Le plan d’Emmanuel Macron pour sauver le monde de la culture ne pourra profiter qu’à la culture institutionnalisée et bien établie. Les aides iront aux seuls intermittents qui ont une activité importante, ou à la condition de s’investir auprès de notre belle jeunesse pour un « été apprenant et culturel ». Tous les autres vont crever.


Cela fait trois jours qu’on reparle de culture. Après un silence de deux mois. Culture ? Nous parlons là de livres, de théâtre, cinéma, de musique, de danse, de cirque, de festivals, nous parlons de la vie.

Et depuis trois jours, soudain on en parle trop. Au point que beaucoup vont avoir cette réaction… “On va donner plein de blé à ces feignants d’intermittents et de faux artistes.”

La vérité est ailleurs. Et la culture… Ce n’est pas (ou pas seulement, tiens ! soyons généreux), les Tuche, Astérix, les livres de Musso et les spectacles subventionnés avec Jeanne Balibar. Pour tout cela, pas de problème : les tournages vont reprendre, le parapluie va s’ouvrir en grand.

On craint la faillite de 40% des salles

Pour tous les artistes déjà précaires qui ont vu tous leurs contrats repoussés, les festivals annulés, les concerts et performances live impossibles, c’est un drame. Pour toutes les librairies libres qui n’appartiennent pas à un groupe comme Chantelivre (lequel ne distribue, en caricaturant, que du Musso ou Nothomb, des livres scolaires et quelques best-sellers. Pas mieux, dirions-nous que Monoprix ou Carrefour…) aussi, beaucoup ne rouvriront pas… Pour tous ces théâtres et salles qui vont fermer (on parle de 40%), rien ne va venir les remonter du gouffre. Les banques, prêt garanti ou pas, refusent de suivre les directives du gouvernement.

Pourtant, ce n’est pas au Zenith que va se produire l’éventuel Brel, Christophe ou Desproges de demain. Et si l’Art, des années 50 aux années 80 fut si immense, c’est parce qu’il avait des endroits – cabarets, boîtes, théâtres – pour s’exprimer et grandir. Sans cette vérité du public, pas de Gainsbourg ou de Jean Yanne.

Déjà promises à la faillite, donc, les librairies. Le coronavirus va achever l’œuvre entamée il y a belle lurette par la politique de la ville (qui s’en fout d’elles), les promoteurs (qui augmentent leurs loyers jusqu’au déraisonnable) et les banquiers (qui marchent sur la loi et les directives officielles quand cela les arrange). 

Quant aux créateurs… 

Intermittents, vous n’aviez encore rien vu

Les intermittents, ce n’est pas seulement Jean-Paul Rouve qui se met au chômage entre deux films, c’est plus d’un million de documentalistes, d’éclairagistes, de perchmans, de coiffeurs/maquilleurs, de petites gens. Qui permettent aux œuvres d’exister.

Le statut des intermittents, de fait, est très exigeant. Seuls ceux qui travaillent assez pour réunir un nombre d’heures improbable ont droit à ce chômage. Et pour cela ils payent le prix fort en taxes et retenues. Les indemnités journalières sont de moins en moins élevées. Le statut de l’intermittence est rogné depuis des années. Sarkozy, déjà, avait placé la barre très haut et poussé beaucoup à renoncer. Les annonces de Macron soulageront les plus à l’aise parmi eux. Ceux qui ont eu la chance de beaucoup travailler avant le déconfinement. Les autres n’auront que leurs yeux pour pleurer. Certes, c’est déjà mieux que rien. Pour les musiciens qui ne sont pas des forçats du live et font moins de trois cent concerts déclarés par an (ce qui est de plus en plus rare), pour les écrivains et journalistes/pigistes, pour les dessinateurs, pas de changement : c’est toujours rien. Aucun chômage. Vous êtes rentier, vous gagnez par votre art le minimum vital ou c’est le RSA. Point barre. Et l’AGESSA qu’on nous impose…. revient (depuis 40 ans !) à cotiser pour une organisation qui ne reverse rien, et n’est même pas reconnue pour la retraite. Un racket. 

Artiste ou technicien, c’est censé être une vocation, il est vrai. 

Hors le succès populaire, peu de salut. D’accord ! 

