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Confinement, discipline et bonnes manières


Peggy Sastre revient à travers trois études sur notre quotidien de confinés


[Avertissement : récence de la pandémie oblige, toutes les études détaillées dans ce numéro sont des articles en prépublication qui ne sont pas passés sous les fourches caudines de la validation par les pairs. Leurs conclusions doivent, encore plus que d’habitude, être considérées comme parcellaires et provisoires.]

Psychologies du confinement

Les dernières semaines l’ont amplement prouvé : nous ne sommes pas tous égaux quand il s’agit d’accepter la restriction de nos libertés à des fins sanitaires. Certains se plient sans broncher à l’âpre discipline du confinement, et d’autres se rebellent. Qu’est-ce qui motive une telle variabilité ? Pour tirer un premier portrait des dociles et des récalcitrants, Ingo Zettler, Christoph Schild, Lau Lilleholt et Robert Böhm, psychologues et experts en mégadonnées à l’université de Copenhague, ont eu recours à deux métriques psychologiques : le modèle HEXACO et le facteur D. Ce dernier, que l’on désigne aussi sous le sobriquet de « triade noire », rassemble les traits les plus moralement vilains du tempérament humain, à savoir le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme. Un individu riche en facteur D va généralement manifester une propension à maximiser son propre bien-être au détriment d’autrui, tout en déployant un arsenal de croyances permettant de justifier sa malveillance. Quant au premier modèle, petit frère du Big Five, il stipule que chaque personnalité est un cocktail de six dimensions – l’Honnêteté-humilité (H), l’Émotivité (E), l’eXtraversion (X), l’Agréabilité (A), la Conscienciosité (C) et l’Ouverture à l’expérience (O). Menée sur 409 femmes et 390 hommes âgés en moyenne de 48,69 ans, l’étude statue que plus les individus ont un score élevé d’honnêteté-humilité, plus ils ont tendance à rester sagement chez eux. À l’inverse, ceux ayant un gros facteur D sont les plus susceptibles d’être indifférents aux consignes, voire de se trouver tout un tas de très bonnes excuses pour les enfreindre. L’ensemble étant modulé par l’amour du risque, l’âge et le sexe – plus vous êtes vieux et plus vous êtes une femme, plus vous avez de chances de ne pas regimber.

Référence : tinyurl.com/ConfineraConfineraPas

© Jean-Philippe Baltel/ Martin Bureau/ AFP
© Jean-Philippe Baltel/ Martin Bureau/ AFP

Le bon message

En matière de respect des consignes, tout n’est pas qu’affaire de personnalité. La nature des messages semble aussi jouer un rôle. Sur un échantillon de 1 032 individus représentatifs de la population américaine, cinq psychologues de Yale et de l’université du Kent, dirigés par Molly J. Crockett, montrent que différentes chapelles morales n’ont pas la même efficacité quand il s’agit d’inciter à se laver les mains, à respecter les distances physiques, les quarantaines ou encore à diffuser les bons conseils auprès de ses congénères. En l’espèce, et par rapport à un message moralement neutre (« Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile »), ce sont les messages déontologiques qui marchent le mieux. Dans la droite ligne de Kant, ces derniers se focalisent sur les devoirs que tout un chacun est censé avoir envers ses proches et sa communauté. Exemple : « Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile, car c’est la bonne chose à faire. Il en va de votre devoir et de votre responsabilité de protéger vos familles, vos amis et vos concitoyens. C’EST VOTRE DEVOIR. » À l’inverse, les messages les moins suivis d’effet sont ceux qui découlent d’une morale utilitariste, axée sur les conséquences d’une action pour le plus grand nombre. Du genre : « Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile, parce que ces sacrifices ne sont rien en comparaison des conséquences bien plus graves pour tous si nous ne changeons rien à nos vies. PENSEZ AUX CONSÉQUENCES. » Pourquoi ? Probablement parce que les messages déontologiques sont moins désincarnés et abstraits que les utilitaristes, et excitent des ressorts tribaux. Le système de santé, tout le monde s’en fout. Mais pas de ses amis, ses parents et ses mamies.

Référence : tinyurl.com/KantTuDoisResterChezToi 

Épidémie de bonnes manières

Avec un état d’urgence décrété le 4 mars, soit quatre jours avant le confinement italien, la Californie aura été l’une des premières régions occidentales à prendre des mesures drastiques pour lutter contre l’affolement de l’épidémie – distanciation physique, télétravail, interdiction des rassemblements privés et publics, fermeture des commerces non alimentaires, etc. Autant d’ordonnances qui chamboulent les habitudes d’une société jusque dans ses recoins les moins ragoûtants. En se fondant notamment sur des données rendues publiques chaque semaine par les autorités californiennes et remontant au 1er janvier 2017, les criminologues Gian Maria Campedelli, Alberto Aziani et Serena Favarin, de l’université du Sacré-Cœur de Milan, ont conçu deux modèles statistiques pour évaluer l’effet de la quarantaine sur la criminalité urbaine. Il en ressort que, du 4 au 16 mars 2020, la tendance générale à Los Angeles a été à la baisse, avec une réduction moyenne de 5,5 %. Comme on pouvait s’y attendre avec une bonne partie des commerces fermés, la chute la plus significative concerne les braquages (–23,5 %) et le vol à l’étalage (–14,5 %). De même, si les données sont insuffisantes pour dire quoi que ce soit des vols de voiture, les auteurs consignent une baisse de 9,35 % sur tous les autres biens (d’une valeur inférieure, égale ou supérieure à 950 dollars) et ce conformément à leurs hypothèses de départ – moins de brassage humain, c’est aussi moins de risques d’attirer la convoitise de ses congénères. Par contre, quel ne fut pas leur étonnement en analysant les données des violences domestiques ! Alors qu’ils s’attendaient à une nette augmentation des agressions dans les couples dysfonctionnels forcés à la cohabitation, ils observent l’effet inverse. La diminution est certes non significative, mais elle est réelle : 3,25 % en moyenne. Est-ce parce que les victimes ont aussi pratiqué la distanciation sociale avec les forces de l’ordre pour moins porter plainte ? Peut-être, peut-être pas. Rendez-vous à la fin de l’épidémie pour le savoir, avec des modèles que les scientifiques promettent de faire tourner toutes les deux semaines.

Référence : tinyurl.com/CrimesEtVirus

Corona: “6000 détenus pour courtes peines pourraient rejoindre la réserve civique”

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Nicole Belloubet cherche désespérément à désengorger les prisons pour contenir les risques de contagion. Comme la crise sanitaire s’installe en France et que la situation carcérale est explosive, Stéphane Jacquot fait une ambitieuse proposition.


Stéphane Jacquot, est juriste et essayiste. Il a été secrétaire national Les Républicains en charge de la justice, puis conseiller d’Alain Juppé lorsqu’il était candidat à la primaire de la droite et du centre. En février 2017, Stéphane Jacquot a rejoint Emmanuel Macron et lui a fait plusieurs propositions pour les prisons, dont la création d’une agence pour développer le travail d’intérêt général. Il est l’auteur de Pardonner l’irréparable aux Éditions Salvator et Les réhabilité(e)s, ouvrage collectif qu’il a dirigé aux Éditions du Cerf.

Stéphane Jacquot
Stéphane Jacquot

Denise Cabelli. Auditionnée jeudi 9 avril par la commission des lois du Sénat, la garde des Sceaux persiste et signe, en confirmant la libération de détenus en fin de peine pour désengorger les prisons. Est-ce suffisant pour calmer l’agitation que l’on voit poindre dans certains établissements pénitentiaires ?

Stéphane Jacquot. C’est une bonne mesure. Mais cette décision prise sous la pression de l’urgence sanitaire, sans dispositions d’accompagnement à la sortie, risque d’être contre-productive et mal acceptée par l’opinion publique très sensibilisée aux enjeux sécuritaires. Nicole Belloubet est restée floue concernant l’encadrement de ces sorties. Or un suivi dès la sortie de prison est indispensable si l’on veut éviter tout risque de récidive. À ma connaissance rien n’a été mis en place à ce jour. Le suivi des personnes sous bracelet électronique est censé « faire l’objet de contrôles des forces de police en charge de vérifier celui du confinement » a-t-elle annoncé. C’est un vœu pieux et un signe inquiétant. Ces personnes libérées par anticipation vont perdre le contact avec la Justice à un moment charnière de leur parcours. 

Par ailleurs, les mesures compensatoires sont insuffisantes au regard des restrictions apportées aux conditions de détention : parloirs suspendus, activités sportives, enseignements, travail, accès aux cultes, etc. La seule soupape a été de rendre la télévision gratuite. Un geste a été fait pour diminuer le coût de l’abonnement téléphonique porté à 40 euros au lieu de 70 euros par mois. Je suggérais d’ailleurs à la ministre la gratuité des appels téléphoniques le temps de la suspension des parloirs afin de maintenir les liens familiaux. C’est oublier la difficulté d’accès au téléphone, sans parler des possibles embouteillages et donc de la promiscuité induite !

Selon vous, il aurait été plus pertinent, voire prioritaire, de libérer les personnes détenues pour de courtes peines. Pour l’opinion publique, la nuance entre « fin de peine » et « courte peine » est difficile à apprécier. Finalement, les détracteurs ne verront que le chiffre de 6000 relâchés dans la nature. Que leur répondez-vous ? 

Certaines associations tel l’Institut pour la Justice font volontairement l’amalgame en surfant sur les peurs dans le but de manipuler l’opinion. Rappelons que seuls 17% des détenus représentent une dangerosité pour la société. 

A lire aussi, Docteur Maurice Berger: Les territoires perdus de la santé publique

En 2009, une loi pénitentiaire a été adoptée, prévoyant notamment l’encellulement individuel et une alternative à la détention par la généralisation du travail d’intérêt général (TIG). Elle est loin d’être appliquée ! Actuellement, on trouve encore des détenus entassés à 2, voire 3, dans des cellules de 9 m2, essentiellement dans les maisons d’arrêt dédiées aux courtes peines, lesquelles représentent 25% de la population pénale soit 17 750 personnes. Ces conditions indignes vont à l’encontre de l’objectif de l’incarcération, à savoir la réinsertion. « Il faut donner du sens à la peine », c’est ce que préconisait le président de la République, Emmanuel Macron, dans son discours du 6 mars 2018 devant les élèves de L’École nationale d’administration pénitentiaire (ENAP).

Dans son programme, le candidat Emmanuel Macron avait promis 15 000 places de prison supplémentaires. Le projet a semble-t-il été enterré mais cet abandon n’est pas franchement assumé. 

 « Davantage de places de prison » a pour corollaire « davantage de détenus». Est-ce que c’est ce que nous voulons ? Ces places de prison supplémentaires signeraient l’échec de l’alternative que constitue l’aménagement des peines et les alternatives à l’enfermement. 62 000 places opérationnelles, c’est bien suffisant à condition de venir renforcer les moyens de réinsertion et de probation de sorte qu’il n’y ait pas plus de détenus que de places disponibles et que le principe de l’encellulement individuel prévu par la loi soit respecté. Je propose d’ailleurs un numerus clausus pour se sortir de la surpopulation carcérale. La préparation à la sortie doit être mieux coordonnée en amont avec la mise en place d’un tutorat « hors les murs »  pour accompagner les détenus à leur sortie en partenariat avec le ministère de la Justice, les visiteurs de prison, etc. 

Je crois aussi en l’efficacité du travail d’intérêt général (TIG). Dès 2011, j’ai porté un projet qui a vu le jour en 2018 d’une agence nationale du travail des personnes placées sous main de justice, destinée à lever les obstacles au travail d’intérêt général et assurer son encadrement. En plus de désengorger les prisons, ce serait plus efficace pour donner du sens à la peine, pour  la rendre à la fois plus intelligible et plus intelligente. 

A lire aussi, Céline Pina: Nicole Belloubet serait bien inspirée de partir

La société civile est-elle prête à entendre vos arguments ? 

À la faveur de cette crise sanitaire sans précédent, le regard de nos concitoyens sur la privation de libertés va, je l’espère changer. Il suffit d’entendre les témoignages sur le confinement qui nous est imposé. Une opportunité se présente pour que soit développé un autre regard sur la détention. Il reste encore 6000 personnes condamnées à de courtes en peines en détention. Pour que notre pays ne souffre plus de la surpopulation carcérale, il suffirait de libérer ces détenus. Ils seraient plus utiles en renforçant la réserve civique mise en place par le gouvernement dans le cadre du Covid-19 pour aider les soignants, mais aussi dans des secteurs comme l’agriculture en panne de main d’œuvre, avant de rendre cette mesure pérenne.

La prison doit rester l’ultime recours. 

Que répondez-vous aux victimes qui s’offusquent face à vos propositions ?

À titre personnel, j’ai été durement touché par un assassinat commis sur un proche. J’étais donc tout désigné pour m’inscrire dans le principe d’une réponse sécuritaire. Ce serait stérile et vain. Certaines personnes en détention n’y ont pas leur place. Elles seraient plus utiles au service de la société. 

Pardonner l'irréparable

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Les réhabilité(e)s

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« L’Exil intérieur » était-il un livre d’anticipation ?


En 1975, notre vaurien publiait L’exil intérieur. Il se demande aujourd’hui s’il n’avait pas prévu malgré lui ce qui se passe aujourd’hui.


L’Exil intérieur était-il un livre prémonitoire ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais la « distanciation sociale » à laquelle nous assistons semble me donner raison : la Deuxième Guerre mondiale avec un nombre infiniment supérieur de victimes avait encore quelque chose d’humain. La biocratie dont rêvait alors les dirigeants s’est progressivement installée avec une médecine qui a pris la relève de la religion et des fonctionnaires de la santé mentale qui décident unilatéralement de ce qui est bon ou mauvais pour nous. Nous disposons d’une expérience grandeur nature avec la pandémie du coronavirus. La Santé a remplacé le Salut. Et nous pouvons vérifier une fois de plus qu’il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. Michel Foucault et Thomas Szasz dans leurs travaux respectifs sur la folie l’ont bien mis en évidence. La psychose collective qui se déroule sous nos yeux les inspirerait.

A lire aussi, du même auteur: De l’utilité du taoïsme par temps de pandémie

Le “principe de précaution” met la vie en suspens

Si je devais ajouter un Post-Scriptum à L’Exil intérieur, il traiterait du principe de précaution : c’est toujours au nom de la Vie qui est divinisée que des mesures liberticides sont mises en œuvre, affaiblissant du coup notre système immunitaire collectif et obligeant chacun à se replier sur son espace intime, à vivre dans un exil intérieur ou, ailleurs, dans un goulag soft. En mai 68, on proclamait qu’il était interdit d’interdire et qu’on avait toujours raison de se révolter. Voilà qui est devenu inaudible, voire scandaleux. « Crevez dans votre trou ! » et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes, tel est le message subliminal que les pouvoirs politiques ne cessent de diffuser, tout en se dévouant nuit et jour pour sauver des vies, histoire de crédibiliser leur fonction.

L’isolement, une soumission?

