Insulté à Paris en marge d’une manifestation et accusé sur les réseaux après l’attentat de Christchurch, Alain Finkielkraut paye en ce début d’année la justesse de sa pensée. Réponse filiale et personnelle aux lettres ouvertes qui lui ont été adressées.


Il y a quelques jours, dans une lettre ouverte publiée dans BibliObs, le philosophe Alain Badiou accusait Alain Finkielkraut de s’être « irrésistiblement tourné vers le Mal de notre époque » (par le « culte mortifère » des « identités nationales » voire « ethniques »). Le 12 mars 2019, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé lui emboîtait le pas, en accusant à son tour, sur un ton faussement amical, Alain Finkielkraut d’avoir développé la « phobie du contact » (l’expression est de Canetti) et de rester sourd aux questions d’islamophobie. Enfin, l’analyse majoritaire de l’attentat de Christchurch voudrait faire d’Alain Finkielkraut « et consorts » les suppôts de la haine et les responsables de ce passage à l’acte insensé. Ces accusations, drapées dans une morale simpliste et politisée, méconnaissent gravement la pensée et la personnalité du philosophe.

Le camp des Miens

J’ai 19 ans, je suis étudiant, j’essaye de me nourrir plus de Milan Kundera, de Witold Gombrowicz, de Franz Kafka et de Robert Musil que de YouTube et de Snapchat. Je me nourris aussi d’Alain Finkielkraut, parce qu’il est à mes yeux l’un des derniers questionneurs du monde qui advient, l’un des derniers sceptiques de l’enchantement éternel où nous tiennent les militants du progrès de l’humanité. C’est la raison pour laquelle, au cœur de ma formation pour le monde si enthousiasmant des adultes, pris dans la sidération de cette curée que l’espace public réserve compulsivement à ce penseur, j’ai décidé de rédiger avec mes petits doigts malhabiles ce court éloge, dont je connais à l’avance la faible portée.

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La pensée sur le temps présent, telle qu’elle s’affiche aujourd’hui, s’englue inlassablement dans les jugements moraux : elle est devenue captive de l’injonction permanente de séparer le Bien du Mal, c’est-à-dire de distinguer ceux qui façonnent un monde meilleur de ceux qui ralentissent le train de l’Histoire, les optimistes des pessimistes, les Modernes des Anciens, les progressistes des réactionnaires. Dans le débat public, nul n’échappe à cette loi implacable et surtout pas ceux qui osent la dénoncer comme un rabougrissement de la pensée. L’hypnose dualiste, qui règne en maître, se révèle le produit même du format médiatique et, du mauvais côté du clivage, doivent s’échouer les indésirables, les conservateurs, les fascistes…

Alain Finkielkraut, le mécontemporain

Alain Finkielkraut est devenu au fil du temps, par une curieuse contagion des réseaux où personne pourtant ne semble le lire, l’indésirable de service, le grand paria, le réactionnaire des réactionnaires et même, m’a-t-on dit récemment, un « sous-produit de la pensée » (les quelques lettres ouvertes qui lui furent adressées ces derniers jours et qui firent grand bruit semblent nourrir encore l’allergie). Cette bêtise fate et ventrue, qui aurait été vécue dans d’autres temps comme un signe d’ignorance, s’affiche désormais sans vergogne, entre perroquets, mais elle n’apparaît pas vraiment menaçante : pas besoin d’avocat, une œuvre juste est un système immunitaire. Car Alain Finkielkraut souffre du mal qui frappe aujourd’hui certains intellectuels : un esprit de rigueur – et de nuance obstinée – qui se voit affublé du double visage de l’intellectualisme et de la réaction. Un masque de froideur et d’élitisme qui alimente le grand paradoxe du personnage : se confrontant à toutes les questions de la modernité, il est le porteur de mauvaises nouvelles dont on aimerait couper la tête. Pourtant, dans le gros-plan de son état, le moteur de sa pensée est plutôt facile à identifier : c’est l’émotion. Elle est chez lui la première condition d’émergence du raisonnement, sa source vive, le carburant de son esprit, de ses mots, de son style : l’homme de cœur qui se donne à voir est en réalité un homme du cœur, du cœur intelligent.

L’homme face à qui on ne sait pas réagir

C’est en ce sens que Milan Kundera le baptisa amicalement « l’homme qui ne sait pas comment ne pas réagir ». En cela, Kundera ne suggère aucune image de tireur compulsif, à l’esprit aux aguets braqué comme une arme sur le monde. Au contraire, l’idée apparaît davantage paternelle, désignant un enfant blessé, impatient et entier, rappelant qu’il y a, au cœur de son action, une sincérité de diamant, un refus de laisser l’époque s’abandonner à l’ivresse de son temps, cette invention d’une existence numérique sans père ni modèle, sans précédent et donc sans histoire utile. C’est ce sentiment de perte des origines, des racines fondatrices (la culture, l’histoire, la langue, l’école), repères dont il se sent lui-même composé, qui le tient tout entier.

