Dès le générique, on est pris : la caméra survole les marais du Guadalquivir (et moi, estupido, qui n’y ai pas passé mes vacances !) et on croirait surplomber un gigantesque cerveau, plein de méandres et de retours vers des souvenirs enfouis.

La isla minima est un film étouffant, où la géographie dicte les méfaits et gestes des protagonistes — on se croirait devant une illustration sanglante de la théorie des climats. Les gens qui vivent là-bas — riziculteurs en grève, pêcheurs d’écrevisses, gamines submergées d’ennui, détraqués en tous genres — ne sont pas vernis.
Pas verni non plus le flic madrilène muté là alors que sa femme restée dans la capitale couve sa grossesse. D’autant qu’il est couplé avec un tordu, un ex-membre de la BPS, la Brigada Politico-Social, la police secrète franquiste — et pour faire du social, comme on le voit dans les dernières images, il faisait du social…
En attendant, nous sommes au tout début des années 1980, quand les grands propriétaires croient encore qu’il leur est permis d’avoir des esclaves. Chez les flics aussi, les vieux réflexes sont durs à oublier, et ça tabasse sérieusement, peu importe le sexe. Il faut dire que ce qui est arrivé aux deux gamines prétextes de l’enquête (et, si l’on comprend bien, à deux ou trois autres les années précédentes) ne fut pas beau à voir — agressions sexuelles avec des objets contondants et déchirants, tortures, mutilations, et mort finalement. Deux petites imbéciles, mais ce n’est pas une raison.

La couleur ordinaire des films policiers, c’est le vert — ce que j’appellerais volontiers l’esthétique Derrick : un vert pisseux, qui est effectivement la teinte des commissariats et des hôpitaux, partout où la souffrance et la mort s’essuient les doigts sur les murs. Ici, ce qui domine, c’est la terre, la poussière, la feuille morte, et la poussière de feuilles mortes. Voir la bande-annonce.
On est au début de l’automne. Il fait encore une chaleur macabre, hantée de moustiques. Mais il pleuvra bientôt : il y a dans le film un orage d’anthologie, et une poursuite d’anthologie sous l’orage.

Et l’on retrouve alors le marais, lieu équivoque où la terre et l’eau — et le ciel, sous la pluie — se mêlent indistinctement. C’est bien le problème : les deux enquêteurs se battent contre une nature délétère, où rien n’est à sa place.
Ils vont trouver, bien sûr, et notre Madrilène retournera vers ses terres natales, là où l’eau ne corrompt pas le paysage. À ce propos, le film est aussi un conseil donné aux instances policières. Quand vous avez sur les bras, dans une région tout à fait hostile, un ou plusieurs meurtres particulièrement répugnants, expatriez-y d’autorité un enquêteur qui se sentira vraiment motivé pour trouver — surtout si vous lui avez expliqué, ce qui est le cas ici, que sa mutation de retour dépend de son succès. La prime au résultat !

Le film (et son acteur principal, Javier Guttierez Alvarez) a eu toutes les récompenses possibles et imaginables en Espagne et ailleurs, et laisse très loin derrière tous les blockbusters de l’été. Il vient de sortir à Marseille, avec un peu de chance vous le trouverez dans l’un ou l’autre des petites salles de la France périphérique — la seule qui vaille. Heureux veinards que vous êtes, qui avez encore à le voir, ce qui n’est plus mon cas !

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Jean-Paul Brighelli
enseignant et essayiste français.Il anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.
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