L’Exil intérieur était le récit d’une déshumanisation à laquelle j’avais de la peine à me résoudre. Sans doute avais-je vu trop de westerns. Mais vivre debout plutôt que de mourir à genoux, voilà qui avait encore du panache ! Quand John Wayne boit des bouteilles de laudanum données par son pote médecin, James Stewart, dans Le dernier des Géants pour achever sa mission, je me prends à regretter un temps où l’honneur de l’homme tenait à son courage et à sa fraternité, plutôt qu’au confinement auquel il est réduit aujourd’hui. Ce temps est définitivement révolu. Mais peut-être se rendra-t-il compte un jour que l’angoisse sécrétée par l’exil intérieur tue plus sûrement que n’importe quel virus. 

Mais il sera alors trop tard : nous aurons si bien intégré l’idée de « soumission » que nous continuerons à survivre comme des fourmis dans une fourmilière. 

Bienvenue aux lendemains qui déchantent !

L'exil intérieur: Schizoïdie et civilisation

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Helen Scott, de l’ombre à l’ombre


Le destin solaire de l’amie américaine de Truffaut, raconté par Serge Toubiana


Figure des Cahiers du cinéma, ancien directeur de la Cinémathèque française, on savait que Serge Toubiana vouait un culte à Truffaut, à qui il a déjà consacré une biographie dosant très subtilement l’intrication de la vie artistique et personnelle de l’auteur du Dernier métro[tooltips content= »Serge Toubiana, Antoine de Baecque, François Truffaut, Gallimard, 1996. »](1)[/tooltips]. Dans cette biographie, au fil des films, on voit défiler les muses de l’artiste, amantes d’un long-métrage, passions brèves ou longues, Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Fanny Ardant, en plus de sa femme Madeleine… On entrevoit aussi la figure plus fantomatique d’Helen Scott, qui ne fut ni une actrice, ni une amante de Truffaut, mais une touchante amoureuse déçue, l’une de ses plus fidèles amies et une collaboratrice occasionnelle mais décisive. Toubiana nous propose comme un addenda romanesque à son précédent ouvrage, prenant la forme d’une enquête biographique. 

New-York, 1960

Scott a 45 ans. Un âge propice aux renaissances. Elle travaille pour le French Film Office (émanation d’Unifrance), dans un rôle qui balance entre celui d’assistante et d’attachée de presse (publicist) ; on la charge un jour d’aller chercher à l’aéroport un jeune Turc de la « nouvelle vague » du cinéma français, qu’elle ne connaît pas : un certain François Truffaut. Le réalisateur, qui a 28 ans, vient présenter au public américain son premier long-métrage Les quatre cents coups. Parfaitement bilingue, Helen coache habilement le jeune cinéaste, parvient à lui faire rencontrer des critiques influents et, entre eux, s’installe une camaraderie qui ne cessera plus. Commence alors une correspondance qui s’achèvera seulement avec la mort du réalisateur, vingt-quatre plus tard. Pour Scott cette rencontre est un coup de foudre. Très vite les missives de l’américaine, boulotte et plutôt mal dans sa peau, prennent un tour romantique. Truffaut voit surtout en elle une informatrice particulièrement avertie de la vie cinématographie new-yorkaise, et il est frappé par son ton aventureux, sa culture, et son sens de l’autodérision. Mais pas davantage. Helen devra donc se contenter d’une amitié ; certes, mais tout au long de leurs échanges, elle la voudra un peu tragiquement exclusive. Une quête évidemment impossible. Tout le livre de Toubiana est nourri de ces échanges épistolaires inédits qui documentent non seulement la fascination de « la Truffe » (comme l’appelait son amie Helen) pour l’Amérique, et révèlent la transformation, dans le cœur d’une femme, d’une passion euphorique en une admiration inconditionnelle, mais désespérée.    

Los-Angeles, 1962

Tout en poursuivant son œuvre (Tirez sur le pianiste, Jules et Jim), le réalisateur met en chantier son grand projet critique : un long entretien avec Alfred Hitchcock, abordant en détail la filmographie du maître du suspens sous le triple angle des circonstances entourant la naissance de chacun des opus, l’élaboration et la construction des scénarios, et les problèmes de mise en scène propres à chaque film. L’ancien critique de Arts et des « Cahiers » souhaite, par cette opération à cœur ouvert, montrer que derrière l’entrepreneur surdoué de divertissements populaires, point toujours un Hitchcock ignoré, auteur décisif du 7ème art avec son esthétique, ses intuitions techniques et ses obsessions récurrentes. Il naîtra de cet échange un livre qui est encore aujourd’hui une référence – et que les apprentis réalisateurs du monde entier lisent et relisent en soulignant des passages au crayon à papier[tooltips content= »Hitchcock/Truffaut, avec la collaboration d’Helen Scott, Gallimard, édition définitive 1993. « ](2)[/tooltips]. Helen Scott s’impose à Truffaut comme une médiatrice indispensable. 

Préparant avec lui les entretiens, assurant la traduction simultanée entre les deux réalisateurs – et travaillant ensuite à l’établissement des textes des versions française et américaine. Les entretiens légendaires auront lieu dans les locaux des Studios Universal, en août 62. Toubiana met en lumière une authentique complicité entre Scott, Hitchcock et sa femme Alma. Les trois larrons se revoyant bien après la publication du livre. Helen écrit à Truffaut au sujet du réalisateur de Notorious : « Ce type me séduit toujours davantage, par sa virtuosité étonnante, son aplomb, sa joie de vivre. Il est sûrement très difficile à connaître, mais j’aime beaucoup la surface – même lorsqu’il est clairement fumiste ». Dans cette période Truffaut joue les pygmalions par correspondance avec son amie américaine, lui conseille de voir des films (les premiers Renoir), lui présente Godard et Resnais ; et contribue à la naissance d’une authentique cinéphilie passionnée. Helen s’ennuie dans son poste au French Film Office, elle aimerait accéder à des fonctions plus valorisantes dans le monde du cinéma, être partie prenante de la fabrication des films, se faire un nom à Hollywood… Mais Hollywood est toujours trop loin, même de New-York…

L’avant

L’enquête de Toubiana exhume une jeunesse inconnue, romanesque et surprenante d’Helen Scott. Elle émerge parfois dans sa correspondance avec Truffaut ; la jeune-femme s’auto-parodiant en aventurière déchue, à la gloire passée. On lui découvre une longue expérience journalistique, un rôle dans la résistance française sur Radio Brazzaville (l’autre antenne de la Résistance), une mission auprès de Geneviève Tabouis – qui avait été missionnée par l’Angleterre pour actionner – à New-York – des relais en vue d’une entrée en guerre des USA. Dès la guerre de 39-45 Helen assumait un rôle de go-between, d’assistante, de lumineuse femme de l’ombre. Passionaria communiste dans sa jeunesse, inquiétée un temps par le Maccarthysme, elle fera également un bout de chemin avec les chambres syndicales américaines, donnant de sa personne en distribuant des tracts ou ferraillant avec la police montée au côté des ouvriers grévistes de l’industrie électrique américaine. Une seule question : pourquoi Truffaut n’a pas vu le potentiel romanesque de la vie de son amie ? 

L’après

Scott cherche ensuite à travailler plus étroitement avec Truffaut. Mais le réalisateur, au sein de sa propre société de production Les films de carrosse, a déjà une équipe complète, et Helen n’y trouve pas vraiment sa place. Toubiana met en lumière les ressorts du travail de la jeune-femme, qui par exemple tente (depuis New-York) de « vendre » la littérature d’Elie Wiesel à son ami cinéaste, pour une éventuelle adaptation. Truffaut ne sera pas convaincu. On lui découvre des emportements légèrement amoureux pour Rossellini (elle se plaint auprès de son ami français – avec un humour fatal – de la concurrence déloyale d’Ingrid Bergman), ou une amitié méconnue pour le producteur Jean-Pierre Rassam[tooltips content= »Producteur à la fois des succès de Jean Yanne des années 70 et de Robert Bresson… »](3)[/tooltips], à la destinée maudite, frère d’arme en autodestruction. 

Toubiana ne profane pas vraiment le misérable petit tas de secrets de la vie privée de chacun, pour paraphraser Malraux. Elle vivra ensuite entre la France et les Etats-Unis – Truffaut lui offrant à l’occasion un billet de Concorde pour faire rapidement le trait d’union. L’époque est autre. Et d’abord les avions vont moins vite. Le réalisateur s’éteint prématurément en 1984. Helen Scott suivra, trois ans plus tard, dans une tour de l’ensemble Maine-Montparnasse. 

Une trajectoire de l’ombre à l’ombre, à découvrir.

Serge Toubiana, L’amie américaine, Stock 2020

L'amie américaine

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“La France, l’Italie et l’Espagne ne pourront pas surmonter la crise en restant dans l’euro”

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Recourir au protectionnisme économique revient à la mode à la faveur de la crise sanitaire. Y compris dans la bouche du président Emmanuel Macron! Mais la volonté de mettre en place une planification stratégique imposera que la France se dégage du carcan européen. L’économiste Jacques Sapir répond aux questions de David Desgouilles.


David Desgouilles. Avant d’évoquer la situation économique provoquée par le confinement, je souhaitais que vous puissiez tordre le coup à une légende urbaine répandue dans les médias. Lorsqu’on évoque les fameux 56.5 ou 57% de dépenses publiques par rapport au PIB, cela signifie-t-il qu’il ne reste que 43 ou 43.5% pour le secteur privé comme on peut le lire ?

Jacques Sapir. Bien sûr que non. Tout d’abord, une grande partie de l’argent prélevé par l’État revient vers le secteur privé. Les impôts sont globalement un mécanisme de transfert. C’est pourquoi la distinction entre secteur public et secteur privé peut être trompeuse, car les dépenses des uns sont les revenus des autres. Ainsi, vous êtes commerçant, vous payez des impôts ; avec ces impôts, l’État paye par exemple des fonctionnaires ; ces fonctionnaires dépensent cet argent et sont vos clients. La boucle est bouclée. Même quand les impôts sont utilisés pour payer les intérêts de la dette, il s’agit en fait d’un transfert (sauf quand cette dette est détenue par des non-résidents). Car, l’assurance-vie, l’un des produits d’épargne préférés des Français, contient beaucoup de bons du Trésor. Les intérêts finissent aussi par alimenter la consommation, donc le secteur privé. Ce que l’État prélève, il le rend que ce soit directement (les consommations des administrations publiques), ou que ce soit indirectement, via les salaires des fonctionnaires, qui donnent à leur tour lieu à des consommations.

La pandémie actuelle est un choc considérable, qui n’est effectivement comparable qu’à la crise de 1929

Plus globalement, il convient de distinguer les recettes de l’État (impôts directs et indirects, taxes diverses) qui représentent non pas 56% mais environ 42,5% du PIB et les cotisations sociales. Ces cotisations, ou prélèvements sociaux, qui représentent effectivement autour de 13,5% du PIB, sont payées par les salariés et les employeurs qui cogèrent les caisses. Si ces cotisations peuvent dans certains cas transiter par l’État, ce dernier n’est ici qu’un intermédiaire ; il n’est pas « propriétaire » de cet argent et il n’est pas le « payeur ». Il joue le rôle d’une « banque » quand vous payez une consommation par un chèque bancaire. Si l’État verse de l’argent à ces caisses, c’est parce qu’il a unilatéralement décidé d’exempter certaines catégories de ces cotisations (essentiellement les employeurs d’ailleurs). Il est alors tenu par la loi de compenser le manque de recettes. C’est ainsi le cas du Crédit d’Impôt appelé CICE qui a été consolidé l’an dernier en une exonération générale de cotisations pour les employeurs. Il est d’ailleurs curieux de voir que les mêmes qui se plaignent du montant des impôts ne disent rien au sujet des subventions que l’État leur fait, via les dégrèvements fiscaux ou les exonérations de cotisations sociales, et qui sont considérables. Globalement, le système de cotisations et de prestations sociales constitue ce que l’on appelle un « stabilisateur automatique » qui permet, en temps de crise, de maintenir la consommation et donc l’activité économique, comme on peut le constater aujourd’hui.

Venons-en maintenant à la situation actuelle. Le ministère de l’Économie annonce une récession de 9% pour 2020. Bruno Le Maire fait référence à la grande crise de 1929 ! À quelle gravité évaluez-vous les conséquences du confinement qui va donc durer deux mois au minimum, voire bien davantage pour tout un pan de notre économie (restauration, hôtellerie, culture, sport professionnel etc.) ?

Il est évident que les conséquences du confinement, et plus généralement de l’épidémie, seront encore plus graves que ce qu’indiquent Bruno le Maire et Gérald Darmanin. Et cela d’autant plus que la fin du confinement, annoncée pour le 11 mai par le président de la République, ne signifiera pas un retour immédiat à la normale. L’économie va fonctionner pendant entre six semaines et six mois de manière réduite par manque d’approvisionnements mais aussi par manque de débouchés. Il faut donc s’attendre à ce que le PIB baisse d’au-moins 10% en 2020, voire plus. La Banque d’Angleterre, qui fait des calculs plus réalistes, estime même que le PIB du Royaume-Uni devrait baisser de 12% à 13%. C’est un choc considérable, qui n’est effectivement comparable qu’à la crise de 1929. Il va falloir soutenir l’ensemble de l’économie par des subventions directes et indirectes aux entreprises mais aussi aux ménages. 

A lire aussi, Kévin Bossuet: Les restaurateurs rêvaient de rouvrir le 11 mai aussi

Des secteurs sont complètement à l’arrêt comme la restauration ou le tourisme, et d’autres fonctionnent de manière réduite. Une partie de l’industrie est à l’arrêt et une autre ne fonctionne que de manière réduite.

La phrase fameuse attribuée à Jacques Chirac “les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent” ne peut manquer de résonner à nos oreilles ! Pourtant, on peut penser que les réalités d’après l’épidémie vont s’imposer à Emmanuel Macron

Nous avons actuellement 8,8 millions de salariés qui sont au chômage partiel, soit 44% de la main d’œuvre du secteur privé. Le coût budgétaire de ces prestations sociales sera très élevé, alors que la chute du PIB va entraîner une chute importante des recettes fiscales. Dans mon centre de recherches, le CEMI, nous avons estimé le besoin de financement de l’État, c’est-à-dire le déficit budgétaire, à plus de 300 milliards d’euros, soit approximativement 13,5% du PIB.

On a pu observer à l’occasion que les tensions entre Europe du Nord et Europe du Sud ont été exacerbées par cette crise. Estimez-vous que les initiatives de la Banque centrale européenne et la mise au rencart du pacte de stabilité suffiront à pérenniser la zone euro ? 

