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Virus de rappel


On ne veut pas briser vos rêves, mais le coronavirus tient lieu de piqure de rappel.


A tous les crédules…

A ceux qui comptent sur les exosquelettes ou les prothèses bioniques pour réaliser des performances physiques ou intellectuelles surpassant celles que leur laissaient espérer les capacités issues de leur procréation ; à ceux qui attendent qu’on leur introduise des implants dans le cerveau pour améliorer leurs capacités cognitives et communiquer par la pensée avec des robots ou d’autres individus, ignorant qu’en transférant à ces instruments leurs fonctions physiques ou cérébrales, ils laissent s’atrophier leurs organes, et que l’homme augmenté produira une humanité d’avortons.

A ceux qui pensent que l’intelligence artificielle pourra suppléer les humains pour opérer des choix dans de multiples domaines, comme assurer la rationalité du recrutement des entreprises, éclairer les magistrats sur l’opportunité de maintenir en prison les délinquants en fonction du risque de récidive, ou encore laisser aux drones ou aux robots tueurs la décision de faire feu, dispensant les hommes de choix éthiques difficiles, alors que la responsabilité des décisions prises échoira toujours aux hommes, en dernière instance.

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A ceux qui croient que nos informations et nos pensées peuvent s’évader de leurs pesants supports traditionnels, s’imaginant qu’elles sont en sécurité dans « le cloud », léger et flottant très haut dans le ciel, ne sachant pas, ou feignant d’ignorer qu’elles sont au contraire stockées bien sur terre dans des « data centers » énergivores et polluants.

A ceux qui affirment que l’esprit pourra survivre au corps, qu’il sera possible d’en sauvegarder toutes les données en les gravant sur des disques durs, et que nous pourrons remplacer nos corps par des machines contrôlées par la réplique numérique de notre cerveau, ignorant que celui-ci est infiniment plus qu’une accumulation de données, et que l’âme restera à jamais inaccessible.

A ceux surtout qui sont convaincus qu’il sera possible de vaincre la mort ; comptant sur la cryogénie et l’aboutissement du projet Calico de Google pour ressusciter puis accéder à l’immortalité… et qui constatent aujourd’hui qu’un virus peut toujours menacer la vie sur toute la planète.

A ceux qui espéraient que les « GAFAM » débarrasseraient l’humanité de ses carcans de préjugés, par le prodige d’une communication libérée de toutes ses entraves, et construiraient une société dans laquelle la transparence généralisée sera garante de l’accomplissement de toutes les vertus, et de l’éradication de tous les vices, rechignant à constater que les réseaux sociaux sont le terreau sur lequel se développent la haine et de nouvelles formes de violence, se diffusent les fausses informations, et produisent des régressions qui vont jusqu’à ringardiser l’idée de vérité…

A tous les crédules abusés par l’idée que la 5G est le vecteur du progrès et de l’épanouissement de l’individu, doté par la magie numérique d’une foule d’objets connectés intelligents lui simplifiant la vie ; convaincus que d’allumer les lampes, ouvrir les rideaux, ou mettre en route robots ménagers et télévision par une commande vocale est le sommet du bonheur, en faisant l’impasse sur l’énormité de la consommation d’énergie, et toutes les atteintes à l’environnement que cela implique, sans voir surtout que cela augmente terriblement la fragilité de la société, sa vulnérabilité aux grandes pannes et aux sabotages…

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Aux prisonniers de la bulle cognitive, aux addicts à la manette, aux possédés du clic, aux captifs des réseaux et de la haine, fascinés par leur propre image, aux exhibitionnistes de facebook ou d’Instagram, aux possédés de Netflix, aux abusés de Whatsapp, aux 45% de français, dont 66% des jeunes entre 18 et 29 ans qui passent entre deux et six heures par jour sur leur smartphone, et qui considérent que la vraie vie, c’est-à-dire celle qui intéresse, qui capte l’attention, qui procure émerveillement, surprises en tout genre, émotions fortes, etc se situe derrière les écrans…

A celles ou ceux qui pensent que la distinction entre les sexes est ringarde, qu’en attribuer un à la naissance est un abus de pouvoir de la société, une atteinte à une liberté fondamentale, et que les progrès de la science permettront de retarder le choix jusqu’à un âge avancé, ou, mieux encore de l’abolir, sans reconnaître qu’il s’agirait d’une mutation anthropologique mettant en danger un des équilibres fondamentaux de l’humanité.

A ceux qui s’émeuvent de l’illectronisme et en appellent à la solidarité pour aider les anciens à surmonter cette pathologie, en oubliant que l’illettrisme concerne encore 7% de la population adulte et sévit encore dans la jeunesse… Ou encore que Pepper le robot résoudra la question de la solitude des personnes âgées et amènera la joie dans les EHPAD, dispensant les humains de leur devoir de solidarité…

A tous ceux qui proclament qu’ils se sont faits par eux-mêmes, qu’ils ne doivent rien à personne, qu’ils sont totalement libres de leurs opinions, et considèrent comme une agression la prétention de quiconque de les remettre en cause, qui ont la conviction de ne devoir qu’à eux-mêmes leurs réussites, et renvoient aux pesanteurs et archaïsmes de la société la responsabilité de leurs échecs… tous ceux-là s’aperçoivent aujourd’hui, par la malfaisance d’un virus, qu’ils vivent en société, et sont solidaires des autres, pour le pire sinon pour le meilleur, qu’ils le veuillent on non….

A tous ceux qui croyaient que le programme cartésien de maîtrise et de possession de la nature était accompli, et qu’au-delà un monde artificiel s’émancipant radicalement de son emprise était en cours d’élaboration….

Coronavirus vous en informe : le réel est de retour.

 

« L’Italie n’est pas le bouillon de culture de l’Europe »

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Députée trentenaire du Piémont (Turin), Augusta Montaruli est l’un des nouveaux visages de la droite italienne. Son parti Fratelli d’Italia, issu de la mouvance postfasciste, ne cesse de grimper dans les sondages (au-delà de 13%) grâce à la popularité de sa présidente Giorgia Meloni, en passe de concurrencer Matteo Salvini au centre-droit et de dépasser le Mouvement 5 étoiles comme troisième force politique italienne. Pour CauseurAugusta Montaruli dresse un bilan d’étape de la lutte contre le Coronavirus dans la péninsule. Et tire la sonnette d’alarme : l’incivisme de certains de ses concitoyens risque d’aggraver la diffusion de l’épidémie. Toute ressemblance avec une contrée voisine… Entretien.


Daoud Boughezala. Vous êtes députée du Piémont. Quelle est la situation sanitaire de cette région frontalière de la France ?

Augusta Montaruli. D’abord, sans vouloir être alarmiste ni polémiquer, je voudrais dire que trop de monde circule toujours dans la rue malgré le confinement. Aujourd’hui, dans le Piémont, nous enregistrons pratiquement le même nombre de personnes infectées par le Coronavirus que la Vénétie il y a encore quelques semaines. Malheureusement, le Piémont compte 78 morts du Covid-19 de plus que la Vénétie (Ndlr : le 20 mars au soir, il y avait 131 morts du Corona en Vénétie sur 3461 cas positifs contre 209 sur 4031 cas positifs dans le Piémont. La Lombardie bat tous les records avec 22 264 cas positifs et 2549 morts). Avant-hier, le Piémont a obtenu le record d’hospitalisations en Italie, 340 de plus qu’en Lombardie. Hier, les hospitalisations n’ont diminué que parce que d’après les données récoltées, les sujets atteints semblent avoir été mises en quarantaine (1205 personnes en un jour !). La situation est encore plus préoccupante si l’on considère que la Vénétie a fabriqué 40 000 tests de dépistage de plus que le Piémont. Au risque de passer pour une casse-pieds aux yeux de mes amis comme de mes adversaires, je regrette que le Piémont n’ait pas été immédiatement déclaré zone à haut risque comme l’avait demandé le conseil régional. Je regrette qu’il n’y ait pas de fermeture totale, de contrôles dans les rues ni de dépistages de masse. A ceux qui parlent de nécessité économique, je répondrai que si nous continuons sur cette pente, nous subirons une lente agonie pire que la fermeture immédiate.

Avant même que le gouvernement italien n’impose un confinement à tout le pays, vous vous étiez imposé deux semaines de quarantaine à Turin. Pourquoi ?

Après que j’ai rencontré le président de la région Piémont Alberto Cirio (Ndlr : à la tête d’une coalition de centre-droit), il a été contrôlé positif au Coronavirus. Or, quiconque qui a été en contact avec une personne atteinte du virus doit s’imposer quatorze jours de confinement. Au terme de cette période, avec détermination, sans panique, je me remets au travail pour défendre Turin et l’Italie, chose que je peux faire y compris de ma fenêtre.

Que pensez-vous de la manière dont le gouvernement Conte a géré l’épidémie ?

A l’heure actuelle, je ne souhaite pas polémiquer. Je me contenterai de dire qu’une fermeture générale s’impose immédiatement.

Et de la part des régions du nord, Lombardie et Vénétie, d’où est partie l’épidémie en Italie ?

Les régions du Nord ont un système de santé meilleur que le sud pour diverses raisons. Au milieu de cette tragédie, heureusement que l’épidémie s’est d’abord diffusée dans le nord. Je n’ose imaginer dans quelle situation nous nous trouverions aujourd’hui si l’épidémie avait commencé dans le sud. Quand des restrictions les plus draconiennes ont été introduites, nous avons observé une ruée vers le sud. Je voudrais dire à ceux qui sont parti qu’ils ont mal agi. Ils ont fait du mal au sud du pays et portent la responsabilité d’y avoir apporté le risque épidémique. Ils nous ont fait mal parce qu’on n’abandonne pas la terre qui nous a offert des études, un horizon, du travail et de l’affection. En somme, ils ont fait du mal à l’Italie.

L’Italie est désormais considérée comme l’épicentre européen du Covid19. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’Italie s’en sortira la tête haute et plus fière que jamais. Contrairement à ce qui a été dit, nous ne sommes pas un pays-bouillon de culture du Coronavirus. Nous sommes la nation qui a transmis toutes les données sur le virus tandis que les experts affirment que la maladie est arrivée pour la première fois en Allemagne avant de se propager ici. Jusqu’à maintenant, nous attendons encore des explications sur la manière dont les contrôles ont été faits et comment les données sanitaires ont été récoltées dans le reste de l’Europe.

Savez-vous si la peur de la contagion a stoppé le flux de migrants qui entrent en Italie ?

Nous avons demandé les chiffres de l’immigration au gouvernement italien. En tout cas, nous espérons que le président du Conseil Conte gère l’immigration clandestine avec sévérité et sans angélisme mais cela n’est toujours pas le cas.

Et sous vos applaudissements


Jérôme Leroy refuse de se joindre à la communion, chaque soir à 20 heures. Voici pourquoi.


Applaudir le personnel soignant tous les soirs. Sur un balcon. Je vais peut-être choquer mais voilà le comble de l’hypocrisie pleurnicharde et moralisatrice, celle qui a permis de remplacer la politique par des bons sentiments. Ce qui était spontané chez les Italiens devient ici une opération de communication à usage gouvernemental encouragée par les incompétents qui sont au pouvoir, naviguent à vue et qui savaient seulement, jusqu’au début du coronavirus, dépouiller l’État pour donner à quelques-uns, à quelques grands groupes privés ce qui appartenait à tous les citoyens, et notamment les transports, la santé et la protection sociale.

Le scandale français des masques

Parmi ceux qui applaudissent, il y a sans doute des gens sincères mais je ne peux pas m’empêcher de me demander combien ces vingt dernières années, ont bougé leurs miches pour aller voter? Et parmi ceux qui se sont dérangés, combien ont voté pour des partis qui dénonçaient la marchandisation totale de la société y compris de la santé? Il y en a eu, pourtant, des occasions démocratiques de renverser la vapeur, d’empêcher la catastrophe sanitaire qui se déroule sous nos yeux. Je reprends les chiffres du camarade sénateur Eric Bocquet, donnés récemment dans un tweet: en vingt ans, la population française a augmenté de 7 millions d’habitants et les politiques austéritaires ont supprimé 100 000 lits dans le secteur hospitalier. « Et voilà pourquoi votre fille est muette » et pourquoi le « meilleur système de santé du monde » est submergé malgré l’héroïsme des soignants célébré par Macron. 

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Il faudrait juste lui rappeler, à Macron que ses soignants n’ont pas à être « héroïques »,  n’ont pas à se sacrifier. Ils ont juste besoin d’être équipés décemment pour faire le meilleur boulot possible avec dévouement et compétence.  Avec des masques, par exemple, qui manquent à la population et aussi à eux, ainsi que des kits de dépistage qui devraient être systématiquement utilisés pour tous et qui devront l’être de toute manière quand on sortira du confinement. 

Communion fraternelle

Autre chose : ce que nous vivons n’est pas non plus une « guerre » contrairement à ce que dit le Figurant de l’Elysée: c’est une pandémie. Tout simplement. Les métaphores ont ceci de confortable qu’elles vous donnent un petit air de poésie à la réalité la plus crue, la plus sordide. À défaut d’être évitable, cette pandémie était gérable avec une autre politique qui aurait empêché tous ces morts s’entassant dans le couloir d’urgences saturées, urgences dont on rappellera qu’elles étaient en grève depuis des mois et des mois, dans la relative indifférence de la grande majorité des applaudisseurs. Et tiens, combien parmi ceux qui font clap-clap avec les mains sont descendus dans la rue depuis ces vingt dernières années,  combien se sont mis en grève pour essayer de ralentir le rouleau compresseur néolibéral? Combien, sérieusement?  

Chiche

Alors il faudrait applaudir, vraiment? Pour qu’on ne se sente pas coupables et qu’on se trouve si beaux dans ce miroir de la communion fraternelle et des belles images pour BFM? Applaudir, et puis retourner dans la cuisine avec 50 kilos de macaronis en poussant un soupir de satisfaction?  Ce ne sont pas les applaudissements qui vont, par miracle, nous rendre un système de santé. Ou alors, si on applaudit, faisons-le avec des banderoles réclamant que les infirmières françaises cessent d’être les plus mal payées d’Europe. Ce n’est pas les applaudissements qui empêcheront les infirmiers en réanimation de gagner moins de 1500 euros quand ils débutent.

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On ferait mieux de  se préparer à l’après, de tirer ensemble les leçons de ce qui aura eu lieu.

On nous dit que rien ne sera comme avant. Vraiment? J’attends de voir. J’espère le voir. Et si, en l’honneur de tous ces soignants, à ce moment-là, on se lève et on change les choses en refusant le discours sacrificiel et austéritaire qui cherchera à s’imposer pour éponger les pertes des marchés; si on retrouve l’esprit des Jours Heureux, alors là, oui, on pourra applaudir.

