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Hôpital: les masques tombent


On demande à chaque hôpital de gagner de l’argent, sans maitriser ni ses tarifs, ni sa masse salariale, et en veillant à ne pas coûter trop cher à son principal « client », l’Assurance-maladie. Quelle entreprise pourrait survivre à pareille logique ?


La crise sanitaire actuelle semble au moins faire émerger un constat partagé : il convient de modifier le mode de financement des hôpitaux. Mais pour éviter de se diriger à l’avenir vers encore plus de gâchis financier et encore moins de service rendu à la population, il serait utile de s’attarder sur les dysfonctionnements actuels. Ceux-ci se sont considérablement aggravés depuis plus d’une dizaine d’années sous l’empire de la « T2A » [tooltips content= »La tarification à l’activité est un mode de financement des établissements de santé français issu de la réforme hospitalière du plan Hôpital 2007 NDLR »](1)[/tooltips], ou « tarification à l’activité ». L’idée de cette réforme était d’encourager les hôpitaux à développer leur activité sur les actes rentables, ceux où ils sont « efficients », et de délaisser ceux qui le sont moins. En somme de gagner de l’argent ou en tout cas de ne pas en perdre ; louable intention, mais qui n’a guère de sens compte tenu de l’architecture actuelle du secteur de la santé. En effet, plus un hôpital développe son activité sur les actes les mieux rétribués, plus il assèche les fonds de l’Assurance-maladie, qui finance ces actes pour la plus large part. Autrement dit, dans le cas par exemple d’un l’hôpital public « efficient », on augmente l’argent public de cet hôpital au détriment… d’argent public, ou quasi-public, c’est-à-dire les fonds récoltés sous formes de charges patronales et salariales qui servent à financer l’Assurance-maladie. Si bien du reste que quelques années après avoir expliqué en long et en large aux hôpitaux qu’ils devaient faire du chiffre sur leurs activités de pointe, l’État, pour éviter d’aggraver le déficit de l’Assurance-maladie, a mis en œuvre très vite des mesures de « dégressivité tarifaire » : cette locution barbare consiste à pénaliser les hôpitaux trop actifs. Donc de faire exactement le contraire de l’objet même de la « T2A » et de punir les établissements ayant suivi rigoureusement les injonctions venues d’en haut.

Le médecin DIM, pas très utile en cas de crise sanitaire

Aujourd’hui, les experts constatent avec surprise que la « T2A » ne marche pas très bien, comme un ouvrier spécialisé constaterait l’arrêt de la chaîne de production, sans comprendre que l’usine entière ne peut de toute façon pas fonctionner : on applique en effet à un secteur en dehors du marché des règles de marché, comme si les tarifs hospitaliers relevaient du jeu de la concurrence ou de l’offre et de la demande. Mais ces tarifs sont fixés autoritairement par les pouvoirs publics. Du reste, lorsque l’on est passé à la « T2A », on a en gros regardé combien on donnait à chaque hôpital jusque-là au titre de la dotation générale de fonctionnement pour fixer des tarifs qui leur permettraient d’avoir à peu près le même budget. Certes, chaque année, ces tarifs peuvent être révisés, mais plutôt en fonction du poids politique de tel ou tel lobby ou dans la plupart des cas selon des critères obscurs. On a créé en outre un système d’une complexité extrême : il y a plusieurs centaines de GHM (groupes homogènes de malades), correspondant à une pathologie, auxquels il faut affecter un GHS (groupe homogène de séjour), qui permettra la tarification. Le « codage », c’est-à-dire le fait d’affecter un tarif à un soin, est en plus source d’un contentieux important. Si bien qu’on a vu naître dans les hôpitaux une spécialité uniquement dévolue à cette opération administrative : le « médecin DIM » (DIM pour « département d’information médicale »), qui pourrait préfigurer, si l’on n’y prenait pas garde, le médecin de demain : englouti par la bureaucratie au point de la rejoindre entièrement. Et avoir des tas de médecins DIM en cas de crise sanitaire, ce n’est pas très utile. Et finalement personne n’est capable de dire sur quoi reposent les tarifs, ce malgré les calculs sophistiqués de l’ATIH (agence technique de l’information sur l’hospitalisation). Du reste, pour quel motif un accouchement est-il aujourd’hui moins rentable pour un établissement de santé qu’une dialyse ?

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En somme, on demande aujourd’hui à un directeur d’hôpital de faire gagner de l’argent à son établissement, sachant qu’il n’a aucune maîtrise de ses tarifs, une maîtrise presque nulle de sa masse salariale (le salaire d’un praticien hospitalier est fixé par l’État), et qu’il doit veiller à ne pas coûter trop cher à l’Assurance-maladie, qui est son principal « client ». Quelle entreprise pourrait survivre à pareille logique ? D’autant plus que le directeur d’hôpital est un fonctionnaire qui peut être muté du jour au lendemain à l’hôpital voisin avec lequel la « T2A » l’aura mis en concurrence jusque-là. En appliquant une potion libérale à un secteur totalement réglementé, tout le monde est perdant, sauf les bureaucraties, qui pullulent ces dernières années. Non pas tant dans les services d’administration centrale, dont les effectifs sont stables (mais les missions rognées), mais dans tous les satellites apparus depuis vingt ans comme rosée après la pluie:

– agences régionales de santé, qui établissent notamment un plan quinquennal de la carte sanitaire : le SRS (schéma régional de santé), qui, par exemple, fixe une limite au nombre de réanimations par territoire de santé. Même si un hôpital, public ou privé, a les médecins pour ouvrir un service de réanimation, il n’a pas le droit de le faire si le Gosplan-SRS n’offre pas de place disponible, et l’objet est bien entendu depuis une douzaine d’années de n’en ouvrir aucune car l’on craint une « inflation tarifaire » ; 

– autorités administratives indépendantes (contradiction étrange : une autorité administrative, en démocratie, ne peut pas être indépendante), établissements publics de toute sorte, « opérateurs », agences  : ATIH dont nous avons déjà parlé, INCa pour établir là encore, un plan quinquennal , le « plan cancer »  HAS, ANAP, ANSM (nouveau nom de l’AFSSAPS, discréditée par l’affaire du médiator). 

Toutes ces structures censées conjuguer « maîtrise des coûts » et « qualité des soins » ont échoué, peut-être parce qu’elles servent avant tout à procurer des emplois grassement payés à leurs dirigeants, lesquels ne rendent jamais de comptes.

L’hôpital français malade de la technocratie

En tout cas, personne ne conteste, même chez ceux qui l’ont imposé, que la « T2A » soit nocive. Il est à craindre cependant qu’aucune leçon ne soit tirée de cet échec, hors un rafistolage d’un système qui croule sous ses contradictions. Sans parler de la tentation de créer de nouveaux opérateurs : c’est ce à quoi conclut par exemple l’institut Montaigne dans son rapport de 2016 « Réanimer l’hôpital public » ; c’est la seule chose que les experts peuvent proposer, à l’infini : bureaucratiser davantage sous le prétexte de débureaucratiser, de « simplifier ». Du reste, le principal changement de ces derniers mois est le passage d’une révision annuelle du tarif – évoqué plus haut – à une révision trisannuelle, réclamée par le secteur hospitalier tout entier, public ou privé. L’État reconnaît ainsi qu’il n’y a aucun lien entre le tarif et la réalité ; mais qu’au moins, les hôpitaux auront une certaine visibilité entre chaque évolution, qui tombait jusque-là chaque année tel un couperet aléatoire. Il va falloir tout de même expliquer à quoi sert désormais l’ONDAM (l’objectif national des dépenses d’Assurance-maladie), qui, lui, est fixé annuellement par la loi de financement de la Sécurité sociale, si celle-ci a les mains liées par des tarifs dont la hausse est garantie et fixe pendant trois ans, comme c’est désormais le cas. Un esprit chagrin pourrait du reste aller jusqu’à se demander à quoi peut servir une représentation nationale censée voter la dite loi dans un système uniquement contrôlé par la technocratie, système qui est, dans le fond et si l’on élargit le propos au-delà du secteur de la santé, l’incarnation tardive et étonnante de l’idéal vichyste et de ses obsessions statistiques et technocratiques. Les projets de réforme successifs, eux, rappelleraient plutôt la perestroïka : plus on essaie de réformer, déplaçant ici un boulon, là un rivet, plus l’édifice menace ruine sous la réprobation générale. On sait la manière dont se termine ce type d’expérience : brutalement.

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Ceci ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute régulation des dépenses hospitalières ; rien ne serait pire que de laisser celles-ci, à la faveur de l’émotion créée par la crise actuelle, engloutir progressivement toutes les ressources du pays. Cela signifie par contre que la régulation actuelle est contre-productive : elle ne permet pas de donner un service de qualité et elle coûte cher. Pourquoi ? En 1936, Trotsky donnait une partie de la réponse : « Sous aucun autre régime, la bureaucratie n’atteint à pareille indépendance », en parlant de l’URSS, dont notre Occident soi-disant libéral semble aujourd’hui s’inspirer. En 1996, les ordonnances Juppé relatives à la Sécurité sociale ont été fort critiquées, notamment parce qu’on y voyait à tort une étatisation de celle-ci, là où il s’agissait au contraire d’augmenter les pouvoirs du Parlement en la matière et de disputer un peu à la technocratie le pouvoir qu’elle a confisquée. Ce n’était pas une mauvaise piste. En tout cas, il faudra rompre avec la technocratie irresponsable et retrouver une autorité, d’une façon ou d’une autre, incarnée. Cela suppose pour commencer le retour aux fondamentaux : la suppression des parasites para-administratifs, un ministre exerçant l’étendue de sa compétence, des députés attentifs à le contrôler. Gardons en tout cas en tête ce que Zinoviev déclarait après avoir vécu en Occident : « L’URSS était en fait sous-administrée. »

Iris Brey, la féministe qui ne nous veut pas de bien


Vous aimez Judith Butler, les théoriciens du genre et de la charge mentale ? Vous adorerez Iris Brey, professeur à l’université de New York qui traque la moindre once de masculinité toxique et la culture du viol dans l’hexagone. 


Iris Brey est américano-française et enseigne à l’Université de New York. Comme tant d’autres, elle a très tôt tété le lait de la French theory (Foucault en tête) puis les théories de Judith Butler. Elle a écrit deux livres qui revisitent le cinéma et les séries à l’aune des théories du genre et du regard féminin (ou « female gaze ») opposé au regard masculin (ou « male gaze »).

La postvérité expliquée à sa fille

« En rédigeant la première version de mon livre, j’ai réalisé que je mobilisais beaucoup de références théoriques à des hommes, parce que je me sentais obligée de montrer que je les avais lues, que je m’inscrivais dans leur sillage. Je les ai finalement enlevées pour me défaire de cette autorité paternelle », déclare-t-elle sur le site Troiscouleurs. Ce qui chagrine Iris Brey n’est pas de savoir si les théories qu’elle utilise pour théoriser à son tour ses élucubrations sont vraies ou fausses mais si elles sont déployées par des hommes ou non. Il est possible aussi qu’Iris Brey n’ait jamais lu ces « hommes ». Certaines néo-féministes nous ont déjà fait le coup en déclarant refuser de lire tout livre écrit par des représentants supposés de la domination (masculine, patriarcale…), ce qui fait du monde. Ceci n’est finalement qu’un prétexte pour masquer la paresse, l’absence de curiosité et, conséquemment, l’abyssale inculture cinématographique ou littéraire qui président au « travail » de ces « chercheuses ». Par exemple, après avoir nettoyé les rayons de sa bibliothèque de toute la littérature dominatrice, Virginie Despentes a déclaré être prête à « donner 80% de [sa] bibliothèque féministe » pour le geste d’Adèle Haenel quittant la cérémonie des César. On devine ainsi que les murs de certains appartements finissent par ressembler au désert de Gobi ou à la radiographie cérébrale de leurs propriétaires. Et que le vent y règne en maître.

Orgasmes lesbiens

Une fois ce postulat posé, tout devient possible. Évoquant Judith Butler, Iris Brey se prend à parler la langue étrange des idéologues qui croient qu’un peu de brouillard masquera leur vacuité : le « concept d’identification spectatoriale » y croise la « grammaire cinématographique mise en place pour faire circuler le regard désirant ». On apprend qu’il « faut chercher du côté des récits lesbiens pour voir des orgasmes » et que le navet soporifique de Céline Sciamma « fait déjà date et a un pouvoir de transformation […] parce qu’il est devenu un manifeste pour celles et ceux qui veulent plus de représentations d’amours lesbien (sic), mais aussi pour ceux qui veulent sortir des rapports de domination dans l’amour. » Iris Brey parle d’amour comme toutes les néo-féministes d’aujourd’hui, en nettoyeuse, armée d’un balai-brosse et d’un seau d’eau de javel. Elle semble ignorer qu’il existe des amours lesbiennes qui, à l’instar des amours hétérosexuelles, ne sont que des jeux, simulés ou réels, de domination. Que le désir brûle les corps qui se soumettent comme il consume les esprits de ceux qui jouent la carte du tendre avec une brutalité le plus souvent feinte. Et même qu’il existe des rapports amoureux fougueux sans domination aucune mais avec beaucoup de maladresses, de tremblements, de baisers volés, de craintes. Bien des films et des livres en parlent. Iris Brey ne les a ni vus ni lus.

Un certain regard 

De toutes manières Iris Brey et ses consœurs en théories fumeuses sur le « female gaze » et le « male gaze » ne vont pas au cinéma pour regarder des films. Avant de s’installer confortablement dans leur fauteuil, elle relisent le manifeste des âneries pseudo-féministes et queer, butlériennes et étasuniennes très en vogue en ce moment, et tentent, selon une méthode de plus en plus employée par ces « penseuses », de plaquer un canevas théorique féministe à larges mailles sur les écrans. Lorsque Brey regarde une série (c’est sa spécialité, semble-t-il) elle le fait avec le même esprit revanchard et la même nonchalance bêtasse que la journaliste de Mediapart Marine Turchi réécoutant près d’une centaine d’émissions du Masque et la Plume à la recherche d’une remarque sexiste, homophobe ou patriarcale.

Orwell (pour la vision littéraire) et Jdanov (pour l’application politique) n’en espéraient pas tant : de la relecture dirigée des œuvres d’art à l’éducation politique, ces journalistes et « intellectuelles » sont nos nouveaux agents de police de la pensée et de l’art. La philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris le précise idéalement dans l’entretien qu’elle donne au site Transfuge (10 mars 2020) : « J’ai regardé des textes qui définissent le réalisme socialiste.[…] Eh bien, vous remplacez le terme de « héros positif » par « personnage féminin », celui « d’ordre bourgeois » par « patriarcat », et celui de « socialiste » par « féministe », et c’est exactement la même chose ! […] Iris Brey ne dit-elle pas que le female gaze va révolutionner de façon “sismique” le patriarcat ? C’est exactement le but que Jdanov assigne au réalisme socialiste. » Sabine Prokhoris n’hésite pas à parler de « réalisme féministe » et d’idéologie totalitaire appliquée aux arts. De fait, le « travail » d’Iris Brey est un plan quinquennal et radieux qui programme très exactement ce que doit être une œuvre du seul point de vue d’un « female gaze ».

« Une culture du viol à la française » 

Pour cela, la propagande la plus bête assène des « vérités » répétées ad nauseam : interrogée par l’ineffable Edwy Plenel, Iris Brey reprend les théories de l’historienne américaine Joan Scott et affirme qu’il existe « une culture du viol à la française » (sic). Heureusement la France, ce pays de violeurs, commence à considérer « la galanterie à la française » pour ce qu’elle est : un mode sournois de domination. Et la « séduction à la française » pour ce qu’elle est itou : un moyen raffiné et opérant d’obtenir par la force ou la ruse un rapport sexuel faussement consenti, incomplètement consenti, imparfaitement consenti… Il ne lui vient apparemment pas à l’esprit que « la galanterie consiste à souligner la différence des sexes, non pas pour rabaisser la femme, mais pour l’obliger et lui rendre hommage » (Claude Habib), plaçant ainsi les hommes dans une position de faiblesse volontaire et les voyant, à l’inverse d’autres civilisations moins galantes, « céder à leurs femmes le pas. »

Ce pseudo-travail universitaire, fruit d’une paresseuse recherche et d’un point de vue bêtement systématique, devrait donner de beaux fruits pourris à même la branche sur laquelle ils poussent. De nombreuses « thèses » à venir, plus désolantes et désopilantes les unes que les autres, connaîtront leur minute de gloire dans les officines jdanoviennes de l’université Paris 8 ou des locaux de Mediapart. Insipides et d’une faiblesse conceptuelle réelle, ces thèses s’affubleront, à l’instar du dernier livre de Brey, de l’écriture dite inclusive. Elle est d’ailleurs la seule à prétendre l’être encore. Pour le reste, la chasse à l’homme est ouverte, et son exclusion prévue par tous les moyens possibles.

Le Regard féminin: Une révolution à l'écran

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Les petits maîtres censeurs


Les actions coup de poing et les pressions sur des personnalités jugées malséantes se multiplient dans les facs. LGBT ou antiracistes, la minorité d’étudiants censeurs bénéficie de la passivité de l’institution et du soutien de certains enseignants.


