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Confiner, surveiller, punir, mater


Le 11 mai 2020 restera dans l’histoire comme une date nébuleuse ; celle d’un déconfinement qui déconfinera sans déconfiner, tout en déconfinant : comprenne qui pourra ! 


Seulement certains Français en bénéficieront, mais ni en tous lieux, ni en tout temps : point trop n’en faut. À cette occasion, le conseil scientifique viendra de nouveau en renfort du gouvernement. Avec force tableaux statistiques et cartes de France colorées de rouge et vert. Il légitimera ainsi une décision que les Français ont bien du mal à comprendre et a fortiori à accepter. Ce faisant, le savant continuera une fois de plus d’offrir au politique sa caution dans un exercice qui apparaît cependant de plus en plus périlleux car il engage également la responsabilité des experts[tooltips content= »Josepha Laroche, « The Instituting Expert’s Political-Normative Power », Policymakr, April 23, 2020, https://urlz.fr/cCCS. »](1)[/tooltips].

Les Français en liberté conditionnelle

Le 11 mai 2020 restera dans l’histoire comme l’horizon improbable d’une liberté d’aller et venir à reconquérir. Ce que nombre de Français vivent comme une incarcération ne prendra en effet pas véritablement fin à cette date. En d’autres termes, leur levée d’écrou demeurera en grande partie limitée et indéterminée, toujours sujette à un droit de regard bureaucratique, plus tatillon que jamais. En bref, ils vont devoir apprendre à vivre sous contrôle et endurer ce que beaucoup d’entre eux vivent comme une punition.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: L’Etat, ma mère juive

Certes de prime abord, celle-ci ne se donne pas à voir comme telle. Bien au contraire, les pouvoirs publics la dénient. Selon ces derniers, la privation de quelques libertés fondamentales n’aurait été mise en place le 17 mars que pour le bien des citoyens, afin d’assurer leur sécurité sanitaire et pour nulle autre raison. C’est donc avec obéissance et dans la peur, que des millions d’administrés ont accepté d’être séparés les uns des autres, coupés du jour au lendemain de leur biotope social. De surcroît, c’est dans le silence qu’ils ont enduré et endurent encore d’incessantes injonctions paradoxales auxquelles ils doivent néanmoins se soumettre sous peine d’être sanctionnés. En effet, depuis le mois de janvier et jusqu’à ce jour, qu’il s’agisse de la fermeture des frontières, du port du masque, des tests de dépistage, des gestes barrières, des protocoles thérapeutiques, de la reprise du travail, du retour des enfants à l’école ou de la fréquentation des transports en commun, ils ont entendu tout et son contraire. 

Les chiffres de Salomon visent à cacher le climat politique mortifère

Les innombrables revirements des responsables politiques, tout comme les violents conflits entre experts médicaux n’ont pas manqué. Une telle situation illisible et abracadabrantesque a par conséquent rendu impossible l’adoption d’une ligne de conduite qui fût rationnelle et efficace. Surtout, ce climat mortifère sur fond de mesures liberticides, a largement accentué l’angoisse d’une population infantilisée et maintenue perpétuellement dans l’incertitude. Pendant des semaines, tests, masques, gels, lits d’hôpitaux et respirateurs ont manqué et manquent d’ailleurs encore. Rien n’explique, à ce jour, une pareille impéritie qui exige des Français toujours plus de résilience sans leur offrir pour autant de véritable contrepartie. Mais la peur au ventre, les Français ont dû affronter, vaille que vaille, cette pénurie hors-norme. Or dans le même temps, le gouvernement a cru bon de les submerger chaque soir d’un déluge de données statistiques dispensées par le directeur général de la santé publique qui, tel un greffier, dressait le bilan comptable des pertes humaines de la nation. 

Aujourd’hui chez votre marchand de journaux: Causeur #79 Sauvez la France, sortez de chez vous !

Finalement, qu’est-ce qui ressort de cette politique imprévoyante, brouillonne et si inefficace en termes logistiques et opérationnels que d’aucuns ont parfois parlé de gabegie pure et simple ? À l’évidence, se donne à voir un autoritarisme pesant, émaillé d’incohérences imposées avec une rare arrogance. L’attestation écrite de dérogation, pièce maîtresse du dispositif de confinement, apparaît à cet égard comme le symbole vexatoire de ce gouvernement des conduites. Tous les Français ont par exemple encore en mémoire l’histoire malheureuse de cet homme empêché de se rendre au chevet de son père mourant ou bien de cette infirmière de nuit verbalisée alors qu’elle sortait à l’aube de l’hôpital et n’avait pas indiqué une date exacte sur son document. Il faudra établir un jour la liste exhaustive de toutes ces brimades qu’on pourrait imaginer issues d’une terrible dystopie. Non pas, la réalité dépasse ici la fiction.

Notre malheur fait le bonheur des caisses de l’État

Durant le confinement, plus de 530.000 amendes ont été délivrées[tooltips content= »La loi d’urgence 2020-290 pour faire face à l’épidémie de covid-19 et le décret 2020-293 du 23 mars 2020, publiés le 24 mars 2020 au JO, codifient désormais tous les déplacements et mobilités sur la voie publique et renforcent les sanctions encourues en cas de violations des règles de confinement. L’amende forfaitaire de 135 euros peut aller jusqu’à 750 euros si elle est prononcée par le tribunal de police. En cas de récidive dans un délai de quinze jours, la loi prévoit une amende contraventionnelle de 1500 euros. Enfin, si l’usager est verbalisé à plus de trois reprises dans un délai de trente jours, il encourt six mois d’emprisonnement et 3.750 euros d’amende ainsi qu’une peine complémentaire de travail d’intérêt général, et une peine complémentaire de suspension, pour une durée de trois ans au plus, du permis de conduire lorsque l’infraction a été commise à l’aide d’un véhicule. »](2)[/tooltips], ce qui devrait rapporter à l’État, 60 millions d’euros. Une répression qui a toutefois souvent scrupuleusement respecté la loi implicite, mais ô combien implacable, du deux poids deux mesures. Ainsi, le promeneur solitaire s’est-il vu infliger une amende parce qu’il ne détenait pas ses papiers d’identité ou qu’il avait mal rempli son attestation alors même qu’il marchait sur une plage déserte ou dans un massif montagneux sans âme qui vive. Mais dans le même temps, on notait l’absence fréquente de verbalisation dans les quartiers où le confinement n’était pourtant pas respecté par d’innombrables personnes. Un deux poids deux mesures que le Secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur, Mr Laurent Nunez, a lui-même recommandé et qui a si bien inspiré le préfet du Calvados. 

A lire ensuite, Jérôme Leroy: La case mélancolie

Beaucoup de commentateurs ont souligné, à juste titre, que, dans les jours à venir, l’on ne pourra toujours pas se rendre dans un café, un restaurant, une salle de spectacle, un festival ou bien encore se promener sur une plage. Dans le même temps, les Français seront autorisés à voyager en toute promiscuité dans le métro, le tram ou le bus. En l’occurrence, c’est donc tout simplement le plaisir d’être ensemble, d’échanger, de mener des activités conviviales qui semble ainsi visé et rien d’autre ; à l’instar de cette Parisienne sommée par les forces de l’ordre d’interrompre la musique diffusée sur son balcon pour la plus grande joie de ses voisins. Tout se passe désormais comme si la destruction des liens de sociabilité s’invitait dans cet étrange programme sanitaire. On est alors en droit de s’interroger : s’agit-il avec cette curieuse orthopraxie, de transformer pour leur bien des citoyens traumatisés et apeurés – voire sidérés – en êtres dociles et obéissants ?

Quand tout cela s’arrêtera-t-il?

On nous annonce pour les jours prochains un traçage numérique et un fichage qui serait opéré par les praticiens du secteur privé, moyennant une prime, ce que certains d’entre eux dénoncent comme attentatoire au secret médical. Les médecins généralistes sont en effet invités à collecter les données personnelles de leurs patients atteints du coronavirus, de leurs proches et des personnes avec lesquelles ils sont en contact[tooltips content= »Cf., Le projet de loi de prorogation de l’état d’urgence sanitaire dans sa version du 6 mai. »](3)[/tooltips]. Dès lors, on voit que sous couvert de sécurité sanitaire, les pouvoirs publics assènent aujourd’hui aux Français des kyrielles de prescriptions technocratiques qui les désorientent et pourraient les conduire demain vers une certaine forme d’anomie. On doit donc légitimement s’inquiéter de ce contrôle de normalité de plus en plus oppressant – voire inquisitorial – qui entend les condamner à résipiscence.

« L’Égypte a su arrêter le coronavirus à la frontière! »

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Toute personne entrant sur le territoire égyptien est soumise à 14 jours d’isolement. Le député Abdelrahim Ali, qui revenait de France, en a fait l’expérience. Il détaille le dispositif des autorités de son pays contre le coronavirus.


 

Entretien avec Abdelrahim Ali, député égyptien et président du CEMO (centre des études du Moyen-Orient) à Paris.


Causeur. Avec 486 décès seulement au 5 mai et très peu de cas graves, la pandémie du coronavirus semble avoir épargné l’Égypte. Quelle est la situation dans votre pays ?

Abdelrahim Ali. Effectivement, la situation actuelle est rassurante ! Les mouvements des gens ont été restreints en imposant un couvre-feu de 19h à 6h du matin, puis de 20h à 6h du matin, et pendant le Ramadan (mois très important pour les musulmans), de 21h à 6h. Je peux donc vous dire que le nombre des contaminations est limité en Égypte, et que nous allons commencer un prudent processus de retour  à la normale après le Ramadan.

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois du Covid-19 ? Quelles étaient les capacités du secteur de la santé en Egypte ?

J’étais alors à Paris, et me préparais à retourner en Égypte. Arrivé là-bas, dès l’aéroport, j’ai été soumis aux mesures strictes des autorités égyptiennes : prise de température et détention de toute personne suspectée d’être contaminée. J’ai vu moi-même le degré de préparation des autorités de l’aéroport et des services sanitaires pour traiter rapidement toute personne arrivée contaminée en Égypte. Si les autorités ont le moindre doute concernant un cas, la personne est retenue et isolée immédiatement, et on lui applique le traitement adéquat. Si elle est négative, elle peut partir, mais les autorités sanitaires de son gouvernorat (équivalent d’une région française) la suivent quotidiennement après l’avoir placée en quarantaine à domicile pendant 14 jours. Moi-même, j’ai dû rester confiné chez moi 14 jours car je suis arrivé de France, pays touché par le Corona.

Quelles sont les premières mesures qui ont été prises et quelle a été la stratégie complète pour affronter le virus ?

Une « cellule de gestion de la crise » sous la présidence du premier ministre Moustapha Madbouli a été formée, avec le suivi quotidien du président Abdel Fattah al-Sissi. Le plan national a été élaboré pour répondre au mieux aux recommandations de l’OMS, et fondé sur la coordination de toutes les agences étatiques concernées. Enfin, tous les services gouvernementaux ont été suspendus, sauf bien entendu la santé. La logique de notre stratégie nationale de lutte contre la pandémie était simple : empêcher autant que faire se peut le virus d’entrer en Égypte et en même temps détecter le plus rapidement possible des cas de contamination et les contenir avant que la diffusion du virus ne s’emballe. Dans cet objectif, des vols vers les aéroports égyptiens ont été suspendus à partir du 18 mars et l’Égypte a mis en place le dispositif que j’évoquais permettant la détection précoce des cas suspects et une intensification de la surveillance sanitaire aux points d’entrée dans le pays. Un effort particulier a enfin été déployé auprès des clients des hôtels à Louxor et Assouan. 

Le climat africain pourrait être une cause essentielle d’éloignement du virus du continent, mais il n’y pas de preuve pour le soutenir…

Pour contenir la contamination, chaque gouvernorat s’est vu affecter un hôpital dont la mission est de traiter les cas avérés. Des nombreux autres d’hôpitaux étaient affectés pour assurer des quarantaines surveillées et l’ensemble du système de santé a été mobilisé pour mettre tous les moyens du pays au service de la cellule de crise. 

Au delà de l’effort d’empêcher le virus de pénétrer le pays, nous avons bien entendu pris des mesures préventives visant à ralentir sa diffusion dans le cas où cette première ligne de défense subissait une percée.

Ainsi, les restaurants, cafés, casinos, clubs et centres commerciaux ont été fermés de 19h à 6h du matin, et à partir du 31 mars, de 20h à 6h, sauf les boulangeries, les épiceries, les pharmacies et les supermarchés. Et avec le début de Ramadan, de 21h à 6h du matin. Plus tard il a été décidé de fermer totalement les cafés et les discothèques, ainsi que tous les restaurants, qui se limiteront à la livraison à domicile. Les cinémas, théâtres ont été également fermés et les activités sportives collectives suspendues.

