Anne Hidalgo a accepté d’installer devant le Palais de Tokyo un bouquet de tulipes de 40 tonnes de métal signé Jeff Koons. Censé rendre hommage aux victimes des attentats, ce cadeau que personne ne demandait coûtera plusieurs millions d’euros. Signe que le vent tourne en défaveur de l’art contemporain, les pétitions se multiplient jusque dans le monde de la culture. 


Beaucoup de gens, en début d’année ou après un anniversaire, sont confrontés à ce problème délicat : à qui refourguer les cadeaux non désirés ? C’est un peu la question que se posent les Parisiens depuis que Jeff Koons a annoncé la livraison imminente d’un présent particulièrement encombrant. Compte tenu de son poids d’environ 44 tonnes, il vaut mieux se poser la question à l’avance. Il s’agit d’un gigantesque bouquet de tulipes métalliques en préparation depuis fin 2016. L’artiste a décidé unilatéralement que son œuvre serait installée à la place d’honneur sur le parvis commun du Palais de Tokyo et du musée d’Art moderne de la Ville de Paris. En outre, il précise que son geste est inspiré par le désir sincère de rendre hommage aux victimes des attentats. Maintenant que les choses se précisent, les pétitions et les chroniques hostiles au projet se multiplient. Le Figaro, Libération, Le Monde, Charlie Hebdo, Artension, etc., contribuent à la contestation. On relève les noms de deux anciens ministres de la Culture (Frédéric Mitterrand et Jean-Luc Aillagon), d’un ex-responsable du Palais de Tokyo (Nicolas Bourriaud) et de très nombreuses personnalités.

La patate chaude a été remise à la ministre de la Culture

Les dernières demandes d’autorisation sont actuellement soumises à la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, qui se serait sans doute passée de ce dossier épineux. Elle hésite. On la comprend. Beaucoup d’arguments militent en effet pour un abandon du projet ou, du moins, pour son implantation à un autre endroit.

Tout d’abord, il y a des considérations techniques. Le Bouquet of Tulips de Jeff Koons est extrêmement pesant. Il faudrait faire des travaux de soutènement considérables, dont on ne sait même pas s’ils sont envisageables. Ensuite, il y a la question de l’intégration dans l’environnement haussmannien et Art déco de la colline de Chaillot qui compte de nombreux monuments classés. Beaucoup d’amoureux de Paris s’inquiètent de cette verrue multicolore. Y font curieusement exception les dirigeants des deux musées riverains. En effet, les tulipes, justement par le fait qu’elles détonneraient, pourraient renforcer la visibilité de ces institutions, à la façon d’une grande enseigne. Le responsable du Palais de Tokyo y met cependant moins d’ardeur. On sent que tant qu’à faire d’avoir une enseigne, il aurait aimé en choisir une plus conforme à la vocation expérimentale de son établissement. Quoi qu’il en soit, l’argument de visibilité des musées peine à convaincre en termes d’intérêt général.

La sincérité de Jeff Koons, qui prétend rendre hommage aux victimes des attentats, est mise en doute. En effet, si telles sont réellement les intentions de la star, pourquoi exiger que sa sculpture soit installée dans un lieu aussi prestigieux que dénué de relation avec les drames en question ? Beaucoup d’observateurs ont plutôt l’impression que Jeff Koons utilise un prétexte fallacieux pour prendre position à une place d’honneur dans ce haut lieu de l’art moderne et contemporain. Ceci intervient dans un contexte où aucune de ses œuvres ne figure dans les collections publiques françaises, exception faite d’un travail mineur et ancien à Bordeaux (un meuble à aspirateurs). Les musées français, en effet, ne souhaitaient pas acquérir ses productions à l’époque où ils en avaient encore les moyens.

Près de la moitié du budget d’acquisition du Louvre

L’opération est présentée comme un don désintéressé. Cependant, en matière de don, Jeff Koons n’apporte, en réalité, que l’idée immatérielle des Tulips, idée d’ailleurs déjà utilisée par son auteur dans des projets précédents. L’artiste ne prend pas en charge le plus onéreux, c’est-à-dire la fabrication et l’implantation de l’œuvre. Le coût en est estimé à 3 ou 4 millions d’euros. Le financement serait assuré par un groupe de mécènes dont l’identité est tenue secrète et qui sont réunis par la galerie de l’artiste, Noiremont Art Production. Bien qu’il s’agisse de fonds privés, l’importance de l’enveloppe laisse songeur. Elle représente, en effet, trois fois le budget annuel d’acquisition de l’ensemble des musées de la Ville de Paris et près de la moitié de celui du Louvre. On imagine ce que peuvent en penser certains conservateurs tenus au devoir de réserve. En outre, les sommes concernées ouvrent droit à des réductions d’impôt à hauteur de 60 %, tout du moins pour les mécènes relevant de la fiscalité française. L’État français serait donc indirectement, mais massivement, mis à contribution. Dans ces conditions, il n’est pas illégitime de s’interroger sur une opération dont l’intérêt artistique est largement contesté. Accessoirement, on peut aussi remarquer que les Tulips font tourner une usine en Allemagne et renforcent la notoriété d’un artiste américain. Bref, nombre de Français se sentent un peu placés dans le rôle des idiots utiles.

La joie d’Anne Hidalgo

Beaucoup de plasticiens protestent contre l’acceptation jugée précipitée des Tulips. Des associations de galeries font de même. Le problème est qu’en 2016 la maire de Paris, Anne Hidalgo, a validé l’offre de Jeff Koons avec une candeur stupéfiante, sans consultations, sans appel à projet, comme s’il allait de soi qu’on donne à cet artiste mirifique la place d’honneur. Une conférence de presse festive a été organisée fin 2016 par l’ambassade des États-Unis, très impliquée dans le projet depuis le départ. La maire de Paris, Anne Hidalgo, invitée en vedette américaine, y a exprimé son enthousiasme avec son sourire des jours olympiques. Elle s’est réjouie « que cet i

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Mars 2018 – #55

Article extrait du Magazine Causeur

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