Le destin solaire de l’amie américaine de Truffaut, raconté par Serge Toubiana


Figure des Cahiers du cinéma, ancien directeur de la Cinémathèque française, on savait que Serge Toubiana vouait un culte à Truffaut, à qui il a déjà consacré une biographie dosant très subtilement l’intrication de la vie artistique et personnelle de l’auteur du Dernier métro(1). Dans cette biographie, au fil des films, on voit défiler les muses de l’artiste, amantes d’un long-métrage, passions brèves ou longues, Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Fanny Ardant, en plus de sa femme Madeleine… On entrevoit aussi la figure plus fantomatique d’Helen Scott, qui ne fut ni une actrice, ni une amante de Truffaut, mais une touchante amoureuse déçue, l’une de ses plus fidèles amies et une collaboratrice occasionnelle mais décisive. Toubiana nous propose comme un addenda romanesque à son précédent ouvrage, prenant la forme d’une enquête biographique. 

New-York, 1960

Scott a 45 ans. Un âge propice aux renaissances. Elle travaille pour le French Film Office (émanation d’Unifrance), dans un rôle qui balance entre celui d’assistante et d’attachée de presse (publicist) ; on la charge un jour d’aller chercher à l’aéroport un jeune Turc de la « nouvelle vague » du cinéma français, qu’elle ne connaît pas : un certain François Truffaut. Le réalisateur, qui a 28 ans, vient présenter au public américain son premier long-métrage Les quatre cents coups. Parfaitement bilingue, Helen coache habilement le jeune cinéaste, parvient à lui faire rencontrer des critiques influents et, entre eux, s’installe une camaraderie qui ne cessera plus. Commence alors une correspondance qui s’achèvera seulement avec la mort du réalisateur, vingt-quatre plus tard. Pour Scott cette rencontre est un coup de foudre. Très vite les missives de l’américaine, boulotte et plutôt mal dans sa peau, prennent un tour romantique. Truffaut voit surtout en elle une informatrice particulièrement avertie de la vie cinématographie new-yorkaise, et il est frappé par son ton aventureux, sa culture, et son sens de l’autodérision. Mais pas davantage. Helen devra donc se contenter d’une amitié ; certes, mais tout au long de leurs échanges, elle la voudra un peu tragiquement exclusive. Une quête évidemment impossible. Tout le livre de Toubiana est nourri de ces échanges épistolaires inédits qui documentent non seulement la fascination de « la Truffe » (comme l’appelait son amie Helen) pour l’Amérique, et révèlent la transformation, dans le cœur d’une femme, d’une passion euphorique en une admiration inconditionnelle, mais désespérée.    

Los-Angeles, 1962

Tout en poursuivant son œuvre (Tirez sur le pianiste, Jules et Jim), le réalisateur met en chantier son grand projet critique : un long entretien avec Alfred Hitchcock, abordant en détail la filmographie du maître du suspens sous le triple angle des circonstances entourant la naissance de chacun des opus, l’élaboration et la construction des scénarios, et les problèmes de mise en scène propres à chaque film. L’ancien critique de Arts et des « Cahiers » souhaite, par cette opération à cœur ouvert, montrer que derrière l’entrepreneur surdoué de divertissements populaires, point toujours un Hitchcock ignoré, auteur décisif du 7ème art avec son esthétique, ses intuitions techniques et ses obsessions récurrentes. Il naîtra de cet échange un livre qui est encore aujourd’hui une référence – et que les apprentis réalisateurs du monde entier lisent et relisent en soulignant des passages au crayon à papier(2). Helen Scott s’impose à Truffaut comme une médiatrice indispensable. 

Préparant avec lui les entretiens, assurant la traduction simultanée entre les deux réalisateurs – et travaillant ensuite à l’établissement des textes des versions française et américaine. Les entretiens légendaires auront lieu dans les locaux des Studios Universal, en août 62. Toubiana met en lumière une authentique complicité entre Scott, Hitchcock et sa femme Alma. Les trois larrons se revoyant bien après la publication du livre. Helen écrit à Truffaut au sujet du réalisateur de Notorious : « Ce type me séduit toujours davantage, par sa virtuosité étonnante, son aplomb, sa joie de vivre. Il est sûrement très difficile à connaître, mais j’aime beaucoup la surface – même lorsqu’il est clairement fumiste ». Dans cette période Truffaut joue les pygmalions par correspondance avec son amie américaine, lui conseille de voir des films (les premiers Renoir), lui présente Godard et Resnais ; et contribue à la naissance d’une authentique cinéphilie passionnée. Helen s’ennuie dans son poste au French Film Office, elle aimerait accéder à des fonctions plus valorisantes dans le monde du cinéma, être partie prenante de la fabrication des films, se faire un nom à Hollywood… Mais Hollywood est toujours trop loin, même de New-York…

L’avant

L’enquête de Toubiana exhume une jeunesse inconnue, romanesque et surprenante d’Helen Scott. Elle émerge parfois dans sa correspondance avec Truffaut ; la jeune-femme s’auto-parodiant en aventurière déchue, à la gloire passée. On lui découvre une longue expérience journalistique, un rôle dans la résistance française sur Radio Brazzaville (l’autre antenne de la Résistance), une mission auprès de Geneviève Tabouis – qui avait été missionnée par l’Angleterre pour actionner – à New-York – des relais en vue d’une entrée en guerre des USA. Dès la guerre de 39-45 Helen assumait un rôle de go-between, d’assistante, de lumineuse femme de l’ombre. Passionaria communiste dans sa jeunesse, inquiétée un temps par le Maccarthysme, elle fera également un bout de chemin avec les chambres syndicales américaines, donnant de sa personne en distribuant des tracts ou ferraillant avec la police montée au côté des ouvriers grévistes de l’industrie électrique américaine. Une seule question : pourquoi Truffaut n’a pas vu le potentiel romanesque de la vie de son amie ? 

L’après

Scott cherche ensuite à travailler plus étroitement avec Truffaut. Mais le réalisateur, au sein de sa propre société de production Les films de carrosse, a déjà une équipe complète, et Helen n’y trouve pas vraiment sa place. Toubiana met en lumière les ressorts du travail de la jeune-femme, qui par exemple tente (depuis New-York) de « vendre » la littérature d’Elie Wiesel à son ami cinéaste, pour une éventuelle adaptation. Truffaut ne sera pas convaincu. On lui découvre des emportements légèrement amoureux pour Rossellini (elle se plaint auprès de son ami français – avec un humour fatal – de la concurrence déloyale d’Ingrid Bergman), ou une amitié méconnue pour le producteur Jean-Pierre Rassam(3), à la destinée maudite, frère d’arme en autodestruction. 

Toubiana ne profane pas vraiment le misérable petit tas de secrets de la vie privée de chacun, pour paraphraser Malraux. Elle vivra ensuite entre la France et les Etats-Unis – Truffaut lui offrant à l’occasion un billet de Concorde pour faire rapidement le trait d’union. L’époque est autre. Et d’abord les avions vont moins vite. Le réalisateur s’éteint prématurément en 1984. Helen Scott suivra, trois ans plus tard, dans une tour de l’ensemble Maine-Montparnasse. 

Une trajectoire de l’ombre à l’ombre, à découvrir.

Serge Toubiana, L’amie américaine, Stock 2020

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