendre le cancer est la condition pour le combattre. J’essaie de retracer l’histoire de notre évolution biologique, qui s’est faite dans des environnements très dangereux où des inégalités se sont révélées profitables à tous dans la lutte pour la survie. Je constate la persistance d’inégalités qui sont devenues inutiles dans notre environnement. Et cela me plaît d’autant moins que, selon de grandes institutions internationales comme l’ONU, la prospérité et le bonheur des sociétés sont corrélés à leur niveau d’égalité entre les sexes. Reste que ces inégalités sont bien davantage le fruit de l’évolution que de la méchanceté gratuite des hommes.

Mais si nous sommes génétiquement programmés, quelle est notre marge de manœuvre ?

Ne confondez pas programmation et prédisposition. L’évolution n’est pas finaliste. Il n’y a pas de grand plan défini à l’avance qui commanderait les individus. Pardon d’être un peu technique, mais il faut différencier causes proximales et causes distales. Prenons l’exemple classique de l’orgasme. Sa cause proximale, c’est-à-dire la plus immédiate, c’est le plaisir – la raison qui incite les gens à en avoir envie. Mais sa cause ultime, c’est qu’il favorise l’attachement entre les êtres, l’investissement parental et en fin de compte le succès reproductif – la raison pour laquelle la sélection naturelle l’aura perpétué.

Mais Goethe n’a pas écrit Les Souffrances du jeune Werther ni Michel-Ange peint le plafond de la chapelle Sixtine pour s’inscrire dans la chaîne de l’évolution !

Détrompez-vous ! Beaucoup d’études et de livres, en particulier The Mating Mind (qu’on pourrait traduire par « l’esprit copulateur ») de Geoffrey Miller, montrent que l’art, la danse, la littérature et tous les objets et comportements artistiques sont des moyens d’accès à des partenaires sexuels. L’évolution passe donc forcément par là. Ceci étant, je ne m’oppose pas du tout aux explications socio-culturelles. Simplement, elles ont un point aveugle : le poids des facteurs biologiques. Sans prétendre remplacer la métaphysique, nier la culture ou la liberté individuelle, j’essaie de donner un autre angle. Mon éclairage darwinien apporte une perspective différente, beaucoup moins connue, mais aux fondements scientifiques autrement plus solides que ceux de la psychanalyse, par exemple.

Mais vous parvenez à des conclusions souvent proches. La biologie, comme l’inconscient, relativise la liberté de l’homme. Quelle place laissez-vous au libre-arbitre ?

Je ne nie pas l’existence d’une marge de libre-arbitre, même s’il est parfaitement plausible qu’elle ne corresponde qu’à des causes ignorées. L’évolution, c’est toujours une interaction entre l’organisme et son environnement qui va pousser chaque espèce et chaque individu à trouver leur niche pour s’en sortir le mieux possible. C’est pourquoi la dichotomie nature-culture est fallacieuse.

Justement, dans votre dernier livre, Comment l’amour empoisonne les femmes, vous expliquez comment notre environnement a fait que les femmes sont beaucoup plus amouro-centrées et dépendantes à l’amour que les hommes. Comment cela s’est-il produit ?

La reproduction étant dès le départ beaucoup plus lourde pour les femmes que pour les hommes, nous ne partons pas sur un pied d’égalité. Un seul ovule est beaucoup plus coûteux à produire que des millions de spermatozoïdes. Cette disproportion originelle s’appelle l’anisogamie, laquelle produit le différentiel d’investissement parental minimal. Pour se reproduire dans un environnement ancestral, une femme a besoin d’en passer par la grossesse et par l’allaitement, alors qu’il suffit à un homme d’éjaculer sur un ovule. Dans la savane, sans mère, un enfant mourra à coup sûr. Sans père, il a des chances de s’en sortir. Cela détermine tout un éventail de comportements genrés, notamment les différences d’investissement sentimental. Les femmes sont plus susceptibles d’être dans le surinvestissement sentimental alors que les hommes sont plus enclins au sous-investissement. En revanche, la jalousie sexuelle d’un homme peut le pousser à tuer car il court le risque d’élever un enfant qui n’est pas le sien, une perte génétique totale qui peut le rendre fou !

A suivre…

Comment l'amour empoisonne les femmes

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L’art contemporain vous aime-t-il?

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jeff koons olivier urman art
Jeff Koons et Anne Hidalgo. ©Michel Euler/AP/SIPA. Sculpture et portrait d'Olivier Urman. Photo : Orélie Grimaldi.

