Il existe une incompatibilité structurelle entre les mesures de confinement et le fonctionnement psychique de certains habitants des banlieues. Violence familiale, éducation défaillante, vide culturel sont autant de facteurs de désobéissance aux règles de la cité.


Plusieurs médias soulignent les nombreux refus de confinement et de distanciation dans les « quartiers » et les agressions parfois graves commises sur les forces de l’ordre qui veulent y faire respecter ces mesures. Les policiers s’y heurtent à des groupes, alors que les consignes du ministère de l’Intérieur autorisent des sorties d’une heure pour des personnes seules ou appartenant à une même famille. Avant l’ordre d’interdiction générale des marchés, Anne Hidalgo elle-même prônait la fermeture de ceux de Belleville et de Barbès tant la distanciation n’y était pas respectée. Et un article du Canard enchaîné du 25 mars 2020 révèle les consignes de laxisme données aux préfets par le secrétaire d’État Laurent Nuñez lors d’une visioconférence : « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans les quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements. » Et un préfet considère que les commerces peuvent rester ouverts la nuit, car « ils exercent une forme de médiation sociale ». Des personnels de santé peuvent-ils tomber malades, voire mourir parce que certains habitants des quartiers n’ont pas respecté les consignes de confinement et de distanciation ? Cette question semble incongrue. Pourquoi se mettent-ils en danger, ainsi que leur famille ? Pourquoi la peur légitime d’être contaminé est-elle ici inopérante ?

Il est intéressant tout d’abord de s’attarder sur ce terme considéré comme compris par tous : les « quartiers », expression intrigante, car toute personne habitant dans une ville, même de petite taille, habite dans un quartier. « C’est dans quel quartier ? » est une question courante, on l’oublie. Il manque donc pudiquement un qualificatif. À la télévision, on ajoute avec compassion l’adjectif « déshérités », qui ne me semble pas correspondre au flot d’argent déversé dans ces zones par les « politiques de la ville ». L’emploi de l’adjectif « sensible » conduit à se demander à quoi certains habitants – pas tous heureusement – de ces quartiers sont si sensibles ? À la contrainte ? Quartiers « difficiles », alors ? En quoi ? Impossible d’aller plus loin dans une définition politiquement correcte.

Pourquoi le confinement est difficile à réaliser dans ces quartiers?

D’un point de vue sémantique, il me semble donc nécessaire de différencier les « quartiers » des autres quartiers. « X » renvoyant trop à quelque chose de non défini ou à des films du même nom, je propose le terme de « quartiers Y ». 

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Avant d’aller plus loin, je dois préciser que depuis plusieurs années, je travaille en tant que pédopsychiatre dans un centre éducatif renforcé (CER) dépendant du ministère de la Justice, qui reçoit des mineurs délinquants violents, originaires pour la plupart des quartiers Y. La plupart ont commis des agressions sur des personnes dépositaires de l’autorité publique (PDAP). Les éducateurs et familles d’accueil avec lesquels je collabore sont eux aussi pour la plupart originaires de ce genre de quartiers. Cela montre qu’on naît dans une famille avant de naître dans un quartier, et que la qualité du milieu familial est un facteur décisif dans le déterminisme social associé au terme de « quartiers ».

Pour justifier le non-respect du confinement, on peut invoquer l’étroitesse des logements, c’est vrai, mais il y a aussi des appartements petits dans d’autres quartiers où les parents parviennent à sortir avec leurs enfants peut-être bougons mais obéissants, pendant l’heure autorisée et dans le périmètre d’un kilomètre défini par les consignes du ministère de l’Intérieur. On peut encore avancer que les individus récalcitrants (qui ne sont pas que des mineurs) ne se sentent pas français, qu’ils ne supportent pas les forces de l’ordre. Oui, sans doute aussi. Ajoutons le besoin de sortir pour se procurer du cannabis. Mais les entretiens que j’ai depuis plusieurs années avec ces adolescents (qui ont par ailleurs du mal à respecter les horaires de sortie imposés par les contrôles judiciaires) et leurs familles m’autorisent à indiquer que des facteurs plus inquiétants sont à l’œuvre dans cette impossibilité d’obéir aux consignes.

Tahar Ben Jelloun déclare : « Le Maghreb, c’est la famille, le groupe, le clan. » Effectivement, certaines familles fonctionnent de manière indifférenciée, clanique, comme un corps. Pour chacun de leurs membres, la dimension d’appartenance au groupe prime, et le but de l’éducation n’est pas que chacun des enfants

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Avril 2020 - Causeur #78

Article extrait du Magazine Causeur

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