Les annales de l’année universitaire « décoloniale, genrée et intersectionnelle » 2019 sont forts riches. Le 14 mars, Nicolas Warembourg, professeur d’histoire du droit à l’université Paris 1, est aspergé d’urine, dans un amphithéâtre de la place du Panthéon, alors qu’il animait une conférence organisée par l’Association des étudiants en droit sur « la présomption d’innocence à l’heure de Balancetonporc »… En mars également, la pièce Les Suppliantes d’Eschyle est censurée à la Sorbonne parce qu’un personnage portait un masque noir, supposé propager des clichés racistes. En mai, des étudiants dénoncent les propos racistes, sexistes et homophobes du vice-doyen de la faculté de médecine de Lyon 2, le cancérologue Gilles Freyer. En juin, l’Union des étudiant-e-s de Toulouse (UET) obtient la mise à pied de deux enseignants d’arts plastiques, accusés de harcèlement sexuel et de propos intolérables. Prévue le 24 octobre, la conférence de Sylviane Agacinski à l’université de Bordeaux-Montaigne est annulée sur pression des militants LGBT, parce qu’elle est contre la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes les femmes. Exactement au même moment, un colloque sur la prévention de la radicalisation prévue à la Sorbonne est également annulé, le journaliste Mohamed Sifaoui se voyant reprocher de propager l’islamophobie.

A relire: Sylviane Agacinski interdite de parole, ça vous étonne?

Bilan ? Zéro résultat. La justice a classé sans suite en décembre 2019 les plaintes déposées contre les deux agrégés du département Arts plastiques-design de l’université Toulouse 2 JeanJaurès (UT2J). Saisie par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche (IGAENR) a relevé « le goût évident » pour la provocation du professeur Gilles Freyer, mais elle a considéré que les propos rapportés n’appelaient « ni saisine de la justice ni procédure disciplinaire ». « Il n’est pas douteux qu’il n’éprouve pas une empathie particulière envers les militants LGBT+, mais il ne manifeste ni homophobie, ni transphobie, ni queer-phobie », écrivent les rapporteurs [tooltips content= »Les syndicats étudiants de gauche n’ont pas le monopole des accusations mal étayées. En février 2019, sur dénonciation d’un militant de l’UNI, un chargé de TD de la fac de droit-éco de Perpignan a été mis à pied pour harcèlement sexuel contre plusieurs étudiantes. Il a été réintégré en février 2020, lavé de tout soupçon. »][1][/tooltips]. Sylviane Agacinski a reçu un très large soutien de la classe politique et elle donné sa conférence, plus tard. « Honte à cet odieux sectarisme », a twitté Jean-Luc Mélenchon. Hors de la sphère ultra militante, l’attaque contre Nicolas Warenbourg et la censure contre Les Suppliantes n’ont suscité que des commentaires indignés.

« Pas de vagues », un mot d’ordre de moins en moins audible

La machine est pourtant repartie de plus belle en 2020. Des militants étudiants ont tenté sans succès d’empêcher un colloque d’associations universalistes, coorganisées à Lille début février 2020 par le Comité laïcité république et l’hebdomadaire Marianne.

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Certains enseignants sont de plus en plus inquiets. Le réseau Vigilance universités en rassemble désormais plus de 160, préoccupés par la montée du « racialisme » et l’obsession du genre dans les universités. Ce réseau a progressivement émergé en 2012, date de sa fondation à la suite de la représentation, à l’université de La Rochelle, d’une pièce à l’humour fortement teinté d’antisémitisme, « Le rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale » (à l’époque, l’UNEF avait protesté contre la pièce…). Il y a eu ensuite l’affaire du directeur de l’IUT de Saint-Denis : luttant contre une association d’étudiants musulmans qui faisait du prosélytisme religieux, il avait été suspendu en 2014 par la direction de l’université, avant d’être réintégré en 2016 par une commission disciplinaire. Puis il y a eu, en mai 2017, l’annulation par l’université de Lille 2 d’une lecture de la lettre de Charb « aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ». Avec toujours, de la part des universités, le même mot d’ordre : pas de vague. Un mot d’ordre qui montre ses limites.

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Contactés, des membres de Vigilance universités refusent de s’exprimer publiquement. Non par pusillanimité, mais parce qu’ils s’attendent, pour les années à venir, à une lutte sourde entre universitaires, autour des questions de racialisme et de genre. En effet, s’ils ne bénéficiaient pas du soutien d’universitaires, les jeunes qui se mobilisent – et qui ne sont ni bien armés sur le plan conceptuel (voir entretien avec le porte-parole de la Brigade anti-négrophobie page 59 de votre magazine Causeur) ni très nombreux – n’auraient guère d’influence. Les quatre associations bordelaises LGBT (GRRR, Riposte trans, Mauvais genre-s et Wake Up) qui se sont opposées à la conférence de Sylviane Agacinski forment un cercle local restreint. Ces militants sont encouragés par des enseignants, voire par l’institution, comme l’illustre la mésaventure survenue fin janvier 2020 à la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon (voir notre article p 58 de votre magazine Causeur).

L’État n’est plus un problème, il est redevenu la solution


Les états, appelés à la rescousse par les acteurs privés, font leur grand retour. Le hic, c’est que nombre de ces états sont déjà lourdement endettés. 


La multitude de signaux d’alarme lancés par les entreprises ces deniers jours résonnent comme un axiome implicite : « L’État n’est plus un problème, il est redevenu la solution ».

Les grands patrons moins arrogants ?

Presque tous les secteurs économiques subissent les dommages collatéraux de la pandémie. Par ordre décroissant, les transports, aériens, maritimes, ferroviaires, l’hôtellerie et la restauration, les voyagistes, la production aéronautique et automobile (avec la masse de leurs fournisseurs), le tourisme d’hiver mais aussi, déjà, le tourisme d’été et, en arrière-plan, les banques menacées par la cessation de paiements de leurs clients, particuliers ou entreprises, et les fonds de pension qui sont engagés à servir des retraites déterminées à leurs souscripteurs.

Les appels au secours, qui ressemblent parfois à des injonctions, mettent une pression exorbitante sur les États. Ils prennent une forme cynique dans certains cas, comme celui de Boeing qui réclame une aide de 60 milliards de dollars pour le secteur aéronautique américain, assortie d’une garantie des prêts qui équivaut à transférer la charge de la dette sur le Trésor de Washington, après avoir commis la faute lourde du 737 MAX, mais aussi avoir versé près de 4 milliards de dollars à ses actionnaires sur un exercice 2019 en perte. Et chacun devrait se rappeler en quels termes méprisants Dominique Sénard, le PDG de Renault a traité le ministre de Bercy quand celui-ci s’est inquiété des effets sur l’emploi en France d’une éventuelle fusion avec le groupe Fiat.

Les banques centrales veillent au grain

Outre l’action massive des banques centrales pour tenter de maintenir la valeur des emprunts privés et publics, les États vont débloquer des milliers de milliards pour colmater les brèches dans les comptes des entreprises, compenser les défaillances des particuliers, financer le chômage partiel.

Or, ce sont des États perclus de dettes qui sont aujourd’hui appelés en garantie. Car le libre-échange mondial a eu un effet dévastateur sur les comptes des Trésors publics par le biais des délocalisations et de la compression des salaires.

Nous voici donc devant une nouvelle équation impossible d’États dont la dette va exploser, comme en 2009, pour deux raisons conjointes : les dépenses de secours sanitaires et surtout économiques et les pertes de recettes découlant d’une forte récession. Comme disent les analystes financiers, nous entrons en territoire inexploré.

Iran, la révolution des gardiens

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La mort du général Qassem Soleimani a attiré l’attention sur les gardiens de la révolution iraniens. De garde prétorienne du régime islamique, cette institution est devenue un État dans l’État, qui contrôle des pans entiers de l’administration, de l’économie et de la politique.


Dans la nuit du 2 au 3 janvier, quelques minutes après minuit, un drone américain lance des missiles sur un convoi de VIP qui roule sur la route menant de l’aéroport de Bagdad à la ville. Dans l’un des véhicules pulvérisés se trouve le général iranien Qassem Soleimani, qui est depuis plus de vingt ans le chef des forces spéciales des pasdarans, Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Cette opération spectaculaire et stratégiquement audacieuse menée par les États-Unis attire l’attention sur une institution dont Soleiman était la figure emblématique : en Iran comme dans le monde, aussi bien chez les alliés que chez les ennemis de Téhéran, l’austère militaire à la célèbre bague (qui a aidé à identifier son corps) était le visage des pasdarans. Toutefois, si la vie et plus encore la mort de Soleiman ont été celles d’un chef de guerre, ce corps très particulier représente bien plus qu’une institution militaire au sein de l’État et de la société iranienne.

Le visage des pasdarans

Créé par l’ayatollah Khomeyni peu après la révolution islamique, pour former la garde prétorienne du régime naissant, le corps des pasdarans a depuis largement dépassé les intentions de ses fondateurs. La raison principale en est que le clergé chiite iranien qui a pris le pouvoir en 1979 s’est rapidement frotté aux immenses difficultés de la gestion d’un très grand pays (presque trois fois plus grand que la France) qui comptait en 1980 près de 40 millions d’habitants. Pour relever ce défi devenu gageure lorsque la guerre avec l’Irak a éclaté en 1980, les mollahs avaient besoin d’hommes de confiance à qui déléguer l’exercice concret du pouvoir – et de la force. Or, ceux-ci étaient alors si rares que l’incompétence et l’inexpérience n’ont pas empêché les recrutements. Puis, en quelques années, le Corps des gardiens de la révolution a acquis un statut exceptionnel, devenant une corporation élitiste, autonome et influente au cœur de la politique iranienne. Quarante ans après leur création, dans un Iran qui compte deux fois plus d’habitants (81 millions) les pasdarans constituent un conglomérat omniprésent dans la vie sociale, politique, économique et militaire du pays.

Tenant à la fois de la franc-maçonnerie et de l’armée, ils sont particulièrement bien placés dans le système politique iranien, tout particulièrement dans les cabinets ministériels, les assemblées et la haute fonction publique. Fort de leurs ressources médiatiques, les pasdarans exécutent les missions de formation et d’éducation que leur confie l’État pour consolider la loyauté envers le régime. Cependant, si leur activisme politique est le plus visible, c’est dans le plus discret, mais non moins important secteur économique que le CGRI a connu son développement le plus fort : des industries stratégiques et des services commerciaux allant de la construction de barrages et de pipelines à la fabrication de voitures et d’appareils médicaux sont contrôlés par les pasdarans. Enfin, il faut ajouter à ces interventions ouvertes les activités paramilitaires clandestines, à travers la Force al-Qods, par exemple.

Tout cela fait des pasdarans un acteur majeur de l’État iranien – et une partie significative de la menace que représente l’Iran pour ses ennemis. Les pasdarans influencent la trajectoire du régime, son comportement à l’extérieur comme à l’intérieur de ses frontières, et jouent un rôle déterminant dans sa pérennité. L’énorme bavure de janvier – la destruction d’un avion ukrainien ayant entraîné la mort de tous les passagers et membres d’équipage – illustre cette articulation singulière. Au sein de la défense aérienne iranienne, ce sont des pasdarans, et non des membres de l’armée régulière, qui ont commis une grave erreur. C’est ce qui explique qu’il y ait eu trois jours de mensonges avant que l’Iran ne finisse par avouer.

Cet incident est la dernière conséquence des tensions et conflits qui traversent l’establishment sécuritaire et politique iranien : puissant, mais pas omnipotent, le CGRI s’oppose fréquemment à d’autres organes comme le ministère du Renseignement et de la Sécurité, le ministère de l’Intérieur et les forces de l’ordre. Les enjeux de ces luttes sont la visibilité, les budgets, le pouvoir de décision et la proximité avec le Guide suprême et les décideurs informels. En effet, l’influence des pasdarans s’explique en grande partie par l’extrême complexité du système politique iranien, qui entraîne une certaine informalité de la prise de décision. Dans l’appareil institutionnel, plusieurs individus et agences étatiques outrepassent largement leurs fonctions théoriques.

La place des pasdarans en Iran

Cependant, la légitimité militaire et sécuritaire des pasdarans reste essentielle. Pour comprendre la place des pasdarans dans le paysage iranien, il faut savoir que ce corps tire son immense prestige de son rôle dans la guerre Iran-Irak et dans la reconstruction qui a suivie. Certes, le sacrifice de tous ces citoyens enrôlés à la hâte, embrigadés par les pasdarans et envoyés au front mal équipés et peu entraînés pour servir de chair à canon a forgé un véritable mythe national. Mais la montée en puissance des pasdarans tient surtout à leur efficacité dans la répression de l’opposition. Ces deux éléments ont permis aux pasdarans de marginaliser les forces régulières – dont les ayatollahs se méfient traditionnellement – puis de prendre la main sur les grandes orientations stratégiques. La Force de résistance des bassidjis (« les mobilisés ») en est l’exemple parfait. Au départ, il s’agissait d’un mouvement de jeunesse militarisé créé pendant la guerre pour combler les trous béants dans les rangs iraniens. Ce corps a été mis en sommeil jusqu’à ce que sa structure de commandement fusionne avec celle des pasdarans en 2007. Deux ans plus tard, les bassidjis ont été le fer de lance de la répression du mouvement de protestation contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, lui-même ancien pasdaran.

Officiellement au nombre de 10 millions, ce corps est auréolé par la saignée de 1981-1982, lorsque des vagues de bassidjis se succédaient au feu jusqu’à l’épuisement des forces irakiennes. Quelques décennies plus tard, le prestige bassidji sert à mobiliser le lumpenproletariat essentiellement attiré par les avantages matériels (priorité pour les logements sociaux, les universités, les emplois publics et l’octroi de prêts).

Le guide suprême, Ali Khamenei, avec, à sa droite, le président Hassan Rohani, et sa gauche, Ismael Qaani, commandant de la Force Al-Qods. Malgré son grade militaire supérieur, Abdolrahim Mousavi, chef d'état-major des forces armées iraniennes, est relégué en troisième position à la gauche du guide. © Ay-collection/ Sipa
Le guide suprême, Ali Khamenei, avec, à sa droite, le président Hassan Rohani, et sa gauche, Ismael Qaani, commandant de la Force Al-Qods. Malgré son grade militaire supérieur, Abdolrahim Mousavi, chef d’état-major des forces armées iraniennes, est relégué en troisième position à la gauche du guide.
© Ay-collection/ Sipa

Même s’ils sont moins nombreux (probablement autour de 4 millions, avec quelque 90 000 hommes mobilisables rapidement) et motivés que ne le prétend Téhéran, les bassidjis contrôlés par les pasdarans ont sauvé le régime lors de plusieurs crises et consolidé son assise populaire. En premier lieu, ils contribuent à endoctriner le public iranien, une mission dont l’importance et l’urgence ne cessent de croître face à la menace principale qu’affronte aujourd’hui le régime : la stratégie américaine de « révolution de velours », qui vise à éroder l’idéalisme révolutionnaire et à démoraliser la population en favorisant la fronde de la société civile et des minorités ethniques. Côté bassidji, le discours héroïque et l’imaginaire sacrificiel hérités de la guerre sont mis au service des missions « humanitaires citoyennes » confiées aux bassidjis : lutte contre la drogue, aide aux populations touchées par des catastrophes naturelles. L’ensemble est conséquent : avec leurs familles, les bassidjis forment une nomenklatura très ancrée dans les couches populaires et les campagnes. Tant et si bien que leurs intérêts matériels sont étroitement liés à la survie de la République islamique.

« L’économie de l’ombre »

Les bassidjis permettent aussi aux pasdarans d’asseoir leur présence dans l’enseignement supérieur iranien, à travers leurs propres universités et des organisations telles que les bassidjis des professeurs (plus de 25 % du corps enseignant) et les bassidjis des étudiants. Cette dernière organisation a essentiellement pour mission la lutte contre les étudiants réformistes. Les bassidjis sont donc, en matière d’agit-prop, l’un des bras armés les plus efficaces des pasdarans.

En plus de leur poids considérable dans l’économie iranienne, ceux-ci œuvrent au cœur de l’« économie de l’ombre », une nébuleuse d’agences, de fondations et d’entreprises assurant au CGRI une présence dans pratiquement tous les secteurs de l’économie iranienne, avec souvent des situations de monopole. Certains marchés comme l’indemnisation des anciens combattants, des invalides de guerre, des veuves, des orphelins et des familles endeuillées offrent aux pasdarans, qui peuvent distribuer subventions et emplois, de puissants leviers de clientélisme.