Artiste plasticien et chanteur du groupe Musique post-bourgeoise, Olivier Urman avait installé fin mars une sculpture éphémère devant le Palais de Tokyo. Par ce geste, il entendait contester le projet de Jeff Koons qui « offre » à la ville de Paris un bouquet de tulipes sculpté moyennant quelques millions d’euros pour honorer les victimes du terrorisme. Cent ans après Marcel Duchamp, un certain art contemporain n’est-il qu’une vaste escroquerie? L’art a-t-il encore quelque chose à nous dire ? Est-il acceptable de saccager certaines œuvres? Entretien avec un artiste (vraiment) subversif.


Daoud Boughezala. Dans la nuit du 29 au 30 mars, vous avez clandestinement installé devant le Musée d’art moderne de Paris une sculpture figurant une main avec un micro et l’inscription « L’art vous aime-t-il ? » Cette œuvre a été posée là où trônera  le bouquet de fleurs que Jeff Koons « offre » à Paris, moyennant quelques millions d’euros. Quel est le sens de votre geste ?

Olivier Urman[tooltips content= »Olivier Urman est artiste plasticien et fondateur du groupe Musique post-bourgeoise.« ]1[/tooltips]. C’est une réponse personnelle à la polémique autour de Jeff Koons. Un geste de panache. Sa démarche autour du « bouquet of tulips » manque tellement de générosité que j’ai décidé d’agir. Lorsqu’il veut nous faire avaler que son œuvre serait un hommage aux victimes du Bataclan, il est fourbe. En plus, ce sera en partie financé par le contribuable parisien puisqu’il n’offre que l’idée. Il est pourtant suffisamment riche pour faire un vrai cadeau. Quand on offre des fleurs, on ne va pas demander à la personne d’aller les chercher chez le fleuriste et de payer le bouquet !

Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman en pleine pose. Photo: Orélie Grimaldi.

J’ai décidé de mettre une sculpture à la place de la sienne pour lui clouer le bec car je trouve son geste vraiment mesquin et pingre. D’abord, parce que son bouquet de tulipes existe déjà: ce n’est même pas une œuvre originale. Koons se contente d’un petit dessin sur un bout de table avec sa photo de Monsieur loyal triomphant. Ensuite, il décide lui même du lieu. Imaginez que je vous offre un portrait de moi et que je mette au-dessus de votre lit en disant que vous dormirez mieux comme ça.

Votre sculpture a-t-elle vocation à s’éterniser devant le Musée d’art moderne en geste de protestation anti-Koons ?

Non, à la demande du Palais de Tokyo, je l’ai retirée au bout de quelques jours. Mon souhait n’était pas de créer un scandale. Le Palais de Tokyo était ennuyé par la pose de ma sculpture, l’absence d’assurance devenant problématique. Or, mon but n’était pas de m’adresser au musée mais à Jeff Koons et à Paris. « L’art vous aime-t-il ? » est une question que j’adresse directement à Koons que je compare à une star américaine jouant dans des blockbusters.
Il est tellement célèbre et riche qu’on n’ose réviser sa position dans l’histoire de l’art. J’apprécie son œuvre de manière générale mais pas la place qu’on lui accorde : Koons pourrait ne pas exister, l’art ne s’en porterait pas plus mal, il n’influence personne. Il est un produit américain comme n’importe quelle star de cinéma, même si j’apprécie son travail en aluminium.

Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque.

Koons pare son geste d’un vernis humanitariste : les tulipes rendent hommage aux victimes du Bataclan…

C’est une caution morale du genre « Moi, je vais donner aux pauvres ». Qu’est-ce que le projet de Koons change pour les victimes du Bataclan ? Rien. Le bouquet de fleur semi-fanées façon les-fleurs-c’est-pour-les-ploucs ne sera même pas exposé au Bataclan, les personnes concernées qui reviendront sur les lieux du drame ne le verront même pas. Pire, dans quelques années, les touristes qui prendront le taxi pour le Musée d’art moderne et le Palais de Tokyo diront « Je voudrais aller au musée des tulipes. » Le musée perdra son nom. Koons fait du sponsoring déguisé avec sa propre marque. Il rachète la place en prenant prétexte d’un hommage – c’est vraiment tarte !
Il se trouve que j’ai participé à une exposition pour la tragédie du Bataclan organisé par Jacques Fivel, personnage notoire parisien de 80 ans qui possédait quantité d’affiches d’origine du Bataclan des années 1970. Il a demandé à une centaine d’artistes de les transformer en travaillant directement dessus. Fivel en a fait une exposition dans une galerie près de République. Cela n’a d’ailleurs malheureusement pas été relayé par la mairie de Paris. Aucun artiste n’a cherché à faire parler de lui, toutes les affiches avaient toutes la même taille et nos noms sans importances dans ce cadre. Aucun d’entre nous n’a essayé de gagner de l’argent ou de se faire de la publicité, ce qui aurait évidemment été déplacé.

Votre démarche artistique s’apparente à celle de Marcel Duchamp. Pourquoi déniez-vous aux McCarthy, Kapoor ou Koons toute légitimité à se réclamer de Duchamp ?

