Accueil Site Page 1345

Culture: année blanche et idées noires


Le plan d’Emmanuel Macron pour sauver le monde de la culture ne pourra profiter qu’à la culture institutionnalisée et bien établie. Les aides iront aux seuls intermittents qui ont une activité importante, ou à la condition de s’investir auprès de notre belle jeunesse pour un « été apprenant et culturel ». Tous les autres vont crever.


Cela fait trois jours qu’on reparle de culture. Après un silence de deux mois. Culture ? Nous parlons là de livres, de théâtre, cinéma, de musique, de danse, de cirque, de festivals, nous parlons de la vie.

Et depuis trois jours, soudain on en parle trop. Au point que beaucoup vont avoir cette réaction… “On va donner plein de blé à ces feignants d’intermittents et de faux artistes.”

La vérité est ailleurs. Et la culture… Ce n’est pas (ou pas seulement, tiens ! soyons généreux), les Tuche, Astérix, les livres de Musso et les spectacles subventionnés avec Jeanne Balibar. Pour tout cela, pas de problème : les tournages vont reprendre, le parapluie va s’ouvrir en grand.

On craint la faillite de 40% des salles

Pour tous les artistes déjà précaires qui ont vu tous leurs contrats repoussés, les festivals annulés, les concerts et performances live impossibles, c’est un drame. Pour toutes les librairies libres qui n’appartiennent pas à un groupe comme Chantelivre (lequel ne distribue, en caricaturant, que du Musso ou Nothomb, des livres scolaires et quelques best-sellers. Pas mieux, dirions-nous que Monoprix ou Carrefour…) aussi, beaucoup ne rouvriront pas… Pour tous ces théâtres et salles qui vont fermer (on parle de 40%), rien ne va venir les remonter du gouffre. Les banques, prêt garanti ou pas, refusent de suivre les directives du gouvernement.

Pourtant, ce n’est pas au Zenith que va se produire l’éventuel Brel, Christophe ou Desproges de demain. Et si l’Art, des années 50 aux années 80 fut si immense, c’est parce qu’il avait des endroits – cabarets, boîtes, théâtres – pour s’exprimer et grandir. Sans cette vérité du public, pas de Gainsbourg ou de Jean Yanne.

Déjà promises à la faillite, donc, les librairies. Le coronavirus va achever l’œuvre entamée il y a belle lurette par la politique de la ville (qui s’en fout d’elles), les promoteurs (qui augmentent leurs loyers jusqu’au déraisonnable) et les banquiers (qui marchent sur la loi et les directives officielles quand cela les arrange). 

Quant aux créateurs… 

Intermittents, vous n’aviez encore rien vu

Les intermittents, ce n’est pas seulement Jean-Paul Rouve qui se met au chômage entre deux films, c’est plus d’un million de documentalistes, d’éclairagistes, de perchmans, de coiffeurs/maquilleurs, de petites gens. Qui permettent aux œuvres d’exister.

Le statut des intermittents, de fait, est très exigeant. Seuls ceux qui travaillent assez pour réunir un nombre d’heures improbable ont droit à ce chômage. Et pour cela ils payent le prix fort en taxes et retenues. Les indemnités journalières sont de moins en moins élevées. Le statut de l’intermittence est rogné depuis des années. Sarkozy, déjà, avait placé la barre très haut et poussé beaucoup à renoncer. Les annonces de Macron soulageront les plus à l’aise parmi eux. Ceux qui ont eu la chance de beaucoup travailler avant le déconfinement. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer. Certes, c’est déjà mieux que rien. Pour les musiciens qui ne sont pas des forçats du live et font moins de trois cent concerts déclarés par an (ce qui est de plus en plus rare), pour les écrivains et journalistes/pigistes, pour les dessinateurs, pas de changement : c’est toujours rien. Aucun chômage. Vous êtes rentier, vous gagnez par votre art le minimum vital ou c’est le RSA. Point barre. Et l’AGESSA qu’on nous impose…. revient (depuis 40 ans !) à cotiser pour une organisation qui ne reverse rien, et n’est même pas reconnue pour la retraite. Un racket. 

Artiste ou technicien, c’est censé être une vocation, il est vrai. 

Hors le succès populaire, peu de salut. D’accord ! 

On connait le message et la morale depuis le système des “vignettes”, l’ancêtre des heures à justifier, en vigueur dans les années 60. Depuis, cela n’a fait que s’aggraver et l’Art, lentement, de se diriger vers le bénévolat et l’amateurisme obligé. 

Mais en refusant la notion d’exception culturelle, on pousse à l’amateurisme généralisé. La plupart des musiciens de rock ou de jazz, la plupart des écrivains “travaillent » à côté puisqu’il est devenu impossible de vivre son art. Et cet amateurisme si vanté (ah ! ces reportages sur la 2 ou BFM TV avec joyeux drilles emperruqués disco massacrant à 20 heures “On va s’aimer” façon fête de la musique !) est un piège. L’Art, pour être libre et puissant, ne peut être un violon d’Ingres. Donner un coup de vis sur la culture, privilégier l’amateurisme, c’est dire oui à Camping 4 contre Bonello, à Bob Sinclar contre Bertrand Burgalat et Chassol. 

Exception culturelle ? Cela permet en réalité à plein de navets d’exister. Le CNC, par exemple, subventionne, une bande d’artistes en carte – « bien pensants », cela va sans dire – aux films indulgents, mais aussi bon an mal an, quelques films exigeants et quelques scénarios différents. L’Exception culturelle, c’est comme la sécurité sociale, une singularité française précieuse. Et un système qui fonctionne malgré tout, sans coûter au pointilleux contribuable.

Merci Brigitte!

On dit que c’est elle qui l’a poussé à parler. Ou Isabelle Adjani et son – digne, il faut l’admettre – manifeste. Enfin, l’œil mouillé, “il” a voulu rassurer tout un chacun.

Alors?

Macron promet des prêts. Mais les banques ne suivent pas et ne jouent pas le jeu, malgré les garanties du gouvernement. Et les heures envolées – pour cause d’annulation sur six mois – ne se rattraperont jamais. Macron promet d’éventuels reports de paiements mais petits libraires, petites salles et gens, déjà étranglés par les attentats, les gilets jaunes, les gréves, avant même que… vont bel et bien rester sur le carreau. Macron promet la réouverture générale, mais les technocrates imposent des simagrées et chicanes si improbables que personne ne va oser entrer dans ces théâtres transformés en hôpital anxiogène. Le rapport Bricaire est à ce titre un régal ! Les acteurs sont obligés de porter des masques, il n’y a plus d’entracte autorisé, et des jauges viennent interdire toute rentabilité. 

Macron promet pour les intermittents une “année blanche”. Mais beaucoup de dossiers sont et seront refusés, il n’y a pour beaucoup comme seul horizon que la précarité. Enfin, c’est là le seul point positif de son discours. 

Macron promet une commande publique pour les photographes, dessinateurs, arts plastiques… mais réservée aux moins de trente ans. Pourquoi ce jeunisme ? On ne sait. Pour privilégier ce qu’il imagine être la seule culture vivante d’aujourd’hui, les arts dérivés du hip hop? Même Booba et Ladj Ly sont plus vieux ! 

Macron veut “réinventer”, c’est son grand mot, mais ses suggestions pour “un été apprenant et culturel” tiennent de la poésie pure, de la fantaisie, sinon de l’insulte. “Des formes plus petites avec peu ou pas de public”. Peu de clients et pas de rentrée d’argent? Qu’il passe devant. 

Si on devait résumer, le président a bien une idée pour les musiciens et les acteurs, pour les artistes en général : le bénévolat ! Parlez-moi d’une idée neuve. Le bénévolat est la plaie et la malédiction de l’artiste… N’empêche, il insiste. Bénévolat dans les écoles/garderies (ça occupera les gosses, ces conneries), dans la rue, pour des spectacles de moins de 50 personnes… Merci. Il y a peu de boulangers et charcutiers bénévoles. Mais pour la “ Culture”, on n’a peur de rien.

Sinon, la culture établie, via une lettre ouverte bien inopportune, de Sting à Madonna, Binoche et consorts en France, profite de la situation pour faire avancer ses pions idéologique et écolo : ces nantis ne parlent que de décroissance ! Or, l’Art libre, la Culture, pour vivre (oh! survivre ! ce serait déjà bien) et prospérer a besoin de croissance. C’est ainsi. Sinon, nous vivrons dans un monde, certes plus ou moins déconfiné, où il n’y aura plus que David Guetta, les Tuche et Madame Pancol en guise de culture.

Florian Schneider, l’Homme et la machine


Le musicien allemand, cofondateur du groupe Kraftwerk, s’est éteint à l’âge de 73 ans. 


Remplacer l’Homme par la machine ou, peut-être encore mieux: croiser l’Homme et la machine – une fiction qui en fait fantasmer plus d’un depuis longtemps. Dans le domaine musical, peu ont été aussi proches de réaliser cette utopie (ou dystopie, c’est selon) que le groupe Kraftwerk, fameux ovni originaire de Düsseldorf. Die Mensch-Maschine est d’ailleurs le nom programmatique de leur album sorti en 1977, année même de « l’automne allemand » marqué notamment par les attentats à répétition de la Fraction Armée Rouge, groupe terroriste d’inspiration marxiste.

A lire aussi: Cultivons l’empathie pour rester humains

Cet album contient des morceaux électroniques mettant l’ordinateur au centre du dispositif musical ; un procédé qui deviendra la marque de fabrique du groupe et influencera durablement le monde de la musique électronique. Malgré leur aspect premier de bande-son sortie tout droit d’un film de science-fiction, ces morceaux sonnent étonnamment mélodiques, le hit The Model ayant d’ailleurs conquis la première place des charts britanniques en son temps. Et quand le chanteur Ralf Hütter déclame « Nous sommes les robots » (Wir sind die Roboter), sa voix traitée par vocodeur laisse néanmoins transparaître une identité profondément allemande et un roulement de « r » caractéristique. La « germanité » de Kraftwerk est d’ailleurs un aspect qui les préoccupera dès leurs débuts, soucieux de développer une musique proche de leur identité, à contre-courant des groupes anglo-saxons ultra-dominants déjà à l’époque. 

Florian Schneider, de la tradition à l’innovation

Aux côtés de son comparse Ralf Hütter, lui aussi multi-instrumentiste, Florian Schneider confonde le groupe Kraftwerk en 1970. Les deux musiciens se rencontrent quelques années plus tôt au conservatoire de Düsseldorf. Formés à l’école classique, ils sont rapidement attirés par l’improvisation et l’innovation radicale. Ils installent même leur propre studio d’enregistrement et d’expérimentation musicale, le fameux Kling-Klang-Studio. 

Schneider, fils du célèbre architecte Paul Schneider-Esleben (à qui on doit notamment la conception de l’aéroport de Bonn-Cologne ou la tour Mannesmann à Düsseldorf) grandit dans un milieu privilégié qui lui permet d’avoir facilement accès à des instruments de musique. Très bon flûtiste, il développera lui-même un modèle de flûte électronique, puis s’intéressera aux synthétiseurs et au traitement artificiel de la voix. 

A lire aussi: Lindemann se met les féministes à dos

Florian Schneider entretint longtemps une image de personnage mystérieux, difficile d’accès. Il a donné l’une de ses rares interviews en 1975 (en compagnie de Ralf Hütter) au célèbre journaliste de rock Lester Bangs. Entretenant l’image technologique et conceptuelle du groupe, il y affirmait notamment : « L’ensemble du complexe que nous utilisons – l’équipement et notre quartier général à Düsseldorf – peut être considéré comme une machine, bien qu’il soit divisé en différentes parties ». En réponse à une remarque du journaliste selon lequel Kraftwerk était « anti-émotionnel », le musicien répondit que l’émotion était selon lui un « mot étrange ». Car pour Schneider, le but essentiel était de parvenir à réaliser ce qu’il appelait le « son pur ». A cette époque, le groupe venait de faire son entrée dans les charts américains avec leur titre Autobahn, devenu culte depuis. 

Un tournant dans l’histoire de l’électro-pop

Autobahn fut d’ailleurs le dernier album du groupe dans lequel certains instruments acoustiques ou électro-acoustiques, telle la flûte de Florian Schneider, furent utilisés. Kraftwerk se tourna dès lors vers une forme totale de musique électronique, préfigurant la techno et ses nombreux rejetons et avatars. Leurs performances scéniques, très épurées et futuristes, contribuèrent grandement à l’identité unique du groupe (plus récemment d’ailleurs, ils avaient développé un concept de concerts en 3D). 

A lire aussi, du même auteur: Penderecki, une âme polonaise

Peu de groupes allemands, tous styles confondus, peuvent au demeurant se targuer d’avoir atteint la notoriété internationale de Kraftwerk. Le groupe connut un succès tout particulier en Grande-Bretagne, où ils donnèrent des concerts dès 1975. Leur musique s’est rapidement propagée chez la jeune génération de l’époque, influençant directement des formations naissantes telles que The Human League et Depeche Mode. « Pour tous ceux de notre génération qui font de la musique électronique, Kraftwerk fait figure de parrain », déclarera d’ailleurs un jour Martin Gore. 

Florian Schneider s’était retiré du groupe en 2009 mais n’en demeurait pas moins une figure iconique. Sa maison de disques a annoncé son décès d’un cancer foudroyant, à l’âge de 73 ans. 

Une politique de santé calquée sur celle de l’armement


La France fait partie du top 5 peu envié des pays comptant le plus de morts du coronavirus. Depuis des années, les dirigeants que nous avons placés aux responsabilités ont mis a mal notre souveraineté sanitaire. Pourtant, une autre politique est possible.


La crise sanitaire mondiale que nous traversons l’aura montré : la santé doit faire partie des domaines régaliens de l’État. Pour survivre, un pays doit être souverain en matière de santé.

L’épreuve que nous vivons a mis à jour le déclassement de la France, démontrant sans équivoque sa dépendance en matière de santé, situation dramatique qui a rendu impossible la première mission de l’État : protéger ses citoyens. Retrouver l’indépendance de notre pays en matière de santé est donc la clef d’un nouveau départ de la France.

Ne plus laisser faire

80% des principes actifs de nos médicaments sont importés. Les usines et les chimistes européens sont délocalisés. Seul le libre-échange régit l’industrie de la santé. La recherche du moindre coût a commandé notre politique industrielle tout comme celle de la santé et la désindustrialisation dans ce domaine n’a suscité aucune inquiétude. Il y a encore quinze ans, la France était l’un des premiers pays producteurs de médicaments. Elle n’est plus aujourd’hui que le cinquième. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment des gouvernements ont-ils laissé faire sans réagir ? 

Pour retrouver son indépendance et sa souveraineté en matière de santé, il ne faut pas chercher très loin : la France doit s’inspirer de sa propre politique de l’armement.

Penser à long terme

Il existe, en effet, plusieurs similitudes entre industries de défense et industries de santé, à commencer par le fait que ce sont des industries réglementées, leurs produits n’étant pas en vente libre et leurs prix fixés par l’État. Mais la plus importante similitude est sans doute la nécessité de penser le temps long. Entre l’idée et le produit sur étagère, pour un avion, un missile, un médicament ou un dispositif médical, il existe un cycle de Recherche et Développement long et coûteux. Ce cycle, parfois hasardeux, nécessite des investissements conséquents. Développer un médicament prend au moins huit ans et coute au bas mot 800 millions d’euros. Toutes les entreprises ne peuvent s’offrir ce luxe du temps long et c’est à l’État de leur donner la perspective nécessaire par une politique industrielle. 

A lire ensuite: Berlin poignarde la défense européenne

La DGA[tooltips content= »Direction générale de l’armement NDLR »](1)[/tooltips] a une double mission : acquérir, pour le compte des forces armées, les équipements de défense nécessaires ; investir dans l’outil industriel de défense, pour sauvegarder ce qu’on appelle la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). 

Ce modèle permet de protéger un savoir-faire national et d’acquérir des équipements de pointe au meilleur coût pour la Nation, tout en donnant aux industriels les perspectives de moyen terme qui leur garantissent les carnets de commandes dont ils ont besoin.

Un modèle économique qui a fait ses preuves, et à décliner

Pour renforcer ce dispositif, et par dérogation au principe d’annualité budgétaire, l’État a conçu des Lois de Programmation Militaire (LPM), qui, tous les cinq ans, permettent d’anticiper sur les besoins des armées et donc de passer les commandes nécessaires aux industriels. 

Cette LPM s’appuie sur un Livre Blanc de la Défense qui procède à une revue stratégique des menaces et des mesures à prendre pour les contrer. Chaque année, le budget de la Défense dans le Projet de Loi de Finances, décline les orientations de la LPM. Ainsi il alimente la DGA à hauteur d’environ 13 milliards d’Euros, tant pour l’acquisition des matériels (80% du budget) que les investissements de recherche et de développement qui ensuite vont irriguer les entreprises de défense. Le corps des Ingénieurs de l’Armement, spécifiquement formés à cette mission, dialoguent au sein de la DGA, avec les industriels et leurs centres de R&D jusqu’à l’arrivée des commandes. 

A lire aussi: A l’hôpital, la crainte du retour à la normale

La France doit aujourd’hui bâtir un dispositif de santé, robuste, innovant, compétitif et exportateur, ce qu’elle a su faire pour l’armement. Elle peut décliner ce modèle, précisément parce que la santé est un domaine très technique qui exige énormément de R&D, entre 25 et 45% du prix du produit au final.  

La santé, comme l’armement sont des domaines de spécialistes : l’État doit avoir un corps d’ingénieurs de santé comme dans l’armement, et prendre les mêmes moyens, recrutements par domaine et la même organisation, une délégation générale qui oriente, planifie les efforts de l’État dans la durée en liaison avec les industriels. La DGA compte diverses directions (terre, air, mer, dissuasion, espace, missiles) avec, en tout et pour tout, 9700 personnes. Elle conduit les programmes de A à Z, gère les budgets, les compétences et surveille tant les marchés étrangers que les chaînes de valeurs françaises à protéger. Comment ne pas voir les avantages d’une telle délégation générale à la santé pour la France ? 

Produire chez nous

La santé est enfin et je l’ai déjà dit, un domaine régalien : au même titre que l’agriculture, elle fait partie des domaines-clés des compétitions entre nations.  L’enjeu des molécules, de l’Intelligence Artificielle appliquée à la santé, des laboratoires et des chaines de valeur, la protection de la propriété intellectuelle, la définition et la protection des technologies-clés, l’animation d’un tissu industriel, le soutien de l’exportation, tout cela constitue des enjeux de souveraineté majeurs.

A lire aussi: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Il faudra aussi revoir la question cruciale du prix. Fixé chaque année dans le PLFSS[tooltips content= »Projet de loi de financement de la Sécurité sociale NDLR »](2)[/tooltips], le prix des médicaments n’incite pas les industriels à produire en France. Si on appliquait ce raisonnement à l’armement, il y a bien longtemps que le Rafale aurait été remplacé par un F-16. La souveraineté a un prix : il faut le payer et faire ensuite que le tissu industriel, en exportant, rembourse l’État par le jeu classique des impôts ou des « royalties ». Au demeurant, ce prix, s’il est garanti sur plusieurs années (dans le cadre d’une loi de programmation de santé) pourrait baisser car un engagement dans la durée – donc la prévisibilité de la production – est un facteur important dans les calculs d’un industriel.

Grâce à ce plan, beaucoup de gaspillages seront évités (les stop and go des investissements comme la santé le fait depuis trop longtemps), on dotera l’État d’acteurs capables de faire de la stratégie (R&D, industrielle et export), et on le réhabilitera ainsi dans ce qu’il a de plus positif : l’investissement pérenne au service de la nation tout en laissant vivre un tissu industriel innovant, compétitif et exportateur.

