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Abus de quatrième pouvoir?

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La connivence politique entre les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen avec deux responsables socialistes, attablés dans un bistrot et manigançant contre Rachida Dati, semble évidente. Mais aussitôt, un récit de circonstance s’est imposé: deux journalistes talentueux seraient injustement traînés dans la boue par « qui vous savez »… Voilà une polémique comme on les aime tant.


Il est toujours amusant de voir s’agiter progressistes et défenseurs de l’audiovisuel public sur le rafiot du camp du Bien quand il prend l’eau. D’autres séquences rigolotes nous sont vraisemblablement promises dans les prochains jours, à mesure que le système politico-médiatique va tenter de réhabiliter les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen – qui ont été surpris en train de parler fort maladroitement de leur ministre Rachida Dati avec deux pontes du Parti socialiste dans une vidéo filmée à leur insu.

Alors, Thomas Legrand serait un éditorialiste de gauche ? Voilà un scoop ! Et France Inter un bastion progressiste où l’on roule pour la gauche ? Quelle révélation ! Sérieusement, qui pouvait encore l’ignorer ? On feint de s’indigner parce que la droite et le Rassemblement national ne cachent plus leur projet de privatiser un audiovisuel public qui coûte des milliards aux contribuables tout en étant systématiquement orienté contre eux ? Là encore, rien de bien nouveau.

Crise à France Inter

Dimanche matin, à 8h49, avant de lancer un disque, la journaliste Marion Lhour adopte un ton solennel : « Thomas Legrand n’est pas à l’antenne ce matin. La direction de France Inter a décidé de le suspendre à titre conservatoire. Des extraits vidéos et des propos rapportés d’un échange privé et informel (…) ont été publiés en ligne. Les propos tenus par Thomas Legrand peuvent porter à confusion ; la direction justifie cette décision par le choix de protéger l’antenne et le travail des journalistes de tout discrédit. » Un texte lu avec sérieux, mais sans grande conviction apparente.

La veille, Rachida Dati s’était insurgée sur X : « Des journalistes du service public et Libération affirment “faire ce qu’il faut” pour m’éliminer de l’élection à Paris. Des propos graves et contraires à la déontologie qui peuvent exposer à des sanctions. Chacun doit désormais prendre ses responsabilités. »

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La Société des journalistes de Radio France, de son côté, a rapidement réagi. Fidèle à son rôle de bouclier corporatiste, elle a assuré en écriture inclusive son soutien inconditionnel à MM. Legrand et Cohen, et a pris ses distances avec la ministre honnie et cette direction qui a déjà osé écarter de l’antenne l’hilarant Guillaume Meurice ou la délicieuse Giulia Foïs : « La SDJ de Radio France s’indigne de l’instrumentalisation par un média d’extrême-droite de propos volés et complètement sortis de leur contexte. Nous déplorons que certain.e.s s’en servent déjà pour s’en prendre à l’audiovisuel public, sans attendre d’explications. Nous sommes solidaires de Thomas Legrand et Patrick Cohen face à toutes ces attaques ».

Manipulera bien qui manipulera le dernier…

On nous explique désormais que nous n’aurions pas réellement vu ce que nous avons vu. Les deux journalistes ne complotaient pas contre Mme Dati : ils discutaient simplement avec Luc Broussy et Pierre Jouvet, cadres du Parti socialiste, dans une brasserie parisienne. Et si Thomas Legrand a lâché cette phrase maladroite – « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick (Cohen) et moi » – il faudrait la replacer dans son contexte, bien sûr. D’ailleurs, ils ne complotaient pas. Au contraire : on leur avait donné rendez-vous parce qu’ils ne récitaient pas comme il faut la bonne parole concernant le Secrétaire national un peu pâlot Olivier Faure !

Déjà, ceux qui diffusent cette vidéo se voient menacés de poursuites judiciaires pour atteinte à la vie privée. Partout, on martèle que l’émetteur du message est un « mensuel d’extrême droite », comme pour souligner à quel point se faire le relais de pareils quolibets contre de si éminents journalistes sent mauvais… Comme si les journalistes de gauche comme Elise Lucet ou « Quotidien » ne s’étaient pas également déjà fait une spécialité de la diffusion de propos volés.

Patrick Cohen dénonce de son côté un procédé manipulatoire : « On a pris des bouts de phrase. Il n’y a pas vingt secondes de conversation suivie. C’est complètement manipulatoire. » Soit. Mais le mal est fait, le public a bien entendu : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati »

Mais, on tente de minimiser l’affaire. Le journaliste Laurent Joffrin nous présente Mme Dati comme un « cas très particulier », prompte à l’invective et aux approximations, presque une Trump à la française. En revanche, Jean-Luc Mélenchon dénonce une « vidéo consternante » révélant « deux journalistes essentiels de l’officialité PS », tandis que Marine Le Pen rappelle que « le service public ne peut pas être la succursale du Parti socialiste » et relance l’idée de privatisation.

Peuvent-ils rester à l’antenne ?

Thomas Legrand est éditorialiste : il peut bien penser ce qu’il veut. Mais ne devrait-on pas désormais ranger ses chroniques dans la fameuse rubrique « En toute subjectivité » ? Et surtout repenser le pluralisme des voix sur une antenne qui se prétend neutre ?

S’il n’y a peut-être pas vraiment d’agenda caché ou de complot, la connivence politique entre les éditorialistes et les socialistes est en revanche flagrante dans la phrase prononcée par M. Legrand.

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La suspension de M. Legrand ressemble à un sacrifice destiné à sauver Patrick Cohen, plus central à l’antenne et beaucoup plus présent cette année, de France Inter le matin à France 5 en soirée en passant par la Chaîne parlementaire. On donne l’impression de protéger le navire en sacrifiant un rameur secondaire : M. Legrand n’a plus l’édito politique quotidien de France inter, repris par M. Cohen, et il peut continuer d’écrire ses chroniques dans Libération

Il arrive à tous les journalistes de rencontrer des personnalités de toute tendance pour des discussions sans filtre, se défend Thomas Legrand. Il a raison. Mais pourquoi cette indulgence quand il s’agit de discussions avec le PS, et tant de sévérité dans d’autres cas ? Lors de l’affaire du journaliste Jean-François Achilli, écarté de France info, par exemple, tout ce petit monde avait moins de scrupules à sanctionner semble-t-il. Et sérieusement, MM. Cohen et Legrand iront-ils vraiment demain boire des bières avec des responsables du RN en leur promettant de « s’occuper » des « mensonges » de Raphaël Glucksmann, par exemple ses dénégations quand on lui rappelle qu’il était candidat « Alternative libérale » en 2007 ? On peut en douter. Oui : tous les journalistes et tous les politiques peuvent avoir une idée derrière la tête – même M. Cohen et M. Legrand. La seule vraie faute de ce dernier, c’est peut-être de s’être fait pincer !

Le réel, fossoyeur du macronisme

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La chute de Bayrou, qui va engager la responsabilité du gouvernement sur la question de la dette, semble inéluctable. Sauf énorme surprise, le président Macron recevra la démission du Premier ministre en fin de journée. Mercredi, la gauche promet de bloquer le pays. La France s’enfonce dans la crise de régime


La politique ne survivra pas à son monde fictif. Depuis des décennies, elle navigue dans le virtuel, prend ses rêves pour des réalités, ignore les faits. Emmanuel Macron, enivré de ses seules certitudes, crut ainsi sortir vainqueur de sa dissolution irréfléchie de l’Assemblée en juin 2024. François Bayrou va tomber ce lundi pour ce même péché d’orgueil : le Premier ministre n’aura pas la confiance des députés, qu’il a cru pouvoir obtenir en prenant, le 25 août, cette option irréaliste. Son échec actera la fin du « bloc central » et du macronisme. Le système en apesanteur attise, sous les mêmes feux de l’égo présidentiel, une guerre contre la Russie que la vaillante Ukraine a déjà perdu. Mais le pouvoir n’est pas le seul à errer dans son métavers, cet univers mental fabriqué. Le PS ultra-minoritaire, acteur central dans l’effondrement du progressisme, s’imagine à Matignon ce soir. LFI, pour sa part, a décrété qu’un nouveau peuple issu de l’immigration arabe et africaine, avait remplacé les autochtones. La dernière publication de l’institut La Boétie, cercle de réflexion lié à Jean-Luc Mélenchon, s’intitule : Nouveau peuple, nouvelle gauche ; les « Français de souche », encore très largement majoritaires, sont priés de disparaître devant ces minorités conquérantes regroupées sous le drapeau palestinien. Quant à la droite de gouvernement, aimantée par le centrisme en faillite, elle se contorsionne dans la cacophonie entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez. Les Républicains s’imaginent utiles dans un régime déconnecté et agonisant. Ils redoutent d’en appeler au peuple, et même à la proportionnelle, de peur de faire gagner le RN. Ce monde faux, adepte de la pensée magique, vit ses derniers moments.

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La révolution du réel ne fera pas de cadeaux aux vendeurs d’utopies ni en leurs simulacres. Même le haut clergé médiatique, allié des faussaires et de leurs abus de confiance, est démasqué dans ses corruptions morales. Une conversation de bistrot, dont des extraits ont été publiés vendredi par L’Incorrect, confirme la connivence entre les éditocrates Thomas Legrand et Patrick Cohen, qui « informent » sur le service public de l’audiovisuel, et deux cadres du Parti socialiste. Les prêcheurs de vertu, qui aiment se donner en exemple, y assurent notamment de leur collaboration pour faire échouer Rachida Dati dans sa course à la mairie de Paris (Legrand : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi »).

La gauche crie au scandale dans la méthode. Elle compare cette écoute indiscrète aux pratiques de la Stasi. En l’occurrence, le complot anti-Dati des journalistes militants de France Inter a été exposé dans un lieu public parisien, à voix hautes et intelligibles. La presse de gauche reproche en réalité à celle de droite de s’être convertie à quelques-unes de ses méthodes d’ « investigations ». Reste l’illustration de l’entre-soi d’une caste.

Ce camp du Bien, minoritaire et sectaire, s’est plus généralement infiltré dans tous les rouages du pouvoir, jusqu’aux plus hautes juridictions. Mercredi, la gauche promet un pays « bloqué », après avoir détourné un mouvement issu de la droite en colère. Les Français dupés doivent se libérer des propagandistes, reliquats d’un monde vaincu par le réel.

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Quelques mots pour François Bayrou…

François Bayrou, dont l’analyse des problèmes français s’avère pertinente, a cependant trop cultivé sa solitude, au détriment de négociations plus traditionnelles et de démarches politiques plus conventionnelles, analyse notre chroniqueur.


Premier ministre, il a été moqué, vilipendé, dès le premier jour. Parce qu’il savait que sa mission serait difficile, un Himalaya, on a pris pour de l’arrogance ce qui n’était que conscience de ce qui l’attendait – et dont les Français sous-estimaient sans doute la gravité.

Il a commis des erreurs tactiques, tenu des propos discutables. Mais la trajectoire rude, exigeante, nécessaire qu’il proposait était la bonne. Sur le fond de la politique, malgré une situation parlementaire bloquée, sa résolution de rigueur et d’intégrité était louable. Son constat implacable de justesse et de justice.

Mais ses remèdes n’étaient pas suffisamment audacieux pour paraître à la hauteur de la crise budgétaire et de l’état calamiteux de la France. Alors que d’aucuns les jugeaient trop durs !

Peut-être a-t-il trop privilégié sa solitude, au détriment de la mise en œuvre de tractations plus classiques, plus conventionnelles ?

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La double opposition, dont il a fustigé le caractère honteux et contradictoire, avec cette confiance qu’il a sollicitée alors que plus tard la censure n’aurait pas été certaine, auront raison de lui le 8 septembre.