Ils font la même chose mais dans un contexte et des circonstances totalement différentes. En 1917 donc en pleine guerre mondiale, vivant aux Etats-Unis, Marcel Duchamp propose un urinoir dans une salon d’art sous un pseudonyme allemand. Les organisateurs l’ont  refusé pour vulgarité. Il est recalé par le jury. Cent ans plus tard, les pseudo-héritiers de Duchamp copient le même acte produit par le jury lui-même. La seule nouveauté, c’est de refaire du Duchamp en énorme, à l’image des œuvres gonflables de McCarthy. Leurs œuvres sont incroyablement démodées. Chez les artistes que vous citez, ce ne sont pas les œuvres mais leur mise en place qui me dérange. Ils sont adoubés par les ministères des Affaires étrangères et de la Culture ainsi que par la mairie de Paris pour mettre en scène une subversion qui vient d’en haut. Ce sont des artistes extrêmement chers, mis en place avec le soutien de la finance avec des mécènes comme Bernard Arnault ou François Pinault. Et ces artistes proches du pouvoir créent des œuvres soi-disant subversives.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau.

Mais à qui s’adressent-elles ? Le plug anal de McCarthy, ça choque qui ? Dans quel cul va-t-il s’enfoncer ?

Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.
Manifestation contre le sabotage du plug anal de Paul McCarthy, octobre 2014, Paris. Sipa. Numéro de reportage : 00696325_000009.

Normalement, un acte subversif vient d’en bas, comme le geste d’un écolier qui dessine un gros sexe sur le tableau. S’il se fait gauler, il a quatre heures de colle. Ça c’est un acte subversif ! Mais dans le cas de ces artistes, au-delà de la question du goût et du Beau, des qualités plastiques ou matérielles des œuvres, cet art est-il bienveillant ?

C’est la question que pose ma sculpture, « L’art vous aime-t-il ? » Est-il là pour notre soutien, notre bonheur, pour notre avenir, pour notre éveil, pour nous encourager à nous épanouir ? Ou bien est-il là pour nous accabler, nous culpabiliser, pour nous ridiculiser et nous faire des doigts d’honneur ? Les gens ont des vies pénibles et on les entube pour fait d’ignorance aggravée, les puissants se moquent. C’est néronien.

McCarthy nous dit : « Moi, artiste, je pèse des milliards et en plus je vous mets un plug dans les fesses ! » A qui s’adresse ces œuvres délivrées au public et aux passants ? Ce plug ne s’en prend pas au système puisqu’il en vient. Donc le plug vise celui qui le regarde, mais pas les puissants qui s’amusent comme des enfants à produire des graffitis destinés aux toilettes de centre-ville. De telles œuvres ne me satisfont pas et ne me rendent pas heureux. Elles ne m’éveillent pas et ne me donnent pas envie de les imiter. Au fond, Jeff Koons est le même genre de personnage que Donald Trump : ce sont des gens sans scrupules qui depuis la maternelle veulent écraser l’autre et rigolent quand ils l’ont bien enflé. « Koons, you’re fired ! »

J’attends de l’art qu’il me choque, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

J’ai bien compris que vous pourfendiez la subversion autorisée et subventionnée. Mais pourquoi voyez-vous dans le « Hitler » de Maurizio Cattelan une œuvre majeure et dérangeante ?

"Hitler" de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.
« Hitler » de Maurizio Cattelan, Sipa. Numéro de reportage : AP20187809_000006.

Cette œuvre humanise le monstre alors que notre société l’interdit. Le vrai travail subversif est justement d’ouvrir l’esprit à quelque chose de dérangeant. En faisant ce petit Hitler à l’air enfantin qui est en train de prier et semble se repentir, Maurizio Cattelan place ce personnage dans une situation inimaginable car jusqu’au bout, Hitler a refusé tout repentir. Juste avant de se tuer, il a déclaré : « Si j’ai perdu la guerre c’est parce que l’Allemagne n’était pas digne de moi ! » Or, Cattelan nous montre un enfant tout mignon qui s’adresse à Dieu pour lui demander pardon. C’est subversif car cela choque et va à l’encontre de tout. Quand on voit cette œuvre, on ne peut plus penser de la même façon le personnage d’Hitler qui acquiert une dimension humaine. Il est représenté comme un bambin  attendrissant, c’est donc totalement subversif, car inadmissible. Ce qui pour moi en fait une œuvre extraordinaire. J’attends de l’art qu’il me choque dans mes retranchements les plus ancrés, pas qu’il me fasse ricaner bêtement.

À la recherche d’icônes et de divinités, l’art obéit aux règles d’une religion.