Après cette épreuve tragique, la France doit impérativement devenir un État souverain en matière de santé.

Sophie Nahum, témoin des témoins


Pendant le confinement, chaque soir à 18 h sur les réseaux Facebook et Instagram, on peut voir et écouter une personnalité lire pendant une minute l’extrait d’un récit de vie tiré des Derniers. Vendredi 8 mai, tous les films seront diffusés à la suite.


Les Derniers est le livre de Sophie Nahum[tooltips content= »Sophie Nahum ; LES DERNIERS ; Edition Alisio »](1)[/tooltips] écrit à partir de ses rencontres avec les derniers survivants de la Shoah. Livre d’histoires et d’Histoire, illustré par des photos d’enfants, de pères, de mères, de grands-parents, d’objets insolites, là une gamelle, là un habit de déporté, des dessins aussi. Un livre qu’on ne lâche pas et qu’on continue de feuilleter comme un album de famille qui devient nôtre. 

Les derniers survivants ne sont plus qu’une centaine en France. Ils sont très âgés. Depuis trois ans, Sophie les filme, les uns après les autres. Elle en fait de petits films de 10 minutes, simples et gratuits, visibles sur le site des Derniers. Plus d’1 million d’internautes les ont déjà visionnés (essentiellement sur Facebook). Après les films, le livre, vient de connaître les honneurs de nombre de rédactions, presse écrite, radio, télé. 

Cet engouement  peut surprendre. Livres et documentaires de témoignages sur la Shoah  ne cessent de paraître, qui ne reçoivent pas forcément cet accueil des médias ou du public. (Il y a bien sûr quelques exceptions, comme l’extraordinaire récit de la regrettée Marceline Loridan Ivens Et tu n’es pas revenu [tooltips content= »Marceline Loridan-Ivens ; ET TU N ES PAS REVENU ; editions Grasset »](2)[/tooltips] ). Alors pourquoi Les Derniers, films, livre et  lectures, font figure d’évènement, sur un sujet aussi rebattu?

Commençons par cette lecture quotidienne d’une minute à 18 heures, d’un extrait de ces récits sur les réseaux.

Les intervenants sont comédiens, (Tony Harisson, qui joue Youssouf Fofana le tueur d’Ilan Halimi, dans le film  d’A. Arcady, Gérard Darmon, Jean-Paul Rouve, Pascal Elbé), chanteurs (Aurélie Saada et Sylvie Hoarau des Brigitte, Keren Ann), journalistes (Kady Adoum-Douass, Anne Sinclair) écrivains (Santiago Amigorena, Abnousse Shalmani), philosophes (Raphaël Enthoven, Adèle Van Reth), animateurs télé (Michel Drucker, Nagui) ou humoristes (Sophia Aram)… La liste est longue. Tous ont accepté d’en être, avec enthousiasme. 

Pourquoi ? Leurs motivations sont plurielles mais se rejoignent. Certes, chacun est bouleversé par les vies qu’il découvre et veut les partager avec le plus grand nombre. Mais cela va plus loin et tient à la démarche même de Sophie Nahum à laquelle ils adhèrent.

Pendant 15 ans Sophie Nahum est documentariste. C’est alors la science qui la passionne. Elle travaille pour Arte sur le clonage ou le pouvoir des gènes entre autres. 

Elle découvre grâce au roman biographique de son grand père André Nahum, Young Perez, champion [tooltips content= »André Nahum. YOUNG PEREZ, CHAMPION DU MONDE. Edition Télémaque. »](3)[/tooltips], l’histoire trop peu connue de Young Victor Perez, ce juif tunisien champion du monde de boxe, déporté et assassiné à Auschwitz en 1943. En 2010, elle rencontre Tomer Sisley qui s’intéresse aussi à Young Perez et ensemble ils vont faire un documentaire : « Young et moi »[tooltips content= »Sophie Nahum ; Young et moi ; dvd ; Helloprod 2016. »](4)[/tooltips]

Ils recherchent les derniers témoins de la vie du champion. Parmi eux Jacques Altman, avec qui ils se rendent à Auschwitz. Sophie ne sait pas quel ton employer avec lui. Grave ? Solennel ? Mais Jacques est joyeux, la met à l’aise, bien qu’il ne dort pas de la nuit et dévoile les souvenirs qui le hantent. Auschwitz est un lieu vide, Sophie n’aurait rien ressenti sans sa présence, ses récits, ses explications, confie-t-elle. Après Young Perez, elle a besoin d’aller plus loin. Rencontrer et écouter d’autres rescapés. Elle réalise à la naissance de ses enfants qu’une fois adultes, ils ne rencontreront jamais de survivants de la Shoah. Si sa propre famille, originaire de Tunisie, n’a pas été directement touchée par la Shoah, celle du père de ses enfants, ashkénaze, oui. Elle décide donc d’aller à la rencontre de ces survivants. 

Le premier, Elie Buzyn, l’accueille en famille et lui souffle avant de partir : « Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis. » Mon sort était scellé, écrit Sophie. Puis ce fut au tour de Ginette Kolinka : « Vous avez de la chance, ce sont les derniers que vous avez là ». J’avais mon titre, écrit encore Sophie. L’aventure commence. Trouver des fonds, convaincre, aller vite, l’âge très avancé des « Derniers » accélère cette course contre la montre. Le dispositif de la rencontre est simple, bienveillant et gracieux : Sophie Nahum se rend au domicile du « témoin »avec son cameraman, comme on va chez des grands-parents, un gâteau au fromage en mains et frappe à la porte, sans rien savoir de lui ou d’elle, ou si peu. Elle s’adresse à lui ou à elle sans pathos, sans ce ton compassionnel qui les a traité trop souvent comme des victimes. Ils racontent « leur » Shoah. Parfois des scènes atroces. Répètent  que leurs bourreaux n’étaient pas des fous, mais des êtres humains éduqués, qu’il faut alerter le monde de cela. Évoquent le retour des camps, l’après, avec pour tout bagage, moins que rien, juste un ticket de métro remis au Lutétia. Puis la vie reconstruite…le travail, l’amour, les enfants.

Tous la remercient. « On nous écoute mais on ne nous comprend pas vraiment. Personne ne peut comprendre. On a l’impression que tout ce qui a été révélé n’a servi a rien. Que l’antisémitisme, la haine, le racisme sont toujours là. On n’a rien appris de l’Histoire »,  ils disent. En bon artisan, Sophie  fabrique chaque film avec élégance et précision. Cette jeune femme de  44 ans connaît bien son époque, et internet est un outil de diffusion formidable. C’est là que ses films doivent circuler. Ici, nul besoin d’intermédiaire. Les Derniers peuvent y être vus par le plus grand nombre, et devenir viral. C’est ce qui se passe. Ses films sont vus par des centaines, puis de milliers de personnes. Il faut à présent que chacun s’empare du projet, s’enthousiasme Sophie. La Shoah n’est pas l’affaire des juifs, mais de l’Histoire, notre Histoire commune. On doit réinventer des façons d’en parler, de transmettre, il faut une nouvelle approche pour en tirer des leçons, jusque-là ça ne marche pas, le fameux devoir de mémoire non plus. Les Derniers sont une des manières possibles de toucher autrement les jeunes et c’est sans doute ce qui explique leur succès. Elle explique avoir pris conscience de la nécessité de déplacer le curseur, de montrer ces hommes et ces femmes rescapés non pas seulement comme victimes mais comme autant de héros, non pas à cause de ce qu’ils ont vécus d’horreurs, mais par leur force, leur courage, cet héroïsme admirable d’avoir pu construire des vies après. Les jeunes qui se considèrent défavorisés, laissés pour compte ou victimes pourraient les prendre comme modèles pour se construire.

Il ne s’agit pas pour moi, précise Sophie, de vouloir faire aimer les juifs ni de gommer les désaccords ici et là, il s’agit de ne plus aborder la Shoah par la victimisation, les jeunes s’en fichent, ils se sentent aussi victimes que les rescapés, la concurrence victimaire bat son plein. Non, il faut combattre la haine et  le racisme sous toutes ses formes en enseignant le processus qui y conduit, rappeler que les juifs sont le canari de la mine qui annonce le danger. 

Les Derniers pourraient devenir un outil essentiel de L’Éducation nationale. Le professeur d’histoire Iannis Roder ne dit pas autre chose quand il explique dans son livre[tooltips content= »Iannis Roder ; SORTIR DE L’ERE VICTIMAIRE; editions Odile Jacob »](5)[/tooltips] que brandir la Shoah pour prévenir du fascisme ne sert à rien, que faire pleurer sur la Shoah pour y faire adhérer non plus. Depuis 20 ans, notamment après le 11 septembre, l’enseignement de la Shoah est non seulement difficile mais un échec. Les raisons sont multiples, concurrence victimaire, montée de l’antisémitisme, islamisme, utilisation du conflit israélo-palestinien pour faire des juifs les nouveaux bourreaux.

Image: capture d'écran YouTube
Image: capture d’écran YouTube

Est-ce pour casser ce cercle infernal de la haine que ces personnalités, ces acteurs  de la société lisent chaque soir à 18 heures, pendant le confinement, les récits des Derniers ? Chacun saisit là une occasion de participer à l’aventure, de se l’approprier, d’en devenir le passeur. D’origine, de confessions, de sensibilités  différentes, ils ont conscience de la force du projet et de l’urgence de réagir. « La France n’est pas descendue dans la rue après la tuerie de Toulouse, j’ai honte » dit l’un. « La Shoah fut le choc de mon adolescence » dit l’autre. 

Sophie Nahum espère créer une sorte de communauté autour des Derniers, qui diffuserait les témoignages, les utiliserait dans les écoles, trouverait des fonds pour lui permettre de continuer à filmer les derniers survivants, vite, et enfin de financer le long métrage en préparation.  Cette communauté a commencé de se constituer et s’agrandit chaque jour.  Pendant que nous parlons, Sophie apprend la mort d’Asia Turgel, l’une des témoins. Elle est bouleversée, trois d’entre eux sont déjà partis depuis que j’ai commencé… je dois répondre à des journalistes, il me faut raccrocher, désolée. En cette période de confinement où les temps se confondent, le passé n’a jamais été aussi présent pour appréhender le futur. Les Derniers doivent y demeurer vivants, actifs,  comme on le dit en chimie pour une solution, car ils en sont une, à l’évidence, contre la banalité de l’indifférence.

À noter: Le 8 mai, date anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, à 18h sur Facebook ou Instagram. Les Derniers y diffuseront l’intégralité de la trentaine de lectures, diffusion simultanée aussi par la Licra et la Dilcrah.

Et tu n'es pas revenu Prix Lectrice Elle

Price: ---

0 used & new available from

Sortir de l'ère victimaire

Price: ---

0 used & new available from

Young Perez Champion: De Tunis à Auschwitz, son histoire

Price: ---

0 used & new available from

Automobilistes, vous n’imaginez pas tout ce qu’Anne Hidalgo peut faire pour vous


Fin du confinement. La maire de Paris s’adresse aux automobilistes banlieusards qu’elle ne veut pas voir venir dans la capitale: « On est chez nous! »


À l’approche du 11 mai, les transports publics sont l’un des multiples casse-tête qui conspirent à blanchir la barbe d’Edouard Philippe. Il s’agit en effet, comme pour l’école, de résoudre une équation insoluble : rassurer et affoler en même temps. 

A lire aussi: Covid-19: La fin des droits de l’Homme en leur nom?

Les transporteurs espéraient s’en tirer avec le masque obligatoire, mesure assez simple à appliquer et globalement efficace. Que nenni, dans la fièvre précautionniste qui a saisi tous les décideurs de France, terrifiés à l’idée d’être traînés en justice, c’est ceinture et bretelles : pour les transports publics, ce sera donc masque + distanciation sociale – ceux qui ont pondu cette règle ne prennent pas souvent le métro : faudra-t-il poster des policiers dans chaque rame sur chaque quai ?

Les nouveaux horaires de nos migrations pendulaires

Pour l’Île-de-France, principal point noir annoncé, transporteurs, syndicats et patronat ont accouché mardi soir d’un plan de reprise de l’activité passablement obscur et jargonnant. On apprend par exemple dans leur communiqué que « l’offre sera modulée selon les lignes en fonction des ressources disponibles des opérateurs pour limiter les saturations ». Parmi moult mesures inapplicables, la plus amusante est celle qui consiste à refiler le bébé aux entreprises, à qui il est demandé d’étaler les arrivées et les départs de leurs salariés sur quatre tranches horaires le matin et quatre le soir. Et comme la libido règlementaire et punitive de certains ne semble avoir aucune borne le secrétaire d’État aux Transports Jean-Baptiste Djebbari envisage d’imposer de nouvelles attestations pour réguler ces flux. À quand une amende à 135 euros pour être allé travailler trop tôt ?  

A lire aussi, du même auteur: Comment nous sommes devenus Chinois

Il est peu probable, cependant, que ces mesures suffisent à rassurer les usagers. Déjà, chauffeurs de taxi et de VTC constatent que beaucoup ne veulent pas prendre le métro, d’où une reprise de leur activité. On observe aussi un très léger frémissement du marché automobile, 8500 immatriculations la semaine du 20 avril. Enfin, dernier signal faible de cette éventuelle tendance, les activités proposées en drive se multiplient : on peut se confesser dans sa voiture à Limoges, participer à une drive rave en Allemagne ou assister à un strip-tease dans l’Oregon en restant assis derrière son volant.

Hidalgo fiévreuse

Bref, pendant qu’on nous promet un avenir radieux sain et vert, on pourrait observer un retour en grâce subreptice de la bagnole. Autant dire que ça ne plait pas à Madame Hidalgo. « Je m’opposerai à ce que Paris soit envahie de voitures, synonymes de pollution », a-t-elle déclaré. Peu importe que la pollution ait très peu baissé à Paris durant le confinement, relativisant la culpabilité de l’automobile. Si vous faites partie de ces ploucs qui travaillent à Paris, souvent à servir des Parisiens, sans pouvoir y loger, ce sera métro ou vélo. 

le-parisien-hidalgo-deconfinement

En effet, selon le nouveau prêchi-prêcha en vogue et pas seulement à Paris, la solution à nos problèmes, c’est le vélo. « Qui sera la petite reine du déconfinement » a finement affirmé Elisabeth Borne. Tu parles Charles : la petite reine aura droit à un ridicule plan vélo doté de 20 millions d’euros, essentiellement destinés à la subvention de 50 euros pour réparer son vélo. Cela dit, les collectivités mettent la main à la poche pour convertir à la hâte des moitiés de rues en pistes cyclables et subventionner l’achat de vélos électriques.  Et le Conseil d’État a cru bon de rappeler que, même avant le 11 mai, on avait le droit de se déplacer à bicyclette. 

L’édile pactise avec Lallement

On me dira que le vélo présente le double avantage d’être sûr sur le plan sanitaire et écologique. Encore faut-il le choisir librement. Or, il s’agit de nous convertir par la force. On méditera au passage ce curieux chassé-croisé : en Chine, on subventionne l’achats de voitures qui repart à la hausse, tandis que nous et nous, nous sommes sommés de nous mettre au vélo, genre Chinois à Paris.

A lire ensuite: Déconfinement: la fausse bonne idée du vélo

Dans la capitale, nous avons le droit à la version hardcore de ce totalitarisme du bien avec le duo diabolique Hidalgo/Lallement. 

Mais que les rouleurs au diesel de nos belles régions ne se réjouissent pas trop vite : de Grenoble à Nice, de Toulouse à Montpellier, si vous persistez dans le vice automobile, tout sera fait pour vous rendre la vie impossible. Après le 11 mai, vous aurez le droit de vous déplacer mais vous ne pourrez pas circuler. 

Cultivons l’empathie pour rester humains


Une humanité qui ne cultive plus son empathie ne va pas simplement retourner parmi les bêtes, au stade de nature. Elle est mûre pour le remplacement par l’intelligence artificielle.


Animal, machine ?
Non humain.
Vous avez des preuves ?

Drôle de moment où nous voici tiraillés entre deux extrêmes, sommés de se justifier sur-le-champ, d’expliquer pourquoi nous vaudrions mieux – nous les hommes – que la machine ou que l’animal.

À ma droite, la technologie, qui nous met en concurrence avec l’intelligence artificielle, plus forte, plus rapide, plus fiable, qui promet de nous reléguer d’ici quelques années, pauvres humains, au rôle de machines obsolètes, comme ces ordinateurs des années 80 que l’on regarde aujourd’hui un peu moqueur, avec un brin de nostalgie pour le bonheur qu’ils nous ont procuré enfants.

A lire aussi: L’ IA assignée à résidence

À ma gauche, les antispécistes, nouveaux soldats de la cause animale, qui veulent nous convaincre que la hiérarchie homme – animal n’a plus lieu d’être, que tuer une vache c’est tuer une sœur, que nous serions devenus criminels et anthropophages à notre insu.

Il était une fois dans les Balkans…

Alors, qu’est ce qui fait notre spécificité en tant qu’Homme, puisqu’il faut maintenant apporter des preuves ?

Il serait bon que les philosophes nous éclairent…

Et il me revient cette histoire, apprise d’une bouche amie.

Cela se passe dans un pays des Balkans.
Il y avait cette femme, son enfant, son seul enfant, condamné par une maladie que l’on disait incurable.
Les médecins avaient évoqué une dernière opération possible, très coûteuse, jamais tentée jusqu’à lors, puis finalement décidé que l’entreprendre serait inutile, qu’elle serait inévitablement vouée à l’échec. Et puis trop chère pour pouvoir être prise raisonnablement en charge par le système d’assurance maladie.
Dès lors plus d’espoir possible.
L’enfant était condamné.
La mère ne put s’y résoudre.
Refusant la fatalité, elle mit tout en œuvre pour récolter les fonds et financer malgré tout l’opération. Son cas émut la population et, en quelques semaines, par un élan de générosité inattendu – des milliers d’anonymes envoyèrent leurs dons – elle parvint à réunir la somme nécessaire (c’est d’ailleurs assez fréquent chez nos voisins de l’Est ces appels aux dons venant de particuliers, dans les médias, ou même directement dans votre boite mail au travail, pour des opérations que le système de santé ne peut pas assurer. Cette solidarité parallèle – ou palliative – qui chez nous s’organise par l’entremise des grandes associations caritatives, s’exprime ici de façon plus directe, plus personnelle. L’intermédiaire anonyme passe à la trappe).
Grâce aux fonds récoltés donc, l’opération eut lieu.

L’enfant ne put être sauvé.

Comme l’avaient dit les médecins, comme l’avait prédit la science, la science avait raison, la raison a eu raison. L’intelligence artificielle, si on l’avait sollicitée, aurait conclu elle aussi avec plus de précision et plus de certitude encore, de l’inutilité de se lancer dans cette entreprise. Et pourtant, qui peut affirmer que l’opération n’aurait pas dû avoir lieu ?

A lire aussi: Le temps des collapsologues est arrivé

Pour la mère, la raison importe peu. Quelle mère ne tenterait pas tout, même l’impossible, pour sauver son enfant. Comment lui survivre avec le doute, avec le regret de ne pas avoir tout essayé ?  

Mais qu’en est-il des autres, les milliers de donneurs ? Eux non plus n’ont pas agi par raison – l’issue malheureuse était prévisible – ni par espoir fou. 

Alors pourquoi ? 

Au-delà de l’émotion, il y a sans doute une motivation plus profonde qui a résonné chez chacun d’entre eux : « Moi aussi à sa place, j’aurais tout tenté. Et je fais pour elle ce que j’aimerais que l’on fasse pour moi ».