Coronavirus, il n’y aura plus de retour à la normale


Défaillances françaises, rapport aux autres, à la politique, à la modernité ou à la mort, économisme, quartiers perdus de la République: le coronavirus rebat toutes les cartes. Guillaume Bigot esquisse le vrai monde d’après…


Nous sommes pareils à des voyageurs de wagons-lits qui « ne se réveilleront qu’au moment de la collision » écrivait Robert Musil dans L’Europe désemparée.

La pandémie de Covid-19 nous a surpris comme la grande guerre où la grippe espagnole avait sorti nos ancêtres d’une torpeur mêlée de bonheur. Le stade 4 de l’épidémie désigne le retour à la normale. Gageons qu’aucun peuple, aucun gouvernement et même aucun de nous, ne connaîtra de stade 4.

Nous étions en train de perdre notre humanité, un virus d’un millième de micron vient de nous la rendre

Ni dans 45 jours, ni jamais.

En 24h, nous sommes passés de la planète pour horizon à notre palier 

Cette épidémie a profondément modifié notre rapport à l’espace. Jusqu’au confinement, la post-modernité libérale nous promettait de faire du monde entier un espace à notre portée. La présence de touristes chinois dans nos grands magasins avait fini par nous convaincre que la planète était devenue l’échelle de nos vies.

En 24 heures, nous sommes pourtant passés de la planète pour horizon à notre palier ou à notre jardin. Ce rétrécissement d’horizon est considérable, surtout pour ceux qui, hier encore, considéraient East Village comme l’extension de SoPi (South Pigalle).

Du burn out à la plage vide 

Le temps lui-même s’est ralenti et presque arrêté. À l’image des montres molles de Dali, le temps est devenu caoutchouteux. Ce personnage de Camus qui, derrière ses barreaux, décrit « les jours qui débordent les uns sur les autres », nous paraît de moins en moins étranger.

Nous sommes passés du mode TTU (très très urgent), ASAP, burning out et trop plein au syndrome de la plage vide.

La semaine dernière, nos agendas étaient tellement pleins que nous avions la sensation d’avoir plusieurs mois voire plusieurs années de retard. Désormais, nous avons la sensation d’une mise à la retraite avant l’heure, plus ou moins entrecoupée de phases de télétravail. 

Nous sommes passés d’un univers rythmé en millisecondes et de trading haute fréquence à un temps propice à l’introspection, seul compatible avec l’horloge interne de l’être humain. L’inaction nous force à la réflexion. Le temps nous incite à nous interroger sur la manière dont nous avions à le remplir et à sa durée limitée.

Or, comme le savent les physiciens, le temps et l’espace sont interdépendants.

Nous n’avions pas nécessairement conscience du lien entre notre perception de l’espace et du temps et nos moyens de locomotion. Nos aïeux disent que Paris désert et sans voiture leur fait penser à l’occupation. Dans toutes les grandes villes de France et dans toutes les métropoles du monde, c’est la même mise sur pause. Nous avons cessé de nous déplacer.

Pour le meilleur et pour le pire, nous allons redécouvrir que nous ne sommes pas seuls au monde

Jusqu’ici tout ne va pas bien mais tout tient encore.

Grace à Internet, vaille que vaille, relations amoureuses, amicales et professionnelles (au-delà du foyer au sens de l’INSEE) se poursuivent à distance car les réseaux fonctionnent encore. La saturation des bandes passantes n’est pas loin. Google annonce déjà des restrictions. Ici encore, le réel s’impose au virtuel et nous redécouvrons progressivement que derrière le rhizome numérique mondial se cache des infrastructures physiques, donc limitées. La 5G n’est pas pour demain et estimons-nous heureux si nous ne ressortons pas les modems, les Minitels voire les signaux de fumée, le tam tam ou les pigeons voyageurs.

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Notre rapport aux autres se trouve également profondément modifié par la crise sanitaire. Ceux qui sont confinés seuls sont tentés de croire que le paradis, c’est les autres. Ceux qui sont confinés avec leur famille ou avec une poignée de proches peuvent être tentés de rejouer le scénario de Shining d’ici 45 jours.

La Chine, dans un tout autre contexte culturel, il est vrai, est déjà passée par là. Dans Wuhan confinée, le nombre de violences conjugales et de divorces a littéralement explosé.

Pour le meilleur et pour le pire, nous allons redécouvrir que nous ne sommes pas seuls au monde.

La fin du bon plaisir Uber Alles 

Cette crise planétaire inédite depuis la seconde guerre nous invite à considérer que le bon plaisir individuel « Uber Alles » et l’individualisme marchand libéral-libertaire n’était pas l’horizon indépassable espéré par certains.

Les surhommes nietzschéens qui se divertissaient avec Netflix, se nourrissaient avec Deliveroo, se déplaçaient avec Uber, doivent en rabattre de leur prétention à faire bande à part. BEP ou bac + 12, nous sommes tous menacés par le virus.

Comme dans ce texte inaugural d’Hérodote comparant l’histoire à une pluie qui s’abat sur les acteurs d’une pièce et faisant couler leur maquillage, le coronavirus met au jour le véritable visage des acteurs. En France, la pandémie a rapidement fait éclater les différences de mœurs et de rapport à la loi des différentes strates de la population. Dans ce que les médias appellent pudiquement les quartiers, des bagarres éclatent dans les magasins, les forces de l’ordre sont couramment prises à partie et se font parfois cracher dessus dans un geste où le mépris veut tuer. Des bandes défient les consignes de confinement. Une partie de la jeunesse en voie de sécession manifeste que leur rejet de la légitimité de l’État prime sur la volonté de protéger leurs parents ou leurs grands-parents.

Les Français malgré eux refusent d’obéir à la loi

Étrange et atroce chambre noire, le coronavirus révèle qu’une partie de la jeunesse est composée de Français malgré eux. Ici encore, il ne faut pas compter sur un retour à la normale. Le gouvernement ne pourra pas éternellement accuser toute la nation d’un incivisme qui est celui d’une minorité qui précisément ne veut pas lui appartenir. 

Le Covid-19 a fait tomber un autre masque faisant apparaître la soi-disant Union européenne pour ce qu’elle est : une organisation internationale fondée sur une idéologie dénuée de substance, de pouvoir et de projet. Sous les palabres et les traités de Bruxelles, les nations ressurgissent dans leur égoïsme cru. Les Italiens demandent des masques aux Allemands qui les stockent pour eux-mêmes. Hélas, le seul produit sanitaire que Berlin a exporté gratuitement chez ses voisins reste le zyklon B.

Qui doit vivre et qui doit mourir ?

Un autre épilogue ironique et cruel révélé par la pandémie concerne les « heures les plus sombres de notre histoire ».

Ces « heures les plus sombres », invoquées comme un mantra anachronique, depuis quarante ans pour toujours plus rogner les pouvoirs des peuples au profit de l’UE sont de retour comme un effet secondaire involontaire et imprévisible propagé par la mondialisation et par le refus obstiné des frontières. Hier, des tueurs en blouse blanche, une tête de mort au revers de leur veste, décidaient qui devait vivre et qui devait mourir. Aujourd’hui, des sauveurs en blouse blanche, une croix bleue sur la poitrine risquent leur vie pour sauver la nôtre mais sont contraints de répartir la pénurie, donc de décider qui doit vivre et qui doit mourir. Une catastrophe sanitaire d’une telle ampleur était très difficilement prévisible. En revanche, ce qui était prévisible, c’est qu’accorder la priorité aux activités rentables « quoiqu’il en coûte » au détriment des services publics voire des vies humaines était pire qu’un crime, une grave erreur de calcul.

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Tant que les victimes de ces politiques étaient peu nombreuses et isolées, leur caractère suicidaire demeurait caché. Le soldat en opération obligé d’acheter son gilet pare-balle avec sa solde ou le chef de service devant fermer des lits pestaient dans leur coin. Mais la crise sanitaire frappe aussi les actionnaires.

Nouvelle ironie douloureuse, le mal venu du Hubei emporte surtout les détenteurs d’épargne que sont nos aînés.

Le retour de l’euthanasie des rentiers

L’euthanasie des rentiers dont parlait Keynes est de retour. Et les détenteurs de capitaux que le Covid n’aura pas tués et l’inflation qui va fatalement suivre, vont inévitablement les ruiner. Il ne faut y voir l’effet d’aucune justice immanente (il n’y a que les fanatiques du marché qui croient à la main invisible), mais le retour forcé d’un paradigme économique où le tout est considéré comme ayant plus de valeur que les parties et où l’on ne pourra plus s’enrichir individuellement et impunément au détriment de la collectivité.

Les délocalisations avaient battu en brèche la rentabilité de l’épargne et celle du secteur privé « dégraissé ». Elles avaient aussi tassé les revenus des salariés et induit une hausse massive du chômage ayant fait exploser les dépenses sociales. 

Effectivement, la globalisation voulue par nos élites nous aura coûté un pognon de dingue. Désormais, elle va nous coûter des vies. 

On ne peut imputer ni à la mondialisation, ni à nos gouvernants – qui hier encore étaient ses défenseurs les plus fervents – le surplus de morts lié au démantèlement de l’hôpital public, au déstockage des masques, à la délocalisation de la production des respirateurs et des médicaments. 

Administrateurs et communicants désemparés : il n’y a pas de précédents 

Nos dirigeants ne sont comptables que de la surmortalité qui découlera de la saturation de nos hôpitaux. Il est difficile de se défaire de cette désagréable sensation que la misère de l’impréparation (pas de masques, pas de tenues, pas de tests, pas de lits en quantité suffisante) a été déguisé en stratégie. Celle de l’immunité de groupe où les autorités décident sciemment de laisser le virus circuler pour qu’un maximum d’entre nous développe les moyens naturels de lutter (notre système immunitaire possède une mémoire).

Cette impression de malaise est accrue par le réflexe inique de nos dirigeants mettant en cause notre incivisme et notre légèreté pour mieux cacher la leur. « Notre défaite est venue de nos relâchements » ; tançait Philippe Pétain au lendemain de la débâcle. « Les Français ne sont pas assez disciplinés » semble répondre Édouard Philippe.

Politiquement, il est vain de tabler sur un retour à la normale.

Avant cette crise, la vie démocratique était devenue un théâtre où des hauts fonctionnaires jouaient, avec plus ou moins de bonheur, aux communicants. Or, diriger n’est pas administrer : les gestionnaires ne savent pas improviser, ils fonctionnent aux précédents et s’abritent toujours derrière des règles et les experts. 

La grippe espagnole est le seul précédent à peu près comparable. Or, la haute fonction publique française qui nous « dirige » depuis 1969 a perdu sa mémoire. Il est fort à parier que notre peuple, le moment venu, tirera des conséquences drastiques de cette crise. Pourquoi accepterions-nous d’être gouvernés par des chefs qui, de leur propre aveu, se sont trompés sur tout ? Plus profondément, le coronavirus révèle la nature profonde de la politique qui est une affaire de vie et de mort. C’est le caractère précaire de nos vies et de nos sociétés qui fonde sa nécessité, sa gravité et son importance. Elle sera inévitablement de retour.

Une soupe au pangolin a grippé la mondialisation 

Une soupe au pangolin ou à la chauve-souris dégustée par un paysan chinois ou l’erreur d’un laborantin chinois n’a pas que grippé la mondialisation.

Cette révolution « coronicienne » va nous sortir de l’hybris post-moderne globalisante, individualiste et relativiste. Le coronavirus a tué cette illusion d’une vie humaine débarrassée de sa finitude. Sous une forme moins spectaculaire mais plus insidieuse que le 11 septembre, la crise sanitaire planétaire a replacé la mort à sa juste place de révélateur de la valeur de la vie humaine.

La mort est la grande égalisatrice et aussi la grande éclaireuse de nos existences. À la fin, c’est toujours elle qui gagne et donc qui décide de ce et de ceux qui compte(nt), de ce qui est important et de ce qui est insignifiant, de ce qui dure et de ce qui passe.

Nous étions en train de perdre notre humanité, un virus d’un millième de micron vient de nous la rendre.

Tu seras un trans, mon fils


Au Royaume-Uni, le débat sur le genre s’est transformé en guerre culturelle. Comme le démontre Douglas Murray, la cause transgenre est instrumentalisée pour attaquer la biologie et le vieux patriarcat moribond. Sans même épargner les enfants.


Aussi inconcevable que cela semble, nous sommes en train d’adopter une conception totalement différente de l’être humain sur les plans médical, juridique, politique, pédiatrique et procréatif, non seulement sans consulter très largement l’opinion publique, mais de surcroît sans faire intervenir toutes les sources d’information pertinentes.

Qu’est-ce qu’un homme ? Qui a le droit de s’appeler une femme et d’assumer la condition féminine ? Qui peut prétendre au titre de mère ou de père ? À partir de quel âge les enfants peuvent-ils décider de changer de sexe ou de genre ? Quelles sont les conséquences à long terme des traitements requis par ce changement ? À ces questions fondamentales, certains militants influents prétendent apporter des réponses définitives en l’absence de toute forme de dialogue apaisé. En France, pays pour l’instant relativement épargné par ces problématiques, on a pu ironiser là-dessus, on se gausse volontiers des dernières lubies des cultures anglo-saxonnes. On a tort. À trop railler, on ne fait qu’éluder un débat qui est en train de se transformer en une véritable guerre culturelle. Dans son dernier livre, dont le titre signifie littéralement « la folie des foules [tooltips content= »The Madness of Crowds : Gender, Race and Identity, Bloomsbury Continuum, 2019. »][1][/tooltips] », le Britannique Douglas Murray démonte patiemment les mécanismes de cette terreur idéologique qui entrave toute discussion des identités de genre et de race. Dans le chapitre final de ce chef-d’œuvre de lucidité et de pensée critique, il montre comment la question transgenre, la « transidentité », a été instrumentalisée pour en faire une sorte de « bélier » destiné à détruire les dernières citadelles de quelque patriarcat scientifico-capitaliste fantasmé par les nouveaux guerriers de la bien-pensance.

La folie de quelques uns

Dans leur conception radicale de l’être humain, trois éléments d’importance inégale définissent l’individu : le sexe, le genre et l’orientation sexuelle. Le sexe, d’ordre biologique, représente très peu de choses. Résultant de la seule décision d’un médecin ou d’une sage-femme à la naissance – ce qu’on appelle l’« assignation sexuelle » –, il est arbitraire et facile à remodeler par les drogues et le bistouri. Le genre, en revanche, est un phénomène solide, palpable, quoique prenant son origine uniquement dans le ressenti de l’individu. C’est dans le genre que l’individu trouve son centre, son ancre. Finalement, l’orientation sexuelle, libre et flottante, est indépendante de ces autres éléments. On peut très bien avoir une identité de genre totalement différente du sexe assigné à sa naissance. La souffrance engendrée par l’incongruence entre les deux s’appelle la « dysphorie de genre » : pour l’apaiser, on change son corps par un traitement hormonal et, au besoin, la « chirurgie de réassignation sexuelle ». Ainsi, des hommes deviennent des femmes, ou des « trans femmes » ; et des femmes deviennent des hommes, ou des « trans hommes ». Il existe une troisième catégorie qui regroupe les personnes se réclamant de deux ou de multiples genres, ou d’aucun. Les qualificatifs ici sont : non-binaire, genderqueer, bigenre, pangenre, agenre… Que tous ces individus aient des droits est évident. Reste à savoir lesquels.