Alain Finkielkraut, au nom de lui-même

Alain Finkielkraut ne parle au nom de personne, c’est sa particularité. Contrairement à ce qu’on lit souvent, il n’est au service d’aucune morale à la mode, d’aucun lobby d’intérêt, d’aucun conformisme idéologique, il n’est pas le miroir de ses détracteurs : il ne défend que lui-même, des convictions issues de ses peurs et, quand il met son nez dans les sujets les plus dangereux du débat (l’identité, l’islam, l’antisémitisme, l’immigration, l’école…), nous voyons qu’il y apparaît sans fard, pour lui-même, sans autre allié que sa pensée et la beauté de sa langue. Derrière lui pas d’école ni d’enseigne, pas de think-tank, pas de médias, pas d’actionnaires ni de commanditaires cachés, pas d’autre enjeu que lui-même. Il ne raisonne que pour se sauver, contre la bêtise des ondes, la mollesse consensuelle, les idéologies tournantes… Il se bat contre la perte, la transformation, l’oubli. Il se bat aussi pour un monde qui disparaît, qui fut l’écrin de sa vie d’homme, ses grâces, ses moments de silence, ses éblouissements… Toute l’œuvre d’Alain Finkielkraut vient ainsi de son cœur. Sans jamais pour autant délivrer une pensée affective. Les combats qu’il mène ne le blessent pas à l’esprit mais à l’âme. On s’aperçoit alors que ses peurs ne sont pas différentes des nôtres, qu’il les partage même mieux que quiconque, qu’il n’est pas un Don Quichotte qui pourfend des mirages mais un témoin qui tente, pour lui, pour nous, seul et debout comme un philosophe, de sauver quelques meubles. Parfois, il ressemble à Mgr Dupanloup qui, dans l’héritage des Lumières, voyait l’univers de sa foi se faire emporter par l’esprit scientiste balayant le XIXe siècle et qui, avec obstination, venait à l’Assemblée retenir entre ses mains l’eau du temps… Parfois, il ressemble à Cyrano, portant jusqu’au bout le panache sans honte de l’esprit singulier. Souvent, il ne ressemble qu’à lui-même, précis, concentré à l’extrême, redoutable dans ses flèches, soucieux d’être compris jusqu’à des fièvres d’impatience, drôle à souhait, comme souvent les désespérés qui se connaissent…

De toute façon, a-t-on vraiment l’embarras dans le choix du camp ? Celui de quelques personnalités médiatiques, journalistes, artistes, enseignants, cortège de procureurs éternels au doigt levé, convaincus à jamais de la beauté du progrès ? Ou celui de Milan Kundera, Philip Roth, Luc Ferry, Fabrice Lucchini, Elisabeth de Fontenay…, ce nid intime des affinités électives ?

« Que du donné demeure ! »

Voici, au hasard, le cœur qui parle :

« Nous ne voyons pas les choses décliner, nous les voyons disparaître. L’élevage fermier est peu à peu abandonné au profit des productions animales. Et l’ingénierie génétique donnera bientôt aux parents la possibilité de décider à l’avance des caractéristiques de leur enfant. […] ‘Que du donné demeure !’ Cette supplique, je la reprends à mon compte. Cette impérative anxiété, je la fais mienne en disant que l’éthique et la politique du perfectionnement indéfini doivent aujourd’hui céder la place à une éthique et à une politique de la préservation, du ménagement, de la sauvegarde. » (En terrain miné) ;

« Le Moderne, c’est celui à qui le passé pèse. Le survivant, c’est celui à qui le passé manque. Le Moderne voit dans le présent un champ de bataille entre la vie et la mort, un passé étouffant et un futur libérateur. Parce qu’il aime un mort, l’élan du survivant vers le futur est cassé. Le Moderne, c’est celui qui court plus vite que le vieux monde parce qu’il a peur d’être rattrapé par lui – ‘Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi’ disait un des plus fameux slogans de 68 –, le survivant court après le vieux monde, en sachant qu’il n’a aucune chance de le rattraper. Le Moderne se réjouit de dépasser le passé, le survivant en est inconsolable. Car le passé, pour lui, n’est pas mortifère, mais mortel ; n’est pas oppressif, mais précaire. Être moderne, c’est se séparer, c’est surmonter, progresser, avancer, dépasser, transcender : mouvement actif, conquérant, volontaire. Survivre, c’est être quitté. Le Moderne va de l’avant, le survivant regarde vers l’arrière. L’un est projet ; l’autre, regret. » (Nous autres, modernes) ;

Ils aimeront Finkielkraut

Dans tout cela, quoi de neuf sous le soleil finalement ? Nietzsche, désespérément incompris, n’avait en son temps qu’un disciple. L’œuvre de Lévinas n’était connue, dans les années d’après-guerre, que par une poignée d’initiés. Cioran, à la même époque, seul en France, avait son nom inscrit sur les listes noires. Philippe Muray ne serait-il pas tombé dans l’oubli sans les efforts prométhéens de sa femme ? Réjouissez-vous donc, cher Alain Finkielkraut, et voyez dans cette regrettable tendance à l’ostracisme du présent la prometteuse manifestation d’un amour posthume !…

Car nul doute que, dans quelques décennies, quand vous aurez, contraint et forcé, mis un point final à votre œuvre, quand nous ne pourrons plus, chaque semaine, penser avec vous l’époque et le monde que nous habitons, quand notre (dés)ordre humain paraîtra toujours plus opaque, nous viendrons nous éclairer à la bougie de votre pensée inquiète, courageuse, subtile, et nous finirons par entendre cette voix si précieuse qui nous vient de l’autre rive.

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