L’empathie.

Que reproche-t-on en dernière instance aux pires criminels, ce qui les exclut de façon irrémédiable de la société des hommes ? Leur absence de remords, souvent conséquence de l’absence d’empathie. Point d’empathie, point de rachat possible.

L’empathie en danger

Regardez un enfant de 2 ans. Rarement vous le verrez interrompre ses jeux aux hurlements de son petit frère, juste à côté, qui vient de chuter de sa chaise et heurter violemment le carrelage de la cuisine. Il lui faudra quelques années supplémentaires pour développer l’empathie, étape nécessaire nous disent les pédiatres, qui humanisera peu à peu ce monstre égoïste. Apprendre à devenir un homme en passe par là. (L’absence d’empathie est sûrement une question de survie les premiers jours, et son développement par la suite également, puisque sans les autres, on meurt…la nature est bien faite !  Ce qui incite par ailleurs à se demander si l’on a bien compris ce qui se jouait ici. Dans une société horizontale dont le principal moteur sera l’agrégation ou la concurrence des droits individuels, et dans laquelle les rapports entre citoyens ne seront plus que régit par le droit et le contrat – « l’envie de pénal » dont s’amusait Philippe Muray – quelle place pour l’empathie ? Pour quelle raison se soucier de mon voisin puisque c’est à l’État ou à la loi s’en charger ?)

Alors l’empathie, c’est nous ?

C’est peut-être l’une des dernières digues à laquelle s’attaquent les chercheurs en IA, sans doute la plus difficile, puisqu’ils ont compris que se jouait ici le point de bascule pour nous rendre acceptable les décisions de l’IA, qui seront logiquement de plus en plus coercitives.

Seulement il s’agit ici de mimer, une empathie de parade, le robot à visage humain aurait dit le philosophe.

Il y aura toujours contradictio in adjecto. Une chose que la machine pourra toujours singer, mais pas nous prendre, alors que sur bien d’autres terrains comme la puissance de calcul et la mémoire, nous sommes déjà hors-jeu…

A lire ensuite: Les végans, ces pénibles puritains des fourneaux

Quant aux bêtes, il faut noter, non sans ironie, que c’est cette même empathie qui conduit les antispécistes à considérer l’animal comme leur égal. Cette supériorité de fait qu’ils refusent d’admettre (on ne connait pas encore de vache sensible à la cause humaine), leur donne cette responsabilité envers l’animal qu’ils endossent pourtant (de façon un peu excessive, certes…)

Alors en attendant que les philosophes nous rassurent, soyons déraisonnables – de temps en temps – chérissons nos empathies, restons humains.

Le temps des collapsologues est arrivé


La récession qui s’annonce, qui sera bien plus sévère en dégâts humains que l’épidémie elle-même, est une aubaine pour les apôtres de la décroissance et du repli sur soi.


Philippulus le prophète a repris du service. On le croyait enfermé dans un asile psychiatrique, il se répand sur les ondes. Il a simplement changé de nom, il s’appelle Yves Cochet, Agnès Sinaï, Pablo Servigne, Jared Diamond ou Raphaël Stevens — tous les apôtres de l’« écologie profonde » dont Arne Næss fut en son temps (1973) le Nouveau Messie. Le coronavirus leur a donné des ailes et des arguments.

Jean-Pierre Le Goff a récemment résumé la situation : « Dans le cours même de la pandémie, l’écologie punitive et rédemptrice a continué de nous assener ses leçons. La pandémie serait un « signe » ou un « ultimatum » que nous enverrait la « Nature » ou encore la conséquence de nos « péchés écologiques ». » Et de souligner la proximité de cette collapsologie avec l’« effondrement » de juin 40 et le fameux discours de Pétain : « Nous payons le prix de nos fautes ».

À vrai dire, dans un pays qui a en un instant réinventé les Ausweis, encouragé la délation — un tic national — et qui n’imagine de déconfinement qu’avec l’aide d’une milice qui régira nos déplacements, la tentation du pétainisme est à portée de main.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Automobilistes, vous n’imaginez pas tout ce qu’Anne Hidalgo peut faire pour vous

Encore que les vrais écolos, ceux qui ont fait de l’effondrement de notre civilisation leur fond de commerce, aimeraient que l’épidémie soit plus incisive. « Nous sommes encore loin, déplore Yves Cochet, d’une pandémie aussi contagieuse que la grippe et aussi forte qu’Ebola, ayant 50 % de mortalité – nous n’en sommes qu’à 2 % –, qui elle pourrait causer un effondrement mondial. Là, il semble que la pandémie soit assez stable, qu’il n’y ait pas de mutation »« mais on ne sait pas comment ça va tourner », ajoute avec gourmandise l’ancien ministre qui vit dans une ferme autonome d’une cinquantaine d’hectares, pauvre de lui. Dans le monde de la « deep ecology », il vaut toujours mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Heureusement, le pire est presque sûr, en sortie de crise : « Il faut diminuer notre niveau de vie, aller vers la décroissance. Sinon ce sera la guerre… »

Pablo Servigne, l’un des inventeurs de la « collapsologie », propose ses solutions. « Retrouver la lenteur. Le lien avec nos voisins. Le retour du vivant : on voit bien qu’il ne s’agit plus de protéger le vivant, mais le régénérer, lui redonner de la place. On a aussi une opportunité de revoir notre système de santé, et la manière dont on prend soin de nos anciens. Tout est à revoir. Le système des Ehpad c’est un processus industriel, c’est affreux. Il faut revenir à des systèmes conviviaux, dignes. Revoir notre rapport aux migrants, également. Quand on voit le Portugal qui régularise les sans-papiers pour qu’ils aient accès aux soins, on se dit que tout est possible. Sans compter qu’on aura besoin de compétences et de main d’œuvre dans les mois qui viennent, pour reconstruire un pays décent et digne. » Un bien brave garçon, alors qu’il est évident que nous avons un léger problème avec les fonds sociaux si libéralement distribués.

A lire aussi, David Angevin: Transition énergétique: le trublion Moore s’attaque à l’escroquerie du siècle

Cette écologie pénitentielle, comme dit Le Goff, prêchait depuis longtemps l’Apocalypse. On sait que « la terre ne ment pas » (heu… Pétain ou Cochet ? Je ne sais plus). Le bug de l’an 2000 ayant fait Pschitt, nous étions en retard d’une apocalypse. Le virus qui court les villes — et beaucoup moins, les campagnes, c’est un Signe, hein — est le véhicule commode du repentir nécessaire et du changement radical.

La récession qui s’annonce, et qui sera bien plus sévère, en dégâts humains, que l’épidémie elle-même, est une aubaine pour les apôtres de la décroissance et du repli sur soi. La mondialisation, présentée comme une invention récente, alors qu’elle existait déjà sous l’empire hittite ou dans la Grèce classique, est responsable de la diffusion rapide du virus ? Cessons donc les échanges à haut équivalent carbone, et cultivons notre jardin. Sainte Greta Thunberg a montré l’exemple en refusant de prendre l’avion. Traversons désormais l’Atlantique à la rame. Ou à la nage.

D’ailleurs, les émissions de CO2 ont notablement diminué grâce à l’épidémie — c’est un fait. Continuons dans cette voie — et tant pis si des dizaines de millions de pauvres se retrouvent demain, chez nous, encore plus pauvres. Et résistons aux pressions qui voudraient un retour « à la normale » : le « monde d’après » ne ressemblera pas au « monde d’avant », clament les prophètes.

Rien de très original. René Barjavel, en pleine guerre mondiale, a imaginé, avec …

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Agression contre Zemmour: plaignons le pauvre Mehdi…


Car c’est évidemment lui la vraie victime. Le polémiste le provoquait tous les jours: et c’est pourquoi il « s’est laissé emporter ».


L’agresseur d’Eric Zemmour a donc été interpellé et déféré au parquet de Paris. Le journal Valeurs actuelles nous révèle son blase: Mehdi Korchi – ce que ne font pas toujours tous les journaux dans ce genre d’affaire.

Le mauvais larron avait filmé son agression et s’était vanté d’avoir craché sur Eric Zemmour. Puis il avait diffusé la vidéo sur Snapchat. Elle a fait scandale et de nombreuses personnalités de droite comme de gauche ont apporté leur soutien à Zemmour. 

Mais il y a une deuxième vidéo postée par Mehdi Korchi. Penaud, il s’excuse et dit « s’être laissé emporter ». Personne n’en parle. Pourquoi cette vidéo n’appelle-t-elle aucune compassion? Parce que Mehdi est arabe et que Zemmour est juif?

Il est évident que le pauvre Mehdi avait de quoi « s’emporter ». Le jeune d’Orléans, de passage dans la capitale malgré le confinement, comptait faire tranquillement ses courses au Monoprix proche du Figaro. Et alors il a vu Zemmour sortir du magasin les bras chargés de victuailles.

La provocation était manifeste. Zemmour, qui n’est pas pauvre, aurait pu envoyer au Monoprix ses bonnes et ses valets. Au lieu de cela, il a choisi de s’y rendre en personne. Sans doute dans l’espoir d’y croiser l’innocent Mehdi dont le Mossad lui avait signalé la présence. Oui, on comprend qu’il se soit laissé emporter!  

Quand Mehdi Korchi est rentré chez lui, il était toujours emporté et a donc trouvé le temps de poster sa vidéo. Et alors? Il est parfaitement compréhensible qu’un emportement contre Zemmour dure longtemps. Et il était donc logique qu’il ait fallu un peu de temps pour que la colère de Mehdi s’éteigne et qu’il poste une vidéo avec ses excuses.

Pour nous, adeptes du journalisme objectif, une vidéo annule l’autre. Mais est-ce que la Justice soumise aux diktats du lobby que l’on sait en tiendra compte?  Nous craignons que non et ça nous désespère…

Nous souhaitons à Mehdi Korchi de trouver un bon avocat. Voici quelques arguments qu’il pourra évoquer, sans oublier ceux que lui fournira Claude Askolovitch. Tout d’abord, ses amis et ses camarades viendront dire que Mehdi est un bon garçon. Pacifique et pieux: si l’imam d’Orléans pouvait venir en témoigner, ce serait parfait.

Ensuite il faudra appeler sa mère à la barre des témoins. Elle dira en pleurant que Mehdi est le fils que toute mère aimerait avoir. Il était respectueux et tendre. Et que tous les jours il remplissait filialement le frigidaire familial.

Mais surtout, il faudra retenir à sa décharge le pseudonyme que Mehdi s’était donné sur les réseaux sociaux: « Haram gratuité ». Haram est tout le contraire de halal. Ce qui veut dire en clair que Mehdi avait conscience d’être imparfait et qu’il avançait difficilement mais avec ténacité sur la voix de la rédemption.

Zemmour voudrait-il stopper ce douloureux et complexe cheminement spirituel ? Tout porte à croire que oui, car il a décidé, refusant de tenir compte des excuses de Mehdi, de porter plainte contre lui. On savait bien que Zemmour était un teigneux sans pitié. Mais peut-être que d’ici septembre, il changera d’avis: c’est la date fixée pour le procès de Mehdi Korchi. Pourquoi si tard ? Cela ressort de l’évidence: s’il avait été jugé en comparution immédiate, la jeunesse de son quartier, indignée par les provocations de Zemmour, se serait peut-être révoltée.

Covid-19: La fin des droits de l’Homme en leur nom?


L’intérêt général commande désormais d’adopter des réflexes de bons sens (porter un masque dans le métro, etc…) afin de se protéger soi-même en préservant les autres. Il impose également de retourner dare dare au boulot si l’on veut sauver quelque chose, notamment nos hôpitaux qui vivent des richesses que nous créons. L’effroi déraisonnable, en revanche, que manifestent des individus jeunes et en bonne santé à l’idée d’être exposé à un virus qui pourrait, au pire, les aliter huit jours, risque quant à lui de transformer la société française en cauchemar.


La grippe tue chaque année 650 000 personnes sur la planète dans une indifférence générale. Je me souviens de tous ces collègues de bureau qui s’embrassaient comme du bon pain quelle que pût être l’épidémie du moment – la grippe bien sûr, mais aussi les gastro-entérites et autres cochonneries. Peu réputés pour leur hygiène corporelle ni pour leur propension à se laver les mains en sortant des toilettes, ces Français qui changent statistiquement de sous-vêtements tous les trois jours vous tendaient des pognes grasses ou des bouches fétides avec générosité — mais ça, c’était avant.

La plage est inaccessible en Bretagne, mais le métro est ouvert à Paris

La semaine dernière, j’ai voulu aller au cimetière voir une amie qui sous sa dalle de marbre, me semblait assez bien à l’abri d’une infection que j’aurais portée à mon insu. La grille du lieu, scellée par des chaînes, affichait un panneau officiel justifiant cette fermeture par la pandémie en cours (assez mollement dans la région nantaise, il faut le dire – 124 décès). L’absurdité de cette mesure cruelle et disproportionnée m’a frappé. Puis j’ai repensé aux plages barricadées et au métro ouvert, mais je n’ai ri que d’un côté de la bouche. Car j’ai imaginé les milliers de vieux agonisants dans leur maison de retraite et sur lesquels le principe de précaution s’était abattu. La porte de leur chambre demeurait aussi close que celle du cimetière et on interdisait à leurs proches un dernier adieu. L’inhumanité d’une telle décision, prise au nom d’un humanisme déréglé, n’a heurté personne, pas plus que le peu de discernement dans les mesures de confinement — appliquer aux zones rurales de l’ouest de la France le même confinement qu’à Paris ou Mulhouse, tout cela pour voir des hélicoptères de la gendarmerie tournoyer au-dessus des Alpes à la recherche d’un randonneur inconscient du risque de diffusion du covid au milieu des alpages et des bouquetins… 

Outre la crise économique, nous devrions être terrifiés pas la collusion entre Facebook, les gouvernements occidentaux et tous les progressistes en passe d’imposer le droit individuel à vivre centenaire dans une rue javellisée trois fois par jour…

Seuls les vieux ont eu le courage de se révolter — un peu. Menacés par un Président de 42 ans d’une assignation à résidence jusqu’à Noël, et conscients du nombre réduit d’étés qu’ils leur restent à goûter, les septuagénaires n’ont pas voulu qu’on les prive du soleil d’août pour les garder d’un péril que certains se sont même déclarés prêts à affronter (ils sont fous les vieux). Mais dans l’ensemble, les « irréductibles Gaulois », notamment les quadras en pleine forme, ont consenti puis réclamé à cor et à cri un confinement liberticide autant qu’économiquement suicidaire. D’une nécessité compréhensible de préserver notre capacité à soigner — donc à réanimer — nous sommes passés à une exigence d’être individuellement protégés de toute exposition possible au virus. Ces Gaulois qui ne se vaccinaient qu’à 40% contre la grippe voulaient tout à coup vivre dans un « safe space corona free ». Pyrrhus semble avoir été leur maître et la « victoire » que nous nous apprêtons à ne pas fêter pourrait bien nous détruire plus sûrement que le SARS-Cov-2.

La Chine ment, les Français se mentent

Aux absurdités génératrices de souffrances ignorées, s’ajoutait en effet un aveuglement général face à la nature du péril, source d’incompréhensions multiples et rageantes. La peur irrationnelle de mourir en croisant son semblable sur un trottoir allait de pair avec une inconscience complète vis-à-vis du tsunami économique qui allait prochainement s’abattre sur notre Nation. Celle-ci compte aujourd’hui 13 millions de chômeurs, et croire qu’il n’en restera que 3 millions le 12 mai relève de la pensée magique. Une croyance maladroitement entretenue par un président et son « quoi qu’il en coûte ». Dans un pays drogué à la dépense publique dont il est champion du monde, mais où les masques et les tests ont curieusement manqué, flatter le tropisme gaulois pour les RTT et la civilisation des loisirs s’apparente à un pari risqué. Il faut ainsi de l’audace pour les conforter dans l’idée que leur lieu de travail s’est mué en taudis insalubre. Une léproserie en open space qui plus est reliée par des transports en commun transmutés en boite de Pétri. Cette terreur apparaissait nécessaire pour s’assurer d’un confinement réussi (et il le fut) en l’absence d’une autre « stratégie » possible. L’on devait donc — pour ne pas immédiatement mourir — rester dans son canapé à voir la mortalité mondiale augmenter d’un modeste 0,3% à la télévision, sans toutefois s’inquiéter pour la fin du mois : Macron avait trouvé la martingale mélenchonesque pour que chaque Français soit dûment subventionné. Une formule magique tenable à court terme lorsque l’on est fonctionnaire ou employé de banque, formule hélas sans effet sur les autoentrepreneurs, les commerçants, les artisans et les millions d’autres travailleurs précaires. Certains penseurs éclairés se félicitent qu’on ait enfin déniché les milliards cachés permettant d’assurer à chacun un train de vie pré-covid, tout en demeurant dans le nid douillet de son domicile désinfecté, mais bien sûr à proximité d’un hôpital largement financé. On se demande comment on a pu passer à côté d’une telle recette ces quarante dernières années. Mais ce n’est hélas pas la seule erreur d’analyse de la situation.

A lire aussi, Anne-Laure Boch: L’hôpital au temps du covid

La bienveillance des médias envers une Chine menteuse — et dont les « publications » dans les revues médicales prestigieuses semblent truffées d’âneries[tooltips content= »Témoignage d’un chef de service au C.H.U. de Nantes »](1)[/tooltips] — contraste avec la sévérité avec laquelle l’Amérique de Trump se voit désignée comme le pays de l’apocalypse covidique. À population comparable pourtant, il y avait au 3 mai deux fois moins de morts aux États-Unis qu’en France, et le fait que Trump soit délirant ne change rien à cette donnée. Au moment où les plaques tectoniques géopolitiques bougent dangereusement, on trouverait sain de rappeler aux spectateurs du journal de 20H qu’une élection américaine se tiendra en novembre prochain, ce qui ne sera pas le cas de la Chine communiste de Xi-Jin-Ping — ni cette année, ni d’ailleurs la suivante. Le relai quasiment sans filtre par les médias français de l’ensemble des informations émanant d’un pays aux mœurs totalitaires, d’un Empire hostile à toute idée de transparence démocratique laisse pantois. La Chine et ses seulement 3 500 morts grâce aux hôpitaux construits en une semaine. La Chine solidaire de l’Europe qu’elle approvisionne généreusement en masques et en experts médicaux. Et Xi Jin Ping, il ne serait pas né dans un arc-en-ciel façon Kim Il Sung des fois ? 

Progressisme, ton univers impitoyable

Après avoir abdiqué ses droits individuels et ses libertés publiques en huit jours, une partie de la France rechigne à déconfiner. Elle lorgne désormais vers un contrôle social qu’on ne rêve pas ouvertement « à la chinoise », mais qui repose sur des technologies cousines que l’on prétend maîtriser. Or, sans GAFAM français, voire européens — une menace à cette échelle déjà — et sauf à ce qu’Orange ait racheté Google à la sauvette courant avril, nous restons à la merci d’entreprises étrangères suspectes. Outre la crise économique, nous devrions être terrifiés pas la collusion entre Facebook, les gouvernements occidentaux et tous les progressistes en passe d’imposer le droit individuel à vivre centenaire dans une rue javellisée trois fois par jour. Plus les dirigeants affichent leur progressisme en bandoulière, plus le confinement se montre au demeurant impitoyable. L’Espagne, l’un des gouvernements européens les plus à gauche, a interdit aux enfants la moindre sortie pendant six semaines — des gamins qui statistiquement ne risquent rien. Pré-covid, priver un môme de tout contact était assimilé à une maltraitance. Mais ça, c’était avant. Homo Festivus Confinus n’est désormais plus un animal social. Côté Festivus, il a téléchargé Zoom — économie de préservatifs en vue.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et mes libertés c’est du poulet?