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Pour commencer, ces définitions, qui donnent naissance à une série de paradoxes, posent des problèmes d’ordre logique. Tout d’abord, la théorie du genre semble affirmer le libre arbitre humain en nous libérant de la tyrannie de la biologie, le corps étant entièrement soumis à l’esprit. Sauf que nous devons, par conséquent, nous incliner devant un autre déterminisme, celui du genre, qui, à la différence du corps, dépend d’un ressenti beaucoup moins tangible pour la société, la médecine et potentiellement le sujet lui-même. Ensuite, c’est compréhensible, les activistes transgenres souhaitent sortir leur expérience du domaine de la pathologie, et veulent que l’on y voie non un trouble, mais une opportunité d’épanouissement. Seulement, tant que la dysphorie est présentée comme un mal, on peut réclamer un traitement médical, souvent remboursé. Pour définir la dysphorie comme un problème non médical tout en conservant l’accès aux soins, la solution est d’y voir un mal social. Les trans sont constamment victimes de discriminations et de violences. Cela est aussi vrai que déplorable. Mais selon la dysphorie nouvelle version, c’est toute la société et le système des genres qui y est associé qui sont responsables de ces souffrances. Les personnes dont le genre correspond au sexe (c’est-à-dire l’écrasante majorité) sont appelées les « cisgenres », le contraire de « transgenre ». Tout dans les institutions traditionnelles est conçu uniquement pour eux – c’est la « cisnormativité ». Comme l’affirme Judith Butler, la grande référence ici, « les normes de genre elles-mêmes » constituent « une source de désarroi [tooltips content= »Défaire le genre, éd. Amsterdam, 2012. »][2][/tooltips] ». Il s’agit donc de les abattre. L’ennui, c’est que ces mêmes normes ont permis aux trans de construire cette identité genrée qui est le point fixe de leur vie. Ainsi, le concept de genre lui-même se désagrège et explose en plein vol. Simple aporie théorique ? Pour paraphraser Sherlock Holmes, les méfaits sont fréquents, mais la logique est rare. Il y a des perdants potentiels dans cette confusion.

Les grands perdants d’une confusion

D’abord, les femmes. Ce qui les rend irremplaçables (et en même temps leur vaut problèmes physiques et discriminations), c’est-à-dire la biologie, est désormais d’importance secondaire. À l’automne dernier, le tribunal de grande instance de Londres a rejeté la requête d’un trans homme, ayant conservé son utérus, qui voulait figurer sur l’acte de naissance de son bébé en tant que père. Le juge a dû réaffirmer que, selon la langue anglaise, seule une mère peut enfanter. Les mots ont leur importance.

À lire aussi: Et ta sœur, elle est « genderfluid »?

En somme, les féministes s’emploient depuis longtemps à établir que, en dépit des différences physiques, il n’y a pas de différence profonde entre les cerveaux masculins et féminins, et que le genre représente un ensemble de stéréotypes imposé par la société. Maintenant, elles doivent admettre que le genre, tout en restant flou, est inhérent à l’esprit. Ce fait permet aux trans femmes d’avoir un accès libre et entier à tous les domaines et services réservés aux femmes. Dans le sport de haut niveau, des trans femmes, ayant bénéficié sur le plan physique du développement d’un corps masculin, peuvent concourir dans des catégories féminines avec un avantage potentiel. Actuellement, il faut qu’elles aient maintenu un niveau réduit de testostérone pendant un an. Cette obligation étant dénoncée comme insuffisante par d’anciennes grandes sportives, la commission médicale du Comité international olympique s’est réunie afin de déterminer de nouvelles modalités pour Tokyo 2020, mais n’a pas pu se mettre d’accord, tant la question est controversée. Il y a aussi la question des prisons et des refuges pour femmes. Des cas exceptionnels, mais notoires d’hommes se prétendant trans femmes pour s’introduire dans ces espaces pour commettre des crimes sexuels soulignent les limites de l’équation absolue « trans femme = femme ». Finalement, il y a ce qu’on appelle le « plafond de coton » : des lesbiennes qui affirment que leur orientation sexuelle ne les attire pas vers des femmes ayant un pénis – des trans femmes n’ayant pas eu la chirurgie de réassignation – sont dénoncées par des activistes trans comme sexistes [tooltips content= »« Trans inmate jailed for Wakefield prison sex offences », News, bbc.com, 11 oct. 2018 ; Angela Wild, « Opinion : lesbians need to get the L out of the LGBT+ community », Thomson Reuters Foundation, 12 avril 2019. »][3][/tooltips].

Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019. © Penelope Barritt/ REX/ SIPA
Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019.
© Penelope Barritt/ REX/ SIPA

Les autres perdants potentiels de cette évolution, peut-être de cette révolution du genre sont les enfants. Depuis dix ans, le nombre d’enfants déclarant vouloir changer de genre a significativement augmenté, de même que la pression pour baisser l’âge auquel l’individu peut demander un traitement de bloqueurs de puberté et d’hormonosubstitution. Un scandale au Service du développement de l’identité de genre du Service de santé national anglais a révélé que 35 médecins en avaient démissionné depuis trois ans, car ils se sentaient de plus en plus obligés de recommander des traitements radicaux pour des enfants sous peine d’être dénoncés comme des transphobes. On aimerait que la science nous éclaire sur ces questions délicates, mais la liberté de la recherche est souvent entravée par la pression politique et médiatique exercée par des activistes. Ceux-ci s’en prennent, par exemple, aux chercheurs suggérant qu’il faudrait aider un enfant à accepter son corps avant de l’aider à le modifier, que la prolifération actuelle d’enfants souffrant de dysphorie de genre puisse être alimentée par la contagion sociale ou qu’on devrait s’intéresser aux personnes qui regrettent leur « transition » vers le genre opposé et qui veulent « détransitionner [tooltips content= »James Caspian, « Why detransitioners frighten trans activists », spiked-online.com, 23 oct.19. »][4][/tooltips] ».

Tout cela renforce l’idée que les décisions ne sont pas les fruits d’une vraie délibération démocratique. En décembre, un document partiellement rédigé par un grand cabinet d’avocats, a été révélé par la presse britannique. Il définit une stratégie de lobbying visant à obtenir plus de liberté de changer de genre pour les enfants. Il prévoit notamment de proposer au législateur des textes de loi déjà rédigés et de minimiser la couverture médiatique [tooltips content= »James Kirkup, « The document that reveals the remarkable tactics of trans lobbyists », The Spectator, 2 déc. 2019. »][5][/tooltips]. Selon Murray, le libéralisme (au sens moral) qui faisait preuve de curiosité et d’ouverture au monde, et qui est à la base de nos sociétés occidentales, a été supplanté par un libéralisme dogmatique et vengeur qui risque de mettre fin à l’ère du libéralisme lui-même. Les Français auraient tort de se croire immunisés. Il n’est pas certain que le village d’Astérix résistera encore et toujours à cet envahisseur idéologique.

Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

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La mondialisation n’a pas dit son dernier mot… Mais ce scandale en est-il vraiment un ?


Le quotidien La Repubblica est formel : Copan Diagnostics, une société de Brescia (Lombardie) a fourni cinq cent mille tests de dépistage du Covid-19 aux Etats-Unis. Autrement dit, à quelques dizaines de kilomètres de l’épicentre transalpin de l’épidémie, priorité est donnée à la demande américaine. Avant de crier au loup, examinons les chiffres. Depuis le déclenchement de l’alerte sanitaire en Italie, un peu plus de cent mille tests y ont été pratiqués. Expédiée depuis la base militaire américaine d’Aviano dans le Frioul, la cargaison fait scandale à Rome. Pour être précis, il s’agit du liquide utilisé pour traiter les échantillons prélevés sur les sujets suspects.

US go home

Devant l’ampleur de la polémique, Copan Diagnostics a répondu : « Tout s’est fait au grand jour. Nous ne devions pas prévenir les autorités italiennes : il s’agit de produits en vente libre. Et nous sommes une entreprise leader qui exporte dans le monde entier. L’Italie ne manque pas de kits de tests : nous en avons vendu plus d’un million ces dernières semaines et pouvons satisfaire toute la demande. Le problème n’est pas le nombre de tests mais celui des laboratoires pour les analyser. Ce stock n’a d’ailleurs pas été acheté par le gouvernement américain, mais part des sociétés privées et des distributeurs américains. Le matériel a été transportée par avion militaire uniquement car il n’y avait plus de vols commerciaux disponibles. »

L’ère du soupçon

Dans pareil contexte, même outre-Atlantique, où on ne badine pas avec le libre marché, la distinction entre Etat américain et sociétés privées apparaît de plus en plus spécieuse. Comme Emmanuel Macron, après une phase de relativisation voire de déni, Donald Trump semble prêt à combattre le virus « quoi qu’il en coûte ». Aussi les médias italiens évoquent-ils – sans le prouver – l’achat de matériel médical à prix d’or, au risque de déshabiller Paolo pour soigner John. L’immense écart entre les quelque cent mille tests déjà pratiqués en Italie et million qu’évoque Copan Diagnostics pourrait a de quoi alimenter toutes les spéculations. Le pays stocke-t-il volontairement quantités de kits de dépistage en attendant la décrue de l’épidémie ? Ou ces chiffres farfelus révèlent-ils l’incurie générale, l’absence de coordination entre Etat, région et secteur privé ? Même dans la très prospère Lombardie, au cœur d’un des meilleurs hôpitaux d’Europe, l’établissement Jean XXIII de Bergame, le traitement des premiers malades italiens du Coronavirus s’est effectué sans aucune espèce d’isolement, précipitant sa progression fulgurante. Pas de quoi rassurer les hypocondriaques inquiets de la désorganisation italienne.

Rome compte sur Pékin

Détail qui a son importance, l’avion rempli de kits de dépistage a décollé le 16 mars à destination de Memphis (Tennessee). A cette date, les Etats-Unis déploraient 4500 malades et 86 morts du Corona contre 30 000 cas dont 2158 mortels en Italie. D’où l’incompréhension générale de l’autre côté des Alpes, où le sentiment anti-américain resurgit régulièrement depuis la guerre froide. Etant donné le louvoiement du gouvernement Conte, d’abord réfractaire au confinement général, puis adepte d’un remède prophylactique de cheval, le moindre début de doute fait tache d’huile. En l’occurrence, il est reproché aux autorités italiennes, à la fois étatiques et locales – la santé étant du ressort des régions, Lombardie et Vénétie en première ligne de l’épidémie – d’avoir  laissé une société stratégique fournir massivement les Etats-Unis à leurs dépens.

La mondialisation n’a pas dit son dernier mot. Malgré ses appels  répétés à l’Union européenne, Rome n’a pu compter que sur Pékin pour obtenir des renforts de masque. La crise sanitaire passée, l’Italie saura s’en souvenir…

Confinés indociles

Il en va cependant des kits de dépistage comme des masques ou des lits d’hôpital : le tout n’est pas d’arroser la population de matériel, encore faut-il les hommes et les moyens logistiques pour assurer l’intendance. A entendre certains opposants au confinement, celui-ci ne serait qu’un expédient au manque de lits. La critique est aisée – et pas complètement infondée – mais à moins d’engager sur le champ une armée de médecins et d’infirmières aux moyens d’action illimitées, on ne saurait endiguer le virus sans un minimum de responsabilisation individuelle. Sans quoi l’Etat provoquerait sa ruine. Et celle de notre santé.

LE COUT HUMAIN DE LA MONDIALISATION

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Les vieux journaux ne mentent pas!

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Suite du confinement berrichon de Thomas Morales. Le manque de « presse papier » se fait sentir physiquement


La chasse aux Parisiens a commencé sur le littoral. Triste pays où le ressentiment de classe se propage aussi vite que le Covid-19. Dans mon repli berrichon, à la lisière du Cher et de la Nièvre, à cheval entre Centre-Val de Loire et Bourgogne, on n’a pas ce genre de réflexes identitaires. On ne perd pas son sang-froid face à un « exode », la ligne de démarcation n’était pas si loin, au siècle dernier. Les ruraux ont de la mémoire et la France demeure indivisible dans leur cœur. Ils savent que derrière chaque Parisien d’adoption, se cache un provincial exilé, souvent par force et nécessité. Ici, on ne rejette pas ses fils et ses filles partis suivre des études supérieures à l’âge de dix-huit ans. Puis, y trouver un emploi intellectuel précaire à trois heures de cette campagne abandonnée des services publics. Alors quand ce Parisien aux racines argilo-calcaires retourne chez lui et y achète une maison pour se rapprocher de ses vieux parents, on ne le regarde pas comme un étranger, un pestiféré, un citoyen de seconde zone. Il n’est pas considéré, non plus, comme un cumulard. On est même plutôt fier de lui, même si sa réussite est factice.

Attestation de déplacement dérogatoire

Les ruraux sont moins cartésiens qu’on ne le pense, c’est pourquoi la poésie et les contes y germent plus qu’ailleurs. L’imaginaire est le corollaire au travail de la terre. Alors, ce matin, muni d’une dérogation dûment motivée, les contrôles de la gendarmerie ne s’effectuant pas ici dans l’hystérie urbaine, j’ai fait une brève halte à la Maison de la Presse. Un journaliste confiné a besoin de sa dose de papier. Sinon, il se meurt. Les tourniquets commencent à se vider, dois-je le reconnaître. Les quotidiens régionaux résistent, Journal du Centre, Berry Républicain et la mythique Voix du Sancerrois se serrent les coudes face au virus. La presse nationale a plus de mal. Une question me hante : viendrais-je à manquer d’imprimés ? J’ai le souvenir terrifiant d’un été où j’étais en manque de livres, j’avais sept-huit ans. Je me suis retrouvé, faute d’un approvisionnement régulier par ma grand-mère (sa Citroën 2CV de 1961 était en révision) à court de Roald Dahl et de Petit Nicolas. Je n’ai jamais été aussi mal. Tous les lecteurs connaissent ce sentiment-là, l’angoisse monte au fil des heures, on a besoin de notre ration. Les caractères d’imprimerie nous retiennent à la vie. À chacun, ses drogues. Ce matin, je ne cherchais pas l’actualité brute, j’aspirais à des informations plus légères quoique plombées. La Vie de l’Auto (LVA), hebdomadaire de référence du monde de la collection, pointait sa Une, avec, je l’avoue, un certain panache. Une belle gueule de vainqueur oldschool. Un joli pied-de-nez à tous ceux qui voulaient bannir l’auto et qui se rendent compte aujourd’hui de son utilité vitale. LVA fête cette semaine les 50 ans de la Citroën GS. Déjà, le sourire me revenait. Je revoyais Jean-Pierre Marielle dans « …Comme la Lune », film de Joël Séria de 1977, demander à son garagiste si son « suppositoire » était prêt. Ça mitraillait sec ! 