La commission européenne a décidé de suspendre le pacte de stabilité et la BCE a mis sur pied le PEPP, ou Pandemic Emergency Purchasing Program. Il convient de saluer ces décisions, mais aussi de reconnaître qu’elles sont très insuffisantes. La somme des déficits pour les États de la zone euro devrait représenter à la fin de l’année entre 1150 et 1300 milliards d’euros, alors que les mécanismes regroupés dans le Mécanisme Européen de Stabilité ne couvrent que 550 milliards d’euros. Par ailleurs, il faut s’attendre à un déficit à l’échelle de la zone euro d’environ 450 à 500 milliards pour l’année 2021 du fait de la crise engendrée par le Covid-19. Les États auront donc besoin de 1600 à 1850 milliards, et cela sans même évoquer les garanties de dettes accordées au secteur privé et le refinancement de ce dernier au travers du programme LTRO de la BCE. Les besoins de financement des États ne sont donc pas compatibles avec ce qu’ont prévu les institutions européennes.

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Le problème du financement se pose de manière particulièrement grave pour l’Italie, l’Espagne, mais aussi pour la France. Le Mécanisme Européen de Stabilité est inadéquat pour traiter cela. Il impose de fait une conditionnalité qui n’a plus lieu d’être dans les circonstances actuelles. Il faut alors se demander comment nous aurions fait si la BCE n’existait pas. Eh bien, tout simplement, comme va le faire la Banque d’Angleterre, la Banque centrale aurait prêté directement aux États ! C’est la fameuse « monnaie magique », qui existe en réalité, n’en déplaise à Emmanuel Macron, même si le volume et la durée de son emploi peut poser des problèmes d’inflation. On comprend alors que l’euro va pénaliser trois fois les pays du sud de l’Europe. Une première fois parce que l’on ne peut pas procéder à une péréquation des dettes, l’Allemagne et les Pays-Bas ayant refusé les fameux « coronabonds ». Une deuxième fois, parce que l’euro nous empêche de recourir au financement monétaire, qui serait pourtant la manière la plus logique et la plus simple de faire face à cette crise. Une troisième fois, enfin, parce que l’euro – et cela a été démontré par les différents rapports (External Sector Reports) du FMI – aboutit à sous-évaluer la monnaie de l’Allemagne et à surévaluer celle de l’Italie, de la France et de l’Espagne. La différence entre les deux mouvements, de 25% à 43% en faveur de l’Allemagne, explique à la fois l’insolente santé de ce pays mais aussi pourquoi la France, l’Italie et l’Espagne qui avaient déjà tant de difficultés avant cette crise ne pourront pas la surmonter en restant dans l’euro.

Emmanuel Macron évoque « le jour d’après ». Il dit vouloir « se réinventer », lui « le premier ». On évoque ici et là son « Chemin de Damas » économique, social et européen. On ne voyait plus que le drapeau bleu-blanc-rouge derrière lui lundi dernier lors de son allocution, sachant qu’on imagine très mal que ce cadrage soit dû au hasard… Croyez-vous à sa sincérité et à un véritable virage de la politique du président de la République ?

Par principe je ne crois pas en la sincérité d’un homme politique ; je crois en ses actes. Alors, il est vrai qu’Emmanuel Macron a eu des paroles fortes dans sa dernière allocution. Quand le président dit : « notre monde sans doute se fragmentera », quand il parle de « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française », on croirait entendre le Général de Gaulle mais aussi les hommes politiques de la IVème République, en particulier Pierre Mendès France. Quand le président rappelle les mots de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » (Art. 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen NDLR) il mobilise des symboles de notre histoire qui sont très forts. Ce n’est certes pas un hasard. Enfin, quand il dit à la fin de son discours : « Il nous faudra bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier », on croirait entendre du Jean-Luc Mélenchon dans le texte.

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Certes, la phrase fameuse attribuée à Jacques Chirac “les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent”, ne peut manquer de résonner à nos oreilles ! Pourtant, on peut penser que les réalités de l’économie mondiale d’après l’épidémie vont s’imposer à Emmanuel Macron. Les chaines de productions internationalisées sont trop fragiles en cas de perturbation majeure, et cela est reconnu maintenant par de nombreux économistes. Il faudra donc nécessairement relocaliser. La pénurie de masques, de tests, de médicaments et de respirateurs que nous connaissons montre aussi que l’on ne peut plus dépendre exclusivement des importations. Il faudra nécessairement rebâtir un outil de production national, réindustrialiser la France. Et, cela ne sera pas possible sans un minimum de protectionnisme. Seulement, pour faire tout cela, il faudra donc s’émanciper de nombreuses règles et directives de l’UE, retrouver notre souveraineté monétaire c’est-à-dire sortir de la zone euro, et, effectivement, mettre en œuvre une forme de planification stratégique.

Seulement, pour cela, il faudrait à Emmanuel Macron mettre ses bottes dans les pas de l’opposition la plus radicale, de Mélenchon à Marine le Pen, ce qui est très peu vraisemblable. Mais, à tout le moins, il a d’une certaine façon légitimé dans son discours les propos de ses opposants les plus radicaux et rien que cela doit être remarqué. Dans le futur, il ne pourra plus chercher à déconsidérer ses opposants au prétexte que leurs propositions économiques seraient incohérentes. Alors, oui, avec ce discours, il a aussi suscité des espoirs immenses, et pas seulement par l’annonce d’une date de déconfinement. Naturellement, il sera jugé sur ses actes.

Les territoires perdus de la santé publique


Il existe une incompatibilité structurelle entre les mesures de confinement et le fonctionnement psychique de certains habitants des banlieues. Violence familiale, éducation défaillante, vide culturel sont autant de facteurs de désobéissance aux règles de la cité.


Plusieurs médias soulignent les nombreux refus de confinement et de distanciation dans les « quartiers » et les agressions parfois graves commises sur les forces de l’ordre qui veulent y faire respecter ces mesures. Les policiers s’y heurtent à des groupes, alors que les consignes du ministère de l’Intérieur autorisent des sorties d’une heure pour des personnes seules ou appartenant à une même famille. Avant l’ordre d’interdiction générale des marchés, Anne Hidalgo elle-même prônait la fermeture de ceux de Belleville et de Barbès tant la distanciation n’y était pas respectée. Et un article du Canard enchaîné du 25 mars 2020 révèle les consignes de laxisme données aux préfets par le secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence : « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements. » Et un préfet considère que les commerces peuvent rester ouverts la nuit, car « ils exercent une forme de médiation sociale ». Des personnels de santé peuvent-ils tomber malades, voire mourir parce que certains habitants des quartiers n’ont pas respecté les consignes de confinement et de distanciation ? Cette question semble incongrue. Pourquoi se mettent-ils en danger, ainsi que leur famille ? Pourquoi la peur légitime d’être contaminé est-elle ici inopérante ?

Il est intéressant tout d’abord de s’attarder sur ce terme considéré comme compris par tous : les « quartiers », expression intrigante, car toute personne habitant dans une ville, même de petite taille, habite dans un quartier. « C’est dans quel quartier ? » est une question courante, on l’oublie. Il manque donc pudiquement un qualificatif. À la télévision, on ajoute avec compassion l’adjectif « déshérités », qui ne me semble pas correspondre au flot d’argent déversé dans ces zones par les « politiques de la ville ». L’emploi de l’adjectif « sensible » conduit à se demander à quoi certains habitants – pas tous heureusement – de ces quartiers sont si sensibles ? À la contrainte ? Quartiers « difficiles », alors ? En quoi ? Impossible d’aller plus loin dans une définition politiquement correcte.

Pourquoi le confinement est difficile à réaliser dans ces quartiers?

D’un point de vue sémantique, il me semble donc nécessaire de différencier les « quartiers » des autres quartiers. « X » renvoyant trop à quelque chose de non défini ou à des films du même nom, je propose le terme de « quartiers Y ». 

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Avant d’aller plus loin, je dois préciser que depuis plusieurs années, je travaille en tant que pédopsychiatre dans un centre éducatif renforcé (CER) dépendant du ministère de la Justice, qui reçoit des mineurs délinquants violents, originaires pour la plupart des quartiers Y. La plupart ont commis des agressions sur des personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP). Les éducateurs et familles d’accueil avec lesquels je collabore sont eux aussi pour la plupart originaires de ce genre de quartiers. Cela montre qu’on naît dans une famille avant de naître dans un quartier, et que la qualité du milieu familial est un facteur décisif dans le déterminisme social associé au terme de « quartiers ».

Pour justifier le non-respect du confinement, on peut invoquer l’étroitesse des logements, c’est vrai, mais il y a aussi des appartements petits dans d’autres quartiers où les parents parviennent à sortir avec leurs enfants peut-être bougons mais obéissants, pendant l’heure autorisée et dans le périmètre d’un kilomètre défini par les consignes du ministère de l’Intérieur. On peut encore avancer que les individus récalcitrants (qui ne sont pas que des mineurs) ne se sentent pas français, qu’ils ne supportent pas les forces de l’ordre. Oui, sans doute aussi. Ajoutons le besoin de sortir pour se procurer du cannabis. Mais les entretiens que j’ai depuis plusieurs années avec ces adolescents (qui ont par ailleurs du mal à respecter les horaires de sortie imposés par les contrôles judiciaires) et leurs familles m’autorisent à indiquer que des facteurs plus inquiétants sont à l’œuvre dans cette impossibilité d’obéir aux consignes.

Tahar Ben Jelloun déclare : « Le Maghreb, c’est la famille, le groupe, le clan. » Effectivement, certaines familles fonctionnent de manière indifférenciée, clanique, comme un corps. Pour chacun de leurs membres, la dimension d’appartenance au groupe prime, et le but de l’éducation n’est pas que chacun des enfants se construise une pensée personnelle lui permettant de s’éloigner pour réaliser son projet ; son identité est d’abord groupale, tous doivent rester à proximité physique, perceptible, les uns des autres. Et ceci est répliqué dans les liens entre jeunes du quartier : chacun sort de chez lui pour se remettre en groupe, même si on n’a rien à se dire. Être seul et loin du corps des autres est insupportable. On commence à comprendre l’échec de la distanciation.

Ainsi quand on n’a pas développé une pensée personnelle, la solitude est insupportable. À la différence de ces jeunes, sans que nous nous en rendions compte, nous ne sommes jamais « seuls », car nous sommes en permanence en dialogue interne avec nous-mêmes ou en dialogue interne avec autrui ; nous rêvassons, sauf lorsque nos sens et notre corps nous en détournent, par exemple quand nous écoutons de la musique ou faisons du sport. Mais il y a plus. Quand, du fait d’une relation faite exclusivement de proximité corporelle alternant avec des moments de rejet, les parents n’ont pas joué avec leurs enfants, petits, à faire semblant, « comme si », l’imaginaire ne se construit pas. « Les idées, ça ne sert à rien, ça n’a pas grande importance, ça ne va pas m’apporter grand-chose dans la vie », me déclare un jeune ; pour lui, les images des écrans ont remplacé l’imaginaire. Les adolescents du CER n’ont aucune capacité de rêverie, ils s’ennuient, et quand je leur demande ce qui les intéresse dans la vie, la plupart ne trouvent rien à répondre, c’est le vide. Les jeux de ceux qui n’ont pas pu développer d’imaginaire sont les plus simples, détruire, et jouer au gendarme et au voleur. C’est au CER que presque tous découvrent la lecture, activité solitaire, grâce aux mangas qu’on leur propose. « C’est une dinguerie de lire ! » me déclare enthousiaste un adolescent de 17 ans. À ce vide interne s’ajoute fréquemment le « vide » intrafamilial, il n’y a rien d’intéressant à la maison, donc il faut sortir.

Contrôle d’identité dans les rues de Nice pour faire respecter l’arrêté de couvre-feu, 25 mars 2020. © SYSPEO/ SIPA
Contrôle d’identité dans les rues de Nice pour faire respecter l’arrêté de couvre-feu, 25 mars 2020.
© SYSPEO/ SIPA

Autre cause, la violence à la maison est fréquente dans les cultures où règne une inégalité homme-femme, violence du père sur la mère, et entre frères avec une rivalité fraternelle peu tempérée par les parents. Le modèle relationnel dominant est être le plus fort ou être humilié, ou dit autrement « N hachialek, ouala t hachiali » (« Je te la mets ou tu me la mets »). Dans les familles sahéliennes, le sociologue Hugues Lagrange décrit une forte violence de l’homme sur la femme, incluant le mariage des filles dès l’âge de 15 ans, ajoutant que la révolte adolescente ne peut se jouer qu’à l’extérieur de la famille, extérieur qui peut être parfois moins angoissant que l’intérieur.

Nous pensons qu’ils désobéissent. Mais c’est beaucoup plus grave : ils ne savent pas ce qu’est obéir

Nous arrivons ici au point central : pourquoi obéir, en l’occurrence aux consignes de sécurité sanitaire citées ci-dessus ? De manière simplifiée, on peut dire que ces sujets n’ont pas rencontré de « non » parental leur permettant d’intérioriser le fait qu’obéir a un sens constructif pour eux, pour les autres, pour la société. Leur père était soit absent, soit tyrannique, soit dévalorisé, car confronté à l’inadéquation de son modèle de rôle de père avec notre société et il a baissé les bras. Parfois, il éprouve du plaisir à détourner la loi et il propose à son enfant de partager ce plaisir. Les mères, dont l’autorité est souvent disqualifiée par le père, sont surprotectrices et excusent les actes illégaux de leurs enfants. Ou encore, les « règles » du groupe d’origine priment sur celles de notre société. À qui peuvent-ils s’identifier qui ne soit ni arbitraire, ni soumis, ni tricheur, etc. Pourquoi se préoccuper de ceux qu’on se représente comme extérieurs au groupe, ou membres d’un autre groupe ?

Nous pensons que ces sujets désobéissent en ne respectant pas les mesures de confinement et de distanciation. Mais c’est beaucoup plus grave : ils ne savent pas ce qu’est obéir. Pour désobéir, il faut d’abord être capable d’obéir, d’en comprendre l’importance, l’aspect positif, et ce n’est pas le cas, ils n’ont aucune loi dans la tête. Et face à la situation actuelle, le ministère de la Justice, qui avait peu d’autres choix, a ordonné que les jeunes admis au CER retournent dans leurs familles, souvent très désorganisées, donc dans leurs quartiers, sauf s’ils encourent un danger dans leur milieu familial. Ils vont donc accroître dans les quartiers Y le nombre de sujets potentiellement transgresseurs.

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Chacune de ces constatations nécessiterait un long développement, et elles n’empêchent pas les professionnels du CER d’origine maghrébine et moi-même de tenter d’aider les sujets concernés à modifier leur manière de concevoir l’existence. J’ai simplement voulu montrer qu’il existe une incompatibilité littéralement structurelle entre les mesures de confinement et de distanciation, et le fonctionnement psychique de certains habitants des quartiers Y. Même dans ce contexte de protection vitale collective auquel la majorité des citoyens font l’effort de s’adapter, une partie de la population s’y refusera, quelle que soit l’argumentation qui leur sera présentée. Il ne sert à rien de leur répéter « Restez chez vous ». Faut-il accepter qu’il y ait des territoires perdus de la santé publique ? Seule la force peut faire respecter les consignes, pas seulement pour protéger de la maladie et pour montrer que personne n’est au-dessus de la loi, mais pour montrer qui est le plus fort. Je ne sais pas si le gouvernement a totalement raison de redouter des émeutes en cas d’intervention policière, car il n’est pas certain que se produise un effet de meute nécessitant une sortie du domicile d’un grand nombre en cas d’appel à l’aide. Mais cela montre un rapport de forces inquiétant dans les mentalités « de part et d’autre » et s’inscrit dans une problématique plus vaste.