Ces activités leur permettent de coopter les élites techniques, économiques et financières par le biais d’une constellation de filiales, de fournisseurs et de sous-traitants. C’est ainsi que la société d’ingénierie Khatam al-Anbia (« le sceau du Prophète »), une entreprise sous contrôle des pasdarans, domine les marchés de la construction, des infrastructures, du pétrole et du gaz. En outre, le CGRI contrôlerait un marché noir des produits introduits clandestinement en Iran. Les pasdarans ont développé ces activités occultes lorsque le régime a eu besoin de réseaux clandestins d’approvisionnement pour mener l’effort de guerre contre l’Irak (achat d’armes, de munitions, de pièces de rechange), reconstruire le pays, développer le programme nucléaire et contourner les sanctions. Cependant, leurs capacités ont progressivement été détournées de leurs buts premiers afin de servir en priorité les intérêts des Gardiens eux-mêmes. De sorte que, plus les sanctions contre l’Iran étranglent l’économie légale, plus elles renforcent les pasdarans, les enrichissent et les rendent indispensables à l’État. Conséquence, l’élite des Gardiens a le sentiment d’être fondée à créer un État dans l’État. Voire un contre-pouvoir informel face à l’autorité du Guide suprême.

Un ensemble hétéroclite

En tant qu’acteur politique, le CGRI est monté sur la scène pendant la présidence du modéré Khatami (président de l’Iran de 1997 à 2005), s’alliant avec les éléments conservateurs dans un front commun contre les réformistes. Vingt ans après, les pasdarans déploient une machine politique redoutable : de l’intimidation des électeurs à la présence dans des ministères clés et l’entretien de réseaux clientélistes.

Cependant, les pasdarans et les bassidjis ne forment évidemment pas des ensembles monolithiques obéissant au doigt et à l’œil comme des armées de robots. Un conflit notoire oppose par exemple Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président dont la réputation n’est plus à faire, et son pire ennemi Ali Larijani, président de l’Assemblée nationale. Quoique tous deux soient d’anciens pasdarans, tout les sépare : leurs origines, leur éducation – Larijani a une culture occidentale – et leurs positionnements politiques – le premier est un islamiste radical, le second un conservateur pragmatique devenu l’un des chefs de file des modérés. Tout naturellement, les énormes ressources dont disposent les pasdarans favorisent les dissensions : clans, cliques, générations et intérêts personnels concourent pour accéder au pouvoir et s’y maintenir.
Comme l’ensemble du système iranien, ils se divisent entre conservateurs, traditionalistes, pragmatiques, radicaux et réformistes. D’anciens pasdarans aux manettes d’autres institutions suivent parfois d’autre  allégeances (ethniques, claniques, intérêts particuliers…) que celle de leur corps d’origine. En réalité, l’assassinat du général Soleimani et le fiasco de l’avion ukrainien ont montré que les pasdarans sont loin de briller. Y compris dans leur cœur de métier. En revanche, ils sont indispensables dans le soutien au régime et la projection à l’étranger du pouvoir de nuisance iranien. Mélange de Parti communiste soviétique et de garde prétorienne, le CGRI dispose de leviers importants dans tous les appareils du système iranien. Sans les pasdarans, ni les ayatollahs ni les Hezbollah libanais et irakien ne tiendraient quinze jours. Ne parlons pas du régime syrien, des rebelles houthis au Yémen ou de la pour- suite du programme nucléaire. À bien des égards, aujourd’hui, les pasdarans sont l’assurance-vie du régime iranien.

Le procès d’Agnès Buzyn peut attendre

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Après les déclarations polémiques d’Agnès Buzyn, il est préférable de refuser d’ajouter une crise politique à la crise sanitaire.


Un article publié dans le Monde du mardi 17 mars a déclenché la colère de nombre de Français. Agnès Buzyn y dit que le premier tour des élections municipales n’aurait jamais dû avoir lieu et que le gouvernement, malgré ses alertes, n’a pas voulu prendre la mesure du danger lié au coronavirus. À juste titre : nul ne sait encore combien de morts seront à déplorer, et tandis que l’angoisse monte, que les conséquences de la propagation du virus sur la vie quotidienne et l’économie du pays sont terribles, on nous donne à voir, de l’intérieur, l’incompétence et le cynisme de ceux qui sont censés être en responsabilité. De quoi exciter la colère et nourrir la panique.

Le Monde fait dans la presse à sensation

L’article fait sensation mais pourtant il a de quoi mettre très mal à l’aise. Car dans les faits on est bien loin du journalisme redresseur de torts. Pour cela, encore faut-il prendre des risques, s’attaquer aux puissants au terme d’enquêtes rigoureuses, s’en prendre à celui qui trône indûment en haut de la pyramide, établir la vérité pour éviter le pire. Là, il s’agit plutôt d’achever une femme à terre. Or, cette femme n’est plus en poste et n’est plus aujourd’hui en situation de peser sur quoi que ce soit. Pire même, Agnès Buzyn est une femme en train de s’effondrer, tout l’article le montre, elle est vulnérable, ne se protège plus, ne calcule plus rien. Elle est en train de couler et semble ne pas se rendre compte que ses excuses l’enfoncent encore plus. Elle est dans un moment que nous avons tous connu, celui où la conscience de la faute nous taraude et où, aveuglés par l’égo et le besoin de se trouver des excuses, on refait l’histoire et on se persuade que l’extérieur ne saura rester insensible à notre drame intime. Chaque mot devient alors une balle que l’on se tire soi-même dans le pied.

Du coup pour le journaliste, pas la peine d’enquêter, il suffit de tendre un micro et d’organiser l’article de façon à ce que l’ex-ministre se détruise toute seule. La question de l’utilité objective de l’information et du contexte ne se pose même plus, ce journalisme-là pratique la prédation pour le plaisir. Il lynche ceux qu’on lâche.

Il y a beaucoup à dire sur la gestion de cette crise, mais nous avons maintenant mieux à faire : être aux côtés de ceux qui nous sauvent et nous protègent vraiment, les soignants. Alors pour cela, différons notre colère et respectons les consignes

En la période, ces pratiques sont d’autant plus dommageables qu’elles n’ont d’autre objet ou conséquence que de semer les germes d’une crise politique au cœur même de la crise sanitaire. Cela au moment où l’impératif est de faire comprendre aux Français qu’ils peuvent aussi être acteurs de la résolution de la crise, en acceptant les règles du confinement. Il est donc parfaitement contreproductif de semer doute, chaos et déstabilisation, à l’heure même où la vague de l’épidémie arrive.

À part augmenter le nombre de morts et le découragement de ceux qui sont au front, l’indignation affichée par nombre de soi-disant responsables politiques et de totems médiatiques témoigne avant tout de leur manque de sang-froid et de sens du devoir. Pourtant, difficile d’ignorer que, quand la tempête est là, mieux vaut ne pas tout faire pour déclencher une mutinerie. Même si le capitaine est contestable, c’est le meilleur moyen de couler le bateau et de noyer les marins.

Confinement, vous avez bien dit confinement ?

Il est douloureux de constater que le déni des politiques face à cette crise sanitaire a surtout été nourri de calculs électoraux mal placés et que l’épidémie, qui pourtant était inéluctable, a été traitée avec désinvolture, comme si un miracle allait nous sauver en dernière minute. Au-delà de la situation particulière d’Agnès Buzyn, ce gouvernement apparait une fois de plus hors sol, ne sachant plus mettre dans le bon ordre les priorités et faisant systématiquement primer ses intérêts tribaux ou personnels avant l’intérêt général. Mais cela était récurrent bien avant la crise. Et pour preuve que la crise n’allait pas tout changer, nous avons assisté aux curieux déhanchements verbaux du président faisant tout lundi pour éviter de prononcer le mot « confinement », alors qu’il était attendu, important et nécessaire.

A lire aussi: Le virus de la propagande

Mais encore une fois, ce n’est pas le moment de dresser l’acte d’accusation de nos dirigeants, mais de conforter et d’appuyer ceux qui assurent et sont au front. Or nous avons la chance d’avoir gagné au change avec le départ d’Agnès Buzyn : le ministre Olivier Véran, se montre à la fois humble et engagé, pédagogue et déterminé et prend très au sérieux sa nouvelle mission. Cette fois-ci, on a le sentiment qu’il y a bien un pilote dans l’avion et Emmanuel Macron comme Edouard Philippe feraient mieux de lui laisser le micro car il rassure et mobilise, là où eux agacent et décontenancent souvent. Mais surtout il est temps de penser à ceux qui sont en première ligne, chercheurs, épidémiologistes, médecins, infirmiers, aide-soignants… Tous ceux qui se battent aux côtés des malades et honorent au quotidien leur serment d’Hippocrate. Un serment qui leur incombe de faire passer l’autre avant eux-mêmes. Aujourd’hui ils répondent quasiment tous présents alors qu’ils savent qu’ils s’exposent à un virus potentiellement mortel et qu’ils n’en retireront pas de gloire individuelle ni d’avantages matériels. Et ils le font alors qu’ils n’ignorent pas que le manque de masques et de certains matériels sont liés à de mauvaises décisions. Seulement, eux savent où sont les priorités aujourd’hui, et ils jugulent leur colère au nom du bien commun. Ils serrent les poings mais savent que ce n’est pas encore le moment de s’en servir. Ils ont l’intelligence du temps et du moment, celle qui fait les grands hommes et les grands peuples. Face à la crise ils font passer leurs devoirs avant leurs intérêts. Cela n’a pas été le cas de ce gouvernement si on en croit les confessions de Madame Buzyn, mais aujourd’hui, le pire des services que nous puissions rendre à nos soignants serait d’ajouter la crise à la crise, de nous déchirer et de mettre en doute les consignes de confinement en les traitant comme une forme de manipulation politique. Quand la vague sera là et si nous connaissons les mêmes difficultés que l’Italie, mieux vaut éviter d’exacerber l’aigreur et le ressentiment si nous voulons choisir la solidarité et l’union plutôt que la colère et la rancœur.

Remettre la colère à plus tard

Il ne s’agit pas d’oublier cependant, juste de suspendre. Sauver d’abord les vies, régler ensuite les comptes. L’heure du bilan arrivera et, avec lui, l’heure de juger l’ex-ministre, le président et le gouvernement sur pièces. Alors cette interview-là, soyons en sûrs, pèsera lourd dans le dossier. Si certains scientifiques étaient accrochés à la sonnette d’alarme dès janvier et si elle avant pris conscience de la gravité de ce qui se jouait, comment expliquer l’envoi mi-février de 17 tonnes de matériels, dont les précieux masques vers la Chine ?

A lire aussi, du même auteur: Coronavirus: le temps de l’union sacrée

Différons notre colère et respectons les consignes. Le personnel médical, qui se sacrifie au quotidien adorerait sûrement faire face à une crise politique qui paralyserait le pays, se traduirait par une défiance généralisée et l’augmentation du nombre de morts. Et c’est ce qui se passera si ce sont les furieux, ceux qui font passer leur rage avant leur raison et l’intérêt collectif qui donnent le ton. Ils auront aussi une partie des morts sur la conscience, mais ce sera trop tard. Nous avons besoin de garder notre sang-froid, si nous voulons sauver un maximum des nôtres. Pour autant il ne s’agit pas d’oublier, juste de surseoir, car au nom de ceux qui vont tomber, il faudra qu’à l’heure du bilan notre personnel politique tire toutes les conséquences de son comportement face à la crise, sinon c’est la révolte qui risque de l’y aider.

Nous aurons à affronter d’autres crises sanitaires, il faut en prendre conscience. Notre monde devient plus violent, moins maîtrisable et nous pouvons craindre que ce que nous affrontons aujourd’hui annonce d’autres désordres. Nous nous pensions démiurges, nous nous révélons faibles, nous nous vivions créateurs, nous nous réveillons créatures et nous constatons dans le même temps que face à la crise, la plupart de nos élites flanchent. Cela nous fait oublier ceux qui tiennent et savent faire face aux vrais enjeux : nos blouses blanches et tous ceux qui sauront garder leur sang-froid dans une période qui exacerbe tous les conflits. Quant à Agnès Buzyn, qui avant d’être ministre, fut un médecin apprécié et respecté, si elle veut faire amende honorable, qu’elle revête une blouse blanche et aille aider dans les hôpitaux au lieu de s’épancher dans la presse. C’est la meilleure façon de revenir sur terre et d’accéder à une forme de rédemption.

Thérapie sociale

Il n’y a pas de guerre. Il y a un bouleversement de notre environnement qui nous impose ses lois qui sont celles de la nature éternelle et changeante. Face à cet environnement qui transforme le cours de nos vies humaines, une fois de plus, il est nécessaire de s’adapter, de trouver des ressources, mais aussi de regarder qui nous sommes, ce que nous faisons et comment nous fonctionnons, individuellement, en groupe, collectivement, socialement.

Une part de raison et une part de folie en chacun

Ce que cette crise sanitaire révèle, c’est cette nécessité de l’adaptation intelligente et en même temps notre incapacité partielle à affronter le réel. Des années de pratique thérapeutique m’ont appris que personne ne pouvait échapper au sort commun qui est notre part de raison et notre part de folie.

A lire ensuite: Le virus de la propagande

Cette crise révèle à la fois notre résilience et notre démence, la résilience plus ou moins grande de certains, la démence plus ou moins forte d’autres, la résilience et la démence de tous, à des degrés divers. Oui, personne n’est épargné. Les puissants comme les humbles. Le scandale Buzyn, parmi tant d’autres, démontre que les rois sont nus, que nous ne devons pas idolâtrer nos chefs, nos dirigeants et mépriser le peuple. Et inversement probablement.

Des années de pratique thérapeutique dans les contextes humains et sociaux les plus divers m’ont appris que la folie était le propre de tous les êtres humains, en fonction des circonstances et quels que soient l’intelligence, l’éducation, le statut social, la richesse matérielle.

Faibles et forts

Blessés dans l’enfance ou plus tard dans la vie sociale, par manque d’amour, de sécurité ou de reconnaissance, nous sommes plus ou moins, à des degrés divers, rendus incapables de voir la réalité de nous-mêmes, des autres, du monde. Serait-ce là la définition de la folie, cette hallucination devant le réel ? Les conduites dépressives, égoïstes, parfois monstrueusement, paranoïaques seraient-elle partagées, du haut en bas de l’échelle sociale ? Je le crois vraiment. Je le vois.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Confinement à la française

Si nous n’acceptons pas ce fait de l’existence de la folie ordinaire et de la violence, évidente ou peu visible, qui n’est autre que de la folie en acte, nous ne parviendrons pas à sortir de cette crise par le haut et nous retomberons toujours de crise en crise, sans trouver la paix et la sécurité que nous recherchons, même imparfaites et provisoires.

Guérison collective

Nos dirigeants, aussi intelligents et compétents dans tel ou tel domaine soient-ils, peuvent être fous. Fous d’ambition, de fanatisme idéologique, de narcissisme égoïste. Nous ne devons leur accorder notre confiance qu’avec parcimonie et circonspection, rester toujours vigilants, sur nos gardes, responsables.

Personnellement, c’est la leçon que je tire de cette crise, une leçon sur ce qu’est une vraie vie démocratique : la capacité de remettre en cause, de discuter, de prendre la parole, de contribuer à prévoir, à reconstruire, à renouveler, à inventer. Pour cela, nous aurons besoin d’une nouvelle éducation civique, d’une éducation à la vie démocratique qui est faite d’un mélange d’émotions, de passions, de raison, de cette raison qui doit gouverner l’ensemble. Nous aurons besoin d’une guérison collective.

La Thérapie Sociale

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« Le peuple n’a pas toutes les vertus mais est attaché à un mode de vie »

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Sur le plateau de Réacn’roll, l’essayiste Alain de Benoist, père de la Nouvelle droite et figure du magazine Eléments, répond aux questions de Daoud Boughezala. Coronavirus, populisme, sécession islamique : l’intellectuel assume ses convictions antilibérales qui le rapprochent des conservateurs de gauche à la Jean-Claude Michéa.


alain benoist populisme coronavirus
Alain de Benoist interrogé par Daoud Boughezala sur RNR.

Daoud Boughezala. Vous critiquez le libéralisme de manière virulente, notamment dans votre livre Droite Gauche, c’est fini ! : Le moment populiste. Or, en Europe, les mouvements populistes de gauche (Syriza, Podemos, M5S) ont massivement rallié la social-démocratie. Pendant ce temps, d’autres partis populistes anti-immigration  s’ancrent clairement à droite. Cela n’invalide-t-il pas vos analyses ?

Alain de Benoist. Il faut faire la distinction entre les frémissements politiciens, les épiphénomènes comme les relations tumultueuses de la lega et du mouvement cinq étoiles en Italie et concentrer son attention sur les grands mouvements de fond ; pas sur un épisode qui demain sera démenti par un autre.

Le rôle d’un intellectuel est de faire comprendre le moment historique dans lequel on vit, le moment défini par des tendances lourdes. Le populisme c’est d’abord l’effet d’une tendance lourde qui est à l’œuvre depuis la chute du mur de Berlin et l’implosion du système soviétique, donc un remaniement complet des paysages politiques dans les pays européens.

On voit de façon concomitante une perte de crédibilité de la démocratie libérale, représentative et parlementaire, les gens ont le sentiment que leurs représentants ne les représentent plus. Une situation économique qui ne cesse de se tendre, paradoxalement dans un monde de plus en plus riche où il y a de plus en plus de pauvres et surtout de précaires.