On ne lui rendra pas justice, on continuera à le traiter avec dérision. On ne parlera pas de son courage mais de son entêtement, de sa personnalité qui, malgré des critiques venues de la droite sur certains de ses choix et de ses votes, a su faire preuve de fermeté, d’indépendance.

Il a annoncé à quelques amis qu’il ne serait pas de nouveau candidat en 2027. Qu’il ne devienne pas, en effet, comme un solliciteur permanent des suffrages du peuple. Être en retrait, c’est seulement changer de lumière…

Quoi qu’il fasse à partir du 9 septembre, pour le citoyen que je suis, il demeurera un homme à l’égard duquel j’aurai une nostalgie humaine et démocratique. De paix, d’entente et non pas de haine.

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Il y a une vie après l’Assemblée

L’été s’achève et la politique, avec son cortège de démagogie, reprend ses droits. Retour sur la période estivale qui, une fois de plus, nous a offert un mélange de tensions et de violences d’une part, et de légèreté et de moments suspendus de l’autre… Parce que c’est aussi ça, la vie.


Le petit chat est mort

En plein cœur du mois de juillet, les violences urbaines, principalement liées aux trafics de stupéfiants, resurgissent. Avec des drames de la vie de tous les jours parfois inattendus. Limoges, Nîmes et… Béziers. Chez nous, tout commence par un guet-apens tendu à nos policiers. Les voyous s’en donnent à cœur joie : de minuit à 4 heures du matin environ, nous assistons à un festival de tirs de mortier. Toutes leurs réserves y passent. Et comme ils tirent dans tous les sens, l’accident arrive : un feu d’artifice passe par une fenêtre ouverte et atterrit sur un canapé, mettant le feu au logement. L’appartement est dévasté. La famille qui y habite est heureusement sauvée par les pompiers et la Ville de Béziers pare au plus pressé en la relogeant à l’hôtel. Quelqu’un manque pourtant à l’appel : le chat de la maison, qui n’a pas eu le temps d’être sauvé. Le petit corps est récupéré et la famille, qui ne veut pas s’en séparer, exige de l’emporter avec elle. Problème, l’hôtel refuse. Un agent de l’office HLM accompagne alors la famille pour enterrer l’animal de compagnie en pleine nuit, dans un jardin avoisinant. La compassion jusqu’au bout…

Ennemis n°1

Après les incidents de la nuit, les médias rappliquent à Béziers. Un journaliste m’explique être allé interroger les habitants du quartier de La Devèze, où se sont passés les événements. Le résultat ne m’étonne guère. La plupart refusent de parler. Trop peur des représailles. Il a quand même réussi à mettre la main sur un des protagonistes de la nuit. Qui a un discours très clair : que la police municipale cesse de venir perturber leurs trafics et ils arrêteront les violences. Cela confirme notre analyse. Nos forces de police ont « tapé » très fort ces dernières semaines. Arrestations et saisies à répétition. En clair, une réaction à l’excellent travail de nos forces de police. Nous nous doutions que les dealers allaient réagir. En attendant, le ministère de l’Intérieur nous envoie des CRS. Retour au calme immédiat.

Sainte Vierge et fausses nonnes

L’été à Béziers, c’est bien sûr la féria. Comme chaque année, elle démarre avec la messe dans les arènes, accompagnée par les musiciens des bandas venues d’un peu partout en France pour l’événement. Un formidable succès puisque ce sont plus de 7 000 personnes qui assistent à l’office ce soir-là. Évidemment, les anticorridas sont là eux aussi, en la personne de deux fausses religieuses qui tentent de perturber la procession avec leur banderole. Heureusement vite neutralisées par les forces de police aux aguets, qui procèdent à une fouille en règle des deux militantes déguisées. Après la messe, c’est le défilé dans les rues de la ville, accompagné cette année de deux chars géants d’environ dix mètres de hauteur, à l’effigie du saint patron de la ville pour le premier – saint Aphrodise et son chameau – et de la Vierge Marie (15 août oblige) pour le second. De quoi faire râler les laïcards mais ça, on ne voudrait surtout pas s’en passer !

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Emmerdeurs

Un défilé qui se termine sur le parvis du théâtre, par un discours d’ouverture de la féria haut en couleur du maire de la ville, Robert Ménard. Lequel a eu la belle surprise d’être accueilli par une marée de bandanas rouges chantant la Marseillaise : impressionnant. L’occasion pour le maire de la ville de fustiger les éternels rabat-joie et autres pisse-froid de circonstance. Ceux « qui veulent toujours tout interdire ». Ceux qui « veulent nous empêcher de fumer sur la plage, […] nous empêcher de rouler au diesel, […] nous empêcher de chasser et, pourquoi pas, de pêcher. Et demain de ramasser des champignons tant qu’on y est ! Ils voudraient fermer nos arènes. Ils détestent le chant du coq le matin ou l’odeur du fumier. Ils sont insupportables ! […] Oui, la féria, c’est un bras d’honneur à tous ces emmerdeurs ! » Le ton était donné. La féria pouvait commencer.

Record battu

Un million deux cent mille personnes dans nos rues en cinq jours : record battu ! Une féria festive, familiale, bon enfant. Dans les artères de la ville, l’accueil réservé à Robert est incroyable ! Je n’arrive plus à compter le nombre de selfies ou les « Robert président ! » qui fusent à tout bout de champ. Seule ombre au tableau, aucun journaliste de Causeur présent… Mais où est la rédaction ?

Jean Pormanove

Torturé et humilié sur la plateforme de streaming Kick, Jean Pormanove est mort en direct. Qu’est devenue notre société pour faire de la maltraitance humaine et de son spectacle un véritable business ? Blaise Pascal disait : « Le cœur des hommes est creux et plein d’ordures. » Visionnaire…

Libération de Béziers

Le 21 août, Robert et moi avons eu le bonheur d’aller déjeuner chez Nahal, la femme de Jean-Claude Carrière, écrivain et scénariste disparu il y a quatre ans déjà. Nous parlons de tout et de rien, un peu de politique bien sûr, et aussi de la situation internationale. Nahal est iranienne et son témoignage est précieux. Un moment « hors du temps », loin des banalités et des violences gratuites de notre monde. Un moment d’émotion également lorsque, le lendemain soir, lors de la fête de la Libération de Béziers, nous retrouvons la voix de Jean-Claude qui accompagne le son et lumière, et se fait l’écho, comme tous les ans, des faits d’armes de nos résistants biterrois.

L’olivier d’Ilan Halimi

Un olivier planté en mémoire d’Ilan Halimi, jeune Français juif séquestré et torturé à mort en 2006 par le « gang des barbares », a été abattu pour la troisième fois de façon malveillante. L’antisémitisme en marche… La Ville de Béziers, comme d’autres communes, a donc décidé de planter un arbre pour que, un peu partout en France, la mémoire du jeune homme et la tragédie qu’il a vécue demeurent… C’est Sylvain Tesson qui nous l’explique dans Les Piliers de la mer : « Les oliviers surveillent le temps. L’arbre écoute, comme un œil. Il accumule la mémoire dans l’écorce. » Requiescat in pace.

Les Piliers de la mer

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Thérapie de choc

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Un père et passe

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Christian Authier, le dernier hussard occitan, revient avec un roman d’une grande finesse psychologique aux éditions du Rocher qui retricote la figure d’un père rencontré sur le tard


Authier est un maître théier en décoction lente. Est-ce là, un effet de la ville rose sur sa plume à retardement ? Une forme de mélancolie avancée où ses personnages ont le temps de s’apprivoiser ou de se détester, de s’ignorer ou de s’enlacer. Qui l’emportera à la fin, l’amour filial ou la froide indifférence ? L’enfant triste ou le père absent ? Aucune brusquerie dans cette rencontre avec un inconnu, aucun emballement dans cette histoire de famille étouffée de secrets, une cuisson en papillote sous le soleil grimaçant du Midi, une écriture au plus près des sentiments, sans l’exagération coutumière des mauvais romanciers, sans esbroufe, pas de sensationnalisme ; Authier vinifie naturellement, il travaille sur les fruits sains ou gâtés, il s’approche à tâtons de ses faux héros, les laisse décanter, les laisse s’entrechoquer, comme si l’écrivain était lui-même curieux du résultat final. La fiction n’est pas une longue ligne droite. Tortueuse, elle est même capable de dérouter son propre créateur. C’est plus tard, en refermant Comme un père qui vient de paraître aux éditions du Rocher que le lecteur est heureux d’avoir assisté à cet alambic de sentiments contrastés. Heureux de retrouver dans cette rentrée littéraire de septembre, un roman de style en langue française, c’est-à dire avec des accents larbaldiens et une proximité de cœur avec Sagan, dans les méandres et le clair-obscur des bourgeoisies factices. Alexandre Berthet n’a jamais connu son père. Il n’en fait pas une maladie mais on ne raye pas un géniteur quel qu’il soit d’un trait vengeur. « Il aurait voulu le chasser de son esprit, mais l’on n’efface pas ainsi un père, même absent, même enfoui on ne sait où, peut-être décédé », écrit-il. La vie n’a pas épargné Alexandre ; très jeune, il a perdu sa mère, il a été ensuite confié aux bons soins d’une famille aimante. Si matériellement, il est à l’abri, il possède un bel appartement, il écrit des chroniques culturelles et prend des photos, on ne guérit jamais vraiment d’une enfance à trous. Elle rôde. Elle s’infiltre. Elle vient piquer l’intranquillité de l’être à intervalle régulier. Et puis, un jour, Patrick, ce père oublié, ce père ni fantasmé, ni détesté, refait surface à sa manière, désinvolte et empruntée, farceuse et agaçante, malhabile et inquiétante, grotesque et impossible. Une caricature des temps anciens, l’âge d’or des années 1980, hâbleur et décomplexé, un mirage dont il est bien difficile d’entrevoir une sincérité. « Depuis deux jours, il hébergeait un fantôme, un feu follet, un locataire, un inconnu », voilà comment Alexandre encaisse ce choc.

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Il observe les faits et gestes de cet homme. Il s’irrite de son comportement, de sa légèreté, parfois s’amuse de son côté pique-assiette ; très souvent, il ne comprend pas sa mécanique volatile. Sont-ils de la même lignée, du même sang ? Y-a-t-il quelque chose à comprendre avec les pères d’infortune qui débarquent à l’improviste quand minuit est déjà passé ? Ses tics de langage, son charme d’affairiste sur la paille, sa drague à l’ancienne dans les cafés, son inculture satisfaite, ses copains infréquentables et délicieux, tout ça le chagrine et l’aimante. Dans ses rêves les plus fous, il aurait voulu une explication franche, détaillée, argumentée sur son départ. Authier se méfie de la netteté, c’est un leurre qui crée une littérature sans jus, qui annihile les élans. Partons du constat que nous errons tous dans des sous-ensembles flous. Les hommes cheminent, cahin-caha, dans une existence brumeuse. Cette relation père-fils inexistante au départ peut-elle évoluer vers autre chose ? Le talent d’Authier n’est pas de clarifier, plutôt de teinter les zones d’ombre. Il excelle dans la description de ces cinquantenaires qui oscillent entre le ratage et la réussite, toujours sur le coup d’un contrat mirifique. Il érafle toutes les boursouflures progressistes, toutes les vaches sacrées des temps présents. Il égale Claude Sautet dans la mise en scène des déjeuners et des dîners. Chez Authier, on mange et on boit beaucoup. Son étude des caractères, notamment des bien-pensants, confinés dans leurs certitudes, lambrissés dans leur confort, est implacable. Jouissive. On voyage beaucoup de Sète à la Costa Brava en passant par le Lot. En filigrane, nos vieux amis, Déon, Blondin, Ronet et Patrick Sébastien prennent la pause dans cette aquarelle à la Marie Laurencin. Chez Authier, l’été indien dure et l’amour peut toquer au moment où l’on s’y attend le moins. La belle Mara jouera un grand rôle, elle est à la fois Romy et Lea Massari. Découvrez-la !