L’Insee a montré qu’il y avait une violence gratuite toutes les quarante-quatre secondes en France en 2018, chiffre qui ne cesse d’augmenter. Par violence gratuite, on entend une agression qui ne vise pas à voler, un téléphone portable, un sac à main, ou autre. Cette épidémie, plus insidieuse que le coronavirus, tous les politiques refusent de l’affronter. Il est malvenu d’en parler maintenant alors que nous sommes sur un autre front. Mais l’échéance arrivera un jour, et cette fois, nous ne pourrons pas dire que nous sommes surpris par la situation. La prochaine étape préoccupante sera l’explosion d’excitation groupale, collective, qui se produira lors de l’annonce de la levée du confinement : à quel niveau de destruction serons-nous alors confrontés ?

Pourquoi Trump fait bien de ne plus verser d’argent à l’OMS 

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L’Organisation mondiale de la Santé est un organisme sous influence chinoise. Et a donc accepté les mensonges chinois sur le coronavirus.


En son temps, le général De Gaulle avait trouvé une formule adéquate pour l’ONU. Il l’appelait « le machin ». Depuis « le machin » n’a pas cessé d’être un machin. Il a une émanation qui est un autre « machin » : l’Organisation Mondiale de la Santé.

Son but affiché est très noble : assurer la santé pour tous les habitants de la planète. C’est beau. Aussi beau que la charte des Nations Unis qui s’inspire de la Déclaration des droits de l’homme sans pour autant demander à ses membres de la respecter. Ainsi le sultanat de Brunei, l’Afghanistan ou l’Arabie Saoudite ont une voix égale à celle de l’Allemagne, de l’Espagne ou d’Israël.

L’OMS n’échappe pas à la règle. Elle est sous l’influence de ceux qui la financent. Et la Chine est l’un de ses plus gros contributeurs. Avec ses milliards, l’Empire Céleste cherche – le plus souvent avec succès – à devenir un empire sur Terre.

De 2006 à 2017, l’OMS a été dirigée par Margaret Chan, totalement inféodée au pouvoir de Pékin. Sous son règne la puissance chinoise a connu son apogée. Des milliers de centres de médecine traditionnelle chinoise ont été ouverts de par le monde. Un marché évalué à 50 milliards de dollars. De nombreux médecins y ont vu un scandale sanitaire. L’acupuncture en effet peut aider à s’arrêter de fumer ou calmer les crampes d’estomac. Elle n’est d’aucun secours contre le cancer, l’Ebola, la malaria, le Sida…

Margaret Chan est partie. Mais l’OMS est toujours à la botte des Chinois. Car ils paient. Ils paient beaucoup. Et avec ceux qui arrosent si généreusement on n’est pas très regardant. Quand le coronavirus a fait son apparition dans la région de Wuhan, les Chinois ont envoyé à l’OMS des rapports tronqués et mensongers.

Le « machin » qui s’occupe de la santé mondiale, n’a pas fait la fine bouche : on n’allait quand même pas contrarier un si important contributeur. Et l’OMS plutôt que de mettre ses feux de signalisation au rouge, s’est contentée de l’orange. Elle a donc une lourde responsabilité dans la propagation de la pandémie

Trump s’en est avisé et a suspendu la contribution américaine à l’OMS. Protestations des bien-pensants : «  à cause de lui des centaines de milliers de pauvres vont mourir ! ». Le président des Etats-Unis est une tête de turc de proximité. Xi Jinping, le numéro 1 chinois, est loin. Et comme il s’oppose à l’impérialisme américain, il ne peut être absolument mauvais…

Il se trouve que l’Angleterre et la France (lire l’interview de Macron au Financial Times) ont emboîté le pas à Trump. Ces deux pays, sans doute et bientôt suivis par d’autres, demandent des comptes aux Chinois pour leur approximations et leurs mensonges. Qu’est-ce qu’ils vont prendre ! Quant aux biens-pensants, nous leur suggérons, dans le souci de leur venir en aide, d’essayer l’acupuncture…

Ch’ti dating


Nos amis du Nord s’essaient à déjouer les clichés…


Contrairement à ce que prétendent certains ultras du PSG, les gens du Nord ne sont pas forcément des « chômeurs, pédophiles et consanguins ».

En 2008, le déploiement de cette méchante banderole au stade de France, assortie de la légende « Bienvenue chez les Ch’tis » avait fait scandale. Douze ans plus tard, un entrepreneur lillois franchisé d’Intermarché fait un sort à cette légende noire en favorisant l’exogamie : l’heure est aux rencontres en dehors de sa tribu !

Pour rencontrer l’âme sœur, les célibataires sont priés de saisir un panier vert pour faire leurs courses, histoire de pouvoir se reconnaître entre eux.

Le nouveau lieu où être vu à Lille

Adieu Tinder, speed dating et autres bals dansants ringards, l’initiative plaît aux jeunes. D’ailleurs, le patron de la supérette a eu cette brillante idée en lisant une étude statistique sur les dix lieux de rencontre les plus fréquents, parmi lesquels les commerces figurent en bonne place. À l’entrée du magasin, une pancarte censée appâter le chaland célibataire proclame : « Votre supermarché fait partie des dix lieux incontournables pour faire des rencontres. Alors, si vous êtes célibataire […] osez prendre un panier vert. » Comme nous l’apprend La Voix du Nord, les plus timides peuvent poursuivre leurs emplettes avec un panier orange, comme si de rien n’était, prendre discrètement un panier vert au fond de l’Intermarché puis maximiser leurs chances au moment de faire la queue.

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Rue Gambetta, en plein centre de Lille, le supermarché va peut-être devenir le repaire à bobos branchouilles, loin du lumpenprolétariat des corons. Quelques distraits s’aperçoivent à la caisse qu’ils portent un panier pour cœur à prendre. D’après le directeur, « en général, ça les fait rire ».

Ch’ti qui rit…

Jacques Chardonne: la ligne française

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À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Jacques Chardonne.


En 1948, à Monaco, paraissait Chimériques de Jacques Chardonne. J’ai l’édition originale (Le Rocher, Monaco) trouvée il y a bien trente ans pour presque rien. 1948 : la même année, aux Etats-Unis, Zelda Fitzgerald mourut brûlée vive dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique où elle était internée. Deux faits sans liens apparents, sinon une date, mais qui invitent pourtant à réfléchir à ce phénomène étrange, proche de la chimère précisément que sont les couples d’écrivains. Chardonne, en épousant Camille Belguise trouva sans doute avec elle cet accomplissement soucieux, ce bonheur un peu gris et très digne qui était pour lui l’apanage des couples réussis. Zelda Fitzgerald, écorchée vive par le talent de Scott au point de vouloir elle aussi écrire à tout prix, ne connut que la fureur de l’enfer conjugal, l’alcoolisme et les flirts dangereux avec la schizophrénie. Malgré tout, des deux maris, on peut penser que celui qui souffrit le moins fut celui qui s’ennuyait le plus. Deux couples contemporains l’un de l’autre, et deux panoplies littéraires exactement opposées. Scott et Zelda aimaient les étés brûlants de la côte d’Azur tandis que Jacques et Camille préféraient des atmosphères plus émollientes : Madère, le Portugal ou la Suisse. Scott usa et abusa du gin, cet alcool qui a le goût des larmes tandis que Chardonne, natif de Barbezieux et Charentais avisé, avait compris que le cognac est un apprentissage du temps et du mystère. Pour les uns, le jazz, les nuits enfumées et un art de la dépense ; pour les autres les matins calmes, les jardins en fleurs et une morale de la retenue. Couple de l’hyperbole contre couple de la litote, les différences fondatrices entre les littératures françaises et américaines se trouvent incarnées dans ces vies parallèles.

Il faut lire Chimériques comme l’archétype d’une certaine ligne française, semblable à nulle autre et que l’on pourrait définir comme un réalisme de l’essentiel. Chez Chardonne, la vérité des êtres n’a pas besoin de circonstances extraordinaires pour se révéler. Dans Chimériques, l’humanité se résume à des écrivains et à des jeunes filles. Ils tombent souvent amoureux les uns des autres, le disent rarement et font preuve d’une infinie patience. Ils meurent parfois de manière violente, hémorragie dans une chambre d’hôtel ou bombardement d’un pont sur la Loire pendant l’exode, mais, encore une fois, la vraie vie est ailleurs. Et si parfois l’histoire vient se mêler aux destinées sentimentales – Chardonne évoque par exemple son bref emprisonnement à la Libération, l’important est surtout dans cette connaissance de soi, qui n’a rien à voir avec les artistes. 

Au-delà de la virtuosité des variations sur les émois du cœur, et les regards baissés, l’étonnante modernité de Chimériques est surtout dans le thème implicite de ce livre qui annonce le crépuscule de la littérature, le chant de cygne du roman.

Chardonne, mieux que quiconque, a pressenti la vanité de ce genre trop vieux et, qui sait, l’inutilité de faire une œuvre. Alors, avec une désinvolture sure d’elle-même que seuls peuvent acquérir les vrais classiques, il a fait de Chimériques un musée vivant des formes que notre littérature a toujours chéries : le portrait, le conte, la correspondance, les mémoires fragmentaires et la maxime. Chimériques est, à sa manière, le testament exquis, ironique et élégant, d’une très vieille civilisation qui n’a peut-être en ces temps de confinement, rien de mieux à souhaiter que le silence et l’oubli.

Et comme pour confirmer cela, Chardonne qui n’avait pas peur des symboles, mourut vingt ans plus tard, en plein mois de mai 68.

Et la route devint silencieuse

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Perception du bruit en confinement berrichon


À la campagne, le bruit des tondeuses couvre, d’habitude, le chant du coq. Au printemps, l’ennemi en zone rurale, ce n’est pas la basse-cour mais l’homme pressé de dilapider son temps libre. Au premier rayon de soleil, il retourne son lopin de terre avec une énergie suspecte. Il se fait entendre, de préférence, le dimanche, vers quatorze heures après le rosbeef trop cuit. Un signal secret donne le top départ du « Grand Prix de la tonte » dans tous les quartiers de l’hexagone. L’émulation gagne même les zones pavillonnaires. Ce Français se rappelle de ses ancêtres cultivateurs, il s’imagine en laboureur, en semeur, en gardien sourcilleux des parcs et jardins. Et si ce gazon revêche lui donnait enfin une consistance familiale et une raison de payer le crédit d’une résidence secondaire ? 

La virilité que l’époque veut bien nous laisser

Son épouse et ses enfants le regardent comme un étranger. Dès qu’il met les pieds dehors, il est obligé de s’agiter. Il pourrait construire des maquettes dans son grenier, s’intéresser à la philatélie ou jouer à la canasta, il s’y refuse obstinément. Son amusement doit être sonore, son honneur est en jeu, il est question de virilité dans cet acte libérateur. En rasant, chaque week-end, sa pelouse rachitique carbonisée par plusieurs étés caniculaires, il semble communier avec son arrière-grand-père, affirmer sa lignée agraire. Il faut voir dans cette coutume dominicale, une sorte d’héritage, de répétition qui confine à l’obstination. Son propre père lui aura appris deux choses essentielles dans la vie : allumer un barbecue et tondre en respectant les bordures. Il y met une telle force de conviction qui, reconnaissons-le, laisse les spectateurs de ce spectacle, à la fois admiratifs et angoissés. Je fais partie d’une autre race, celle qui regarde depuis mon enfance les espaces verts avec une certaine appréhension. Quand vous avez été élevé par un paysagiste latiniste, un orfèvre des massifs, un expert en plantes vivaces, le trauma est profond. À l’âge adulte, je suis encore pris de panique quand on prononce devant moi, des mots aussi inoffensifs que Euphorbia polychroma ou Thalictrum aquilegiifolium. Pourtant, je ne consulte pas et je n’ai jamais intenté un procès à mon père. Aux beaux jours, c’est donc à celui qui paradera sur le tracteur le plus puissant, le plus bariolé aussi. On se croirait dans les paddocks du Circuit du Castellet. Les écuries de course n’ont rien à envier à la démesure de ces nouveaux engins de jardinage. Il faut voir ces pilotes du dimanche, casqués et gantés, cintrés dans des combinaisons ignifugées, au volant de ces voraces machines tondeuses. Elles valent le prix d’une voiture sans permis et doivent abattre le 0 à 100 km/h en moins de cinq secondes. 

Plus un bruit

Tout ça, c’était avant le confinement. Il y eut bien dans les premières semaines, le beau temps aidant, une excitation compréhensible et légitime, l’occasion de se défouler avec la bénédiction gouvernementale du « rester chez soi ». Un derby s’est clandestinement organisé, entre les gens du bourg, ceux qui habitent vers l’étang et puis les excentrés de la zone artisanale. Chacun voulait afficher le jardin le plus net, le plus présentable, le plus chimiquement pur. Les greens du golf le plus proche ne pouvaient rivaliser avec cette concurrence déloyale. Et puis, chaque jour, l’entrain diminua, l’incertitude du déconfinement poussa le jardinier à l’introspection. Il délaissa sa bête de concours dans son garage. À peine, la nettoyait-il à la peau de chamois ? Les routes et les jardins devinrent silencieux. Seul le craquement des parquets, à la nuit venue, rassurait les dormeurs du Val de Loire. Les vieilles demeures continuaient à crier leur désespoir en libérant leurs rhumatismes. La différence entre un citadin et un rural se situe là. Quand on a vécu à la campagne, on s’est habitué à ces lentes agonies nocturnes qui terrifient les vacanciers. Les anciennes maisons nous font partager leur malheur, écoutons-les. Hier soir, avant de me coucher, je lisais cette phrase de l’écrivain A.D.G tirée de Je suis un roman noir (Série noire/Gallimard numéro 1692) : « La première et la seule richesse aujourd’hui, c’est le silence, l’existence ouatée est hors de prix ». Et bizarrement, j’aurais donné cher pour entendre le son agaçant d’une mobylette au pot trafiqué, signe d’une époque où la jeunesse de notre pays était libre de ses mouvements.

Je suis un roman noir

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Confinement, discipline et bonnes manières

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Peggy Sastre

Peggy Sastre revient à travers trois études sur notre quotidien de confinés


[Avertissement : récence de la pandémie oblige, toutes les études détaillées dans ce numéro sont des articles en prépublication qui ne sont pas passés sous les fourches caudines de la validation par les pairs. Leurs conclusions doivent, encore plus que d’habitude, être considérées comme parcellaires et provisoires.]