Un bon “Lui” ne se périme jamais

Je suis rentré fissa à la casa. Épuisé par les chaînes en continu et rationné en « papier neuf », j’ai ouvert mes cartons d’archives. À Paris, cette opération est impossible vu l’exiguïté des appartements. J’ai étalé sur le parquet des collections de magazines des années 70/80. Le « papier d’occasion » m’ouvrait son monde sous naphtaline. Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans ces titres périmés, j’ai trouvé le moyen de m’informer et de m’évader. Par hygiène mentale, j’ai d’abord feuilleté une pile de Lui. Le numéro 255, vendu 13 francs, m’a redonné joie et confiance dans la Nation. Anaïs Jeanneret s’y exposait sans fausse pudeur, c’est-à-dire dans une nudité partageuse. Elle venait de tourner dans « Péril en la demeure » de Michel Deville. Avec elle, j’avais tout de suite moins peur. 

Je méditais à cette phrase lâchée par Jacques Chaban-Delmas dans une interview exclusive : « Si le tout-Etat est inacceptable et finalement meurtrier, le sans-Etat est destructeur ». Tout me ramenait à l’actualité du moment. En parcourant le Vogue Hommes de septembre 1978, avec Roger Moore en couverture, je regrettais déjà le report de Roland-Garros à septembre prochain. Le magazine masculin y faisait un compte-rendu photographique. Dans les loges, on pouvait croiser, cette année-là, le gotha en polo Lacoste, les Monaco, les Clermont-Tonnerre, Philippe Junot, Marc Bohan, Louis Féraud, Jean Cacharel et le professeur Christian Barnard. En parlant d’hommes de cœur, un dossier était consacré aux play-boys d’antan. Gunter Sachs et Odile Rubirosa témoignaient. Régine avançait une explication à cette disparition : « la peur du ridicule les as tués ». Ce qui heureusement n’est pas le cas avec nos élites actuelles. Ils ne craignent rien. Ils sont immunisés. Tout était déjà étrange dans ces années 1970 comme l’atmosphère des derniers jours. Les publicités du mensuel 20 ans de 1972 annonçaient le chaos en marche. Un institut privé vantait une formation d’« Animatrices : un métier que bien des femmes paieraient pour faire. Et qui paye » et l’invention d’un pyjama-sauna censé faire maigrir en dormant, idéal en ces temps de confinement. Le numéro 49 de L’Echo des Savanes datant de 1987 usait d’un humour noir avec son glaçant : « Sida tu l’as ou tu l’as pas ? » En fin de magazine, une page avertissait que le Printemps de Bourges se déroulerait du 17 au 26 avril. La 44ème édition de cet événement musical vient d’être annulée ! Enfin, le Elle du 6 juillet 1981 indiquait en gros caractères : « La quarantaine épanouie ». Provocation éditoriale ? Non, il s’agissait de célébrer les 40 ans de l’actrice Monica Vitti. Ouf, je respirais. 

Surpopulation et relaxation démographique

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Le billet du vaurien Roland Jaccard


Nous savons que la principale menace qui pèse sur la planète est la surpopulation. Nous savons également que les guerres ou les épidémies provoquent une salutaire relaxation démographique. Douloureuse certes à supporter, mais indispensable. Aussi est-il permis de se demander si le pacifisme ou les mesures d’urgence sanitaire, aussi bien intentionnés soient-ils, ne vont pas à rebours des buts qu’ils se proposent.

La Première Guerre mondiale a fauché des millions de jeunes hommes. La Seconde n’a épargné personne. Quant à la grippe espagnole, elle a touché essentiellement des personnes qui avaient entre trente et quarante ans. Et nous voici face au Coronivarus qui va sans doute décimer les seniors et les individus dont les défenses immunitaires sont particulièrement fragiles. Une fois que le virus aura accompli sa tâche, il régressera et ne subsistera qu’à l’état résiduel, tout comme le Sida.

Quitte à choquer des âmes sensibles, j’en viens à me demander s’il ne serait pas préférable de laisser les populations vivre à leur aise, même si cela doit augmenter substantiellement une mortalité pour l’instant encore infime. Il est vraisemblable que nous assistions à intervalles réguliers à des crises sanitaires, économiques ou guerrières contre lesquelles nous serons toujours plus démunis. Se protéger, pourquoi pas ? Rassurer les populations avec des paroles anxiogènes et des mesures liberticides, c’est la mission des politiques. Mais on peut demeurer sceptique sur les résultats annoncés. De toute façon, tant que la relaxation démographique n’aura pas eu lieu, ce ne sera jamais que partie remise.

Accepter des restrictions à nos libertés et assister à l’effondrement de l’économie est certes un spectacle réjouissant pour les amateurs de films apocalyptiques. Soleil vert de Richard Fleischer en est une belle anticipation. Mais, à titre personnel, je préférerais que ce soit sans toucher à mon mode de vie. La Liberté ou la Mort ! J’ai l’impression qu’on piétine nos libertés face à l’inévitable. Oui, chacun a rendez-vous avec la mort… à quoi bon y prêter trop d’attention ? Pourrir nos existences parce qu’un minuscule virus fait son boulot (si ce n’est pas lui qui le fait, un autre prendra la relève) témoigne d’un volontarisme un peu vain. « Pratique le non-agir et tout restera dans l’ordre » conseillait Lao-Tseu. La sagesse taoïste méritait un rappel. Voilà qui est fait !

Soleil Vert

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Les Français retiennent leur souffle


Continuera-t-on de présenter le système de santé français comme le meilleur du monde ? Le manque de masques et de tests témoigne d’une certaine impréparation.


Nous ne sommes qu’au début d’une pandémie dont nous savons seulement qu’elle sera extrêmement difficile à gérer par le système sanitaire français, pourtant régulièrement présenté — principalement par les Français — comme « le meilleur du monde ». La question qui se pose n’est plus vraiment s’il mérite la médaille d’or ou d’argent, puisqu’on s’interroge désormais sur son éventuel effondrement face au Covid 19.

À ce stade, on peut donc légitimement avoir des doutes sur notre performance globale. Plusieurs indices confortent, hélas, ce scepticisme. 

Masques et tests manquent cruellement

La difficulté évidente des autorités à fournir des masques efficaces, non pas à l’ensemble des citoyens, mais juste aux médecins de ville démontre une désolante impréparation. Un diagnostic similaire peut être porté sur la très faible quantité de tests du coronavirus dont nous disposons. Nous occupons le 20e rang mondial en taux d’équipement. C’est lui qui a conduit au “choix” de ne les réserver qu’aux patients les plus gravement touchés, situation qui justifie aujourd’hui le confinement général d’une population encore saine. Ça ressemble difficilement à un remarquable succès. Dans le même temps, d’autres pays engrangent les bénéfices d’un dépistage aux premiers symptômes. La Suède a par exemple fait ce choix et n’enregistre que 7 morts pour 1000 cas — un pourcentage très rassurant et que les Français mériteraient de connaître, même s’il est biaisé par l’âge moyen des (jeunes) Suédois atteints. Cette stratégie a permis de confiner et de sensibiliser très tôt les porteurs, limitant mécaniquement la propagation. Le meilleur “système de santé au monde” ne serait-il pas plutôt viking ?

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Quant aux capacités d’accueil en réanimation, la région Grand-Est, avec seulement 1500 cas, doit avoir recours à l’installation d’un hôpital militaire de campagne de 40 lits — soit de quoi faire face aux 1000 cas supplémentaires identifiés, ce qui ne manquera pas de survenir dans les cinq jours qui viennent. On tremble en imaginant les quinze jours suivants, quand d’autres régions seront elles-mêmes, selon toute vraisemblance, débordées…

Retard à l’allumage

Les statistiques enfin, ne sont guère rassurantes. Intuitivement, on pensait que les taux de mortalité chez nous seraient inférieurs à ceux de la Chine en raison justement de la meilleure qualité de nos hôpitaux. Il est encore trop tôt bien sûr pour avoir des bilans comparés, mais le 28 janvier on comptabilisait en Chine 6000 cas identifiés et 132 morts. Le 17 mars, la France comptait 6633 patients et enregistrait son 148e décès. À ces dates respectives, la Chine avait confiné la province de Wuhan depuis 10 jours, la France s’y mettait enfin. Faire mieux que les 3 ou 4 000 décès chinois relèvera, dans ce contexte, du prodige. Ce dramatique retard à l’allumage, nous le devons sans doute plus à l’indécision d’Emmanuel Macron, pourtant instruit des précédents italiens ou chinois, qu’à nos personnels de santé. 

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Ces derniers vont subir dans leur chair les conséquences de ces handicaps cumulés. Parmi eux, certains comme le Professeur Raoult cherchent un traitement et ils redoreraient le blason français en y parvenant rapidement — une disruption majeure, mais une course contre la montre que seul un miracle nous permettrait de gagner contre la première vague. Saluons par avance le courage et le dévouement des blouses blanches en combinaison verte, puisque ce sont les soldats d’une guerre au cours de laquelle ils vont prendre des risques et se sacrifier pour nous sauver. Pas de droit de retrait pour eux. Dans une société individualiste fanatique, le Covid-19 met brutalement en avant une notion passéiste aux relents de la France d’avant : l’intérêt général. Dans un pays fracturé, harcelé par des communautés revanchardes et des revendications nombrilistes ubuesques, voilà que le collectif refait irruption, avec la maladie et la mort dans son sillage — ce qui est quand même un autre niveau de préoccupation que la bite de Griveaux.

Le réel est de retour

Viendra bientôt le temps de l’introspection lucide. “Le meilleur système sanitaire du monde” l’était-il vraiment ? Ce ne sera d’ailleurs sans doute pas le seul questionnement imposé par la crise actuelle.

Nous devrons en effet cesser d’être le miroir inversé de cette Chine où le collectif écrase l’individu. Chez nous, l’hyper individualisme n’a eu de cesse de faire la peau à toute contrainte collective ainsi que d’en distraire les moyens. Lorsque Macron nous dit que « plus rien ne sera comme avant », souhaitons qu’il entende rééquilibrer la balance et se réapproprier ces termes honnis par les progressistes : Sécurité collective, Nation, frontières. Le Covid 19 nous ramène sur terre.

«Le racisme est l’arme du capitalisme pour justifier ses crimes»


Le porte-parole de la Brigade anti-négrophobie, Franco Lollia, est à l’origine de l’opération ayant empêché la représentation de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne l’an passé. Il a répondu à nos questions. Il ne regrette rien.


 

Avec la Ligue de défense noire africaine (LDNA), la Brigade anti-négrophobie est à l’origine de l’opération menée en avril 2019 contre une représentation à la Sorbonne de la pièce Les Suppliantes, d’Eschyle. Motif de leur colère, les personnages portaient des masques de couleur noire, conformément aux usages antiques. La pièce a été écrite il y a 2 500 ans, le noir du masque n’a aucun rapport avec la couleur de la peau, mais peu importe. Le porte-parole de la brigade, Franco Lollia, ne cherche même pas à faire semblant d’avoir lu la pièce ou à s’intéresser au théâtre antique. Les masques noirs sont porteurs de discrimination, indépendamment de qui les porte et de ce qu’ils signifient, point. Ils font partie des pratiques à combattre, jusqu’à l’avènement d’une nouvelle ère. Sa ligne se rapproche de l’afro-communisme d’Angelas Davis. « Pour détruire les racines du racisme, il faut renverser tout le système capitaliste. » (Entretien à Radio France, 1975.) Tout comme un bourgeois reste un bourgeois, un Blanc reste un raciste, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non. La seule rédemption passe par l’autocritique, qui débouche, en toute logique, sur un transfert du pouvoir : au prolétariat hier, aux racisés aujourd’hui. Rien de nouveau sous le soleil militant, sauf une interrogation. Comment, en 2020, des universitaires peuvent-ils cautionner de tels poncifs ?

Avec le recul, ne jugez-vous pas que votre opération à la Sorbonne contre Les Suppliantes, unanimement dénoncée, a été contre-productive ?

Il y a des questions tactiques qui se posent, mais nous le referions certainement. Notre parole n’est pas entendue, personne ne parle de négrophobie en France, il faut déchirer les conventions pour faire passer le message.

Au risque de l’anachronisme et du contresens ?

Nous ne disons pas que la pièce ou le metteur en scène sont racistes. Ce n’est pas une question de personne ni même de volonté. Le racisme peut se diffuser comme le VIH, sous couvert de bonnes intentions. Placez l’image d’une banane près de l’image d’un Noir ou d’un Blanc, le résultat n’est pas le même. Les travaux en neurosciences le prouvent. Les masques grecs ou les maquillages noirs du carnaval de Dunkerque [également dénoncés par la Brigade en mars 2018, NDLR] font partie des représentations qui ont implanté la négrophobie dans tous les esprits, sans exception.

Si le racisme est indépendant de la volonté, qu’attendez-vous, au juste ?

Un examen de conscience. Il faut remonter à la source, à la colonisation, et en tirer les conséquences, jusqu’à un changement de modèle de société. Le racisme est l’arme du capitalisme pour justifier ses crimes.

Les préjugés sont très répandus dans toutes les cultures, à l’évidence. En quoi le racisme des Blancs envers les Noirs serait-il particulier ?

L’Occident a colonisé la Terre entière et imposé dans les esprits une échelle des races, avec les Blancs tout en haut et les Noirs en bas. Il faut mettre à bas cette échelle.

Vous croyez vraiment à l’universalité de cette échelle ? De nombreux pays n’ont jamais été colonisés. La Chine, le Japon, la Turquie, l’Iran, la Thaïlande…

Vos exceptions se comptent sur les doigts d’une main, vous voyez bien.

Virus de rappel

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Les italiens font la queue devant un super-marché à Rome le 20/03/2020. © Andrew Medichini/AP/SIPA

On ne veut pas briser vos rêves, mais le coronavirus tient lieu de piqure de rappel.


A tous les crédules…

A ceux qui comptent sur les exosquelettes ou les prothèses bioniques pour réaliser des performances physiques ou intellectuelles surpassant celles que leur laissaient espérer les capacités issues de leur procréation ; à ceux qui attendent qu’on leur introduise des implants dans le cerveau pour améliorer leurs capacités cognitives et communiquer par la pensée avec des robots ou d’autres individus, ignorant qu’en transférant à ces instruments leurs fonctions physiques ou cérébrales, ils laissent s’atrophier leurs organes, et que l’homme augmenté produira une humanité d’avortons.