Les administrations et les services gouvernementaux ont réduit le nombre d’employés présents pour diminuer les déplacements en transport collectif et les regroupements. Ceux dont la présence était jugée essentielle ont vu leur température contrôlée avant l’entrée dans leur lieu de travail. Les résultats laissent croire que cette logique a été plutôt efficace. 

Pourquoi l’Afrique en général a-t-elle été moins touchée que l’Europe et l’Amérique du Nord ?

La situation en Afrique a été au début une énigme qui a décontenancé les experts de la santé, surtout étant donné la régression du niveau des soins de santé dans nombre de pays du continent. Certains disent que le climat africain était une cause essentielle d’éloignement du virus du continent, mais il n’y pas de preuve pour le soutenir. En revanche, comme le démontre le cas de l’Egypte, il y a une logique plus simple et concrète. Le coronavirus vient de l’extérieur et s’est propagé en Afrique plus tard qu’en Europe, en Asie et en Amérique, un fait qui a donné aux pays africains le temps d’élaborer une stratégie préventive fondée sur une limitation de l’entrée du virus de l’étranger. C’est ainsi que dans quasiment tous les pays africains – de façon partielle ou totale – les mêmes mesures ont été prises :  la fermeture des frontières, le dépistage chez les ressortissants de pays contaminés et leur mise en quarantaine, l’interdiction des regroupements et la suspension des études dans les écoles et universités.

La durée de séjour prévu de certains touristes a pris fin, mais ils ont choisi de rester chez nous pour leur sécurité!

L’Afrique n’a ainsi enregistré à la fin de la première semaine de mars qu’un petit nombre de contaminations, essentiellement en Afrique australe et occidentale : 11 cas au Togo, Nigéria, Cameroun, Sénégal et Afrique du Sud, et des cas isolés dans les pays arabes, selon les données publiées, ce qui est peu par rapport au nombre d’habitants du continent, soit plus de 1,3 milliard d’âmes, c’est-à-dire trois fois rien par rapport aux plus de 105000 cas dans le monde à la mi-mars.

Dans une étude publiée par The Lancet sur le degré de préparation des pays africains face au Covid-19, une équipe internationale de scientifiques a trouvé que l’Algérie, l’Égypte et l’Afrique du Sud étaient les pays les mieux préparés à lutter contre le virus lors de son arrivée. Selon cette même étude, le Nigéria, pays particulièrement exposé au danger compte tenue de son importante pollution, était un des pays africains les mieux préparés à traiter avec la maladie, grâce à son expérience dans la lutte récente contre Ebola en 2014. 

Les trois piliers de l’économie égyptienne (le tourisme, le transport maritime par le Canal de Suez et le gaz) ont été très affectés. Comment le gouvernement fait-il face à ce défi ?

L’État a pris des initiatives en faveur des acteurs du secteur touristique consistant à lancer des projets de rénovation d’hôtels fixes et flottants, et de bateaux de transport touristique ainsi que le report des échéances des sociétés du secteur touristique. Un fond de 100 milliards de livres a été créée pour financer un plan plus complet pour soutenir le secteur. Pour soutenir l’ensemble de l’économie, le prix du gaz naturel pour l’industrie été baissé ainsi que le prix de l’électricité et cela pour les 3 à 5 années à venir. Une politique spécifique est mise en exécution pour attirer et garder des investisseurs, soutenir la bourse et encourager le marché du crédit en général pour disposer des capitaux nécessaires au moment de la reprise. Enfin, les pensions de retraites vont être revalorisées et les travailleurs non déclarés – ils sont autour de 1,5 million en Égypte – auront eux aussi une aide spéciale.

Quelles sont vos prévisions concernant le tourisme ?

Nous espérons que les touristes reviendront le plus tôt possible, mais cela dépendra des mesures prises contre le coronavirus dont la décision est entre les mains des autorités sanitaires. Cependant, depuis le début, l’Égypte a décidé de permettre aux visiteurs se trouvant sur son territoire de poursuivre leurs programmes touristiques. Et vous allez être étonnés : la durée de séjour prévu de certains touristes a pris fin, mais ils ont choisi de rester chez nous car ils considèrent que la situation en Égypte est sûre. Et nous allons développer le tourisme intérieur dans un délai de quinze jours après la Fête de rupture du jeûne pour inciter aussi les Égyptiens à visiter leur propre pays. 

La menace terroriste n’a pas été confinée durant la crise. Quelle est la situation au Sinaï en particulier et dans le pays en général ? Les réseaux terroristes sont-ils actifs ? Les terroristes vont-ils essayer de profiter de la situation sanitaire et économique pour affaiblir l’État ?

Effectivement, comme le démontre les récents attentats, le terrorisme est une machine infernale qui ne s’arrête pas, étant donné le soutien financier de la part de certaines entités et États. L’Égypte a le mérite de combattre le terrorisme seule à la place du reste du monde. Mais je dis aussi que la situation au Sinaï n’a pas la gravité que certains veulent vous faire croire. C’est peut-être enfin, ici, l’occasion pour moi d’adresser un message au monde en affirmant la nécessité de s’unir dans un front sans faille contre le terrorisme dont souffrent de nombreux pays. Si l’Égypte est laissée seule dans ce combat, le terrorisme risque de frapper tôt ou tard, directement ou indirectement tous les pays du monde.

#Metoo: selon que vous vous appelez Biden ou Kavanaugh

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C’est l’histoire de l’arroseur arrosé, de la boîte de Pandore ou du deux poids, deux mesures, dont l’expression anglaise « double standard » rend mieux compte. Aux États-Unis, Démocrates et médias dominants (mainstream media) sont sous le feu des critiques de Fox News et des conservateurs à cause de leur différence de traitement entre l’affaire d’allégations d’agression sexuelle contre Joe Biden et celle contre le juge de la Cour suprême Brett Kavanaugh.


En 2018, Brett Kavanaugh était le candidat soutenu par Donald Trump à la puissante Cour suprême, dont la majorité des juges pouvait ainsi basculer dans le camp conservateur après quarante ans d’une majorité plutôt progressiste. Peu avant ses audiences de confirmation devant le Sénat, Christine Blasey Ford l’a accusé d’agression sexuelle lorsqu’il avait 17 ans.

Kavanaugh, coupable idéal

Les propos les plus salaces contre lui ont été publiés avant même d’examiner la crédibilité des sources ou de leurs affirmations. Les médias ont écumé son carnet d’adresses, harcelé d’anciens condisciples, publié son journal de classe avec ses blagues de potache et relayé les déclarations d’autres femmes dans le but d’essayer d’établir un modèle de comportement violent et agressif vis-à-vis du sexe féminin. En vain. Les accusations se sont effondrées les unes après les autres, notamment une allégation de viol collectif faite par Julie Swetnick, ce qui lui vaut un renvoi devant un tribunal pour « mensonges devant le Congrès ».

Sans aucune preuve, les démocrates ont exigé que Kavanaugh se retire de la course à la Cour suprême, ils ont marché avec les manifestants les plus enragés sur la colline du Capitole, ils ont utilisé cette affaire pour collecter des fonds et dynamisé leur base électorale lors des élections à mi-parcours de 2018.

Tolérance à géométrie variable

À l’inverse, les mêmes qui étaient en première ligne pour demander justice pour Christine Blasey Ford, se sont précipités pour défendre Biden, affirmant qu’ils ne croyaient pas Tara Reade qui l’accuse de lui avoir mis des doigts dans le sexe dans un sous-sol du Capitole en 1993. La première devait être crue sur parole, l’autre devrait s’effacer devant celle de celui qu’elle accuse.

Tara Reade accuse Joe Biden Image: capture d'écran YouTube / Megyn Kelly
Tara Reade accuse Joe Biden Image: capture d’écran YouTube / Megyn Kelly

A lire aussi, Daoud Boughezala: Violences sexuelles: « La parole des victimes n’est pas sacrée »

Un mâle pour un mal

Dans cette ambiance de délation voulue par le mouvement #Metoo, le dossier de Tara Reade apparaît pourtant un peu plus solide que celui de Christine Blasey Ford. La première travaillait pour le sénateur Biden, elle a parlé de son agression (sans cependant en donner les détails) à plusieurs personnes à l’époque des faits et sa mère y a fait allusion en direct sur CNN dans le célèbre talk-show de Larry King. On en trouve même une trace écrite dans sa procédure de divorce en 1996.

Les actes dénoncés par la seconde remonteraient à 1982 quand Kavanaugh avait donc 17 ans. Ils n’ont été corroborés par aucun témoin, malgré une enquête du FBI, 36 ans après les faits !

Avec #Metoo puis l’affaire Kavanaugh, démocrates, activistes et médias dominants ont cherché à bousculer l’approche traditionnelle du droit, basée sur les notions de la présomption d’innocence, de la charge de la preuve, du débat contradictoire et de la prescription. Ils ont voulu détruire un homme et l’exclure de la vie sociale sur la base d’un témoignage remontant à son adolescence. Par conviction ou opportunisme politique, les démocrates, Biden en tête, ont cherché à établir ce qu’ils ont qualifié de « nouvelle norme » consistant à  « croire toutes les femmes »  qui se déclarent victimes d’agressions sexuelles et à les qualifier de « survivantes » afin sans doute d’établir un lien avec les rescapés d’un génocide. Cette « nouvelle norme» a volé en éclats dès lors qu’il s’est agi de Biden, non parce qu’il s’appelle ainsi mais parce qu’il est l’opposant de Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre et tout est bon pour battre le nouvel Hitler, le fascistele dictateur, le responsable du coronavirus rebaptisé le Trumpvirus!

Un impératif catégorique : les intérêts politiques

Les élus démocrates ont même défendu leur candidat alors qu’il n’avait encore rien dit sur l’affaire ! Trois bien longues semaines selon le tempo médiatique se sont, en effet, écoulées entre les accusations de Reade et la première interview de Biden à ce sujet. Pendant ce temps, l’ancien vice-président, interrogé à de nombreuses reprises par les grandes chaines de télévision (CNN, ABC, NBC, MSNBC) dans le cadre de sa campagne, n’a eu à répondre à aucune question sur Reade, alors que les médias avaient pilonné Kavanaugh sans retenue dès le premier jour. En France, Libération, Le Monde et Mediapart n’en ont pas parlé avant que Biden ne s’exprime. Les féministes autoproclamées ne sont pas en reste non plus. Effectuant un superbe virage à 180 degrés, l’actrice Alyssa Milano, l’une des égéries du mouvement #MeToo, continue de soutenir Biden.

Cette affaire illustre, une fois de plus, la partialité et l’hypocrisie des grands médias américains et la fumisterie d’un féminisme dévoyé qui ne s’applique que sélectivement, au cas par cas, selon l’intérêt politique du moment.

Crise et châtiment


Encore plus asphyxiée par Covid-19 que les poumons des plus fragiles ? C’est notre économie bien sûr ! Poncif journalistique… En tout cas, le monde du travail est bouleversé. Et les penseurs de gauche, comme Dominique Meda – qui pendant des années ont échoué à nous vendre leur marchandise anti-marchande – sortent du bois.


Pas de télétravail pour les « premiers de corvée »

On croit que confinement rime forcément avec télétravail. Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. L’IFOP classe les actifs en trois groupes distincts de taille équivalente. Un tiers de « premiers de corvée » continue de travailler sur son lieu de travail au risque de contracter le virus. Ce sont logiquement les personnels des hôpitaux, les livreurs et caissières de supermarchés. Bref, tous les employés dont le travail ne peut s’effectuer à la maison. Un deuxième tiers agglomère ceux qui ont pris des congés, sont malades ou au chômage partiel, en pleine explosion (plus de 11 millions de salariés). Enfin, un petit dernier regroupe les actifs travaillant depuis leur lieu de confinement. Les premiers de cordée macronistes ont toutes les chances d’y être surreprésentés.

A lire aussi, Yohann Elmaleh : La gauche caviar est morte, vive la gauche campagne!

Les docteurs (en sociologie) ont le vaccin !

Après ce Big Bang, le monde du travail est si bouleversé que des penseurs de gauche radicale en profitent pour vendre leur marchandise antimarchande. La professeure de sociologie à Dauphine et chroniqueuse au Monde (à moins que ce soit l’inverse…), Dominique Méda, confie ainsi ses réflexions à qui veut bien l’écouter. Premier scoop : la crise sanitaire a mis à l’honneur des professions mal payées et pourtant essentielles dans le public – infirmières, anesthésistes, réanimatrices. Au point que l’échelle de reconnaissance des métiers s’inverse : payons davantage les pauvres ! Enfin, pas tous, car certains semblent plus égaux que d’autres… Fi des livreurs et des éboueurs, Méda oint surtout le personnel soignant féminin pour mieux en déduire que les femmes sont en première ligne. À l’image de toute une gauche savante qui se réjouit de la catastrophe, la penseuse s’en prend au « fétichisme du PIB », à la « division internationale du travail », ainsi qu’à notre vil « intérêt exclusif pour la croissance » comme autant de causes du châtiment divin. La décroissance, qu’annonce et préfigure le confinement, sauvera le monde.