Comme un père de Christian Authier – éditions du Rocher 264 pages.

Comme un père

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Canicule et sécheresse morale

Carnets d’été


Le mot « canicule » semble avoir remplacé celui de « chaleur » dans les discussions estivales. En Corse, puis dans ma Sud-Gironde natale, j’ai eu chaud. Très chaud même. En observant des paysages insulaires familiers puis les landes girondines, celles que décrivait François Mauriac depuis sa terrasse de Malagar, le changement est partout. À l’échelle du Vieux Continent, l’été 2025 est celui d’un grand brasier avec plus d’un million d’hectares brûlés. Autre phénomène singulier, des tapis de feuilles mortes dans les villes. Un automne aoûtien. En stress hydrique, provoqué par les fortes chaleurs et le manque d’eau, les arbres se mettent en sécurité.

Ces vagues de chaleur plus étendues, plus longues et plus fréquentes sont la conséquence prévisible de la hausse des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, principalement provoquée par notre utilisation des combustibles fossiles. Les alertes anciennes et répétées du GIEC l’ont documentée avec précision. Cet été, l’Union européenne, cramoisie face à Trump, s’est engagée dans l’achat de gaz liquéfié ricain. Tout va bien…

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Connaissiez-vous le « Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire » ? Féru d’actualité et lecteur compulsif de presse écrite, j’ignorais jusqu’à présent ce mécanisme de référence indépendant utilisé par les agences onusiennes et les ONG pour suivre les situations de malnutrition. Il n’y a pas de politique et d’idéologie, de propagande ou d’intentions, dans ce « Cadre intégré ». Seulement trois critères pour décréter une situation de famine : 20 % des foyers avec un manque extrême de nourriture, 30 % d’enfants de moins de cinq ans en malnutrition aiguë et au moins deux personnes sur 10 000 mourant de faim chaque jour. Depuis sa création, il y a vingt ans, ce programme a suivi quatre famines : en Somalie (2011), au Soudan du Sud (2017 et 2020) et au Soudan (2024), toujours en cours et dans un silence détestable. Pour la première fois, le Moyen-Orient est frappé. À Gaza. Et cela aurait pu être évité sans l’obstruction systématique et criminelle du gouvernement Netanyahou. 

Alors que les arbres se protègent de la folie des hommes, qui protégera les enfants de Gaza alors que des vies peuvent encore être sauvées ? Ce cri est celui des civils palestiniens mais aussi de très nombreux Israéliens, et d’un très grand nombre de chancelleries à travers le monde. Pour les otages, pour en finir avec le Hamas, pour mettre fin à ce désastre humanitaire, quel autre chemin que celui d’un cessez-le-feu puis d’un processus de paix, d’une sécurité pour les deux États, israéliens et palestiniens ?

Autre actualité de l’été : les efforts pédagogiques du Premier ministre François Bayrou. Je le sais sincère dans sa volonté de convaincre. Mais rien ne sera possible sans une véritable rupture qui consisterait à ne plus faire payer les plus modestes (pas très riches mais très nombreux) au détriment des ultra-riches. Depuis 2017, le macronisme leur a distribué un pognon de dingue ! Sans le moindre résultat. Sans le début d’un ruissellement. Sécheresse… des eaux glacées du calcul égoïste.

Sur les traces de Louis Guilloux

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L’écrivain Louis Guilloux n’occupe pas la place qu’il mérite. Son nom circule parfois, on le cite avec Louis-Ferdinand Céline, parce que les deux hommes ont en commun d’avoir saisi la misère des « petites gens » et d’avoir refusé de participer à l’embrigadement de la pensée. Ils ont mené une vie solitaire de « clochards célestes » se méfiant des hommes en troupeau. Comme Céline, Louis Guilloux, né à Saint-Brieuc, en 1899, a raté de peu le Goncourt. Son roman, Le Sang noir, publié en 1935, tenait pourtant la route. Il mérite du reste d’être lu aujourd’hui, ne serait-ce que pour le personnage de Cripure, prof de philo qui ne jure que par Kant, détesté par ses élèves et ses collègues, dans une ville jamais nommée qui ressemble à Saint-Brieuc. Le roman se déroule en 1917 sur une seule journée. Guilloux met en lumière les indésirables, « les déclassés », à savoir les prisonniers retenus dans un camp d’une ville bretonne. Plus tard, ces indésirables viendront d’Espagne, fuyant le franquisme, dont Guilloux s’occupera avec abnégation. À l’instar de son copain Malraux, il comprend que la guerre d’Espagne, c’est la répétition générale. Guilloux fera également partie du Comité de vigilance des antifascistes. Après un voyage en URSS, qui lui sera reproché, il refusera d’être encarté au PCF. C’est un homme du peuple qui donne la parole au peuple, sans idéologie. À propos du Sang noir, dans sa préface inspirée, Malraux écrit : « Le plus grand art c’est de prendre le chaos du monde et de le transformer en conscience, de permettre aux hommes de posséder leur destin : Tolstoï ou Stendhal. Mais celui qui vient après, c’est de choisir son chaos et de lui donner sa marque, de faire des hommes avec des ombres, et de sauver ce qui peut être sauvé des vies les plus dérisoires en les ensevelissant dans ce qu’elles ignoraient de grand en elles. » Guilloux est un écrivain de cette trempe-là.

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Sylvie Le Bihan, dans L’ami Louis, est parti sur les traces de l’écrivain breton, mort dans sa ville natale le 14 octobre 1980, deux ans après avoir enregistré un numéro d’Apostrophes qu’il convient de (re)voir. Elle aurait pu écrire une biographie classique, au ton personnel puisque son père était ami avec l’auteur de Coco perdu. Elle a préféré reprendre sa recette, expérimentée avec succès dans son précédent ouvrage, Les sacrifiés, et mélanger personnages fictifs et réels pour nous entrainer dans le monde littéraire du XXᵉ siècle. C’est donc un roman que nous lisons, certes agrémenté de quelques éléments autobiographiques facilement décelables. L’héroïne se nomme Élisabeth, elle a 30 ans, a quitté un père violent et une mère soumise, tous deux coincés dans une vie provinciale lugubre et grise – toujours à Saint Brieuc. Elle a filé à Londres pour y avorter, en 1973. C’est une fille libre, déjà cabossée par l’existence, qui tient l’intrigue du livre, sans jamais faiblir. Trois ans plus tard, devenue journaliste, on la retrouve en France où elle est chargée par Bernard Pivot de convaincre René Char de venir sur le plateau d’Apostrophes pour évoquer Albert Camus, mort accidentellement le 4 janvier 1960. Char refuse et propose le nom de Louis Guilloux, ami intime de Camus, mais aussi de Malraux, Max Jacob ou encore Roger Grenier. Élisabeth va donc faire la connaissance de Guilloux à Saint-Brieuc, dans sa maison où passèrent quelques grands écrivains qui firent l’histoire de la France. L’homme n’en impose pas. Avec ses cheveux blancs filasses, ses yeux bleus et sa pipe, il ressemble à un marin bougon, consigné à terre par la vieillesse. Il va cependant se confier à la jeune femme, et sa leçon de vie est à la fois touchante et instructive. On le découvre à Paris dans son appartement de la rue du Dragon, mais aussi à Venise, fuyant son épouse, pour trouver un supplément d’adrénaline en compagnie d’une charmante philosophe, prénommée Liliana, née l’année où se déroule Le Sang noir, auteure du Carnet vénitien. Les confidences de Guilloux à Élisabeth sont captivantes. Sur Camus, par exemple : « Albert et moi, on a eu ce qu’on pourrait appeler un coup de foudre existentiel. Je te souhaite de rencontrer ton âme sœur, toi aussi. Il avait tous les dons, y compris ceux de la jeunesse et de la liberté. » Un rayon de soleil entre à ce moment dans le bureau de l’écrivain. C’est à noter car Guilloux est « l’écrivain de la douleur », pour reprendre l’expression de Malraux.

Les échanges se poursuivent entre la jeune journaliste et Louis Guilloux. Une brouille intervient, ce qui trouble Élisabeth, car elle en est responsable. Elle sera de courte durée. Le vieil homme atrabilaire lui permet de trouver la clé qui débloque le secret de ses origines. Elle revient sur les traces de son enfance. Qui était en réalité sa mère ? Le dénouement approche, il se passe dans le cimetière où sont enterrés sa grand-mère, le père de Camus, l’écrivain Roger Nimier, et bientôt Louis Guilloux. Il a la couleur du chagrin, ce « chagrin incommunicable », d’après l’auteur du Pain des rêves.

Sylvie Le Bihan, L’ami Louis, Denoël. 432 pages

L'ami Louis

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Un après-midi à Beauvais

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ma Sauvageonne s’est rendue, il y a peu, sur la tombe de ses parents, à Beauvais, dans l’Oise. Je l’ai accompagnée. Je connais bien cette ville pour y avoir travaillé, il a fort longtemps, de 1983 à 1986, comme reporter à l’agence locale du Courrier picard. Au cimetière, elle a nettoyé le marbre, arrosé les fleurs, arraché les mauvaises herbes. Je servais de porteur d’eau ; j’en profitais pour baguenauder dans ce beau jardin des âmes défuntes. Je regardais les dates, les photos de personnes décédées (lorsqu’il y en avait), à la recherche de noms que je pouvais connaître car, à l’époque, je me consacrais aux faits divers. Des drames, j’en avais couverts. Accidents de la route, crimes passionnels, assassinats horribles… Autant de destins fracassés. Mais je ne retrouvai rien ; aucun nom connu sur ces plaques qui cernaient des existences évaporées dans l’espace du temps infini.

Après le cimetière, je suivis ma Sauvageonne chez sa sœur Maud. Émouvantes retrouvailles des deux frangines, joyeuses, volubiles. Elles me racontèrent des histoires et anecdotes de leur jeunesse beauvaisienne ; puis nous nous baladâmes dans les rues de la cité de Jeanne-Hachette. En sortant, elles m’entraînèrent dans la rue de Mme Germe, une amie de leur mère ; dans le jardin de la dame avait été enterrée leur chienne adorée. En passant devant les Nouvelles Galeries, ma Sauvageonne se souvint qu’adolescente elle s’asseyait sur le trottoir devant la devanture pour y vendre ses premières toiles. Je l’imaginais, adorable, souriante et ébouriffée, interpellant les passants. Près de la place des Halles, je me suis arrêté devant le 3 de la rue Pierre-Jacoby, où j’habitais avec ma petite famille. Des images remontaient de mes jeunes années disparues à jamais. Rue du Docteur-Gérard, je me souvins que l’agence du journal s’y trouvait. Je revoyais les visages de mes confrères Maurice Lubatti, Jacques Doridam, François Moratti, André Joncoux, Jean-Claude Langlois ; j’entendais leurs voix, lointaines, si lointaines. Je pensais également à deux amis chers dont j’avais fait la connaissance et qui avaient eu la gentillesse d’accompagner mes premiers pas d’écrivain. Deux patriotes, deux grands résistants, deux hommes de lettres : Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland (mon romancier préféré), et Paul Morelle, romancier de grand talent lui aussi et critique littéraire au journal Le Monde. Ils me manquent…

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Nous poursuivions notre promenade. Je me revoyais arriver, à l’aube, en compagnie d’un grand reporter, spécialiste du fait divers à Paris-Match (prévenu lui aussi) sur les lieux d’un drame horrible à Saint-Martin-le-Noeud ; nous étions lui et moi les premiers sur place. Un pompier ami m’en avait discrètement informé. Odeur de sang. Au cours de la nuit du 5 au 6 octobre 1983, l’ensemble de la famille Labrousse avait été massacrée, tuée par l’ex-petit ami de Caroline, l’aînée ; il n’avait pas supporté leur séparation. (Le seul survivant du massacre, Jean-Yves, âgé de 15 ans à l’époque, survécut à ses graves blessures. Il a co-écrit en octobre dernier un récit, L’Echo des ombres, aux éditions Mareuil, en compagnie de sa fille Camille et de Constance Bostoen, journaliste police-justice à BFM Paris, sur l’épouvantable tuerie.) Oui, je repensais à tout ça. Je ruminais ; il fallait nous détendre. Nous sommes allés boire un verre Brasserie de Beauvais, sur la place Jeanne-Hachette, puis un autre dans un café de la rue du 27-Juin, une voie moyenâgeuse où subsistent quelques jolies maisons à colombages et aux murs crayeux… J’ai entamé une discussion avec le jeune patron dont le père réside dans le village où s’est retiré depuis peu mon copain Philippe Manœuvre, rock-critic, à quelques kilomètres de la capitale de l’Oise, au bord du Thérain. « Vous direz à votre père de le saluer de ma part », lui ai-je dit avant de partir, la tête alourdie par le souvenir de ces années mortes. Je me sentais si vieux. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », eût dit Henri Calet.