A ceux qui pensent que l’intelligence artificielle pourra suppléer les humains pour opérer des choix dans de multiples domaines, comme assurer la rationalité du recrutement des entreprises, éclairer les magistrats sur l’opportunité de maintenir en prison les délinquants en fonction du risque de récidive, ou encore laisser aux drones ou aux robots tueurs la décision de faire feu, dispensant les hommes de choix éthiques difficiles, alors que la responsabilité des décisions prises échoira toujours aux hommes, en dernière instance.

A lire aussi: Code informatique, algorithmes des GAFA: désamorcer la machine infernale

A ceux qui croient que nos informations et nos pensées peuvent s’évader de leurs pesants supports traditionnels, s’imaginant qu’elles sont en sécurité dans « le cloud », léger et flottant très haut dans le ciel, ne sachant pas, ou feignant d’ignorer qu’elles sont au contraire stockées bien sur terre dans des « data centers » énergivores et polluants.

A ceux qui affirment que l’esprit pourra survivre au corps, qu’il sera possible d’en sauvegarder toutes les données en les gravant sur des disques durs, et que nous pourrons remplacer nos corps par des machines contrôlées par la réplique numérique de notre cerveau, ignorant que celui-ci est infiniment plus qu’une accumulation de données, et que l’âme restera à jamais inaccessible.

A ceux surtout qui sont convaincus qu’il sera possible de vaincre la mort ; comptant sur la cryogénie et l’aboutissement du projet Calico de Google pour ressusciter puis accéder à l’immortalité… et qui constatent aujourd’hui qu’un virus peut toujours menacer la vie sur toute la planète.

A ceux qui espéraient que les « GAFAM » débarrasseraient l’humanité de ses carcans de préjugés, par le prodige d’une communication libérée de toutes ses entraves, et construiraient une société dans laquelle la transparence généralisée sera garante de l’accomplissement de toutes les vertus, et de l’éradication de tous les vices, rechignant à constater que les réseaux sociaux sont le terreau sur lequel se développent la haine et de nouvelles formes de violence, se diffusent les fausses informations, et produisent des régressions qui vont jusqu’à ringardiser l’idée de vérité…

A tous les crédules abusés par l’idée que la 5G est le vecteur du progrès et de l’épanouissement de l’individu, doté par la magie numérique d’une foule d’objets connectés intelligents lui simplifiant la vie ; convaincus que d’allumer les lampes, ouvrir les rideaux, ou mettre en route robots ménagers et télévision par une commande vocale est le sommet du bonheur, en faisant l’impasse sur l’énormité de la consommation d’énergie, et toutes les atteintes à l’environnement que cela implique, sans voir surtout que cela augmente terriblement la fragilité de la société, sa vulnérabilité aux grandes pannes et aux sabotages…

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Aux prisonniers de la bulle cognitive, aux addicts à la manette, aux possédés du clic, aux captifs des réseaux et de la haine, fascinés par leur propre image, aux exhibitionnistes de facebook ou d’Instagram, aux possédés de Netflix, aux abusés de Whatsapp, aux 45% de français, dont 66% des jeunes entre 18 et 29 ans qui passent entre deux et six heures par jour sur leur smartphone, et qui considérent que la vraie vie, c’est-à-dire celle qui intéresse, qui capte l’attention, qui procure émerveillement, surprises en tout genre, émotions fortes, etc se situe derrière les écrans…

A celles ou ceux qui pensent que la distinction entre les sexes est ringarde, qu’en attribuer un à la naissance est un abus de pouvoir de la société, une atteinte à une liberté fondamentale, et que les progrès de la science permettront de retarder le choix jusqu’à un âge avancé, ou, mieux encore de l’abolir, sans reconnaître qu’il s’agirait d’une mutation anthropologique mettant en danger un des équilibres fondamentaux de l’humanité.

A ceux qui s’émeuvent de l’illectronisme et en appellent à la solidarité pour aider les anciens à surmonter cette pathologie, en oubliant que l’illettrisme concerne encore 7% de la population adulte et sévit encore dans la jeunesse… Ou encore que Pepper le robot résoudra la question de la solitude des personnes âgées et amènera la joie dans les EHPAD, dispensant les humains de leur devoir de solidarité…

A tous ceux qui proclament qu’ils se sont faits par eux-mêmes, qu’ils ne doivent rien à personne, qu’ils sont totalement libres de leurs opinions, et considèrent comme une agression la prétention de quiconque de les remettre en cause, qui ont la conviction de ne devoir qu’à eux-mêmes leurs réussites, et renvoient aux pesanteurs et archaïsmes de la société la responsabilité de leurs échecs… tous ceux-là s’aperçoivent aujourd’hui, par la malfaisance d’un virus, qu’ils vivent en société, et sont solidaires des autres, pour le pire sinon pour le meilleur, qu’ils le veuillent on non….

A tous ceux qui croyaient que le programme cartésien de maîtrise et de possession de la nature était accompli, et qu’au-delà un monde artificiel s’émancipant radicalement de son emprise était en cours d’élaboration….

Coronavirus vous en informe : le réel est de retour.

 

« L’Italie n’est pas le bouillon de culture de l’Europe »

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Augusta Montaruli, députée Fratelli d'Italia du Piémont (Instagram). Turin (Daoud Boughezala).

Députée trentenaire du Piémont (Turin), Augusta Montaruli est l’un des nouveaux visages de la droite italienne. Son parti Fratelli d’Italia, issu de la mouvance postfasciste, ne cesse de grimper dans les sondages (au-delà de 13%) grâce à la popularité de sa présidente Giorgia Meloni, en passe de concurrencer Matteo Salvini au centre-droit et de dépasser le Mouvement 5 étoiles comme troisième force politique italienne. Pour CauseurAugusta Montaruli dresse un bilan d’étape de la lutte contre le Coronavirus dans la péninsule. Et tire la sonnette d’alarme : l’incivisme de certains de ses concitoyens risque d’aggraver la diffusion de l’épidémie. Toute ressemblance avec une contrée voisine… Entretien.


Daoud Boughezala. Vous êtes députée du Piémont. Quelle est la situation sanitaire de cette région frontalière de la France ?

Augusta Montaruli. D’abord, sans vouloir être alarmiste ni polémiquer, je voudrais dire que trop de monde circule toujours dans la rue malgré le confinement. Aujourd’hui, dans le Piémont, nous enregistrons pratiquement le même nombre de personnes infectées par le Coronavirus que la Vénétie il y a encore quelques semaines. Malheureusement, le Piémont compte 78 morts du Covid-19 de plus que la Vénétie (Ndlr : le 20 mars au soir, il y avait 131 morts du Corona en Vénétie sur 3461 cas positifs contre 209 sur 4031 cas positifs dans le Piémont. La Lombardie bat tous les records avec 22 264 cas positifs et 2549 morts). Avant-hier, le Piémont a obtenu le record d’hospitalisations en Italie, 340 de plus qu’en Lombardie. Hier, les hospitalisations n’ont diminué que parce que d’après les données récoltées, les sujets atteints semblent avoir été mises en quarantaine (1205 personnes en un jour !). La situation est encore plus préoccupante si l’on considère que la Vénétie a fabriqué 40 000 tests de dépistage de plus que le Piémont. Au risque de passer pour une casse-pieds aux yeux de mes amis comme de mes adversaires, je regrette que le Piémont n’ait pas été immédiatement déclaré zone à haut risque comme l’avait demandé le conseil régional. Je regrette qu’il n’y ait pas de fermeture totale, de contrôles dans les rues ni de dépistages de masse. A ceux qui parlent de nécessité économique, je répondrai que si nous continuons sur cette pente, nous subirons une lente agonie pire que la fermeture immédiate.

Avant même que le gouvernement italien n’impose un confinement à tout le pays, vous vous étiez imposé deux semaines de quarantaine à Turin. Pourquoi ?

Après que j’ai rencontré le président de la région Piémont Alberto Cirio (Ndlr : à la tête d’une coalition de centre-droit), il a été contrôlé positif au Coronavirus. Or, quiconque qui a été en contact avec une personne atteinte du virus doit s’imposer quatorze jours de confinement. Au terme de cette période, avec détermination, sans panique, je me remets au travail pour défendre Turin et l’Italie, chose que je peux faire y compris de ma fenêtre.

Que pensez-vous de la manière dont le gouvernement Conte a géré l’épidémie ?

A l’heure actuelle, je ne souhaite pas polémiquer. Je me contenterai de dire qu’une fermeture générale s’impose immédiatement.

Et de la part des régions du nord, Lombardie et Vénétie, d’où est partie l’épidémie en Italie ?

Les régions du Nord ont un système de santé meilleur que le sud pour diverses raisons. Au milieu de cette tragédie, heureusement que l’épidémie s’est d’abord diffusée dans le nord. Je n’ose imaginer dans quelle situation nous nous trouverions aujourd’hui si l’épidémie avait commencé dans le sud. Quand des restrictions les plus draconiennes ont été introduites, nous avons observé une ruée vers le sud. Je voudrais dire à ceux qui sont parti qu’ils ont mal agi. Ils ont fait du mal au sud du pays et portent la responsabilité d’y avoir apporté le risque épidémique. Ils nous ont fait mal parce qu’on n’abandonne pas la terre qui nous a offert des études, un horizon, du travail et de l’affection. En somme, ils ont fait du mal à l’Italie.

L’Italie est désormais considérée comme l’épicentre européen du Covid19. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

L’Italie s’en sortira la tête haute et plus fière que jamais. Contrairement à ce qui a été dit, nous ne sommes pas un pays-bouillon de culture du Coronavirus. Nous sommes la nation qui a transmis toutes les données sur le virus tandis que les experts affirment que la maladie est arrivée pour la première fois en Allemagne avant de se propager ici. Jusqu’à maintenant, nous attendons encore des explications sur la manière dont les contrôles ont été faits et comment les données sanitaires ont été récoltées dans le reste de l’Europe.

Savez-vous si la peur de la contagion a stoppé le flux de migrants qui entrent en Italie ?

Nous avons demandé les chiffres de l’immigration au gouvernement italien. En tout cas, nous espérons que le président du Conseil Conte gère l’immigration clandestine avec sévérité et sans angélisme mais cela n’est toujours pas le cas.

Et sous vos applaudissements

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Paris, des habitants confinés applaudissent les soignants à 20 heures, le 19 mars 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22439935_000063

Jérôme Leroy refuse de se joindre à la communion, chaque soir à 20 heures. Voici pourquoi.


Applaudir le personnel soignant tous les soirs. Sur un balcon. Je vais peut-être choquer mais voilà le comble de l’hypocrisie pleurnicharde et moralisatrice, celle qui a permis de remplacer la politique par des bons sentiments. Ce qui était spontané chez les Italiens devient ici une opération de communication à usage gouvernemental encouragée par les incompétents qui sont au pouvoir, naviguent à vue et qui savaient seulement, jusqu’au début du coronavirus, dépouiller l’État pour donner à quelques-uns, à quelques grands groupes privés ce qui appartenait à tous les citoyens, et notamment les transports, la santé et la protection sociale.

Le scandale français des masques

Parmi ceux qui applaudissent, il y a sans doute des gens sincères mais je ne peux pas m’empêcher de me demander combien ces vingt dernières années, ont bougé leurs miches pour aller voter? Et parmi ceux qui se sont dérangés, combien ont voté pour des partis qui dénonçaient la marchandisation totale de la société y compris de la santé? Il y en a eu, pourtant, des occasions démocratiques de renverser la vapeur, d’empêcher la catastrophe sanitaire qui se déroule sous nos yeux. Je reprends les chiffres du camarade sénateur Eric Bocquet, donnés récemment dans un tweet: en vingt ans, la population française a augmenté de 7 millions d’habitants et les politiques austéritaires ont supprimé 100 000 lits dans le secteur hospitalier. « Et voilà pourquoi votre fille est muette » et pourquoi le « meilleur système de santé du monde » est submergé malgré l’héroïsme des soignants célébré par Macron. 

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Il faudrait juste lui rappeler, à Macron que ses soignants n’ont pas à être « héroïques »,  n’ont pas à se sacrifier. Ils ont juste besoin d’être équipés décemment pour faire le meilleur boulot possible avec dévouement et compétence.  Avec des masques, par exemple, qui manquent à la population et aussi à eux, ainsi que des kits de dépistage qui devraient être systématiquement utilisés pour tous et qui devront l’être de toute manière quand on sortira du confinement. 

Communion fraternelle

Autre chose : ce que nous vivons n’est pas non plus une « guerre » contrairement à ce que dit le Figurant de l’Elysée: c’est une pandémie. Tout simplement. Les métaphores ont ceci de confortable qu’elles vous donnent un petit air de poésie à la réalité la plus crue, la plus sordide. À défaut d’être évitable, cette pandémie était gérable avec une autre politique qui aurait empêché tous ces morts s’entassant dans le couloir d’urgences saturées, urgences dont on rappellera qu’elles étaient en grève depuis des mois et des mois, dans la relative indifférence de la grande majorité des applaudisseurs. Et tiens, combien parmi ceux qui font clap-clap avec les mains sont descendus dans la rue depuis ces vingt dernières années,  combien se sont mis en grève pour essayer de ralentir le rouleau compresseur néolibéral? Combien, sérieusement?  

Chiche

Alors il faudrait applaudir, vraiment? Pour qu’on ne se sente pas coupables et qu’on se trouve si beaux dans ce miroir de la communion fraternelle et des belles images pour BFM? Applaudir, et puis retourner dans la cuisine avec 50 kilos de macaronis en poussant un soupir de satisfaction?  Ce ne sont pas les applaudissements qui vont, par miracle, nous rendre un système de santé. Ou alors, si on applaudit, faisons-le avec des banderoles réclamant que les infirmières françaises cessent d’être les plus mal payées d’Europe. Ce n’est pas les applaudissements qui empêcheront les infirmiers en réanimation de gagner moins de 1500 euros quand ils débutent.

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On ferait mieux de  se préparer à l’après, de tirer ensemble les leçons de ce qui aura eu lieu.

On nous dit que rien ne sera comme avant. Vraiment? J’attends de voir. J’espère le voir. Et si, en l’honneur de tous ces soignants, à ce moment-là, on se lève et on change les choses en refusant le discours sacrificiel et austéritaire qui cherchera à s’imposer pour éponger les pertes des marchés; si on retrouve l’esprit des Jours Heureux, alors là, oui, on pourra applaudir.

Coronavirus, il n’y aura plus de retour à la normale

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Le boulevard Saint-Germain déserté, mars 2020 © ROMUALD MEIGNEUX/SIPA Numéro de reportage: 00950004_000014

Défaillances françaises, rapport aux autres, à la politique, à la modernité ou à la mort, économisme, quartiers perdus de la République: le coronavirus rebat toutes les cartes. Guillaume Bigot esquisse le vrai monde d’après…


Nous sommes pareils à des voyageurs de wagons-lits qui « ne se réveilleront qu’au moment de la collision » écrivait Robert Musil dans L’Europe désemparée.