Fidèle au court-termisme de ses vues, le progressisme humaniste préfère éviter des victimes en 2020 quitte à en sacrifier dix fois plus dans les prochaines années. Combien de cancers ne seront pas précocement soignés durant cette période où tous les moyens de l’hôpital sont mobilisés ailleurs, même dans ceux qui sont loin d’être surchargés ? À gauche, certains estiment le nombre de décès attribuables au chômage à 50 000 morts par an. Si celui-ci doublait ou triplait durablement, à qui attribuer ces 100 000 morts à venir ?

Les Khmers blancs – façon blouse blanche – ruinent avec enthousiasme les biens communs que constituent le tissu économique, la sociabilité et les libertés individuelles. La folle promesse d’une vie dénuée de risques ne pourra être tenue. Elle ne devrait d’ailleurs pas être exigée par des adultes responsables, même drogués à l’assistanat. Sa mise en œuvre effective risque de nous plonger dans un univers à la « Blade Runner », imperméable aux droits de l’Homme que les progressistes prétendent — comme toujours — être les seuls à défendre. À la manière des Khmers Rouges, ils continueront à nous faire la morale en nous tuant.

Blade Runner + Blade Runner 2049 [Édition Limitée]

Price: ---

0 used & new available from

Bruay-la-Buissière: du socialisme au lepénisme?


Au premier tour des municipales, Bruay-la-Buissière a mis en tête le jeune député RN Ludovic Pajot. Certes épargné par l’immigration, ce bastion socialiste du bassin minier subit les effets de la  désindustrialisation et le chômage. Reportage.


Rien ne m’aura été épargné. À la sortie de la gare de Béthune, un vent mauvais charrie des trombes d’eau autour de la statue de François Mitterrand. Le Pas-de-Calais rose n’est pas à une bourrasque près : neuf kilomètres plus loin, Bruay-la-Buissière risque de passer du socialisme municipal au lepénisme ch’ti. Une navette relie l’ancienne Bruay-en-Artois, tristement célèbre depuis l’assassinat d’une jeune fille en 1972 (voir encadré) à ses périphéries. Avec sa zone commerciale en extension permanente, son centre-ville atone et ses terrils, la cité minière de 22 000 habitants cherche un second souffle. Dans cette ville de grande solitude, tous les héros se sont pollués aux charbons de la mine.

Le jeune député RN Ludovic Pajot, 26 ans, s’inspire du modèle qu’a construit son comparse Steeve Briois à Hénin-Beaumont, autre localité minière sinistrée par la crise économique, pour briguer l’hôtel de ville. À une demi-heure de route l’un de l’autre, Briois et Pajot incarnent le marinisme social, l’un étant le fils d’un apparatchik communiste, l’autre ralliant massivement l’ex-électorat de gauche. Mineur retraité, le délégué CGT Francis Bricout s’en étrangle : « Pajot a fleuri la stèle en l’honneur des résistants communistes fusillés. Une gerbe de fleurs rouges sur une tombe du Parti communiste ! » Quoi d’étonnant là où le taux de chômage frise les 25 % et le Rassemblement national a atteint 46 % aux élections européennes ? Logiquement, la fermeture des puits et le chômage de masse ont progressivement multiplié le nombre de Bruaysiens réfractaires à la mondialisation : 56 % se sont opposés au traité de Maastricht en 1992 avant que 75 % disent niet au traité constitutionnel européen (2005). Sur un plan socio-économique, en trente ans, l’armée de réserve des chômeurs a succédé aux générations de mineurs encadrés et formés par l’appareil PC-CGT.

Maurice, Francis et le directeur du musée de la mine. Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Maurice, Francis et le directeur du musée de la mine. Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Mais si le RN progresse, sa stratégie locale mise peu sur la rhétorique anti-immigration, d’ailleurs de faible ampleur dans cette zone désindustrialisée où abondent les patronymes d’origine polonaise. Ni LREM ni LR n’osent prendre part à la guerre des gauches qui enflamme Bruay, la majorité municipale socialiste sortante s’étant fracturée en deux listes qui cumulent 56 % des suffrages au premier tour contre 38.6 % pour Ludovic Pajot. En ballottage défavorable, le RN attend son heure. Au point de ressusciter l’espérance ? Pas si vite. Dans cette classe ouvrière moribonde, des décennies de résignation ne s’évaporent pas avec des slogans.

A lire aussi, du même auteur: RN: la gauche qui marche?

En pleine zone commerciale Porte nord, mon hôtel offre un poste d’observation idéal de la vie en chaînes. Supermarché Cora, Kiabi, Darty, But, La Pataterie, Subway et autres McDonald’s maillent ce paysage de villages-témoins constitués de lotissements plus impersonnels les uns que les autres. Pour contempler la brique rouge du Pas-de-Calais, il faut rejoindre le « cœur de ville ». En déshérence, ce dernier fait partie des 220 centres de villes moyennes qui bénéficient d’un plan national d’aide. Ici, les corons traditionnels voisinent avec quelques jolies villas, des immeubles sans âme et quelques trouvailles kitsch. À un carrefour, la friterie Ô Ch’ti Régal et son décor de bus londonien toisent un pot de fleurs géant vert pomme.

Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Au cœur du vieux Bruay, sur les 16 commerces du passage couvert La Flânerie ouvert en 1981 ne subsistent qu’enseignes décaties et locaux déserts. Place Jules-Marmottan, la statue nord-coréenne de l’ancien maire surmonte l’immense parking vide de la salle des fêtes, relique d’un des plus grands marchés de la région. Ce jour-là, le salon du jeu vidéo ne déplace pas les foules. Dans cette juxtaposition chaotique de quartiers disjoints les uns des autres, seule la commune associée de la Buissière a conservé son bourg quasi intact autour de la trinité église-mairie-commerces. Nul ne s’étonnera que les scores du RN y soient sensiblement inférieurs que dans le reste de Bruay.

bruay-passage-flaneriemarche-bruay-la-buissiereDimanche 1er mars, sur le marché de la rue Jules-Guesde, les premiers commerçants installent leurs étals dans un froid glacial. La bruine et l’ouverture de l’hypermarché le dimanche matin achèvent de clairsemer la foule qui se pressait jadis près de la gare désaffectée. À quelques pas de son siège de campagne, Ludovic Pajot distribue ses tracts en équipe. Beaucoup réservent un accueil chaleureux à ce jeune homme bien sous tous rapports. Aucun quolibet n’est échangé, y compris lorsque le favori du scrutin croise l’un de ses concurrents, Francis Macquart, à la tête d’une liste « citoyenne » et « apolitique » reçue avec une indifférence polie (4,83 % des voix). Ce géographe de formation arrivé il y a trente ans d’Hénin-Beaumont dresse un diagnostic des plus affûtés : « Bruay n’est jamais très loin des lieux de décision ou d’activité économique d’excellence. Arras, la capitale régionale de l’agriculture et de l’agroalimentaire, est à 30 kilomètres, la capitale de la Flandre, Hazebrouck, à 35 kilomètres, Lille à 45 kilomètres. Chacun doit trouver sa voie, mais on ne voit pas la ligne de force de l’économie locale. » Issu d’une famille de mineurs, Macquart cherche une porte de sortie pour cette ville « longtemps liée aux vieilles industries » en espérant que la région tire profit du Brexit et de sa relative proximité avec Londres, Bruxelles et Paris. « Il faut des réseaux d’échange entre des villes fortes que sont les métropoles. Ce sont les locomotives des territoires. » Certes, mais Bruay dans tout ça ? Conscient que la compétence économique revient à la région, le candidat indépendant – que Pajot caricature en macroniste honteux – loue « l’attitude volontariste de Xavier Bertrand dont profitent les agglomérations comme Lille, Amiens ou la couronne sud proche de Paris », sans se faire d’illusions sur les difficultés locales. Un temps, Bruay avait nourri l’espoir de passer de l’industrie minière à la carbochimie et à la plasturgie afin d’approvisionner les équipementiers automobiles. Prévues pour la reconversion des mineurs dès les années 1960, l’usine Bridgestone (Béthune) et la Société de transmissions automatiques (Ruitz), qui fabrique les boîtes de vitesse de Renault, comptent parmi les rares réussites industrielles du Bruaysis. À moins que le plan européen de fabrication des batteries automobiles ne profite véritablement au bassin local auquel 2 000 emplois sont promis. « Cela doit être le challenge de la prochaine mandature : faire venir des investisseurs et des classes moyennes », a annoncé Pajot. Reste à former la main-d’œuvre locale…

Au xixe siècle, grâce à son environnement campagnard autour de l’Artois et du Ternois, Bruay avait pu aisément pourvoir les mines en ouvriers agricoles reconvertis. Aujourd’hui, toute une génération sacrifiée se débat avec le chômage, les aides sociales et la désespérance. « Des gens de 50-60 ans avaient un boulot, l’ont perdu et n’ont jamais pu rebondir », déplore Macquart. Leurs enfants après eux n’ont guère envie de rêver, à moins de briller à l’école puis de s’exiler. Entre fuite des cerveaux et dépopulation, Bruay-la-Buissière s’enfonce dans la sinistrose. Aux queues des hypermarchés, les cortèges d’obèses donnent un aspect morbide au quart-monde. La faute à la désindustrialisation ? Pas seulement. Francis Macquart met également en cause la culture de l’assistanat. « Ici, culturellement, on est encore dans une forme d’héritage lié à la prise en charge des mineurs de la naissance jusqu’à la mort », tandis que l’éthique du capitalisme fleurit dans la Flandre voisine, où le chômage plafonne à 6-7 %.

Pour comprendre comment on est passé du capitalisme de papa à la perfusion de l’État-providence, il faut descendre dans la mine. Le voyage dans le temps commence au local CGT de Bruay. De ses années de blouson noir, Francis a gardé tatouages aux avant-bras et franc-parler. « On a tout perdu avec le métier qui a disparu. Tant qu’on trouvera des gens qui travaillent pour un bol de riz, sans sécurité sociale ni rien du tout, on fera faire du charbon n’importe où à n’importe quel prix. » Au temps glorieux des houillères, la vie n’était pas pour autant un fleuve tranquille. Si le père de Francis bénéficiait de la sécurité de l’emploi, du logement, de la médecine et du chauffage gratuits fournis par les Charbonnages de France, il n’a pu dépasser les 40 ans. En ce temps-là, les galibots du fond de la mine respiraient les poussières de charbon dès 12 ans, développant silicose, pneumoconiose et autres maladies pulmonaires. Malgré la réprobation paternelle (« Il répétait : “Plutôt que de le voir à la mine, je préfère lui casser les pattes”. »), Francis est descendu dans la mine à 17 ans pour nourrir femme et enfant. Sa bonne fortune ne lui a laissé aucune séquelle malgré un quart de siècle passé au fond et cinquante ans de militantisme communiste. « Il ne faut pas peindre le tableau tout en noir. On n’a pas travaillé de la même façon que nos anciens. Au bout de six mois, un mineur gagnait plus qu’un instituteur, qui était vraiment payé à la fronde ! Après vingt-cinq ans de fond, je suis remonté au jour quand on a fermé les puits. J’étais manœuvre dans la période où ils ont amélioré les logements miniers. » Dès 1979, Bruay a bouché ses mines, suivie par l’ensemble du Pas-de-Calais en 1990. De mémoire de Ch’ti, cette fin d’un monde fut rude à encaisser. L’exploitation du charbon avait débuté dans le département dès 1842, avant de traverser trois guerres contre l’Allemagne, la nationalisation en 1945, les grandes grèves de 1948, la récession minière puis une (courte) tentative de relance sous Mitterrand. « En 1981, la gauche étant arrivée au gouvernement, j’étais de ceux qui ont cru que la relance était partie. En fait, on n’a gagné rien du tout puisqu’on a continué à fermer les derniers puits de mine. » À Matignon, toute la bonne volonté de Pierre Mauroy, régional de l’étape, n’a fait que retarder l’inéluctable. Une fois le terrain remblayé, les soutènements abattus et l’accès au fond bouché, impossible de rouvrir une mine. Ne reste plus qu’à passer des terrils au lavoir pour en récupérer les derniers résidus de charbon. C’est d’ailleurs en 1983, au cours de ces années de transition, qu’a ouvert le Musée de la mine de Bruay, première patrimonialisation d’un passé bientôt révolu. Son conservateur, Didier Domergue, élevé dans une famille de mineurs, explique ainsi les causes de l’arrêt de l’industrie houillère : « On a commencé à arrêter l’extraction de charbon en 1960. C’est le début du déclin parce que l’Américain a poussé l’Européen à se chauffer autrement, au pétrole puis au gaz. Extraire le charbon demandait beaucoup de personnel et de matériel. Ça n’était pas rentable. » Guide au musée, Francis se souvient des opérations coup de poing de la CGT contre les bateaux d’Australie débarquant à Dunkerque remplis de charbon à moindre coût.

A lire aussi, Erwan Seznec: Candidature RN à Maubeuge, une ténébreuse affaire

Autant le Musée de la mine reconstitue l’intérieur d’une fosse et la culture ouvrière avec un zèle admirable, autant la Cité des électriciens fait figure de relique Potemkine. Cette ancienne cité minière, naguère noire de suie et pratiquement insalubre, a été soigneusement ripolinée pour y héberger artistes et curieux. Les prolos n’y retrouvent plus leurs petits, a fortiori lorsqu’une troupe de théâtreux folklorise le passé minier en jouant des saynètes d’époque. Le comique involontaire le dispute à la gêne du spectateur.

Cité des électriciens, mars 2020. Photo : Daoud B.
Cité des électriciens, mars 2020. Photo : Daoud B.

Au quotidien, la chaîne entre les générations essuie des coups bien plus violents. Épisodiquement, des bandes de jeunes provoquent des incendies criminels ou agressent gratuitement leurs aînés. Leur nihilisme à la petite semaine indigne bien au-delà des rangs lepénistes. Henri Bodelot, 84 ans, fils de mineur résistant communiste fusillé par les Allemands, s’agace de l’anomie ambiante : « Par le passé, dans les corons, les parents réprimaient tout mauvais acte des enfants. La police était faite dans chaque ménage. Aujourd’hui, beaucoup de familles n’éduquent pas leurs enfants. En février, des jeunes déscolarisés ont tapé comme des sauvages sur la voiture d’un couple de retraités. Une patrouille de police passait par là et leur a dit : “Allez à la fête foraine au lieu d’embêter les gens”. De mon temps, ils les auraient emmenés au commissariat. » L’oisiveté, mère de tous les vices ? En marxiste intelligent, Francis n’excuse pas davantage ces errements – « On n’avait pas de pognon, c’est pas pour ça qu’on a tout cassé. La classe ouvrière n’a plus de conscience de classe. Elle est mal éduquée politiquement et mal éduquée tout court. » Autrefois, comme dans la chanson de Ferrat, nombre de jeunes adultes entendaient devenir flics ou fonctionnaires. Après une double carrière de maçon et de postier, Bodelot a pu acheter et construire sa maison, conseillant à ses quatre enfants « d’être fonctionnaire le plus possible ». Bingo : deux de ses filles sont institutrices.

Henri Bodelot, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Henri Bodelot, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Heureusement, jeune n’est pas toujours synonyme de délinquant. Preuve en est faite au laboratoire de fabrication de Bruay où une conseillère en insertion professionnelle encadre des formations de six mois en numérique. Objectif : remettre sur les rails du travail 12 jeunes âgés de 16 à 25 ans. « Quelques entreprises du Pas-de-Calais commencent à chercher des développeurs et web designers. Sur dix offres d’emploi, il y en a deux sur le bassin d’emploi local et le reste dans les métropoles de Lille, Roubaix et Tourcoing. Je dis donc aux jeunes : “Faut partir !” » commente la tutrice. Beaucoup manquent d’estime de soi, peinent à maîtriser les codes sociaux et à échapper au déterminisme social. Arrière-petit-fils et petite-fille de mineur, Kevin et Alison sortent un peu du lot.

Alison et Kevin, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Alison et Kevin, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Étrangement, Kevin, 19 ans, sans diplôme, se destine au métier de chauffeur poids lourd après avoir obtenu son permis de conduire et achevé la formation informatique. « Le numérique me servira toujours, l’avenir est vaste », justifie ce rejeton d’un ouvrier du bâtiment qui s’est ruiné le dos. Quant à Alison, 21 ans, diplômée d’un bac pro gestion-administration, elle ne trouvait aucun emploi à la sortie du lycée. « On demande à chaque fois d’avoir une licence pour être secrétaire. » Et comme l’Éducation nationale ne propose pas de filière numérique proprement dite, la formation arrivait à point nommé. Fille d’un programmateur de robots lui ayant transmis l’atavisme familial, Alison va intégrer l’école du numérique Pop School de Lens. Même en ces temps de confinement, ne lui parlez pas de télétravail. Contrairement aux cadres en informatique chevronnés, les jeunes pousses du numérique n’ont aucune chance de trouver un emploi à distance. Il paraît qu’« open spaces », « co-working » et brainstorming requièrent une émulation collective. Ainsi les gens du Nord captent la lumière bleue qui manque à leur décor.

rassemblement-national-bruay

Le notaire et le petit juge

Bruay-en-Artois, 6 avril 1972 : la fille de mineur Brigitte Dewèvre, 15 ans, est retrouvée morte étranglée dans un terrain vague. Chargé de l’enquête, Henri Pascal, dit le Petit Juge, membre du Syndicat de la magistrature, inculpe un riche notaire, Pierre Leroy, sur la foi de son intime conviction. De passage près du lieu du crime en visite chez sa maîtresse, ce dernier devient l’homme à abattre pour la mouvance maoïste. Alors en plein essor, la Gauche prolétarienne de Benny Lévy et Serge July, futur fondateur de Libération, mène une « enquête populaire » synonyme de justice de classe. À Bruay, ses militants créent un Comité pour la vérité et la justice qui proteste contre la libération du notaire et le dessaisissement du juge Pascal. Avec le soutien de Jean-Paul Sartre, La Cause du peuple décrète : « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça », puis appelle au meurtre vengeur contre le notaire – « Nous le couperons morceau par morceau au rasoir ! – Je le lierai derrière ma voiture et je roulerai à 100 à l’heure dans les rues de Bruay ! – Il faut lui couper les couilles ! » Chez les mineurs du cru, qui vivent leurs dernières années d’activité, « les gens étaient agressifs. Il n’a pas fallu tisonner beaucoup le feu pour enflammer tous les corons autour. S’il y avait eu quelques gars plus culottés, ils auraient brûlé la maison du notaire et l’auraient pendu », se souvient le délégué CGT Francis Bricout. Finalement, la justice innocentera le notaire ainsi qu’un jeune homme qui s’était accusé du crime. Cinquante ans plus tard, le mystère reste entier.

Maos

Price: ---

0 used & new available from


Ils ont tué Pierre Overney

Price: ---

0 used & new available from

Culture: année blanche et idées noires

0
Le déconfinement du monde de la culture, quelle prise de tête ! Emmanuel Macron, en visioconférence avec les artistes, hier © Ludovic Marin/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22453255_000004

Le plan d’Emmanuel Macron pour sauver le monde de la culture ne pourra profiter qu’à la culture institutionnalisée et bien établie. Les aides iront aux seuls intermittents qui ont une activité importante, ou à la condition de s’investir auprès de notre belle jeunesse pour un « été apprenant et culturel ». Tous les autres vont crever.


Cela fait trois jours qu’on reparle de culture. Après un silence de deux mois. Culture ? Nous parlons là de livres, de théâtre, cinéma, de musique, de danse, de cirque, de festivals, nous parlons de la vie.

