« Nous sommes en guerre » a répété Emmanuel Macron, peu après vingt heures hier, à six reprises. Rester confiné est l’effort demandé à chacun, dans l’espoir de surmonter la crise sanitaire. La rhétorique guerrière du président vise à démontrer le degré de gravité de la situation, gravité que la société française a mis du temps à appréhender.


« Nous sommes en guerre ». Certains trouvent que c’est une drôle de guerre, qui n’en finit pas de ne pas démarrer ; d’autres, qui sont sur le front ont déjà peur de devoir faire le tri entre ceux que l’on laisse mourir et ceux que l’on peut sauver. En attendant face au refus de trop de Français d’affronter la réalité et de prendre leurs responsabilités, le président de la République s’est essayé au ton martial, a répété six fois que nous étions en guerre mais a semblé avoir peur de prononcer le mot que tout le monde attendait : confinement strict et généralisé. Du coup il y a un sentiment de flottement et d’attente. Pourtant c’est bien ce qui est attendu, ce que le conseil scientifique préconise et ce que le décret va fixer très clairement : l’annonce d’une quatorzaine susceptible de durer. La retraite, non pour fuir la bataille, mais pour mieux la livrer. 

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En attendant que le front se rapproche, l’épidémie évolue vite, elle se généralise et surtout elle n’est absolument pas maîtrisée. Alors chacun retient son souffle. Imitant le silence qui parait envahir la nature juste avant la catastrophe. Et c’est ce que nous vivons aujourd’hui, ce temps suspendu juste avant l’assaut, cette minute de paix qui annonce les mois de guerre. Nous sommes tous au fort Bastiani, face au désert des Tartares mais contrairement au héros de Dino Buzzati, nous n’espérons pas l’arrivée de l’ennemi, nous savons qu’il est déjà là, en nous peut-être et qu’il se manifestera en faisant tomber certains des nôtres. Et tous de craindre que l’un des nôtres soit avant tout l’un des siens.

Pas l’heure de désigner les coupables

Alors parce que nous sommes des hommes, cette attente ne fait pas toujours surgir le meilleur de nous et au lieu de nous unir, nous cherchons parfois inutilement des coupables, des comptes à régler, des fautes à relever.

Il faut que nous acceptions de taire temporairement nos rancœurs, colères et méfiances

Alors oui, le gouvernement a parfois été inconséquent. Alors oui, il ne s’est pas rendu compte de la gravité de la crise et ne l’a peut-être pas assez prise au sérieux. Alors oui, nous n’avons pas assez tiré les leçons de l’expérience des Chinois et des Italiens et avons été sans doute présomptueux. Démissionner Agnès Buzyn en pleine crise était inconséquent. Être incapable de fabriquer assez de masques, de gel hydroalcoolique, de tests est inquiétant. Réserver les tests aux personnes les plus haut placées sur l’échelle sociale en cas de soupçons de contamination est très problématique. Mais surtout, cette crise sanitaire arrive alors que les gouvernements successifs ont abîmé l’hôpital public, font travailler depuis des années le personnel dans de mauvaises conditions, que 1600 médecins et chefs de service ont démissionné de leur fonction et que nous souffrons d’une médecine à 3 ou 4 vitesses. Tout cela est vrai mais tout cela devra attendre.

Nous avons quelques atouts

À la fin de la crise, il faudra remettre à plat bien des choses. Et fort de l’héroïsme de nos hospitaliers et de notre soutien, en matière de santé, le gouvernement n’aura d’autres choix que de tenir compte de ce que veut le peuple. Demain ne pourra être le retour à aujourd’hui. Cela le président de la République parait l’avoir compris, il lui restera à le prouver. Mais il arrive que confronté aux grandes peurs de l’humanité et aux limites du pouvoir, l’homme grandisse. Souhaitons-le lui et souhaitons-le nous.

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En attendant nous avons en Olivier Véran, un ministre de la Santé intelligent et humble, qui donne de lui-même et fait le travail et en Jérôme Salomon, un directeur de la Santé investi et compétent. Dans les circonstances, c’est une chance. Nous avons des personnels de santé qui sont prêts à se dévouer et pour qui le serment d’Hippocrate n’est pas que du folklore. Nous avons des atouts mais pour nous en sortir, il faut que nous fassions tous notre part et que nous acceptions le confinement et de taire temporairement nos rancœurs, colères et méfiances. J’ai souvent été très critique envers Emmanuel Macron et son entourage, mais il y a un temps pour tout, un temps pour la polémique et un temps pour la concorde, un temps pour la critique et un temps pour l’action. Sous la mitraille, on n’oublie pas nos différences, on les dépasse parce que la réalité se réduit drastiquement et se concentre sur l’essentiel, donc l’existentiel. Survivre, sauver les siens, protéger les autres. Aujourd’hui, c’est le temps de l’union sacrée. Et pour cela, il faut que chacun prenne ses responsabilités. 

Le 2e tour des élections a été reporté. Cela doit se faire avec le soutien de tous les partis. Sinon le message envoyé aux français sera limpide : « nos postes avant vos vies ». Il n’y a pas pire position et elle ne grandira personne. Pareil en ce qui concerne le confinement. Là aussi il faut parler d’une seule voix pour que le message passe. Et ce message est vital. Voilà pourquoi exceptionnellement et temporairement, il faut savoir arrêter le jeu politicien au nom du sens de l’État quand cela touche à la question de la survie. Mais ce front commun s’explique aussi par une réduction drastique de nos choix, désirs et capacités. Survivre ce n’est pas vivre et si l’union sacrée a quelque chose d’exaltant, elle n’a de sens que si nous nous donnons les moyens d’en sortir. C’est en cela que le confinement est paradoxalement notre meilleure porte de sortie. Je nous souhaite d’avoir des partis en mesure de comprendre ce B.A.BA-là. Cette cohérence dans le discours montrera que lorsque la question est existentielle et touche à l’avenir du pays et à la vie de ses citoyens, nos représentants font primer l’intérêt général avant leur intérêt partisan ou personnel. Cela serait d’autant plus remarquable que si l’on en croit les sondages mesurant la défiance des Français à l’égard de leurs représentants, ils sont persuadés que ce genre de politiques n’existent plus. Leur montrer qu’ils ont tort en s’élevant chacun au niveau de responsabilités demandé à tous serait la moindre des choses. 

Élections reportées

Enfin, comme on le constate sur les réseaux sociaux, traiter de nuls tout le monde, politiques, scientifiques, épidémiologistes, virologues parce que la vague arrive, ne résoudra rien et n’est pas juste. Nous devons nous rappeler que ce virus est nouveau, que nous ne savons pas tout sur lui, qu’il n’y a pas de traitement et surtout que nous n’avons pas été confronté à un tel phénomène depuis des années. Certains errements pointés sont aussi imputables à la difficulté d’avoir la bonne réaction quand on apprend en avançant, que les informations évoluent très vite et que toute décision comporte une part élevée de risques potentiels. Mais surtout, les médecins et le personnel médical sont en première ligne. Sur le front, les erreurs ne pardonnent pas et ils portent au quotidien cette responsabilité écrasante. Eux savent que si les respirateurs artificiels sont saturés, ils devront faire le tri et ils connaissent le poids de ce type de décisions. Des décisions que leurs collègues italiens ont dû prendre…

Alors de notre comportement et de notre discipline dépendront sans doute les vies de nombre de nos concitoyens. C’est une lourde responsabilité, mais c’est la nôtre, et notre façon d’aider ceux qui sont vraiment en première ligne, les malades et nos soignants.

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