La vie politique de chaque pays se déroule à la lumière d’un héritage politique, il y a néanmoins un héritage commun : un éloignement de la politique classique, la montée de l’abstention et la montée de mouvements dits « populistes » mais qui sont atypiques avant tout. Ils se caractérisent par une façon de voir la politique différemment et signent la mort de la forme de parti traditionnel. Dans tous les pays on voit s’effondrer les grands partis politiques qu’on appelait de gouvernement parce qu’ils dessinaient une ligne entre la droite et la gauche, les conservateurs et progressistes. À droite on voit apparaître des mouvements qui mobilisent les politologues, ce n’est pas une idéologie !

Le point fondamental c’est que nous étions dans une vie politique qui se déroulait sur un axe horizontal, cet axe gauche droite classique était porté par les grands partis qui disparaissent actuellement, on voit aujourd’hui un axe vertical du peuple contre les élites. Le livre que j’ai publié s’appelle Le moment populiste. On est dans ce moment-là, parce qu’on sort d’un monde et que l’on rentre dans une autre dimension, nous sommes en période de transition. Le populisme est la forme classique de la transition.

Apercevez-vous un mur de Bruxelles, une espèce de pierre d’achoppement qui empêche de proposer un modèle alternatif ou bien tout simplement ces mouvements sont victimes de leurs faiblesses intrinsèques ?

Tous les mouvements sont victimes de leurs faiblesses intrinsèques. Orban ne s’est finalement pas trop mal débrouillé en Hongrie, Boris Johnson qui est une forme de populisme particulière à l’anglaise s’est bien débrouillé, Trump également… Il faut voir comment cela se passe.

Le peuple n’a pas toutes les vertus mais est attaché à un mode de vie, une certaine sociabilité, des mœurs partagées, une certaine continuité, l’idée qu’il est bien de se reconnaître dans les gens qu’on côtoie dans la rue, qu’il est mal de se sentir étranger dans son propre pays. Ce ne sont pas des choses intellectuelles, ce sont des choses simples, qui se traduisent dans des mouvements comme le populisme.

Tout le monde sait que le RN concentre aujourd’hui la plus grande partie des classes populaires, pourquoi ce transfert massif ? Tout le monde le sait, moi je l’explique par la trahison de la gauche. La gauche a laissé tomber le peuple, a laissé tomber son socialisme. La gauche s’est ralliée aux valeurs des Lumières, de l’idéologie du progrès, de la marchandise, et s’est aperçu finalement que le peuple n’avait pas les réflexes qu’elle attendait. Elle s’est tournée vers les immigrés, toute chose qui est vouée à l’échec puisque les immigrés ne souhaitent pas du tout devenir le nouveau prolétariat, ni la nouvelle réserve du capital.

Étant donné la difficulté du peuple à s’auto-organiser, à l’image des gilets jaunes, est-ce que vous diriez que le peuple aspire à de nouvelles élites qui respecteraient ses aspirations ?

Le terme d’élite est totalement neutre. Il y a une élite des gangsters, des prostituées, etc. Échappons-nous de ce terme ambigu. Je crois qu’il y a dans le peuple un profond désir d’admirer, et on admire toujours des gens exceptionnels c’est-à-dire des élites. Robert Redeker vient de publier un très beau livre sur les héros et les saints, Les Sentinelles d’humanité. Les héros et les saints ne courent pas les rues. Les gens ont en fait besoin d’admirer. Admirer c’est selon Redeker : « entrevoir ce que l’on peut devenir », plus haut que soi. Il y a donc un effondrement des repères, de la société, dans l’idée qu’il y a quelque chose qui est plus que nous même, qui mérite que nous vivions et que nous mourrions parfois pour cela. La survie est devenue la valeur suprême, si bien que les moyens utilisés pour survivre et donc pour réussir ne sont pas forcément les plus moralement recommandables.

>>> Le reste de l’entretien sur rnr.tv <<<

Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste

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Le virus de la propagande


Les autorités chinoises s’appliquent déjà à réécrire l’histoire. Le président américain Donald Trump ne se laisse pas impressionner.


Le SARS-CoV-2 est un virus farouchement moderne. Comme tout ce qui est « moderne » : 

  1. Il est « Made in China» ;
  2. Il n’aime pas « les vieux » ;
  3. Il se déplace à toute vitesse ; 
  4. Il conduit les gens à rester chez eux pour regarder les écrans ; 
  5. Il justifie l’extension des mesures de contrôle de tous, partout et tout le temps.

Une fois qu’on a « convaincu » tout le monde (ou presque) à l’intérieur, il faut bien tester le produit à l’export…

C’est sans doute parce qu’il nous ressemble tellement que nous en avons aussi peur. Moderne en diable, il en devient diable moderne : Xi Jinping, le grand conjurateur, qui a sauvé l’humanité par sa gestion courageuse et exemplaire de l’épidémie (dixit le Global Times et le People’s Daily) et grâce à ses « méthodes à l’ancienne » (dixit l’OMS), n’évoquait-il pas à ce sujet, comme le signalait Emmanuel Dubois de Prisque, une lutte contre le « démon » ?

A lire aussi: Confinement à la française

Cela tombe bien : Richard Dawkins dans un essai célèbre (du moins pour ceux qui en ont entendu parler), intitulé Viruses of the Mind, comparait la religion à un virus. Selon Dawkins, la religion n’ayant aucun fondement rationnel et donc aucun contenu sémantique valide ne doit sa puissance qu’à sa capacité de transmission d’hôte en hôte. La religion et son étude relèverait donc de la « mémétique » : la science de la propagation virale des « memes ». 

La Chine exporterait bien sa propagande…

Des sémioticiens sérieux critiquèrent l’idée de « meme » en mettant en avant qu’il n’était qu’un signe appauvri, sans contenu autre que celui de sa réplication. Critique vraiment ? Ou plutôt parfaite définition… Car qu’est-ce qui est sans contenu propre, sans vie et n’existe que dans sa diffusion ? Sinon, justement un virus… Un virus mais aussi, bien sûr, une fausse information. 

Si le virus se prête si bien à la propagande, c’est parce que la propagande elle-même est virale. Or quel est le plus grand maître de la propagande à l’ère moderne sinon l’Empire-Parti post-maoïste chinois ? S’il est vrai que « la Chine est la religion des Chinois » (Simon Leys) et que la religion est un virus (Dawkins), il faudrait dire : la Chine est le « virus » des Chinois. Autrement dit : la propagande n’est d’abord qu’un prosélytisme à usage interne ; mais une fois qu’on a « convaincu » tout le monde (ou presque) à l’intérieur, il faut bien tester le produit à l’export. 

Réplique savamment élaborée

La diplomatie publique chinoise du COVID-19 est donc un cas d’école : comment retourner un désastre sanitaire en propagande politique vantant le modèle… qui a permis sa diffusion ! Si le virus n’a pas décimé l’humanité dans les prochains mois, on l’étudiera bientôt dans les classes de marketing. Après avoir été attaqué injustement (par définition, toute critique de la Chine est injuste – injuste et mal informée), pour ses méthodes (« à l’ancienne »?) comprenant drones, big data, reconnaissance-faciale-malgré-les-masques-de-protection et enlèvement manu militari vers le centre d’isolement le plus proche, il était prévisible que l’Empire contre-attaque.

Cette contre-attaque peut se diviser en plusieurs étapes, savamment élaborées. 

Tout d’abord, il faut « rectifier les noms » (Confucius) : il est interdit de dire « pneumonie du Wuhan ». Pour détourner de l’origine, on jette le trouble sur les données scientifiques établies : le 27 février, le principal expert chinois en virologie, Zhong Nanshan, déclare que le coronavirus pourrait ne pas être originaire de Chine. Le 12 mars, le porte-parole du ministre des affaires étrangères suggère, dans un tweet (Twitter est interdit en Chine), que le virus a été importé dans le Wuhan par l’armée américaine (rappelons que le médecin annonçant l’apparition du virus fut arrêté pour « fausse rumeur »…). En conséquence, Trump, qui avait d’abord parlé de « virus étranger », évoque maintenant un « virus chinois ». Déplacé ? Certainement. Raciste ? Pourtant, on parle bien de « grippe espagnole » (qui d’ailleurs viendrait de Chine) ou de « virus du Nil », sans que ni l’Espagne ni l’Egypte s’en offusquent. Pourtant, Pékin, par ses ambassadeurs au Japon et en Iran, a envoyé à ses ressortissants un message leur conseillant de se protéger qui du « virus japonais », qui du « virus iranien » – et TVB [tooltips content= »Il s’agit d’une chaîne de télévision hongkongaise considérée comme pro PCC depuis les événements de 2014 et réputée peu objective NDLA »](1)[/tooltips] a évoqué le « nouveau coronavirus américain »…

Les Américains menacés, les Italiens récompensés

Ensuite, on réécrit l’histoire : la Chine n’est plus le foyer du virus qu’elle a caché à son peuple et au monde pendant trois semaines, c’est le bastion de la résistance contre le mal, l’avant-poste héroïque de son endiguement grâce à sa mainmise totale sur sa population.

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Enfin, on donne libre cours sur l’intranet chinois à la satire des « manquements » des autres. Photomontages opposant Xi en blouse à Trump à la Maison blanche ou l’hôpital construit en deux mois aux tentes dans les centres hospitaliers américains. Dessins passant à la broche l’ensemble des autres pays : Conte dépeint en nonchalant refusant de mettre un masque, Abe caricaturé en imbécile qui ne sait pas quoi faire, etc. On menace les États-Unis de limiter les exportations de médicaments tout en montrant sa générosité en donnant des masques à l’Italie (récompensant ainsi l’engagement de Rome pour les « Routes de la Soie »). Alors qu’on avait critiqué les gouvernements étrangers pour contrôler les arrivants chinois et que l’OMS, toujours fidèle, avait déclaré la fermeture des frontières inutile, Pékin met les étrangers en quarantaine. La Corée du Sud qui avait laissé ses portes ouvertes aux Chinois a vu se fermer celles de la Chine.  

Tout est prêt pour la grande inversion discursive : non seulement le virus n’est pas du Wuhan, non seulement il a été arrêté par le Parti communiste, mais les pays contaminés en Occident le sont, non par excès d’ouverture à la « sino-mondialisation », mais par manque de foi envers le modèle chinois. Le 12 mars, Zhong Nanshan affirmait que le virus pourrait être sous contrôle d’ici juin… à condition que tout le monde fasse comme la Chine [tooltips content= » Par « Chine » ici, il faut entendre non la nation mais le pays tel que gouverné de façon autoritaire par le Parti Communiste chinois dirigé par Xi Jinping. Du fait même de l’OPA du Parti sur le pays et sa culture, il faut toujours avoir une conscience claire de la différence entre les deux. « ][2][/tooltips]. Dès lors, il faudrait renverser l’idée de Dawkins : ce n’est plus la religion qui est un virus mais le virus qui est une religion. S’il est vrai que la Chine est la religion des Chinois, le COVID-19 en serait-il le prophète ?

Vieilles badernes contre jeunes crétins


Les progrès de la société vont bon train. Mais est-ce à dire que nous devons gober aveuglement toutes les « avancées » essentielles qu’on nous propose ? Chronique sur le mieux vivre avec son temps, entre vrais progrès et fausse amélioration. 


 

Il paraît que les quinquas seraient des obsédés du c’était mieux avant. Les sextats des envoûtés du recul passéiste. C’est-à-dire, d’après le Larousse, des personnes centrées «sur une attitude de repli sur les valeurs du passé». Des rétrogrades, attardés, fossilisés sur un sentiment excessif de nostalgie. Des régressistes en somme. Ça ne doit pas être loin de la réalité. Il faut savoir accepter la critique. Et se rendre aussi à l’évidence. Il est assez clair qu’on trouve plus souvent ce genre d’attitude chez nous, les vieilles badernes, que chez vous, les jeunes crétins. Cependant, il faut aussi apporter à cette cascade de critiques, un léger bémol. On peut être quasiment rangé des voitures – évidemment V8 essence – et mis dans la case senior, au rebut de notre société, en étant donc un suppôt du conservatisme (cette philosophie politique évidemment odieuse), tout en acceptant de vivre avec son temps. 

Concessions à la modernité, mais pas à la data

La preuve, je suis un utilisateur convaincu de toutes les avancées modernes essentielles et décisives. Le grille tout pain Seb par exemple, le seul capable de dorer toutes les mies – même les Carêmes – et évidemment celle de la baguette ; l’ouvre-boîte électrique aussi. Engin qui a beaucoup fait pour la libération des thons. Trêve de plaisanterie, sans être des maniaques du posting Instagrameux, des érotomanes du tweet clasheur ou des névropathes (cycliques) de Facebook, les vieux savent aussi vivre avec leur temps. La preuve, j’écris cette chronique sur mon iPhone. Je l’enverrai quand elle sera terminée à mon rédacteur en chef par e-mail et il me répondra sans doute par WhatsApp. C’est pas de la modernité ça ? 

J’utilise la Wi-Fi partout où je passe, je commande mon chauffage à distance, je regarde la télé sur ma Freebox, mes séries sur iPad et la météo sur une appli. Comme ça je peux témoigner du réchauffement climatique en direct live en comptant les tempêtes. Et je garde surtout les mains propres. Mais il faut quand même bien reconnaître qu’il y a des trucs modernes qui m’épuisent. De l’avant-gardisme qui m’exténue. La data par exemple. On n’a que ça à la bouche. En a-t-on vraiment besoin de la data? Les compteurs Linky qui connaissent mieux que vous la consommation de votre rasoir électrique ou de votre four micro-ondes, à quoi ça sert? A mieux analyser vos besoins ? Foutaise. C’est surtout utile pour nous coller encore plus de pubs ciblées oui. 

Aussi sûr que les vérandas Athéna auront achevé de défigurer les dernières jolies maisons françaises avant dix ans, en enrichissant au passage les animateurs des Grosses Têtes. Et la 5G

On n’est pas obligé de tout prendre

Le paracétamol produit à 90 % en Chine, les Renault fabriquées au Maroc, à 300 euros le SMIC local, et la PMA? Qu’est-ce que ça change? D’aller plus vite? De dépenser moins? D’être plus libre ? Tu parles. Accentuer les profits oui. Ça c’est certain. C’est ça qui est le plus fatigant d’ailleurs. Qu’on essaye de nous faire croire que le progrès est destiné à améliorer nos vies. Que le Canard WC est une révolution qui va libérer la ménagère d’un coup de bec et faire rendre l’âme aux fabricants de balais chiottes. Que le sweat-shirt à capuche n’a pas encouragé les vocations chez les dealeurs. Et que le couscous de quinoa vegan est meilleur pour l’estomac que la blanquette. Alors qu’en réalité, toutes ces nouveautés, ces avancées majeures, aussi grandes ou petites soient-elles, qui nous encouragent soi-disant à vivre avec notre époque, ne sont là que pour accélérer notre consommation. Et donc accentuer les profits. Faites le compte autour de vous. Et vous réaliserez que le moindre de nos conforts dits modernes, n’a été pensé en fait que pour faire davantage de fric. 

C’est pourquoi, plus le temps passe, plus j’ai tendance à n’avoir plus qu’un seul but : la liberté. Mais attention, Pas celle qui s’arrête où commence celle des autres. Non, la liberté, la vraie. Celle de penser autrement. Celle de vivre comme je l’entends. Celle qui inclut le droit de s’exprimer, de publiern d’informer et de débattre. Celle qui m’autorise aussi à me déplacer sans entrave. Celle qui me garantit enfin la préservation des biens et des personnes. Et surtout le droit de choisir. Et si c’est ça d’être un vieux con, alors j’accepte avec plaisir l’appellation. D’abord parce que j’aime la Funky Music et le requiem de Fauré. Someone like you d’Adèle et le Stabat Mater de Rossini. Le persillé de bœuf de chez Sébastien Ruffier et le paiement PayPal. Je prends ce qui est bon dans le progrès. Et je dégage le reste. Je le méprise même. Et pourtant j’ai assisté aux débuts de Mireille Mathieu au Jeu de la chance. Je ne regrette donc pas les cabines téléphoniques et le VHS Pathé Marconi. Parce que les SMS marchent mieux que le télégraphe à bras. J’aime bien aussi rouler décontracté au cruise control avec l’appli Waze doublée par mon Coyote. Ceinture et bretelles. 

Et j’attends même le moment, pas si lointain, où je pourrai aller au boulot en drone pneumatique. Rien que pour avoir le plaisir de voir les choses encore de plus haut. Et passer en rigolant au-dessus de l’Hôtel de Ville. C’est ça le vrai progrès. Continuer de rêver et d’évoluer. Sans détruire ni déclasser tous nos bonheurs passés. 

Hôpital: les masques tombent

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Marseille, le 19 mars 2020 Photo: GERARD JULIEN / AFP

On demande à chaque hôpital de gagner de l’argent, sans maitriser ni ses tarifs, ni sa masse salariale, et en veillant à ne pas coûter trop cher à son principal « client », l’Assurance-maladie. Quelle entreprise pourrait survivre à pareille logique ?