Cela faisait des années que la prophétesse Méda vaticinait dans l’indifférence générale. Vive la crise !

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Non à la loi Avia


C’est une loi qui représente un enjeu fondamental pour la liberté d’expression qui s’apprête à être votée ce mercredi 13 mai, presque en catimini, à l’Assemblée nationale.


À qui les députés s’apprêtent-ils donc à laisser apprécier ce qui relèvera sur internet de simples propos « offensants » ou bien de « haine »? À des opérateurs privés, notamment les plateformes américaines !

La loi contre les contenus haineux sur Internet est un projet que le gouvernement n’a pas eu le courage de porter lui-même.

Il a préféré en laisser l’initiative à la députée Lætitia Avia qui, après avoir par le passé tenté de légiférer contre la glottophobie, bataille depuis plus d’un an pour faire adopter cette proposition liberticide. De plus, c’est donc une loi que le gouvernement n’a pas eu le courage de faire voter dans des conditions sereines, car c’est en plein état d’urgence sanitaire qu’il a choisi de l’inscrire à l’ordre du jour, comme si la situation était propice à adopter des séries de textes heurtant de plein fouet les libertés fondamentales.

Est-ce bien le moment?

Cette proposition de loi aura connu un parcours législatif chaotique et se finit de façon peu glorieuse. Elle est pourtant loin de faire l’unanimité et aurait mérité un vrai débat de fond sur la question de la protection de la liberté d’expression. Le législateur décide de la faire passer à la sauvette ? Pour les citoyens lucides, voilà qui devrait être révélateur.

A lire ensuite: Le masque et la prune

Adoptée en première lecture par l’Assemblée en juillet dernier, torpillée par la commission européenne en novembre, retoquée par le Sénat en décembre, la proposition de loi faisait consensus contre elle, tant de la part des oppositions politiques que de la société civile, de la Ligue des droits de l’homme au Conseil national des barreaux. Mais par un jusqu’au boutisme incroyable, c’est une loi liberticide qui menace malgré tout d’être adoptée de façon définitive.

Dernière minute!

De façon parfaitement opportune, Mediapart aura décidé, hier soir, de venir mettre son grain de sable en jetant le discrédit sur la personne de Laetitia Avia! Quand bien même nous serions viscéralement attachés à la liberté d’expression et inquiets par cette imposition du « politiquement correct » par voie électronique, on pourra regretter sincèrement la méthode, déjà maintes fois éprouvée, consistant à faire pourrir un débat par l’attaque ad hominem. Procédé qui n’honore ni le journalisme, ni le débat démocratique.

Laetitia Avia annonçait au micro de Sud Radio ce matin qu’elle n’entendait pas pour autant renoncer. Mediapart vient d’instiller un mélange des genres un peu malsain et le débat autour de la loi cyberhaine est encore un peu plus pourri! Si la proposition de loi Avia ne mérite rien d’autre qu’une fin peu glorieuse, c’est triste de constater que, dans un pays démocratique, certains considèrent que l’attaque personnelle contre celle qui porte la proposition est plus forte que l’attaque sur le fond du texte !

Il y a pourtant, on le voit, tant à dire sur le fond de cette proposition de loi.

Les meilleures intentions du monde

Quel crédit donner à une démocratie qui entend faire adopter une loi heurtant frontalement la liberté d’expression dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire ? Quelle image le législateur se donne-t-il de lui-même ? Alors qu’il est censé œuvrer pour assurer la garantie des libertés publiques, il préfère se complaire dans la flatterie des ressentiments victimaires d’une société dont on ne cesse pourtant de déplorer la montée du communautarisme et l’archipelisation.

Portée par les meilleures intentions du monde (lutte contre le racisme, l’homophobie etc…), la proposition de loi Avia tend bel et bien à inverser le paradigme sur lequel repose tout l’esprit du droit français : la liberté est la règle, la restriction l’exception.

En instituant un mécanisme de censure préventive, en contournant le juge, en laissant l’État se défausser de ses obligations sur des opérateurs privés, la proposition de loi Avia signe une page décidément bien triste dans la protection des libertés publiques.

L’auteur de cet article était hier invité au micro d’André Bercoff, sur Sud Radio.

L’Etat, ma mère juive


Après deux mois de claustration forcée, des millions de Français, qui redoutent légitimement le choc économique annoncé, ne peuvent plus attendre. Mais beaucoup d’autres, adeptes du risque zéro et de la morphine étatique, rechignent à reprendre le travail et exigent que l’on respecte leur droit aux vacances. Il faut croire que l’héroïsme meurt en bermuda.


Après deux mois censés accoucher d’un avenir radieux authentique et sobre, les Français sont taraudés par une question brûlante : allons-nous partir en vacances ? Par esprit de sacrifice, à moins, qui sait, que ce ne soit par peur, nous nous sommes résignés à ne rien faire, nous avons accepté que l’État se mêle de nos oignons au sens propre (étaient-ils bien essentiels, ces oignons ?). Pour continuer le combat, nous sommes prêts à oublier les soldes (s’il le faut vraiment) et à abandonner notre intimité aux nécessités impérieuses du suivi épidémiologique qui sera assuré par « des brigades d’anges-gardiens ».

Les vacances, nouveau droit de l’homme!

Mais renoncer aux vacances, ça jamais ! L’annonce de la fermeture de toutes les plages au moins jusqu’au 2 juin, nonobstant la célébration du nouvel esprit girondin baignant notre république jacobine, suscité un grondement. « Si on n’ouvre pas le 2 juin, il y aura une révolte sociale », avertissent des maires bretons. Ils peuvent compter sur le soutien populaire. Nos gouvernants sont prévenus – par Philippe Muray : il faut craindre le courroux de l’homme en bermuda.

La résilience dont nous nous targuons mérite examen. Un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ?

Dans la nouvelle hiérarchie des droits, le seul qui puisse prétendre supplanter l’impératif sanitaire est donc le droit aux vacances. Qu’on ne se méprenne pas, je fais partie de ce troupeau vacancier qui, aux premiers beaux jours, c’est-à-dire maintenant, rêve délicieusement de vent, de soleil et d’eau salée. Cependant, que le mot « travail » suscite des syncopes en chaîne dans le monde syndical, indignant jusqu’au placide Laurent Berger, en dit long sur notre rapport ambivalent à la chose. Provocation ou au minimum maladresse, a-t-on décrété de toutes parts, y compris à droite, quand Geoffroy Roux de Bézieux a avancé l’idée que peut-être, il faudrait travailler plus à l’issue de la pandémie. Il est vrai qu’avec l’explosion attendue du chômage, le problème, pour beaucoup, ne sera pas de travailler plus, mais de travailler tout court. N’empêche, si nous aimons aller au bureau, c’est plus pour la sociabilité (voire pour nous désennuyer) que pour créer de la richesse. Nous n’avons pas cette culture de la gnaque, de la performance et des comptes bien tenus qui caractérise les économies robustes, suivez mon regard. Ce n’est pas le moindre de nos charmes.

A lire aussi, Elisabeth Lévy : Comment nous sommes devenus Chinois

Vers la tiers-mondisation heureuse

On aimerait que cette propension nationale à la paresse productive soit la contrepartie d’un génie créateur et littéraire maintenu qui ferait de la France une grande puissance spirituelle – la déglingue contre la poésie. À l’évidence, ça ne marche pas comme ça. À défaut, notre nonchalance pourrait avoir de l’agrément, comme les premières rides chez une beauté dont le déclin, quoique largement entamé, ne se voit encore que de près. Encore faudrait-il que nous en acceptions la principale conséquence : la tiers-mondisation en douceur d’un pays joyeux et insouciant, où rien ne marcherait, mais où il ferait bon vivre. Puisque nous n’avons pas les moyens de nos ambitions, résignons-nous à avoir les ambitions de nos moyens.

Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020. © Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020.
© Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA

Seulement, une telle sagesse supposerait un effort de vérité dont nous sommes bien incapables. À force de nous voir si bons dans le miroir des médias et des publicitaires, nous avons fini par croire au portrait flatteur d’une France mobilisée dans la plus grande épreuve de son histoire, faisant corps avec ses héros, portrait fabriqué à coups d’informations inquiétantes et de témoignages émotionnants – mais dans la vraie vie, quel pourcentage de la population ont représenté les applaudisseurs de 20 heures ? Quant à la résilience dont nous nous targuons, cela mérite examen : un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ? Jacques Julliard veut croire que, « dans des circonstances exceptionnelles, où la bourgeoisie capitule, où les intellectuels disjonctent, le peuple demeure disponible à qui l’invite à se dépasser ». Réponse dans quelques décennies.

C’est pas d’not’ faute

En attendant, nous nous la racontons. Et au lieu d’assumer virilement les conséquences de nos inconséquences, nous pleurons notre grandeur passée tout en lorgnant avec convoitise sur l’assiette de nos voisins. Nous ne voulons pas devenir allemands – pour ma part je m’en réjouis –, mais nous voulons un pays aussi prospère et organisé que l’Allemagne. Mais c’est sans doute parce que nous ne sommes pas des Allemands (ni des Chinois), mais des Gaulois, bordéliques et pleurnichards plus que rebelles, que la décrue de la maladie est plus lente chez nous – et le bilan plus lourd.

Le président de la République a dit « quoi qu’il en coûte » et nous l’avons pris au sérieux, de sorte que notre demande de sécurité et de santé ne semble plus avoir de limites

En tout cas, guerre sanitaire ou pas, les Français sont les champions du monde de l’humeur bilieuse, de la peur du lendemain et de la récrimination. Il y a toujours un individu ou une institution qui nous doit quelque chose, qui nous a fait défaut ou, offense suprême, manqué de respect. Du reste, c’est souvent vrai.

On peut reprocher aux pouvoirs publics de multiples erreurs dans leur gestion de l’épidémie en général et dans leur communication en particulier : mensonges, indécision, imprévoyance, infantilisation et gourmandise répressive (palpable chez un Castaner brandissant avec fierté le million de contraventions dressées pour sortie abusive). Mais, outre que vitupérer sans relâche les mêmes défaillances finit par être ennuyeux, il est peut-être temps d’instruire le procès des gouvernés, à tout le moins de poser une question : valons-nous vraiment mieux que ceux qui nous gouvernent ?

Encore un peu de Netflix

Nous nous insurgeons contre les injonctions contradictoires du pouvoir et à juste raison : allez voter/restez chez vous, les masques sont inutiles/il faut les réserver aux soignants. Mais celles que nous adressons à nos gouvernants ne sont pas moins fâcheuses : dites-nous la vérité/rassurez-nous, laissez-nous vivre/protégez-nous, fermez les classes/ouvrez les plages.

Dans ces conditions, l’exercice du pouvoir, à la fois sous la surveillance constante des médias et sous la menace angoissante de poursuites pénales, n’est pas une partie de plaisir. Alain Finkielkraut évoque justement les « politiques prisonniers » (pages 40-43), mais cette prison, ils l’ont construite de leurs mains, ou plutôt de leur verbe. Voilà deux mois qu’ils nous terrorisent en expliquant que le danger est partout – même si la probabilité de contracter une forme grave de la maladie est assez faible. L’objectif, légitime, de protéger les plus fragiles en évitant la surcharge hospitalière a été atteint. Mais nous, nous avons retenu le mot « risque » et maintenant qu’ils nous demandent de reprendre le boulot, c’est un festival de « on ne veut pas y aller » et de « maman j’ai peur ». En somme, nous voulons bien nous sacrifier encore un peu : un peu plus de Netflix, de Facebook, d’après-midi cuisine avec les enfants. Et, bien sûr, de méditation sur l’avenir de la planète.

Le président de la République a dit « quoi qu’il en coûte » et nous l’avons pris au sérieux, de sorte que notre demande de sécurité et de santé ne semble plus avoir de limites. Après avoir flatté le narcissisme de l’héroïsme, on aura du mal à résister à la demande de moyens supplémentaires pour l’hôpital : or, il faudrait commencer par réaffecter des moyens déjà considérables, donc remercier une palanquée d’administratifs et autres chefs de bureau, donc simplifier l’ensemble cauchemardesque de normes et règlements qu’ils sont chargés d’appliquer avec un perfectionnisme juridique imperturbable. Il sera plus facile d’arroser que de réformer.