Psychologies du confinement

Les dernières semaines l’ont amplement prouvé : nous ne sommes pas tous égaux quand il s’agit d’accepter la restriction de nos libertés à des fins sanitaires. Certains se plient sans broncher à l’âpre discipline du confinement, et d’autres se rebellent. Qu’est-ce qui motive une telle variabilité ? Pour tirer un premier portrait des dociles et des récalcitrants, Ingo Zettler, Christoph Schild, Lau Lilleholt et Robert Böhm, psychologues et experts en mégadonnées à l’université de Copenhague, ont eu recours à deux métriques psychologiques : le modèle HEXACO et le facteur D. Ce dernier, que l’on désigne aussi sous le sobriquet de « triade noire », rassemble les traits les plus moralement vilains du tempérament humain, à savoir le narcissisme, la psychopathie et le machiavélisme. Un individu riche en facteur D va généralement manifester une propension à maximiser son propre bien-être au détriment d’autrui, tout en déployant un arsenal de croyances permettant de justifier sa malveillance. Quant au premier modèle, petit frère du Big Five, il stipule que chaque personnalité est un cocktail de six dimensions – l’Honnêteté-humilité (H), l’Émotivité (E), l’eXtraversion (X), l’Agréabilité (A), la Conscienciosité (C) et l’Ouverture à l’expérience (O). Menée sur 409 femmes et 390 hommes âgés en moyenne de 48,69 ans, l’étude statue que plus les individus ont un score élevé d’honnêteté-humilité, plus ils ont tendance à rester sagement chez eux. À l’inverse, ceux ayant un gros facteur D sont les plus susceptibles d’être indifférents aux consignes, voire de se trouver tout un tas de très bonnes excuses pour les enfreindre. L’ensemble étant modulé par l’amour du risque, l’âge et le sexe – plus vous êtes vieux et plus vous êtes une femme, plus vous avez de chances de ne pas regimber.

Référence : tinyurl.com/ConfineraConfineraPas

© Jean-Philippe Baltel/ Martin Bureau/ AFP
© Jean-Philippe Baltel/ Martin Bureau/ AFP

Le bon message

En matière de respect des consignes, tout n’est pas qu’affaire de personnalité. La nature des messages semble aussi jouer un rôle. Sur un échantillon de 1 032 individus représentatifs de la population américaine, cinq psychologues de Yale et de l’université du Kent, dirigés par Molly J. Crockett, montrent que différentes chapelles morales n’ont pas la même efficacité quand il s’agit d’inciter à se laver les mains, à respecter les distances physiques, les quarantaines ou encore à diffuser les bons conseils auprès de ses congénères. En l’espèce, et par rapport à un message moralement neutre (« Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile »), ce sont les messages déontologiques qui marchent le mieux. Dans la droite ligne de Kant, ces derniers se focalisent sur les devoirs que tout un chacun est censé avoir envers ses proches et sa communauté. Exemple : « Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile, car c’est la bonne chose à faire. Il en va de votre devoir et de votre responsabilité de protéger vos familles, vos amis et vos concitoyens. C’EST VOTRE DEVOIR. » À l’inverse, les messages les moins suivis d’effet sont ceux qui découlent d’une morale utilitariste, axée sur les conséquences d’une action pour le plus grand nombre. Du genre : « Nous devons tous respecter les consignes, même si c’est difficile, parce que ces sacrifices ne sont rien en comparaison des conséquences bien plus graves pour tous si nous ne changeons rien à nos vies. PENSEZ AUX CONSÉQUENCES. » Pourquoi ? Probablement parce que les messages déontologiques sont moins désincarnés et abstraits que les utilitaristes, et excitent des ressorts tribaux. Le système de santé, tout le monde s’en fout. Mais pas de ses amis, ses parents et ses mamies.

Référence : tinyurl.com/KantTuDoisResterChezToi 

Épidémie de bonnes manières

Avec un état d’urgence décrété le 4 mars, soit quatre jours avant le confinement italien, la Californie aura été l’une des premières régions occidentales à prendre des mesures drastiques pour lutter contre l’affolement de l’épidémie – distanciation physique, télétravail, interdiction des rassemblements privés et publics, fermeture des commerces non alimentaires, etc. Autant d’ordonnances qui chamboulent les habitudes d’une société jusque dans ses recoins les moins ragoûtants. En se fondant notamment sur des données rendues publiques chaque semaine par les autorités californiennes et remontant au 1er janvier 2017, les criminologues Gian Maria Campedelli, Alberto Aziani et Serena Favarin, de l’université du Sacré-Cœur de Milan, ont conçu deux modèles statistiques pour évaluer l’effet de la quarantaine sur la criminalité urbaine. Il en ressort que, du 4 au 16 mars 2020, la tendance générale à Los Angeles a été à la baisse, avec une réduction moyenne de 5,5 %. Comme on pouvait s’y attendre avec une bonne partie des commerces fermés, la chute la plus significative concerne les braquages (–23,5 %) et le vol à l’étalage (–14,5 %). De même, si les données sont insuffisantes pour dire quoi que ce soit des vols de voiture, les auteurs consignent une baisse de 9,35 % sur tous les autres biens (d’une valeur inférieure, égale ou supérieure à 950 dollars) et ce conformément à leurs hypothèses de départ – moins de brassage humain, c’est aussi moins de risques d’attirer la convoitise de ses congénères. Par contre, quel ne fut pas leur étonnement en analysant les données des violences domestiques ! Alors qu’ils s’attendaient à une nette augmentation des agressions dans les couples dysfonctionnels forcés à la cohabitation, ils observent l’effet inverse. La diminution est certes non significative, mais elle est réelle : 3,25 % en moyenne. Est-ce parce que les victimes ont aussi pratiqué la distanciation sociale avec les forces de l’ordre pour moins porter plainte ? Peut-être, peut-être pas. Rendez-vous à la fin de l’épidémie pour le savoir, avec des modèles que les scientifiques promettent de faire tourner toutes les deux semaines.

Référence : tinyurl.com/CrimesEtVirus

Corona: “6000 détenus pour courtes peines pourraient rejoindre la réserve civique”

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La prison de La Talaudiere (Saint Etienne) dans le département de la Loire, photographiée en 2019 © KONRAD K./SIPA Numéro de reportage: 00933744_000026

Nicole Belloubet cherche désespérément à désengorger les prisons pour contenir les risques de contagion. Comme la crise sanitaire s’installe en France et que la situation carcérale est explosive, Stéphane Jacquot fait une ambitieuse proposition.


Stéphane Jacquot, est juriste et essayiste. Il a été secrétaire national Les Républicains en charge de la justice, puis conseiller d’Alain Juppé lorsqu’il était candidat à la primaire de la droite et du centre. En février 2017, Stéphane Jacquot a rejoint Emmanuel Macron et lui a fait plusieurs propositions pour les prisons, dont la création d’une agence pour développer le travail d’intérêt général. Il est l’auteur de Pardonner l’irréparable aux Éditions Salvator et Les réhabilité(e)s, ouvrage collectif qu’il a dirigé aux Éditions du Cerf.

Stéphane Jacquot
Stéphane Jacquot

Denise Cabelli. Auditionnée jeudi 9 avril par la commission des lois du Sénat, la garde des Sceaux persiste et signe, en confirmant la libération de détenus en fin de peine pour désengorger les prisons. Est-ce suffisant pour calmer l’agitation que l’on voit poindre dans certains établissements pénitentiaires ?

Stéphane Jacquot. C’est une bonne mesure. Mais cette décision prise sous la pression de l’urgence sanitaire, sans dispositions d’accompagnement à la sortie, risque d’être contre-productive et mal acceptée par l’opinion publique très sensibilisée aux enjeux sécuritaires. Nicole Belloubet est restée floue concernant l’encadrement de ces sorties. Or un suivi dès la sortie de prison est indispensable si l’on veut éviter tout risque de récidive. À ma connaissance rien n’a été mis en place à ce jour. Le suivi des personnes sous bracelet électronique est censé « faire l’objet de contrôles des forces de police en charge de vérifier celui du confinement » a-t-elle annoncé. C’est un vœu pieux et un signe inquiétant. Ces personnes libérées par anticipation vont perdre le contact avec la Justice à un moment charnière de leur parcours. 

Par ailleurs, les mesures compensatoires sont insuffisantes au regard des restrictions apportées aux conditions de détention : parloirs suspendus, activités sportives, enseignements, travail, accès aux cultes, etc. La seule soupape a été de rendre la télévision gratuite. Un geste a été fait pour diminuer le coût de l’abonnement téléphonique porté à 40 euros au lieu de 70 euros par mois. Je suggérais d’ailleurs à la ministre la gratuité des appels téléphoniques le temps de la suspension des parloirs afin de maintenir les liens familiaux. C’est oublier la difficulté d’accès au téléphone, sans parler des possibles embouteillages et donc de la promiscuité induite !

Selon vous, il aurait été plus pertinent, voire prioritaire, de libérer les personnes détenues pour de courtes peines. Pour l’opinion publique, la nuance entre « fin de peine » et « courte peine » est difficile à apprécier. Finalement, les détracteurs ne verront que le chiffre de 6000 relâchés dans la nature. Que leur répondez-vous ? 

Certaines associations tel l’Institut pour la Justice font volontairement l’amalgame en surfant sur les peurs dans le but de manipuler l’opinion. Rappelons que seuls 17% des détenus représentent une dangerosité pour la société. 

A lire aussi, Docteur Maurice Berger: Les territoires perdus de la santé publique

En 2009, une loi pénitentiaire a été adoptée, prévoyant notamment l’encellulement individuel et une alternative à la détention par la généralisation du travail d’intérêt général (TIG). Elle est loin d’être appliquée ! Actuellement, on trouve encore des détenus entassés à 2, voire 3, dans des cellules de 9 m2, essentiellement dans les maisons d’arrêt dédiées aux courtes peines, lesquelles représentent 25% de la population pénale soit 17 750 personnes. Ces conditions indignes vont à l’encontre de l’objectif de l’incarcération, à savoir la réinsertion. « Il faut donner du sens à la peine », c’est ce que préconisait le président de la République, Emmanuel Macron, dans son discours du 6 mars 2018 devant les élèves de L’École nationale d’administration pénitentiaire (ENAP).

Dans son programme, le candidat Emmanuel Macron avait promis 15 000 places de prison supplémentaires. Le projet a semble-t-il été enterré mais cet abandon n’est pas franchement assumé. 

 « Davantage de places de prison » a pour corollaire « davantage de détenus». Est-ce que c’est ce que nous voulons ? Ces places de prison supplémentaires signeraient l’échec de l’alternative que constitue l’aménagement des peines et les alternatives à l’enfermement. 62 000 places opérationnelles, c’est bien suffisant à condition de venir renforcer les moyens de réinsertion et de probation de sorte qu’il n’y ait pas plus de détenus que de places disponibles et que le principe de l’encellulement individuel prévu par la loi soit respecté. Je propose d’ailleurs un numerus clausus pour se sortir de la surpopulation carcérale. La préparation à la sortie doit être mieux coordonnée en amont avec la mise en place d’un tutorat « hors les murs »  pour accompagner les détenus à leur sortie en partenariat avec le ministère de la Justice, les visiteurs de prison, etc. 

Je crois aussi en l’efficacité du travail d’intérêt général (TIG). Dès 2011, j’ai porté un projet qui a vu le jour en 2018 d’une agence nationale du travail des personnes placées sous main de justice, destinée à lever les obstacles au travail d’intérêt général et assurer son encadrement. En plus de désengorger les prisons, ce serait plus efficace pour donner du sens à la peine, pour  la rendre à la fois plus intelligible et plus intelligente. 

A lire aussi, Céline Pina: Nicole Belloubet serait bien inspirée de partir

La société civile est-elle prête à entendre vos arguments ? 

À la faveur de cette crise sanitaire sans précédent, le regard de nos concitoyens sur la privation de libertés va, je l’espère changer. Il suffit d’entendre les témoignages sur le confinement qui nous est imposé. Une opportunité se présente pour que soit développé un autre regard sur la détention. Il reste encore 6000 personnes condamnées à de courtes en peines en détention. Pour que notre pays ne souffre plus de la surpopulation carcérale, il suffirait de libérer ces détenus. Ils seraient plus utiles en renforçant la réserve civique mise en place par le gouvernement dans le cadre du Covid-19 pour aider les soignants, mais aussi dans des secteurs comme l’agriculture en panne de main d’œuvre, avant de rendre cette mesure pérenne.

La prison doit rester l’ultime recours. 

Que répondez-vous aux victimes qui s’offusquent face à vos propositions ?

À titre personnel, j’ai été durement touché par un assassinat commis sur un proche. J’étais donc tout désigné pour m’inscrire dans le principe d’une réponse sécuritaire. Ce serait stérile et vain. Certaines personnes en détention n’y ont pas leur place. Elles seraient plus utiles au service de la société. 

Pardonner l'irréparable

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Les réhabilité(e)s

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« L’Exil intérieur » était-il un livre d’anticipation ?

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Roland Jaccard, le 10 octobre 2013. © Hannah Assouline/Opale/Leemage

En 1975, notre vaurien publiait L’exil intérieur. Il se demande aujourd’hui s’il n’avait pas prévu malgré lui ce qui se passe aujourd’hui.


L’Exil intérieur était-il un livre prémonitoire ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Mais la « distanciation sociale » à laquelle nous assistons semble me donner raison : la Deuxième Guerre mondiale avec un nombre infiniment supérieur de victimes avait encore quelque chose d’humain. La biocratie dont rêvait alors les dirigeants s’est progressivement installée avec une médecine qui a pris la relève de la religion et des fonctionnaires de la santé mentale qui décident unilatéralement de ce qui est bon ou mauvais pour nous. Nous disposons d’une expérience grandeur nature avec la pandémie du coronavirus. La Santé a remplacé le Salut. Et nous pouvons vérifier une fois de plus qu’il n’y a qu’une seule chose que les hommes préfèrent à la liberté, c’est la servitude. Michel Foucault et Thomas Szasz dans leurs travaux respectifs sur la folie l’ont bien mis en évidence. La psychose collective qui se déroule sous nos yeux les inspirerait.

A lire aussi, du même auteur: De l’utilité du taoïsme par temps de pandémie

Le “principe de précaution” met la vie en suspens

Si je devais ajouter un Post-Scriptum à L’Exil intérieur, il traiterait du principe de précaution : c’est toujours au nom de la Vie qui est divinisée que des mesures liberticides sont mises en œuvre, affaiblissant du coup notre système immunitaire collectif et obligeant chacun à se replier sur son espace intime, à vivre dans un exil intérieur ou, ailleurs, dans un goulag soft. En mai 68, on proclamait qu’il était interdit d’interdire et qu’on avait toujours raison de se révolter. Voilà qui est devenu inaudible, voire scandaleux. « Crevez dans votre trou ! » et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes, tel est le message subliminal que les pouvoirs politiques ne cessent de diffuser, tout en se dévouant nuit et jour pour sauver des vies, histoire de crédibiliser leur fonction.

L’isolement, une soumission?