La crise sanitaire actuelle semble au moins faire émerger un constat partagé : il convient de modifier le mode de financement des hôpitaux. Mais pour éviter de se diriger à l’avenir vers encore plus de gâchis financier et encore moins de service rendu à la population, il serait utile de s’attarder sur les dysfonctionnements actuels. Ceux-ci se sont considérablement aggravés depuis plus d’une dizaine d’années sous l’empire de la « T2A » [tooltips content= »La tarification à l’activité est un mode de financement des établissements de santé français issu de la réforme hospitalière du plan Hôpital 2007 NDLR »](1)[/tooltips], ou « tarification à l’activité ». L’idée de cette réforme était d’encourager les hôpitaux à développer leur activité sur les actes rentables, ceux où ils sont « efficients », et de délaisser ceux qui le sont moins. En somme de gagner de l’argent ou en tout cas de ne pas en perdre ; louable intention, mais qui n’a guère de sens compte tenu de l’architecture actuelle du secteur de la santé. En effet, plus un hôpital développe son activité sur les actes les mieux rétribués, plus il assèche les fonds de l’Assurance-maladie, qui finance ces actes pour la plus large part. Autrement dit, dans le cas par exemple d’un l’hôpital public « efficient », on augmente l’argent public de cet hôpital au détriment… d’argent public, ou quasi-public, c’est-à-dire les fonds récoltés sous formes de charges patronales et salariales qui servent à financer l’Assurance-maladie. Si bien du reste que quelques années après avoir expliqué en long et en large aux hôpitaux qu’ils devaient faire du chiffre sur leurs activités de pointe, l’État, pour éviter d’aggraver le déficit de l’Assurance-maladie, a mis en œuvre très vite des mesures de « dégressivité tarifaire » : cette locution barbare consiste à pénaliser les hôpitaux trop actifs. Donc de faire exactement le contraire de l’objet même de la « T2A » et de punir les établissements ayant suivi rigoureusement les injonctions venues d’en haut.

Le médecin DIM, pas très utile en cas de crise sanitaire

Aujourd’hui, les experts constatent avec surprise que la « T2A » ne marche pas très bien, comme un ouvrier spécialisé constaterait l’arrêt de la chaîne de production, sans comprendre que l’usine entière ne peut de toute façon pas fonctionner : on applique en effet à un secteur en dehors du marché des règles de marché, comme si les tarifs hospitaliers relevaient du jeu de la concurrence ou de l’offre et de la demande. Mais ces tarifs sont fixés autoritairement par les pouvoirs publics. Du reste, lorsque l’on est passé à la « T2A », on a en gros regardé combien on donnait à chaque hôpital jusque-là au titre de la dotation générale de fonctionnement pour fixer des tarifs qui leur permettraient d’avoir à peu près le même budget. Certes, chaque année, ces tarifs peuvent être révisés, mais plutôt en fonction du poids politique de tel ou tel lobby ou dans la plupart des cas selon des critères obscurs. On a créé en outre un système d’une complexité extrême : il y a plusieurs centaines de GHM (groupes homogènes de malades), correspondant à une pathologie, auxquels il faut affecter un GHS (groupe homogène de séjour), qui permettra la tarification. Le « codage », c’est-à-dire le fait d’affecter un tarif à un soin, est en plus source d’un contentieux important. Si bien qu’on a vu naître dans les hôpitaux une spécialité uniquement dévolue à cette opération administrative : le « médecin DIM » (DIM pour « département d’information médicale »), qui pourrait préfigurer, si l’on n’y prenait pas garde, le médecin de demain : englouti par la bureaucratie au point de la rejoindre entièrement. Et avoir des tas de médecins DIM en cas de crise sanitaire, ce n’est pas très utile. Et finalement personne n’est capable de dire sur quoi reposent les tarifs, ce malgré les calculs sophistiqués de l’ATIH (agence technique de l’information sur l’hospitalisation). Du reste, pour quel motif un accouchement est-il aujourd’hui moins rentable pour un établissement de santé qu’une dialyse ?

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En somme, on demande aujourd’hui à un directeur d’hôpital de faire gagner de l’argent à son établissement, sachant qu’il n’a aucune maîtrise de ses tarifs, une maîtrise presque nulle de sa masse salariale (le salaire d’un praticien hospitalier est fixé par l’État), et qu’il doit veiller à ne pas coûter trop cher à l’Assurance-maladie, qui est son principal « client ». Quelle entreprise pourrait survivre à pareille logique ? D’autant plus que le directeur d’hôpital est un fonctionnaire qui peut être muté du jour au lendemain à l’hôpital voisin avec lequel la « T2A » l’aura mis en concurrence jusque-là. En appliquant une potion libérale à un secteur totalement réglementé, tout le monde est perdant, sauf les bureaucraties, qui pullulent ces dernières années. Non pas tant dans les services d’administration centrale, dont les effectifs sont stables (mais les missions rognées), mais dans tous les satellites apparus depuis vingt ans comme rosée après la pluie:

– agences régionales de santé, qui établissent notamment un plan quinquennal de la carte sanitaire : le SRS (schéma régional de santé), qui, par exemple, fixe une limite au nombre de réanimations par territoire de santé. Même si un hôpital, public ou privé, a les médecins pour ouvrir un service de réanimation, il n’a pas le droit de le faire si le Gosplan-SRS n’offre pas de place disponible, et l’objet est bien entendu depuis une douzaine d’années de n’en ouvrir aucune car l’on craint une « inflation tarifaire » ; 

– autorités administratives indépendantes (contradiction étrange : une autorité administrative, en démocratie, ne peut pas être indépendante), établissements publics de toute sorte, « opérateurs », agences  : ATIH dont nous avons déjà parlé, INCa pour établir là encore, un plan quinquennal , le « plan cancer »  HAS, ANAP, ANSM (nouveau nom de l’AFSSAPS, discréditée par l’affaire du médiator). 

Toutes ces structures censées conjuguer « maîtrise des coûts » et « qualité des soins » ont échoué, peut-être parce qu’elles servent avant tout à procurer des emplois grassement payés à leurs dirigeants, lesquels ne rendent jamais de comptes.

L’hôpital français malade de la technocratie

En tout cas, personne ne conteste, même chez ceux qui l’ont imposé, que la « T2A » soit nocive. Il est à craindre cependant qu’aucune leçon ne soit tirée de cet échec, hors un rafistolage d’un système qui croule sous ses contradictions. Sans parler de la tentation de créer de nouveaux opérateurs : c’est ce à quoi conclut par exemple l’institut Montaigne dans son rapport de 2016 « Réanimer l’hôpital public » ; c’est la seule chose que les experts peuvent proposer, à l’infini : bureaucratiser davantage sous le prétexte de débureaucratiser, de « simplifier ». Du reste, le principal changement de ces derniers mois est le passage d’une révision annuelle du tarif – évoqué plus haut – à une révision trisannuelle, réclamée par le secteur hospitalier tout entier, public ou privé. L’État reconnaît ainsi qu’il n’y a aucun lien entre le tarif et la réalité ; mais qu’au moins, les hôpitaux auront une certaine visibilité entre chaque évolution, qui tombait jusque-là chaque année tel un couperet aléatoire. Il va falloir tout de même expliquer à quoi sert désormais l’ONDAM (l’objectif national des dépenses d’Assurance-maladie), qui, lui, est fixé annuellement par la loi de financement de la Sécurité sociale, si celle-ci a les mains liées par des tarifs dont la hausse est garantie et fixe pendant trois ans, comme c’est désormais le cas. Un esprit chagrin pourrait du reste aller jusqu’à se demander à quoi peut servir une représentation nationale censée voter la dite loi dans un système uniquement contrôlé par la technocratie, système qui est, dans le fond et si l’on élargit le propos au-delà du secteur de la santé, l’incarnation tardive et étonnante de l’idéal vichyste et de ses obsessions statistiques et technocratiques. Les projets de réforme successifs, eux, rappelleraient plutôt la perestroïka : plus on essaie de réformer, déplaçant ici un boulon, là un rivet, plus l’édifice menace ruine sous la réprobation générale. On sait la manière dont se termine ce type d’expérience : brutalement.

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Ceci ne signifie pas qu’il faille renoncer à toute régulation des dépenses hospitalières ; rien ne serait pire que de laisser celles-ci, à la faveur de l’émotion créée par la crise actuelle, engloutir progressivement toutes les ressources du pays. Cela signifie par contre que la régulation actuelle est contre-productive : elle ne permet pas de donner un service de qualité et elle coûte cher. Pourquoi ? En 1936, Trotsky donnait une partie de la réponse : « Sous aucun autre régime, la bureaucratie n’atteint à pareille indépendance », en parlant de l’URSS, dont notre Occident soi-disant libéral semble aujourd’hui s’inspirer. En 1996, les ordonnances Juppé relatives à la Sécurité sociale ont été fort critiquées, notamment parce qu’on y voyait à tort une étatisation de celle-ci, là où il s’agissait au contraire d’augmenter les pouvoirs du Parlement en la matière et de disputer un peu à la technocratie le pouvoir qu’elle a confisquée. Ce n’était pas une mauvaise piste. En tout cas, il faudra rompre avec la technocratie irresponsable et retrouver une autorité, d’une façon ou d’une autre, incarnée. Cela suppose pour commencer le retour aux fondamentaux : la suppression des parasites para-administratifs, un ministre exerçant l’étendue de sa compétence, des députés attentifs à le contrôler. Gardons en tout cas en tête ce que Zinoviev déclarait après avoir vécu en Occident : « L’URSS était en fait sous-administrée. »

Iris Brey, la féministe qui ne nous veut pas de bien

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Iris Brey. Authors: NIVIERE/VILLARD/SIPA. Feature Reference: 00858334_000001

Vous aimez Judith Butler, les théoriciens du genre et de la charge mentale ? Vous adorerez Iris Brey, professeur à l’université de New York qui traque la moindre once de masculinité toxique et la culture du viol dans l’hexagone. 


Iris Brey est américano-française et enseigne à l’Université de New York. Comme tant d’autres, elle a très tôt tété le lait de la French theory (Foucault en tête) puis les théories de Judith Butler. Elle a écrit deux livres qui revisitent le cinéma et les séries à l’aune des théories du genre et du regard féminin (ou « female gaze ») opposé au regard masculin (ou « male gaze »).

La postvérité expliquée à sa fille

« En rédigeant la première version de mon livre, j’ai réalisé que je mobilisais beaucoup de références théoriques à des hommes, parce que je me sentais obligée de montrer que je les avais lues, que je m’inscrivais dans leur sillage. Je les ai finalement enlevées pour me défaire de cette autorité paternelle », déclare-t-elle sur le site Troiscouleurs. Ce qui chagrine Iris Brey n’est pas de savoir si les théories qu’elle utilise pour théoriser à son tour ses élucubrations sont vraies ou fausses mais si elles sont déployées par des hommes ou non. Il est possible aussi qu’Iris Brey n’ait jamais lu ces « hommes ». Certaines néo-féministes nous ont déjà fait le coup en déclarant refuser de lire tout livre écrit par des représentants supposés de la domination (masculine, patriarcale…), ce qui fait du monde. Ceci n’est finalement qu’un prétexte pour masquer la paresse, l’absence de curiosité et, conséquemment, l’abyssale inculture cinématographique ou littéraire qui président au « travail » de ces « chercheuses ». Par exemple, après avoir nettoyé les rayons de sa bibliothèque de toute la littérature dominatrice, Virginie Despentes a déclaré être prête à « donner 80% de [sa] bibliothèque féministe » pour le geste d’Adèle Haenel quittant la cérémonie des César. On devine ainsi que les murs de certains appartements finissent par ressembler au désert de Gobi ou à la radiographie cérébrale de leurs propriétaires. Et que le vent y règne en maître.

Orgasmes lesbiens

Une fois ce postulat posé, tout devient possible. Évoquant Judith Butler, Iris Brey se prend à parler la langue étrange des idéologues qui croient qu’un peu de brouillard masquera leur vacuité : le « concept d’identification spectatoriale » y croise la « grammaire cinématographique mise en place pour faire circuler le regard désirant ». On apprend qu’il « faut chercher du côté des récits lesbiens pour voir des orgasmes » et que le navet soporifique de Céline Sciamma « fait déjà date et a un pouvoir de transformation […] parce qu’il est devenu un manifeste pour celles et ceux qui veulent plus de représentations d’amours lesbien (sic), mais aussi pour ceux qui veulent sortir des rapports de domination dans l’amour. » Iris Brey parle d’amour comme toutes les néo-féministes d’aujourd’hui, en nettoyeuse, armée d’un balai-brosse et d’un seau d’eau de javel. Elle semble ignorer qu’il existe des amours lesbiennes qui, à l’instar des amours hétérosexuelles, ne sont que des jeux, simulés ou réels, de domination. Que le désir brûle les corps qui se soumettent comme il consume les esprits de ceux qui jouent la carte du tendre avec une brutalité le plus souvent feinte. Et même qu’il existe des rapports amoureux fougueux sans domination aucune mais avec beaucoup de maladresses, de tremblements, de baisers volés, de craintes. Bien des films et des livres en parlent. Iris Brey ne les a ni vus ni lus.

Un certain regard 

De toutes manières Iris Brey et ses consœurs en théories fumeuses sur le « female gaze » et le « male gaze » ne vont pas au cinéma pour regarder des films. Avant de s’installer confortablement dans leur fauteuil, elle relisent le manifeste des âneries pseudo-féministes et queer, butlériennes et étasuniennes très en vogue en ce moment, et tentent, selon une méthode de plus en plus employée par ces « penseuses », de plaquer un canevas théorique féministe à larges mailles sur les écrans. Lorsque Brey regarde une série (c’est sa spécialité, semble-t-il) elle le fait avec le même esprit revanchard et la même nonchalance bêtasse que la journaliste de Mediapart Marine Turchi réécoutant près d’une centaine d’émissions du Masque et la Plume à la recherche d’une remarque sexiste, homophobe ou patriarcale.

Orwell (pour la vision littéraire) et Jdanov (pour l’application politique) n’en espéraient pas tant : de la relecture dirigée des œuvres d’art à l’éducation politique, ces journalistes et « intellectuelles » sont nos nouveaux agents de police de la pensée et de l’art. La philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris le précise idéalement dans l’entretien qu’elle donne au site Transfuge (10 mars 2020) : « J’ai regardé des textes qui définissent le réalisme socialiste.[…] Eh bien, vous remplacez le terme de « héros positif » par « personnage féminin », celui « d’ordre bourgeois » par « patriarcat », et celui de « socialiste » par « féministe », et c’est exactement la même chose ! […] Iris Brey ne dit-elle pas que le female gaze va révolutionner de façon “sismique” le patriarcat ? C’est exactement le but que Jdanov assigne au réalisme socialiste. » Sabine Prokhoris n’hésite pas à parler de « réalisme féministe » et d’idéologie totalitaire appliquée aux arts. De fait, le « travail » d’Iris Brey est un plan quinquennal et radieux qui programme très exactement ce que doit être une œuvre du seul point de vue d’un « female gaze ».

« Une culture du viol à la française » 

Pour cela, la propagande la plus bête assène des « vérités » répétées ad nauseam : interrogée par l’ineffable Edwy Plenel, Iris Brey reprend les théories de l’historienne américaine Joan Scott et affirme qu’il existe « une culture du viol à la française » (sic). Heureusement la France, ce pays de violeurs, commence à considérer « la galanterie à la française » pour ce qu’elle est : un mode sournois de domination. Et la « séduction à la française » pour ce qu’elle est itou : un moyen raffiné et opérant d’obtenir par la force ou la ruse un rapport sexuel faussement consenti, incomplètement consenti, imparfaitement consenti… Il ne lui vient apparemment pas à l’esprit que « la galanterie consiste à souligner la différence des sexes, non pas pour rabaisser la femme, mais pour l’obliger et lui rendre hommage » (Claude Habib), plaçant ainsi les hommes dans une position de faiblesse volontaire et les voyant, à l’inverse d’autres civilisations moins galantes, « céder à leurs femmes le pas. »

Ce pseudo-travail universitaire, fruit d’une paresseuse recherche et d’un point de vue bêtement systématique, devrait donner de beaux fruits pourris à même la branche sur laquelle ils poussent. De nombreuses « thèses » à venir, plus désolantes et désopilantes les unes que les autres, connaîtront leur minute de gloire dans les officines jdanoviennes de l’université Paris 8 ou des locaux de Mediapart. Insipides et d’une faiblesse conceptuelle réelle, ces thèses s’affubleront, à l’instar du dernier livre de Brey, de l’écriture dite inclusive. Elle est d’ailleurs la seule à prétendre l’être encore. Pour le reste, la chasse à l’homme est ouverte, et son exclusion prévue par tous les moyens possibles.

Le Regard féminin: Une révolution à l'écran

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Les petits maîtres censeurs

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Blocage de Science-Po Paris, dans le cadre de la contestation étudiante contre la loi instaurant Parcoursup, 19 avril 2018. © Tristan Reynaud/ SIPA

Les actions coup de poing et les pressions sur des personnalités jugées malséantes se multiplient dans les facs. LGBT ou antiracistes, la minorité d’étudiants censeurs bénéficie de la passivité de l’institution et du soutien de certains enseignants.