Quand la Place de la République était encore la place du peuple

En 1972, durant plusieurs jours, Louis Malle pose sa caméra place de la République. Dans la foule d’anonymes, des passants se livrent à lui avec franchise sur leur quotidien et leur vie privée. Cet instantané révèle un Paris populo aujourd’hui disparu, avec sa gouaille, ses accents et son humour. Un chef-d’œuvre que ressort Arte Éditions.


Quelques minutes d’images filmées à l’état brut en disent parfois bien plus que de gros livres d’histoire et de sociologie. On se prend ainsi à rêver en regardant le documentaire de Louis Malle, Place de la République : et si Chateaubriand ou André Chénier avaient eu une caméra entre les mains dans le Paris de 1789 ? En octobre 1972, dans la France de Pompidou, Louis Malle, âgé de 40 ans, décide d’aller « filmer les gens », dix jours durant, place de la République, sa caméra et son micro mis en évidence.

Jamais sans ma caméra

La place de la République, je la connais bien, puisque j’habite à deux pas depuis plus de trente ans : c’est une place pour laquelle j’avoue n’avoir jamais éprouvé de sympathie. D’où ma surprise en voyant ce qu’elle était quand j’avais 4 ans ! En 1960, Louis Malle avait déjà filmé le 10e arrondissement dans Zazie dans le métro, au niveau de la gare de l’Est et de l’église Saint-Vincent-de-Paul. Jean-Claude Carrière, que j’avais eu le bonheur d’interviewer un jour dans son hôtel particulier de la rue Victor-Massé (« un ancien bordel de Pigalle ») m’avait raconté que Louis Malle ne se séparait jamais de sa caméra : « Il filmait tout le temps, tous les jours, comme un musicien qui fait ses gammes. » C’est un peu le sentiment que l’on éprouve en regardant ce film fascinant : un exercice de style improvisé, le grand bourgeois du nord de la France venant se fondre dans la foule pour y capter une étincelle d’humaine vérité.

Louis Malle se faufile ainsi au milieu des gens qu’il interpelle et qu’il questionne sur leur vie quotidienne (« Vous êtes heureux ? »), s’étonnant à haute voix de voir à quel point ils lui racontent des choses incroyablement intimes… C’est d’ailleurs peut-être la chose la plus captivante de ce film : tous ces destins individuels, tous ces êtres humains anonymes, se battant pour survivre, enfermés dans leurs soucis, et qui sont aujourd’hui morts et enterrés. Quelle philosophie faudrait-il inventer pour donner un sens à ces vies disparues ?

Sans le savoir, Louis Malle se situe historiquement à un point de bascule. Il filme un Paris populaire qui est en train de disparaître sous ses yeux. Car loin d’être une fatalité, l’affadissement de Paris par l’expulsion du populo a déjà été décidé et programmé par l’État au milieu des années 1960.

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En 1972, la place de la République est arborée et couverte de petits vendeurs de fripes, de bric et de broc (comme on en trouve encore au marché d’Aligre). Il y a des compétitions de joueurs de domino, des manèges, des buvettes, des dames qui donnent à manger aux moineaux. Un vieux monsieur joue du violon sur un banc pendant qu’une dame se flatte d’avoir distribué toute sa vie plus de 60 000 prospectus pour l’Église évangélique. Un ouvrier arabe joue un air de son pays à la flûte au fond de son trou… Louis Malle filme tout cela en ethnologue, sans modifier le comportement des gens. Qu’il est fascinant de découvrir ainsi l’expression et la diction de ce temps-là, à la fois plus lente et plus marquée par l’accent parisien (celui de Julien Carette et de Françoise Rosay). Le cinéaste s’approche d’une certaine Margot, une femme à l’accent grasseyant et typique des faubourgs ; hilare, elle se met à chanter et raconte que son mari est mort d’un cancer de la gorge il y a trois mois : « Je n’ai qu’une petite retraite, c’est pour ça que je fais le tapin maintenant, pour mettre du beurre dans les épinards… je soulage l’humanité souffrante ! » s’exclame-t-elle dans un grand éclat de rire… « Je ne suis pas folle, j’ai tous mes esprits. Allez, au revoir mes chéris. »

Plus loin, Louis Malle croise une jeune femme née en Israël (l’un des plus beaux personnages du film), arrivée à Paris il y a peu, elle vend des perruques synthétiques et multicolores. « Je viens ici parce que c’est un quartier ouvrier et que les gens sont fauchés. — Vous vendez beaucoup de perruques ? — Oui, énormément, tous les jours, aussi bien les femmes que les hommes, notamment les homosexuels qui travaillent chez Madame Arthur. » En 1972, on portait donc des perruques pour s’amuser.

Bonne ambiance

L’ambiance générale est bon-enfant, libertaire, égalitaire. Louis Malle sympathise et tutoie spontanément. Il réconforte une jolie jeune femme blonde à qui l’on vient de voler son sac à main. Le lendemain, il la croise à nouveau, l’embauche comme assistante et lui prête sa caméra pour qu’elle interviewe les passants à sa façon. Il cadre en gros plan son visage rayonnant pendant qu’elle interpelle de façon idiote les hommes du quartier : « Parlez-moi de votre vie sexuelle. — Oh, vous savez ma petite, j’ai eu 36 chaudes-pisses, alors maintenant je me tiens à carreau. »

Le cinéaste rencontre alors un tailleur juif-polonais de Belleville, qui parle avec l’accent de Popeck. « Vous portiez l’étoile jaune pendant la guerre ? — Oui, mais personne ne m’a dénoncé, tous mes voisins m’ont aidé à me cacher. — Aujourd’hui, vous subissez l’antisémitisme ? — Ah, non, pas du tout, la France est un très bon pays ! Il y avait 3 millions de Juifs en Pologne avant-guerre, il n’y en a plus que 10 000 aujourd’hui, pourquoi voulez-vous que j’y retourne ? »

Place de la République est un savoureux concentré de « choses vues », de petites scènes du quotidien prises sur le vif. On y découvre un policier portant le képi, la cravate, les gants blancs et le manteau noir en cuir venu séparer un automobiliste et un gros routier en train de s’écharper pour une place. On y voit un employé municipal portant la casquette et chargé de mettre des PV aux personnes qui urinent sur le trottoir : « Il y en a qui me traitent d’enculé. Si j’avais une matraque, je m’en servirais… Mais je me maîtrise… »

À la réflexion, du Monde du silence (filmé avec le commandant Cousteau en 1956) à Milou en mai (1989) en passant par Lacombe Lucien (1974), tout le cinéma de Louis Malle ne comporte-t-il pas cette dimension documentaire ?


À voir

Place de la République, de Louis Malle, Nouvelles Éditions de Films, 1974, Arte Éditions (DVD).

Shabana Mahmood à l’Intérieur: symbole de diversité ou aveu d’impuissance?

Elle hérite d’un poste empoisonné


Le Royaume-Uni aime les symboles. Et Keir Starmer en a offert un de taille en nommant Shabana Mahmood ministre de l’Intérieur. Âgée de 43 ans, députée de Birmingham, fille d’immigrés pakistanais, musulmane pratiquante, elle devient la première femme musulmane de l’histoire britannique à occuper le poste de « Home Secretary ». Mais derrière la mise en scène, un fait politique : ce remaniement n’était pas prévu. Il a été imposé par la démission d’Angela Rayner, vice-Première ministre et numéro deux du Labour, contrainte de quitter le gouvernement après un scandale fiscal… Fragilisé, Keir Starmer devait réaffirmer son autorité et relancer la dynamique de son exécutif.

Le deal « one in, one out »

Dans ce jeu de chaises musicales, Mme Mahmood hérite d’un ministère difficile  : immigration, sécurité, prisons, lutte contre le terrorisme. Ses prédécesseurs conservateurs s’y sont brûlé les ailes. Sajid Javid, lui aussi musulman d’origine pakistanaise, y avait déjà fait un passage remarqué mais sans infléchir les politiques restrictives. Aujourd’hui, Mme Mahmood se retrouve face aux mêmes urgences : des traversées de la Manche toujours plus nombreuses et un système d’asile saturé.

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Pour répondre à la crise, Londres et Paris avaient conclu un accord inédit : pour chaque migrant arrivé illégalement au Royaume-Uni, un demandeur d’asile devait être accueilli légalement depuis la France. Un mécanisme dit « one in, one out », censé être à la fois dissuasif et humanitaire. Il s’est avéré pour l’instant inefficace et impopulaire. Les traversées n’ont pas diminué, les coûts explosent et les deux pays s’accusent mutuellement d’inaction. Shabana Mahmood devra décider si ce dispositif doit être réformé ou abandonné — au risque de tendre encore un peu plus les relations avec Paris.

La menace de Reform UK

Mais le vrai danger est ailleurs. La montée de Reform UK, le parti de Nigel Farage, change la donne. Sa progression dans les sondages oblige travaillistes comme conservateurs à durcir leur discours sur l’immigration. Même minoritaire, M. Farage impose son agenda et fait pression sur l’ensemble du système politique britannique. Pour Mme Mahmood, cela signifie une équation impossible : rassurer une opinion publique chauffée à blanc tout en préservant l’image progressiste d’un gouvernement travailliste qui se veut inclusif.

La gauche européenne se félicite déjà de voir une femme musulmane à la tête de l’Intérieur britannique. L’image est forte, mais elle n’a rien d’inédit : Sajid Javid l’avait précédée, on l’a dit. Et surtout, le symbole ne résout rien. Le « Home Office » est jugé à l’aune des chiffres — nombre de traversées, efficacité des expulsions, fermeté sur le sol britannique.

Dans un climat où Reform UK gagne du terrain et où les accords franco-britanniques patinent, la diversité affichée risque donc de se fracasser sur la réalité ! Ce remaniement de Keir Starmer, déclenché par la démission d’Angela Rayner, a offert au Royaume-Uni un nouveau symbole : Shabana Mahmood, première femme musulmane à l’Intérieur. Mais l’épreuve du réel s’annonce implacable. Elle devra affronter la même tempête, avec en plus la pression d’un Nigel Farage plus menaçant que jamais. Le symbole est peut-être beau pour les progressistes. Mais dans la Manche, les canots continuent de passer.

Abus de quatrième pouvoir?

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De gauche à droite, la ministre de la Culture Rachida Dati, les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen © Christian Liewig-POOL/SIPA

La connivence politique entre les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen avec deux responsables socialistes, attablés dans un bistrot et manigançant contre Rachida Dati, semble évidente. Mais aussitôt, un récit de circonstance s’est imposé: deux journalistes talentueux seraient injustement traînés dans la boue par « qui vous savez »… Voilà une polémique comme on les aime tant.