L’Exil intérieur était le récit d’une déshumanisation à laquelle j’avais de la peine à me résoudre. Sans doute avais-je vu trop de westerns. Mais vivre debout plutôt que de mourir à genoux, voilà qui avait encore du panache ! Quand John Wayne boit des bouteilles de laudanum données par son pote médecin, James Stewart, dans Le dernier des Géants pour achever sa mission, je me prends à regretter un temps où l’honneur de l’homme tenait à son courage et à sa fraternité, plutôt qu’au confinement auquel il est réduit aujourd’hui. Ce temps est définitivement révolu. Mais peut-être se rendra-t-il compte un jour que l’angoisse sécrétée par l’exil intérieur tue plus sûrement que n’importe quel virus. 

Mais il sera alors trop tard : nous aurons si bien intégré l’idée de « soumission » que nous continuerons à survivre comme des fourmis dans une fourmilière. 

Bienvenue aux lendemains qui déchantent !

L'exil intérieur: Schizoïdie et civilisation

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Helen Scott, de l’ombre à l’ombre

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Serge Toubiana © SADAKA EDMOND/SIPA Numéro de reportage: 00833579_000007

Le destin solaire de l’amie américaine de Truffaut, raconté par Serge Toubiana


Figure des Cahiers du cinéma, ancien directeur de la Cinémathèque française, on savait que Serge Toubiana vouait un culte à Truffaut, à qui il a déjà consacré une biographie dosant très subtilement l’intrication de la vie artistique et personnelle de l’auteur du Dernier métro[tooltips content= »Serge Toubiana, Antoine de Baecque, François Truffaut, Gallimard, 1996. »](1)[/tooltips]. Dans cette biographie, au fil des films, on voit défiler les muses de l’artiste, amantes d’un long-métrage, passions brèves ou longues, Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Fanny Ardant, en plus de sa femme Madeleine… On entrevoit aussi la figure plus fantomatique d’Helen Scott, qui ne fut ni une actrice, ni une amante de Truffaut, mais une touchante amoureuse déçue, l’une de ses plus fidèles amies et une collaboratrice occasionnelle mais décisive. Toubiana nous propose comme un addenda romanesque à son précédent ouvrage, prenant la forme d’une enquête biographique. 

New-York, 1960

Scott a 45 ans. Un âge propice aux renaissances. Elle travaille pour le French Film Office (émanation d’Unifrance), dans un rôle qui balance entre celui d’assistante et d’attachée de presse (publicist) ; on la charge un jour d’aller chercher à l’aéroport un jeune Turc de la « nouvelle vague » du cinéma français, qu’elle ne connaît pas : un certain François Truffaut. Le réalisateur, qui a 28 ans, vient présenter au public américain son premier long-métrage Les quatre cents coups. Parfaitement bilingue, Helen coache habilement le jeune cinéaste, parvient à lui faire rencontrer des critiques influents et, entre eux, s’installe une camaraderie qui ne cessera plus. Commence alors une correspondance qui s’achèvera seulement avec la mort du réalisateur, vingt-quatre plus tard. Pour Scott cette rencontre est un coup de foudre. Très vite les missives de l’américaine, boulotte et plutôt mal dans sa peau, prennent un tour romantique. Truffaut voit surtout en elle une informatrice particulièrement avertie de la vie cinématographie new-yorkaise, et il est frappé par son ton aventureux, sa culture, et son sens de l’autodérision. Mais pas davantage. Helen devra donc se contenter d’une amitié ; certes, mais tout au long de leurs échanges, elle la voudra un peu tragiquement exclusive. Une quête évidemment impossible. Tout le livre de Toubiana est nourri de ces échanges épistolaires inédits qui documentent non seulement la fascination de « la Truffe » (comme l’appelait son amie Helen) pour l’Amérique, et révèlent la transformation, dans le cœur d’une femme, d’une passion euphorique en une admiration inconditionnelle, mais désespérée.    

Los-Angeles, 1962

Tout en poursuivant son œuvre (Tirez sur le pianiste, Jules et Jim), le réalisateur met en chantier son grand projet critique : un long entretien avec Alfred Hitchcock, abordant en détail la filmographie du maître du suspens sous le triple angle des circonstances entourant la naissance de chacun des opus, l’élaboration et la construction des scénarios, et les problèmes de mise en scène propres à chaque film. L’ancien critique de Arts et des « Cahiers » souhaite, par cette opération à cœur ouvert, montrer que derrière l’entrepreneur surdoué de divertissements populaires, point toujours un Hitchcock ignoré, auteur décisif du 7ème art avec son esthétique, ses intuitions techniques et ses obsessions récurrentes. Il naîtra de cet échange un livre qui est encore aujourd’hui une référence – et que les apprentis réalisateurs du monde entier lisent et relisent en soulignant des passages au crayon à papier[tooltips content= »Hitchcock/Truffaut, avec la collaboration d’Helen Scott, Gallimard, édition définitive 1993. « ](2)[/tooltips]. Helen Scott s’impose à Truffaut comme une médiatrice indispensable. 

Préparant avec lui les entretiens, assurant la traduction simultanée entre les deux réalisateurs – et travaillant ensuite à l’établissement des textes des versions française et américaine. Les entretiens légendaires auront lieu dans les locaux des Studios Universal, en août 62. Toubiana met en lumière une authentique complicité entre Scott, Hitchcock et sa femme Alma. Les trois larrons se revoyant bien après la publication du livre. Helen écrit à Truffaut au sujet du réalisateur de Notorious : « Ce type me séduit toujours davantage, par sa virtuosité étonnante, son aplomb, sa joie de vivre. Il est sûrement très difficile à connaître, mais j’aime beaucoup la surface – même lorsqu’il est clairement fumiste ». Dans cette période Truffaut joue les pygmalions par correspondance avec son amie américaine, lui conseille de voir des films (les premiers Renoir), lui présente Godard et Resnais ; et contribue à la naissance d’une authentique cinéphilie passionnée. Helen s’ennuie dans son poste au French Film Office, elle aimerait accéder à des fonctions plus valorisantes dans le monde du cinéma, être partie prenante de la fabrication des films, se faire un nom à Hollywood… Mais Hollywood est toujours trop loin, même de New-York…

L’avant

L’enquête de Toubiana exhume une jeunesse inconnue, romanesque et surprenante d’Helen Scott. Elle émerge parfois dans sa correspondance avec Truffaut ; la jeune-femme s’auto-parodiant en aventurière déchue, à la gloire passée. On lui découvre une longue expérience journalistique, un rôle dans la résistance française sur Radio Brazzaville (l’autre antenne de la Résistance), une mission auprès de Geneviève Tabouis – qui avait été missionnée par l’Angleterre pour actionner – à New-York – des relais en vue d’une entrée en guerre des USA. Dès la guerre de 39-45 Helen assumait un rôle de go-between, d’assistante, de lumineuse femme de l’ombre. Passionaria communiste dans sa jeunesse, inquiétée un temps par le Maccarthysme, elle fera également un bout de chemin avec les chambres syndicales américaines, donnant de sa personne en distribuant des tracts ou ferraillant avec la police montée au côté des ouvriers grévistes de l’industrie électrique américaine. Une seule question : pourquoi Truffaut n’a pas vu le potentiel romanesque de la vie de son amie ? 

L’après

Scott cherche ensuite à travailler plus étroitement avec Truffaut. Mais le réalisateur, au sein de sa propre société de production Les films de carrosse, a déjà une équipe complète, et Helen n’y trouve pas vraiment sa place. Toubiana met en lumière les ressorts du travail de la jeune-femme, qui par exemple tente (depuis New-York) de « vendre » la littérature d’Elie Wiesel à son ami cinéaste, pour une éventuelle adaptation. Truffaut ne sera pas convaincu. On lui découvre des emportements légèrement amoureux pour Rossellini (elle se plaint auprès de son ami français – avec un humour fatal – de la concurrence déloyale d’Ingrid Bergman), ou une amitié méconnue pour le producteur Jean-Pierre Rassam[tooltips content= »Producteur à la fois des succès de Jean Yanne des années 70 et de Robert Bresson… »](3)[/tooltips], à la destinée maudite, frère d’arme en autodestruction. 

Toubiana ne profane pas vraiment le misérable petit tas de secrets de la vie privée de chacun, pour paraphraser Malraux. Elle vivra ensuite entre la France et les Etats-Unis – Truffaut lui offrant à l’occasion un billet de Concorde pour faire rapidement le trait d’union. L’époque est autre. Et d’abord les avions vont moins vite. Le réalisateur s’éteint prématurément en 1984. Helen Scott suivra, trois ans plus tard, dans une tour de l’ensemble Maine-Montparnasse. 

Une trajectoire de l’ombre à l’ombre, à découvrir.

Serge Toubiana, L’amie américaine, Stock 2020

L'amie américaine

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“La France, l’Italie et l’Espagne ne pourront pas surmonter la crise en restant dans l’euro”

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Jacques Sapir Photo: Hannah Assouline

Recourir au protectionnisme économique revient à la mode à la faveur de la crise sanitaire. Y compris dans la bouche du président Emmanuel Macron! Mais la volonté de mettre en place une planification stratégique imposera que la France se dégage du carcan européen. L’économiste Jacques Sapir répond aux questions de David Desgouilles.


David Desgouilles. Avant d’évoquer la situation économique provoquée par le confinement, je souhaitais que vous puissiez tordre le coup à une légende urbaine répandue dans les médias. Lorsqu’on évoque les fameux 56.5 ou 57% de dépenses publiques par rapport au PIB, cela signifie-t-il qu’il ne reste que 43 ou 43.5% pour le secteur privé comme on peut le lire ?

Jacques Sapir. Bien sûr que non. Tout d’abord, une grande partie de l’argent prélevé par l’État revient vers le secteur privé. Les impôts sont globalement un mécanisme de transfert. C’est pourquoi la distinction entre secteur public et secteur privé peut être trompeuse, car les dépenses des uns sont les revenus des autres. Ainsi, vous êtes commerçant, vous payez des impôts ; avec ces impôts, l’État paye par exemple des fonctionnaires ; ces fonctionnaires dépensent cet argent et sont vos clients. La boucle est bouclée. Même quand les impôts sont utilisés pour payer les intérêts de la dette, il s’agit en fait d’un transfert (sauf quand cette dette est détenue par des non-résidents). Car, l’assurance-vie, l’un des produits d’épargne préférés des Français, contient beaucoup de bons du Trésor. Les intérêts finissent aussi par alimenter la consommation, donc le secteur privé. Ce que l’État prélève, il le rend que ce soit directement (les consommations des administrations publiques), ou que ce soit indirectement, via les salaires des fonctionnaires, qui donnent à leur tour lieu à des consommations.

La pandémie actuelle est un choc considérable, qui n’est effectivement comparable qu’à la crise de 1929

Plus globalement, il convient de distinguer les recettes de l’État (impôts directs et indirects, taxes diverses) qui représentent non pas 56% mais environ 42,5% du PIB et les cotisations sociales. Ces cotisations, ou prélèvements sociaux, qui représentent effectivement autour de 13,5% du PIB, sont payées par les salariés et les employeurs qui cogèrent les caisses. Si ces cotisations peuvent dans certains cas transiter par l’État, ce dernier n’est ici qu’un intermédiaire ; il n’est pas « propriétaire » de cet argent et il n’est pas le « payeur ». Il joue le rôle d’une « banque » quand vous payez une consommation par un chèque bancaire. Si l’État verse de l’argent à ces caisses, c’est parce qu’il a unilatéralement décidé d’exempter certaines catégories de ces cotisations (essentiellement les employeurs d’ailleurs). Il est alors tenu par la loi de compenser le manque de recettes. C’est ainsi le cas du Crédit d’Impôt appelé CICE qui a été consolidé l’an dernier en une exonération générale de cotisations pour les employeurs. Il est d’ailleurs curieux de voir que les mêmes qui se plaignent du montant des impôts ne disent rien au sujet des subventions que l’État leur fait, via les dégrèvements fiscaux ou les exonérations de cotisations sociales, et qui sont considérables. Globalement, le système de cotisations et de prestations sociales constitue ce que l’on appelle un « stabilisateur automatique » qui permet, en temps de crise, de maintenir la consommation et donc l’activité économique, comme on peut le constater aujourd’hui.

Venons-en maintenant à la situation actuelle. Le ministère de l’Économie annonce une récession de 9% pour 2020. Bruno Le Maire fait référence à la grande crise de 1929 ! À quelle gravité évaluez-vous les conséquences du confinement qui va donc durer deux mois au minimum, voire bien davantage pour tout un pan de notre économie (restauration, hôtellerie, culture, sport professionnel etc.) ?

Il est évident que les conséquences du confinement, et plus généralement de l’épidémie, seront encore plus graves que ce qu’indiquent Bruno le Maire et Gérald Darmanin. Et cela d’autant plus que la fin du confinement, annoncée pour le 11 mai par le président de la République, ne signifiera pas un retour immédiat à la normale. L’économie va fonctionner pendant entre six semaines et six mois de manière réduite par manque d’approvisionnements mais aussi par manque de débouchés. Il faut donc s’attendre à ce que le PIB baisse d’au-moins 10% en 2020, voire plus. La Banque d’Angleterre, qui fait des calculs plus réalistes, estime même que le PIB du Royaume-Uni devrait baisser de 12% à 13%. C’est un choc considérable, qui n’est effectivement comparable qu’à la crise de 1929. Il va falloir soutenir l’ensemble de l’économie par des subventions directes et indirectes aux entreprises mais aussi aux ménages. 

A lire aussi, Kévin Bossuet: Les restaurateurs rêvaient de rouvrir le 11 mai aussi

Des secteurs sont complètement à l’arrêt comme la restauration ou le tourisme, et d’autres fonctionnent de manière réduite. Une partie de l’industrie est à l’arrêt et une autre ne fonctionne que de manière réduite.

La phrase fameuse attribuée à Jacques Chirac “les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent” ne peut manquer de résonner à nos oreilles ! Pourtant, on peut penser que les réalités d’après l’épidémie vont s’imposer à Emmanuel Macron

Nous avons actuellement 8,8 millions de salariés qui sont au chômage partiel, soit 44% de la main d’œuvre du secteur privé. Le coût budgétaire de ces prestations sociales sera très élevé, alors que la chute du PIB va entraîner une chute importante des recettes fiscales. Dans mon centre de recherches, le CEMI, nous avons estimé le besoin de financement de l’État, c’est-à-dire le déficit budgétaire, à plus de 300 milliards d’euros, soit approximativement 13,5% du PIB.

On a pu observer à l’occasion que les tensions entre Europe du Nord et Europe du Sud ont été exacerbées par cette crise. Estimez-vous que les initiatives de la Banque centrale européenne et la mise au rencart du pacte de stabilité suffiront à pérenniser la zone euro ? 