Les annales de l’année universitaire « décoloniale, genrée et intersectionnelle » 2019 sont forts riches. Le 14 mars, Nicolas Warembourg, professeur d’histoire du droit à l’université Paris 1, est aspergé d’urine, dans un amphithéâtre de la place du Panthéon, alors qu’il animait une conférence organisée par l’Association des étudiants en droit sur « la présomption d’innocence à l’heure de Balancetonporc »… En mars également, la pièce Les Suppliantes d’Eschyle est censurée à la Sorbonne parce qu’un personnage portait un masque noir, supposé propager des clichés racistes. En mai, des étudiants dénoncent les propos racistes, sexistes et homophobes du vice-doyen de la faculté de médecine de Lyon 2, le cancérologue Gilles Freyer. En juin, l’Union des étudiant-e-s de Toulouse (UET) obtient la mise à pied de deux enseignants d’arts plastiques, accusés de harcèlement sexuel et de propos intolérables. Prévue le 24 octobre, la conférence de Sylviane Agacinski à l’université de Bordeaux-Montaigne est annulée sur pression des militants LGBT, parce qu’elle est contre la procréation médicalement assistée (PMA) pour toutes les femmes. Exactement au même moment, un colloque sur la prévention de la radicalisation prévue à la Sorbonne est également annulé, le journaliste Mohamed Sifaoui se voyant reprocher de propager l’islamophobie.

A relire: Sylviane Agacinski interdite de parole, ça vous étonne?

Bilan ? Zéro résultat. La justice a classé sans suite en décembre 2019 les plaintes déposées contre les deux agrégés du département Arts plastiques-design de l’université Toulouse 2 JeanJaurès (UT2J). Saisie par la ministre de l’Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, l’Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche (IGAENR) a relevé « le goût évident » pour la provocation du professeur Gilles Freyer, mais elle a considéré que les propos rapportés n’appelaient « ni saisine de la justice ni procédure disciplinaire ». « Il n’est pas douteux qu’il n’éprouve pas une empathie particulière envers les militants LGBT+, mais il ne manifeste ni homophobie, ni transphobie, ni queer-phobie », écrivent les rapporteurs [tooltips content= »Les syndicats étudiants de gauche n’ont pas le monopole des accusations mal étayées. En février 2019, sur dénonciation d’un militant de l’UNI, un chargé de TD de la fac de droit-éco de Perpignan a été mis à pied pour harcèlement sexuel contre plusieurs étudiantes. Il a été réintégré en février 2020, lavé de tout soupçon. »][1][/tooltips]. Sylviane Agacinski a reçu un très large soutien de la classe politique et elle donné sa conférence, plus tard. « Honte à cet odieux sectarisme », a twitté Jean-Luc Mélenchon. Hors de la sphère ultra militante, l’attaque contre Nicolas Warenbourg et la censure contre Les Suppliantes n’ont suscité que des commentaires indignés.

« Pas de vagues », un mot d’ordre de moins en moins audible

La machine est pourtant repartie de plus belle en 2020. Des militants étudiants ont tenté sans succès d’empêcher un colloque d’associations universalistes, coorganisées à Lille début février 2020 par le Comité laïcité république et l’hebdomadaire Marianne.

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Certains enseignants sont de plus en plus inquiets. Le réseau Vigilance universités en rassemble désormais plus de 160, préoccupés par la montée du « racialisme » et l’obsession du genre dans les universités. Ce réseau a progressivement émergé en 2012, date de sa fondation à la suite de la représentation, à l’université de La Rochelle, d’une pièce à l’humour fortement teinté d’antisémitisme, « Le rôle de vos enfants dans la reprise économique mondiale » (à l’époque, l’UNEF avait protesté contre la pièce…). Il y a eu ensuite l’affaire du directeur de l’IUT de Saint-Denis : luttant contre une association d’étudiants musulmans qui faisait du prosélytisme religieux, il avait été suspendu en 2014 par la direction de l’université, avant d’être réintégré en 2016 par une commission disciplinaire. Puis il y a eu, en mai 2017, l’annulation par l’université de Lille 2 d’une lecture de la lettre de Charb « aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes ». Avec toujours, de la part des universités, le même mot d’ordre : pas de vague. Un mot d’ordre qui montre ses limites.

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Contactés, des membres de Vigilance universités refusent de s’exprimer publiquement. Non par pusillanimité, mais parce qu’ils s’attendent, pour les années à venir, à une lutte sourde entre universitaires, autour des questions de racialisme et de genre. En effet, s’ils ne bénéficiaient pas du soutien d’universitaires, les jeunes qui se mobilisent – et qui ne sont ni bien armés sur le plan conceptuel (voir entretien avec le porte-parole de la Brigade anti-négrophobie page 59 de votre magazine Causeur) ni très nombreux – n’auraient guère d’influence. Les quatre associations bordelaises LGBT (GRRR, Riposte trans, Mauvais genre-s et Wake Up) qui se sont opposées à la conférence de Sylviane Agacinski forment un cercle local restreint. Ces militants sont encouragés par des enseignants, voire par l’institution, comme l’illustre la mésaventure survenue fin janvier 2020 à la philosophe de l’art Carole Talon-Hugon (voir notre article p 58 de votre magazine Causeur).

L’État n’est plus un problème, il est redevenu la solution

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Bruno Le Maire Ministre de l'Economie entoure de son equipe a Bercy en video conference avec ses homologues Europeen au sujet de la pandemie provoque par un coronavirus le 16 mars © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00950197_000016

Les états, appelés à la rescousse par les acteurs privés, font leur grand retour. Le hic, c’est que nombre de ces états sont déjà lourdement endettés. 


La multitude de signaux d’alarme lancés par les entreprises ces deniers jours résonnent comme un axiome implicite : « L’État n’est plus un problème, il est redevenu la solution ».

Les grands patrons moins arrogants ?

Presque tous les secteurs économiques subissent les dommages collatéraux de la pandémie. Par ordre décroissant, les transports, aériens, maritimes, ferroviaires, l’hôtellerie et la restauration, les voyagistes, la production aéronautique et automobile (avec la masse de leurs fournisseurs), le tourisme d’hiver mais aussi, déjà, le tourisme d’été et, en arrière-plan, les banques menacées par la cessation de paiements de leurs clients, particuliers ou entreprises, et les fonds de pension qui sont engagés à servir des retraites déterminées à leurs souscripteurs.

Les appels au secours, qui ressemblent parfois à des injonctions, mettent une pression exorbitante sur les États. Ils prennent une forme cynique dans certains cas, comme celui de Boeing qui réclame une aide de 60 milliards de dollars pour le secteur aéronautique américain, assortie d’une garantie des prêts qui équivaut à transférer la charge de la dette sur le Trésor de Washington, après avoir commis la faute lourde du 737 MAX, mais aussi avoir versé près de 4 milliards de dollars à ses actionnaires sur un exercice 2019 en perte. Et chacun devrait se rappeler en quels termes méprisants Dominique Sénard, le PDG de Renault a traité le ministre de Bercy quand celui-ci s’est inquiété des effets sur l’emploi en France d’une éventuelle fusion avec le groupe Fiat.

Les banques centrales veillent au grain

Outre l’action massive des banques centrales pour tenter de maintenir la valeur des emprunts privés et publics, les États vont débloquer des milliers de milliards pour colmater les brèches dans les comptes des entreprises, compenser les défaillances des particuliers, financer le chômage partiel.

Or, ce sont des États perclus de dettes qui sont aujourd’hui appelés en garantie. Car le libre-échange mondial a eu un effet dévastateur sur les comptes des Trésors publics par le biais des délocalisations et de la compression des salaires.

Nous voici donc devant une nouvelle équation impossible d’États dont la dette va exploser, comme en 2009, pour deux raisons conjointes : les dépenses de secours sanitaires et surtout économiques et les pertes de recettes découlant d’une forte récession. Comme disent les analystes financiers, nous entrons en territoire inexploré.

Iran, la révolution des gardiens

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Rassemblement en hommage à Qassem Soleimani, Téhéran, 6 janvier 2020. © Fatemeh Bahrami/ Anadolu Agency/ AFP

La mort du général Qassem Soleimani a attiré l’attention sur les gardiens de la révolution iraniens. De garde prétorienne du régime islamique, cette institution est devenue un État dans l’État, qui contrôle des pans entiers de l’administration, de l’économie et de la politique.


Dans la nuit du 2 au 3 janvier, quelques minutes après minuit, un drone américain lance des missiles sur un convoi de VIP qui roule sur la route menant de l’aéroport de Bagdad à la ville. Dans l’un des véhicules pulvérisés se trouve le général iranien Qassem Soleimani, qui est depuis plus de vingt ans le chef des forces spéciales des pasdarans, Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Cette opération spectaculaire et stratégiquement audacieuse menée par les États-Unis attire l’attention sur une institution dont Soleiman était la figure emblématique : en Iran comme dans le monde, aussi bien chez les alliés que chez les ennemis de Téhéran, l’austère militaire à la célèbre bague (qui a aidé à identifier son corps) était le visage des pasdarans. Toutefois, si la vie et plus encore la mort de Soleiman ont été celles d’un chef de guerre, ce corps très particulier représente bien plus qu’une institution militaire au sein de l’État et de la société iranienne.

Le visage des pasdarans

Créé par l’ayatollah Khomeyni peu après la révolution islamique, pour former la garde prétorienne du régime naissant, le corps des pasdarans a depuis largement dépassé les intentions de ses fondateurs. La raison principale en est que le clergé chiite iranien qui a pris le pouvoir en 1979 s’est rapidement frotté aux immenses difficultés de la gestion d’un très grand pays (presque trois fois plus grand que la France) qui comptait en 1980 près de 40 millions d’habitants. Pour relever ce défi devenu gageure lorsque la guerre avec l’Irak a éclaté en 1980, les mollahs avaient besoin d’hommes de confiance à qui déléguer l’exercice concret du pouvoir – et de la force. Or, ceux-ci étaient alors si rares que l’incompétence et l’inexpérience n’ont pas empêché les recrutements. Puis, en quelques années, le Corps des gardiens de la révolution a acquis un statut exceptionnel, devenant une corporation élitiste, autonome et influente au cœur de la politique iranienne. Quarante ans après leur création, dans un Iran qui compte deux fois plus d’habitants (81 millions) les pasdarans constituent un conglomérat omniprésent dans la vie sociale, politique, économique et militaire du pays.

Tenant à la fois de la franc-maçonnerie et de l’armée, ils sont particulièrement bien placés dans le système politique iranien, tout particulièrement dans les cabinets ministériels, les assemblées et la haute fonction publique. Fort de leurs ressources médiatiques, les pasdarans exécutent les missions de formation et d’éducation que leur confie l’État pour consolider la loyauté envers le régime. Cependant, si leur activisme politique est le plus visible, c’est dans le plus discret, mais non moins important secteur économique que le CGRI a connu son développement le plus fort : des industries stratégiques et des services commerciaux allant de la construction de barrages et de pipelines à la fabrication de voitures et d’appareils médicaux sont contrôlés par les pasdarans. Enfin, il faut ajouter à ces interventions ouvertes les activités paramilitaires clandestines, à travers la Force al-Qods, par exemple.

Tout cela fait des pasdarans un acteur majeur de l’État iranien – et une partie significative de la menace que représente l’Iran pour ses ennemis. Les pasdarans influencent la trajectoire du régime, son comportement à l’extérieur comme à l’intérieur de ses frontières, et jouent un rôle déterminant dans sa pérennité. L’énorme bavure de janvier – la destruction d’un avion ukrainien ayant entraîné la mort de tous les passagers et membres d’équipage – illustre cette articulation singulière. Au sein de la défense aérienne iranienne, ce sont des pasdarans, et non des membres de l’armée régulière, qui ont commis une grave erreur. C’est ce qui explique qu’il y ait eu trois jours de mensonges avant que l’Iran ne finisse par avouer.

Cet incident est la dernière conséquence des tensions et conflits qui traversent l’establishment sécuritaire et politique iranien : puissant, mais pas omnipotent, le CGRI s’oppose fréquemment à d’autres organes comme le ministère du Renseignement et de la Sécurité, le ministère de l’Intérieur et les forces de l’ordre. Les enjeux de ces luttes sont la visibilité, les budgets, le pouvoir de décision et la proximité avec le Guide suprême et les décideurs informels. En effet, l’influence des pasdarans s’explique en grande partie par l’extrême complexité du système politique iranien, qui entraîne une certaine informalité de la prise de décision. Dans l’appareil institutionnel, plusieurs individus et agences étatiques outrepassent largement leurs fonctions théoriques.

La place des pasdarans en Iran

Cependant, la légitimité militaire et sécuritaire des pasdarans reste essentielle. Pour comprendre la place des pasdarans dans le paysage iranien, il faut savoir que ce corps tire son immense prestige de son rôle dans la guerre Iran-Irak et dans la reconstruction qui a suivie. Certes, le sacrifice de tous ces citoyens enrôlés à la hâte, embrigadés par les pasdarans et envoyés au front mal équipés et peu entraînés pour servir de chair à canon a forgé un véritable mythe national. Mais la montée en puissance des pasdarans tient surtout à leur efficacité dans la répression de l’opposition. Ces deux éléments ont permis aux pasdarans de marginaliser les forces régulières – dont les ayatollahs se méfient traditionnellement – puis de prendre la main sur les grandes orientations stratégiques. La Force de résistance des bassidjis (« les mobilisés ») en est l’exemple parfait. Au départ, il s’agissait d’un mouvement de jeunesse militarisé créé pendant la guerre pour combler les trous béants dans les rangs iraniens. Ce corps a été mis en sommeil jusqu’à ce que sa structure de commandement fusionne avec celle des pasdarans en 2007. Deux ans plus tard, les bassidjis ont été le fer de lance de la répression du mouvement de protestation contre la réélection de Mahmoud Ahmadinejad, lui-même ancien pasdaran.

Officiellement au nombre de 10 millions, ce corps est auréolé par la saignée de 1981-1982, lorsque des vagues de bassidjis se succédaient au feu jusqu’à l’épuisement des forces irakiennes. Quelques décennies plus tard, le prestige bassidji sert à mobiliser le lumpenproletariat essentiellement attiré par les avantages matériels (priorité pour les logements sociaux, les universités, les emplois publics et l’octroi de prêts).

Le guide suprême, Ali Khamenei, avec, à sa droite, le président Hassan Rohani, et sa gauche, Ismael Qaani, commandant de la Force Al-Qods. Malgré son grade militaire supérieur, Abdolrahim Mousavi, chef d'état-major des forces armées iraniennes, est relégué en troisième position à la gauche du guide. © Ay-collection/ Sipa
Le guide suprême, Ali Khamenei, avec, à sa droite, le président Hassan Rohani, et sa gauche, Ismael Qaani, commandant de la Force Al-Qods. Malgré son grade militaire supérieur, Abdolrahim Mousavi, chef d’état-major des forces armées iraniennes, est relégué en troisième position à la gauche du guide.
© Ay-collection/ Sipa

Même s’ils sont moins nombreux (probablement autour de 4 millions, avec quelque 90 000 hommes mobilisables rapidement) et motivés que ne le prétend Téhéran, les bassidjis contrôlés par les pasdarans ont sauvé le régime lors de plusieurs crises et consolidé son assise populaire. En premier lieu, ils contribuent à endoctriner le public iranien, une mission dont l’importance et l’urgence ne cessent de croître face à la menace principale qu’affronte aujourd’hui le régime : la stratégie américaine de « révolution de velours », qui vise à éroder l’idéalisme révolutionnaire et à démoraliser la population en favorisant la fronde de la société civile et des minorités ethniques. Côté bassidji, le discours héroïque et l’imaginaire sacrificiel hérités de la guerre sont mis au service des missions « humanitaires citoyennes » confiées aux bassidjis : lutte contre la drogue, aide aux populations touchées par des catastrophes naturelles. L’ensemble est conséquent : avec leurs familles, les bassidjis forment une nomenklatura très ancrée dans les couches populaires et les campagnes. Tant et si bien que leurs intérêts matériels sont étroitement liés à la survie de la République islamique.

« L’économie de l’ombre »

Les bassidjis permettent aussi aux pasdarans d’asseoir leur présence dans l’enseignement supérieur iranien, à travers leurs propres universités et des organisations telles que les bassidjis des professeurs (plus de 25 % du corps enseignant) et les bassidjis des étudiants. Cette dernière organisation a essentiellement pour mission la lutte contre les étudiants réformistes. Les bassidjis sont donc, en matière d’agit-prop, l’un des bras armés les plus efficaces des pasdarans.

En plus de leur poids considérable dans l’économie iranienne, ceux-ci œuvrent au cœur de l’« économie de l’ombre », une nébuleuse d’agences, de fondations et d’entreprises assurant au CGRI une présence dans pratiquement tous les secteurs de l’économie iranienne, avec souvent des situations de monopole. Certains marchés comme l’indemnisation des anciens combattants, des invalides de guerre, des veuves, des orphelins et des familles endeuillées offrent aux pasdarans, qui peuvent distribuer subventions et emplois, de puissants leviers de clientélisme.