La pandémie de Covid-19 nous a surpris comme la grande guerre où la grippe espagnole avait sorti nos ancêtres d’une torpeur mêlée de bonheur. Le stade 4 de l’épidémie désigne le retour à la normale. Gageons qu’aucun peuple, aucun gouvernement et même aucun de nous, ne connaîtra de stade 4.

Nous étions en train de perdre notre humanité, un virus d’un millième de micron vient de nous la rendre

Ni dans 45 jours, ni jamais.

En 24h, nous sommes passés de la planète pour horizon à notre palier 

Cette épidémie a profondément modifié notre rapport à l’espace. Jusqu’au confinement, la post-modernité libérale nous promettait de faire du monde entier un espace à notre portée. La présence de touristes chinois dans nos grands magasins avait fini par nous convaincre que la planète était devenue l’échelle de nos vies.

En 24 heures, nous sommes pourtant passés de la planète pour horizon à notre palier ou à notre jardin. Ce rétrécissement d’horizon est considérable, surtout pour ceux qui, hier encore, considéraient East Village comme l’extension de SoPi (South Pigalle).

Du burn out à la plage vide 

Le temps lui-même s’est ralenti et presque arrêté. À l’image des montres molles de Dali, le temps est devenu caoutchouteux. Ce personnage de Camus qui, derrière ses barreaux, décrit « les jours qui débordent les uns sur les autres », nous paraît de moins en moins étranger.

Nous sommes passés du mode TTU (très très urgent), ASAP, burning out et trop plein au syndrome de la plage vide.

La semaine dernière, nos agendas étaient tellement pleins que nous avions la sensation d’avoir plusieurs mois voire plusieurs années de retard. Désormais, nous avons la sensation d’une mise à la retraite avant l’heure, plus ou moins entrecoupée de phases de télétravail. 

Nous sommes passés d’un univers rythmé en millisecondes et de trading haute fréquence à un temps propice à l’introspection, seul compatible avec l’horloge interne de l’être humain. L’inaction nous force à la réflexion. Le temps nous incite à nous interroger sur la manière dont nous avions à le remplir et à sa durée limitée.

Or, comme le savent les physiciens, le temps et l’espace sont interdépendants.

Nous n’avions pas nécessairement conscience du lien entre notre perception de l’espace et du temps et nos moyens de locomotion. Nos aïeux disent que Paris désert et sans voiture leur fait penser à l’occupation. Dans toutes les grandes villes de France et dans toutes les métropoles du monde, c’est la même mise sur pause. Nous avons cessé de nous déplacer.

Pour le meilleur et pour le pire, nous allons redécouvrir que nous ne sommes pas seuls au monde

Jusqu’ici tout ne va pas bien mais tout tient encore.

Grace à Internet, vaille que vaille, relations amoureuses, amicales et professionnelles (au-delà du foyer au sens de l’INSEE) se poursuivent à distance car les réseaux fonctionnent encore. La saturation des bandes passantes n’est pas loin. Google annonce déjà des restrictions. Ici encore, le réel s’impose au virtuel et nous redécouvrons progressivement que derrière le rhizome numérique mondial se cache des infrastructures physiques, donc limitées. La 5G n’est pas pour demain et estimons-nous heureux si nous ne ressortons pas les modems, les Minitels voire les signaux de fumée, le tam tam ou les pigeons voyageurs.

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Notre rapport aux autres se trouve également profondément modifié par la crise sanitaire. Ceux qui sont confinés seuls sont tentés de croire que le paradis, c’est les autres. Ceux qui sont confinés avec leur famille ou avec une poignée de proches peuvent être tentés de rejouer le scénario de Shining d’ici 45 jours.

La Chine, dans un tout autre contexte culturel, il est vrai, est déjà passée par là. Dans Wuhan confinée, le nombre de violences conjugales et de divorces a littéralement explosé.

Pour le meilleur et pour le pire, nous allons redécouvrir que nous ne sommes pas seuls au monde.

La fin du bon plaisir Uber Alles 

Cette crise planétaire inédite depuis la seconde guerre nous invite à considérer que le bon plaisir individuel « Uber Alles » et l’individualisme marchand libéral-libertaire n’était pas l’horizon indépassable espéré par certains.

Les surhommes nietzschéens qui se divertissaient avec Netflix, se nourrissaient avec Deliveroo, se déplaçaient avec Uber, doivent en rabattre de leur prétention à faire bande à part. BEP ou bac + 12, nous sommes tous menacés par le virus.

Comme dans ce texte inaugural d’Hérodote comparant l’histoire à une pluie qui s’abat sur les acteurs d’une pièce et faisant couler leur maquillage, le coronavirus met au jour le véritable visage des acteurs. En France, la pandémie a rapidement fait éclater les différences de mœurs et de rapport à la loi des différentes strates de la population. Dans ce que les médias appellent pudiquement les quartiers, des bagarres éclatent dans les magasins, les forces de l’ordre sont couramment prises à partie et se font parfois cracher dessus dans un geste où le mépris veut tuer. Des bandes défient les consignes de confinement. Une partie de la jeunesse en voie de sécession manifeste que leur rejet de la légitimité de l’État prime sur la volonté de protéger leurs parents ou leurs grands-parents.

Les Français malgré eux refusent d’obéir à la loi

Étrange et atroce chambre noire, le coronavirus révèle qu’une partie de la jeunesse est composée de Français malgré eux. Ici encore, il ne faut pas compter sur un retour à la normale. Le gouvernement ne pourra pas éternellement accuser toute la nation d’un incivisme qui est celui d’une minorité qui précisément ne veut pas lui appartenir. 

Le Covid-19 a fait tomber un autre masque faisant apparaître la soi-disant Union européenne pour ce qu’elle est : une organisation internationale fondée sur une idéologie dénuée de substance, de pouvoir et de projet. Sous les palabres et les traités de Bruxelles, les nations ressurgissent dans leur égoïsme cru. Les Italiens demandent des masques aux Allemands qui les stockent pour eux-mêmes. Hélas, le seul produit sanitaire que Berlin a exporté gratuitement chez ses voisins reste le zyklon B.

Qui doit vivre et qui doit mourir ?

Un autre épilogue ironique et cruel révélé par la pandémie concerne les « heures les plus sombres de notre histoire ».

Ces « heures les plus sombres », invoquées comme un mantra anachronique, depuis quarante ans pour toujours plus rogner les pouvoirs des peuples au profit de l’UE sont de retour comme un effet secondaire involontaire et imprévisible propagé par la mondialisation et par le refus obstiné des frontières. Hier, des tueurs en blouse blanche, une tête de mort au revers de leur veste, décidaient qui devait vivre et qui devait mourir. Aujourd’hui, des sauveurs en blouse blanche, une croix bleue sur la poitrine risquent leur vie pour sauver la nôtre mais sont contraints de répartir la pénurie, donc de décider qui doit vivre et qui doit mourir. Une catastrophe sanitaire d’une telle ampleur était très difficilement prévisible. En revanche, ce qui était prévisible, c’est qu’accorder la priorité aux activités rentables « quoiqu’il en coûte » au détriment des services publics voire des vies humaines était pire qu’un crime, une grave erreur de calcul.

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Tant que les victimes de ces politiques étaient peu nombreuses et isolées, leur caractère suicidaire demeurait caché. Le soldat en opération obligé d’acheter son gilet pare-balle avec sa solde ou le chef de service devant fermer des lits pestaient dans leur coin. Mais la crise sanitaire frappe aussi les actionnaires.

Nouvelle ironie douloureuse, le mal venu du Hubei emporte surtout les détenteurs d’épargne que sont nos aînés.

Le retour de l’euthanasie des rentiers

L’euthanasie des rentiers dont parlait Keynes est de retour. Et les détenteurs de capitaux que le Covid n’aura pas tués et l’inflation qui va fatalement suivre, vont inévitablement les ruiner. Il ne faut y voir l’effet d’aucune justice immanente (il n’y a que les fanatiques du marché qui croient à la main invisible), mais le retour forcé d’un paradigme économique où le tout est considéré comme ayant plus de valeur que les parties et où l’on ne pourra plus s’enrichir individuellement et impunément au détriment de la collectivité.

Les délocalisations avaient battu en brèche la rentabilité de l’épargne et celle du secteur privé « dégraissé ». Elles avaient aussi tassé les revenus des salariés et induit une hausse massive du chômage ayant fait exploser les dépenses sociales. 

Effectivement, la globalisation voulue par nos élites nous aura coûté un pognon de dingue. Désormais, elle va nous coûter des vies. 

On ne peut imputer ni à la mondialisation, ni à nos gouvernants – qui hier encore étaient ses défenseurs les plus fervents – le surplus de morts lié au démantèlement de l’hôpital public, au déstockage des masques, à la délocalisation de la production des respirateurs et des médicaments. 

Administrateurs et communicants désemparés : il n’y a pas de précédents 

Nos dirigeants ne sont comptables que de la surmortalité qui découlera de la saturation de nos hôpitaux. Il est difficile de se défaire de cette désagréable sensation que la misère de l’impréparation (pas de masques, pas de tenues, pas de tests, pas de lits en quantité suffisante) a été déguisé en stratégie. Celle de l’immunité de groupe où les autorités décident sciemment de laisser le virus circuler pour qu’un maximum d’entre nous développe les moyens naturels de lutter (notre système immunitaire possède une mémoire).

Cette impression de malaise est accrue par le réflexe inique de nos dirigeants mettant en cause notre incivisme et notre légèreté pour mieux cacher la leur. « Notre défaite est venue de nos relâchements » ; tançait Philippe Pétain au lendemain de la débâcle. « Les Français ne sont pas assez disciplinés » semble répondre Édouard Philippe.

Politiquement, il est vain de tabler sur un retour à la normale.

Avant cette crise, la vie démocratique était devenue un théâtre où des hauts fonctionnaires jouaient, avec plus ou moins de bonheur, aux communicants. Or, diriger n’est pas administrer : les gestionnaires ne savent pas improviser, ils fonctionnent aux précédents et s’abritent toujours derrière des règles et les experts. 

La grippe espagnole est le seul précédent à peu près comparable. Or, la haute fonction publique française qui nous « dirige » depuis 1969 a perdu sa mémoire. Il est fort à parier que notre peuple, le moment venu, tirera des conséquences drastiques de cette crise. Pourquoi accepterions-nous d’être gouvernés par des chefs qui, de leur propre aveu, se sont trompés sur tout ? Plus profondément, le coronavirus révèle la nature profonde de la politique qui est une affaire de vie et de mort. C’est le caractère précaire de nos vies et de nos sociétés qui fonde sa nécessité, sa gravité et son importance. Elle sera inévitablement de retour.

Une soupe au pangolin a grippé la mondialisation 

Une soupe au pangolin ou à la chauve-souris dégustée par un paysan chinois ou l’erreur d’un laborantin chinois n’a pas que grippé la mondialisation.

Cette révolution « coronicienne » va nous sortir de l’hybris post-moderne globalisante, individualiste et relativiste. Le coronavirus a tué cette illusion d’une vie humaine débarrassée de sa finitude. Sous une forme moins spectaculaire mais plus insidieuse que le 11 septembre, la crise sanitaire planétaire a replacé la mort à sa juste place de révélateur de la valeur de la vie humaine.

La mort est la grande égalisatrice et aussi la grande éclaireuse de nos existences. À la fin, c’est toujours elle qui gagne et donc qui décide de ce et de ceux qui compte(nt), de ce qui est important et de ce qui est insignifiant, de ce qui dure et de ce qui passe.

Nous étions en train de perdre notre humanité, un virus d’un millième de micron vient de nous la rendre.

Tu seras un trans, mon fils

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L'Existrans, la "Marche des personnes trans et intersexes et de celles qui les soutiennent", Paris, 13 octobre 2018. © Marie Magnin/ Hans Lucas/ AFP

Au Royaume-Uni, le débat sur le genre s’est transformé en guerre culturelle. Comme le démontre Douglas Murray, la cause transgenre est instrumentalisée pour attaquer la biologie et le vieux patriarcat moribond. Sans même épargner les enfants.


Aussi inconcevable que cela semble, nous sommes en train d’adopter une conception totalement différente de l’être humain sur les plans médical, juridique, politique, pédiatrique et procréatif, non seulement sans consulter très largement l’opinion publique, mais de surcroît sans faire intervenir toutes les sources d’information pertinentes.

Qu’est-ce qu’un homme ? Qui a le droit de s’appeler une femme et d’assumer la condition féminine ? Qui peut prétendre au titre de mère ou de père ? À partir de quel âge les enfants peuvent-ils décider de changer de sexe ou de genre ? Quelles sont les conséquences à long terme des traitements requis par ce changement ? À ces questions fondamentales, certains militants influents prétendent apporter des réponses définitives en l’absence de toute forme de dialogue apaisé. En France, pays pour l’instant relativement épargné par ces problématiques, on a pu ironiser là-dessus, on se gausse volontiers des dernières lubies des cultures anglo-saxonnes. On a tort. À trop railler, on ne fait qu’éluder un débat qui est en train de se transformer en une véritable guerre culturelle. Dans son dernier livre, dont le titre signifie littéralement « la folie des foules [tooltips content= »The Madness of Crowds : Gender, Race and Identity, Bloomsbury Continuum, 2019. »][1][/tooltips] », le Britannique Douglas Murray démonte patiemment les mécanismes de cette terreur idéologique qui entrave toute discussion des identités de genre et de race. Dans le chapitre final de ce chef-d’œuvre de lucidité et de pensée critique, il montre comment la question transgenre, la « transidentité », a été instrumentalisée pour en faire une sorte de « bélier » destiné à détruire les dernières citadelles de quelque patriarcat scientifico-capitaliste fantasmé par les nouveaux guerriers de la bien-pensance.

La folie de quelques uns

Dans leur conception radicale de l’être humain, trois éléments d’importance inégale définissent l’individu : le sexe, le genre et l’orientation sexuelle. Le sexe, d’ordre biologique, représente très peu de choses. Résultant de la seule décision d’un médecin ou d’une sage-femme à la naissance – ce qu’on appelle l’« assignation sexuelle » –, il est arbitraire et facile à remodeler par les drogues et le bistouri. Le genre, en revanche, est un phénomène solide, palpable, quoique prenant son origine uniquement dans le ressenti de l’individu. C’est dans le genre que l’individu trouve son centre, son ancre. Finalement, l’orientation sexuelle, libre et flottante, est indépendante de ces autres éléments. On peut très bien avoir une identité de genre totalement différente du sexe assigné à sa naissance. La souffrance engendrée par l’incongruence entre les deux s’appelle la « dysphorie de genre » : pour l’apaiser, on change son corps par un traitement hormonal et, au besoin, la « chirurgie de réassignation sexuelle ». Ainsi, des hommes deviennent des femmes, ou des « trans femmes » ; et des femmes deviennent des hommes, ou des « trans hommes ». Il existe une troisième catégorie qui regroupe les personnes se réclamant de deux ou de multiples genres, ou d’aucun. Les qualificatifs ici sont : non-binaire, genderqueer, bigenre, pangenre, agenre… Que tous ces individus aient des droits est évident. Reste à savoir lesquels.