Nous discuterons de l’humanité des bourreaux une prochaine fois. Une autre de vos réflexions m’a interpellé : la semaine dernière sur Europe 1, vous remarquiez que les comptes Facebook survivent désormais à la mort biologique de leur propriétaire. Drôle d’époque que celle où nos données virtuelles deviennent immortelles et l’art aussi obsolescent que l’industrie…

Au contraire, l’art d’aujourd’hui n’est absolument pas obsolescent. Quand McCarthy fait son plug anal, il doit le dégonfler et aller l’exposer ailleurs. Même si elle est pliée dans une boîte, l’œuvre est stockée, repliée ailleurs et rentabilisée comme le faisait Christo qui vendait des cartes postales et des livres de ses installations sauf que Christo était une entreprise indépendante. Ça participe d’une économie dépourvue d’obsolescence qu’il faut entretenir et arroser régulièrement.

Toute cette machinerie est à la recherche d’icônes et de divinités. L’art obéit aux règles d’une religion. Les plus puissants en possèdent et le prix d’une œuvre est infini pour qu’elle soit la plus protégée possible. Le prix d’une œuvre, c’est son indice de protection. Si quelque chose vaut dix balles, on peut aussi  le mettre à la poubelle, mais si on décrète qu’elle vaut 100 millions, elle sera stockée dans un coffre et entourée de quinze gardiens. Cela ne peut pas s’arrêter et cela ne pourra que s’effondrer sous son poids.

Contre ce soin extrême apportée à la conservation des œuvres, vous prônez le droit au saccage. Le sabotage du plug anal de McCarthy il y a quelques années ne vous avait d’ailleurs guère ému. Pourquoi ?

Quand on achète une œuvre, on devrait pouvoir en faire ce qu’on veut. Si demain j’achète un vêtement de designer à 4 000 euros, je peux en raccourcir les manches et en changer les boutons sans qu’aucun droit moral ne me contraigne. Pourtant, c’est une œuvre de créateur. En architecture, on a aussi le droit de démolir des immeubles (Horta , Majorelle) sans s’imposer un devoir de mémoire historique. Autrefois, c‘étaient les guerres et les bombardements qui démolissaient les œuvres. J’ai aussi pris le risque que mon œuvre soit détruite et je l’aurai accepté.

Je ne critiquerai jamais quelqu’un qui saboterait ou urinerait sur les oeuvres de Koons, McCarthy et Shapoor.

Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.
Olivier Urman. Photo: Orélie Grimaldi.

C’est le propre de l’humanité que de construire, de détruire et de reconstruire. Allons-nous finir ensevelis sous des tonnes d’art contemporain ? Je suis évidemment favorable à l’art, pour que les œuvres de Koons, McCarthy et Catellan existent mais je ne critiquerai jamais quelqu’un qui va essayer de les saboter ou va uriner dessus ou puisque leur créateur le fait déjà sur nous.

A vous entendre, les Koons, McCarthy et Shapoor jouent sur tous les tableaux, voulant à la fois incarner la subversion et l’art officiel, bénéficier de la consécration par le « néo-dadaïsme d’Etat » (Jaime Semprun) et de l’étiquette de provocateur. Mais, à l’instar des révolutionnaires, tout artiste n’est-il pas voué à être récupéré ?

Le problème, c’est qu’ils veulent tout tout de suite. Proudhon a eu droit à sa sculpture républicaine cinquante ans après sa mort alors que c’était  un précurseur anarchiste qui avait écrit « La propriété c’est le vol. »  C’est dire si l’opération d’habilitation de la subversion se fait naturellement dans le temps.

Ces artistes ne sont pas récupérés, ils sont directement issu du pouvoir en place. Mais c’est la vocation de l’art que de servir. C’est en cela que l’art reste religieux et l’a toujours été. L’Antiquité représentait ses divinités, le Moyen Âge le martyr chrétien, notre art contemporain sert notre modèle économique. Les artistes semblent en effet récupérés mais ils en sont en fait les agents de promotion. Ce sont des planqués !

Le directeur des Inrocks : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut »

N’exagérez-vous pas un chouïa ? Koons est pas épargné par la critique, y compris dans le camp progressiste…

Des critiques en forme de messes basses existent mais les critiques officielles se taisent. La ministre de la Culture ne sait pas pas comment agir, elle demande conseil à qui veut, elle a peur de faire un faux pas. Ma thèse est que nos sociétés occidentales ayant perdu la pratique de la religion, celle-ci étant intégrée dans les codes républicains, la foi s’est reportée sur l’art. Les plus grandes marques de luxe comme Vuitton ou BMW promeuvent des artistes contemporains dans des lieux sublimes qui leur sont consacrés telles des cathédrales et nous n’avons si ce n’est l’obligation d’y prier, l’interdiction d’émettre des critiques au risque d’être punis ou de passer pour un idiot. Il faut participer ! Et si vous critiquez un artiste, sa cote baisse donc vous perdez votre argent, vous ne pouvez qu’être enthousiaste ou vous taire. J’ai eu cette discussion avec le directeur de rédaction des Inrocks qui m’a dit soutenir le projet du bouquet de tulipes pour une seule raison : « C’est Koons, c’est le plus cher donc il fait ce qu’il veut, il est chez lui » J’étais complètement abasourdi. On est dans une soumission divine et incontestable, imposée par le ciel. Les Inrocks expriment une pensée commune qu’on doit digérer. Il faut penser avec eux, sinon gare à vous ! Gloire à Koons au plus haut des cieux !