Ces activités leur permettent de coopter les élites techniques, économiques et financières par le biais d’une constellation de filiales, de fournisseurs et de sous-traitants. C’est ainsi que la société d’ingénierie Khatam al-Anbia (« le sceau du Prophète »), une entreprise sous contrôle des pasdarans, domine les marchés de la construction, des infrastructures, du pétrole et du gaz. En outre, le CGRI contrôlerait un marché noir des produits introduits clandestinement en Iran. Les pasdarans ont développé ces activités occultes lorsque le régime a eu besoin de réseaux clandestins d’approvisionnement pour mener l’effort de guerre contre l’Irak (achat d’armes, de munitions, de pièces de rechange), reconstruire le pays, développer le programme nucléaire et contourner les sanctions. Cependant, leurs capacités ont progressivement été détournées de leurs buts premiers afin de servir en priorité les intérêts des Gardiens eux-mêmes. De sorte que, plus les sanctions contre l’Iran étranglent l’économie légale, plus elles renforcent les pasdarans, les enrichissent et les rendent indispensables à l’État. Conséquence, l’élite des Gardiens a le sentiment d’être fondée à créer un État dans l’État. Voire un contre-pouvoir informel face à l’autorité du Guide suprême.

Un ensemble hétéroclite

En tant qu’acteur politique, le CGRI est monté sur la scène pendant la présidence du modéré Khatami (président de l’Iran de 1997 à 2005), s’alliant avec les éléments conservateurs dans un front commun contre les réformistes. Vingt ans après, les pasdarans déploient une machine politique redoutable : de l’intimidation des électeurs à la présence dans des ministères clés et l’entretien de réseaux clientélistes.

Cependant, les pasdarans et les bassidjis ne forment évidemment pas des ensembles monolithiques obéissant au doigt et à l’œil comme des armées de robots. Un conflit notoire oppose par exemple Mahmoud Ahmadinejad, l’ancien président dont la réputation n’est plus à faire, et son pire ennemi Ali Larijani, président de l’Assemblée nationale. Quoique tous deux soient d’anciens pasdarans, tout les sépare : leurs origines, leur éducation – Larijani a une culture occidentale – et leurs positionnements politiques – le premier est un islamiste radical, le second un conservateur pragmatique devenu l’un des chefs de file des modérés. Tout naturellement, les énormes ressources dont disposent les pasdarans favorisent les dissensions : clans, cliques, générations et intérêts personnels concourent pour accéder au pouvoir et s’y maintenir.
Comme l’ensemble du système iranien, ils se divisent entre conservateurs, traditionalistes, pragmatiques, radicaux et réformistes. D’anciens pasdarans aux manettes d’autres institutions suivent parfois d’autre  allégeances (ethniques, claniques, intérêts particuliers…) que celle de leur corps d’origine. En réalité, l’assassinat du général Soleimani et le fiasco de l’avion ukrainien ont montré que les pasdarans sont loin de briller. Y compris dans leur cœur de métier. En revanche, ils sont indispensables dans le soutien au régime et la projection à l’étranger du pouvoir de nuisance iranien. Mélange de Parti communiste soviétique et de garde prétorienne, le CGRI dispose de leviers importants dans tous les appareils du système iranien. Sans les pasdarans, ni les ayatollahs ni les Hezbollah libanais et irakien ne tiendraient quinze jours. Ne parlons pas du régime syrien, des rebelles houthis au Yémen ou de la pour- suite du programme nucléaire. À bien des égards, aujourd’hui, les pasdarans sont l’assurance-vie du régime iranien.

Le procès d’Agnès Buzyn peut attendre

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Agnès Buzyn le 12 mars dernier © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00949487_000007

Après les déclarations polémiques d’Agnès Buzyn, il est préférable de refuser d’ajouter une crise politique à la crise sanitaire.


Un article publié dans le Monde du mardi 17 mars a déclenché la colère de nombre de Français. Agnès Buzyn y dit que le premier tour des élections municipales n’aurait jamais dû avoir lieu et que le gouvernement, malgré ses alertes, n’a pas voulu prendre la mesure du danger lié au coronavirus. À juste titre : nul ne sait encore combien de morts seront à déplorer, et tandis que l’angoisse monte, que les conséquences de la propagation du virus sur la vie quotidienne et l’économie du pays sont terribles, on nous donne à voir, de l’intérieur, l’incompétence et le cynisme de ceux qui sont censés être en responsabilité. De quoi exciter la colère et nourrir la panique.

Le Monde fait dans la presse à sensation

L’article fait sensation mais pourtant il a de quoi mettre très mal à l’aise. Car dans les faits on est bien loin du journalisme redresseur de torts. Pour cela, encore faut-il prendre des risques, s’attaquer aux puissants au terme d’enquêtes rigoureuses, s’en prendre à celui qui trône indûment en haut de la pyramide, établir la vérité pour éviter le pire. Là, il s’agit plutôt d’achever une femme à terre. Or, cette femme n’est plus en poste et n’est plus aujourd’hui en situation de peser sur quoi que ce soit. Pire même, Agnès Buzyn est une femme en train de s’effondrer, tout l’article le montre, elle est vulnérable, ne se protège plus, ne calcule plus rien. Elle est en train de couler et semble ne pas se rendre compte que ses excuses l’enfoncent encore plus. Elle est dans un moment que nous avons tous connu, celui où la conscience de la faute nous taraude et où, aveuglés par l’égo et le besoin de se trouver des excuses, on refait l’histoire et on se persuade que l’extérieur ne saura rester insensible à notre drame intime. Chaque mot devient alors une balle que l’on se tire soi-même dans le pied.

Du coup pour le journaliste, pas la peine d’enquêter, il suffit de tendre un micro et d’organiser l’article de façon à ce que l’ex-ministre se détruise toute seule. La question de l’utilité objective de l’information et du contexte ne se pose même plus, ce journalisme-là pratique la prédation pour le plaisir. Il lynche ceux qu’on lâche.

Il y a beaucoup à dire sur la gestion de cette crise, mais nous avons maintenant mieux à faire : être aux côtés de ceux qui nous sauvent et nous protègent vraiment, les soignants. Alors pour cela, différons notre colère et respectons les consignes

En la période, ces pratiques sont d’autant plus dommageables qu’elles n’ont d’autre objet ou conséquence que de semer les germes d’une crise politique au cœur même de la crise sanitaire. Cela au moment où l’impératif est de faire comprendre aux Français qu’ils peuvent aussi être acteurs de la résolution de la crise, en acceptant les règles du confinement. Il est donc parfaitement contreproductif de semer doute, chaos et déstabilisation, à l’heure même où la vague de l’épidémie arrive.

À part augmenter le nombre de morts et le découragement de ceux qui sont au front, l’indignation affichée par nombre de soi-disant responsables politiques et de totems médiatiques témoigne avant tout de leur manque de sang-froid et de sens du devoir. Pourtant, difficile d’ignorer que, quand la tempête est là, mieux vaut ne pas tout faire pour déclencher une mutinerie. Même si le capitaine est contestable, c’est le meilleur moyen de couler le bateau et de noyer les marins.

Confinement, vous avez bien dit confinement ?

Il est douloureux de constater que le déni des politiques face à cette crise sanitaire a surtout été nourri de calculs électoraux mal placés et que l’épidémie, qui pourtant était inéluctable, a été traitée avec désinvolture, comme si un miracle allait nous sauver en dernière minute. Au-delà de la situation particulière d’Agnès Buzyn, ce gouvernement apparait une fois de plus hors sol, ne sachant plus mettre dans le bon ordre les priorités et faisant systématiquement primer ses intérêts tribaux ou personnels avant l’intérêt général. Mais cela était récurrent bien avant la crise. Et pour preuve que la crise n’allait pas tout changer, nous avons assisté aux curieux déhanchements verbaux du président faisant tout lundi pour éviter de prononcer le mot « confinement », alors qu’il était attendu, important et nécessaire.

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Mais encore une fois, ce n’est pas le moment de dresser l’acte d’accusation de nos dirigeants, mais de conforter et d’appuyer ceux qui assurent et sont au front. Or nous avons la chance d’avoir gagné au change avec le départ d’Agnès Buzyn : le ministre Olivier Véran, se montre à la fois humble et engagé, pédagogue et déterminé et prend très au sérieux sa nouvelle mission. Cette fois-ci, on a le sentiment qu’il y a bien un pilote dans l’avion et Emmanuel Macron comme Edouard Philippe feraient mieux de lui laisser le micro car il rassure et mobilise, là où eux agacent et décontenancent souvent. Mais surtout il est temps de penser à ceux qui sont en première ligne, chercheurs, épidémiologistes, médecins, infirmiers, aide-soignants… Tous ceux qui se battent aux côtés des malades et honorent au quotidien leur serment d’Hippocrate. Un serment qui leur incombe de faire passer l’autre avant eux-mêmes. Aujourd’hui ils répondent quasiment tous présents alors qu’ils savent qu’ils s’exposent à un virus potentiellement mortel et qu’ils n’en retireront pas de gloire individuelle ni d’avantages matériels. Et ils le font alors qu’ils n’ignorent pas que le manque de masques et de certains matériels sont liés à de mauvaises décisions. Seulement, eux savent où sont les priorités aujourd’hui, et ils jugulent leur colère au nom du bien commun. Ils serrent les poings mais savent que ce n’est pas encore le moment de s’en servir. Ils ont l’intelligence du temps et du moment, celle qui fait les grands hommes et les grands peuples. Face à la crise ils font passer leurs devoirs avant leurs intérêts. Cela n’a pas été le cas de ce gouvernement si on en croit les confessions de Madame Buzyn, mais aujourd’hui, le pire des services que nous puissions rendre à nos soignants serait d’ajouter la crise à la crise, de nous déchirer et de mettre en doute les consignes de confinement en les traitant comme une forme de manipulation politique. Quand la vague sera là et si nous connaissons les mêmes difficultés que l’Italie, mieux vaut éviter d’exacerber l’aigreur et le ressentiment si nous voulons choisir la solidarité et l’union plutôt que la colère et la rancœur.

Remettre la colère à plus tard

Il ne s’agit pas d’oublier cependant, juste de suspendre. Sauver d’abord les vies, régler ensuite les comptes. L’heure du bilan arrivera et, avec lui, l’heure de juger l’ex-ministre, le président et le gouvernement sur pièces. Alors cette interview-là, soyons en sûrs, pèsera lourd dans le dossier. Si certains scientifiques étaient accrochés à la sonnette d’alarme dès janvier et si elle avant pris conscience de la gravité de ce qui se jouait, comment expliquer l’envoi mi-février de 17 tonnes de matériels, dont les précieux masques vers la Chine ?

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Différons notre colère et respectons les consignes. Le personnel médical, qui se sacrifie au quotidien adorerait sûrement faire face à une crise politique qui paralyserait le pays, se traduirait par une défiance généralisée et l’augmentation du nombre de morts. Et c’est ce qui se passera si ce sont les furieux, ceux qui font passer leur rage avant leur raison et l’intérêt collectif qui donnent le ton. Ils auront aussi une partie des morts sur la conscience, mais ce sera trop tard. Nous avons besoin de garder notre sang-froid, si nous voulons sauver un maximum des nôtres. Pour autant il ne s’agit pas d’oublier, juste de surseoir, car au nom de ceux qui vont tomber, il faudra qu’à l’heure du bilan notre personnel politique tire toutes les conséquences de son comportement face à la crise, sinon c’est la révolte qui risque de l’y aider.

Nous aurons à affronter d’autres crises sanitaires, il faut en prendre conscience. Notre monde devient plus violent, moins maîtrisable et nous pouvons craindre que ce que nous affrontons aujourd’hui annonce d’autres désordres. Nous nous pensions démiurges, nous nous révélons faibles, nous nous vivions créateurs, nous nous réveillons créatures et nous constatons dans le même temps que face à la crise, la plupart de nos élites flanchent. Cela nous fait oublier ceux qui tiennent et savent faire face aux vrais enjeux : nos blouses blanches et tous ceux qui sauront garder leur sang-froid dans une période qui exacerbe tous les conflits. Quant à Agnès Buzyn, qui avant d’être ministre, fut un médecin apprécié et respecté, si elle veut faire amende honorable, qu’elle revête une blouse blanche et aille aider dans les hôpitaux au lieu de s’épancher dans la presse. C’est la meilleure façon de revenir sur terre et d’accéder à une forme de rédemption.

Thérapie sociale

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Rod Taylor, Tippi Hedren et Jessica Tandy dans "Les Oiseaux" d'A. Hitchcock (1963) © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage: 51384112_000017

Il n’y a pas de guerre. Il y a un bouleversement de notre environnement qui nous impose ses lois qui sont celles de la nature éternelle et changeante. Face à cet environnement qui transforme le cours de nos vies humaines, une fois de plus, il est nécessaire de s’adapter, de trouver des ressources, mais aussi de regarder qui nous sommes, ce que nous faisons et comment nous fonctionnons, individuellement, en groupe, collectivement, socialement.

Une part de raison et une part de folie en chacun

Ce que cette crise sanitaire révèle, c’est cette nécessité de l’adaptation intelligente et en même temps notre incapacité partielle à affronter le réel. Des années de pratique thérapeutique m’ont appris que personne ne pouvait échapper au sort commun qui est notre part de raison et notre part de folie.

A lire ensuite: Le virus de la propagande

Cette crise révèle à la fois notre résilience et notre démence, la résilience plus ou moins grande de certains, la démence plus ou moins forte d’autres, la résilience et la démence de tous, à des degrés divers. Oui, personne n’est épargné. Les puissants comme les humbles. Le scandale Buzyn, parmi tant d’autres, démontre que les rois sont nus, que nous ne devons pas idolâtrer nos chefs, nos dirigeants et mépriser le peuple. Et inversement probablement.

Des années de pratique thérapeutique dans les contextes humains et sociaux les plus divers m’ont appris que la folie était le propre de tous les êtres humains, en fonction des circonstances et quels que soient l’intelligence, l’éducation, le statut social, la richesse matérielle.

Faibles et forts

Blessés dans l’enfance ou plus tard dans la vie sociale, par manque d’amour, de sécurité ou de reconnaissance, nous sommes plus ou moins, à des degrés divers, rendus incapables de voir la réalité de nous-mêmes, des autres, du monde. Serait-ce là la définition de la folie, cette hallucination devant le réel ? Les conduites dépressives, égoïstes, parfois monstrueusement, paranoïaques seraient-elle partagées, du haut en bas de l’échelle sociale ? Je le crois vraiment. Je le vois.

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Si nous n’acceptons pas ce fait de l’existence de la folie ordinaire et de la violence, évidente ou peu visible, qui n’est autre que de la folie en acte, nous ne parviendrons pas à sortir de cette crise par le haut et nous retomberons toujours de crise en crise, sans trouver la paix et la sécurité que nous recherchons, même imparfaites et provisoires.

Guérison collective

Nos dirigeants, aussi intelligents et compétents dans tel ou tel domaine soient-ils, peuvent être fous. Fous d’ambition, de fanatisme idéologique, de narcissisme égoïste. Nous ne devons leur accorder notre confiance qu’avec parcimonie et circonspection, rester toujours vigilants, sur nos gardes, responsables.

Personnellement, c’est la leçon que je tire de cette crise, une leçon sur ce qu’est une vraie vie démocratique : la capacité de remettre en cause, de discuter, de prendre la parole, de contribuer à prévoir, à reconstruire, à renouveler, à inventer. Pour cela, nous aurons besoin d’une nouvelle éducation civique, d’une éducation à la vie démocratique qui est faite d’un mélange d’émotions, de passions, de raison, de cette raison qui doit gouverner l’ensemble. Nous aurons besoin d’une guérison collective.

La Thérapie Sociale

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« Le peuple n’a pas toutes les vertus mais est attaché à un mode de vie »

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Alain de Benoist Photographe : Hannah Assouline

Sur le plateau de Réacn’roll, l’essayiste Alain de Benoist, père de la Nouvelle droite et figure du magazine Eléments, répond aux questions de Daoud Boughezala. Coronavirus, populisme, sécession islamique : l’intellectuel assume ses convictions antilibérales qui le rapprochent des conservateurs de gauche à la Jean-Claude Michéa.


alain benoist populisme coronavirus
Alain de Benoist interrogé par Daoud Boughezala sur RNR.

Daoud Boughezala. Vous critiquez le libéralisme de manière virulente, notamment dans votre livre Droite Gauche, c’est fini ! : Le moment populiste. Or, en Europe, les mouvements populistes de gauche (Syriza, Podemos, M5S) ont massivement rallié la social-démocratie. Pendant ce temps, d’autres partis populistes anti-immigration  s’ancrent clairement à droite. Cela n’invalide-t-il pas vos analyses ?

Alain de Benoist. Il faut faire la distinction entre les frémissements politiciens, les épiphénomènes comme les relations tumultueuses de la lega et du mouvement cinq étoiles en Italie et concentrer son attention sur les grands mouvements de fond ; pas sur un épisode qui demain sera démenti par un autre.

Le rôle d’un intellectuel est de faire comprendre le moment historique dans lequel on vit, le moment défini par des tendances lourdes. Le populisme c’est d’abord l’effet d’une tendance lourde qui est à l’œuvre depuis la chute du mur de Berlin et l’implosion du système soviétique, donc un remaniement complet des paysages politiques dans les pays européens.