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Pour commencer, ces définitions, qui donnent naissance à une série de paradoxes, posent des problèmes d’ordre logique. Tout d’abord, la théorie du genre semble affirmer le libre arbitre humain en nous libérant de la tyrannie de la biologie, le corps étant entièrement soumis à l’esprit. Sauf que nous devons, par conséquent, nous incliner devant un autre déterminisme, celui du genre, qui, à la différence du corps, dépend d’un ressenti beaucoup moins tangible pour la société, la médecine et potentiellement le sujet lui-même. Ensuite, c’est compréhensible, les activistes transgenres souhaitent sortir leur expérience du domaine de la pathologie, et veulent que l’on y voie non un trouble, mais une opportunité d’épanouissement. Seulement, tant que la dysphorie est présentée comme un mal, on peut réclamer un traitement médical, souvent remboursé. Pour définir la dysphorie comme un problème non médical tout en conservant l’accès aux soins, la solution est d’y voir un mal social. Les trans sont constamment victimes de discriminations et de violences. Cela est aussi vrai que déplorable. Mais selon la dysphorie nouvelle version, c’est toute la société et le système des genres qui y est associé qui sont responsables de ces souffrances. Les personnes dont le genre correspond au sexe (c’est-à-dire l’écrasante majorité) sont appelées les « cisgenres », le contraire de « transgenre ». Tout dans les institutions traditionnelles est conçu uniquement pour eux – c’est la « cisnormativité ». Comme l’affirme Judith Butler, la grande référence ici, « les normes de genre elles-mêmes » constituent « une source de désarroi [tooltips content= »Défaire le genre, éd. Amsterdam, 2012. »][2][/tooltips] ». Il s’agit donc de les abattre. L’ennui, c’est que ces mêmes normes ont permis aux trans de construire cette identité genrée qui est le point fixe de leur vie. Ainsi, le concept de genre lui-même se désagrège et explose en plein vol. Simple aporie théorique ? Pour paraphraser Sherlock Holmes, les méfaits sont fréquents, mais la logique est rare. Il y a des perdants potentiels dans cette confusion.

Les grands perdants d’une confusion

D’abord, les femmes. Ce qui les rend irremplaçables (et en même temps leur vaut problèmes physiques et discriminations), c’est-à-dire la biologie, est désormais d’importance secondaire. À l’automne dernier, le tribunal de grande instance de Londres a rejeté la requête d’un trans homme, ayant conservé son utérus, qui voulait figurer sur l’acte de naissance de son bébé en tant que père. Le juge a dû réaffirmer que, selon la langue anglaise, seule une mère peut enfanter. Les mots ont leur importance.

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En somme, les féministes s’emploient depuis longtemps à établir que, en dépit des différences physiques, il n’y a pas de différence profonde entre les cerveaux masculins et féminins, et que le genre représente un ensemble de stéréotypes imposé par la société. Maintenant, elles doivent admettre que le genre, tout en restant flou, est inhérent à l’esprit. Ce fait permet aux trans femmes d’avoir un accès libre et entier à tous les domaines et services réservés aux femmes. Dans le sport de haut niveau, des trans femmes, ayant bénéficié sur le plan physique du développement d’un corps masculin, peuvent concourir dans des catégories féminines avec un avantage potentiel. Actuellement, il faut qu’elles aient maintenu un niveau réduit de testostérone pendant un an. Cette obligation étant dénoncée comme insuffisante par d’anciennes grandes sportives, la commission médicale du Comité international olympique s’est réunie afin de déterminer de nouvelles modalités pour Tokyo 2020, mais n’a pas pu se mettre d’accord, tant la question est controversée. Il y a aussi la question des prisons et des refuges pour femmes. Des cas exceptionnels, mais notoires d’hommes se prétendant trans femmes pour s’introduire dans ces espaces pour commettre des crimes sexuels soulignent les limites de l’équation absolue « trans femme = femme ». Finalement, il y a ce qu’on appelle le « plafond de coton » : des lesbiennes qui affirment que leur orientation sexuelle ne les attire pas vers des femmes ayant un pénis – des trans femmes n’ayant pas eu la chirurgie de réassignation – sont dénoncées par des activistes trans comme sexistes [tooltips content= »« Trans inmate jailed for Wakefield prison sex offences », News, bbc.com, 11 oct. 2018 ; Angela Wild, « Opinion : lesbians need to get the L out of the LGBT+ community », Thomson Reuters Foundation, 12 avril 2019. »][3][/tooltips].

Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019. © Penelope Barritt/ REX/ SIPA
Marche pour les droits des personnes LGBT et transsexuelles à Londres, 2 novembre 2019.
© Penelope Barritt/ REX/ SIPA

Les autres perdants potentiels de cette évolution, peut-être de cette révolution du genre sont les enfants. Depuis dix ans, le nombre d’enfants déclarant vouloir changer de genre a significativement augmenté, de même que la pression pour baisser l’âge auquel l’individu peut demander un traitement de bloqueurs de puberté et d’hormonosubstitution. Un scandale au Service du développement de l’identité de genre du Service de santé national anglais a révélé que 35 médecins en avaient démissionné depuis trois ans, car ils se sentaient de plus en plus obligés de recommander des traitements radicaux pour des enfants sous peine d’être dénoncés comme des transphobes. On aimerait que la science nous éclaire sur ces questions délicates, mais la liberté de la recherche est souvent entravée par la pression politique et médiatique exercée par des activistes. Ceux-ci s’en prennent, par exemple, aux chercheurs suggérant qu’il faudrait aider un enfant à accepter son corps avant de l’aider à le modifier, que la prolifération actuelle d’enfants souffrant de dysphorie de genre puisse être alimentée par la contagion sociale ou qu’on devrait s’intéresser aux personnes qui regrettent leur « transition » vers le genre opposé et qui veulent « détransitionner [tooltips content= »James Caspian, « Why detransitioners frighten trans activists », spiked-online.com, 23 oct.19. »][4][/tooltips] ».

Tout cela renforce l’idée que les décisions ne sont pas les fruits d’une vraie délibération démocratique. En décembre, un document partiellement rédigé par un grand cabinet d’avocats, a été révélé par la presse britannique. Il définit une stratégie de lobbying visant à obtenir plus de liberté de changer de genre pour les enfants. Il prévoit notamment de proposer au législateur des textes de loi déjà rédigés et de minimiser la couverture médiatique [tooltips content= »James Kirkup, « The document that reveals the remarkable tactics of trans lobbyists », The Spectator, 2 déc. 2019. »][5][/tooltips]. Selon Murray, le libéralisme (au sens moral) qui faisait preuve de curiosité et d’ouverture au monde, et qui est à la base de nos sociétés occidentales, a été supplanté par un libéralisme dogmatique et vengeur qui risque de mettre fin à l’ère du libéralisme lui-même. Les Français auraient tort de se croire immunisés. Il n’est pas certain que le village d’Astérix résistera encore et toujours à cet envahisseur idéologique.

Kits de dépistage anti-Corona : l’Italie en exporte… aux Etats-Unis

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italie usa coronavirus tests
Chargement des cinq cent mille kits de tests, Base militaire américaine d'Aviano (Italie), mars 2020. AMC/ Cover images/ Sipa. Feature Reference: SIPAUSA31528575_000003

La mondialisation n’a pas dit son dernier mot… Mais ce scandale en est-il vraiment un ?


Le quotidien La Repubblica est formel : Copan Diagnostics, une société de Brescia (Lombardie) a fourni cinq cent mille tests de dépistage du Covid-19 aux Etats-Unis. Autrement dit, à quelques dizaines de kilomètres de l’épicentre transalpin de l’épidémie, priorité est donnée à la demande américaine. Avant de crier au loup, examinons les chiffres. Depuis le déclenchement de l’alerte sanitaire en Italie, un peu plus de cent mille tests y ont été pratiqués. Expédiée depuis la base militaire américaine d’Aviano dans le Frioul, la cargaison fait scandale à Rome. Pour être précis, il s’agit du liquide utilisé pour traiter les échantillons prélevés sur les sujets suspects.

US go home

Devant l’ampleur de la polémique, Copan Diagnostics a répondu : « Tout s’est fait au grand jour. Nous ne devions pas prévenir les autorités italiennes : il s’agit de produits en vente libre. Et nous sommes une entreprise leader qui exporte dans le monde entier. L’Italie ne manque pas de kits de tests : nous en avons vendu plus d’un million ces dernières semaines et pouvons satisfaire toute la demande. Le problème n’est pas le nombre de tests mais celui des laboratoires pour les analyser. Ce stock n’a d’ailleurs pas été acheté par le gouvernement américain, mais part des sociétés privées et des distributeurs américains. Le matériel a été transportée par avion militaire uniquement car il n’y avait plus de vols commerciaux disponibles. »

L’ère du soupçon

Dans pareil contexte, même outre-Atlantique, où on ne badine pas avec le libre marché, la distinction entre Etat américain et sociétés privées apparaît de plus en plus spécieuse. Comme Emmanuel Macron, après une phase de relativisation voire de déni, Donald Trump semble prêt à combattre le virus « quoi qu’il en coûte ». Aussi les médias italiens évoquent-ils – sans le prouver – l’achat de matériel médical à prix d’or, au risque de déshabiller Paolo pour soigner John. L’immense écart entre les quelque cent mille tests déjà pratiqués en Italie et million qu’évoque Copan Diagnostics pourrait a de quoi alimenter toutes les spéculations. Le pays stocke-t-il volontairement quantités de kits de dépistage en attendant la décrue de l’épidémie ? Ou ces chiffres farfelus révèlent-ils l’incurie générale, l’absence de coordination entre Etat, région et secteur privé ? Même dans la très prospère Lombardie, au cœur d’un des meilleurs hôpitaux d’Europe, l’établissement Jean XXIII de Bergame, le traitement des premiers malades italiens du Coronavirus s’est effectué sans aucune espèce d’isolement, précipitant sa progression fulgurante. Pas de quoi rassurer les hypocondriaques inquiets de la désorganisation italienne.

Rome compte sur Pékin

Détail qui a son importance, l’avion rempli de kits de dépistage a décollé le 16 mars à destination de Memphis (Tennessee). A cette date, les Etats-Unis déploraient 4500 malades et 86 morts du Corona contre 30 000 cas dont 2158 mortels en Italie. D’où l’incompréhension générale de l’autre côté des Alpes, où le sentiment anti-américain resurgit régulièrement depuis la guerre froide. Etant donné le louvoiement du gouvernement Conte, d’abord réfractaire au confinement général, puis adepte d’un remède prophylactique de cheval, le moindre début de doute fait tache d’huile. En l’occurrence, il est reproché aux autorités italiennes, à la fois étatiques et locales – la santé étant du ressort des régions, Lombardie et Vénétie en première ligne de l’épidémie – d’avoir  laissé une société stratégique fournir massivement les Etats-Unis à leurs dépens.

La mondialisation n’a pas dit son dernier mot. Malgré ses appels  répétés à l’Union européenne, Rome n’a pu compter que sur Pékin pour obtenir des renforts de masque. La crise sanitaire passée, l’Italie saura s’en souvenir…

Confinés indociles

Il en va cependant des kits de dépistage comme des masques ou des lits d’hôpital : le tout n’est pas d’arroser la population de matériel, encore faut-il les hommes et les moyens logistiques pour assurer l’intendance. A entendre certains opposants au confinement, celui-ci ne serait qu’un expédient au manque de lits. La critique est aisée – et pas complètement infondée – mais à moins d’engager sur le champ une armée de médecins et d’infirmières aux moyens d’action illimitées, on ne saurait endiguer le virus sans un minimum de responsabilisation individuelle. Sans quoi l’Etat provoquerait sa ruine. Et celle de notre santé.

LE COUT HUMAIN DE LA MONDIALISATION

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Les vieux journaux ne mentent pas!

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ANAIS JEANNERET EN STUDIO EN 1988 © FACELLY/SIPA Numéro de reportage : 00159298_000003

Suite du confinement berrichon de Thomas Morales. Le manque de « presse papier » se fait sentir physiquement


La chasse aux Parisiens a commencé sur le littoral. Triste pays où le ressentiment de classe se propage aussi vite que le Covid-19. Dans mon repli berrichon, à la lisière du Cher et de la Nièvre, à cheval entre Centre-Val de Loire et Bourgogne, on n’a pas ce genre de réflexes identitaires. On ne perd pas son sang-froid face à un « exode », la ligne de démarcation n’était pas si loin, au siècle dernier. Les ruraux ont de la mémoire et la France demeure indivisible dans leur cœur. Ils savent que derrière chaque Parisien d’adoption, se cache un provincial exilé, souvent par force et nécessité. Ici, on ne rejette pas ses fils et ses filles partis suivre des études supérieures à l’âge de dix-huit ans. Puis, y trouver un emploi intellectuel précaire à trois heures de cette campagne abandonnée des services publics. Alors quand ce Parisien aux racines argilo-calcaires retourne chez lui et y achète une maison pour se rapprocher de ses vieux parents, on ne le regarde pas comme un étranger, un pestiféré, un citoyen de seconde zone. Il n’est pas considéré, non plus, comme un cumulard. On est même plutôt fier de lui, même si sa réussite est factice.

Attestation de déplacement dérogatoire

Les ruraux sont moins cartésiens qu’on ne le pense, c’est pourquoi la poésie et les contes y germent plus qu’ailleurs. L’imaginaire est le corollaire au travail de la terre. Alors, ce matin, muni d’une dérogation dûment motivée, les contrôles de la gendarmerie ne s’effectuant pas ici dans l’hystérie urbaine, j’ai fait une brève halte à la Maison de la Presse. Un journaliste confiné a besoin de sa dose de papier. Sinon, il se meurt. Les tourniquets commencent à se vider, dois-je le reconnaître. Les quotidiens régionaux résistent, Journal du Centre, Berry Républicain et la mythique Voix du Sancerrois se serrent les coudes face au virus. La presse nationale a plus de mal. Une question me hante : viendrais-je à manquer d’imprimés ? J’ai le souvenir terrifiant d’un été où j’étais en manque de livres, j’avais sept-huit ans. Je me suis retrouvé, faute d’un approvisionnement régulier par ma grand-mère (sa Citroën 2CV de 1961 était en révision) à court de Roald Dahl et de Petit Nicolas. Je n’ai jamais été aussi mal. Tous les lecteurs connaissent ce sentiment-là, l’angoisse monte au fil des heures, on a besoin de notre ration. Les caractères d’imprimerie nous retiennent à la vie. À chacun, ses drogues. Ce matin, je ne cherchais pas l’actualité brute, j’aspirais à des informations plus légères quoique plombées. La Vie de l’Auto (LVA), hebdomadaire de référence du monde de la collection, pointait sa Une, avec, je l’avoue, un certain panache. Une belle gueule de vainqueur oldschool. Un joli pied-de-nez à tous ceux qui voulaient bannir l’auto et qui se rendent compte aujourd’hui de son utilité vitale. LVA fête cette semaine les 50 ans de la Citroën GS. Déjà, le sourire me revenait. Je revoyais Jean-Pierre Marielle dans « …Comme la Lune », film de Joël Séria de 1977, demander à son garagiste si son « suppositoire » était prêt. Ça mitraillait sec ! 