Grève SNCF: rendez-vous en terrain médiatique bien connu

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snc greves usagers medias
Débat sur LCI entre députés LFI et LREM.

On dépense beaucoup d’encre et de salive dans des débats excités visant à déterminer si les journalistes sont hostiles ou favorables à la grève des cheminots.

On a même inventé l’atroce terme de « grève-bashing ». Les médias à qui l’on fait ce procès répondent qu’il s’agit là d’un honteux média-bashing. Le bashing rejoint donc officiellement les phobies dans la catégorie: criminalisation débile des oppositions.

Le Huffington Post a réalisé une compilation de propos tenus par des personnalités très à gauche, critiquant le traitement médiatique de la grève. Inséré au milieu de ces citations, l’extrait du reportage de BFMTV (voir à 0:35) est assurément accablant.

Lors d’un micro-trottoir, l’autre jour, un monsieur expliquait sans honte : « mon épouse et moi-même étions plutôt opposés à cette grève, mais nous avons réussi à avoir notre train alors finalement, on les soutient ». On peut trouver cela affligeant mais je crois que ce type de positionnement totalement égoïste se retrouve dans l’attitude de bien des gens. Ils ne se demandent pas s’ils sont favorables à cette grève, à ses motivations, à ses moyens, éventuellement aux unes mais pas aux autres. Ils formulent leur jugement en fonction de l’impact que le mouvement a sur leur quotidien.

On nous parle des sondages : un Français sur deux soutiendrait le mouvement de grève. Pour être véritablement intéressants et susceptibles d’interprétations pertinentes, ces sondages devraient faire apparaître si les personnes interrogées sont, ou non, directement concernées par cette grève. Parmi les personnes qui prennent régulièrement le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Parmi les personnes qui ne prennent jamais le train, tant sont favorables au mouvement et tant ne le soutiennent pas. Il est facile de soutenir un mouvement dont on ne ressent aucun effet. Il est très difficile de ne pas manifester hostilité et agacement face à une grève qui perturbe totalement votre organisation personnelle. Mêler les deux points de vue ôte toute pertinence à l’enquête d’opinion.

Lisez la version originale de cet article sur le blog d’Ingrid Riocreux.

« Sur l’antisémitisme, l’ère du déni touche à sa fin » : l’explication d’Alain Finkielkraut

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Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».


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Peggy Sastre, la femme cette inconnue

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Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel

Il est réputé sexiste de réduire les représentantes du beau sexe à leur apparence physique. Décrire notre cover girl comme un joli brin de femme aux yeux mordorés serait donc du dernier mauvais goût. Mais il en faut beaucoup plus pour choquer cette trentenaire à l’humour dévastateur. Si Peggy Sastre est en une de Causeur, c’est parce qu’elle est libre, drôle et talentueuse. Alors que la plainte semble être devenue l’ultime avatar du combat des femmes, elle donne donc un visage, et des plus avenants, au féminisme joyeux – et victorieux – des enfants des Lumières.

« L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Philosophe des sciences rompue à Darwin, Peggy Sastre détonne dans un paysage féministe qui voudrait discréditer toute référence biologisante. Dès sa thèse sur les origines de la morale, fascinée par l’interaction permanente de la nature et de la culture, elle découvre que les sciences naturelles et biologiques restent « l’angle mort » d’un féminisme en guerre contre les « stéréotypes » de genre. Pour autant, Sastre ne confond jamais prédisposition et programmation, gardant toujours à l’esprit le mot de l’éthologue Konrad Lorenz : « L’homme est un animal, mais n’est pas seulement un animal. »

Ainsi, comme elle l’explique longuement dans notre entretien (à lire dans le mag), son approche darwinienne des comportements sexuels ne suggère pas que tous les petits garçons s’habillent en bleu pendant que les filles jouent à la Barbie. La longue histoire de l’évolution nous apprend plutôt, selon elle, que nos organismes se sont adaptés à leur environnement naturel en oscillant entre deux grands pôles : le féminin, prédisposé à la gestation puis à l’éducation des petits ; le masculin, dont la fonction reproductrice peut parfois se résumer à une simple éjaculation.

