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Alain Finkielkraut: être un intellectuel aujourd’hui, c’est se battre contre le déni idéologique

Nier les réalités qui dérangent est la nouvelle trahison des clercs

Alain Finkielkraut: être un intellectuel aujourd’hui, c’est se battre contre le déni idéologique
Alain Finkielkraut, septembre 2017. ©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage

Pour Alain Finkielkraut, la mission des intellectuels ne consiste plus seulement à se battre pour la liberté et la justice, mais pour les faits. Nier les réalités qui dérangent, telle est la nouvelle trahison des clercs.


1. S’engager

« Depuis qu’ils portent ce nom, les intellectuels n’ont rien fait d’autre que de cesser momentanément d’être ce qu’ils étaient (écrivain, savant, artiste) pour répondre à des exigences morales à la fois obscures et impérieuses parce qu’elles étaient de justice et de liberté. »

Cette définition donnée par Maurice Blanchot est magnifique. Mais elle est aussi dangereuse car elle peut, et on le voit tous les jours, favoriser la posture au détriment de la perspicacité. L’intellectuel, aussi pressante que soit la cause qui le requiert, se doit de demeurer intelligent. Je m’y efforce dans la mesure de mes moyens. En même temps que je suis frappé par des injustices, je me sens mis au défi de penser des événements qui n’ont pas encore de concept. Car l’histoire dans laquelle je me retrouve embarqué est réfractaire à la philosophie courante de l’histoire.

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À l’occasion de mes prises de parti, une question philosophique surgit en moi. Non pas qu’est-ce que ?, comme dans la métaphysique classique, mais qu’est-ce qui se passe ? que nous arrive-t-il ? « La vérité, disait déjà Péguy, c’est que tout est immense, le savoir excepté, surtout qu’il faut s’attendre à tout, que tout arrive, qu’il suffit d’avoir un bon estomac. »

Cet excès de l’être sur l’idée a conduit Péguy à travailler dans les misères du présent. Il n’a pas mis son autorité philosophique au service d’une cause, il a fait de la philosophie au jour le jour. Il n’a pas interrompu son œuvre pour s’engager. Son œuvre s’est constituée au travers de ses engagements.

Être un intellectuel aujourd’hui, ce n’est pas seulement se battre pour la liberté et la justice, mais pour les faits

Cela a commencé avec l’affaire Dreyfus. Péguy était socialiste. Or, ce moment historique a pris à contre-pied la philosophique socialiste de l’histoire. Voilà en effet un bon bourgeois persécuté par la bourgeoisie. Pour ceux qui raisonnaient exclusivement en termes de lutte de classes, une telle intrigue était inconcevable, elle ne pouvait pas avoir eu lieu. Fort de sa connaissance des lois de l’histoire, Wilhelm Liebknecht, le fondateur avec August Bebel du Parti ouvrier social-démocrate allemand, affirmait : « Est-il vraisemblable, est-il admissible qu’un officier français dont la famille et les parents sont très influents puisse être condamné pour un crime de haute trahison qu’il n’a pas commis et dorme sous les verrous cinq années durant ? » Non, cela n’était pas vraisemblable, cela n’était pas admissible et comme rien n’est sans raison, nihil est sine ratione, Dreyfus était coupable. Péguy s’est insurgé contre cette logique de fer et il a décidé, en fondant Les Cahiers de la quinzaine, de suivre les événements, « excellent exercice pour se convaincre que les événements ne nous suivent pas ».

Dans son opuscule Le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, publié en 2002, réédité en 2016 et salué récemment pour sa force prémonitoire par Pierre Rosanvallon, le penseur de référence du journal de référence, Daniel Lindenberg écrit notamment que certains intellectuels dénoncent avec une assurance qui ne laisse guère place au doute ou à la contradiction une vague d’antisémitisme « dont la réalité en tant que telle reste pourtant sujette à caution ». Pourquoi cette réalité est-elle sujette à caution ? Parce qu’elle n’entre pas dans le cadre, parce qu’elle ne correspond pas à la représentation que nous nous faisons du racisme et à la lutte des dominants et des dominés censée être le moteur de l’histoire. Des « racisés » racistes, des dominés pas toujours présentables, c’est aussi inadmissible, aussi invraisemblable pour le progressisme contemporain que l’acharnement de la bourgeoisie contre un de ses membres pour Liebknecht. Et comme l’écrit Éric Voegelin dans Le Conflit entre système et réalité, c’est la réalité qui doit céder le pas face au système.

Être un intellectuel aujourd’hui, ce n’est donc pas seulement se battre pour la liberté et la justice, mais pour les faits, contre le déni idéologique dont ils sont l’objet. Et c’est aussi méditer l’échec de la philosophie hégéliano-marxiste de l’histoire à saisir l’histoire.

