Avec leurs ouvrages respectifs, Richard Millet, Alain Corbin et Louis Roubaud illuminent le printemps de Thomas Morales.


Nettoyage à sec

On n’ouvre jamais un livre de Richard Millet à la légère, distraitement, par inadvertance. L’écrivain réprouvé ne fait pas dans la littérature récréative à tendance progressiste. Avec lui, nous savons que le voyage sera âpre et chahuté, pénible et lumineux. Il n’est pas l’homme des croisières tranquilles, de cette prose doucereuse pleine d’espoirs vains qui envahit trop souvent les librairies. Sans concession, dans le beau style d’une langue clinique, rugueuse à la manière d’un Chardonne, son récit secoue les entrailles. Millet, portraitiste de l’intime dit tout de sa maladie, n’épargne personne, surtout pas lui-même. Chez d’autres écrivains, le cancer a valeur de rédemption ou de béquille psychologique à un texte bancal, sorte de faire-valoir qu’on affiche au revers de son veston comme une rosette miroitante. Aussi fier de sa maladie que de sa réussite professionnelle, telle est notre époque. Chez lui, la recherche d’une vérité crue, cette noirceur incandescente a quelque chose d’absolu et de paradoxalement « apaisant ». La littérature de la couche au cabinet de toilette peut vite basculer dans la vulgarité crasse, le déversoir aux pulsions les plus honteuses. On peut tout reprocher à Millet, sa figure de martyre des lettres françaises, sa supériorité christique, cette solitude monastique forgée par les épreuves, mais pas son élégance. L’écriture n’est pas un divertissement, il pratique cet art avec une violence thébaïque, une frénésie du mot adéquat qui l’empêche parfois de respirer.

Et, il en faut du talent pour évoquer son transit intestinal, sa libido réparatrice, l’acte tarifé et son rapport aux femmes sans tomber dans le fumier de la banalité. Millet est probablement l’auteur le plus féministe du paysage éditorial. Il connait les désirs et les foucades de l’autre sexe, il ne les enrobe pas d’une idéologie sentimentale. Son héroïne, Yelizevata, une aide-ménagère qui se déshabille aussi froidement qu’elle récure avec méthode, happe le lecteur. Elle m’a fait penser au titre de Sagan : Un peu de soleil dans l’eau froide adapté au cinéma par Jacques Deray avec Claudine Auger. Yelizevata n’a pas le déhanché soyeux de l’ex-James Bond girl, sa distance slave mal dégrossie n’en demeure pas moins séduisante. « Étude pour un homme seul », le court récit que Millet publie aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, a la sécheresse flamboyante d’un éclair dans la nuit.

Étude pour un homme seul, Richard Millet – éditions Pierre-Guillaume de Roux

Travail de mémoire

Nous sommes saturés d’enquêtes et de sondages, sans eux les chaînes d’info n’existeraient pas. Notre opinion est auscultée pour lui faire dire ce que les commanditaires ont décidé, par avance. Pour qui voter ? Quoi acheter ? C’est aujourd’hui un outil de propagande et d’intimidation. Alors, quand on plonge dans « Paroles de Français anonymes » d’Alain Corbin paru chez Albin Michel, on est saisi par la fraîcheur du propos, l’écoute attentive, le travail scrupuleux de l’historien et le parfum de ces provinces oubliées. Il y a le plaisir gourmand du découvreur de trésor, mettre la main sur des témoignages non avariés. En 1967, le professeur agrégé Corbin, trente ans au compteur, part sonder 183 électeurs de la Haute-Vienne, pour l’essentiel des hommes du peuple, équitablement répartis entre les zones rurales et la ville de Limoges, bastion du socialisme.

Corbin ne les interroge pas sur l’actualité brûlante, l’Eurovision, le dernier Godard (La Chinoise) ou le Grand Prix de l’Académie française décerné à Michel Tournier, il leur demande de se souvenir de leurs impressions entre 1934 et 1936 : sur les événements du 6 février 1934, la politique de Laval et ses décrets-lois, les Croix de Feu, le chômage naissant, l’arrivée des immigrés italiens, le Négus, la SDN, l’attitude des Allemands, Anglais, Russes et bien sûr le Front Populaire et la personnalité de Léon Blum. Instituteurs, négociants en vins, exploitants agricoles, ouvriers porcelainiers, tous se rappellent de cette époque charnière. L’historien du silence réussit à recréer au plus près le décor et l’ambiance de ces années 30 sans les raccourcis idéologiques d’aujourd’hui.

Paroles de Français anonymes, Alain Corbin – Albin Michel

Qui a tué ?

Les éditions L’Éveilleur continuent de ressusciter l’œuvre de Louis Roubaud (1887-1941), grand reporter aussi célèbre, en son temps, qu’Albert Londres et Joseph Kessel. Sa mort mystérieuse en Espagne n’a jamais été élucidée. Ses articles publiés dans Marianne, Le Gaulois, Le Quotidien, Détective et surtout le Petit Parisien ont fasciné des milliers de lecteurs. Ce journaliste d’investigation a toujours fourré son nez dans les sales draps de l’Histoire en marche : bagne de Guyane, prisons d’enfants, prostitution, montée du nazisme ou internement en asiles psychiatriques.

Ses reportages ont fait l’objet de compilations. Par contre, il ne s’est guère aventuré sur le terrain du roman et de la fiction pure. « Un homme nu dans une malle » n’avait jamais été réédité depuis 1945. Ce polar publié en feuilleton dans Le Petit Parisien du 24 août au 22 septembre 1938 sous le titre « Le Crime des quatre jeudis » est donc un objet rare. « Un grand reportage documentaire et romancé » qui lorgne du côté de Gaston Leroux et brouille les lignes entre le vrai et le faux. Pourquoi a-t-on retrouvé le cadavre d’un homme nu dans une malle à la consigne de la gare de Nantes P.-0 ?

Un homme nu dans une malle, Louis Roubaud – L’Éveilleur Polar.

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