Retour à la maternelle

Après tout, nous ne demandons pas grand-chose. Que l’État nous soigne, nous fournisse des masques, paye notre salaire, garantisse nos vacances. Et en plus qu’il nous console et nous dise que nous sommes les plus beaux. Michel Schneider l’a diagnostiqué avec finesse dès 2003 (Big Mother, Odile Jacob), nous voulons une mère, et même une mère juive qui nous passe tout. Quand nous découvrons qu’elle n’est pas toute-puissante, nous trépignons de frustration et de faiblesse : « Les Coréens, ils ont des masques, les Allemands, ils ont des tests. » Et quand les masques arrivent, nous trépignons encore et demandons pourquoi ils étaient cachés jusque-là.

En somme, nous protestons souvent parce que l’Etat n’en fait pas assez, rarement parce qu’il en fait trop. Forts en gueule, nous acceptons injonctions et sanctions, pour peu qu’on nous épargne – par voie de subventions – la fatigue de vivre. En effet, c’est donnant-donnant : l’État payera. Cette curieuse conception de l’État, comme une sorte d’Oncle Picsou à qui il faut faire lâcher son magot, permet de reporter sur une puissance extérieure mal intentionnée la responsabilité de chacun, résumée par la formule « L’État, c’est moi » – si c’est moi, c’est aussi mon voisin : il est plus confortable de croire que l’État est un grand Autre. Or, contrairement à l’amour d’une mère, les moyens humains, techniques et financiers de l’État sont limités. Et ils dépendent in fine de notre travail et des richesses que nous produisons.

De plus, même en dehors de la contrainte financière, qui n’existe pas dans le monde merveilleux de l’argent magique où nous vivons depuis le 17 mars, plus notre État colbertiste prétend être omniscient, plus il est impotent. Obligée d’agir en pleine lumière, notre administration stratifiée par les siècles (car c’est un principe intangible, on n’y retranche jamais), est devenue le royaume des ouvreurs de parapluies et autres adeptes du « pas de vagues ». Pour se couvrir, ils pratiquent un salafisme juridique, une lecture littéraliste de la règle qui paralyse l’exécution des décisions les plus simples (voir l’analyse de Pierre Vermeren, pages 52-55). Combien de réunions, commissions, validations, expertises, évaluations et signatures pour autoriser une clinique privée à accueillir des patients situés à quelques kilomètres, qu’on envoie à l’étranger et à grands frais, et à grand renfort de publicité, accréditant l’idée que notre système hospitalier est débordé ? Par quels circuits, montée et descente, chemine l’autorisation pour les laboratoires vétérinaires de fabriquer des tests sérologiques qui ne peuvent en aucun cas être dangereux (voir le texte d’Ariel Beresniak pages 56-59) ?

A lire aussi, Françoise Bonardel : La grande peur de l’an 2020

Morphine gouvernementale

Tout cela ne date pas d’hier, ni même de la Révolution, comme l’a si bien montré Tocqueville : « Au dix-huitième siècle, l’administration était déjà très centralisée, très puissante, prodigieusement active, écrit-il dans L’Ancien Régime et la Révolution. On la voyait sans cesse aider, empêcher, permettre. Elle avait beaucoup à promettre, beaucoup à donner. Elle influait déjà de mille manières, non seulement sur la conduite générale des affaires, mais sur le sort des familles et sur la vie privée de chaque homme. » Au fil du temps, le contrat social et politique, par lequel nous renonçons à une partie de nos libertés en échange de l’égalité d’une part, de la sécurité d’autre part, s’est doublement déséquilibré. Là encore, le génial Tocqueville nous a vus venir : « Beaucoup de Français en sont arrivés à penser que vivre égaux sous un même maître avait encore une certaine douceur. » Nous avons donc concédé à ce « despote bienveillant » une emprise dont le plus absolu de nos monarques n’aurait pu rêver. Et il l’exerce avec un zèle infatigable.

Or, il apparaît que le despote est, sinon nu, assez court vêtu. Alors que le début de la fin du confinement approche, on voit émerger deux France qui semblent vivre côte à côte et qui pourraient bien se retrouver face à face si la rentrée sociale s’avère aussi chaude que prévue. La première, qui redoute de voir son entreprise faire faillite ou son emploi disparaître, piaffe d’impatience de recommencer à travailler, quitte à en rabattre un peu sur la protection sanitaire. La deuxième rassemble nombre de fonctionnaires et tous ceux qui, grâce à la morphine gouvernementale, n’ont pas pris la mesure de la situation, ce qui fait pas mal de monde. Cette France protégée ou qui croit l’être freine des quatre fers comme si le déconfinement était une option que nous pourrons activer à notre convenance quand le danger aura disparu.

Pourtant, la solidarité qu’on devait aux malades et aux soignants hier, on la doit aujourd’hui à ceux qui sont menacés de mort économique et qui ne peuvent plus attendre. Mais l’héroïsme et le courage dont nous nous gargarisions il y a peu semblent évanouis. Danton, aujourd’hui, ferait un bide avec son invitation à l’audace.

Il n’est pas question, horresco referens, de demander à chaque Français ce qu’il veut bien faire pour son pays, mais ce qu’il veut bien faire pour lui-même. Que nous est-il arrivé pour qu’une demande si légitime passe pour scandaleuse ? Comment la fierté de l’indépendance (célébrée, en vers, par Cyril Bennasar page 50-51) a-t-elle laissé place à la frénésie de l’assistance ?

Alors oui, on voudrait que le gouvernement fasse appel à notre responsabilité plutôt qu’à notre peur du gendarme et du virus, bref, qu’il nous traite en adultes. Vincent Tremolets de Villers s’insurge, à raison, contre la transformation du pays  « en une immense garderie pour 60 millions de cancres ». C’est peut-être parce que nous nous comportons comme des enfants apeurés, qui croient faire disparaître le danger en se cachant dans les jupes de leur mère.

Big Mother: Psychopathologie de la vie politique

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Sauvez la France, sortez de chez vous !


Covid-19, Seine-Saint-Denis, Proust, cuisine russe, Adèle Haenel: notre numéro de mai est en vente dans une France déconfinée. 


En mai, fais ce qui te plaît… tant que tu restes masqué, distancé, sinon confiné dans ton trente mètres carré. Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy pose les questions qui dérangent : « valons-nous vraiment mieux que ceux qui nous gouvernent ? » Après deux mois de claustration forcée, des millions de Français, qui redoutent légitimement le choc économique annoncé, ne peuvent plus attendre. Mais beaucoup d’autres, adeptes du risque zéro et de la morphine étatique, rechignent à reprendre le travail et exigent que l’État les couve comme une mère juive. « L’objectif, légitime, de protéger les plus fragiles en évitant la surcharge hospitalière a été atteint. Mais nous, nous avons retenu le mot « risque » et maintenant qu’ils nous demandent de reprendre le boulot, c’est un festival de « on ne veut pas y aller » et de « maman j’ai peur ». », souligne notre directrice de la rédaction.

La mort, cette inconnue

D’où l’antienne qui trône en « une » de ce numéro : « Sauvez le pays, sortez de chez vous ! », vous exhorte Vercingétorix façon « oui nide iou ». Dès l’entame, Alain Finkielkraut défend la nécessité du confinement, pourfend l’égoïsme sanitaire des adeptes de la liberté inconditionnelle et analyse la condition de nos « politiques prisonniers » des procès de leurs administrés. Pour Pierre Vermeren, si l’hexagone figure dans le peloton de tête des pays industrialisés les plus durement touchés par le Covid-19, ce bilan désastreux est dû à la lourdeur de notre appareil administratif obsédé par le respect des normes, même en temps de guerre. Guillaume Cuchet, l’auteur de Comment notre monde a cessé d’être chrétien, estime que notre surréaction au léger rebond de mortalité provoquée par le Covid-19 révèle notre hypersensibilité à la mort. En l’absence de fléaux ou de grandes guerres depuis des décennies, l’allongement de l’espérance de vie est devenu un droit de l’homme. D’ailleurs, à l’heure où la mort est devenue inacceptable, rien n’est plus tabou que de s’interroger sur le coût d’une vie sauvée pour la collectivité. Le spécialiste de l’économie de la santé Ariel Beresniak soulève ce tabou : pour répondre aux besoins sanitaires illimités d’une population angoissée, l’État-providence dispose de ressources limitées et doit définir des priorités.

Sur le terrain, l’étudiant en sixième année de médecine Charles Seyrol, engagé comme infirmier de nuit en soins intensifs dans un service Covid +, raconte sans tambours ni trompettes sa drôle de guerre passée à diagnostiquer et veiller les malades.

Du côté de l’arrière, Sami Biasoni prend la défense des milliers de Parisiens qui ont quitté la capitale pour rejoindre une maison de campagne. Culpabilisés et dénoncés comme des agents infectieux, ces bourgeois des villes font tourner l’économie rurale tout en redécouvrant les vertus du lien familial. Vertueuse bourgeoisie, aurait titré Drieu…

Les Chinois à Paris, Milan, Le Pirée…

Cap sur l’international. À l’échelle de la planète, difficile d’échapper au virus. Amaury Martin s’interroge sur la responsabilité française dans l’installation du fameux laboratoire P4 de Wuhan. Certains ont soupçonné cette unité ultrasensible d’être à l’origine de la pandémie. Si rien ne le prouve, la livraison à la Chine de cette infrastructure révèle la naïveté confondante de notre diplomatie. À l’inverse, Jeremy Stubbs prône un front commun occidental face à la stratégie de domination mondiale du Parti communiste chinois. Quant aux États-Unis, qu’arpente le reporter Alexandre Mendel, au nombre de morts du Covid-19 dans le pays s’ajoutent la tragédie du chômage et le refus du confinement. Du Texas au Dakota, les citoyens brandissent la Bible et la Constitution pour défendre leurs libertés.

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Ouvrons le dossier Cyril Bennasar. L’ours confiné répond « non merci » à la charité de l’État, le tout en vers et contre tout. Puis ce menuisier fâché avec l’Urssaf s’initie au courant juif libéral, mixte et paritaire, se découvrant nostalgique d’une tradition qui le dépasse.

93, voilà les flics

Notre envoyé spécial en Seine-Saint-Denis Erwan Seznec explore la France d’après la France. Policiers, professeurs et autres fonctionnaires fuient ce département à l’immigration galopante où la consommation de drogue s’est banalisée.

Enfin, sans oublier le moi de Basile de Koch, la rubrique culture donne une fois de plus dans l’éclectisme le plus complet. Paul Thibaud dresse le portrait d’Adèle Haenel. Dans la cour insistante que lui a faite le réalisateur Christophe Ruggia pendant son adolescence, l’actrice voit rétrospectivement une « emprise » masculine. Son récit victimaire est emblématique du néoféminisme épurateur et réfractaire au dialogue.

Autre totem à déboulonner: l’art contemporain. Malgré le confinement qui les prive de public comme tous les acteurs de la culture, les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) vont très bien merci pour eux. De quoi s’interroger sur l’utilité de ces promoteurs d’un art abscons. Une enquête signée Pierre Lamalattie. Rayon littérature, Jérôme Leroy relit les œuvres de jeunesse Proust ainsi que les souvenirs de sa mère qui éclairent la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain. Enfin, Emmanuel Tresmontant célèbre la cuisine russe. À la fois populaire et aristocratique, cette grande dame nourrit la gastronomie française depuis deux siècles. Vivement l’heure du déconfinement mondial !

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Économie de la santé

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L’Occident mort de peur


Déni de la mort: après le déclin, la fin de l’Occident?


La crise du Covid-19 n’aura pas seulement fait ressurgir les frontières dans une civilisation où elles étaient souvent présentées somme le dernier vestige de la xénophobie. C’est notre rapport conflictuel à la mort qui est remonté à la surface qui doit être vu ailleurs dans le monde comme le principal signe de notre déroute ! Jamais les Occidentaux n’avaient manifesté une crainte aussi intensément révélatrice de leur mal-être collectif. 

Les esprits religieux n’ont pas manqué de voir une faillite spirituelle dans notre hantise diffusée sur tous les écrans du monde. Et si certains d’entre eux avaient raison cette fois?

Tout d’un coup, la plus riche et puissante civilisation de la planète est apparue fragile, chétive, traumatisée par une réalité pourtant inhérente à la vie. Le roi de l’univers s’est présenté nu comme un ver au balcon doré de sa désillusion. 

Mesures quasi-maladives

Le malaise a notamment pris la forme de mesures de confinement presque maladives, quoique nécessaires dans la perspective individualiste et à court terme qui est la nôtre.

Comme l’a soulevé le philosophe Robert Redeker, l’Homo occidentalis aura choisi le suicide économique au lieu d’affronter la réalité de sa finitude. «La mise entre parenthèses de la liberté et les destructions imposées à l’économie signent la pathologie de ce retour du refoulé», écrivait-il dans Marianne le 21 avril dernier. 