Il est toujours amusant de voir s’agiter progressistes et défenseurs de l’audiovisuel public sur le rafiot du camp du Bien quand il prend l’eau. D’autres séquences rigolotes nous sont vraisemblablement promises dans les prochains jours, à mesure que le système politico-médiatique va tenter de réhabiliter les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen – qui ont été surpris en train de parler fort maladroitement de leur ministre Rachida Dati avec deux pontes du Parti socialiste dans une vidéo filmée à leur insu.

Alors, Thomas Legrand serait un éditorialiste de gauche ? Voilà un scoop ! Et France Inter un bastion progressiste où l’on roule pour la gauche ? Quelle révélation ! Sérieusement, qui pouvait encore l’ignorer ? On feint de s’indigner parce que la droite et le Rassemblement national ne cachent plus leur projet de privatiser un audiovisuel public qui coûte des milliards aux contribuables tout en étant systématiquement orienté contre eux ? Là encore, rien de bien nouveau.

Crise à France Inter

Dimanche matin, à 8h49, avant de lancer un disque, la journaliste Marion Lhour adopte un ton solennel : « Thomas Legrand n’est pas à l’antenne ce matin. La direction de France Inter a décidé de le suspendre à titre conservatoire. Des extraits vidéos et des propos rapportés d’un échange privé et informel (…) ont été publiés en ligne. Les propos tenus par Thomas Legrand peuvent porter à confusion ; la direction justifie cette décision par le choix de protéger l’antenne et le travail des journalistes de tout discrédit. » Un texte lu avec sérieux, mais sans grande conviction apparente.

La veille, Rachida Dati s’était insurgée sur X : « Des journalistes du service public et Libération affirment “faire ce qu’il faut” pour m’éliminer de l’élection à Paris. Des propos graves et contraires à la déontologie qui peuvent exposer à des sanctions. Chacun doit désormais prendre ses responsabilités. »

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La Société des journalistes de Radio France, de son côté, a rapidement réagi. Fidèle à son rôle de bouclier corporatiste, elle a assuré en écriture inclusive son soutien inconditionnel à MM. Legrand et Cohen, et a pris ses distances avec la ministre honnie et cette direction qui a déjà osé écarter de l’antenne l’hilarant Guillaume Meurice ou la délicieuse Giulia Foïs : « La SDJ de Radio France s’indigne de l’instrumentalisation par un média d’extrême-droite de propos volés et complètement sortis de leur contexte. Nous déplorons que certain.e.s s’en servent déjà pour s’en prendre à l’audiovisuel public, sans attendre d’explications. Nous sommes solidaires de Thomas Legrand et Patrick Cohen face à toutes ces attaques ».

Manipulera bien qui manipulera le dernier…

On nous explique désormais que nous n’aurions pas réellement vu ce que nous avons vu. Les deux journalistes ne complotaient pas contre Mme Dati : ils discutaient simplement avec Luc Broussy et Pierre Jouvet, cadres du Parti socialiste, dans une brasserie parisienne. Et si Thomas Legrand a lâché cette phrase maladroite – « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick (Cohen) et moi » – il faudrait la replacer dans son contexte, bien sûr. D’ailleurs, ils ne complotaient pas. Au contraire : on leur avait donné rendez-vous parce qu’ils ne récitaient pas comme il faut la bonne parole concernant le Secrétaire national un peu pâlot Olivier Faure !

Déjà, ceux qui diffusent cette vidéo se voient menacés de poursuites judiciaires pour atteinte à la vie privée. Partout, on martèle que l’émetteur du message est un « mensuel d’extrême droite », comme pour souligner à quel point se faire le relais de pareils quolibets contre de si éminents journalistes sent mauvais… Comme si les journalistes de gauche comme Elise Lucet ou « Quotidien » ne s’étaient pas également déjà fait une spécialité de la diffusion de propos volés.

Patrick Cohen dénonce de son côté un procédé manipulatoire : « On a pris des bouts de phrase. Il n’y a pas vingt secondes de conversation suivie. C’est complètement manipulatoire. » Soit. Mais le mal est fait, le public a bien entendu : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati »

Mais, on tente de minimiser l’affaire. Le journaliste Laurent Joffrin nous présente Mme Dati comme un « cas très particulier », prompte à l’invective et aux approximations, presque une Trump à la française. En revanche, Jean-Luc Mélenchon dénonce une « vidéo consternante » révélant « deux journalistes essentiels de l’officialité PS », tandis que Marine Le Pen rappelle que « le service public ne peut pas être la succursale du Parti socialiste » et relance l’idée de privatisation.

Peuvent-ils rester à l’antenne ?

Thomas Legrand est éditorialiste : il peut bien penser ce qu’il veut. Mais ne devrait-on pas désormais ranger ses chroniques dans la fameuse rubrique « En toute subjectivité » ? Et surtout repenser le pluralisme des voix sur une antenne qui se prétend neutre ?

S’il n’y a peut-être pas vraiment d’agenda caché ou de complot, la connivence politique entre les éditorialistes et les socialistes est en revanche flagrante dans la phrase prononcée par M. Legrand.

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La suspension de M. Legrand ressemble à un sacrifice destiné à sauver Patrick Cohen, plus central à l’antenne et beaucoup plus présent cette année, de France Inter le matin à France 5 en soirée en passant par la Chaîne parlementaire. On donne l’impression de protéger le navire en sacrifiant un rameur secondaire : M. Legrand n’a plus l’édito politique quotidien de France inter, repris par M. Cohen, et il peut continuer d’écrire ses chroniques dans Libération

Il arrive à tous les journalistes de rencontrer des personnalités de toute tendance pour des discussions sans filtre, se défend Thomas Legrand. Il a raison. Mais pourquoi cette indulgence quand il s’agit de discussions avec le PS, et tant de sévérité dans d’autres cas ? Lors de l’affaire du journaliste Jean-François Achilli, écarté de France info, par exemple, tout ce petit monde avait moins de scrupules à sanctionner semble-t-il. Et sérieusement, MM. Cohen et Legrand iront-ils vraiment demain boire des bières avec des responsables du RN en leur promettant de « s’occuper » des « mensonges » de Raphaël Glucksmann, par exemple ses dénégations quand on lui rappelle qu’il était candidat « Alternative libérale » en 2007 ? On peut en douter. Oui : tous les journalistes et tous les politiques peuvent avoir une idée derrière la tête – même M. Cohen et M. Legrand. La seule vraie faute de ce dernier, c’est peut-être de s’être fait pincer !

Le réel, fossoyeur du macronisme

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© Gerard Bottino / SOPA/SIPA

La chute de Bayrou, qui va engager la responsabilité du gouvernement sur la question de la dette, semble inéluctable. Sauf énorme surprise, le président Macron recevra la démission du Premier ministre en fin de journée. Mercredi, la gauche promet de bloquer le pays. La France s’enfonce dans la crise de régime


La politique ne survivra pas à son monde fictif. Depuis des décennies, elle navigue dans le virtuel, prend ses rêves pour des réalités, ignore les faits. Emmanuel Macron, enivré de ses seules certitudes, crut ainsi sortir vainqueur de sa dissolution irréfléchie de l’Assemblée en juin 2024. François Bayrou va tomber ce lundi pour ce même péché d’orgueil : le Premier ministre n’aura pas la confiance des députés, qu’il a cru pouvoir obtenir en prenant, le 25 août, cette option irréaliste. Son échec actera la fin du « bloc central » et du macronisme. Le système en apesanteur attise, sous les mêmes feux de l’égo présidentiel, une guerre contre la Russie que la vaillante Ukraine a déjà perdu. Mais le pouvoir n’est pas le seul à errer dans son métavers, cet univers mental fabriqué. Le PS ultra-minoritaire, acteur central dans l’effondrement du progressisme, s’imagine à Matignon ce soir. LFI, pour sa part, a décrété qu’un nouveau peuple issu de l’immigration arabe et africaine, avait remplacé les autochtones. La dernière publication de l’institut La Boétie, cercle de réflexion lié à Jean-Luc Mélenchon, s’intitule : Nouveau peuple, nouvelle gauche ; les « Français de souche », encore très largement majoritaires, sont priés de disparaître devant ces minorités conquérantes regroupées sous le drapeau palestinien. Quant à la droite de gouvernement, aimantée par le centrisme en faillite, elle se contorsionne dans la cacophonie entre Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez. Les Républicains s’imaginent utiles dans un régime déconnecté et agonisant. Ils redoutent d’en appeler au peuple, et même à la proportionnelle, de peur de faire gagner le RN. Ce monde faux, adepte de la pensée magique, vit ses derniers moments.

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La révolution du réel ne fera pas de cadeaux aux vendeurs d’utopies ni en leurs simulacres. Même le haut clergé médiatique, allié des faussaires et de leurs abus de confiance, est démasqué dans ses corruptions morales. Une conversation de bistrot, dont des extraits ont été publiés vendredi par L’Incorrect, confirme la connivence entre les éditocrates Thomas Legrand et Patrick Cohen, qui « informent » sur le service public de l’audiovisuel, et deux cadres du Parti socialiste. Les prêcheurs de vertu, qui aiment se donner en exemple, y assurent notamment de leur collaboration pour faire échouer Rachida Dati dans sa course à la mairie de Paris (Legrand : « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi »).

La gauche crie au scandale dans la méthode. Elle compare cette écoute indiscrète aux pratiques de la Stasi. En l’occurrence, le complot anti-Dati des journalistes militants de France Inter a été exposé dans un lieu public parisien, à voix hautes et intelligibles. La presse de gauche reproche en réalité à celle de droite de s’être convertie à quelques-unes de ses méthodes d’ « investigations ». Reste l’illustration de l’entre-soi d’une caste.

Ce camp du Bien, minoritaire et sectaire, s’est plus généralement infiltré dans tous les rouages du pouvoir, jusqu’aux plus hautes juridictions. Mercredi, la gauche promet un pays « bloqué », après avoir détourné un mouvement issu de la droite en colère. Les Français dupés doivent se libérer des propagandistes, reliquats d’un monde vaincu par le réel.

Nouveau peuple, nouvelle gauche

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Quelques mots pour François Bayrou…

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François Bayrou en entretien sur les chaînes d'information en continu, le 31 août 2025 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

François Bayrou, dont l’analyse des problèmes français s’avère pertinente, a cependant trop cultivé sa solitude, au détriment de négociations plus traditionnelles et de démarches politiques plus conventionnelles, analyse notre chroniqueur.


Premier ministre, il a été moqué, vilipendé, dès le premier jour. Parce qu’il savait que sa mission serait difficile, un Himalaya, on a pris pour de l’arrogance ce qui n’était que conscience de ce qui l’attendait – et dont les Français sous-estimaient sans doute la gravité.

Il a commis des erreurs tactiques, tenu des propos discutables. Mais la trajectoire rude, exigeante, nécessaire qu’il proposait était la bonne. Sur le fond de la politique, malgré une situation parlementaire bloquée, sa résolution de rigueur et d’intégrité était louable. Son constat implacable de justesse et de justice.

Mais ses remèdes n’étaient pas suffisamment audacieux pour paraître à la hauteur de la crise budgétaire et de l’état calamiteux de la France. Alors que d’aucuns les jugeaient trop durs !

Peut-être a-t-il trop privilégié sa solitude, au détriment de la mise en œuvre de tractations plus classiques, plus conventionnelles ?

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La double opposition, dont il a fustigé le caractère honteux et contradictoire, avec cette confiance qu’il a sollicitée alors que plus tard la censure n’aurait pas été certaine, auront raison de lui le 8 septembre.

On ne lui rendra pas justice, on continuera à le traiter avec dérision. On ne parlera pas de son courage mais de son entêtement, de sa personnalité qui, malgré des critiques venues de la droite sur certains de ses choix et de ses votes, a su faire preuve de fermeté, d’indépendance.