Comment l’amour empoisonne les femmes

Qu’on ne croie pas, cependant, que Sastre apporte de l’eau au moulin conservateur ou réactionnaire. Notre environnement, désormais bienveillant et technologique, ne justifiant plus, évidemment, l’antique partage des tâches, elle rêve d’un futur droit à l’utérus artificiel qui pourrait libérer les femmes de la grossesse, mais aussi d’un nouveau pacte sexuel qui les affranchirait enfin de l’emprise des sentiments. À rebours du cliché de l’amoureuse transie, elle confesse à Marie-Claire que « le mot tendresse l’angoisse », et qu’elle se sent plus à l’aise avec des machines ou des animaux qu’avec ses semblables.

Son dernier essai, Comment l’amour empoisonne les femmes (Anne Carrière, 2018), nous parle d’un temps que les fans de YouPorn peuvent encore connaître. Ainsi y découvre-t-on que la passion qui consume les Emma, Anna et Ariane des grands romans d’amour répond en grande partie à des facteurs biologiques. Sastre espère même qu’un simple shoot chimique soignera bientôt les chagrins d’amour aussi facilement qu’un rhume. On peut trouver effrayante cette perspective hygiéniste et on ne partagera pas forcément son enthousiasme pour les technologies qui, après avoir autorisé le sexe sans reproduction, permettent aujourd’hui de réaliser la reproduction sans sexe. Reste que, dans le paysage déprimant d’un féminisme à la fois policier et pleurnichard, cette pensée tranchante ne laisse pas d’être réjouissante, et pas seulement parce qu’elle fait enrager les cyberféministes en tous genres qui ne la lisent pas ou mal. Se faire mitrailler de tous les côtés, n’est-ce pas le propre de l’intellectuelle ?

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Lyon, capitale des mères nourricières

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lyon brazier catherine simon bocuse
Restaurant "La Mère Brazier" à Lyon, Sipa. Numéro de reportage : 00573232_000003.

Entre Rhône et Saône, la cuisine n’est pas une simple affaire de goût. C’est une question de territoires, de pouvoirs où des dynasties s’affrontent, et aussi un lieu de mémoire. Qui gagne la bataille de l’écran, écrit l’histoire officielle de la gastronomie ! A Lyon plus qu’ailleurs, la table est un enjeu patrimonial, touristique donc économique. Avant la médiatisation des chefs étoilés, vus à la télé, qui prennent mieux la lumière que certaines de leurs cuissons approximatives, il y eut une génération de Mères courage. Elles étaient rudes, brutales pour certaines, tenant leur établissement à la force du poignet et, chaque jour, sur le métier remettaient leur ouvrage. Les guides les ont souvent oubliées, préférant encenser les toqués et les belles bacchantes.

Enquête sur la gastronomie

En France, on se fie souvent plus aux diplômés tricolores qu’à l’expérience de terrain, c’est-à-dire au chant du piano. « Toujours des produits frais. Pas de congélateur et quelquefois (chez les anciennes) pas de frigo. Elles formaient à elles seules une famille méconnue, hétéroclite et laborieuse, dessinant une géographie sociale de la ville » écrit Catherine Simon dans Mangées, un récit romancé qui paraît chez Sabine Wespieser éditeur. Pour conter cette épopée des fourneaux au féminin, ce grand reporter originaire de Lyon n’a pas choisi une narration classique et ennuyeuse. Catherine Simon met en scène Etienne Augoyard, un journaliste chargé par Le Progrès de Lyon d’une série sur ces mères cuisinières, il est accompagné de Monica Jaget, une photographe locale qui doit illustrer le feuilleton. Ce duo dispose d’une dizaine de jours pour dresser une galerie de portraits et redonner à ces femmes fortes leur place légitime. Cette enquête dans l’enquête, à la sauce Nuit américaine rend la lecture plus onctueuse qu’une fade biographie.

Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations

Ce dispositif narratif permet de jouer sur les textures : allers et retours dans le temps, digressions roboratives, présence fantomatique de Bertrand Tavernier, bribes de recettes et même extraits façon Armée des ombres. Au Panthéon des cuisinières, Eugénie Brazier trône dans toutes les conversations. L’amie d’Edouard Herriot, le maire et président du Conseil, a décroché 3 étoiles au Michelin dès 1933. Celle qui a formé Bocuse et Pacaud, était de la trempe des impératrices. Sa destinée, une succession de coups de force et d’obstination pour une gamine sortie de nulle part. Catherine Simon rappelle qu’en ce temps-là, pour une femme, s’installer à son compte, faire tourner un restaurant, commander des hommes, braver tous ces interdits demandaient une foi inébranlable. Dans Mangées, elle évoque le souvenir de Léa Bidaut, célèbre pour son gratin de cardons et son tablier de sapeur ou encore de Paule Castaing dont la mousse de brochet et la matelote d’anguilles demeurent des pièces d’anthologie. Puis, l’auteur se lance sur les traces de Marie-Thé Mora, cette autre figure de la Croix-Rousse, « la plus difficile à décrire ».