Une civilisation abritant des nations aussi troublées est inapte à faire la guerre et à traverser des crises plus importantes

Nous vivons dans des sociétés privées de leur vitalité. À quoi bon blâmer nos dirigeants pour des phénomènes qu’ils ont encouragés mais dont ils ont perdu le contrôle? Nos sociétés sont atomisées et désenchantées: ce sont les mêmes que Michel Houellebecq a dépeintes. Nous vivons dans des sociétés rongées par l’anxiété et la dépression, où des millions de gens se droguent légalement pour survivre. Nos pays sont divisés par des intérêts syndicaux, professionnels et de classe que nous pensions avoir réussi à harmoniser. N’en déplaise à la gauche identitaire: les inégalités sont encore économiques avant d’être culturelles ou raciales. 

Crise spirituelle, crise civilisationnelle 

Ce grand vide spirituel s’est manifesté de manière assez brutale au Québec. Lorsque la crise a débuté, le Québec a eu l’impression de retrouver son sens de la collectivité, mais le corporatisme et la désertion de milliers de travailleurs de la santé ont vite eu raison de cette euphorie du début. Le Premier ministre québécois, François Legault, a dû plusieurs fois supplier le corps hospitalier de participer à «l’effort de guerre» dans les résidences pour personnes âgées, toujours gravement touchées par le virus. Comme d’autres, les Québécois ont découvert l’état lamentable de leur système d’hébergement des vieillards. À travers les vieux, c’est leur propre fin qu’ils entrevoyaient mais qu’ils ne voulaient plus voir. 

A lire ensuite, Daoud Boughezala: Silvia Romano, otage italienne en Somalie “librement” convertie à l’islam

Une civilisation abritant des nations aussi troublées est inapte à faire la guerre et à traverser des crises plus importantes, ce dont sont plus que jamais conscients les empires de l’Est à commencer par la Chine. D’abord une crise sanitaire, le Covid-19 aura surtout été une crise civilisationnelle à l’Ouest du globe. Depuis déjà plusieurs années, les nations occidentales refusent de sacrifier des hommes dans les conflits armés: chaque mort est vue comme une tragédie à ne jamais répéter. C’est le règne des opérations télécommandées et des drones. 

La créativité et l’innovation sont hélas loin d’être garantes de la survie des empires qui restent par définition mortels. De rappeler que les sociétés modernes ne savent plus stimuler le sens du devoir est un truisme: seule prévaut la logique des droits et son double, l’individualisme sacré. Combien de personnes la Chine est-elle prête à lâcher sur ses 1.4 milliard d’âmes pour devenir le maître du monde? Quels pays occidentaux seraient prêts à instaurer ou réinstaurer le service militaire obligatoire?

Toujours des droits, jamais des devoirs

Il faut lire le général chinois à la retraite Qiao Lang pour comprendre notre propre déroute et la manière dont elle est interprétée par Pékin. Dans un entretien récent accordé à la revue chinoise Bauhinia et traduit en français par Conflits, Lang explique que l’élévation du niveau de vie est en train de se retourner contre l’Occident (contre les États-Unis surtout) à travers la désindustrialisation et la délocalisation. Les Occidentaux voudraient continuer à dominer les autres tout en leur déléguant les tâches qu’ils ne veulent plus faire. À quoi bon concevoir de la haute technologie si vous ne voulez plus la produire? À quoi bon avoir une armée puissante et la bombe nucléaire si votre pays est peuplé de pacifistes? 

Au Québec, où les Chinois possèdent d’ailleurs de nombreuses terres agricoles, un mouvement en faveur de l’agriculture locale a été lancé pour revenir à la souveraineté alimentaire alors que la chaîne d’approvisionnement pourrait être rompue. Le hic, c’est que les producteurs ne parviennent plus à embaucher des Québécois acceptant de travailler au champ dans des conditions difficiles. Des centaines de migrants viennent donc chaque année cueillir les fruits et légumes produits localement. Comme quoi les beaux discours patriotiques et écologistes ne suffiront pas à éviter le naufrage.

Canal Saint-Martin, l’impensable a été commis

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La « crainte du relâchement » ne doit pas servir de prétexte à des dérives liberticides


Lundi 11 mai était le premier jour du déconfinement. Une date attendue avec impatience par beaucoup de nos concitoyens, pressés de retrouver une vie normale, mais également redoutée par d’autres, échaudés par le danger invisible dont on leur a rabâché les oreilles pendant ces longues semaines. 

Passons sur le caractère discutable de ce confinement dont de nombreux spécialistes, à l’image du Professeur Raoult, doutent de l’efficacité. Ce qui est fait est fait, et l’état d’urgence sanitaire voté à la hâte en mars dernier a permis légalement de prendre les mesures très restrictives auxquelles la population a globalement accepté de se soumettre, montrant une docilité difficile à comprendre dans un pays qui a pourtant érigé la liberté comme l’une de ses valeurs fondamentales.    

Attention confinement saison 2

Mais alors que cette étrange parenthèse s’achève enfin, des voix s’élèvent déjà pour évoquer la « deuxième vague » qui s’annonce en cas de non-respect des gestes barrières et de la distanciation. Pire, le risque de « relâchement » pourrait entraîner un « reconfinement d’urgence », d’ailleurs prévu si nécessaire dans le plan de déconfinement présenté par Jean Casteix. 

La crainte du « relâchement » ne doit pas devenir un prétexte de nature à éterniser une situation qui a vocation à rester exceptionnelle, temporaire et très encadrée 

Des hypothèses catastrophistes, comme nos pouvoirs publics en ont le secret depuis le début de la gestion de cette crise, relayées abondamment par de nombreux médias qui semblent regretter que les choses aillent globalement mieux, se font jour. On se met à chercher le moindre grain de sable qui pourrait venir enrayer cette amélioration objective de la situation. À croire que certains préféreraient presque une nouvelle vague épidémique à la place de la vague d’optimisme pourtant particulièrement bienvenue en ces temps économiquement difficiles…

A lire aussi, Causeur #79: Sauvez la France, sortez de chez vous !

Mais alors que le pays semblait retrouver cette liberté dont on l’a privé pendant près de deux mois, quelques dizaines de Parisiens ont commis l’impensable en allant prendre un petit apéro au bord du Canal Saint-Martin, dans un calme olympien, sans aucun débordement, visiblement heureux de se retrouver après ces longues semaines d’isolement pour partager un moment sympathique. Et ce, malgré une météo très peu engageante, ce qui en dit long sur le besoin des gens de retrouver au plus vite une vie normale.

Immédiatement, on a pu voir arriver les forces de l’ordre, mégaphone en main, policiers en tenue comme policiers en civil brassard orange au bras, invitant tous ces « irresponsables » à se disperser. 

Beaucoup de commentateurs ont fustigé l’attitude de ces Parisiens qualifiés d’inconscients, présentés comme trop peu respectueux des distanciations, égoïstes voire criminels. Peut-être… mais ce qui semble également inquiétant, c’est que trop peu se sont demandés de quel droit était-on venu leur demander de partir ?

Si la prolongation de l’état d’urgence sanitaire implique de nouvelles restrictions (les fameux cent km à ne pas dépasser ou l’interdiction de se réunir à plus de dix personnes sur la voie publique), il faudrait veiller à ce que les forces de l’ordre ne fassent pas une interprétation trop extensive de ces règles. Dans le cas présent, une multitude de petits groupes de moins de dix personnes ne peuvent pas être considérés comme contrevenant à cette règle trop difficilement applicable en ville, sauf à considérer qu’elle s’accompagne d’un espace géographique précisément délimité, ce qui s’avère là aussi totalement irréaliste. 

Un arrêté pris dans l’urgence pour que la situation ne se reproduise pas ce soir

Mécontente de la situation, la préfecture de Police de Paris n’a rien trouvé de mieux à faire qu’interdire par arrêté la consommation d’alcool au bord du canal. Les ventes de soda et de jus de pomme devraient alors, logiquement, augmenter dans les supérettes du coin. Malgré le déconfinement, la pression constante et l’infantilisation de la population ne semble pas faiblir.  

Peu avant, dans la journée, ce sont quelques manifestants se revendiquant des gilets jaunes qui ont tenté de se réunir malgré les interdictions aux abords du ministère de la Santé et sur la place de la République. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Et mes libertés c’est du poulet?

Si ces derniers ont presque aussitôt été arrêtés par des forces de l’ordre en grand nombre, parmi lesquelles les brigades motorisées si décriées et massivement utilisées dans les manifestations de l’année dernière, il faut tout de même noter la disproportion entre le danger réel et les moyens répressifs utilisés, qui doivent là aussi interroger sur le rapport à l’autorité de ce gouvernement.  

Au motif de sécurité sanitaire, nos dirigeants semblent visiblement mal à l’aise avec les libertés, toujours dans un deux poids – deux mesures effarant lorsque l’on songe à tous les incidents qui ont pu émailler la période de confinement dans certains quartiers, malgré les dénégations du ministre de l’Intérieur quant à leur gravité.  

Il conviendra alors de s’interroger et de rester attentif à ce que la crainte du « relâchement » ne devienne pas un prétexte de nature à éterniser une situation qui a vocation à rester exceptionnelle, temporaire et très encadrée. 

“Notre système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique”

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Pendant la crise sanitaire, tous les établissements ont été mobilisés pour pouvoir absorber l’afflux de malades. Stéphane Pardoux, le directeur général adjoint du premier centre de cancérologie d’Europe répond aux questions de Causeur sur sa gestion du coronavirus.


Causeur. Votre établissement, situé à Villejuif, s’est récemment retrouvé mobilisé par le Covid-19, une activité inédite! Commençons par une courte présentation de l’hôpital Gustave Roussy. 

Stéphane Pardoux Gustave Roussy est un établissement dont la mission est la lutte contre le cancer. L’ensemble comprend un hôpital, et un centre de recherche et d’enseignement. Nous sommes spécialisés en cancérologie et hématologie et prenons en charge tous types de cancers, y compris les plus rares, chez les adultes et les enfants. Du point de vue administratif et juridique, c’est un ESPIC (établissement de santé privé d’intérêt collectif), ce qu’on appelait avant « établissement privé participant au service public hospitalier ». Concrètement, c’est un établissement régi par le Code du travail, par un certain nombre de règles de droit privé, et non pas par les statuts de la fonction publique et les règles régissant le fonctionnement des établissements publics. La principale différence entre Gustave Roussy et Bichat, par exemple, c’est le statut du personnel. Il y a en France une petite vingtaine de centres de lutte contre le cancer dont par exemple l’institut Curie. 

Mais vous êtes nommé par un décret du ministre de la Santé…

Oui, c’est le sens du « privé participant au service public ». Tous les centres de lutte contre le cancer en France ont des gouvernances particulières, et un conseil d’administration présidé par le préfet de région qui représente l’État. Ensuite pour Gustave Roussy, les dirigeants – le directeur général et son adjoint – sont effectivement nommés par le ministre. Nos recettes hospitalières proviennent majoritairement de l’Assurance maladie avec la tarification à l’activité. Avec, dans le cas des centres de lutte contre le cancer, une particularité : nous ne pratiquons pas de dépassements d’honoraires, contrairement aux hôpitaux privés dont les honoraires sont libres. Pour les centres de lutte contre le cancer il est tout simplement interdit de pratiquer des dépassements d’honoraires auprès des patients. 

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon

Maintenant, autre chose comme propos préliminaire : le corps des fonctionnaires d’hôpitaux qui ne sont pas médecins, auquel vous appartenez. Est-ce que c’est spécifique à la France ? 

Pour qu’on soit bien au clair : les centres de lutte contre le cancer ont des gouvernances un peu spécifiques en France, parce que leur directeur général est un médecin. Il y a un directeur général adjoint à ses côtés qui est un professionnel administratif gestionnaire. À Gustave Roussy, c’est donc ma fonction. Pour ce qui concerne les établissements publics en France, leurs directions générales sont assurées par des professionnels administratifs gestionnaires issus presque sans exception de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y pas de gouvernance médicale dans les hôpitaux publics. Celle-ci est assurée par le président de la commission médicale qui définit la politique médicale et ordonne la politique qualité, ainsi que les directeurs médicaux de pôles. 

Ce n’est d’ailleurs pas une particularité française. Dans certains pays les directions hospitalières sont assurées par des médecins, soit des médecins de santé publique, soit des médecins ayant suivi des formations complémentaires et dans d’autres par des gestionnaires professionnels. Par ailleurs, dans les cliniques et établissements de santé privés on trouve également des directeurs généraux qui ne sont pas médecins à leur tête.

Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de ce qui allait devenir le Coronavirus et la maladie du Covid-19 ?

Nous avons entendu parler depuis la fin de l’année 2019 que quelque chose se passait à Wuhan. 

Si tôt que ça ?