Il a annoncé à quelques amis qu’il ne serait pas de nouveau candidat en 2027. Qu’il ne devienne pas, en effet, comme un solliciteur permanent des suffrages du peuple. Être en retrait, c’est seulement changer de lumière…

Quoi qu’il fasse à partir du 9 septembre, pour le citoyen que je suis, il demeurera un homme à l’égard duquel j’aurai une nostalgie humaine et démocratique. De paix, d’entente et non pas de haine.

MeTooMuch ?

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Il y a une vie après l’Assemblée

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© Alain ROBERT/SIPA

L’été s’achève et la politique, avec son cortège de démagogie, reprend ses droits. Retour sur la période estivale qui, une fois de plus, nous a offert un mélange de tensions et de violences d’une part, et de légèreté et de moments suspendus de l’autre… Parce que c’est aussi ça, la vie.


Le petit chat est mort

En plein cœur du mois de juillet, les violences urbaines, principalement liées aux trafics de stupéfiants, resurgissent. Avec des drames de la vie de tous les jours parfois inattendus. Limoges, Nîmes et… Béziers. Chez nous, tout commence par un guet-apens tendu à nos policiers. Les voyous s’en donnent à cœur joie : de minuit à 4 heures du matin environ, nous assistons à un festival de tirs de mortier. Toutes leurs réserves y passent. Et comme ils tirent dans tous les sens, l’accident arrive : un feu d’artifice passe par une fenêtre ouverte et atterrit sur un canapé, mettant le feu au logement. L’appartement est dévasté. La famille qui y habite est heureusement sauvée par les pompiers et la Ville de Béziers pare au plus pressé en la relogeant à l’hôtel. Quelqu’un manque pourtant à l’appel : le chat de la maison, qui n’a pas eu le temps d’être sauvé. Le petit corps est récupéré et la famille, qui ne veut pas s’en séparer, exige de l’emporter avec elle. Problème, l’hôtel refuse. Un agent de l’office HLM accompagne alors la famille pour enterrer l’animal de compagnie en pleine nuit, dans un jardin avoisinant. La compassion jusqu’au bout…

Ennemis n°1

Après les incidents de la nuit, les médias rappliquent à Béziers. Un journaliste m’explique être allé interroger les habitants du quartier de La Devèze, où se sont passés les événements. Le résultat ne m’étonne guère. La plupart refusent de parler. Trop peur des représailles. Il a quand même réussi à mettre la main sur un des protagonistes de la nuit. Qui a un discours très clair : que la police municipale cesse de venir perturber leurs trafics et ils arrêteront les violences. Cela confirme notre analyse. Nos forces de police ont « tapé » très fort ces dernières semaines. Arrestations et saisies à répétition. En clair, une réaction à l’excellent travail de nos forces de police. Nous nous doutions que les dealers allaient réagir. En attendant, le ministère de l’Intérieur nous envoie des CRS. Retour au calme immédiat.

Sainte Vierge et fausses nonnes

L’été à Béziers, c’est bien sûr la féria. Comme chaque année, elle démarre avec la messe dans les arènes, accompagnée par les musiciens des bandas venues d’un peu partout en France pour l’événement. Un formidable succès puisque ce sont plus de 7 000 personnes qui assistent à l’office ce soir-là. Évidemment, les anticorridas sont là eux aussi, en la personne de deux fausses religieuses qui tentent de perturber la procession avec leur banderole. Heureusement vite neutralisées par les forces de police aux aguets, qui procèdent à une fouille en règle des deux militantes déguisées. Après la messe, c’est le défilé dans les rues de la ville, accompagné cette année de deux chars géants d’environ dix mètres de hauteur, à l’effigie du saint patron de la ville pour le premier – saint Aphrodise et son chameau – et de la Vierge Marie (15 août oblige) pour le second. De quoi faire râler les laïcards mais ça, on ne voudrait surtout pas s’en passer !

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Emmerdeurs

Un défilé qui se termine sur le parvis du théâtre, par un discours d’ouverture de la féria haut en couleur du maire de la ville, Robert Ménard. Lequel a eu la belle surprise d’être accueilli par une marée de bandanas rouges chantant la Marseillaise : impressionnant. L’occasion pour le maire de la ville de fustiger les éternels rabat-joie et autres pisse-froid de circonstance. Ceux « qui veulent toujours tout interdire ». Ceux qui « veulent nous empêcher de fumer sur la plage, […] nous empêcher de rouler au diesel, […] nous empêcher de chasser et, pourquoi pas, de pêcher. Et demain de ramasser des champignons tant qu’on y est ! Ils voudraient fermer nos arènes. Ils détestent le chant du coq le matin ou l’odeur du fumier. Ils sont insupportables ! […] Oui, la féria, c’est un bras d’honneur à tous ces emmerdeurs ! » Le ton était donné. La féria pouvait commencer.

Record battu

Un million deux cent mille personnes dans nos rues en cinq jours : record battu ! Une féria festive, familiale, bon enfant. Dans les artères de la ville, l’accueil réservé à Robert est incroyable ! Je n’arrive plus à compter le nombre de selfies ou les « Robert président ! » qui fusent à tout bout de champ. Seule ombre au tableau, aucun journaliste de Causeur présent… Mais où est la rédaction ?

Jean Pormanove

Torturé et humilié sur la plateforme de streaming Kick, Jean Pormanove est mort en direct. Qu’est devenue notre société pour faire de la maltraitance humaine et de son spectacle un véritable business ? Blaise Pascal disait : « Le cœur des hommes est creux et plein d’ordures. » Visionnaire…

Libération de Béziers

Le 21 août, Robert et moi avons eu le bonheur d’aller déjeuner chez Nahal, la femme de Jean-Claude Carrière, écrivain et scénariste disparu il y a quatre ans déjà. Nous parlons de tout et de rien, un peu de politique bien sûr, et aussi de la situation internationale. Nahal est iranienne et son témoignage est précieux. Un moment « hors du temps », loin des banalités et des violences gratuites de notre monde. Un moment d’émotion également lorsque, le lendemain soir, lors de la fête de la Libération de Béziers, nous retrouvons la voix de Jean-Claude qui accompagne le son et lumière, et se fait l’écho, comme tous les ans, des faits d’armes de nos résistants biterrois.

L’olivier d’Ilan Halimi

Un olivier planté en mémoire d’Ilan Halimi, jeune Français juif séquestré et torturé à mort en 2006 par le « gang des barbares », a été abattu pour la troisième fois de façon malveillante. L’antisémitisme en marche… La Ville de Béziers, comme d’autres communes, a donc décidé de planter un arbre pour que, un peu partout en France, la mémoire du jeune homme et la tragédie qu’il a vécue demeurent… C’est Sylvain Tesson qui nous l’explique dans Les Piliers de la mer : « Les oliviers surveillent le temps. L’arbre écoute, comme un œil. Il accumule la mémoire dans l’écorce. » Requiescat in pace.

Les Piliers de la mer

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Thérapie de choc

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Un père et passe

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L'écrivain Christian Authier © Quentin Crestinu

Christian Authier, le dernier hussard occitan, revient avec un roman d’une grande finesse psychologique aux éditions du Rocher qui retricote la figure d’un père rencontré sur le tard


Authier est un maître théier en décoction lente. Est-ce là, un effet de la ville rose sur sa plume à retardement ? Une forme de mélancolie avancée où ses personnages ont le temps de s’apprivoiser ou de se détester, de s’ignorer ou de s’enlacer. Qui l’emportera à la fin, l’amour filial ou la froide indifférence ? L’enfant triste ou le père absent ? Aucune brusquerie dans cette rencontre avec un inconnu, aucun emballement dans cette histoire de famille étouffée de secrets, une cuisson en papillote sous le soleil grimaçant du Midi, une écriture au plus près des sentiments, sans l’exagération coutumière des mauvais romanciers, sans esbroufe, pas de sensationnalisme ; Authier vinifie naturellement, il travaille sur les fruits sains ou gâtés, il s’approche à tâtons de ses faux héros, les laisse décanter, les laisse s’entrechoquer, comme si l’écrivain était lui-même curieux du résultat final. La fiction n’est pas une longue ligne droite. Tortueuse, elle est même capable de dérouter son propre créateur. C’est plus tard, en refermant Comme un père qui vient de paraître aux éditions du Rocher que le lecteur est heureux d’avoir assisté à cet alambic de sentiments contrastés. Heureux de retrouver dans cette rentrée littéraire de septembre, un roman de style en langue française, c’est-à dire avec des accents larbaldiens et une proximité de cœur avec Sagan, dans les méandres et le clair-obscur des bourgeoisies factices. Alexandre Berthet n’a jamais connu son père. Il n’en fait pas une maladie mais on ne raye pas un géniteur quel qu’il soit d’un trait vengeur. « Il aurait voulu le chasser de son esprit, mais l’on n’efface pas ainsi un père, même absent, même enfoui on ne sait où, peut-être décédé », écrit-il. La vie n’a pas épargné Alexandre ; très jeune, il a perdu sa mère, il a été ensuite confié aux bons soins d’une famille aimante. Si matériellement, il est à l’abri, il possède un bel appartement, il écrit des chroniques culturelles et prend des photos, on ne guérit jamais vraiment d’une enfance à trous. Elle rôde. Elle s’infiltre. Elle vient piquer l’intranquillité de l’être à intervalle régulier. Et puis, un jour, Patrick, ce père oublié, ce père ni fantasmé, ni détesté, refait surface à sa manière, désinvolte et empruntée, farceuse et agaçante, malhabile et inquiétante, grotesque et impossible. Une caricature des temps anciens, l’âge d’or des années 1980, hâbleur et décomplexé, un mirage dont il est bien difficile d’entrevoir une sincérité. « Depuis deux jours, il hébergeait un fantôme, un feu follet, un locataire, un inconnu », voilà comment Alexandre encaisse ce choc.

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Il observe les faits et gestes de cet homme. Il s’irrite de son comportement, de sa légèreté, parfois s’amuse de son côté pique-assiette ; très souvent, il ne comprend pas sa mécanique volatile. Sont-ils de la même lignée, du même sang ? Y-a-t-il quelque chose à comprendre avec les pères d’infortune qui débarquent à l’improviste quand minuit est déjà passé ? Ses tics de langage, son charme d’affairiste sur la paille, sa drague à l’ancienne dans les cafés, son inculture satisfaite, ses copains infréquentables et délicieux, tout ça le chagrine et l’aimante. Dans ses rêves les plus fous, il aurait voulu une explication franche, détaillée, argumentée sur son départ. Authier se méfie de la netteté, c’est un leurre qui crée une littérature sans jus, qui annihile les élans. Partons du constat que nous errons tous dans des sous-ensembles flous. Les hommes cheminent, cahin-caha, dans une existence brumeuse. Cette relation père-fils inexistante au départ peut-elle évoluer vers autre chose ? Le talent d’Authier n’est pas de clarifier, plutôt de teinter les zones d’ombre. Il excelle dans la description de ces cinquantenaires qui oscillent entre le ratage et la réussite, toujours sur le coup d’un contrat mirifique. Il érafle toutes les boursouflures progressistes, toutes les vaches sacrées des temps présents. Il égale Claude Sautet dans la mise en scène des déjeuners et des dîners. Chez Authier, on mange et on boit beaucoup. Son étude des caractères, notamment des bien-pensants, confinés dans leurs certitudes, lambrissés dans leur confort, est implacable. Jouissive. On voyage beaucoup de Sète à la Costa Brava en passant par le Lot. En filigrane, nos vieux amis, Déon, Blondin, Ronet et Patrick Sébastien prennent la pause dans cette aquarelle à la Marie Laurencin. Chez Authier, l’été indien dure et l’amour peut toquer au moment où l’on s’y attend le moins. La belle Mara jouera un grand rôle, elle est à la fois Romy et Lea Massari. Découvrez-la !