Et depuis trois jours, soudain on en parle trop. Au point que beaucoup vont avoir cette réaction… “On va donner plein de blé à ces feignants d’intermittents et de faux artistes.”

La vérité est ailleurs. Et la culture… Ce n’est pas (ou pas seulement, tiens ! soyons généreux), les Tuche, Astérix, les livres de Musso et les spectacles subventionnés avec Jeanne Balibar. Pour tout cela, pas de problème : les tournages vont reprendre, le parapluie va s’ouvrir en grand.

On craint la faillite de 40% des salles

Pour tous les artistes déjà précaires qui ont vu tous leurs contrats repoussés, les festivals annulés, les concerts et performances live impossibles, c’est un drame. Pour toutes les librairies libres qui n’appartiennent pas à un groupe comme Chantelivre (lequel ne distribue, en caricaturant, que du Musso ou Nothomb, des livres scolaires et quelques best-sellers. Pas mieux, dirions-nous que Monoprix ou Carrefour…) aussi, beaucoup ne rouvriront pas… Pour tous ces théâtres et salles qui vont fermer (on parle de 40%), rien ne va venir les remonter du gouffre. Les banques, prêt garanti ou pas, refusent de suivre les directives du gouvernement.

Pourtant, ce n’est pas au Zenith que va se produire l’éventuel Brel, Christophe ou Desproges de demain. Et si l’Art, des années 50 aux années 80 fut si immense, c’est parce qu’il avait des endroits – cabarets, boîtes, théâtres – pour s’exprimer et grandir. Sans cette vérité du public, pas de Gainsbourg ou de Jean Yanne.

Déjà promises à la faillite, donc, les librairies. Le coronavirus va achever l’œuvre entamée il y a belle lurette par la politique de la ville (qui s’en fout d’elles), les promoteurs (qui augmentent leurs loyers jusqu’au déraisonnable) et les banquiers (qui marchent sur la loi et les directives officielles quand cela les arrange). 

Quant aux créateurs… 

Intermittents, vous n’aviez encore rien vu

Les intermittents, ce n’est pas seulement Jean-Paul Rouve qui se met au chômage entre deux films, c’est plus d’un million de documentalistes, d’éclairagistes, de perchmans, de coiffeurs/maquilleurs, de petites gens. Qui permettent aux œuvres d’exister.

Le statut des intermittents, de fait, est très exigeant. Seuls ceux qui travaillent assez pour réunir un nombre d’heures improbable ont droit à ce chômage. Et pour cela ils payent le prix fort en taxes et retenues. Les indemnités journalières sont de moins en moins élevées. Le statut de l’intermittence est rogné depuis des années. Sarkozy, déjà, avait placé la barre très haut et poussé beaucoup à renoncer. Les annonces de Macron soulageront les plus à l’aise parmi eux. Ceux qui ont eu la chance de beaucoup travailler avant le déconfinement. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer. Certes, c’est déjà mieux que rien. Pour les musiciens qui ne sont pas des forçats du live et font moins de trois cent concerts déclarés par an (ce qui est de plus en plus rare), pour les écrivains et journalistes/pigistes, pour les dessinateurs, pas de changement : c’est toujours rien. Aucun chômage. Vous êtes rentier, vous gagnez par votre art le minimum vital ou c’est le RSA. Point barre. Et l’AGESSA qu’on nous impose…. revient (depuis 40 ans !) à cotiser pour une organisation qui ne reverse rien, et n’est même pas reconnue pour la retraite. Un racket. 

Artiste ou technicien, c’est censé être une vocation, il est vrai. 

Hors le succès populaire, peu de salut. D’accord ! 

On connait le message et la morale depuis le système des “vignettes”, l’ancêtre des heures à justifier, en vigueur dans les années 60. Depuis, cela n’a fait que s’aggraver et l’Art, lentement, de se diriger vers le bénévolat et l’amateurisme obligé. 

Mais en refusant la notion d’exception culturelle, on pousse à l’amateurisme généralisé. La plupart des musiciens de rock ou de jazz, la plupart des écrivains “travaillent » à côté puisqu’il est devenu impossible de vivre son art. Et cet amateurisme si vanté (ah ! ces reportages sur la 2 ou BFM TV avec joyeux drilles emperruqués disco massacrant à 20 heures “On va s’aimer” façon fête de la musique !) est un piège. L’Art, pour être libre et puissant, ne peut être un violon d’Ingres. Donner un coup de vis sur la culture, privilégier l’amateurisme, c’est dire oui à Camping 4 contre Bonello, à Bob Sinclar contre Bertrand Burgalat et Chassol. 

Exception culturelle ? Cela permet en réalité à plein de navets d’exister. Le CNC, par exemple, subventionne, une bande d’artistes en carte – « bien pensants », cela va sans dire – aux films indulgents, mais aussi bon an mal an, quelques films exigeants et quelques scénarios différents. L’Exception culturelle, c’est comme la sécurité sociale, une singularité française précieuse. Et un système qui fonctionne malgré tout, sans coûter au pointilleux contribuable.

Merci Brigitte!

On dit que c’est elle qui l’a poussé à parler. Ou Isabelle Adjani et son – digne, il faut l’admettre – manifeste. Enfin, l’œil mouillé, “il” a voulu rassurer tout un chacun.

Alors?

Macron promet des prêts. Mais les banques ne suivent pas et ne jouent pas le jeu, malgré les garanties du gouvernement. Et les heures envolées – pour cause d’annulation sur six mois – ne se rattraperont jamais. Macron promet d’éventuels reports de paiements mais petits libraires, petites salles et gens, déjà étranglés par les attentats, les gilets jaunes, les gréves, avant même que… vont bel et bien rester sur le carreau. Macron promet la réouverture générale, mais les technocrates imposent des simagrées et chicanes si improbables que personne ne va oser entrer dans ces théâtres transformés en hôpital anxiogène. Le rapport Bricaire est à ce titre un régal ! Les acteurs sont obligés de porter des masques, il n’y a plus d’entracte autorisé, et des jauges viennent interdire toute rentabilité. 

Macron promet pour les intermittents une “année blanche”. Mais beaucoup de dossiers sont et seront refusés, il n’y a pour beaucoup comme seul horizon que la précarité. Enfin, c’est là le seul point positif de son discours. 

Macron promet une commande publique pour les photographes, dessinateurs, arts plastiques… mais réservée aux moins de trente ans. Pourquoi ce jeunisme ? On ne sait. Pour privilégier ce qu’il imagine être la seule culture vivante d’aujourd’hui, les arts dérivés du hip hop? Même Booba et Ladj Ly sont plus vieux ! 

Macron veut “réinventer”, c’est son grand mot, mais ses suggestions pour “un été apprenant et culturel” tiennent de la poésie pure, de la fantaisie, sinon de l’insulte. “Des formes plus petites avec peu ou pas de public”. Peu de clients et pas de rentrée d’argent? Qu’il passe devant. 

Si on devait résumer, le président a bien une idée pour les musiciens et les acteurs, pour les artistes en général : le bénévolat ! Parlez-moi d’une idée neuve. Le bénévolat est la plaie et la malédiction de l’artiste… N’empêche, il insiste. Bénévolat dans les écoles/garderies (ça occupera les gosses, ces conneries), dans la rue, pour des spectacles de moins de 50 personnes… Merci. Il y a peu de boulangers et charcutiers bénévoles. Mais pour la “ Culture”, on n’a peur de rien.

Sinon, la culture établie, via une lettre ouverte bien inopportune, de Sting à Madonna, Binoche et consorts en France, profite de la situation pour faire avancer ses pions idéologique et écolo : ces nantis ne parlent que de décroissance ! Or, l’Art libre, la Culture, pour vivre (oh! survivre ! ce serait déjà bien) et prospérer a besoin de croissance. C’est ainsi. Sinon, nous vivrons dans un monde, certes plus ou moins déconfiné, où il n’y aura plus que David Guetta, les Tuche et Madame Pancol en guise de culture.

Florian Schneider, l’Homme et la machine

0
Le groupe allemand Kraftwerk © Numéro de reportage: 00830978_000013 Alessandro Bosio/PACIFIC /SIPA

Le musicien allemand, cofondateur du groupe Kraftwerk, s’est éteint à l’âge de 73 ans. 


Remplacer l’Homme par la machine ou, peut-être encore mieux: croiser l’Homme et la machine – une fiction qui en fait fantasmer plus d’un depuis longtemps. Dans le domaine musical, peu ont été aussi proches de réaliser cette utopie (ou dystopie, c’est selon) que le groupe Kraftwerk, fameux ovni originaire de Düsseldorf. Die Mensch-Maschine est d’ailleurs le nom programmatique de leur album sorti en 1977, année même de « l’automne allemand » marqué notamment par les attentats à répétition de la Fraction Armée Rouge, groupe terroriste d’inspiration marxiste.

A lire aussi: Cultivons l’empathie pour rester humains

Cet album contient des morceaux électroniques mettant l’ordinateur au centre du dispositif musical ; un procédé qui deviendra la marque de fabrique du groupe et influencera durablement le monde de la musique électronique. Malgré leur aspect premier de bande-son sortie tout droit d’un film de science-fiction, ces morceaux sonnent étonnamment mélodiques, le hit The Model ayant d’ailleurs conquis la première place des charts britanniques en son temps. Et quand le chanteur Ralf Hütter déclame « Nous sommes les robots » (Wir sind die Roboter), sa voix traitée par vocodeur laisse néanmoins transparaître une identité profondément allemande et un roulement de « r » caractéristique. La « germanité » de Kraftwerk est d’ailleurs un aspect qui les préoccupera dès leurs débuts, soucieux de développer une musique proche de leur identité, à contre-courant des groupes anglo-saxons ultra-dominants déjà à l’époque. 

Florian Schneider, de la tradition à l’innovation

Aux côtés de son comparse Ralf Hütter, lui aussi multi-instrumentiste, Florian Schneider confonde le groupe Kraftwerk en 1970. Les deux musiciens se rencontrent quelques années plus tôt au conservatoire de Düsseldorf. Formés à l’école classique, ils sont rapidement attirés par l’improvisation et l’innovation radicale. Ils installent même leur propre studio d’enregistrement et d’expérimentation musicale, le fameux Kling-Klang-Studio. 

Schneider, fils du célèbre architecte Paul Schneider-Esleben (à qui on doit notamment la conception de l’aéroport de Bonn-Cologne ou la tour Mannesmann à Düsseldorf) grandit dans un milieu privilégié qui lui permet d’avoir facilement accès à des instruments de musique. Très bon flûtiste, il développera lui-même un modèle de flûte électronique, puis s’intéressera aux synthétiseurs et au traitement artificiel de la voix. 

A lire aussi: Lindemann se met les féministes à dos

Florian Schneider entretint longtemps une image de personnage mystérieux, difficile d’accès. Il a donné l’une de ses rares interviews en 1975 (en compagnie de Ralf Hütter) au célèbre journaliste de rock Lester Bangs. Entretenant l’image technologique et conceptuelle du groupe, il y affirmait notamment : « L’ensemble du complexe que nous utilisons – l’équipement et notre quartier général à Düsseldorf – peut être considéré comme une machine, bien qu’il soit divisé en différentes parties ». En réponse à une remarque du journaliste selon lequel Kraftwerk était « anti-émotionnel », le musicien répondit que l’émotion était selon lui un « mot étrange ». Car pour Schneider, le but essentiel était de parvenir à réaliser ce qu’il appelait le « son pur ». A cette époque, le groupe venait de faire son entrée dans les charts américains avec leur titre Autobahn, devenu culte depuis. 

Un tournant dans l’histoire de l’électro-pop

Autobahn fut d’ailleurs le dernier album du groupe dans lequel certains instruments acoustiques ou électro-acoustiques, telle la flûte de Florian Schneider, furent utilisés. Kraftwerk se tourna dès lors vers une forme totale de musique électronique, préfigurant la techno et ses nombreux rejetons et avatars. Leurs performances scéniques, très épurées et futuristes, contribuèrent grandement à l’identité unique du groupe (plus récemment d’ailleurs, ils avaient développé un concept de concerts en 3D). 

A lire aussi, du même auteur: Penderecki, une âme polonaise

Peu de groupes allemands, tous styles confondus, peuvent au demeurant se targuer d’avoir atteint la notoriété internationale de Kraftwerk. Le groupe connut un succès tout particulier en Grande-Bretagne, où ils donnèrent des concerts dès 1975. Leur musique s’est rapidement propagée chez la jeune génération de l’époque, influençant directement des formations naissantes telles que The Human League et Depeche Mode. « Pour tous ceux de notre génération qui font de la musique électronique, Kraftwerk fait figure de parrain », déclarera d’ailleurs un jour Martin Gore. 

Florian Schneider s’était retiré du groupe en 2009 mais n’en demeurait pas moins une figure iconique. Sa maison de disques a annoncé son décès d’un cancer foudroyant, à l’âge de 73 ans. 

Une politique de santé calquée sur celle de l’armement

1
La direction générale de l'Armement, DGA, est une direction du ministere francais des Armees qui a pour mission de preparer l’avenir des systemes de defense français, equiper les forces armees francaises et promouvoir les exportations de l’industrie francaise de defense. Quartier Balard, Paris 15e arrondissement, France. Le 25 fevrier 2020. Laure Boyer / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

La France fait partie du top 5 peu envié des pays comptant le plus de morts du coronavirus. Depuis des années, les dirigeants que nous avons placés aux responsabilités ont mis a mal notre souveraineté sanitaire. Pourtant, une autre politique est possible.


La crise sanitaire mondiale que nous traversons l’aura montré : la santé doit faire partie des domaines régaliens de l’État. Pour survivre, un pays doit être souverain en matière de santé.

L’épreuve que nous vivons a mis à jour le déclassement de la France, démontrant sans équivoque sa dépendance en matière de santé, situation dramatique qui a rendu impossible la première mission de l’État : protéger ses citoyens. Retrouver l’indépendance de notre pays en matière de santé est donc la clef d’un nouveau départ de la France.

Ne plus laisser faire

80% des principes actifs de nos médicaments sont importés. Les usines et les chimistes européens sont délocalisés. Seul le libre-échange régit l’industrie de la santé. La recherche du moindre coût a commandé notre politique industrielle tout comme celle de la santé et la désindustrialisation dans ce domaine n’a suscité aucune inquiétude. Il y a encore quinze ans, la France était l’un des premiers pays producteurs de médicaments. Elle n’est plus aujourd’hui que le cinquième. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment des gouvernements ont-ils laissé faire sans réagir ? 

Pour retrouver son indépendance et sa souveraineté en matière de santé, il ne faut pas chercher très loin : la France doit s’inspirer de sa propre politique de l’armement.

Penser à long terme

Il existe, en effet, plusieurs similitudes entre industries de défense et industries de santé, à commencer par le fait que ce sont des industries réglementées, leurs produits n’étant pas en vente libre et leurs prix fixés par l’État. Mais la plus importante similitude est sans doute la nécessité de penser le temps long. Entre l’idée et le produit sur étagère, pour un avion, un missile, un médicament ou un dispositif médical, il existe un cycle de Recherche et Développement long et coûteux. Ce cycle, parfois hasardeux, nécessite des investissements conséquents. Développer un médicament prend au moins huit ans et coute au bas mot 800 millions d’euros. Toutes les entreprises ne peuvent s’offrir ce luxe du temps long et c’est à l’État de leur donner la perspective nécessaire par une politique industrielle. 

A lire ensuite: Berlin poignarde la défense européenne

La DGA[tooltips content= »Direction générale de l’armement NDLR »](1)[/tooltips] a une double mission : acquérir, pour le compte des forces armées, les équipements de défense nécessaires ; investir dans l’outil industriel de défense, pour sauvegarder ce qu’on appelle la Base Industrielle et Technologique de Défense (BITD). 

Ce modèle permet de protéger un savoir-faire national et d’acquérir des équipements de pointe au meilleur coût pour la Nation, tout en donnant aux industriels les perspectives de moyen terme qui leur garantissent les carnets de commandes dont ils ont besoin.

Un modèle économique qui a fait ses preuves, et à décliner

Pour renforcer ce dispositif, et par dérogation au principe d’annualité budgétaire, l’État a conçu des Lois de Programmation Militaire (LPM), qui, tous les cinq ans, permettent d’anticiper sur les besoins des armées et donc de passer les commandes nécessaires aux industriels. 

Cette LPM s’appuie sur un Livre Blanc de la Défense qui procède à une revue stratégique des menaces et des mesures à prendre pour les contrer. Chaque année, le budget de la Défense dans le Projet de Loi de Finances, décline les orientations de la LPM. Ainsi il alimente la DGA à hauteur d’environ 13 milliards d’Euros, tant pour l’acquisition des matériels (80% du budget) que les investissements de recherche et de développement qui ensuite vont irriguer les entreprises de défense. Le corps des Ingénieurs de l’Armement, spécifiquement formés à cette mission, dialoguent au sein de la DGA, avec les industriels et leurs centres de R&D jusqu’à l’arrivée des commandes. 

A lire aussi: A l’hôpital, la crainte du retour à la normale

La France doit aujourd’hui bâtir un dispositif de santé, robuste, innovant, compétitif et exportateur, ce qu’elle a su faire pour l’armement. Elle peut décliner ce modèle, précisément parce que la santé est un domaine très technique qui exige énormément de R&D, entre 25 et 45% du prix du produit au final.  

La santé, comme l’armement sont des domaines de spécialistes : l’État doit avoir un corps d’ingénieurs de santé comme dans l’armement, et prendre les mêmes moyens, recrutements par domaine et la même organisation, une délégation générale qui oriente, planifie les efforts de l’État dans la durée en liaison avec les industriels. La DGA compte diverses directions (terre, air, mer, dissuasion, espace, missiles) avec, en tout et pour tout, 9700 personnes. Elle conduit les programmes de A à Z, gère les budgets, les compétences et surveille tant les marchés étrangers que les chaînes de valeurs françaises à protéger. Comment ne pas voir les avantages d’une telle délégation générale à la santé pour la France ? 

Produire chez nous

La santé est enfin et je l’ai déjà dit, un domaine régalien : au même titre que l’agriculture, elle fait partie des domaines-clés des compétitions entre nations.  L’enjeu des molécules, de l’Intelligence Artificielle appliquée à la santé, des laboratoires et des chaines de valeur, la protection de la propriété intellectuelle, la définition et la protection des technologies-clés, l’animation d’un tissu industriel, le soutien de l’exportation, tout cela constitue des enjeux de souveraineté majeurs.

A lire aussi: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

Il faudra aussi revoir la question cruciale du prix. Fixé chaque année dans le PLFSS[tooltips content= »Projet de loi de financement de la Sécurité sociale NDLR »](2)[/tooltips], le prix des médicaments n’incite pas les industriels à produire en France. Si on appliquait ce raisonnement à l’armement, il y a bien longtemps que le Rafale aurait été remplacé par un F-16. La souveraineté a un prix : il faut le payer et faire ensuite que le tissu industriel, en exportant, rembourse l’État par le jeu classique des impôts ou des « royalties ». Au demeurant, ce prix, s’il est garanti sur plusieurs années (dans le cadre d’une loi de programmation de santé) pourrait baisser car un engagement dans la durée – donc la prévisibilité de la production – est un facteur important dans les calculs d’un industriel.

Grâce à ce plan, beaucoup de gaspillages seront évités (les stop and go des investissements comme la santé le fait depuis trop longtemps), on dotera l’État d’acteurs capables de faire de la stratégie (R&D, industrielle et export), et on le réhabilitera ainsi dans ce qu’il a de plus positif : l’investissement pérenne au service de la nation tout en laissant vivre un tissu industriel innovant, compétitif et exportateur.