Un bon “Lui” ne se périme jamais

Je suis rentré fissa à la casa. Épuisé par les chaînes en continu et rationné en « papier neuf », j’ai ouvert mes cartons d’archives. À Paris, cette opération est impossible vu l’exiguïté des appartements. J’ai étalé sur le parquet des collections de magazines des années 70/80. Le « papier d’occasion » m’ouvrait son monde sous naphtaline. Aussi incroyable que cela puisse paraître, dans ces titres périmés, j’ai trouvé le moyen de m’informer et de m’évader. Par hygiène mentale, j’ai d’abord feuilleté une pile de Lui. Le numéro 255, vendu 13 francs, m’a redonné joie et confiance dans la Nation. Anaïs Jeanneret s’y exposait sans fausse pudeur, c’est-à-dire dans une nudité partageuse. Elle venait de tourner dans « Péril en la demeure » de Michel Deville. Avec elle, j’avais tout de suite moins peur. 

Je méditais à cette phrase lâchée par Jacques Chaban-Delmas dans une interview exclusive : « Si le tout-Etat est inacceptable et finalement meurtrier, le sans-Etat est destructeur ». Tout me ramenait à l’actualité du moment. En parcourant le Vogue Hommes de septembre 1978, avec Roger Moore en couverture, je regrettais déjà le report de Roland-Garros à septembre prochain. Le magazine masculin y faisait un compte-rendu photographique. Dans les loges, on pouvait croiser, cette année-là, le gotha en polo Lacoste, les Monaco, les Clermont-Tonnerre, Philippe Junot, Marc Bohan, Louis Féraud, Jean Cacharel et le professeur Christian Barnard. En parlant d’hommes de cœur, un dossier était consacré aux play-boys d’antan. Gunter Sachs et Odile Rubirosa témoignaient. Régine avançait une explication à cette disparition : « la peur du ridicule les as tués ». Ce qui heureusement n’est pas le cas avec nos élites actuelles. Ils ne craignent rien. Ils sont immunisés. Tout était déjà étrange dans ces années 1970 comme l’atmosphère des derniers jours. Les publicités du mensuel 20 ans de 1972 annonçaient le chaos en marche. Un institut privé vantait une formation d’« Animatrices : un métier que bien des femmes paieraient pour faire. Et qui paye » et l’invention d’un pyjama-sauna censé faire maigrir en dormant, idéal en ces temps de confinement. Le numéro 49 de L’Echo des Savanes datant de 1987 usait d’un humour noir avec son glaçant : « Sida tu l’as ou tu l’as pas ? » En fin de magazine, une page avertissait que le Printemps de Bourges se déroulerait du 17 au 26 avril. La 44ème édition de cet événement musical vient d’être annulée ! Enfin, le Elle du 6 juillet 1981 indiquait en gros caractères : « La quarantaine épanouie ». Provocation éditoriale ? Non, il s’agissait de célébrer les 40 ans de l’actrice Monica Vitti. Ouf, je respirais. 

Surpopulation et relaxation démographique

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Charlton Heston dans le film "Soleil Vert" de Richard Fleischer (1973) © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43061802_000004

Le billet du vaurien Roland Jaccard


Nous savons que la principale menace qui pèse sur la planète est la surpopulation. Nous savons également que les guerres ou les épidémies provoquent une salutaire relaxation démographique. Douloureuse certes à supporter, mais indispensable. Aussi est-il permis de se demander si le pacifisme ou les mesures d’urgence sanitaire, aussi bien intentionnés soient-ils, ne vont pas à rebours des buts qu’ils se proposent.

La Première Guerre mondiale a fauché des millions de jeunes hommes. La Seconde n’a épargné personne. Quant à la grippe espagnole, elle a touché essentiellement des personnes qui avaient entre trente et quarante ans. Et nous voici face au Coronivarus qui va sans doute décimer les seniors et les individus dont les défenses immunitaires sont particulièrement fragiles. Une fois que le virus aura accompli sa tâche, il régressera et ne subsistera qu’à l’état résiduel, tout comme le Sida.

Quitte à choquer des âmes sensibles, j’en viens à me demander s’il ne serait pas préférable de laisser les populations vivre à leur aise, même si cela doit augmenter substantiellement une mortalité pour l’instant encore infime. Il est vraisemblable que nous assistions à intervalles réguliers à des crises sanitaires, économiques ou guerrières contre lesquelles nous serons toujours plus démunis. Se protéger, pourquoi pas ? Rassurer les populations avec des paroles anxiogènes et des mesures liberticides, c’est la mission des politiques. Mais on peut demeurer sceptique sur les résultats annoncés. De toute façon, tant que la relaxation démographique n’aura pas eu lieu, ce ne sera jamais que partie remise.

Accepter des restrictions à nos libertés et assister à l’effondrement de l’économie est certes un spectacle réjouissant pour les amateurs de films apocalyptiques. Soleil vert de Richard Fleischer en est une belle anticipation. Mais, à titre personnel, je préférerais que ce soit sans toucher à mon mode de vie. La Liberté ou la Mort ! J’ai l’impression qu’on piétine nos libertés face à l’inévitable. Oui, chacun a rendez-vous avec la mort… à quoi bon y prêter trop d’attention ? Pourrir nos existences parce qu’un minuscule virus fait son boulot (si ce n’est pas lui qui le fait, un autre prendra la relève) témoigne d’un volontarisme un peu vain. « Pratique le non-agir et tout restera dans l’ordre » conseillait Lao-Tseu. La sagesse taoïste méritait un rappel. Voilà qui est fait !

Soleil Vert

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Les Français retiennent leur souffle

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Edouard Philippe, grave, écoute le ministre de la Santé Olivier Veran à l'Assemblée nationale le 19 mars 2020 © LUDOVIC MARIN-POOL/SIPA Numéro de reportage : 00950681_000013

Continuera-t-on de présenter le système de santé français comme le meilleur du monde ? Le manque de masques et de tests témoigne d’une certaine impréparation.


Nous ne sommes qu’au début d’une pandémie dont nous savons seulement qu’elle sera extrêmement difficile à gérer par le système sanitaire français, pourtant régulièrement présenté — principalement par les Français — comme « le meilleur du monde ». La question qui se pose n’est plus vraiment s’il mérite la médaille d’or ou d’argent, puisqu’on s’interroge désormais sur son éventuel effondrement face au Covid 19.

À ce stade, on peut donc légitimement avoir des doutes sur notre performance globale. Plusieurs indices confortent, hélas, ce scepticisme. 

Masques et tests manquent cruellement

La difficulté évidente des autorités à fournir des masques efficaces, non pas à l’ensemble des citoyens, mais juste aux médecins de ville démontre une désolante impréparation. Un diagnostic similaire peut être porté sur la très faible quantité de tests du coronavirus dont nous disposons. Nous occupons le 20e rang mondial en taux d’équipement. C’est lui qui a conduit au “choix” de ne les réserver qu’aux patients les plus gravement touchés, situation qui justifie aujourd’hui le confinement général d’une population encore saine. Ça ressemble difficilement à un remarquable succès. Dans le même temps, d’autres pays engrangent les bénéfices d’un dépistage aux premiers symptômes. La Suède a par exemple fait ce choix et n’enregistre que 7 morts pour 1000 cas — un pourcentage très rassurant et que les Français mériteraient de connaître, même s’il est biaisé par l’âge moyen des (jeunes) Suédois atteints. Cette stratégie a permis de confiner et de sensibiliser très tôt les porteurs, limitant mécaniquement la propagation. Le meilleur “système de santé au monde” ne serait-il pas plutôt viking ?

A lire aussi: Hôpital: les masques tombent

Quant aux capacités d’accueil en réanimation, la région Grand-Est, avec seulement 1500 cas, doit avoir recours à l’installation d’un hôpital militaire de campagne de 40 lits — soit de quoi faire face aux 1000 cas supplémentaires identifiés, ce qui ne manquera pas de survenir dans les cinq jours qui viennent. On tremble en imaginant les quinze jours suivants, quand d’autres régions seront elles-mêmes, selon toute vraisemblance, débordées…

Retard à l’allumage

Les statistiques enfin, ne sont guère rassurantes. Intuitivement, on pensait que les taux de mortalité chez nous seraient inférieurs à ceux de la Chine en raison justement de la meilleure qualité de nos hôpitaux. Il est encore trop tôt bien sûr pour avoir des bilans comparés, mais le 28 janvier on comptabilisait en Chine 6000 cas identifiés et 132 morts. Le 17 mars, la France comptait 6633 patients et enregistrait son 148e décès. À ces dates respectives, la Chine avait confiné la province de Wuhan depuis 10 jours, la France s’y mettait enfin. Faire mieux que les 3 ou 4 000 décès chinois relèvera, dans ce contexte, du prodige. Ce dramatique retard à l’allumage, nous le devons sans doute plus à l’indécision d’Emmanuel Macron, pourtant instruit des précédents italiens ou chinois, qu’à nos personnels de santé. 

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Ces derniers vont subir dans leur chair les conséquences de ces handicaps cumulés. Parmi eux, certains comme le Professeur Raoult cherchent un traitement et ils redoreraient le blason français en y parvenant rapidement — une disruption majeure, mais une course contre la montre que seul un miracle nous permettrait de gagner contre la première vague. Saluons par avance le courage et le dévouement des blouses blanches en combinaison verte, puisque ce sont les soldats d’une guerre au cours de laquelle ils vont prendre des risques et se sacrifier pour nous sauver. Pas de droit de retrait pour eux. Dans une société individualiste fanatique, le Covid-19 met brutalement en avant une notion passéiste aux relents de la France d’avant : l’intérêt général. Dans un pays fracturé, harcelé par des communautés revanchardes et des revendications nombrilistes ubuesques, voilà que le collectif refait irruption, avec la maladie et la mort dans son sillage — ce qui est quand même un autre niveau de préoccupation que la bite de Griveaux.

Le réel est de retour

Viendra bientôt le temps de l’introspection lucide. “Le meilleur système sanitaire du monde” l’était-il vraiment ? Ce ne sera d’ailleurs sans doute pas le seul questionnement imposé par la crise actuelle.

Nous devrons en effet cesser d’être le miroir inversé de cette Chine où le collectif écrase l’individu. Chez nous, l’hyper individualisme n’a eu de cesse de faire la peau à toute contrainte collective ainsi que d’en distraire les moyens. Lorsque Macron nous dit que « plus rien ne sera comme avant », souhaitons qu’il entende rééquilibrer la balance et se réapproprier ces termes honnis par les progressistes : Sécurité collective, Nation, frontières. Le Covid 19 nous ramène sur terre.

«Le racisme est l’arme du capitalisme pour justifier ses crimes»

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Franco Lollia © D.R.

Le porte-parole de la Brigade anti-négrophobie, Franco Lollia, est à l’origine de l’opération ayant empêché la représentation de la pièce Les Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne l’an passé. Il a répondu à nos questions. Il ne regrette rien.


 

Avec la Ligue de défense noire africaine (LDNA), la Brigade anti-négrophobie est à l’origine de l’opération menée en avril 2019 contre une représentation à la Sorbonne de la pièce Les Suppliantes, d’Eschyle. Motif de leur colère, les personnages portaient des masques de couleur noire, conformément aux usages antiques. La pièce a été écrite il y a 2 500 ans, le noir du masque n’a aucun rapport avec la couleur de la peau, mais peu importe. Le porte-parole de la brigade, Franco Lollia, ne cherche même pas à faire semblant d’avoir lu la pièce ou à s’intéresser au théâtre antique. Les masques noirs sont porteurs de discrimination, indépendamment de qui les porte et de ce qu’ils signifient, point. Ils font partie des pratiques à combattre, jusqu’à l’avènement d’une nouvelle ère. Sa ligne se rapproche de l’afro-communisme d’Angelas Davis. « Pour détruire les racines du racisme, il faut renverser tout le système capitaliste. » (Entretien à Radio France, 1975.) Tout comme un bourgeois reste un bourgeois, un Blanc reste un raciste, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non. La seule rédemption passe par l’autocritique, qui débouche, en toute logique, sur un transfert du pouvoir : au prolétariat hier, aux racisés aujourd’hui. Rien de nouveau sous le soleil militant, sauf une interrogation. Comment, en 2020, des universitaires peuvent-ils cautionner de tels poncifs ?

Avec le recul, ne jugez-vous pas que votre opération à la Sorbonne contre Les Suppliantes, unanimement dénoncée, a été contre-productive ?

Il y a des questions tactiques qui se posent, mais nous le referions certainement. Notre parole n’est pas entendue, personne ne parle de négrophobie en France, il faut déchirer les conventions pour faire passer le message.

Au risque de l’anachronisme et du contresens ?

Nous ne disons pas que la pièce ou le metteur en scène sont racistes. Ce n’est pas une question de personne ni même de volonté. Le racisme peut se diffuser comme le VIH, sous couvert de bonnes intentions. Placez l’image d’une banane près de l’image d’un Noir ou d’un Blanc, le résultat n’est pas le même. Les travaux en neurosciences le prouvent. Les masques grecs ou les maquillages noirs du carnaval de Dunkerque [également dénoncés par la Brigade en mars 2018, NDLR] font partie des représentations qui ont implanté la négrophobie dans tous les esprits, sans exception.

Si le racisme est indépendant de la volonté, qu’attendez-vous, au juste ?

Un examen de conscience. Il faut remonter à la source, à la colonisation, et en tirer les conséquences, jusqu’à un changement de modèle de société. Le racisme est l’arme du capitalisme pour justifier ses crimes.

Les préjugés sont très répandus dans toutes les cultures, à l’évidence. En quoi le racisme des Blancs envers les Noirs serait-il particulier ?

L’Occident a colonisé la Terre entière et imposé dans les esprits une échelle des races, avec les Blancs tout en haut et les Noirs en bas. Il faut mettre à bas cette échelle.

Vous croyez vraiment à l’universalité de cette échelle ? De nombreux pays n’ont jamais été colonisés. La Chine, le Japon, la Turquie, l’Iran, la Thaïlande…

Vos exceptions se comptent sur les doigts d’une main, vous voyez bien.