On connait le message et la morale depuis le système des “vignettes”, l’ancêtre des heures à justifier, en vigueur dans les années 60. Depuis, cela n’a fait que s’aggraver et l’Art, lentement, de se diriger vers le bénévolat et l’amateurisme obligé. 

Mais en refusant la notion d’exception culturelle, on pousse à l’amateurisme généralisé. La plupart des musiciens de rock ou de jazz, la plupart des écrivains “travaillent » à côté puisqu’il est devenu impossible de vivre son art. Et cet amateurisme si vanté (ah ! ces reportages sur la 2 ou BFM TV avec joyeux drilles emperruqués disco massacrant à 20 heures “On va s’aimer” façon fête de la musique !) est un piège. L’Art, pour être libre et puissant, ne peut être un violon d’Ingres. Donner un coup de vis sur la culture, privilégier l’amateurisme, c’est dire oui à Camping 4 contre Bonello, à Bob Sinclar contre Bertrand Burgalat et Chassol. 

Exception culturelle ? Cela permet en réalité à plein de navets d’exister. Le CNC, par exemple, subventionne, une bande d’artistes en carte – « bien pensants », cela va sans dire – aux films indulgents, mais aussi bon an mal an, quelques films exigeants et quelques scénarios différents. L’Exception culturelle, c’est comme la sécurité sociale, une singularité française précieuse. Et un système qui fonctionne malgré tout, sans coûter au pointilleux contribuable.

Merci Brigitte!

On dit que c’est elle qui l’a poussé à parler. Ou Isabelle Adjani et son – digne, il faut l’admettre – manifeste. Enfin, l’œil mouillé, “il” a voulu rassurer tout un chacun.

Alors?

Macron promet des prêts. Mais les banques ne suivent pas et ne jouent pas le jeu, malgré les garanties du gouvernement. Et les heures envolées – pour cause d’annulation sur six mois – ne se rattraperont jamais. Macron promet d’éventuels reports de paiements mais petits libraires, petites salles et gens, déjà étranglés par les attentats, les gilets jaunes, les gréves, avant même que… vont bel et bien rester sur le carreau. Macron promet la réouverture générale, mais les technocrates imposent des simagrées et chicanes si improbables que personne ne va oser entrer dans ces théâtres transformés en hôpital anxiogène. Le rapport Bricaire est à ce titre un régal ! Les acteurs sont obligés de porter des masques, il n’y a plus d’entracte autorisé, et des jauges viennent interdire toute rentabilité. 

Macron promet pour les intermittents une “année blanche”. Mais beaucoup de dossiers sont et seront refusés, il n’y a pour beaucoup comme seul horizon que la précarité. Enfin, c’est là le seul point positif de son discours. 

Macron promet une commande publique pour les photographes, dessinateurs, arts plastiques… mais réservée aux moins de trente ans. Pourquoi ce jeunisme ? On ne sait. Pour privilégier ce qu’il imagine être la seule culture vivante d’aujourd’hui, les arts dérivés du hip hop? Même Booba et Ladj Ly sont plus vieux ! 

Macron veut “réinventer”, c’est son grand mot, mais ses suggestions pour “un été apprenant et culturel” tiennent de la poésie pure, de la fantaisie, sinon de l’insulte. “Des formes plus petites avec peu ou pas de public”. Peu de clients et pas de rentrée d’argent? Qu’il passe devant. 

Si on devait résumer, le président a bien une idée pour les musiciens et les acteurs, pour les artistes en général : le bénévolat ! Parlez-moi d’une idée neuve. Le bénévolat est la plaie et la malédiction de l’artiste… N’empêche, il insiste. Bénévolat dans les écoles/garderies (ça occupera les gosses, ces conneries), dans la rue, pour des spectacles de moins de 50 personnes… Merci. Il y a peu de boulangers et charcutiers bénévoles. Mais pour la “ Culture”, on n’a peur de rien.

Sinon, la culture établie, via une lettre ouverte bien inopportune, de Sting à Madonna, Binoche et consorts en France, profite de la situation pour faire avancer ses pions idéologique et écolo : ces nantis ne parlent que de décroissance ! Or, l’Art libre, la Culture, pour vivre (oh! survivre ! ce serait déjà bien) et prospérer a besoin de croissance. C’est ainsi. Sinon, nous vivrons dans un monde, certes plus ou moins déconfiné, où il n’y aura plus que David Guetta, les Tuche et Madame Pancol en guise de culture.

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