Après cette épreuve tragique, la France doit impérativement devenir un État souverain en matière de santé.

Sophie Nahum, témoin des témoins

0
Sophie Nahum. Image: capture d'écran YouTube

Pendant le confinement, chaque soir à 18 h sur les réseaux Facebook et Instagram, on peut voir et écouter une personnalité lire pendant une minute l’extrait d’un récit de vie tiré des Derniers. Vendredi 8 mai, tous les films seront diffusés à la suite.


Les Derniers est le livre de Sophie Nahum[tooltips content= »Sophie Nahum ; LES DERNIERS ; Edition Alisio »](1)[/tooltips] écrit à partir de ses rencontres avec les derniers survivants de la Shoah. Livre d’histoires et d’Histoire, illustré par des photos d’enfants, de pères, de mères, de grands-parents, d’objets insolites, là une gamelle, là un habit de déporté, des dessins aussi. Un livre qu’on ne lâche pas et qu’on continue de feuilleter comme un album de famille qui devient nôtre. 

Les derniers survivants ne sont plus qu’une centaine en France. Ils sont très âgés. Depuis trois ans, Sophie les filme, les uns après les autres. Elle en fait de petits films de 10 minutes, simples et gratuits, visibles sur le site des Derniers. Plus d’1 million d’internautes les ont déjà visionnés (essentiellement sur Facebook). Après les films, le livre, vient de connaître les honneurs de nombre de rédactions, presse écrite, radio, télé. 

Cet engouement  peut surprendre. Livres et documentaires de témoignages sur la Shoah  ne cessent de paraître, qui ne reçoivent pas forcément cet accueil des médias ou du public. (Il y a bien sûr quelques exceptions, comme l’extraordinaire récit de la regrettée Marceline Loridan Ivens Et tu n’es pas revenu [tooltips content= »Marceline Loridan-Ivens ; ET TU N ES PAS REVENU ; editions Grasset »](2)[/tooltips] ). Alors pourquoi Les Derniers, films, livre et  lectures, font figure d’évènement, sur un sujet aussi rebattu?

Commençons par cette lecture quotidienne d’une minute à 18 heures, d’un extrait de ces récits sur les réseaux.

Les intervenants sont comédiens, (Tony Harisson, qui joue Youssouf Fofana le tueur d’Ilan Halimi, dans le film  d’A. Arcady, Gérard Darmon, Jean-Paul Rouve, Pascal Elbé), chanteurs (Aurélie Saada et Sylvie Hoarau des Brigitte, Keren Ann), journalistes (Kady Adoum-Douass, Anne Sinclair) écrivains (Santiago Amigorena, Abnousse Shalmani), philosophes (Raphaël Enthoven, Adèle Van Reth), animateurs télé (Michel Drucker, Nagui) ou humoristes (Sophia Aram)… La liste est longue. Tous ont accepté d’en être, avec enthousiasme. 

Pourquoi ? Leurs motivations sont plurielles mais se rejoignent. Certes, chacun est bouleversé par les vies qu’il découvre et veut les partager avec le plus grand nombre. Mais cela va plus loin et tient à la démarche même de Sophie Nahum à laquelle ils adhèrent.

Pendant 15 ans Sophie Nahum est documentariste. C’est alors la science qui la passionne. Elle travaille pour Arte sur le clonage ou le pouvoir des gènes entre autres. 

Elle découvre grâce au roman biographique de son grand père André Nahum, Young Perez, champion [tooltips content= »André Nahum. YOUNG PEREZ, CHAMPION DU MONDE. Edition Télémaque. »](3)[/tooltips], l’histoire trop peu connue de Young Victor Perez, ce juif tunisien champion du monde de boxe, déporté et assassiné à Auschwitz en 1943. En 2010, elle rencontre Tomer Sisley qui s’intéresse aussi à Young Perez et ensemble ils vont faire un documentaire : « Young et moi »[tooltips content= »Sophie Nahum ; Young et moi ; dvd ; Helloprod 2016. »](4)[/tooltips]

Ils recherchent les derniers témoins de la vie du champion. Parmi eux Jacques Altman, avec qui ils se rendent à Auschwitz. Sophie ne sait pas quel ton employer avec lui. Grave ? Solennel ? Mais Jacques est joyeux, la met à l’aise, bien qu’il ne dort pas de la nuit et dévoile les souvenirs qui le hantent. Auschwitz est un lieu vide, Sophie n’aurait rien ressenti sans sa présence, ses récits, ses explications, confie-t-elle. Après Young Perez, elle a besoin d’aller plus loin. Rencontrer et écouter d’autres rescapés. Elle réalise à la naissance de ses enfants qu’une fois adultes, ils ne rencontreront jamais de survivants de la Shoah. Si sa propre famille, originaire de Tunisie, n’a pas été directement touchée par la Shoah, celle du père de ses enfants, ashkénaze, oui. Elle décide donc d’aller à la rencontre de ces survivants. 

Le premier, Elie Buzyn, l’accueille en famille et lui souffle avant de partir : « Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis. » Mon sort était scellé, écrit Sophie. Puis ce fut au tour de Ginette Kolinka : « Vous avez de la chance, ce sont les derniers que vous avez là ». J’avais mon titre, écrit encore Sophie. L’aventure commence. Trouver des fonds, convaincre, aller vite, l’âge très avancé des « Derniers » accélère cette course contre la montre. Le dispositif de la rencontre est simple, bienveillant et gracieux : Sophie Nahum se rend au domicile du « témoin »avec son cameraman, comme on va chez des grands-parents, un gâteau au fromage en mains et frappe à la porte, sans rien savoir de lui ou d’elle, ou si peu. Elle s’adresse à lui ou à elle sans pathos, sans ce ton compassionnel qui les a traité trop souvent comme des victimes. Ils racontent « leur » Shoah. Parfois des scènes atroces. Répètent  que leurs bourreaux n’étaient pas des fous, mais des êtres humains éduqués, qu’il faut alerter le monde de cela. Évoquent le retour des camps, l’après, avec pour tout bagage, moins que rien, juste un ticket de métro remis au Lutétia. Puis la vie reconstruite…le travail, l’amour, les enfants.

Tous la remercient. « On nous écoute mais on ne nous comprend pas vraiment. Personne ne peut comprendre. On a l’impression que tout ce qui a été révélé n’a servi a rien. Que l’antisémitisme, la haine, le racisme sont toujours là. On n’a rien appris de l’Histoire »,  ils disent. En bon artisan, Sophie  fabrique chaque film avec élégance et précision. Cette jeune femme de  44 ans connaît bien son époque, et internet est un outil de diffusion formidable. C’est là que ses films doivent circuler. Ici, nul besoin d’intermédiaire. Les Derniers peuvent y être vus par le plus grand nombre, et devenir viral. C’est ce qui se passe. Ses films sont vus par des centaines, puis de milliers de personnes. Il faut à présent que chacun s’empare du projet, s’enthousiasme Sophie. La Shoah n’est pas l’affaire des juifs, mais de l’Histoire, notre Histoire commune. On doit réinventer des façons d’en parler, de transmettre, il faut une nouvelle approche pour en tirer des leçons, jusque-là ça ne marche pas, le fameux devoir de mémoire non plus. Les Derniers sont une des manières possibles de toucher autrement les jeunes et c’est sans doute ce qui explique leur succès. Elle explique avoir pris conscience de la nécessité de déplacer le curseur, de montrer ces hommes et ces femmes rescapés non pas seulement comme victimes mais comme autant de héros, non pas à cause de ce qu’ils ont vécus d’horreurs, mais par leur force, leur courage, cet héroïsme admirable d’avoir pu construire des vies après. Les jeunes qui se considèrent défavorisés, laissés pour compte ou victimes pourraient les prendre comme modèles pour se construire.

Il ne s’agit pas pour moi, précise Sophie, de vouloir faire aimer les juifs ni de gommer les désaccords ici et là, il s’agit de ne plus aborder la Shoah par la victimisation, les jeunes s’en fichent, ils se sentent aussi victimes que les rescapés, la concurrence victimaire bat son plein. Non, il faut combattre la haine et  le racisme sous toutes ses formes en enseignant le processus qui y conduit, rappeler que les juifs sont le canari de la mine qui annonce le danger. 

Les Derniers pourraient devenir un outil essentiel de L’Éducation nationale. Le professeur d’histoire Iannis Roder ne dit pas autre chose quand il explique dans son livre[tooltips content= »Iannis Roder ; SORTIR DE L’ERE VICTIMAIRE; editions Odile Jacob »](5)[/tooltips] que brandir la Shoah pour prévenir du fascisme ne sert à rien, que faire pleurer sur la Shoah pour y faire adhérer non plus. Depuis 20 ans, notamment après le 11 septembre, l’enseignement de la Shoah est non seulement difficile mais un échec. Les raisons sont multiples, concurrence victimaire, montée de l’antisémitisme, islamisme, utilisation du conflit israélo-palestinien pour faire des juifs les nouveaux bourreaux.

Image: capture d'écran YouTube
Image: capture d’écran YouTube

Est-ce pour casser ce cercle infernal de la haine que ces personnalités, ces acteurs  de la société lisent chaque soir à 18 heures, pendant le confinement, les récits des Derniers ? Chacun saisit là une occasion de participer à l’aventure, de se l’approprier, d’en devenir le passeur. D’origine, de confessions, de sensibilités  différentes, ils ont conscience de la force du projet et de l’urgence de réagir. « La France n’est pas descendue dans la rue après la tuerie de Toulouse, j’ai honte » dit l’un. « La Shoah fut le choc de mon adolescence » dit l’autre. 

Sophie Nahum espère créer une sorte de communauté autour des Derniers, qui diffuserait les témoignages, les utiliserait dans les écoles, trouverait des fonds pour lui permettre de continuer à filmer les derniers survivants, vite, et enfin de financer le long métrage en préparation.  Cette communauté a commencé de se constituer et s’agrandit chaque jour.  Pendant que nous parlons, Sophie apprend la mort d’Asia Turgel, l’une des témoins. Elle est bouleversée, trois d’entre eux sont déjà partis depuis que j’ai commencé… je dois répondre à des journalistes, il me faut raccrocher, désolée. En cette période de confinement où les temps se confondent, le passé n’a jamais été aussi présent pour appréhender le futur. Les Derniers doivent y demeurer vivants, actifs,  comme on le dit en chimie pour une solution, car ils en sont une, à l’évidence, contre la banalité de l’indifférence.

À noter: Le 8 mai, date anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, à 18h sur Facebook ou Instagram. Les Derniers y diffuseront l’intégralité de la trentaine de lectures, diffusion simultanée aussi par la Licra et la Dilcrah.

Et tu n'es pas revenu Prix Lectrice Elle

Price: ---

0 used & new available from

Sortir de l'ère victimaire

Price: ---

0 used & new available from

Young Perez Champion: De Tunis à Auschwitz, son histoire

Price: ---

0 used & new available from

Automobilistes, vous n’imaginez pas tout ce qu’Anne Hidalgo peut faire pour vous

0
© Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage: 00949311_000034

Fin du confinement. La maire de Paris s’adresse aux automobilistes banlieusards qu’elle ne veut pas voir venir dans la capitale: « On est chez nous! »


À l’approche du 11 mai, les transports publics sont l’un des multiples casse-tête qui conspirent à blanchir la barbe d’Edouard Philippe. Il s’agit en effet, comme pour l’école, de résoudre une équation insoluble : rassurer et affoler en même temps. 

A lire aussi: Covid-19: La fin des droits de l’Homme en leur nom?

Les transporteurs espéraient s’en tirer avec le masque obligatoire, mesure assez simple à appliquer et globalement efficace. Que nenni, dans la fièvre précautionniste qui a saisi tous les décideurs de France, terrifiés à l’idée d’être traînés en justice, c’est ceinture et bretelles : pour les transports publics, ce sera donc masque + distanciation sociale – ceux qui ont pondu cette règle ne prennent pas souvent le métro : faudra-t-il poster des policiers dans chaque rame sur chaque quai ?

Les nouveaux horaires de nos migrations pendulaires

Pour l’Île-de-France, principal point noir annoncé, transporteurs, syndicats et patronat ont accouché mardi soir d’un plan de reprise de l’activité passablement obscur et jargonnant. On apprend par exemple dans leur communiqué que « l’offre sera modulée selon les lignes en fonction des ressources disponibles des opérateurs pour limiter les saturations ». Parmi moult mesures inapplicables, la plus amusante est celle qui consiste à refiler le bébé aux entreprises, à qui il est demandé d’étaler les arrivées et les départs de leurs salariés sur quatre tranches horaires le matin et quatre le soir. Et comme la libido règlementaire et punitive de certains ne semble avoir aucune borne le secrétaire d’État aux Transports Jean-Baptiste Djebbari envisage d’imposer de nouvelles attestations pour réguler ces flux. À quand une amende à 135 euros pour être allé travailler trop tôt ?  

A lire aussi, du même auteur: Comment nous sommes devenus Chinois

Il est peu probable, cependant, que ces mesures suffisent à rassurer les usagers. Déjà, chauffeurs de taxi et de VTC constatent que beaucoup ne veulent pas prendre le métro, d’où une reprise de leur activité. On observe aussi un très léger frémissement du marché automobile, 8500 immatriculations la semaine du 20 avril. Enfin, dernier signal faible de cette éventuelle tendance, les activités proposées en drive se multiplient : on peut se confesser dans sa voiture à Limoges, participer à une drive rave en Allemagne ou assister à un strip-tease dans l’Oregon en restant assis derrière son volant.

Hidalgo fiévreuse

Bref, pendant qu’on nous promet un avenir radieux sain et vert, on pourrait observer un retour en grâce subreptice de la bagnole. Autant dire que ça ne plait pas à Madame Hidalgo. « Je m’opposerai à ce que Paris soit envahie de voitures, synonymes de pollution », a-t-elle déclaré. Peu importe que la pollution ait très peu baissé à Paris durant le confinement, relativisant la culpabilité de l’automobile. Si vous faites partie de ces ploucs qui travaillent à Paris, souvent à servir des Parisiens, sans pouvoir y loger, ce sera métro ou vélo. 

le-parisien-hidalgo-deconfinement

En effet, selon le nouveau prêchi-prêcha en vogue et pas seulement à Paris, la solution à nos problèmes, c’est le vélo. « Qui sera la petite reine du déconfinement » a finement affirmé Elisabeth Borne. Tu parles Charles : la petite reine aura droit à un ridicule plan vélo doté de 20 millions d’euros, essentiellement destinés à la subvention de 50 euros pour réparer son vélo. Cela dit, les collectivités mettent la main à la poche pour convertir à la hâte des moitiés de rues en pistes cyclables et subventionner l’achat de vélos électriques.  Et le Conseil d’État a cru bon de rappeler que, même avant le 11 mai, on avait le droit de se déplacer à bicyclette. 

L’édile pactise avec Lallement

On me dira que le vélo présente le double avantage d’être sûr sur le plan sanitaire et écologique. Encore faut-il le choisir librement. Or, il s’agit de nous convertir par la force. On méditera au passage ce curieux chassé-croisé : en Chine, on subventionne l’achats de voitures qui repart à la hausse, tandis que nous et nous, nous sommes sommés de nous mettre au vélo, genre Chinois à Paris.

A lire ensuite: Déconfinement: la fausse bonne idée du vélo

Dans la capitale, nous avons le droit à la version hardcore de ce totalitarisme du bien avec le duo diabolique Hidalgo/Lallement. 

Mais que les rouleurs au diesel de nos belles régions ne se réjouissent pas trop vite : de Grenoble à Nice, de Toulouse à Montpellier, si vous persistez dans le vice automobile, tout sera fait pour vous rendre la vie impossible. Après le 11 mai, vous aurez le droit de vous déplacer mais vous ne pourrez pas circuler. 

Cultivons l’empathie pour rester humains

0
Film "I am mother" de Grant Sputore (2019). Image: capture d'écran Netflix

Une humanité qui ne cultive plus son empathie ne va pas simplement retourner parmi les bêtes, au stade de nature. Elle est mûre pour le remplacement par l’intelligence artificielle.


Animal, machine ?
Non humain.
Vous avez des preuves ?

Drôle de moment où nous voici tiraillés entre deux extrêmes, sommés de se justifier sur-le-champ, d’expliquer pourquoi nous vaudrions mieux – nous les hommes – que la machine ou que l’animal.

À ma droite, la technologie, qui nous met en concurrence avec l’intelligence artificielle, plus forte, plus rapide, plus fiable, qui promet de nous reléguer d’ici quelques années, pauvres humains, au rôle de machines obsolètes, comme ces ordinateurs des années 80 que l’on regarde aujourd’hui un peu moqueur, avec un brin de nostalgie pour le bonheur qu’ils nous ont procuré enfants.

A lire aussi: L’ IA assignée à résidence

À ma gauche, les antispécistes, nouveaux soldats de la cause animale, qui veulent nous convaincre que la hiérarchie homme – animal n’a plus lieu d’être, que tuer une vache c’est tuer une sœur, que nous serions devenus criminels et anthropophages à notre insu.

Il était une fois dans les Balkans…

Alors, qu’est ce qui fait notre spécificité en tant qu’Homme, puisqu’il faut maintenant apporter des preuves ?

Il serait bon que les philosophes nous éclairent…

Et il me revient cette histoire, apprise d’une bouche amie.

Cela se passe dans un pays des Balkans.
Il y avait cette femme, son enfant, son seul enfant, condamné par une maladie que l’on disait incurable.
Les médecins avaient évoqué une dernière opération possible, très coûteuse, jamais tentée jusqu’à lors, puis finalement décidé que l’entreprendre serait inutile, qu’elle serait inévitablement vouée à l’échec. Et puis trop chère pour pouvoir être prise raisonnablement en charge par le système d’assurance maladie.
Dès lors plus d’espoir possible.
L’enfant était condamné.
La mère ne put s’y résoudre.
Refusant la fatalité, elle mit tout en œuvre pour récolter les fonds et financer malgré tout l’opération. Son cas émut la population et, en quelques semaines, par un élan de générosité inattendu – des milliers d’anonymes envoyèrent leurs dons – elle parvint à réunir la somme nécessaire (c’est d’ailleurs assez fréquent chez nos voisins de l’Est ces appels aux dons venant de particuliers, dans les médias, ou même directement dans votre boite mail au travail, pour des opérations que le système de santé ne peut pas assurer. Cette solidarité parallèle – ou palliative – qui chez nous s’organise par l’entremise des grandes associations caritatives, s’exprime ici de façon plus directe, plus personnelle. L’intermédiaire anonyme passe à la trappe).
Grâce aux fonds récoltés donc, l’opération eut lieu.

L’enfant ne put être sauvé.

Comme l’avaient dit les médecins, comme l’avait prédit la science, la science avait raison, la raison a eu raison. L’intelligence artificielle, si on l’avait sollicitée, aurait conclu elle aussi avec plus de précision et plus de certitude encore, de l’inutilité de se lancer dans cette entreprise. Et pourtant, qui peut affirmer que l’opération n’aurait pas dû avoir lieu ?

A lire aussi: Le temps des collapsologues est arrivé

Pour la mère, la raison importe peu. Quelle mère ne tenterait pas tout, même l’impossible, pour sauver son enfant. Comment lui survivre avec le doute, avec le regret de ne pas avoir tout essayé ?  

Mais qu’en est-il des autres, les milliers de donneurs ? Eux non plus n’ont pas agi par raison – l’issue malheureuse était prévisible – ni par espoir fou. 

Alors pourquoi ? 