Oui. L’information se diffuse par les réseaux médicaux entre professionnels très rapidement et comme presque tous les Français travaillant dans le domaine de la santé on entend parler très tôt de Wuhan. Mais on entend également dire que l’épidémie est sous contrôle. Ensuite, comme toute la communauté santé, on entend parler des premiers cas de contamination en Europe et ailleurs dans le monde. Dans un deuxième temps arrivent les premières études et publications scientifiques et on comprend que manifestement ce phénomène est un peu plus compliqué que ce que disent les autorités chinoises. 

À partir de quel moment, vous à Gustave Roussy, vous considérez que la situation exige des actions de votre part ?

Nous commençons à nous mettre en ordre de marche et à donner des consignes institutionnelles sur des mesures de précaution fin février.  

Fin février ?

Oui et très vite, tout début mars, suivent les premiers échanges avec les autorités de régulation du secteur de la santé, donc l’ARS (Agence régionale de santé). C’est à ce moment-là que l’Agence commence à émettre des recommandations, des consignes. Et les premières actions concernent l’organisation de nos différentes structures, notamment l’accueil de patients et les déplacements des personnels dans les zones infectées. Nous avons également examiné nos stocks notamment les équipements de protection, et lancé des mesures pour les adapter aux besoins anticipés. 

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À ce moment-là, quel est votre niveau de préparation ? du matériel de protection (gants, masques, charlottes, surblouses) ? 

À Gustave Roussy, jamais depuis le début de la crise nous ne nous sommes retrouvés en situation de tension et encore moins de pénurie sur les masques et les équipements de protection. Pour plusieurs raisons : la première, c’est que, comme beaucoup d’autres établissements, nous avons tout à la fois anticipé et assuré une bonne gestion. Dès le début, dès qu’on a senti la crise, on a mis en place des mesures de gestion des stocks consistant à rationaliser notre propre consommation de façon à disposer d’un stock de sécurité plus important.

Vous avez vos propres canaux d’approvisionnement ?

Comme tous les hôpitaux, on a des centrales d’achat et différents fournisseurs que nous avons activés.  

Et est-ce que ce que vous venez de décrire est le déclenchement du plan blanc ? 

Oui. Très rapidement l’Agence régionale de santé Île-de-France, chargée de coordonner les établissements sanitaires, met en place des dispositifs mettant en réseau l’ensemble des établissements de la région dont Gustave Roussy.

Ce n’est que tout début mars que l’État vous contacte officiellement concernant le Covid-19 ?  

Oui mais les établissements de première et de deuxième ligne ont été mobilisés plus précocement. Tout début mars on commence à recevoir des informations, des consignes, des mises en alerte. C’est le moment où, en parallèle, nous activons au sein de Gustave Roussy une cellule de crise ou de veille, et nous prenons un certain nombre de mesures renforcées de précaution, de prévention, d’hygiène et de port de masques renforcé. L’amplification de la mobilisation à l’échelle régionale par l’État est concomitante et commence pendant les premiers jours de mars, c’est-à-dire une quinzaine des jours avant le confinement général.

Quel rôle l’ARS vous a attribué dans le dispositif national Covid-19 ?

Puisque nous sommes un établissement spécialisé, la première mission qui nous était assignée était de continuer à assurer la prise en charge cancérologique, en accueillant éventuellement des patients atteints de cancer en provenance d’autres établissements. Il fallait rassurer nos patients – plus fragiles face au Covid-19 – et assurer des conditions de sécurité sanitaire et d’accueil appropriées pour qu’ils puissent venir à Gustave Roussy sans crainte pendant la pandémie. Enfin, toujours dans le cadre du dispositif, nous avons organisé des unités pour patients avec le Covid-19 destinés à des personnes malades de cancer. Ces unités avaient une capacité d’un peu moins de 70 lits au plus haut de la crise. Ces unités dédiées qui étaient dans une partie de l’hôpital séparées des autres, étaient organisées pour traiter des personnes atteintes du Covid-19, malades du cancer mais pas forcément. 

Est-ce que vous avez mis des lits Covid-19 à disposition d’un centre, QG national ? Comment la charge régionale et nationale et les taux d’occupation dans différents hôpitaux ont-ils été gérés ?

Depuis le début du confinement, trois fois et depuis peu deux fois par jour, l’ARS Île-de-France demande aux hôpitaux combien de malades atteints de Covid-19 ils peuvent accueillir. Et c’est maintenant qu’on peut évoquer la deuxième mission qui nous a été attribuée. Au moment où le pic de l’épidémie est arrivé en Île-de-France, quand les capacités en lits de réanimation (3000 contre 1200 avant la crise) ont failli être saturées, Gustave Roussy, qui a triplé sa capacité de réanimation, a accueilli des patients Covid-19 graves sans cancer venant d’autres hôpitaux. C’est la première fois que cela se produit dans l’histoire de l’Institut. Pour quelques semaines nous sommes devenus, pour la partie réanimation, un hôpital comme les autres. 

Ça s’est passé comment ? Vous avez reçu une demande de préparation ?

Nous avions reçu des consignes pour préparer l’augmentation de notre capacité en lits de réanimation. Ensuite, grâce à la régulation régionale, tout le monde peut suivre l’évolution des capacités en lits de réanimation. C’est ainsi que pendant deux épisodes particulièrement compliqués, nous avons reçu une vingtaine de patients en besoin de réanimation.  

Et comment le savoir-faire passe ? Comment on a mis au niveau les équipes de Gustave Roussy pour qu’elles soient aussi bonnes que celles qui traitent des Covid-19 graves depuis plusieurs semaines ?

D’abord, nos réanimateurs maîtrisent le traitement du syndrome respiratoire aigu. C’est quelque chose qui arrive, malheureusement, assez fréquemment chez les malades du cancer. Il y a eu aussi toute une série de recommandations des sociétés savantes, des échanges médicaux réguliers, des conférences téléphoniques. Un grand nombre de communautés professionnelles se sont mises en contact, de façon que les meilleures pratiques se diffusent rapidement. 

Quid de l’effort national de recherche de traitement pour le Covid-19 ? quel rôle avez-vous joué ?

Nous avons mis en branle nos équipes scientifiques sur des sujets de recherche cancer et Covid, nous avons initié nos propres essais cliniques mais nous participons aussi à des essais cliniques initiés par d’autres institutions qui ont plus de malades que nous sur la partie Covid. Et comme Gustave Roussy, qui est un centre d’excellence dans son domaine, dispose d’excellentes capacités de recherche médicale et d’une expertise forte dans la gestion des effets secondaires de certains traitements qui peuvent s’apparenter à ceux du Covid, nous avons très tôt initié de nouveaux traitements pour nos patients. Certains de ces traitements sont maintenant évalués dans les grandes études cliniques en cours. 

Avez-vous un exemple ?

Bien sûr. Les premiers patients à bénéficier du Tocilizumab, un médicament qui semble donner des résultats assez positifs, ont été traités à Gustave Roussy début mars pour l’un de nos premiers malades Covid-19 ; il était dans une situation compliquée et atteint de cancer aussi. Nous avons initié ce traitement et vu les effets positifs nous avons rapporté ce cas auprès de la communauté scientifique dans le cadre d’une publication. Nous sommes ensuite devenus centre investigateur d’une de ces études cliniques, coordonnées au niveau national par l’AP-HP.

Comment avez-vous eu si rapidement les autorisations des autorités régulatrices ? 

Dans ce cas précis, pour ce médicament qui n’avait pas d’indication pour la détresse respiratoire aiguë, nous l’avons utilisé chez les premiers patients dans un cadre dit « compassionnel ». Ce dispositif réglementaire particulier permet à un médecin qui estime que son patient n’a pas d’autre traitement possible d’utiliser un traitement dont il pense pouvoir avoir un effet bénéfique. Ensuite, il faut monter ou intégrer une étude clinique.  

Est-ce que vous avez pris part à d’autres essais cliniques, comme par exemple sur la chloroquine ?

Oui, mais pas pour la chloroquine. On a monté notre propre essai clinique, ONCOVID, étude spécifique aux malades de cancer atteint de Covid, qui étudie notamment les effets combinés de l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine. 

Est-ce que vous avez été sollicités pour aider d’autres hôpitaux en Île-de-France ou ailleurs, pour leur donner du matériel ou des médicaments ?

Oui. Grâce au système de régulation de stocks mis en place par l’ARS Île-de-France, nous étions mis en relation avec certains hôpitaux pour des demandes spécifiques. Nous avons aussi aidé des collectivités locales à se fournir en masques. Ce système permet de connaître et suivre les stocks de l’ensemble des établissements et une application spécifique permet aux établissements de se solliciter lorsqu’ils ont des manques.  

Est-ce que vous avez été sollicités pour mettre à disposition des personnels pour aider dans les hôpitaux ?

Oui, de la même façon. Une autre application, Renfort Covid, mise en place avec une autre startup qui travaille déjà dans les hôpitaux permet de connaitre les besoins et se mettre en contact pour répondre. Par ailleurs, des professionnels, avec notre accord préalable, avaient la possibilité de s’inscrire pour aller prêter renfort à d’autres établissements.

Concernant les tests, est-ce que techniquement vous avez la capacité d’en produire ou réaliser ? 

Nous n’avons pas les moyens techniques de fabriquer des tests. En revanche, Gustave Roussy est organisé – nous avons la capacité, nous ne l’avions pas au début de la crise – pour réaliser les tests pour nos patients et pour nos personnels. 

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La crise n’est pas derrière nous mais certaines leçons peuvent et doivent être tirées. Comment, de votre point vu en tant qu’acteur mais aussi observateur, la mobilisation générale du système de santé français a-t-elle été gérée ? 

En Île-de-France, pour ce qui concerne le secteur hospitalier, pas un malade qui nécessitait un lit de réanimation n’a été laissé en train de s’étouffer dans un camion ou sur un parking. Pas une fois il y a eu en réanimation la nécessité de se dire « on n’a plus de lit de réanimation, tant pis, des gens vont mourir ». C’était le premier objectif, le plus important et il a été atteint. Pourquoi avons-nous réussi ? Parce que dès le début, les autorités de régulation de l’Île-de-France ont mobilisé tous les établissements du service de santé, tous : les militaires, le public, le privé… et les consignes ont été très claires : armez-vous de lits de réanimation supplémentaires, préparez-vous, réduisez votre activité programmée. Même les cliniques privées qui ne font que de l’orthopédie ou que de l’esthétique se sont retrouvées à armer des lits de réanimation pour prendre en charge des malades du Covid-19. 

Pourquoi y avait-il donc besoin de transférer des malades dans d’autres régions ?

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon en lits, jamais être à 100% d’occupation des lits de réanimation. Et on y est arrivé parce qu’on est passé de 1200 à presque 3000 lits. Cela a été possible d’abord parce que les consignes régionales ont été claires mais aussi parce que les structures hospitalières étaient toutes coordonnées. L’information circulait rapidement et efficacement : consignes, problèmes, expériences, questions. Et puis, ce que nous a montré la crise c’est que le système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique. Si vous me demandez ce qui doit perdurer après la crise, sans hésiter je vous répondrai cette formidable capacité de plasticité. 

Et quel est le secret de la plasticité ?

L’engagement des professionnels d’abord, la régulation et la mobilisation de tous les acteurs de soins, publics et privés ensuite. Et cela a été fait grâce à l’ordonnancement méné par l’ARS Île-de-France. 

Alors pourquoi par exemple dans le Grand Est, ça s’est passé moins bien ?

Je ne sais pas. Peut-être – mais c’est une hypothèse – parce que c’était la première région touchée, que la violence du virus, son caractère protéiforme et puissant, n’avait pas pu être anticipé, alors qu’en Île-de-France on a eu des retours d’expérience du Grand Est. La deuxième raison, c’est que peut-être on est sur une région moins urbaine, donc finalement moins interconnectée où il est plus difficile de faire bouger des personnes et du matériel. Peut-être que l’Île-de-France, en tant que région capitale, est mieux équipée et encadrée. Peut-être aussi que ça tient aux acteurs, aux personnes. Et puis peut-être aussi parce qu’en Île-de-France, on a la chance d’avoir l’APHP, une très grosse structure qui a pu absorber une partie de la crise. C’est un avantage certain que d’avoir dans ces situations de crise, une structure très forte comme l’APHP, avec en complément de très grands hôpitaux publics et privés disposant d’une grande capacité d’action qui a pu être mobilisée pour cette crise.

Vous évoquez le rôle joué par l’AP-HP en Île-de-France. Pourtant, cette énorme structure est souvent critiquée justement pour sa taille et le poids important du personnel administratif par rapport aux soignants. Est-ce que la taille des établissements ESPIC comme Gustave Roussy n’est pas plus pertinente pour introduire plus de souplesse dans le système de santé ?