Comme un père de Christian Authier – éditions du Rocher 264 pages.

Comme un père

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Canicule et sécheresse morale

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Saintes-Maries-de-la-Mer (13), pendant la canicule, 30 juin 2025 © Lewis Joly/AP/SIPA

Carnets d’été


Le mot « canicule » semble avoir remplacé celui de « chaleur » dans les discussions estivales. En Corse, puis dans ma Sud-Gironde natale, j’ai eu chaud. Très chaud même. En observant des paysages insulaires familiers puis les landes girondines, celles que décrivait François Mauriac depuis sa terrasse de Malagar, le changement est partout. À l’échelle du Vieux Continent, l’été 2025 est celui d’un grand brasier avec plus d’un million d’hectares brûlés. Autre phénomène singulier, des tapis de feuilles mortes dans les villes. Un automne aoûtien. En stress hydrique, provoqué par les fortes chaleurs et le manque d’eau, les arbres se mettent en sécurité.

Ces vagues de chaleur plus étendues, plus longues et plus fréquentes sont la conséquence prévisible de la hausse des concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, principalement provoquée par notre utilisation des combustibles fossiles. Les alertes anciennes et répétées du GIEC l’ont documentée avec précision. Cet été, l’Union européenne, cramoisie face à Trump, s’est engagée dans l’achat de gaz liquéfié ricain. Tout va bien…

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Connaissiez-vous le « Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire » ? Féru d’actualité et lecteur compulsif de presse écrite, j’ignorais jusqu’à présent ce mécanisme de référence indépendant utilisé par les agences onusiennes et les ONG pour suivre les situations de malnutrition. Il n’y a pas de politique et d’idéologie, de propagande ou d’intentions, dans ce « Cadre intégré ». Seulement trois critères pour décréter une situation de famine : 20 % des foyers avec un manque extrême de nourriture, 30 % d’enfants de moins de cinq ans en malnutrition aiguë et au moins deux personnes sur 10 000 mourant de faim chaque jour. Depuis sa création, il y a vingt ans, ce programme a suivi quatre famines : en Somalie (2011), au Soudan du Sud (2017 et 2020) et au Soudan (2024), toujours en cours et dans un silence détestable. Pour la première fois, le Moyen-Orient est frappé. À Gaza. Et cela aurait pu être évité sans l’obstruction systématique et criminelle du gouvernement Netanyahou. 

Alors que les arbres se protègent de la folie des hommes, qui protégera les enfants de Gaza alors que des vies peuvent encore être sauvées ? Ce cri est celui des civils palestiniens mais aussi de très nombreux Israéliens, et d’un très grand nombre de chancelleries à travers le monde. Pour les otages, pour en finir avec le Hamas, pour mettre fin à ce désastre humanitaire, quel autre chemin que celui d’un cessez-le-feu puis d’un processus de paix, d’une sécurité pour les deux États, israéliens et palestiniens ?

Autre actualité de l’été : les efforts pédagogiques du Premier ministre François Bayrou. Je le sais sincère dans sa volonté de convaincre. Mais rien ne sera possible sans une véritable rupture qui consisterait à ne plus faire payer les plus modestes (pas très riches mais très nombreux) au détriment des ultra-riches. Depuis 2017, le macronisme leur a distribué un pognon de dingue ! Sans le moindre résultat. Sans le début d’un ruissellement. Sécheresse… des eaux glacées du calcul égoïste.

Sur les traces de Louis Guilloux

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L'écrivain français Sylvie Le Bihan photographiée en 2022 © Jean Michel Nossant/SIPA

L’écrivain Louis Guilloux n’occupe pas la place qu’il mérite. Son nom circule parfois, on le cite avec Louis-Ferdinand Céline, parce que les deux hommes ont en commun d’avoir saisi la misère des « petites gens » et d’avoir refusé de participer à l’embrigadement de la pensée. Ils ont mené une vie solitaire de « clochards célestes » se méfiant des hommes en troupeau. Comme Céline, Louis Guilloux, né à Saint-Brieuc, en 1899, a raté de peu le Goncourt. Son roman, Le Sang noir, publié en 1935, tenait pourtant la route. Il mérite du reste d’être lu aujourd’hui, ne serait-ce que pour le personnage de Cripure, prof de philo qui ne jure que par Kant, détesté par ses élèves et ses collègues, dans une ville jamais nommée qui ressemble à Saint-Brieuc. Le roman se déroule en 1917 sur une seule journée. Guilloux met en lumière les indésirables, « les déclassés », à savoir les prisonniers retenus dans un camp d’une ville bretonne. Plus tard, ces indésirables viendront d’Espagne, fuyant le franquisme, dont Guilloux s’occupera avec abnégation. À l’instar de son copain Malraux, il comprend que la guerre d’Espagne, c’est la répétition générale. Guilloux fera également partie du Comité de vigilance des antifascistes. Après un voyage en URSS, qui lui sera reproché, il refusera d’être encarté au PCF. C’est un homme du peuple qui donne la parole au peuple, sans idéologie. À propos du Sang noir, dans sa préface inspirée, Malraux écrit : « Le plus grand art c’est de prendre le chaos du monde et de le transformer en conscience, de permettre aux hommes de posséder leur destin : Tolstoï ou Stendhal. Mais celui qui vient après, c’est de choisir son chaos et de lui donner sa marque, de faire des hommes avec des ombres, et de sauver ce qui peut être sauvé des vies les plus dérisoires en les ensevelissant dans ce qu’elles ignoraient de grand en elles. » Guilloux est un écrivain de cette trempe-là.

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Sylvie Le Bihan, dans L’ami Louis, est parti sur les traces de l’écrivain breton, mort dans sa ville natale le 14 octobre 1980, deux ans après avoir enregistré un numéro d’Apostrophes qu’il convient de (re)voir. Elle aurait pu écrire une biographie classique, au ton personnel puisque son père était ami avec l’auteur de Coco perdu. Elle a préféré reprendre sa recette, expérimentée avec succès dans son précédent ouvrage, Les sacrifiés, et mélanger personnages fictifs et réels pour nous entrainer dans le monde littéraire du XXᵉ siècle. C’est donc un roman que nous lisons, certes agrémenté de quelques éléments autobiographiques facilement décelables. L’héroïne se nomme Élisabeth, elle a 30 ans, a quitté un père violent et une mère soumise, tous deux coincés dans une vie provinciale lugubre et grise – toujours à Saint Brieuc. Elle a filé à Londres pour y avorter, en 1973. C’est une fille libre, déjà cabossée par l’existence, qui tient l’intrigue du livre, sans jamais faiblir. Trois ans plus tard, devenue journaliste, on la retrouve en France où elle est chargée par Bernard Pivot de convaincre René Char de venir sur le plateau d’Apostrophes pour évoquer Albert Camus, mort accidentellement le 4 janvier 1960. Char refuse et propose le nom de Louis Guilloux, ami intime de Camus, mais aussi de Malraux, Max Jacob ou encore Roger Grenier. Élisabeth va donc faire la connaissance de Guilloux à Saint-Brieuc, dans sa maison où passèrent quelques grands écrivains qui firent l’histoire de la France. L’homme n’en impose pas. Avec ses cheveux blancs filasses, ses yeux bleus et sa pipe, il ressemble à un marin bougon, consigné à terre par la vieillesse. Il va cependant se confier à la jeune femme, et sa leçon de vie est à la fois touchante et instructive. On le découvre à Paris dans son appartement de la rue du Dragon, mais aussi à Venise, fuyant son épouse, pour trouver un supplément d’adrénaline en compagnie d’une charmante philosophe, prénommée Liliana, née l’année où se déroule Le Sang noir, auteure du Carnet vénitien. Les confidences de Guilloux à Élisabeth sont captivantes. Sur Camus, par exemple : « Albert et moi, on a eu ce qu’on pourrait appeler un coup de foudre existentiel. Je te souhaite de rencontrer ton âme sœur, toi aussi. Il avait tous les dons, y compris ceux de la jeunesse et de la liberté. » Un rayon de soleil entre à ce moment dans le bureau de l’écrivain. C’est à noter car Guilloux est « l’écrivain de la douleur », pour reprendre l’expression de Malraux.

Les échanges se poursuivent entre la jeune journaliste et Louis Guilloux. Une brouille intervient, ce qui trouble Élisabeth, car elle en est responsable. Elle sera de courte durée. Le vieil homme atrabilaire lui permet de trouver la clé qui débloque le secret de ses origines. Elle revient sur les traces de son enfance. Qui était en réalité sa mère ? Le dénouement approche, il se passe dans le cimetière où sont enterrés sa grand-mère, le père de Camus, l’écrivain Roger Nimier, et bientôt Louis Guilloux. Il a la couleur du chagrin, ce « chagrin incommunicable », d’après l’auteur du Pain des rêves.

Sylvie Le Bihan, L’ami Louis, Denoël. 432 pages

L'ami Louis

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Un après-midi à Beauvais

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Beauvais (60) © Photos : Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Ma Sauvageonne s’est rendue, il y a peu, sur la tombe de ses parents, à Beauvais, dans l’Oise. Je l’ai accompagnée. Je connais bien cette ville pour y avoir travaillé, il a fort longtemps, de 1983 à 1986, comme reporter à l’agence locale du Courrier picard. Au cimetière, elle a nettoyé le marbre, arrosé les fleurs, arraché les mauvaises herbes. Je servais de porteur d’eau ; j’en profitais pour baguenauder dans ce beau jardin des âmes défuntes. Je regardais les dates, les photos de personnes décédées (lorsqu’il y en avait), à la recherche de noms que je pouvais connaître car, à l’époque, je me consacrais aux faits divers. Des drames, j’en avais couverts. Accidents de la route, crimes passionnels, assassinats horribles… Autant de destins fracassés. Mais je ne retrouvai rien ; aucun nom connu sur ces plaques qui cernaient des existences évaporées dans l’espace du temps infini.

Après le cimetière, je suivis ma Sauvageonne chez sa sœur Maud. Émouvantes retrouvailles des deux frangines, joyeuses, volubiles. Elles me racontèrent des histoires et anecdotes de leur jeunesse beauvaisienne ; puis nous nous baladâmes dans les rues de la cité de Jeanne-Hachette. En sortant, elles m’entraînèrent dans la rue de Mme Germe, une amie de leur mère ; dans le jardin de la dame avait été enterrée leur chienne adorée. En passant devant les Nouvelles Galeries, ma Sauvageonne se souvint qu’adolescente elle s’asseyait sur le trottoir devant la devanture pour y vendre ses premières toiles. Je l’imaginais, adorable, souriante et ébouriffée, interpellant les passants. Près de la place des Halles, je me suis arrêté devant le 3 de la rue Pierre-Jacoby, où j’habitais avec ma petite famille. Des images remontaient de mes jeunes années disparues à jamais. Rue du Docteur-Gérard, je me souvins que l’agence du journal s’y trouvait. Je revoyais les visages de mes confrères Maurice Lubatti, Jacques Doridam, François Moratti, André Joncoux, Jean-Claude Langlois ; j’entendais leurs voix, lointaines, si lointaines. Je pensais également à deux amis chers dont j’avais fait la connaissance et qui avaient eu la gentillesse d’accompagner mes premiers pas d’écrivain. Deux patriotes, deux grands résistants, deux hommes de lettres : Jacques-Francis Rolland, ami de Roger Vailland (mon romancier préféré), et Paul Morelle, romancier de grand talent lui aussi et critique littéraire au journal Le Monde. Ils me manquent…

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Nous poursuivions notre promenade. Je me revoyais arriver, à l’aube, en compagnie d’un grand reporter, spécialiste du fait divers à Paris-Match (prévenu lui aussi) sur les lieux d’un drame horrible à Saint-Martin-le-Noeud ; nous étions lui et moi les premiers sur place. Un pompier ami m’en avait discrètement informé. Odeur de sang. Au cours de la nuit du 5 au 6 octobre 1983, l’ensemble de la famille Labrousse avait été massacrée, tuée par l’ex-petit ami de Caroline, l’aînée ; il n’avait pas supporté leur séparation. (Le seul survivant du massacre, Jean-Yves, âgé de 15 ans à l’époque, survécut à ses graves blessures. Il a co-écrit en octobre dernier un récit, L’Echo des ombres, aux éditions Mareuil, en compagnie de sa fille Camille et de Constance Bostoen, journaliste police-justice à BFM Paris, sur l’épouvantable tuerie.) Oui, je repensais à tout ça. Je ruminais ; il fallait nous détendre. Nous sommes allés boire un verre Brasserie de Beauvais, sur la place Jeanne-Hachette, puis un autre dans un café de la rue du 27-Juin, une voie moyenâgeuse où subsistent quelques jolies maisons à colombages et aux murs crayeux… J’ai entamé une discussion avec le jeune patron dont le père réside dans le village où s’est retiré depuis peu mon copain Philippe Manœuvre, rock-critic, à quelques kilomètres de la capitale de l’Oise, au bord du Thérain. « Vous direz à votre père de le saluer de ma part », lui ai-je dit avant de partir, la tête alourdie par le souvenir de ces années mortes. Je me sentais si vieux. « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes », eût dit Henri Calet.