On voit de façon concomitante une perte de crédibilité de la démocratie libérale, représentative et parlementaire, les gens ont le sentiment que leurs représentants ne les représentent plus. Une situation économique qui ne cesse de se tendre, paradoxalement dans un monde de plus en plus riche où il y a de plus en plus de pauvres et surtout de précaires.

La vie politique de chaque pays se déroule à la lumière d’un héritage politique, il y a néanmoins un héritage commun : un éloignement de la politique classique, la montée de l’abstention et la montée de mouvements dits « populistes » mais qui sont atypiques avant tout. Ils se caractérisent par une façon de voir la politique différemment et signent la mort de la forme de parti traditionnel. Dans tous les pays on voit s’effondrer les grands partis politiques qu’on appelait de gouvernement parce qu’ils dessinaient une ligne entre la droite et la gauche, les conservateurs et progressistes. À droite on voit apparaître des mouvements qui mobilisent les politologues, ce n’est pas une idéologie !

Le point fondamental c’est que nous étions dans une vie politique qui se déroulait sur un axe horizontal, cet axe gauche droite classique était porté par les grands partis qui disparaissent actuellement, on voit aujourd’hui un axe vertical du peuple contre les élites. Le livre que j’ai publié s’appelle Le moment populiste. On est dans ce moment-là, parce qu’on sort d’un monde et que l’on rentre dans une autre dimension, nous sommes en période de transition. Le populisme est la forme classique de la transition.

Apercevez-vous un mur de Bruxelles, une espèce de pierre d’achoppement qui empêche de proposer un modèle alternatif ou bien tout simplement ces mouvements sont victimes de leurs faiblesses intrinsèques ?

Tous les mouvements sont victimes de leurs faiblesses intrinsèques. Orban ne s’est finalement pas trop mal débrouillé en Hongrie, Boris Johnson qui est une forme de populisme particulière à l’anglaise s’est bien débrouillé, Trump également… Il faut voir comment cela se passe.

Le peuple n’a pas toutes les vertus mais est attaché à un mode de vie, une certaine sociabilité, des mœurs partagées, une certaine continuité, l’idée qu’il est bien de se reconnaître dans les gens qu’on côtoie dans la rue, qu’il est mal de se sentir étranger dans son propre pays. Ce ne sont pas des choses intellectuelles, ce sont des choses simples, qui se traduisent dans des mouvements comme le populisme.

Tout le monde sait que le RN concentre aujourd’hui la plus grande partie des classes populaires, pourquoi ce transfert massif ? Tout le monde le sait, moi je l’explique par la trahison de la gauche. La gauche a laissé tomber le peuple, a laissé tomber son socialisme. La gauche s’est ralliée aux valeurs des Lumières, de l’idéologie du progrès, de la marchandise, et s’est aperçu finalement que le peuple n’avait pas les réflexes qu’elle attendait. Elle s’est tournée vers les immigrés, toute chose qui est vouée à l’échec puisque les immigrés ne souhaitent pas du tout devenir le nouveau prolétariat, ni la nouvelle réserve du capital.

Étant donné la difficulté du peuple à s’auto-organiser, à l’image des gilets jaunes, est-ce que vous diriez que le peuple aspire à de nouvelles élites qui respecteraient ses aspirations ?

Le terme d’élite est totalement neutre. Il y a une élite des gangsters, des prostituées, etc. Échappons-nous de ce terme ambigu. Je crois qu’il y a dans le peuple un profond désir d’admirer, et on admire toujours des gens exceptionnels c’est-à-dire des élites. Robert Redeker vient de publier un très beau livre sur les héros et les saints, Les Sentinelles d’humanité. Les héros et les saints ne courent pas les rues. Les gens ont en fait besoin d’admirer. Admirer c’est selon Redeker : « entrevoir ce que l’on peut devenir », plus haut que soi. Il y a donc un effondrement des repères, de la société, dans l’idée qu’il y a quelque chose qui est plus que nous même, qui mérite que nous vivions et que nous mourrions parfois pour cela. La survie est devenue la valeur suprême, si bien que les moyens utilisés pour survivre et donc pour réussir ne sont pas forcément les plus moralement recommandables.

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Droite-gauche, c'est fini ! : Le moment populiste

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Le virus de la propagande

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Le president chinois Xi Jinping dans la ville de Wuhan le 10 mars 2020 © CHINE NOUVELLE/SIPA

Les autorités chinoises s’appliquent déjà à réécrire l’histoire. Le président américain Donald Trump ne se laisse pas impressionner.


Le SARS-CoV-2 est un virus farouchement moderne. Comme tout ce qui est « moderne » : 

  1. Il est « Made in China» ;
  2. Il n’aime pas « les vieux » ;
  3. Il se déplace à toute vitesse ; 
  4. Il conduit les gens à rester chez eux pour regarder les écrans ; 
  5. Il justifie l’extension des mesures de contrôle de tous, partout et tout le temps.

Une fois qu’on a « convaincu » tout le monde (ou presque) à l’intérieur, il faut bien tester le produit à l’export…

C’est sans doute parce qu’il nous ressemble tellement que nous en avons aussi peur. Moderne en diable, il en devient diable moderne : Xi Jinping, le grand conjurateur, qui a sauvé l’humanité par sa gestion courageuse et exemplaire de l’épidémie (dixit le Global Times et le People’s Daily) et grâce à ses « méthodes à l’ancienne » (dixit l’OMS), n’évoquait-il pas à ce sujet, comme le signalait Emmanuel Dubois de Prisque, une lutte contre le « démon » ?

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Cela tombe bien : Richard Dawkins dans un essai célèbre (du moins pour ceux qui en ont entendu parler), intitulé Viruses of the Mind, comparait la religion à un virus. Selon Dawkins, la religion n’ayant aucun fondement rationnel et donc aucun contenu sémantique valide ne doit sa puissance qu’à sa capacité de transmission d’hôte en hôte. La religion et son étude relèverait donc de la « mémétique » : la science de la propagation virale des « memes ». 

La Chine exporterait bien sa propagande…

Des sémioticiens sérieux critiquèrent l’idée de « meme » en mettant en avant qu’il n’était qu’un signe appauvri, sans contenu autre que celui de sa réplication. Critique vraiment ? Ou plutôt parfaite définition… Car qu’est-ce qui est sans contenu propre, sans vie et n’existe que dans sa diffusion ? Sinon, justement un virus… Un virus mais aussi, bien sûr, une fausse information. 

Si le virus se prête si bien à la propagande, c’est parce que la propagande elle-même est virale. Or quel est le plus grand maître de la propagande à l’ère moderne sinon l’Empire-Parti post-maoïste chinois ? S’il est vrai que « la Chine est la religion des Chinois » (Simon Leys) et que la religion est un virus (Dawkins), il faudrait dire : la Chine est le « virus » des Chinois. Autrement dit : la propagande n’est d’abord qu’un prosélytisme à usage interne ; mais une fois qu’on a « convaincu » tout le monde (ou presque) à l’intérieur, il faut bien tester le produit à l’export. 

Réplique savamment élaborée

La diplomatie publique chinoise du COVID-19 est donc un cas d’école : comment retourner un désastre sanitaire en propagande politique vantant le modèle… qui a permis sa diffusion ! Si le virus n’a pas décimé l’humanité dans les prochains mois, on l’étudiera bientôt dans les classes de marketing. Après avoir été attaqué injustement (par définition, toute critique de la Chine est injuste – injuste et mal informée), pour ses méthodes (« à l’ancienne »?) comprenant drones, big data, reconnaissance-faciale-malgré-les-masques-de-protection et enlèvement manu militari vers le centre d’isolement le plus proche, il était prévisible que l’Empire contre-attaque.

Cette contre-attaque peut se diviser en plusieurs étapes, savamment élaborées. 

Tout d’abord, il faut « rectifier les noms » (Confucius) : il est interdit de dire « pneumonie du Wuhan ». Pour détourner de l’origine, on jette le trouble sur les données scientifiques établies : le 27 février, le principal expert chinois en virologie, Zhong Nanshan, déclare que le coronavirus pourrait ne pas être originaire de Chine. Le 12 mars, le porte-parole du ministre des affaires étrangères suggère, dans un tweet (Twitter est interdit en Chine), que le virus a été importé dans le Wuhan par l’armée américaine (rappelons que le médecin annonçant l’apparition du virus fut arrêté pour « fausse rumeur »…). En conséquence, Trump, qui avait d’abord parlé de « virus étranger », évoque maintenant un « virus chinois ». Déplacé ? Certainement. Raciste ? Pourtant, on parle bien de « grippe espagnole » (qui d’ailleurs viendrait de Chine) ou de « virus du Nil », sans que ni l’Espagne ni l’Egypte s’en offusquent. Pourtant, Pékin, par ses ambassadeurs au Japon et en Iran, a envoyé à ses ressortissants un message leur conseillant de se protéger qui du « virus japonais », qui du « virus iranien » – et TVB [tooltips content= »Il s’agit d’une chaîne de télévision hongkongaise considérée comme pro PCC depuis les événements de 2014 et réputée peu objective NDLA »](1)[/tooltips] a évoqué le « nouveau coronavirus américain »…

Les Américains menacés, les Italiens récompensés

Ensuite, on réécrit l’histoire : la Chine n’est plus le foyer du virus qu’elle a caché à son peuple et au monde pendant trois semaines, c’est le bastion de la résistance contre le mal, l’avant-poste héroïque de son endiguement grâce à sa mainmise totale sur sa population.

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Enfin, on donne libre cours sur l’intranet chinois à la satire des « manquements » des autres. Photomontages opposant Xi en blouse à Trump à la Maison blanche ou l’hôpital construit en deux mois aux tentes dans les centres hospitaliers américains. Dessins passant à la broche l’ensemble des autres pays : Conte dépeint en nonchalant refusant de mettre un masque, Abe caricaturé en imbécile qui ne sait pas quoi faire, etc. On menace les États-Unis de limiter les exportations de médicaments tout en montrant sa générosité en donnant des masques à l’Italie (récompensant ainsi l’engagement de Rome pour les « Routes de la Soie »). Alors qu’on avait critiqué les gouvernements étrangers pour contrôler les arrivants chinois et que l’OMS, toujours fidèle, avait déclaré la fermeture des frontières inutile, Pékin met les étrangers en quarantaine. La Corée du Sud qui avait laissé ses portes ouvertes aux Chinois a vu se fermer celles de la Chine.  

Tout est prêt pour la grande inversion discursive : non seulement le virus n’est pas du Wuhan, non seulement il a été arrêté par le Parti communiste, mais les pays contaminés en Occident le sont, non par excès d’ouverture à la « sino-mondialisation », mais par manque de foi envers le modèle chinois. Le 12 mars, Zhong Nanshan affirmait que le virus pourrait être sous contrôle d’ici juin… à condition que tout le monde fasse comme la Chine [tooltips content= » Par « Chine » ici, il faut entendre non la nation mais le pays tel que gouverné de façon autoritaire par le Parti Communiste chinois dirigé par Xi Jinping. Du fait même de l’OPA du Parti sur le pays et sa culture, il faut toujours avoir une conscience claire de la différence entre les deux. « ][2][/tooltips]. Dès lors, il faudrait renverser l’idée de Dawkins : ce n’est plus la religion qui est un virus mais le virus qui est une religion. S’il est vrai que la Chine est la religion des Chinois, le COVID-19 en serait-il le prophète ?

Vieilles badernes contre jeunes crétins

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Chantal Ladesou © Jacques BENAROCH/SIPA Numéro de reportage : 00835577_000092

Les progrès de la société vont bon train. Mais est-ce à dire que nous devons gober aveuglement toutes les « avancées » essentielles qu’on nous propose ? Chronique sur le mieux vivre avec son temps, entre vrais progrès et fausse amélioration. 


 

Il paraît que les quinquas seraient des obsédés du c’était mieux avant. Les sextats des envoûtés du recul passéiste. C’est-à-dire, d’après le Larousse, des personnes centrées «sur une attitude de repli sur les valeurs du passé». Des rétrogrades, attardés, fossilisés sur un sentiment excessif de nostalgie. Des régressistes en somme. Ça ne doit pas être loin de la réalité. Il faut savoir accepter la critique. Et se rendre aussi à l’évidence. Il est assez clair qu’on trouve plus souvent ce genre d’attitude chez nous, les vieilles badernes, que chez vous, les jeunes crétins. Cependant, il faut aussi apporter à cette cascade de critiques, un léger bémol. On peut être quasiment rangé des voitures – évidemment V8 essence – et mis dans la case senior, au rebut de notre société, en étant donc un suppôt du conservatisme (cette philosophie politique évidemment odieuse), tout en acceptant de vivre avec son temps. 

Concessions à la modernité, mais pas à la data

La preuve, je suis un utilisateur convaincu de toutes les avancées modernes essentielles et décisives. Le grille tout pain Seb par exemple, le seul capable de dorer toutes les mies – même les Carêmes – et évidemment celle de la baguette ; l’ouvre-boîte électrique aussi. Engin qui a beaucoup fait pour la libération des thons. Trêve de plaisanterie, sans être des maniaques du posting Instagrameux, des érotomanes du tweet clasheur ou des névropathes (cycliques) de Facebook, les vieux savent aussi vivre avec leur temps. La preuve, j’écris cette chronique sur mon iPhone. Je l’enverrai quand elle sera terminée à mon rédacteur en chef par e-mail et il me répondra sans doute par WhatsApp. C’est pas de la modernité ça ? 

J’utilise la Wi-Fi partout où je passe, je commande mon chauffage à distance, je regarde la télé sur ma Freebox, mes séries sur iPad et la météo sur une appli. Comme ça je peux témoigner du réchauffement climatique en direct live en comptant les tempêtes. Et je garde surtout les mains propres. Mais il faut quand même bien reconnaître qu’il y a des trucs modernes qui m’épuisent. De l’avant-gardisme qui m’exténue. La data par exemple. On n’a que ça à la bouche. En a-t-on vraiment besoin de la data? Les compteurs Linky qui connaissent mieux que vous la consommation de votre rasoir électrique ou de votre four micro-ondes, à quoi ça sert? A mieux analyser vos besoins ? Foutaise. C’est surtout utile pour nous coller encore plus de pubs ciblées oui. 

Aussi sûr que les vérandas Athéna auront achevé de défigurer les dernières jolies maisons françaises avant dix ans, en enrichissant au passage les animateurs des Grosses Têtes. Et la 5G

On n’est pas obligé de tout prendre

Le paracétamol produit à 90 % en Chine, les Renault fabriquées au Maroc, à 300 euros le SMIC local, et la PMA? Qu’est-ce que ça change? D’aller plus vite? De dépenser moins? D’être plus libre ? Tu parles. Accentuer les profits oui. Ça c’est certain. C’est ça qui est le plus fatigant d’ailleurs. Qu’on essaye de nous faire croire que le progrès est destiné à améliorer nos vies. Que le Canard WC est une révolution qui va libérer la ménagère d’un coup de bec et faire rendre l’âme aux fabricants de balais chiottes. Que le sweat-shirt à capuche n’a pas encouragé les vocations chez les dealeurs. Et que le couscous de quinoa vegan est meilleur pour l’estomac que la blanquette. Alors qu’en réalité, toutes ces nouveautés, ces avancées majeures, aussi grandes ou petites soient-elles, qui nous encouragent soi-disant à vivre avec notre époque, ne sont là que pour accélérer notre consommation. Et donc accentuer les profits. Faites le compte autour de vous. Et vous réaliserez que le moindre de nos conforts dits modernes, n’a été pensé en fait que pour faire davantage de fric. 

C’est pourquoi, plus le temps passe, plus j’ai tendance à n’avoir plus qu’un seul but : la liberté. Mais attention, Pas celle qui s’arrête où commence celle des autres. Non, la liberté, la vraie. Celle de penser autrement. Celle de vivre comme je l’entends. Celle qui inclut le droit de s’exprimer, de publiern d’informer et de débattre. Celle qui m’autorise aussi à me déplacer sans entrave. Celle qui me garantit enfin la préservation des biens et des personnes. Et surtout le droit de choisir. Et si c’est ça d’être un vieux con, alors j’accepte avec plaisir l’appellation. D’abord parce que j’aime la Funky Music et le requiem de Fauré. Someone like you d’Adèle et le Stabat Mater de Rossini. Le persillé de bœuf de chez Sébastien Ruffier et le paiement PayPal. Je prends ce qui est bon dans le progrès. Et je dégage le reste. Je le méprise même. Et pourtant j’ai assisté aux débuts de Mireille Mathieu au Jeu de la chance. Je ne regrette donc pas les cabines téléphoniques et le VHS Pathé Marconi. Parce que les SMS marchent mieux que le télégraphe à bras. J’aime bien aussi rouler décontracté au cruise control avec l’appli Waze doublée par mon Coyote. Ceinture et bretelles. 

Et j’attends même le moment, pas si lointain, où je pourrai aller au boulot en drone pneumatique. Rien que pour avoir le plaisir de voir les choses encore de plus haut. Et passer en rigolant au-dessus de l’Hôtel de Ville. C’est ça le vrai progrès. Continuer de rêver et d’évoluer. Sans détruire ni déclasser tous nos bonheurs passés.