Chaque structure a ses forces et ses faiblesses mais partout ce qui a joué c’est le formidable esprit d’équipe qui caractérise les équipes hospitalières et leur mentalité de guerrier face à la maladie et à la mort. Par ailleurs, dans cette période particulière, chaque structure a su faire preuve de souplesse et toutes les qualités intrinsèques de chaque institution se sont retrouvées démultipliées par la crise. La souplesse de Gustave Roussy a été évidemment un facteur favorisant, tout comme son expertise de la prise en charge des situations médicales les plus graves.      

Comment peut-on s’organiser pour améliorer notre capacité d’agir face à des crises sanitaires de grande envergure ?  

Il faut commencer par rappeler que le système hospitalier français n’avait pas été pensé pour absorber une crise d’une telle ampleur, et donc jamais nous ne nous étions fixé comme objectif de disposer de capacités de réanimation d’appoint. Jamais il n’avait été dit aux établissements français, quels qu’ils soient, « vous devez avoir une réserve de 20 lits qui ne sert à rien, si ce n’est une fois tous les dix ans en cas de crise ». Depuis que j’exerce ce métier, c’est-à-dire depuis 25 ans, le modèle retenu n’a jamais été d’envisager que le système de santé devait être capable d’augmenter de 25% ses capacités en raison d’une crise sanitaire, jamais. Notre système de santé n’est pas conçu avec un volant de sécurité, ou d’extension, permettant d’absorber avec un préavis minimal une vague de milliers de morts et de blessés graves qui s’inscrit dans la durée.

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Même pas après Fukushima dans un pays où il y a plus d’une cinquantaine de centrales nucléaires ? 

Non. Maintenant, si cette crise sanitaire devient un scenario de référence, il n’est pas très compliqué ni très coûteux d’ordonner dans chaque hôpital une disponibilité de lits supplémentaires (même de lits spéciaux qu’on appelle « aigus ») qui serviront une fois par dizaines d’années. Ce n’est pas une question de moyens ; c’est une question de dispositif général.  

Ce ne sont pas uniquement les lits, c’est aussi le matériel, l’équipement, les personnes.

Évidemment ! Vous savez, si on nous disait demain, à Gustave Roussy « il faut que vous ayez une aile ou dix lits dans un coin qui ne servent presque jamais, mais qu’il faut que vous soyez capables de les libérer en 24 heures et les rendre opérationnel avec le personnel nécessaire », eh bien on ordonnancerait cela. Les structures hospitalières, quelles qu’elles soient, savent le faire. On vient d’ailleurs de démontrer qu’en trois semaines on peut collectivement absorber trois fois plus de malades en réanimation que la capacité normale. Contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas installé de lits dans des salles de sport. On peut décider de se tenir prêts à le faire encore mieux et plus vite sans que cela nous coûte très cher. 

À quel niveau étiez-vous capables de maintenir votre activité principale pendant la crise, c’est-à-dire d’accueillir et traiter les malades avec un cancer ? 

En moyenne, à Gustave Roussy, nous avons pu maintenir l’activité d’oncologie médicale et de radiothérapie à 70-75%, un peu moins sur l’activité chirurgicale car celle-ci nécessite des moyens humains et matériels qui ont été mobilisés pour l’activité de réanimation. Nous avons ainsi durant cette crise assuré une double mission, celle traditionnelle de prise en charge des patients atteints de cancer et une tout autant historique car unique dans notre histoire de prise en charge de patients non atteint de cancer. Ceux-ci ont bénéficié de la même façon de l’excellence de Gustave Roussy, le premier centre de cancérologie d’Europe.

Confiner, surveiller, punir, mater

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Dans le Morbihan, à Belle-Île-en-Mer, la police municipale surveille les plages interdites d'accès pendant le confinement, le 16 avril 2020 © Philippe Dannic/SIPA Numéro de reportage: 00956520_000002

Le 11 mai 2020 restera dans l’histoire comme une date nébuleuse ; celle d’un déconfinement qui déconfinera sans déconfiner, tout en déconfinant : comprenne qui pourra ! 


Seulement certains Français en bénéficieront, mais ni en tous lieux, ni en tout temps : point trop n’en faut. À cette occasion, le conseil scientifique viendra de nouveau en renfort du gouvernement. Avec force tableaux statistiques et cartes de France colorées de rouge et vert. Il légitimera ainsi une décision que les Français ont bien du mal à comprendre et a fortiori à accepter. Ce faisant, le savant continuera une fois de plus d’offrir au politique sa caution dans un exercice qui apparaît cependant de plus en plus périlleux car il engage également la responsabilité des experts[tooltips content= »Josepha Laroche, « The Instituting Expert’s Political-Normative Power », Policymakr, April 23, 2020, https://urlz.fr/cCCS. »](1)[/tooltips].

Les Français en liberté conditionnelle

Le 11 mai 2020 restera dans l’histoire comme l’horizon improbable d’une liberté d’aller et venir à reconquérir. Ce que nombre de Français vivent comme une incarcération ne prendra en effet pas véritablement fin à cette date. En d’autres termes, leur levée d’écrou demeurera en grande partie limitée et indéterminée, toujours sujette à un droit de regard bureaucratique, plus tatillon que jamais. En bref, ils vont devoir apprendre à vivre sous contrôle et endurer ce que beaucoup d’entre eux vivent comme une punition.

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Certes de prime abord, celle-ci ne se donne pas à voir comme telle. Bien au contraire, les pouvoirs publics la dénient. Selon ces derniers, la privation de quelques libertés fondamentales n’aurait été mise en place le 17 mars que pour le bien des citoyens, afin d’assurer leur sécurité sanitaire et pour nulle autre raison. C’est donc avec obéissance et dans la peur, que des millions d’administrés ont accepté d’être séparés les uns des autres, coupés du jour au lendemain de leur biotope social. De surcroît, c’est dans le silence qu’ils ont enduré et endurent encore d’incessantes injonctions paradoxales auxquelles ils doivent néanmoins se soumettre sous peine d’être sanctionnés. En effet, depuis le mois de janvier et jusqu’à ce jour, qu’il s’agisse de la fermeture des frontières, du port du masque, des tests de dépistage, des gestes barrières, des protocoles thérapeutiques, de la reprise du travail, du retour des enfants à l’école ou de la fréquentation des transports en commun, ils ont entendu tout et son contraire. 

Les chiffres de Salomon visent à cacher le climat politique mortifère

Les innombrables revirements des responsables politiques, tout comme les violents conflits entre experts médicaux n’ont pas manqué. Une telle situation illisible et abracadabrantesque a par conséquent rendu impossible l’adoption d’une ligne de conduite qui fût rationnelle et efficace. Surtout, ce climat mortifère sur fond de mesures liberticides, a largement accentué l’angoisse d’une population infantilisée et maintenue perpétuellement dans l’incertitude. Pendant des semaines, tests, masques, gels, lits d’hôpitaux et respirateurs ont manqué et manquent d’ailleurs encore. Rien n’explique, à ce jour, une pareille impéritie qui exige des Français toujours plus de résilience sans leur offrir pour autant de véritable contrepartie. Mais la peur au ventre, les Français ont dû affronter, vaille que vaille, cette pénurie hors-norme. Or dans le même temps, le gouvernement a cru bon de les submerger chaque soir d’un déluge de données statistiques dispensées par le directeur général de la santé publique qui, tel un greffier, dressait le bilan comptable des pertes humaines de la nation. 

Aujourd’hui chez votre marchand de journaux: Causeur #79 Sauvez la France, sortez de chez vous !

Finalement, qu’est-ce qui ressort de cette politique imprévoyante, brouillonne et si inefficace en termes logistiques et opérationnels que d’aucuns ont parfois parlé de gabegie pure et simple ? À l’évidence, se donne à voir un autoritarisme pesant, émaillé d’incohérences imposées avec une rare arrogance. L’attestation écrite de dérogation, pièce maîtresse du dispositif de confinement, apparaît à cet égard comme le symbole vexatoire de ce gouvernement des conduites. Tous les Français ont par exemple encore en mémoire l’histoire malheureuse de cet homme empêché de se rendre au chevet de son père mourant ou bien de cette infirmière de nuit verbalisée alors qu’elle sortait à l’aube de l’hôpital et n’avait pas indiqué une date exacte sur son document. Il faudra établir un jour la liste exhaustive de toutes ces brimades qu’on pourrait imaginer issues d’une terrible dystopie. Non pas, la réalité dépasse ici la fiction.

Notre malheur fait le bonheur des caisses de l’État

Durant le confinement, plus de 530.000 amendes ont été délivrées[tooltips content= »La loi d’urgence 2020-290 pour faire face à l’épidémie de covid-19 et le décret 2020-293 du 23 mars 2020, publiés le 24 mars 2020 au JO, codifient désormais tous les déplacements et mobilités sur la voie publique et renforcent les sanctions encourues en cas de violations des règles de confinement. L’amende forfaitaire de 135 euros peut aller jusqu’à 750 euros si elle est prononcée par le tribunal de police. En cas de récidive dans un délai de quinze jours, la loi prévoit une amende contraventionnelle de 1500 euros. Enfin, si l’usager est verbalisé à plus de trois reprises dans un délai de trente jours, il encourt six mois d’emprisonnement et 3.750 euros d’amende ainsi qu’une peine complémentaire de travail d’intérêt général, et une peine complémentaire de suspension, pour une durée de trois ans au plus, du permis de conduire lorsque l’infraction a été commise à l’aide d’un véhicule. »](2)[/tooltips], ce qui devrait rapporter à l’État, 60 millions d’euros. Une répression qui a toutefois souvent scrupuleusement respecté la loi implicite, mais ô combien implacable, du deux poids deux mesures. Ainsi, le promeneur solitaire s’est-il vu infliger une amende parce qu’il ne détenait pas ses papiers d’identité ou qu’il avait mal rempli son attestation alors même qu’il marchait sur une plage déserte ou dans un massif montagneux sans âme qui vive. Mais dans le même temps, on notait l’absence fréquente de verbalisation dans les quartiers où le confinement n’était pourtant pas respecté par d’innombrables personnes. Un deux poids deux mesures que le Secrétaire d’État auprès du ministre de l’intérieur, Mr Laurent Nunez, a lui-même recommandé et qui a si bien inspiré le préfet du Calvados. 

A lire ensuite, Jérôme Leroy: La case mélancolie

Beaucoup de commentateurs ont souligné, à juste titre, que, dans les jours à venir, l’on ne pourra toujours pas se rendre dans un café, un restaurant, une salle de spectacle, un festival ou bien encore se promener sur une plage. Dans le même temps, les Français seront autorisés à voyager en toute promiscuité dans le métro, le tram ou le bus. En l’occurrence, c’est donc tout simplement le plaisir d’être ensemble, d’échanger, de mener des activités conviviales qui semble ainsi visé et rien d’autre ; à l’instar de cette Parisienne sommée par les forces de l’ordre d’interrompre la musique diffusée sur son balcon pour la plus grande joie de ses voisins. Tout se passe désormais comme si la destruction des liens de sociabilité s’invitait dans cet étrange programme sanitaire. On est alors en droit de s’interroger : s’agit-il avec cette curieuse orthopraxie, de transformer pour leur bien des citoyens traumatisés et apeurés – voire sidérés – en êtres dociles et obéissants ?

Quand tout cela s’arrêtera-t-il?

On nous annonce pour les jours prochains un traçage numérique et un fichage qui serait opéré par les praticiens du secteur privé, moyennant une prime, ce que certains d’entre eux dénoncent comme attentatoire au secret médical. Les médecins généralistes sont en effet invités à collecter les données personnelles de leurs patients atteints du coronavirus, de leurs proches et des personnes avec lesquelles ils sont en contact[tooltips content= »Cf., Le projet de loi de prorogation de l’état d’urgence sanitaire dans sa version du 6 mai. »](3)[/tooltips]. Dès lors, on voit que sous couvert de sécurité sanitaire, les pouvoirs publics assènent aujourd’hui aux Français des kyrielles de prescriptions technocratiques qui les désorientent et pourraient les conduire demain vers une certaine forme d’anomie. On doit donc légitimement s’inquiéter de ce contrôle de normalité de plus en plus oppressant – voire inquisitorial – qui entend les condamner à résipiscence.

« L’Égypte a su arrêter le coronavirus à la frontière! »

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Abdelrahim Ali, député égyptien et président du CEMO (centre des études du Moyen-Orient) à Paris.

Toute personne entrant sur le territoire égyptien est soumise à 14 jours d’isolement. Le député Abdelrahim Ali, qui revenait de France, en a fait l’expérience. Il détaille le dispositif des autorités de son pays contre le coronavirus.


 

Entretien avec Abdelrahim Ali, député égyptien et président du CEMO (centre des études du Moyen-Orient) à Paris.


Causeur. Avec 486 décès seulement au 5 mai et très peu de cas graves, la pandémie du coronavirus semble avoir épargné l’Égypte. Quelle est la situation dans votre pays ?