La commission européenne a décidé de suspendre le pacte de stabilité et la BCE a mis sur pied le PEPP, ou Pandemic Emergency Purchasing Program. Il convient de saluer ces décisions, mais aussi de reconnaître qu’elles sont très insuffisantes. La somme des déficits pour les États de la zone euro devrait représenter à la fin de l’année entre 1150 et 1300 milliards d’euros, alors que les mécanismes regroupés dans le Mécanisme Européen de Stabilité ne couvrent que 550 milliards d’euros. Par ailleurs, il faut s’attendre à un déficit à l’échelle de la zone euro d’environ 450 à 500 milliards pour l’année 2021 du fait de la crise engendrée par le Covid-19. Les États auront donc besoin de 1600 à 1850 milliards, et cela sans même évoquer les garanties de dettes accordées au secteur privé et le refinancement de ce dernier au travers du programme LTRO de la BCE. Les besoins de financement des États ne sont donc pas compatibles avec ce qu’ont prévu les institutions européennes.

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Le problème du financement se pose de manière particulièrement grave pour l’Italie, l’Espagne, mais aussi pour la France. Le Mécanisme Européen de Stabilité est inadéquat pour traiter cela. Il impose de fait une conditionnalité qui n’a plus lieu d’être dans les circonstances actuelles. Il faut alors se demander comment nous aurions fait si la BCE n’existait pas. Eh bien, tout simplement, comme va le faire la Banque d’Angleterre, la Banque centrale aurait prêté directement aux États ! C’est la fameuse « monnaie magique », qui existe en réalité, n’en déplaise à Emmanuel Macron, même si le volume et la durée de son emploi peut poser des problèmes d’inflation. On comprend alors que l’euro va pénaliser trois fois les pays du sud de l’Europe. Une première fois parce que l’on ne peut pas procéder à une péréquation des dettes, l’Allemagne et les Pays-Bas ayant refusé les fameux « coronabonds ». Une deuxième fois, parce que l’euro nous empêche de recourir au financement monétaire, qui serait pourtant la manière la plus logique et la plus simple de faire face à cette crise. Une troisième fois, enfin, parce que l’euro – et cela a été démontré par les différents rapports (External Sector Reports) du FMI – aboutit à sous-évaluer la monnaie de l’Allemagne et à surévaluer celle de l’Italie, de la France et de l’Espagne. La différence entre les deux mouvements, de 25% à 43% en faveur de l’Allemagne, explique à la fois l’insolente santé de ce pays mais aussi pourquoi la France, l’Italie et l’Espagne qui avaient déjà tant de difficultés avant cette crise ne pourront pas la surmonter en restant dans l’euro.

Emmanuel Macron évoque « le jour d’après ». Il dit vouloir « se réinventer », lui « le premier ». On évoque ici et là son « Chemin de Damas » économique, social et européen. On ne voyait plus que le drapeau bleu-blanc-rouge derrière lui lundi dernier lors de son allocution, sachant qu’on imagine très mal que ce cadrage soit dû au hasard… Croyez-vous à sa sincérité et à un véritable virage de la politique du président de la République ?

Par principe je ne crois pas en la sincérité d’un homme politique ; je crois en ses actes. Alors, il est vrai qu’Emmanuel Macron a eu des paroles fortes dans sa dernière allocution. Quand le président dit : « notre monde sans doute se fragmentera », quand il parle de « rebâtir une indépendance agricole, sanitaire, industrielle et technologique française », on croirait entendre le Général de Gaulle mais aussi les hommes politiques de la IVème République, en particulier Pierre Mendès France. Quand le président rappelle les mots de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune » (Art. 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen NDLR) il mobilise des symboles de notre histoire qui sont très forts. Ce n’est certes pas un hasard. Enfin, quand il dit à la fin de son discours : « Il nous faudra bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier », on croirait entendre du Jean-Luc Mélenchon dans le texte.

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Certes, la phrase fameuse attribuée à Jacques Chirac “les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent”, ne peut manquer de résonner à nos oreilles ! Pourtant, on peut penser que les réalités de l’économie mondiale d’après l’épidémie vont s’imposer à Emmanuel Macron. Les chaines de productions internationalisées sont trop fragiles en cas de perturbation majeure, et cela est reconnu maintenant par de nombreux économistes. Il faudra donc nécessairement relocaliser. La pénurie de masques, de tests, de médicaments et de respirateurs que nous connaissons montre aussi que l’on ne peut plus dépendre exclusivement des importations. Il faudra nécessairement rebâtir un outil de production national, réindustrialiser la France. Et, cela ne sera pas possible sans un minimum de protectionnisme. Seulement, pour faire tout cela, il faudra donc s’émanciper de nombreuses règles et directives de l’UE, retrouver notre souveraineté monétaire c’est-à-dire sortir de la zone euro, et, effectivement, mettre en œuvre une forme de planification stratégique.

Seulement, pour cela, il faudrait à Emmanuel Macron mettre ses bottes dans les pas de l’opposition la plus radicale, de Mélenchon à Marine le Pen, ce qui est très peu vraisemblable. Mais, à tout le moins, il a d’une certaine façon légitimé dans son discours les propos de ses opposants les plus radicaux et rien que cela doit être remarqué. Dans le futur, il ne pourra plus chercher à déconsidérer ses opposants au prétexte que leurs propositions économiques seraient incohérentes. Alors, oui, avec ce discours, il a aussi suscité des espoirs immenses, et pas seulement par l’annonce d’une date de déconfinement. Naturellement, il sera jugé sur ses actes.

Les territoires perdus de la santé publique

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Opération antidrogue, en plein confinement, dans la cité des Oliviers, à Marseille, 25 mars 2020. © Clément Mahoudeau/ AFP

Il existe une incompatibilité structurelle entre les mesures de confinement et le fonctionnement psychique de certains habitants des banlieues. Violence familiale, éducation défaillante, vide culturel sont autant de facteurs de désobéissance aux règles de la cité.


Plusieurs médias soulignent les nombreux refus de confinement et de distanciation dans les « quartiers » et les agressions parfois graves commises sur les forces de l’ordre qui veulent y faire respecter ces mesures. Les policiers s’y heurtent à des groupes, alors que les consignes du ministère de l’Intérieur autorisent des sorties d’une heure pour des personnes seules ou appartenant à une même famille. Avant l’ordre d’interdiction générale des marchés, Anne Hidalgo elle-même prônait la fermeture de ceux de Belleville et de Barbès tant la distanciation n’y était pas respectée. Et un article du Canard enchaîné du 25 mars 2020 révèle les consignes de laxisme données aux préfets par le secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence : « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements. » Et un préfet considère que les commerces peuvent rester ouverts la nuit, car « ils exercent une forme de médiation sociale ». Des personnels de santé peuvent-ils tomber malades, voire mourir parce que certains habitants des quartiers n’ont pas respecté les consignes de confinement et de distanciation ? Cette question semble incongrue. Pourquoi se mettent-ils en danger, ainsi que leur famille ? Pourquoi la peur légitime d’être contaminé est-elle ici inopérante ?

Il est intéressant tout d’abord de s’attarder sur ce terme considéré comme compris par tous : les « quartiers », expression intrigante, car toute personne habitant dans une ville, même de petite taille, habite dans un quartier. « C’est dans quel quartier ? » est une question courante, on l’oublie. Il manque donc pudiquement un qualificatif. À la télévision, on ajoute avec compassion l’adjectif « déshérités », qui ne me semble pas correspondre au flot d’argent déversé dans ces zones par les « politiques de la ville ». L’emploi de l’adjectif « sensible » conduit à se demander à quoi certains habitants – pas tous heureusement – de ces quartiers sont si sensibles ? À la contrainte ? Quartiers « difficiles », alors ? En quoi ? Impossible d’aller plus loin dans une définition politiquement correcte.

Pourquoi le confinement est difficile à réaliser dans ces quartiers?

D’un point de vue sémantique, il me semble donc nécessaire de différencier les « quartiers » des autres quartiers. « X » renvoyant trop à quelque chose de non défini ou à des films du même nom, je propose le terme de « quartiers Y ». 

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Avant d’aller plus loin, je dois préciser que depuis plusieurs années, je travaille en tant que pédopsychiatre dans un centre éducatif renforcé (CER) dépendant du ministère de la Justice, qui reçoit des mineurs délinquants violents, originaires pour la plupart des quartiers Y. La plupart ont commis des agressions sur des personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP). Les éducateurs et familles d’accueil avec lesquels je collabore sont eux aussi pour la plupart originaires de ce genre de quartiers. Cela montre qu’on naît dans une famille avant de naître dans un quartier, et que la qualité du milieu familial est un facteur décisif dans le déterminisme social associé au terme de « quartiers ».

Pour justifier le non-respect du confinement, on peut invoquer l’étroitesse des logements, c’est vrai, mais il y a aussi des appartements petits dans d’autres quartiers où les parents parviennent à sortir avec leurs enfants peut-être bougons mais obéissants, pendant l’heure autorisée et dans le périmètre d’un kilomètre défini par les consignes du ministère de l’Intérieur. On peut encore avancer que les individus récalcitrants (qui ne sont pas que des mineurs) ne se sentent pas français, qu’ils ne supportent pas les forces de l’ordre. Oui, sans doute aussi. Ajoutons le besoin de sortir pour se procurer du cannabis. Mais les entretiens que j’ai depuis plusieurs années avec ces adolescents (qui ont par ailleurs du mal à respecter les horaires de sortie imposés par les contrôles judiciaires) et leurs familles m’autorisent à indiquer que des facteurs plus inquiétants sont à l’œuvre dans cette impossibilité d’obéir aux consignes.

Tahar Ben Jelloun déclare : « Le Maghreb, c’est la famille, le groupe, le clan. » Effectivement, certaines familles fonctionnent de manière indifférenciée, clanique, comme un corps. Pour chacun de leurs membres, la dimension d’appartenance au groupe prime, et le but de l’éducation n’est pas que chacun des enfants se construise une pensée personnelle lui permettant de s’éloigner pour réaliser son projet ; son identité est d’abord groupale, tous doivent rester à proximité physique, perceptible, les uns des autres. Et ceci est répliqué dans les liens entre jeunes du quartier : chacun sort de chez lui pour se remettre en groupe, même si on n’a rien à se dire. Être seul et loin du corps des autres est insupportable. On commence à comprendre l’échec de la distanciation.

Ainsi quand on n’a pas développé une pensée personnelle, la solitude est insupportable. À la différence de ces jeunes, sans que nous nous en rendions compte, nous ne sommes jamais « seuls », car nous sommes en permanence en dialogue interne avec nous-mêmes ou en dialogue interne avec autrui ; nous rêvassons, sauf lorsque nos sens et notre corps nous en détournent, par exemple quand nous écoutons de la musique ou faisons du sport. Mais il y a plus. Quand, du fait d’une relation faite exclusivement de proximité corporelle alternant avec des moments de rejet, les parents n’ont pas joué avec leurs enfants, petits, à faire semblant, « comme si », l’imaginaire ne se construit pas. « Les idées, ça ne sert à rien, ça n’a pas grande importance, ça ne va pas m’apporter grand-chose dans la vie », me déclare un jeune ; pour lui, les images des écrans ont remplacé l’imaginaire. Les adolescents du CER n’ont aucune capacité de rêverie, ils s’ennuient, et quand je leur demande ce qui les intéresse dans la vie, la plupart ne trouvent rien à répondre, c’est le vide. Les jeux de ceux qui n’ont pas pu développer d’imaginaire sont les plus simples, détruire, et jouer au gendarme et au voleur. C’est au CER que presque tous découvrent la lecture, activité solitaire, grâce aux mangas qu’on leur propose. « C’est une dinguerie de lire ! » me déclare enthousiaste un adolescent de 17 ans. À ce vide interne s’ajoute fréquemment le « vide » intrafamilial, il n’y a rien d’intéressant à la maison, donc il faut sortir.

Contrôle d’identité dans les rues de Nice pour faire respecter l’arrêté de couvre-feu, 25 mars 2020. © SYSPEO/ SIPA
Contrôle d’identité dans les rues de Nice pour faire respecter l’arrêté de couvre-feu, 25 mars 2020.
© SYSPEO/ SIPA

Autre cause, la violence à la maison est fréquente dans les cultures où règne une inégalité homme-femme, violence du père sur la mère, et entre frères avec une rivalité fraternelle peu tempérée par les parents. Le modèle relationnel dominant est être le plus fort ou être humilié, ou dit autrement « N hachialek, ouala t hachiali » (« Je te la mets ou tu me la mets »). Dans les familles sahéliennes, le sociologue Hugues Lagrange décrit une forte violence de l’homme sur la femme, incluant le mariage des filles dès l’âge de 15 ans, ajoutant que la révolte adolescente ne peut se jouer qu’à l’extérieur de la famille, extérieur qui peut être parfois moins angoissant que l’intérieur.

Nous pensons qu’ils désobéissent. Mais c’est beaucoup plus grave : ils ne savent pas ce qu’est obéir

Nous arrivons ici au point central : pourquoi obéir, en l’occurrence aux consignes de sécurité sanitaire citées ci-dessus ? De manière simplifiée, on peut dire que ces sujets n’ont pas rencontré de « non » parental leur permettant d’intérioriser le fait qu’obéir a un sens constructif pour eux, pour les autres, pour la société. Leur père était soit absent, soit tyrannique, soit dévalorisé, car confronté à l’inadéquation de son modèle de rôle de père avec notre société et il a baissé les bras. Parfois, il éprouve du plaisir à détourner la loi et il propose à son enfant de partager ce plaisir. Les mères, dont l’autorité est souvent disqualifiée par le père, sont surprotectrices et excusent les actes illégaux de leurs enfants. Ou encore, les « règles » du groupe d’origine priment sur celles de notre société. À qui peuvent-ils s’identifier qui ne soit ni arbitraire, ni soumis, ni tricheur, etc. Pourquoi se préoccuper de ceux qu’on se représente comme extérieurs au groupe, ou membres d’un autre groupe ?

Nous pensons que ces sujets désobéissent en ne respectant pas les mesures de confinement et de distanciation. Mais c’est beaucoup plus grave : ils ne savent pas ce qu’est obéir. Pour désobéir, il faut d’abord être capable d’obéir, d’en comprendre l’importance, l’aspect positif, et ce n’est pas le cas, ils n’ont aucune loi dans la tête. Et face à la situation actuelle, le ministère de la Justice, qui avait peu d’autres choix, a ordonné que les jeunes admis au CER retournent dans leurs familles, souvent très désorganisées, donc dans leurs quartiers, sauf s’ils encourent un danger dans leur milieu familial. Ils vont donc accroître dans les quartiers Y le nombre de sujets potentiellement transgresseurs.

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Chacune de ces constatations nécessiterait un long développement, et elles n’empêchent pas les professionnels du CER d’origine maghrébine et moi-même de tenter d’aider les sujets concernés à modifier leur manière de concevoir l’existence. J’ai simplement voulu montrer qu’il existe une incompatibilité littéralement structurelle entre les mesures de confinement et de distanciation, et le fonctionnement psychique de certains habitants des quartiers Y. Même dans ce contexte de protection vitale collective auquel la majorité des citoyens font l’effort de s’adapter, une partie de la population s’y refusera, quelle que soit l’argumentation qui leur sera présentée. Il ne sert à rien de leur répéter « Restez chez vous ». Faut-il accepter qu’il y ait des territoires perdus de la santé publique ? Seule la force peut faire respecter les consignes, pas seulement pour protéger de la maladie et pour montrer que personne n’est au-dessus de la loi, mais pour montrer qui est le plus fort. Je ne sais pas si le gouvernement a totalement raison de redouter des émeutes en cas d’intervention policière, car il n’est pas certain que se produise un effet de meute nécessitant une sortie du domicile d’un grand nombre en cas d’appel à l’aide. Mais cela montre un rapport de forces inquiétant dans les mentalités « de part et d’autre » et s’inscrit dans une problématique plus vaste.