Au-delà de l’émotion, il y a sans doute une motivation plus profonde qui a résonné chez chacun d’entre eux : « Moi aussi à sa place, j’aurais tout tenté. Et je fais pour elle ce que j’aimerais que l’on fasse pour moi ».

L’empathie.

Que reproche-t-on en dernière instance aux pires criminels, ce qui les exclut de façon irrémédiable de la société des hommes ? Leur absence de remords, souvent conséquence de l’absence d’empathie. Point d’empathie, point de rachat possible.

L’empathie en danger

Regardez un enfant de 2 ans. Rarement vous le verrez interrompre ses jeux aux hurlements de son petit frère, juste à côté, qui vient de chuter de sa chaise et heurter violemment le carrelage de la cuisine. Il lui faudra quelques années supplémentaires pour développer l’empathie, étape nécessaire nous disent les pédiatres, qui humanisera peu à peu ce monstre égoïste. Apprendre à devenir un homme en passe par là. (L’absence d’empathie est sûrement une question de survie les premiers jours, et son développement par la suite également, puisque sans les autres, on meurt…la nature est bien faite !  Ce qui incite par ailleurs à se demander si l’on a bien compris ce qui se jouait ici. Dans une société horizontale dont le principal moteur sera l’agrégation ou la concurrence des droits individuels, et dans laquelle les rapports entre citoyens ne seront plus que régit par le droit et le contrat – « l’envie de pénal » dont s’amusait Philippe Muray – quelle place pour l’empathie ? Pour quelle raison se soucier de mon voisin puisque c’est à l’État ou à la loi s’en charger ?)

Alors l’empathie, c’est nous ?

C’est peut-être l’une des dernières digues à laquelle s’attaquent les chercheurs en IA, sans doute la plus difficile, puisqu’ils ont compris que se jouait ici le point de bascule pour nous rendre acceptable les décisions de l’IA, qui seront logiquement de plus en plus coercitives.

Seulement il s’agit ici de mimer, une empathie de parade, le robot à visage humain aurait dit le philosophe.

Il y aura toujours contradictio in adjecto. Une chose que la machine pourra toujours singer, mais pas nous prendre, alors que sur bien d’autres terrains comme la puissance de calcul et la mémoire, nous sommes déjà hors-jeu…

A lire ensuite: Les végans, ces pénibles puritains des fourneaux

Quant aux bêtes, il faut noter, non sans ironie, que c’est cette même empathie qui conduit les antispécistes à considérer l’animal comme leur égal. Cette supériorité de fait qu’ils refusent d’admettre (on ne connait pas encore de vache sensible à la cause humaine), leur donne cette responsabilité envers l’animal qu’ils endossent pourtant (de façon un peu excessive, certes…)

Alors en attendant que les philosophes nous rassurent, soyons déraisonnables – de temps en temps – chérissons nos empathies, restons humains.

Le temps des collapsologues est arrivé

0
Le conférencier Pablo Servigne à Montpellier en 2018 © Xavier Malafosse/SIPA Numéro de reportage: 00879711_000006

La récession qui s’annonce, qui sera bien plus sévère en dégâts humains que l’épidémie elle-même, est une aubaine pour les apôtres de la décroissance et du repli sur soi.


Philippulus le prophète a repris du service. On le croyait enfermé dans un asile psychiatrique, il se répand sur les ondes. Il a simplement changé de nom, il s’appelle Yves Cochet, Agnès Sinaï, Pablo Servigne, Jared Diamond ou Raphaël Stevens — tous les apôtres de l’« écologie profonde » dont Arne Næss fut en son temps (1973) le Nouveau Messie. Le coronavirus leur a donné des ailes et des arguments.

Jean-Pierre Le Goff a récemment résumé la situation : « Dans le cours même de la pandémie, l’écologie punitive et rédemptrice a continué de nous assener ses leçons. La pandémie serait un « signe » ou un « ultimatum » que nous enverrait la « Nature » ou encore la conséquence de nos « péchés écologiques ». » Et de souligner la proximité de cette collapsologie avec l’« effondrement » de juin 40 et le fameux discours de Pétain : « Nous payons le prix de nos fautes ».

À vrai dire, dans un pays qui a en un instant réinventé les Ausweis, encouragé la délation — un tic national — et qui n’imagine de déconfinement qu’avec l’aide d’une milice qui régira nos déplacements, la tentation du pétainisme est à portée de main.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Automobilistes, vous n’imaginez pas tout ce qu’Anne Hidalgo peut faire pour vous

Encore que les vrais écolos, ceux qui ont fait de l’effondrement de notre civilisation leur fond de commerce, aimeraient que l’épidémie soit plus incisive. « Nous sommes encore loin, déplore Yves Cochet, d’une pandémie aussi contagieuse que la grippe et aussi forte qu’Ebola, ayant 50 % de mortalité – nous n’en sommes qu’à 2 % –, qui elle pourrait causer un effondrement mondial. Là, il semble que la pandémie soit assez stable, qu’il n’y ait pas de mutation »« mais on ne sait pas comment ça va tourner », ajoute avec gourmandise l’ancien ministre qui vit dans une ferme autonome d’une cinquantaine d’hectares, pauvre de lui. Dans le monde de la « deep ecology », il vaut toujours mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Heureusement, le pire est presque sûr, en sortie de crise : « Il faut diminuer notre niveau de vie, aller vers la décroissance. Sinon ce sera la guerre… »

Pablo Servigne, l’un des inventeurs de la « collapsologie », propose ses solutions. « Retrouver la lenteur. Le lien avec nos voisins. Le retour du vivant : on voit bien qu’il ne s’agit plus de protéger le vivant, mais le régénérer, lui redonner de la place. On a aussi une opportunité de revoir notre système de santé, et la manière dont on prend soin de nos anciens. Tout est à revoir. Le système des Ehpad c’est un processus industriel, c’est affreux. Il faut revenir à des systèmes conviviaux, dignes. Revoir notre rapport aux migrants, également. Quand on voit le Portugal qui régularise les sans-papiers pour qu’ils aient accès aux soins, on se dit que tout est possible. Sans compter qu’on aura besoin de compétences et de main d’œuvre dans les mois qui viennent, pour reconstruire un pays décent et digne. » Un bien brave garçon, alors qu’il est évident que nous avons un léger problème avec les fonds sociaux si libéralement distribués.

A lire aussi, David Angevin: Transition énergétique: le trublion Moore s’attaque à l’escroquerie du siècle

Cette écologie pénitentielle, comme dit Le Goff, prêchait depuis longtemps l’Apocalypse. On sait que « la terre ne ment pas » (heu… Pétain ou Cochet ? Je ne sais plus). Le bug de l’an 2000 ayant fait Pschitt, nous étions en retard d’une apocalypse. Le virus qui court les villes — et beaucoup moins, les campagnes, c’est un Signe, hein — est le véhicule commode du repentir nécessaire et du changement radical.

La récession qui s’annonce, et qui sera bien plus sévère, en dégâts humains, que l’épidémie elle-même, est une aubaine pour les apôtres de la décroissance et du repli sur soi. La mondialisation, présentée comme une invention récente, alors qu’elle existait déjà sous l’empire hittite ou dans la Grèce classique, est responsable de la diffusion rapide du virus ? Cessons donc les échanges à haut équivalent carbone, et cultivons notre jardin. Sainte Greta Thunberg a montré l’exemple en refusant de prendre l’avion. Traversons désormais l’Atlantique à la rame. Ou à la nage.

D’ailleurs, les émissions de CO2 ont notablement diminué grâce à l’épidémie — c’est un fait. Continuons dans cette voie — et tant pis si des dizaines de millions de pauvres se retrouvent demain, chez nous, encore plus pauvres. Et résistons aux pressions qui voudraient un retour « à la normale » : le « monde d’après » ne ressemblera pas au « monde d’avant », clament les prophètes.

Rien de très original. René Barjavel, en pleine guerre mondiale, a imaginé, avec …

>>> Lire la fin de l’article sur le blog de Jean-Paul Brighelli <<<

Agression contre Zemmour: plaignons le pauvre Mehdi…

0
Image: capture d'écran YouTube

Car c’est évidemment lui la vraie victime. Le polémiste le provoquait tous les jours: et c’est pourquoi il « s’est laissé emporter ».


L’agresseur d’Eric Zemmour a donc été interpellé et déféré au parquet de Paris. Le journal Valeurs actuelles nous révèle son blase: Mehdi Korchi – ce que ne font pas toujours tous les journaux dans ce genre d’affaire.

Le mauvais larron avait filmé son agression et s’était vanté d’avoir craché sur Eric Zemmour. Puis il avait diffusé la vidéo sur Snapchat. Elle a fait scandale et de nombreuses personnalités de droite comme de gauche ont apporté leur soutien à Zemmour. 

Mais il y a une deuxième vidéo postée par Mehdi Korchi. Penaud, il s’excuse et dit « s’être laissé emporter ». Personne n’en parle. Pourquoi cette vidéo n’appelle-t-elle aucune compassion? Parce que Mehdi est arabe et que Zemmour est juif?

Il est évident que le pauvre Mehdi avait de quoi « s’emporter ». Le jeune d’Orléans, de passage dans la capitale malgré le confinement, comptait faire tranquillement ses courses au Monoprix proche du Figaro. Et alors il a vu Zemmour sortir du magasin les bras chargés de victuailles.

La provocation était manifeste. Zemmour, qui n’est pas pauvre, aurait pu envoyer au Monoprix ses bonnes et ses valets. Au lieu de cela, il a choisi de s’y rendre en personne. Sans doute dans l’espoir d’y croiser l’innocent Mehdi dont le Mossad lui avait signalé la présence. Oui, on comprend qu’il se soit laissé emporter!  

Quand Mehdi Korchi est rentré chez lui, il était toujours emporté et a donc trouvé le temps de poster sa vidéo. Et alors? Il est parfaitement compréhensible qu’un emportement contre Zemmour dure longtemps. Et il était donc logique qu’il ait fallu un peu de temps pour que la colère de Mehdi s’éteigne et qu’il poste une vidéo avec ses excuses.

Pour nous, adeptes du journalisme objectif, une vidéo annule l’autre. Mais est-ce que la Justice soumise aux diktats du lobby que l’on sait en tiendra compte?  Nous craignons que non et ça nous désespère…

Nous souhaitons à Mehdi Korchi de trouver un bon avocat. Voici quelques arguments qu’il pourra évoquer, sans oublier ceux que lui fournira Claude Askolovitch. Tout d’abord, ses amis et ses camarades viendront dire que Mehdi est un bon garçon. Pacifique et pieux: si l’imam d’Orléans pouvait venir en témoigner, ce serait parfait.

Ensuite il faudra appeler sa mère à la barre des témoins. Elle dira en pleurant que Mehdi est le fils que toute mère aimerait avoir. Il était respectueux et tendre. Et que tous les jours il remplissait filialement le frigidaire familial.

Mais surtout, il faudra retenir à sa décharge le pseudonyme que Mehdi s’était donné sur les réseaux sociaux: « Haram gratuité ». Haram est tout le contraire de halal. Ce qui veut dire en clair que Mehdi avait conscience d’être imparfait et qu’il avançait difficilement mais avec ténacité sur la voix de la rédemption.

Zemmour voudrait-il stopper ce douloureux et complexe cheminement spirituel ? Tout porte à croire que oui, car il a décidé, refusant de tenir compte des excuses de Mehdi, de porter plainte contre lui. On savait bien que Zemmour était un teigneux sans pitié. Mais peut-être que d’ici septembre, il changera d’avis: c’est la date fixée pour le procès de Mehdi Korchi. Pourquoi si tard ? Cela ressort de l’évidence: s’il avait été jugé en comparution immédiate, la jeunesse de son quartier, indignée par les provocations de Zemmour, se serait peut-être révoltée.

Covid-19: La fin des droits de l’Homme en leur nom?

0
Le président Macron en visite à Poissy le 5 mai 2020 © IAN LANGSDON / POOL/SIPA Numéro de reportage: 00960206_000010

L’intérêt général commande désormais d’adopter des réflexes de bons sens (porter un masque dans le métro, etc…) afin de se protéger soi-même en préservant les autres. Il impose également de retourner dare dare au boulot si l’on veut sauver quelque chose, notamment nos hôpitaux qui vivent des richesses que nous créons. L’effroi déraisonnable, en revanche, que manifestent des individus jeunes et en bonne santé à l’idée d’être exposé à un virus qui pourrait, au pire, les aliter huit jours, risque quant à lui de transformer la société française en cauchemar.


La grippe tue chaque année 650 000 personnes sur la planète dans une indifférence générale. Je me souviens de tous ces collègues de bureau qui s’embrassaient comme du bon pain quelle que pût être l’épidémie du moment – la grippe bien sûr, mais aussi les gastro-entérites et autres cochonneries. Peu réputés pour leur hygiène corporelle ni pour leur propension à se laver les mains en sortant des toilettes, ces Français qui changent statistiquement de sous-vêtements tous les trois jours vous tendaient des pognes grasses ou des bouches fétides avec générosité — mais ça, c’était avant.

La plage est inaccessible en Bretagne, mais le métro est ouvert à Paris

La semaine dernière, j’ai voulu aller au cimetière voir une amie qui sous sa dalle de marbre, me semblait assez bien à l’abri d’une infection que j’aurais portée à mon insu. La grille du lieu, scellée par des chaînes, affichait un panneau officiel justifiant cette fermeture par la pandémie en cours (assez mollement dans la région nantaise, il faut le dire – 124 décès). L’absurdité de cette mesure cruelle et disproportionnée m’a frappé. Puis j’ai repensé aux plages barricadées et au métro ouvert, mais je n’ai ri que d’un côté de la bouche. Car j’ai imaginé les milliers de vieux agonisants dans leur maison de retraite et sur lesquels le principe de précaution s’était abattu. La porte de leur chambre demeurait aussi close que celle du cimetière et on interdisait à leurs proches un dernier adieu. L’inhumanité d’une telle décision, prise au nom d’un humanisme déréglé, n’a heurté personne, pas plus que le peu de discernement dans les mesures de confinement — appliquer aux zones rurales de l’ouest de la France le même confinement qu’à Paris ou Mulhouse, tout cela pour voir des hélicoptères de la gendarmerie tournoyer au-dessus des Alpes à la recherche d’un randonneur inconscient du risque de diffusion du covid au milieu des alpages et des bouquetins… 

Outre la crise économique, nous devrions être terrifiés pas la collusion entre Facebook, les gouvernements occidentaux et tous les progressistes en passe d’imposer le droit individuel à vivre centenaire dans une rue javellisée trois fois par jour…

Seuls les vieux ont eu le courage de se révolter — un peu. Menacés par un Président de 42 ans d’une assignation à résidence jusqu’à Noël, et conscients du nombre réduit d’étés qu’ils leur restent à goûter, les septuagénaires n’ont pas voulu qu’on les prive du soleil d’août pour les garder d’un péril que certains se sont même déclarés prêts à affronter (ils sont fous les vieux). Mais dans l’ensemble, les « irréductibles Gaulois », notamment les quadras en pleine forme, ont consenti puis réclamé à cor et à cri un confinement liberticide autant qu’économiquement suicidaire. D’une nécessité compréhensible de préserver notre capacité à soigner — donc à réanimer — nous sommes passés à une exigence d’être individuellement protégés de toute exposition possible au virus. Ces Gaulois qui ne se vaccinaient qu’à 40% contre la grippe voulaient tout à coup vivre dans un « safe space corona free ». Pyrrhus semble avoir été leur maître et la « victoire » que nous nous apprêtons à ne pas fêter pourrait bien nous détruire plus sûrement que le SARS-Cov-2.

La Chine ment, les Français se mentent

Aux absurdités génératrices de souffrances ignorées, s’ajoutait en effet un aveuglement général face à la nature du péril, source d’incompréhensions multiples et rageantes. La peur irrationnelle de mourir en croisant son semblable sur un trottoir allait de pair avec une inconscience complète vis-à-vis du tsunami économique qui allait prochainement s’abattre sur notre Nation. Celle-ci compte aujourd’hui 13 millions de chômeurs, et croire qu’il n’en restera que 3 millions le 12 mai relève de la pensée magique. Une croyance maladroitement entretenue par un président et son « quoi qu’il en coûte ». Dans un pays drogué à la dépense publique dont il est champion du monde, mais où les masques et les tests ont curieusement manqué, flatter le tropisme gaulois pour les RTT et la civilisation des loisirs s’apparente à un pari risqué. Il faut ainsi de l’audace pour les conforter dans l’idée que leur lieu de travail s’est mué en taudis insalubre. Une léproserie en open space qui plus est reliée par des transports en commun transmutés en boite de Pétri. Cette terreur apparaissait nécessaire pour s’assurer d’un confinement réussi (et il le fut) en l’absence d’une autre « stratégie » possible. L’on devait donc — pour ne pas immédiatement mourir — rester dans son canapé à voir la mortalité mondiale augmenter d’un modeste 0,3% à la télévision, sans toutefois s’inquiéter pour la fin du mois : Macron avait trouvé la martingale mélenchonesque pour que chaque Français soit dûment subventionné. Une formule magique tenable à court terme lorsque l’on est fonctionnaire ou employé de banque, formule hélas sans effet sur les autoentrepreneurs, les commerçants, les artisans et les millions d’autres travailleurs précaires. Certains penseurs éclairés se félicitent qu’on ait enfin déniché les milliards cachés permettant d’assurer à chacun un train de vie pré-covid, tout en demeurant dans le nid douillet de son domicile désinfecté, mais bien sûr à proximité d’un hôpital largement financé. On se demande comment on a pu passer à côté d’une telle recette ces quarante dernières années. Mais ce n’est hélas pas la seule erreur d’analyse de la situation.

A lire aussi, Anne-Laure Boch: L’hôpital au temps du covid

La bienveillance des médias envers une Chine menteuse — et dont les « publications » dans les revues médicales prestigieuses semblent truffées d’âneries[tooltips content= »Témoignage d’un chef de service au C.H.U. de Nantes »](1)[/tooltips] — contraste avec la sévérité avec laquelle l’Amérique de Trump se voit désignée comme le pays de l’apocalypse covidique. À population comparable pourtant, il y avait au 3 mai deux fois moins de morts aux États-Unis qu’en France, et le fait que Trump soit délirant ne change rien à cette donnée. Au moment où les plaques tectoniques géopolitiques bougent dangereusement, on trouverait sain de rappeler aux spectateurs du journal de 20H qu’une élection américaine se tiendra en novembre prochain, ce qui ne sera pas le cas de la Chine communiste de Xi-Jin-Ping — ni cette année, ni d’ailleurs la suivante. Le relai quasiment sans filtre par les médias français de l’ensemble des informations émanant d’un pays aux mœurs totalitaires, d’un Empire hostile à toute idée de transparence démocratique laisse pantois. La Chine et ses seulement 3 500 morts grâce aux hôpitaux construits en une semaine. La Chine solidaire de l’Europe qu’elle approvisionne généreusement en masques et en experts médicaux. Et Xi Jin Ping, il ne serait pas né dans un arc-en-ciel façon Kim Il Sung des fois ? 

Progressisme, ton univers impitoyable

Après avoir abdiqué ses droits individuels et ses libertés publiques en huit jours, une partie de la France rechigne à déconfiner. Elle lorgne désormais vers un contrôle social qu’on ne rêve pas ouvertement « à la chinoise », mais qui repose sur des technologies cousines que l’on prétend maîtriser. Or, sans GAFAM français, voire européens — une menace à cette échelle déjà — et sauf à ce qu’Orange ait racheté Google à la sauvette courant avril, nous restons à la merci d’entreprises étrangères suspectes. Outre la crise économique, nous devrions être terrifiés pas la collusion entre Facebook, les gouvernements occidentaux et tous les progressistes en passe d’imposer le droit individuel à vivre centenaire dans une rue javellisée trois fois par jour. Plus les dirigeants affichent leur progressisme en bandoulière, plus le confinement se montre au demeurant impitoyable. L’Espagne, l’un des gouvernements européens les plus à gauche, a interdit aux enfants la moindre sortie pendant six semaines — des gamins qui statistiquement ne risquent rien. Pré-covid, priver un môme de tout contact était assimilé à une maltraitance. Mais ça, c’était avant. Homo Festivus Confinus n’est désormais plus un animal social. Côté Festivus, il a téléchargé Zoom — économie de préservatifs en vue.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et mes libertés c’est du poulet?

