Je crois qu’il n’existe pas de photo de Philippe Muray, jeune ou vieux, sans cigarette au bec. Alors Valérie Toranian, qui sort un numéro spécial (format album, belle mise en pages, 18 € chez votre libraire) sur les « écrits de combat » que de février 1998 à février 2000 il a livrés à la Revue des Deux Mondes lui a laissé sa cigarette.

« On imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle »

Un scandale — d’autant qu’il en est mort, Muray, de la cigarette. Un bel exemple pour les ados qui ne le lisent pas — et qui en sont bien incapables. La loi Evin doit y trouver à redire, au nom de laquelle la Poste a supprimé celle de Malraux en 1996, et sans demander son avis à Gisèle Freund, auteur du cliché originel…

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Et nombre de pisse-froids, de sodomisateurs de diptères, de bien-pensants, de faux rebelles, doivent eux aussi trouver à redire aux imprécations de Muray. Parce que cette charnière 1998-2000, cohabitation Chirac / Jospin, Zidane héros de la décennie, Jack Lang revenu d’entre les morts de fête, a marqué notre entrée dans ces temps barbares qui constituent notre modernité. Ce n’est pas le terrorisme islamique qui nous a fait entrer dans un siècle incertain : c’est Homo Festivus qui a marqué — avec la Fête de la musique et Paris-plage, parmi tant d’événements — la vraie fin de l’Histoire dont causait alors Francis Fukuyama. Comme dit fort bien Valérie Toranian en introduction à ces 136 pages de perles de culture, « on imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle si « murayen », qui communie dans la religion transhumaniste, le PowerPoint et la trottinette ».

Oh oui, Muray nous manque — mais il nous a montré la voie.

« Toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux »

Il n’a pas été tout à fait le seul. Sébastien Lapaque, qui préface le volume, note que On ferme, le grand texte de Muray sur l’impuissance de la littérature contemporaine, « n’en reste pas moins l’un des plus majestueux romans de langue française publié à la fin du XXe siècle — tandis que paraissaient Gaieté parisienne de Benoît Duteurtre, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Monnaie bleue de Jérôme Leroy et Des hommes qui s’éloignent de François Taillandier ». Tous fréquentés dans le cadre de la revue l’Atelier du roman, à qui Muray a donné de si belles pages, que vous retrouverez dans les indispensables Essais publiés en 2010 aux Belles Lettres. Un quarteron de mousquetaires désabusés, désabusants, désespérés, désespérants.

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C’est que l’avènement de la Bêtise à front de taureau prophétisée par Flaubert, la plus belle entreprise de cette époque glauque que Muray a si bien décrite dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984), donne aujourd’hui ses fruits blets — et les donne en continu. «L’univers hyperfestif est très précisément celui où il n’y a plus de jours de fête », écrit Muray. «Celui où toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux.» Que l’on ait besoin désormais de marquer, d’un double crochet des doigts, les mots que nous mettons entre guillemets à l’oral, de peur d’être incompris de l’imbécile d’en face, en dit long sur le triomphe de Monsieur Homais.

Homais sur lequel Muray écrit des choses passionnantes : « Dans Madame Bovary, c’est au nom du progrès que le pharmacien Homais, vers la fin du livre, exerce son droit d’ingérence, et au nom des Lumières qu’on le voit se transformer en…

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