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Notre-Dame: “Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc”

Entretien avec l'historien de l'architecture, Jean-Baptiste Minnaert

Notre-Dame: “Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc”
Patrick Palem, directeur de la Socra, une société spécialisée dans la conservation d'oeuvres d'art, soulève la tête de Viollet-le-Duc en Saint Thomas avant sa restauration (16 avril 2019). Photo : Georges Gobet, AFP.

 Depuis sa restauration par Viollet-le-Duc, Notre-Dame est aussi une cathédrale du XIXe siècle. Pour l’historien de l’architecture Jean-Baptiste Minnaert, sa reconstruction doit respecter la charte de Venise[tooltips content=”Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites, issue des travaux du IIe Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques, tenu à Venise en 1964, sous l’égide de l’Icomos (International Council of Monuments and Sites).”]1[/tooltips], sans forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. 


Causeur. Notre-Dame est perçue comme une merveille du XIIIe siècle. Pourtant, il semble que la contribution du XIXe soit importante. Pourriez-vous situer cette dernière ?

Jean-Baptiste Minnaert. Dans Notre-Dame de Paris, il y a en quelque sorte deux cathédrales, l’une du Moyen Âge, l’autre du XIXe siècle. Les cathédrales gothiques sont, en effet, littéralement réinventées au XIXe et elles doivent être comprises comme telles. Le gothique est vu à cette période comme un art spécifiquement français, car il atteint son haut degré de perfection avant l’apport italien de la Renaissance. Au XIXe, le sentiment d’identité nationale cherche à s’incarner. La restauration et la mise en valeur des cathédrales prennent tout leur sens dans ce contexte. À Paris, la Révolution a cependant un lourd impact sur la cathédrale, lequel vient s’ajouter à des pertes datant de l’Ancien Régime. En particulier, la plupart des statues sont vandalisées. L’apport de Viollet-le-Duc est considérable. Ses éléments les plus visibles sont la flèche ainsi que de nombreuses sculptures et gargouilles. Toutefois, son intervention est omniprésente dans le bâtiment, parfois à un niveau de détail étonnant. On peut dire qu’il fait preuve d’un génie architectural d’ensemble.

Quelle est la personnalité artistique de Viollet-le-Duc et quel intérêt présente son œuvre selon vous ?

Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879), contrairement à beaucoup d’architectes de son temps, ne passe pas par la case Beaux-Arts. Toute sa vie, il nourrit à l’encontre de l’esprit de cette institution, perçue comme académique, une hostilité bien payée de retour. C’est auprès de son oncle, le peintre Étienne-Jean Delécluze, qu’il apprend à dessiner. Viollet-le-Duc sera, sa vie durant, un dessinateur d’une précision et d’une élégance époustouflantes. Il entre, au début des années 1830, dans les services de restauration du patrimoine médiéval mis en place par Vitet et Mérimée. Dans un premier temps, il s’applique, avec Lassus, à la restauration de Notre-Dame de Paris avec une « religieuse humilité », c’est-à-dire qu’il s’impose un maximum de fidélité à l’état d’origine. Progressivement, sa culture du gothique s’accroît jusqu’à devenir immense. Il atteint alors une compréhension en profondeur de cet art. Ceci alimente chez lui une importante réflexion théorique. Il produit des textes qui ont valeur de « manifeste rétroactif » de l’architecture gothique. C’est à partir de cette lecture personnelle du gothique qu’il imagine désormais ses interventions à Notre-Dame de façon assez libre. Il écrit : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » De là les critiques qui lui ont été faites au XXe siècle au sujet de son excès de liberté dans ses restaurations, mais aussi l’admiration artistique et patrimoniale qu’on peut lui porter. Cependant, Viollet-le-Duc ne se résume pas à des restaurations gothiques. Il est aussi un grand architecte de son temps. Ses conceptions, étrangères à toute nostalgie et soucieuses de rationalisme, sont à l’avant-garde de son époque. Il se passionne pour les nouvelles possibilités techniques telles que celles apportées par le métal et la brique. Cela l’oppose à la normativité classicisante du préfet Haussmann et à son modèle d’immeubles peu imaginatifs et impliquant une coûteuse cacophonie de métiers. Viollet-le-Duc a aussi une immense influence sur les générations suivantes. Il marque de nombreux architectes comme Guimard ou Gaudí, notamment pour ce dernier dans sa Sagrada Familia. Il est surtout un des chaînons majeurs qui permettent de suivre sans discontinuité le fil historique qui va des maîtres maçons du Moyen Âge à Le Corbusier. Cependant, son chef-d’œuvre est évidemment Notre-Dame, chantier qui l’occupe durant une vingtaine d’années.

Quand on entend les commentaires sur Notre-Dame, on a l’impression qu’un grand nombre de personnes ignorent l’apport du XIXe ou estiment de bon ton de le dénigrer. Comment expliquez-vous cela ?

Le XIXe est le parent pauvre de l’histoire de l’art et de l’architecture. Les architectes modernes du XXe siècle ont parfois dénigré les productions du XIXe pour mieux s’affirmer et bénéficier de commandes publiques. Après une longue éclipse, une redécouverte lente du XIXe s’amorce dans les années 1970. On peut citer des jalons, comme le refus de Jacques Duhamel (ministre de la Culture) de détruire la gare d’Orsay ou les travaux de Bruno Foucart (historien de l’art), notamment ceux sur Viollet-le-Duc. Cependant, la méconnaissance de la contribution du XIXe à Notre-Dame que l’on observe ces jours derniers est stupéfiante.

A lire : Notre-Dame n’est pas un terrain de jeu pour l’art contemporain

Que pensez-vous des hypothèses de reconstruction et des débats, semble-t-il, très « ouverts » à l’heure actuelle ?

Ce serait un crime d’effacer l’immense apport de Viollet-le-Duc. On peut cependant s’inquiéter sérieusement quand on voit des architectes comme Wilmotte proposer des « gestes architecturaux ». On peut s’inquiéter également que certains, tentés par une « dérestauration », veuillent faire disparaître la flèche de Viollet-le-Duc à Notre-Dame au profit d’une version supposée antérieure. Ces deux postures d’amnésie seraient évidemment contraires à la charte de Venise. Il y a aussi le précédent très controversé de Saint-Sernin, à Toulouse. Dans cette basilique, les apports de Viollet-le-Duc ont été, en effet, tout bonnement supprimés au profit d’un état antérieur dont les sources sont d’ailleurs aujourd’hui en partie contestées. Cela fut qualifié de vandalisme par Bruno Foucart. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille forcément utiliser les mêmes matériaux qu’autrefois. La cathédrale de Reims, encore plus gravement ravagée en 1914 par les bombardements allemands, a été coiffée, à partir de 1919, d’une charpente en béton armé très intelligemment conçue et il n’y a pas lieu de s’en plaindre, bien au contraire.

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Mai 2019 - Causeur #68

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier ouvrage paru : Précipitation en milieu acide (L'éditeur, 2013).

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