Fidèle au court-termisme de ses vues, le progressisme humaniste préfère éviter des victimes en 2020 quitte à en sacrifier dix fois plus dans les prochaines années. Combien de cancers ne seront pas précocement soignés durant cette période où tous les moyens de l’hôpital sont mobilisés ailleurs, même dans ceux qui sont loin d’être surchargés ? À gauche, certains estiment le nombre de décès attribuables au chômage à 50 000 morts par an. Si celui-ci doublait ou triplait durablement, à qui attribuer ces 100 000 morts à venir ?

Les Khmers blancs – façon blouse blanche – ruinent avec enthousiasme les biens communs que constituent le tissu économique, la sociabilité et les libertés individuelles. La folle promesse d’une vie dénuée de risques ne pourra être tenue. Elle ne devrait d’ailleurs pas être exigée par des adultes responsables, même drogués à l’assistanat. Sa mise en œuvre effective risque de nous plonger dans un univers à la « Blade Runner », imperméable aux droits de l’Homme que les progressistes prétendent — comme toujours — être les seuls à défendre. À la manière des Khmers Rouges, ils continueront à nous faire la morale en nous tuant.

Blade Runner + Blade Runner 2049 [Édition Limitée]

Price: ---

0 used & new available from

Bruay-la-Buissière: du socialisme au lepénisme?

0
bruay rn pajot mines chomage
Militants RN sur le marché de Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Au premier tour des municipales, Bruay-la-Buissière a mis en tête le jeune député RN Ludovic Pajot. Certes épargné par l’immigration, ce bastion socialiste du bassin minier subit les effets de la  désindustrialisation et le chômage. Reportage.


Rien ne m’aura été épargné. À la sortie de la gare de Béthune, un vent mauvais charrie des trombes d’eau autour de la statue de François Mitterrand. Le Pas-de-Calais rose n’est pas à une bourrasque près : neuf kilomètres plus loin, Bruay-la-Buissière risque de passer du socialisme municipal au lepénisme ch’ti. Une navette relie l’ancienne Bruay-en-Artois, tristement célèbre depuis l’assassinat d’une jeune fille en 1972 (voir encadré) à ses périphéries. Avec sa zone commerciale en extension permanente, son centre-ville atone et ses terrils, la cité minière de 22 000 habitants cherche un second souffle. Dans cette ville de grande solitude, tous les héros se sont pollués aux charbons de la mine.

Le jeune député RN Ludovic Pajot, 26 ans, s’inspire du modèle qu’a construit son comparse Steeve Briois à Hénin-Beaumont, autre localité minière sinistrée par la crise économique, pour briguer l’hôtel de ville. À une demi-heure de route l’un de l’autre, Briois et Pajot incarnent le marinisme social, l’un étant le fils d’un apparatchik communiste, l’autre ralliant massivement l’ex-électorat de gauche. Mineur retraité, le délégué CGT Francis Bricout s’en étrangle : « Pajot a fleuri la stèle en l’honneur des résistants communistes fusillés. Une gerbe de fleurs rouges sur une tombe du Parti communiste ! » Quoi d’étonnant là où le taux de chômage frise les 25 % et le Rassemblement national a atteint 46 % aux élections européennes ? Logiquement, la fermeture des puits et le chômage de masse ont progressivement multiplié le nombre de Bruaysiens réfractaires à la mondialisation : 56 % se sont opposés au traité de Maastricht en 1992 avant que 75 % disent niet au traité constitutionnel européen (2005). Sur un plan socio-économique, en trente ans, l’armée de réserve des chômeurs a succédé aux générations de mineurs encadrés et formés par l’appareil PC-CGT.

Maurice, Francis et le directeur du musée de la mine. Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Maurice, Francis et le directeur du musée de la mine. Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Mais si le RN progresse, sa stratégie locale mise peu sur la rhétorique anti-immigration, d’ailleurs de faible ampleur dans cette zone désindustrialisée où abondent les patronymes d’origine polonaise. Ni LREM ni LR n’osent prendre part à la guerre des gauches qui enflamme Bruay, la majorité municipale socialiste sortante s’étant fracturée en deux listes qui cumulent 56 % des suffrages au premier tour contre 38.6 % pour Ludovic Pajot. En ballottage défavorable, le RN attend son heure. Au point de ressusciter l’espérance ? Pas si vite. Dans cette classe ouvrière moribonde, des décennies de résignation ne s’évaporent pas avec des slogans.

A lire aussi, du même auteur: RN: la gauche qui marche?

En pleine zone commerciale Porte nord, mon hôtel offre un poste d’observation idéal de la vie en chaînes. Supermarché Cora, Kiabi, Darty, But, La Pataterie, Subway et autres McDonald’s maillent ce paysage de villages-témoins constitués de lotissements plus impersonnels les uns que les autres. Pour contempler la brique rouge du Pas-de-Calais, il faut rejoindre le « cœur de ville ». En déshérence, ce dernier fait partie des 220 centres de villes moyennes qui bénéficient d’un plan national d’aide. Ici, les corons traditionnels voisinent avec quelques jolies villas, des immeubles sans âme et quelques trouvailles kitsch. À un carrefour, la friterie Ô Ch’ti Régal et son décor de bus londonien toisent un pot de fleurs géant vert pomme.

Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Au cœur du vieux Bruay, sur les 16 commerces du passage couvert La Flânerie ouvert en 1981 ne subsistent qu’enseignes décaties et locaux déserts. Place Jules-Marmottan, la statue nord-coréenne de l’ancien maire surmonte l’immense parking vide de la salle des fêtes, relique d’un des plus grands marchés de la région. Ce jour-là, le salon du jeu vidéo ne déplace pas les foules. Dans cette juxtaposition chaotique de quartiers disjoints les uns des autres, seule la commune associée de la Buissière a conservé son bourg quasi intact autour de la trinité église-mairie-commerces. Nul ne s’étonnera que les scores du RN y soient sensiblement inférieurs que dans le reste de Bruay.

bruay-passage-flaneriemarche-bruay-la-buissiereDimanche 1er mars, sur le marché de la rue Jules-Guesde, les premiers commerçants installent leurs étals dans un froid glacial. La bruine et l’ouverture de l’hypermarché le dimanche matin achèvent de clairsemer la foule qui se pressait jadis près de la gare désaffectée. À quelques pas de son siège de campagne, Ludovic Pajot distribue ses tracts en équipe. Beaucoup réservent un accueil chaleureux à ce jeune homme bien sous tous rapports. Aucun quolibet n’est échangé, y compris lorsque le favori du scrutin croise l’un de ses concurrents, Francis Macquart, à la tête d’une liste « citoyenne » et « apolitique » reçue avec une indifférence polie (4,83 % des voix). Ce géographe de formation arrivé il y a trente ans d’Hénin-Beaumont dresse un diagnostic des plus affûtés : « Bruay n’est jamais très loin des lieux de décision ou d’activité économique d’excellence. Arras, la capitale régionale de l’agriculture et de l’agroalimentaire, est à 30 kilomètres, la capitale de la Flandre, Hazebrouck, à 35 kilomètres, Lille à 45 kilomètres. Chacun doit trouver sa voie, mais on ne voit pas la ligne de force de l’économie locale. » Issu d’une famille de mineurs, Macquart cherche une porte de sortie pour cette ville « longtemps liée aux vieilles industries » en espérant que la région tire profit du Brexit et de sa relative proximité avec Londres, Bruxelles et Paris. « Il faut des réseaux d’échange entre des villes fortes que sont les métropoles. Ce sont les locomotives des territoires. » Certes, mais Bruay dans tout ça ? Conscient que la compétence économique revient à la région, le candidat indépendant – que Pajot caricature en macroniste honteux – loue « l’attitude volontariste de Xavier Bertrand dont profitent les agglomérations comme Lille, Amiens ou la couronne sud proche de Paris », sans se faire d’illusions sur les difficultés locales. Un temps, Bruay avait nourri l’espoir de passer de l’industrie minière à la carbochimie et à la plasturgie afin d’approvisionner les équipementiers automobiles. Prévues pour la reconversion des mineurs dès les années 1960, l’usine Bridgestone (Béthune) et la Société de transmissions automatiques (Ruitz), qui fabrique les boîtes de vitesse de Renault, comptent parmi les rares réussites industrielles du Bruaysis. À moins que le plan européen de fabrication des batteries automobiles ne profite véritablement au bassin local auquel 2 000 emplois sont promis. « Cela doit être le challenge de la prochaine mandature : faire venir des investisseurs et des classes moyennes », a annoncé Pajot. Reste à former la main-d’œuvre locale…

Au xixe siècle, grâce à son environnement campagnard autour de l’Artois et du Ternois, Bruay avait pu aisément pourvoir les mines en ouvriers agricoles reconvertis. Aujourd’hui, toute une génération sacrifiée se débat avec le chômage, les aides sociales et la désespérance. « Des gens de 50-60 ans avaient un boulot, l’ont perdu et n’ont jamais pu rebondir », déplore Macquart. Leurs enfants après eux n’ont guère envie de rêver, à moins de briller à l’école puis de s’exiler. Entre fuite des cerveaux et dépopulation, Bruay-la-Buissière s’enfonce dans la sinistrose. Aux queues des hypermarchés, les cortèges d’obèses donnent un aspect morbide au quart-monde. La faute à la désindustrialisation ? Pas seulement. Francis Macquart met également en cause la culture de l’assistanat. « Ici, culturellement, on est encore dans une forme d’héritage lié à la prise en charge des mineurs de la naissance jusqu’à la mort », tandis que l’éthique du capitalisme fleurit dans la Flandre voisine, où le chômage plafonne à 6-7 %.

Pour comprendre comment on est passé du capitalisme de papa à la perfusion de l’État-providence, il faut descendre dans la mine. Le voyage dans le temps commence au local CGT de Bruay. De ses années de blouson noir, Francis a gardé tatouages aux avant-bras et franc-parler. « On a tout perdu avec le métier qui a disparu. Tant qu’on trouvera des gens qui travaillent pour un bol de riz, sans sécurité sociale ni rien du tout, on fera faire du charbon n’importe où à n’importe quel prix. » Au temps glorieux des houillères, la vie n’était pas pour autant un fleuve tranquille. Si le père de Francis bénéficiait de la sécurité de l’emploi, du logement, de la médecine et du chauffage gratuits fournis par les Charbonnages de France, il n’a pu dépasser les 40 ans. En ce temps-là, les galibots du fond de la mine respiraient les poussières de charbon dès 12 ans, développant silicose, pneumoconiose et autres maladies pulmonaires. Malgré la réprobation paternelle (« Il répétait : “Plutôt que de le voir à la mine, je préfère lui casser les pattes”. »), Francis est descendu dans la mine à 17 ans pour nourrir femme et enfant. Sa bonne fortune ne lui a laissé aucune séquelle malgré un quart de siècle passé au fond et cinquante ans de militantisme communiste. « Il ne faut pas peindre le tableau tout en noir. On n’a pas travaillé de la même façon que nos anciens. Au bout de six mois, un mineur gagnait plus qu’un instituteur, qui était vraiment payé à la fronde ! Après vingt-cinq ans de fond, je suis remonté au jour quand on a fermé les puits. J’étais manœuvre dans la période où ils ont amélioré les logements miniers. » Dès 1979, Bruay a bouché ses mines, suivie par l’ensemble du Pas-de-Calais en 1990. De mémoire de Ch’ti, cette fin d’un monde fut rude à encaisser. L’exploitation du charbon avait débuté dans le département dès 1842, avant de traverser trois guerres contre l’Allemagne, la nationalisation en 1945, les grandes grèves de 1948, la récession minière puis une (courte) tentative de relance sous Mitterrand. « En 1981, la gauche étant arrivée au gouvernement, j’étais de ceux qui ont cru que la relance était partie. En fait, on n’a gagné rien du tout puisqu’on a continué à fermer les derniers puits de mine. » À Matignon, toute la bonne volonté de Pierre Mauroy, régional de l’étape, n’a fait que retarder l’inéluctable. Une fois le terrain remblayé, les soutènements abattus et l’accès au fond bouché, impossible de rouvrir une mine. Ne reste plus qu’à passer des terrils au lavoir pour en récupérer les derniers résidus de charbon. C’est d’ailleurs en 1983, au cours de ces années de transition, qu’a ouvert le Musée de la mine de Bruay, première patrimonialisation d’un passé bientôt révolu. Son conservateur, Didier Domergue, élevé dans une famille de mineurs, explique ainsi les causes de l’arrêt de l’industrie houillère : « On a commencé à arrêter l’extraction de charbon en 1960. C’est le début du déclin parce que l’Américain a poussé l’Européen à se chauffer autrement, au pétrole puis au gaz. Extraire le charbon demandait beaucoup de personnel et de matériel. Ça n’était pas rentable. » Guide au musée, Francis se souvient des opérations coup de poing de la CGT contre les bateaux d’Australie débarquant à Dunkerque remplis de charbon à moindre coût.

A lire aussi, Erwan Seznec: Candidature RN à Maubeuge, une ténébreuse affaire

Autant le Musée de la mine reconstitue l’intérieur d’une fosse et la culture ouvrière avec un zèle admirable, autant la Cité des électriciens fait figure de relique Potemkine. Cette ancienne cité minière, naguère noire de suie et pratiquement insalubre, a été soigneusement ripolinée pour y héberger artistes et curieux. Les prolos n’y retrouvent plus leurs petits, a fortiori lorsqu’une troupe de théâtreux folklorise le passé minier en jouant des saynètes d’époque. Le comique involontaire le dispute à la gêne du spectateur.

Cité des électriciens, mars 2020. Photo : Daoud B.
Cité des électriciens, mars 2020. Photo : Daoud B.

Au quotidien, la chaîne entre les générations essuie des coups bien plus violents. Épisodiquement, des bandes de jeunes provoquent des incendies criminels ou agressent gratuitement leurs aînés. Leur nihilisme à la petite semaine indigne bien au-delà des rangs lepénistes. Henri Bodelot, 84 ans, fils de mineur résistant communiste fusillé par les Allemands, s’agace de l’anomie ambiante : « Par le passé, dans les corons, les parents réprimaient tout mauvais acte des enfants. La police était faite dans chaque ménage. Aujourd’hui, beaucoup de familles n’éduquent pas leurs enfants. En février, des jeunes déscolarisés ont tapé comme des sauvages sur la voiture d’un couple de retraités. Une patrouille de police passait par là et leur a dit : “Allez à la fête foraine au lieu d’embêter les gens”. De mon temps, ils les auraient emmenés au commissariat. » L’oisiveté, mère de tous les vices ? En marxiste intelligent, Francis n’excuse pas davantage ces errements – « On n’avait pas de pognon, c’est pas pour ça qu’on a tout cassé. La classe ouvrière n’a plus de conscience de classe. Elle est mal éduquée politiquement et mal éduquée tout court. » Autrefois, comme dans la chanson de Ferrat, nombre de jeunes adultes entendaient devenir flics ou fonctionnaires. Après une double carrière de maçon et de postier, Bodelot a pu acheter et construire sa maison, conseillant à ses quatre enfants « d’être fonctionnaire le plus possible ». Bingo : deux de ses filles sont institutrices.

Henri Bodelot, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Henri Bodelot, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Heureusement, jeune n’est pas toujours synonyme de délinquant. Preuve en est faite au laboratoire de fabrication de Bruay où une conseillère en insertion professionnelle encadre des formations de six mois en numérique. Objectif : remettre sur les rails du travail 12 jeunes âgés de 16 à 25 ans. « Quelques entreprises du Pas-de-Calais commencent à chercher des développeurs et web designers. Sur dix offres d’emploi, il y en a deux sur le bassin d’emploi local et le reste dans les métropoles de Lille, Roubaix et Tourcoing. Je dis donc aux jeunes : “Faut partir !” » commente la tutrice. Beaucoup manquent d’estime de soi, peinent à maîtriser les codes sociaux et à échapper au déterminisme social. Arrière-petit-fils et petite-fille de mineur, Kevin et Alison sortent un peu du lot.

Alison et Kevin, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.
Alison et Kevin, Bruay, mars 2020. Photo : Daoud B.

Étrangement, Kevin, 19 ans, sans diplôme, se destine au métier de chauffeur poids lourd après avoir obtenu son permis de conduire et achevé la formation informatique. « Le numérique me servira toujours, l’avenir est vaste », justifie ce rejeton d’un ouvrier du bâtiment qui s’est ruiné le dos. Quant à Alison, 21 ans, diplômée d’un bac pro gestion-administration, elle ne trouvait aucun emploi à la sortie du lycée. « On demande à chaque fois d’avoir une licence pour être secrétaire. » Et comme l’Éducation nationale ne propose pas de filière numérique proprement dite, la formation arrivait à point nommé. Fille d’un programmateur de robots lui ayant transmis l’atavisme familial, Alison va intégrer l’école du numérique Pop School de Lens. Même en ces temps de confinement, ne lui parlez pas de télétravail. Contrairement aux cadres en informatique chevronnés, les jeunes pousses du numérique n’ont aucune chance de trouver un emploi à distance. Il paraît qu’« open spaces », « co-working » et brainstorming requièrent une émulation collective. Ainsi les gens du Nord captent la lumière bleue qui manque à leur décor.

rassemblement-national-bruay

Le notaire et le petit juge

Bruay-en-Artois, 6 avril 1972 : la fille de mineur Brigitte Dewèvre, 15 ans, est retrouvée morte étranglée dans un terrain vague. Chargé de l’enquête, Henri Pascal, dit le Petit Juge, membre du Syndicat de la magistrature, inculpe un riche notaire, Pierre Leroy, sur la foi de son intime conviction. De passage près du lieu du crime en visite chez sa maîtresse, ce dernier devient l’homme à abattre pour la mouvance maoïste. Alors en plein essor, la Gauche prolétarienne de Benny Lévy et Serge July, futur fondateur de Libération, mène une « enquête populaire » synonyme de justice de classe. À Bruay, ses militants créent un Comité pour la vérité et la justice qui proteste contre la libération du notaire et le dessaisissement du juge Pascal. Avec le soutien de Jean-Paul Sartre, La Cause du peuple décrète : « Il n’y a qu’un bourgeois pour avoir fait ça », puis appelle au meurtre vengeur contre le notaire – « Nous le couperons morceau par morceau au rasoir ! – Je le lierai derrière ma voiture et je roulerai à 100 à l’heure dans les rues de Bruay ! – Il faut lui couper les couilles ! » Chez les mineurs du cru, qui vivent leurs dernières années d’activité, « les gens étaient agressifs. Il n’a pas fallu tisonner beaucoup le feu pour enflammer tous les corons autour. S’il y avait eu quelques gars plus culottés, ils auraient brûlé la maison du notaire et l’auraient pendu », se souvient le délégué CGT Francis Bricout. Finalement, la justice innocentera le notaire ainsi qu’un jeune homme qui s’était accusé du crime. Cinquante ans plus tard, le mystère reste entier.

Maos

Price: ---

0 used & new available from


Ils ont tué Pierre Overney

Price: ---

0 used & new available from