Contrairement à ce qu’affirmait Bocuse : « les femmes, moi, je les aime porte-jarretelles », derrière les casseroles, elles ne manquaient ni d’allure, ni de piquant.

Mangées. Une histoire des mères lyonnaises, Catherine Simon, Sabine Wespieser éditeur, 2018.

Mangées: Une histoire des mères lyonnaises

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Matzneff, professeur de morale

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gabriel matzneff maitres
Gabriel Matzneff, Sipa. Numéro de reportage : 00587422_000014.

J’espère que mes livres insufflent un surcroît d’énergie, un supplément de joie » répondit un jour Gabriel Matzneff à un lecteur tenté par le désespoir. La réédition bienvenue de ses Maîtres et complices, à mes yeux l’un de ses tout beaux livres avec La Diététique de Lord Byron et Le Taureau de Phalaris, confirme, s’il le fallait encore, la place, centrale, qu’occupe cet écrivain majeur dans la littérature française.

Maîtres et complices est le premier livre de Gabriel que, vers 1994, j’ai reçu en S.P. (les fameux « service de presse, ces exemplaires gratuits que vous adressent – ou non – les éditeurs et que les critiques exhibent comme des trophées … ou revendent à la sauvette). Avec un bel envoi, le premier d’une longue série, le plus souvent à l’encre turquoise.

Vingt ans après (et des poussières), je reprends mon exemplaire annoté au crayon pour, très vite, me laisser bercer par la langue sans fausse note ni fausse monnaie de Matzneff, toute de limpidité, tour à tour savante et familière, si ferme et fluide à la fois – adamantine.

Là réside le génie de ce franc-tireur qui, quoiqu’il écrive, parvient à communiquer au lecteur une ferveur, un enthousiasme que peu de contemporains seraient aptes à susciter. En trois cents pages, Gabriel Matzneff salue les auteurs qui l’ont révélé à lui-même et qui lui ont permis d’édifier sa citadelle intérieure : il s’agit bien d’exercices d’admiration. Sénèque et Hergé, Nietzsche et Pétrone, Chestov et Schopenhauer, Littré et Casanova  composent ce panthéon où se croisent ceux qu’invoquait Byron, l’un des Dieux de Matzneff : « Ces monarques qui, bien que morts, ont conservé leur sceptre et (qui), du fond de leur urnes, gouvernent nos âmes ».

Son propos est d’une exemplaire piété : si l’Eglise (orthodoxe) prie pour les morts, si Mnémosyne, Dame Mémoire, enfante les neuf Muses, un clerc digne de ce nom doit lui aussi dire sa dette. D’où ce livre à la miraculeuse séduction, ce parfait témoignage de dandysme.

Pour ma part, j’adore à la folie cette fidélité à ses maîtres, cette manière inimitable, civilisée au suprême, de transmettre une flamme – lux perpetua.

Gabriel Matzneff, Maîtres et complices, La Petite Vermillon, 2018.

Maîtres et complices

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Mémoires d’un porc

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Image tirée du film "500 jours ensemble" de Marc Webb, 2009. ©FoxSearchlight Pictures

Jeune homme en mai 68, André Perrin nous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Dans cette France disparue, même les timides devaient faire les premiers pas et, à chaque étape de la séduction, risquer d’humiliants refus pour arracher baisers ou caresses. Aujourd’hui, cette drague embarrassée serait dénoncée comme du harcèlement.


Lorsque dans la foulée de l’affaire Weinstein a débuté la campagne « Balance ton porc », je me suis tout d’abord cru totalement à l’abri. Non seulement je n’avais jamais violé personne, pas même en rêve, mais ni le harcèlement sexuel ni la drague lourde n’étaient dans mes manières, et si peu que pas la drague légère. Ce n’est pas que le mérite en revînt tout entier à ma bonne éducation, à mes convictions féministes ni à ma vertu : ma timidité avec les femmes y avait sa part ainsi qu’un amour-propre qui, dès mes jeunes années, me faisait souvent renoncer à quémander une faveur pour ne pas courir le risque de me la voir refuser.