2. La naissance des idées

Il n’est pas sûr que penser soit l’exercice naturel d’une faculté. Si l’on pense, écrit Gilles Deleuze, c’est plutôt sous le coup d’un choc que dans l’élan d’un goût : « Il y a dans le monde quelque chose qui force à penser. Ce quelque chose est l’objet d’une rencontre fondamentale, et non d’une recognition. Ce qui est rencontré […] peut être saisi sous des tonalités affectives diverses, admiration, amour, haine, douleur. Mais dans son premier caractère, et sous n’importe quelle tonalité, il ne peut être que senti. » Et Deleuze aime à citer cette phrase de Proust : « Les idées sont des succédanés des chagrins. »

Mes idées, et la conscience de mon identité, ce que je sais du monde et de moi, sont les enfants du chagrin. C’est sous la lueur d’orage de la menace que j’ai découvert la France et que j’ai pris conscience que j’étais français. La France qui n’était pour moi qu’un passeport s’est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société post-nationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l’oubli d’elle-même. Devant ce processus implacable, j’ai été étreint par ce que Simone Weil appelle un patriotisme de compassion : « la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable ». La mortalité de ce que je croyais durable, permanent, éternel, voilà mon chagrin et ma découverte. À l’heure où les plus progressistes des progressistes veulent extirper la nostalgie du cœur des hommes, j’ai tiré de ce chagrin, en guise de méditation et d’engagement, une écologie générale : souci de la terre, mais aussi des bêtes, de la langue malmenée, de la transmission de la culture et de la beauté du monde.

3. Heidegger

Dans son dernier livre, Notre histoire intellectuelle et politique 1968-2018, Pierre Rosanvallon rappelle qu’en 1987, François Furet, qui dirigeait la Fondation Saint-Simon, et Milan Kundera m’ont confié la direction d’une nouvelle revue : Le Messager européen. Les grands universitaires et les grands patrons qui composaient ce think tank attendaient beaucoup de ce projet. Hélas, dit Rosanvallon, ils ont été déçus : « Le résultat avait été très éloigné de ce qui avait été initialement envisagé. La surprise avait été d’abord venue de la place donnée à un énorme ensemble consacré à Heidegger, dont les articles s’étaient étalés dans les trois premiers numéros. C’était ainsi sous les auspices du dénonciateur impitoyable des méfaits de la technique et, plus largement, de la modernité, que la publication s’était placée dès son lancement au début de 1987. Si une place était faite aux interventions de Ian Patocka ou de Danilo Kis, (alors que les Michnik et Geremek, dissidents que l’on pourrait dire “libéraux-progressistes”, étaient, eux, ignorés), c’était surtout à la dénonciation d’un Occident jugé à la dérive qu’était consacrée la publication […]. Tout y était vu au prisme d’un déclin, d’un abandon, d’un consentement coupable à une perte irrémédiable. » Sous l’effet de cette stupeur indignée, la Fondation Saint-Simon, lieu de débats, a suspendu, après trois numéros, le soutien financier qu’elle avait accordé au lancement de l’entreprise.

Rétablissons d’abord les faits : Michnik et Geremek ont participé à la revue pour un dossier portant sur le lourd contentieux judéo-polonais. Et notre souci prioritaire a été tout au long des dix années qu’a duré cette revue, d’entrer en relation avec les intellectuels d’Europe centrale. Or, il se trouve que la plupart des dissidents tchèques – Patocka (mort en 1977 après un brutal interrogatoire policier), mais aussi Havel, Karel Kosik, Vaclav Bielohradsky – ont été très marqués par Heidegger. Voilà la réalité que n’ont pas su ou voulu voir les saint-simoniens qui me reprochaient de délaisser pour mes lubies réactionnaires le dialogue avec la dissidence.

Patocka a défendu les droits de l’homme contre la tyrannie totalitaire, mais il était assez lucide pour voir la technique à l’oeuvre dans l’illimitation de ces droits.

Kosik, que j’interroge en 1993, s’efforce de tirer les leçons du printemps de Prague et dit que cet événement fait tomber une lueur (« une simple lueur ») de doute sur le paradigme de l’époque moderne dans sa totalité. Et ce paradigme, c’est précisément ce que Heidegger appelle la technique : non pas seulement des moteurs et des machines, mais la manière dont la réalité se découvre à nous. Être, à l’heure de la technique, c’est être productible, machinable, malléable, disponible.

Dans un de ses séminaires clandestins, Patocka demande : « À quoi sommes-nous accoutumés à l’ère technique ? » Et voici sa réponse : « À revendiquer constamment et en appeler à nos droits. Nous croyons avoir le droit d’exploiter le monde entier, précisément nous qui existons maintenant sans tenir compte de ceux qui viendront ; nous croyons avoir le droit d’abuser de ce que le travail assidu et inconscient des soleils et des étoiles a accumulé depuis des milliards d’années. Ce droit ne fait pas question pour nous et nous ne nous demandons pas non plus dans quel but nous gaspillons tout cela. Nous n’en savons rien. » Patocka a défendu, au prix de sa vie, les droits de l’homme contre la tyrannie totalitaire, mais il était assez lucide pour voir la technique à l’œuvre dans l’illimitation de ces droits. Et Patocka, comme Havel, en appelait à un revirement, à une révolution existentielle.

Si, pour ma part, je considère que la pensée de Heidegger ne peut se réduire à son engagement calamiteux, c’est qu’elle décrit, mieux que toute autre, la détresse de notre temps et qu’elle entre en résonnance avec cet appel rédigé par Fabrice Nicolino et publié dans Charlie Hebdo : « Nous ne reconnaissons plus notre pays. La nature y est souillée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans, la moitié des papillons en vingt ans, les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards ; les grenouilles et les sauterelles semblent comme évanouies. Les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! »

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Janvier 2019 - Causeur #64

Article extrait du Magazine Causeur


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Alain Finkielkraut est philosophe et écrivain. Dernier livre paru : "A la première personne" (Gallimard).

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