L'écho des ombres, récit d'un survivant

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Quand la Place de la République était encore la place du peuple

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Scène de rue filmée par Louis Malle en 1972 dans son documentaire Place de la République © Arte Editions

En 1972, durant plusieurs jours, Louis Malle pose sa caméra place de la République. Dans la foule d’anonymes, des passants se livrent à lui avec franchise sur leur quotidien et leur vie privée. Cet instantané révèle un Paris populo aujourd’hui disparu, avec sa gouaille, ses accents et son humour. Un chef-d’œuvre que ressort Arte Éditions.


Quelques minutes d’images filmées à l’état brut en disent parfois bien plus que de gros livres d’histoire et de sociologie. On se prend ainsi à rêver en regardant le documentaire de Louis Malle, Place de la République : et si Chateaubriand ou André Chénier avaient eu une caméra entre les mains dans le Paris de 1789 ? En octobre 1972, dans la France de Pompidou, Louis Malle, âgé de 40 ans, décide d’aller « filmer les gens », dix jours durant, place de la République, sa caméra et son micro mis en évidence.

Jamais sans ma caméra

La place de la République, je la connais bien, puisque j’habite à deux pas depuis plus de trente ans : c’est une place pour laquelle j’avoue n’avoir jamais éprouvé de sympathie. D’où ma surprise en voyant ce qu’elle était quand j’avais 4 ans ! En 1960, Louis Malle avait déjà filmé le 10e arrondissement dans Zazie dans le métro, au niveau de la gare de l’Est et de l’église Saint-Vincent-de-Paul. Jean-Claude Carrière, que j’avais eu le bonheur d’interviewer un jour dans son hôtel particulier de la rue Victor-Massé (« un ancien bordel de Pigalle ») m’avait raconté que Louis Malle ne se séparait jamais de sa caméra : « Il filmait tout le temps, tous les jours, comme un musicien qui fait ses gammes. » C’est un peu le sentiment que l’on éprouve en regardant ce film fascinant : un exercice de style improvisé, le grand bourgeois du nord de la France venant se fondre dans la foule pour y capter une étincelle d’humaine vérité.

Louis Malle se faufile ainsi au milieu des gens qu’il interpelle et qu’il questionne sur leur vie quotidienne (« Vous êtes heureux ? »), s’étonnant à haute voix de voir à quel point ils lui racontent des choses incroyablement intimes… C’est d’ailleurs peut-être la chose la plus captivante de ce film : tous ces destins individuels, tous ces êtres humains anonymes, se battant pour survivre, enfermés dans leurs soucis, et qui sont aujourd’hui morts et enterrés. Quelle philosophie faudrait-il inventer pour donner un sens à ces vies disparues ?

Sans le savoir, Louis Malle se situe historiquement à un point de bascule. Il filme un Paris populaire qui est en train de disparaître sous ses yeux. Car loin d’être une fatalité, l’affadissement de Paris par l’expulsion du populo a déjà été décidé et programmé par l’État au milieu des années 1960.

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En 1972, la place de la République est arborée et couverte de petits vendeurs de fripes, de bric et de broc (comme on en trouve encore au marché d’Aligre). Il y a des compétitions de joueurs de domino, des manèges, des buvettes, des dames qui donnent à manger aux moineaux. Un vieux monsieur joue du violon sur un banc pendant qu’une dame se flatte d’avoir distribué toute sa vie plus de 60 000 prospectus pour l’Église évangélique. Un ouvrier arabe joue un air de son pays à la flûte au fond de son trou… Louis Malle filme tout cela en ethnologue, sans modifier le comportement des gens. Qu’il est fascinant de découvrir ainsi l’expression et la diction de ce temps-là, à la fois plus lente et plus marquée par l’accent parisien (celui de Julien Carette et de Françoise Rosay). Le cinéaste s’approche d’une certaine Margot, une femme à l’accent grasseyant et typique des faubourgs ; hilare, elle se met à chanter et raconte que son mari est mort d’un cancer de la gorge il y a trois mois : « Je n’ai qu’une petite retraite, c’est pour ça que je fais le tapin maintenant, pour mettre du beurre dans les épinards… je soulage l’humanité souffrante ! » s’exclame-t-elle dans un grand éclat de rire… « Je ne suis pas folle, j’ai tous mes esprits. Allez, au revoir mes chéris. »

Plus loin, Louis Malle croise une jeune femme née en Israël (l’un des plus beaux personnages du film), arrivée à Paris il y a peu, elle vend des perruques synthétiques et multicolores. « Je viens ici parce que c’est un quartier ouvrier et que les gens sont fauchés. — Vous vendez beaucoup de perruques ? — Oui, énormément, tous les jours, aussi bien les femmes que les hommes, notamment les homosexuels qui travaillent chez Madame Arthur. » En 1972, on portait donc des perruques pour s’amuser.

Bonne ambiance

L’ambiance générale est bon-enfant, libertaire, égalitaire. Louis Malle sympathise et tutoie spontanément. Il réconforte une jolie jeune femme blonde à qui l’on vient de voler son sac à main. Le lendemain, il la croise à nouveau, l’embauche comme assistante et lui prête sa caméra pour qu’elle interviewe les passants à sa façon. Il cadre en gros plan son visage rayonnant pendant qu’elle interpelle de façon idiote les hommes du quartier : « Parlez-moi de votre vie sexuelle. — Oh, vous savez ma petite, j’ai eu 36 chaudes-pisses, alors maintenant je me tiens à carreau. »

Le cinéaste rencontre alors un tailleur juif-polonais de Belleville, qui parle avec l’accent de Popeck. « Vous portiez l’étoile jaune pendant la guerre ? — Oui, mais personne ne m’a dénoncé, tous mes voisins m’ont aidé à me cacher. — Aujourd’hui, vous subissez l’antisémitisme ? — Ah, non, pas du tout, la France est un très bon pays ! Il y avait 3 millions de Juifs en Pologne avant-guerre, il n’y en a plus que 10 000 aujourd’hui, pourquoi voulez-vous que j’y retourne ? »

Place de la République est un savoureux concentré de « choses vues », de petites scènes du quotidien prises sur le vif. On y découvre un policier portant le képi, la cravate, les gants blancs et le manteau noir en cuir venu séparer un automobiliste et un gros routier en train de s’écharper pour une place. On y voit un employé municipal portant la casquette et chargé de mettre des PV aux personnes qui urinent sur le trottoir : « Il y en a qui me traitent d’enculé. Si j’avais une matraque, je m’en servirais… Mais je me maîtrise… »

À la réflexion, du Monde du silence (filmé avec le commandant Cousteau en 1956) à Milou en mai (1989) en passant par Lacombe Lucien (1974), tout le cinéma de Louis Malle ne comporte-t-il pas cette dimension documentaire ?


À voir

Place de la République, de Louis Malle, Nouvelles Éditions de Films, 1974, Arte Éditions (DVD).

Shabana Mahmood à l’Intérieur: symbole de diversité ou aveu d’impuissance?

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Londres, hier © James Manning/AP/SIPA

Elle hérite d’un poste empoisonné


Le Royaume-Uni aime les symboles. Et Keir Starmer en a offert un de taille en nommant Shabana Mahmood ministre de l’Intérieur. Âgée de 43 ans, députée de Birmingham, fille d’immigrés pakistanais, musulmane pratiquante, elle devient la première femme musulmane de l’histoire britannique à occuper le poste de « Home Secretary ». Mais derrière la mise en scène, un fait politique : ce remaniement n’était pas prévu. Il a été imposé par la démission d’Angela Rayner, vice-Première ministre et numéro deux du Labour, contrainte de quitter le gouvernement après un scandale fiscal… Fragilisé, Keir Starmer devait réaffirmer son autorité et relancer la dynamique de son exécutif.

Le deal « one in, one out »

Dans ce jeu de chaises musicales, Mme Mahmood hérite d’un ministère difficile  : immigration, sécurité, prisons, lutte contre le terrorisme. Ses prédécesseurs conservateurs s’y sont brûlé les ailes. Sajid Javid, lui aussi musulman d’origine pakistanaise, y avait déjà fait un passage remarqué mais sans infléchir les politiques restrictives. Aujourd’hui, Mme Mahmood se retrouve face aux mêmes urgences : des traversées de la Manche toujours plus nombreuses et un système d’asile saturé.

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Pour répondre à la crise, Londres et Paris avaient conclu un accord inédit : pour chaque migrant arrivé illégalement au Royaume-Uni, un demandeur d’asile devait être accueilli légalement depuis la France. Un mécanisme dit « one in, one out », censé être à la fois dissuasif et humanitaire. Il s’est avéré pour l’instant inefficace et impopulaire. Les traversées n’ont pas diminué, les coûts explosent et les deux pays s’accusent mutuellement d’inaction. Shabana Mahmood devra décider si ce dispositif doit être réformé ou abandonné — au risque de tendre encore un peu plus les relations avec Paris.

La menace de Reform UK

Mais le vrai danger est ailleurs. La montée de Reform UK, le parti de Nigel Farage, change la donne. Sa progression dans les sondages oblige travaillistes comme conservateurs à durcir leur discours sur l’immigration. Même minoritaire, M. Farage impose son agenda et fait pression sur l’ensemble du système politique britannique. Pour Mme Mahmood, cela signifie une équation impossible : rassurer une opinion publique chauffée à blanc tout en préservant l’image progressiste d’un gouvernement travailliste qui se veut inclusif.

La gauche européenne se félicite déjà de voir une femme musulmane à la tête de l’Intérieur britannique. L’image est forte, mais elle n’a rien d’inédit : Sajid Javid l’avait précédée, on l’a dit. Et surtout, le symbole ne résout rien. Le « Home Office » est jugé à l’aune des chiffres — nombre de traversées, efficacité des expulsions, fermeté sur le sol britannique.

Dans un climat où Reform UK gagne du terrain et où les accords franco-britanniques patinent, la diversité affichée risque donc de se fracasser sur la réalité ! Ce remaniement de Keir Starmer, déclenché par la démission d’Angela Rayner, a offert au Royaume-Uni un nouveau symbole : Shabana Mahmood, première femme musulmane à l’Intérieur. Mais l’épreuve du réel s’annonce implacable. Elle devra affronter la même tempête, avec en plus la pression d’un Nigel Farage plus menaçant que jamais. Le symbole est peut-être beau pour les progressistes. Mais dans la Manche, les canots continuent de passer.