« J’aimerais qu’elle fasse le premier pas »

Je me sentais donc de plain-pied avec les paroles de cette chanson qui connut un vif succès au début des années 1970 : « Le premier pas / J’aimerais qu’elle fasse le premier pas / Je sais, cela ne se fait pas / Pourtant j’aimerais que ce soit elle qui vienne à moi / Car voyez-vous je n’ose pas / Rechercher la manière / De la voir, de lui plaire / L’approcher lui parler / Et ne pas la brusquer / Lui dire des mots d’amour / Sans savoir en retour / Si elle aimera / Ou refusera ce premier pas[tooltips content= »Claude-Michel Schönberg, Le Premier pas, 1974. »]1[/tooltips]. »

Ayant entendu dire – sans avoir pu le vérifier par moi-même – qu’au Danemark c’est à la femme qu’il revenait de prendre l’initiative en amour, je m’émerveillais que ce peuple scandinave ait réussi à bouleverser les codes les plus solidement ancrés dans la tradition européenne pour s’élever à un si haut degré de civilisation. N’eussé-je pas été heureux sous les brumes d’Elseneur ? Il reste que chaque société a ses codes en matière de séduction amoureuse et les travaux de Kenneth Dover[tooltips content= »Kenneth James Dover, Homosexualité grecque, La Pensée sauvage, 1980. »]2[/tooltips] ont montré, avant que Michel Foucault[tooltips content= »Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984. »]3[/tooltips] les popularise, que ceux qui régissaient les relations de l’éraste et de l’éromène dans le cadre de la pédérastie grecque n’étaient pas très différents de ceux qui ont longtemps gouverné les rapports de l’homme et de la femme dans les sociétés européennes ultérieures. L’éraste – l’amant – est le plus âgé des deux partenaires, c’est lui qui poursuit, qui « drague », qui conquiert l’éromène. Il occupe la position active dans la relation. L’éromène – l’aimé – occupe la position passive, ce par quoi il risque d’être assimilé à la femme ou à l’esclave. Comme en même temps il est un garçon de naissance libre appelé à jouer un rôle actif dans la cité, il se trouve pris dans une contradiction que Foucault appelle l’« antinomie du garçon » et dont il ne peut sortir qu’au moyen de « pratiques de cour » qui lui permettront de sauver son honneur : ne pas céder à tous, ne pas céder facilement, commencer par refuser, se faire prier. On le voit, ces conventions sont celles qui seront plus tard attendues de la jeune fille européenne, à ceci près qu’elles viseront à préserver son honneur en vue de son futur mariage et non de son statut à venir dans la cité.

Je confesse à Caroline de Haas 

Tous ceux qui avaient entre 15 et 20 ans dans les années qui ont immédiatement précédé Mai 68 se souviennent – et Jean-Pierre Le Goff nous le rappelle dans un livre récent[tooltips content= »Jean-Pierre Le Goff, La France d’hier, récit d’un monde adolescent, des années 1950 à Mai 68, Stock, 2018. »]4[/tooltips] – que ces conventions étaient toujours en vigueur à cette époque. Je dois donc confesser que, lorsque pour la première fois, vainquant ma timidité et surmontant mon appréhension, j’embrassai une fille, je le fis sans avoir sollicité ni obtenu son consentement préalable. La chance fit qu’elle ne s’y déroba pas, mais si par malheur elle avait repoussé mes avances, ne me fussé-je pas rendu coupable d’une agression sexuelle ? Hélas, j’ai bien pire à avouer, puisse Caroline De Haas me pardonner. Dans ces années-là, une fois le premier baiser accepté et le flirt entamé, il n’était pas rare qu’on entraînât sa conquête au cinéma, toute cinéphilie à part, parce que l’obscurité complice ouvrait la voie à diverses explorations. La première étape consistait à glisser la main sous le chemisier d’abord, sous le soutien-gorge ensuite. Elle n’était pas aisée à franchir. Rares étaient celles qui consentaient dès la première tentative : il fallait donc la renouveler encore et encore. N’était-ce pas du harcèlement ? Lorsque la jeune personne avait jugé le nombre de refus suffisant pour que l’honneur fût sauf, l’indiscret attouchement était accepté et le moment était venu, poussant son avantage, de franchir l’étape suivante, selon la suggestion de Ronsard : « Tu fuis comme un faon qui tremble. / Au moins souffre que ma main / S’ébatte un peu dans ton sein, / Ou plus bas, si bon te semble[tooltips content= »Ronsard, « Quand au temple nous serons », Premier Livre des amours, Amours de Cassandre, Stances. »]5[/tooltips]. »

Cette seconde étape était encore plus difficile à franchir que la première et exigeait à son tour des sollicitations réitérées. De toutes ces horreurs, je confesse m’être rendu coupable il y a cinquante ans. Je suis, me direz-vous, protégé par la prescription. Voire. Diverses associations réclament que les agressions sexuelles soient désormais imprescriptibles, à l’égal des crimes contre l’humanité. Si elles le deviennent, je ne serai plus protégé que par la non-rétroactivité des lois. Et si celle-ci est à son tour abolie, alors c’en sera fait de moi. Non seulement j’aurai été un porc, mais je serai cuit.

Zemmour, La Pléiade, l’essence de l’art, etc.

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