L’Insee a montré qu’il y avait une violence gratuite toutes les quarante-quatre secondes en France en 2018, chiffre qui ne cesse d’augmenter. Par violence gratuite, on entend une agression qui ne vise pas à voler, un téléphone portable, un sac à main, ou autre. Cette épidémie, plus insidieuse que le coronavirus, tous les politiques refusent de l’affronter. Il est malvenu d’en parler maintenant alors que nous sommes sur un autre front. Mais l’échéance arrivera un jour, et cette fois, nous ne pourrons pas dire que nous sommes surpris par la situation. La prochaine étape préoccupante sera l’explosion d’excitation groupale, collective, qui se produira lors de l’annonce de la levée du confinement : à quel niveau de destruction serons-nous alors confrontés ?

Pourquoi Trump fait bien de ne plus verser d’argent à l’OMS 

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Donald Trump Numéro de reportage : AP22445565_000016 © Alex Brandon/AP/SIPA

 


L’Organisation mondiale de la Santé est un organisme sous influence chinoise. Et a donc accepté les mensonges chinois sur le coronavirus.


En son temps, le général De Gaulle avait trouvé une formule adéquate pour l’ONU. Il l’appelait « le machin ». Depuis « le machin » n’a pas cessé d’être un machin. Il a une émanation qui est un autre « machin » : l’Organisation Mondiale de la Santé.

Son but affiché est très noble : assurer la santé pour tous les habitants de la planète. C’est beau. Aussi beau que la charte des Nations Unis qui s’inspire de la Déclaration des droits de l’homme sans pour autant demander à ses membres de la respecter. Ainsi le sultanat de Brunei, l’Afghanistan ou l’Arabie Saoudite ont une voix égale à celle de l’Allemagne, de l’Espagne ou d’Israël.

L’OMS n’échappe pas à la règle. Elle est sous l’influence de ceux qui la financent. Et la Chine est l’un de ses plus gros contributeurs. Avec ses milliards, l’Empire Céleste cherche – le plus souvent avec succès – à devenir un empire sur Terre.

De 2006 à 2017, l’OMS a été dirigée par Margaret Chan, totalement inféodée au pouvoir de Pékin. Sous son règne la puissance chinoise a connu son apogée. Des milliers de centres de médecine traditionnelle chinoise ont été ouverts de par le monde. Un marché évalué à 50 milliards de dollars. De nombreux médecins y ont vu un scandale sanitaire. L’acupuncture en effet peut aider à s’arrêter de fumer ou calmer les crampes d’estomac. Elle n’est d’aucun secours contre le cancer, l’Ebola, la malaria, le Sida…

Margaret Chan est partie. Mais l’OMS est toujours à la botte des Chinois. Car ils paient. Ils paient beaucoup. Et avec ceux qui arrosent si généreusement on n’est pas très regardant. Quand le coronavirus a fait son apparition dans la région de Wuhan, les Chinois ont envoyé à l’OMS des rapports tronqués et mensongers.

Le « machin » qui s’occupe de la santé mondiale, n’a pas fait la fine bouche : on n’allait quand même pas contrarier un si important contributeur. Et l’OMS plutôt que de mettre ses feux de signalisation au rouge, s’est contentée de l’orange. Elle a donc une lourde responsabilité dans la propagation de la pandémie

Trump s’en est avisé et a suspendu la contribution américaine à l’OMS. Protestations des bien-pensants : «  à cause de lui des centaines de milliers de pauvres vont mourir ! ». Le président des Etats-Unis est une tête de turc de proximité. Xi Jinping, le numéro 1 chinois, est loin. Et comme il s’oppose à l’impérialisme américain, il ne peut être absolument mauvais…

Il se trouve que l’Angleterre et la France (lire l’interview de Macron au Financial Times) ont emboîté le pas à Trump. Ces deux pays, sans doute et bientôt suivis par d’autres, demandent des comptes aux Chinois pour leur approximations et leurs mensonges. Qu’est-ce qu’ils vont prendre ! Quant aux biens-pensants, nous leur suggérons, dans le souci de leur venir en aide, d’essayer l’acupuncture…

Ch’ti dating

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© D.R.

Nos amis du Nord s’essaient à déjouer les clichés…


Contrairement à ce que prétendent certains ultras du PSG, les gens du Nord ne sont pas forcément des « chômeurs, pédophiles et consanguins ».

En 2008, le déploiement de cette méchante banderole au stade de France, assortie de la légende « Bienvenue chez les Ch’tis » avait fait scandale. Douze ans plus tard, un entrepreneur lillois franchisé d’Intermarché fait un sort à cette légende noire en favorisant l’exogamie : l’heure est aux rencontres en dehors de sa tribu !

Pour rencontrer l’âme sœur, les célibataires sont priés de saisir un panier vert pour faire leurs courses, histoire de pouvoir se reconnaître entre eux.

Le nouveau lieu où être vu à Lille

Adieu Tinder, speed dating et autres bals dansants ringards, l’initiative plaît aux jeunes. D’ailleurs, le patron de la supérette a eu cette brillante idée en lisant une étude statistique sur les dix lieux de rencontre les plus fréquents, parmi lesquels les commerces figurent en bonne place. À l’entrée du magasin, une pancarte censée appâter le chaland célibataire proclame : « Votre supermarché fait partie des dix lieux incontournables pour faire des rencontres. Alors, si vous êtes célibataire […] osez prendre un panier vert. » Comme nous l’apprend La Voix du Nord, les plus timides peuvent poursuivre leurs emplettes avec un panier orange, comme si de rien n’était, prendre discrètement un panier vert au fond de l’Intermarché puis maximiser leurs chances au moment de faire la queue.

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Rue Gambetta, en plein centre de Lille, le supermarché va peut-être devenir le repaire à bobos branchouilles, loin du lumpenprolétariat des corons. Quelques distraits s’aperçoivent à la caisse qu’ils portent un panier pour cœur à prendre. D’après le directeur, « en général, ça les fait rire ».

Ch’ti qui rit…

Jacques Chardonne: la ligne française

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Jacques Chardonne en 1958 © STUDIO HARCOURT / MINISTERE DE LA CULTURE / Rmn-Grand Palais via AFP

À force de fréquenter les bouquinistes, on a empilé les livres depuis des années. Le confinement est l’occasion de les lire ou les relire. Aujourd’hui, Jacques Chardonne.


En 1948, à Monaco, paraissait Chimériques de Jacques Chardonne. J’ai l’édition originale (Le Rocher, Monaco) trouvée il y a bien trente ans pour presque rien. 1948 : la même année, aux Etats-Unis, Zelda Fitzgerald mourut brûlée vive dans l’incendie de l’hôpital psychiatrique où elle était internée. Deux faits sans liens apparents, sinon une date, mais qui invitent pourtant à réfléchir à ce phénomène étrange, proche de la chimère précisément que sont les couples d’écrivains. Chardonne, en épousant Camille Belguise trouva sans doute avec elle cet accomplissement soucieux, ce bonheur un peu gris et très digne qui était pour lui l’apanage des couples réussis. Zelda Fitzgerald, écorchée vive par le talent de Scott au point de vouloir elle aussi écrire à tout prix, ne connut que la fureur de l’enfer conjugal, l’alcoolisme et les flirts dangereux avec la schizophrénie. Malgré tout, des deux maris, on peut penser que celui qui souffrit le moins fut celui qui s’ennuyait le plus. Deux couples contemporains l’un de l’autre, et deux panoplies littéraires exactement opposées. Scott et Zelda aimaient les étés brûlants de la côte d’Azur tandis que Jacques et Camille préféraient des atmosphères plus émollientes : Madère, le Portugal ou la Suisse. Scott usa et abusa du gin, cet alcool qui a le goût des larmes tandis que Chardonne, natif de Barbezieux et Charentais avisé, avait compris que le cognac est un apprentissage du temps et du mystère. Pour les uns, le jazz, les nuits enfumées et un art de la dépense ; pour les autres les matins calmes, les jardins en fleurs et une morale de la retenue. Couple de l’hyperbole contre couple de la litote, les différences fondatrices entre les littératures françaises et américaines se trouvent incarnées dans ces vies parallèles.

Il faut lire Chimériques comme l’archétype d’une certaine ligne française, semblable à nulle autre et que l’on pourrait définir comme un réalisme de l’essentiel. Chez Chardonne, la vérité des êtres n’a pas besoin de circonstances extraordinaires pour se révéler. Dans Chimériques, l’humanité se résume à des écrivains et à des jeunes filles. Ils tombent souvent amoureux les uns des autres, le disent rarement et font preuve d’une infinie patience. Ils meurent parfois de manière violente, hémorragie dans une chambre d’hôtel ou bombardement d’un pont sur la Loire pendant l’exode, mais, encore une fois, la vraie vie est ailleurs. Et si parfois l’histoire vient se mêler aux destinées sentimentales – Chardonne évoque par exemple son bref emprisonnement à la Libération, l’important est surtout dans cette connaissance de soi, qui n’a rien à voir avec les artistes. 

Au-delà de la virtuosité des variations sur les émois du cœur, et les regards baissés, l’étonnante modernité de Chimériques est surtout dans le thème implicite de ce livre qui annonce le crépuscule de la littérature, le chant de cygne du roman.

Chardonne, mieux que quiconque, a pressenti la vanité de ce genre trop vieux et, qui sait, l’inutilité de faire une œuvre. Alors, avec une désinvolture sure d’elle-même que seuls peuvent acquérir les vrais classiques, il a fait de Chimériques un musée vivant des formes que notre littérature a toujours chéries : le portrait, le conte, la correspondance, les mémoires fragmentaires et la maxime. Chimériques est, à sa manière, le testament exquis, ironique et élégant, d’une très vieille civilisation qui n’a peut-être en ces temps de confinement, rien de mieux à souhaiter que le silence et l’oubli.

Et comme pour confirmer cela, Chardonne qui n’avait pas peur des symboles, mourut vingt ans plus tard, en plein mois de mai 68.

Et la route devint silencieuse

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Pixabay

Perception du bruit en confinement berrichon


À la campagne, le bruit des tondeuses couvre, d’habitude, le chant du coq. Au printemps, l’ennemi en zone rurale, ce n’est pas la basse-cour mais l’homme pressé de dilapider son temps libre. Au premier rayon de soleil, il retourne son lopin de terre avec une énergie suspecte. Il se fait entendre, de préférence, le dimanche, vers quatorze heures après le rosbeef trop cuit. Un signal secret donne le top départ du « Grand Prix de la tonte » dans tous les quartiers de l’hexagone. L’émulation gagne même les zones pavillonnaires. Ce Français se rappelle de ses ancêtres cultivateurs, il s’imagine en laboureur, en semeur, en gardien sourcilleux des parcs et jardins. Et si ce gazon revêche lui donnait enfin une consistance familiale et une raison de payer le crédit d’une résidence secondaire ? 

La virilité que l’époque veut bien nous laisser

Son épouse et ses enfants le regardent comme un étranger. Dès qu’il met les pieds dehors, il est obligé de s’agiter. Il pourrait construire des maquettes dans son grenier, s’intéresser à la philatélie ou jouer à la canasta, il s’y refuse obstinément. Son amusement doit être sonore, son honneur est en jeu, il est question de virilité dans cet acte libérateur. En rasant, chaque week-end, sa pelouse rachitique carbonisée par plusieurs étés caniculaires, il semble communier avec son arrière-grand-père, affirmer sa lignée agraire. Il faut voir dans cette coutume dominicale, une sorte d’héritage, de répétition qui confine à l’obstination. Son propre père lui aura appris deux choses essentielles dans la vie : allumer un barbecue et tondre en respectant les bordures. Il y met une telle force de conviction qui, reconnaissons-le, laisse les spectateurs de ce spectacle, à la fois admiratifs et angoissés. Je fais partie d’une autre race, celle qui regarde depuis mon enfance les espaces verts avec une certaine appréhension. Quand vous avez été élevé par un paysagiste latiniste, un orfèvre des massifs, un expert en plantes vivaces, le trauma est profond. À l’âge adulte, je suis encore pris de panique quand on prononce devant moi, des mots aussi inoffensifs que Euphorbia polychroma ou Thalictrum aquilegiifolium. Pourtant, je ne consulte pas et je n’ai jamais intenté un procès à mon père. Aux beaux jours, c’est donc à celui qui paradera sur le tracteur le plus puissant, le plus bariolé aussi. On se croirait dans les paddocks du Circuit du Castellet. Les écuries de course n’ont rien à envier à la démesure de ces nouveaux engins de jardinage. Il faut voir ces pilotes du dimanche, casqués et gantés, cintrés dans des combinaisons ignifugées, au volant de ces voraces machines tondeuses. Elles valent le prix d’une voiture sans permis et doivent abattre le 0 à 100 km/h en moins de cinq secondes. 

Plus un bruit

Tout ça, c’était avant le confinement. Il y eut bien dans les premières semaines, le beau temps aidant, une excitation compréhensible et légitime, l’occasion de se défouler avec la bénédiction gouvernementale du « rester chez soi ». Un derby s’est clandestinement organisé, entre les gens du bourg, ceux qui habitent vers l’étang et puis les excentrés de la zone artisanale. Chacun voulait afficher le jardin le plus net, le plus présentable, le plus chimiquement pur. Les greens du golf le plus proche ne pouvaient rivaliser avec cette concurrence déloyale. Et puis, chaque jour, l’entrain diminua, l’incertitude du déconfinement poussa le jardinier à l’introspection. Il délaissa sa bête de concours dans son garage. À peine, la nettoyait-il à la peau de chamois ? Les routes et les jardins devinrent silencieux. Seul le craquement des parquets, à la nuit venue, rassurait les dormeurs du Val de Loire. Les vieilles demeures continuaient à crier leur désespoir en libérant leurs rhumatismes. La différence entre un citadin et un rural se situe là. Quand on a vécu à la campagne, on s’est habitué à ces lentes agonies nocturnes qui terrifient les vacanciers. Les anciennes maisons nous font partager leur malheur, écoutons-les. Hier soir, avant de me coucher, je lisais cette phrase de l’écrivain A.D.G tirée de Je suis un roman noir (Série noire/Gallimard numéro 1692) : « La première et la seule richesse aujourd’hui, c’est le silence, l’existence ouatée est hors de prix ». Et bizarrement, j’aurais donné cher pour entendre le son agaçant d’une mobylette au pot trafiqué, signe d’une époque où la jeunesse de notre pays était libre de ses mouvements.

Je suis un roman noir

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