Abdelrahim Ali. Effectivement, la situation actuelle est rassurante ! Les mouvements des gens ont été restreints en imposant un couvre-feu de 19h à 6h du matin, puis de 20h à 6h du matin, et pendant le Ramadan (mois très important pour les musulmans), de 21h à 6h. Je peux donc vous dire que le nombre des contaminations est limité en Égypte, et que nous allons commencer un prudent processus de retour  à la normale après le Ramadan.

Quand avez-vous entendu parler pour la première fois du Covid-19 ? Quelles étaient les capacités du secteur de la santé en Egypte ?

J’étais alors à Paris, et me préparais à retourner en Égypte. Arrivé là-bas, dès l’aéroport, j’ai été soumis aux mesures strictes des autorités égyptiennes : prise de température et détention de toute personne suspectée d’être contaminée. J’ai vu moi-même le degré de préparation des autorités de l’aéroport et des services sanitaires pour traiter rapidement toute personne arrivée contaminée en Égypte. Si les autorités ont le moindre doute concernant un cas, la personne est retenue et isolée immédiatement, et on lui applique le traitement adéquat. Si elle est négative, elle peut partir, mais les autorités sanitaires de son gouvernorat (équivalent d’une région française) la suivent quotidiennement après l’avoir placée en quarantaine à domicile pendant 14 jours. Moi-même, j’ai dû rester confiné chez moi 14 jours car je suis arrivé de France, pays touché par le Corona.

Quelles sont les premières mesures qui ont été prises et quelle a été la stratégie complète pour affronter le virus ?

Une « cellule de gestion de la crise » sous la présidence du premier ministre Moustapha Madbouli a été formée, avec le suivi quotidien du président Abdel Fattah al-Sissi. Le plan national a été élaboré pour répondre au mieux aux recommandations de l’OMS, et fondé sur la coordination de toutes les agences étatiques concernées. Enfin, tous les services gouvernementaux ont été suspendus, sauf bien entendu la santé. La logique de notre stratégie nationale de lutte contre la pandémie était simple : empêcher autant que faire se peut le virus d’entrer en Égypte et en même temps détecter le plus rapidement possible des cas de contamination et les contenir avant que la diffusion du virus ne s’emballe. Dans cet objectif, des vols vers les aéroports égyptiens ont été suspendus à partir du 18 mars et l’Égypte a mis en place le dispositif que j’évoquais permettant la détection précoce des cas suspects et une intensification de la surveillance sanitaire aux points d’entrée dans le pays. Un effort particulier a enfin été déployé auprès des clients des hôtels à Louxor et Assouan. 

Le climat africain pourrait être une cause essentielle d’éloignement du virus du continent, mais il n’y pas de preuve pour le soutenir…

Pour contenir la contamination, chaque gouvernorat s’est vu affecter un hôpital dont la mission est de traiter les cas avérés. Des nombreux autres d’hôpitaux étaient affectés pour assurer des quarantaines surveillées et l’ensemble du système de santé a été mobilisé pour mettre tous les moyens du pays au service de la cellule de crise. 

Au delà de l’effort d’empêcher le virus de pénétrer le pays, nous avons bien entendu pris des mesures préventives visant à ralentir sa diffusion dans le cas où cette première ligne de défense subissait une percée.

Ainsi, les restaurants, cafés, casinos, clubs et centres commerciaux ont été fermés de 19h à 6h du matin, et à partir du 31 mars, de 20h à 6h, sauf les boulangeries, les épiceries, les pharmacies et les supermarchés. Et avec le début de Ramadan, de 21h à 6h du matin. Plus tard il a été décidé de fermer totalement les cafés et les discothèques, ainsi que tous les restaurants, qui se limiteront à la livraison à domicile. Les cinémas, théâtres ont été également fermés et les activités sportives collectives suspendues.

Les administrations et les services gouvernementaux ont réduit le nombre d’employés présents pour diminuer les déplacements en transport collectif et les regroupements. Ceux dont la présence était jugée essentielle ont vu leur température contrôlée avant l’entrée dans leur lieu de travail. Les résultats laissent croire que cette logique a été plutôt efficace. 

Pourquoi l’Afrique en général a-t-elle été moins touchée que l’Europe et l’Amérique du Nord ?

La situation en Afrique a été au début une énigme qui a décontenancé les experts de la santé, surtout étant donné la régression du niveau des soins de santé dans nombre de pays du continent. Certains disent que le climat africain était une cause essentielle d’éloignement du virus du continent, mais il n’y pas de preuve pour le soutenir. En revanche, comme le démontre le cas de l’Egypte, il y a une logique plus simple et concrète. Le coronavirus vient de l’extérieur et s’est propagé en Afrique plus tard qu’en Europe, en Asie et en Amérique, un fait qui a donné aux pays africains le temps d’élaborer une stratégie préventive fondée sur une limitation de l’entrée du virus de l’étranger. C’est ainsi que dans quasiment tous les pays africains – de façon partielle ou totale – les mêmes mesures ont été prises :  la fermeture des frontières, le dépistage chez les ressortissants de pays contaminés et leur mise en quarantaine, l’interdiction des regroupements et la suspension des études dans les écoles et universités.

La durée de séjour prévu de certains touristes a pris fin, mais ils ont choisi de rester chez nous pour leur sécurité!

L’Afrique n’a ainsi enregistré à la fin de la première semaine de mars qu’un petit nombre de contaminations, essentiellement en Afrique australe et occidentale : 11 cas au Togo, Nigéria, Cameroun, Sénégal et Afrique du Sud, et des cas isolés dans les pays arabes, selon les données publiées, ce qui est peu par rapport au nombre d’habitants du continent, soit plus de 1,3 milliard d’âmes, c’est-à-dire trois fois rien par rapport aux plus de 105000 cas dans le monde à la mi-mars.

Dans une étude publiée par The Lancet sur le degré de préparation des pays africains face au Covid-19, une équipe internationale de scientifiques a trouvé que l’Algérie, l’Égypte et l’Afrique du Sud étaient les pays les mieux préparés à lutter contre le virus lors de son arrivée. Selon cette même étude, le Nigéria, pays particulièrement exposé au danger compte tenue de son importante pollution, était un des pays africains les mieux préparés à traiter avec la maladie, grâce à son expérience dans la lutte récente contre Ebola en 2014. 

Les trois piliers de l’économie égyptienne (le tourisme, le transport maritime par le Canal de Suez et le gaz) ont été très affectés. Comment le gouvernement fait-il face à ce défi ?

L’État a pris des initiatives en faveur des acteurs du secteur touristique consistant à lancer des projets de rénovation d’hôtels fixes et flottants, et de bateaux de transport touristique ainsi que le report des échéances des sociétés du secteur touristique. Un fond de 100 milliards de livres a été créée pour financer un plan plus complet pour soutenir le secteur. Pour soutenir l’ensemble de l’économie, le prix du gaz naturel pour l’industrie été baissé ainsi que le prix de l’électricité et cela pour les 3 à 5 années à venir. Une politique spécifique est mise en exécution pour attirer et garder des investisseurs, soutenir la bourse et encourager le marché du crédit en général pour disposer des capitaux nécessaires au moment de la reprise. Enfin, les pensions de retraites vont être revalorisées et les travailleurs non déclarés – ils sont autour de 1,5 million en Égypte – auront eux aussi une aide spéciale.

Quelles sont vos prévisions concernant le tourisme ?

Nous espérons que les touristes reviendront le plus tôt possible, mais cela dépendra des mesures prises contre le coronavirus dont la décision est entre les mains des autorités sanitaires. Cependant, depuis le début, l’Égypte a décidé de permettre aux visiteurs se trouvant sur son territoire de poursuivre leurs programmes touristiques. Et vous allez être étonnés : la durée de séjour prévu de certains touristes a pris fin, mais ils ont choisi de rester chez nous car ils considèrent que la situation en Égypte est sûre. Et nous allons développer le tourisme intérieur dans un délai de quinze jours après la Fête de rupture du jeûne pour inciter aussi les Égyptiens à visiter leur propre pays. 

La menace terroriste n’a pas été confinée durant la crise. Quelle est la situation au Sinaï en particulier et dans le pays en général ? Les réseaux terroristes sont-ils actifs ? Les terroristes vont-ils essayer de profiter de la situation sanitaire et économique pour affaiblir l’État ?

Effectivement, comme le démontre les récents attentats, le terrorisme est une machine infernale qui ne s’arrête pas, étant donné le soutien financier de la part de certaines entités et États. L’Égypte a le mérite de combattre le terrorisme seule à la place du reste du monde. Mais je dis aussi que la situation au Sinaï n’a pas la gravité que certains veulent vous faire croire. C’est peut-être enfin, ici, l’occasion pour moi d’adresser un message au monde en affirmant la nécessité de s’unir dans un front sans faille contre le terrorisme dont souffrent de nombreux pays. Si l’Égypte est laissée seule dans ce combat, le terrorisme risque de frapper tôt ou tard, directement ou indirectement tous les pays du monde.

#Metoo: selon que vous vous appelez Biden ou Kavanaugh

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Joe Biden (gauche) et Brett Kavanaugh (droite) ©Image Press Agency/Sipa USA/SIPA ©AP/SIPA

C’est l’histoire de l’arroseur arrosé, de la boîte de Pandore ou du deux poids, deux mesures, dont l’expression anglaise « double standard » rend mieux compte. Aux États-Unis, Démocrates et médias dominants (mainstream media) sont sous le feu des critiques de Fox News et des conservateurs à cause de leur différence de traitement entre l’affaire d’allégations d’agression sexuelle contre Joe Biden et celle contre le juge de la Cour suprême Brett Kavanaugh.


En 2018, Brett Kavanaugh était le candidat soutenu par Donald Trump à la puissante Cour suprême, dont la majorité des juges pouvait ainsi basculer dans le camp conservateur après quarante ans d’une majorité plutôt progressiste. Peu avant ses audiences de confirmation devant le Sénat, Christine Blasey Ford l’a accusé d’agression sexuelle lorsqu’il avait 17 ans.

Kavanaugh, coupable idéal

Les propos les plus salaces contre lui ont été publiés avant même d’examiner la crédibilité des sources ou de leurs affirmations. Les médias ont écumé son carnet d’adresses, harcelé d’anciens condisciples, publié son journal de classe avec ses blagues de potache et relayé les déclarations d’autres femmes dans le but d’essayer d’établir un modèle de comportement violent et agressif vis-à-vis du sexe féminin. En vain. Les accusations se sont effondrées les unes après les autres, notamment une allégation de viol collectif faite par Julie Swetnick, ce qui lui vaut un renvoi devant un tribunal pour « mensonges devant le Congrès ».

Sans aucune preuve, les démocrates ont exigé que Kavanaugh se retire de la course à la Cour suprême, ils ont marché avec les manifestants les plus enragés sur la colline du Capitole, ils ont utilisé cette affaire pour collecter des fonds et dynamisé leur base électorale lors des élections à mi-parcours de 2018.

Tolérance à géométrie variable

À l’inverse, les mêmes qui étaient en première ligne pour demander justice pour Christine Blasey Ford, se sont précipités pour défendre Biden, affirmant qu’ils ne croyaient pas Tara Reade qui l’accuse de lui avoir mis des doigts dans le sexe dans un sous-sol du Capitole en 1993. La première devait être crue sur parole, l’autre devrait s’effacer devant celle de celui qu’elle accuse.

Tara Reade accuse Joe Biden Image: capture d'écran YouTube / Megyn Kelly
Tara Reade accuse Joe Biden Image: capture d’écran YouTube / Megyn Kelly

A lire aussi, Daoud Boughezala: Violences sexuelles: « La parole des victimes n’est pas sacrée »

Un mâle pour un mal

Dans cette ambiance de délation voulue par le mouvement #Metoo, le dossier de Tara Reade apparaît pourtant un peu plus solide que celui de Christine Blasey Ford. La première travaillait pour le sénateur Biden, elle a parlé de son agression (sans cependant en donner les détails) à plusieurs personnes à l’époque des faits et sa mère y a fait allusion en direct sur CNN dans le célèbre talk-show de Larry King. On en trouve même une trace écrite dans sa procédure de divorce en 1996.

Les actes dénoncés par la seconde remonteraient à 1982 quand Kavanaugh avait donc 17 ans. Ils n’ont été corroborés par aucun témoin, malgré une enquête du FBI, 36 ans après les faits !

Avec #Metoo puis l’affaire Kavanaugh, démocrates, activistes et médias dominants ont cherché à bousculer l’approche traditionnelle du droit, basée sur les notions de la présomption d’innocence, de la charge de la preuve, du débat contradictoire et de la prescription. Ils ont voulu détruire un homme et l’exclure de la vie sociale sur la base d’un témoignage remontant à son adolescence. Par conviction ou opportunisme politique, les démocrates, Biden en tête, ont cherché à établir ce qu’ils ont qualifié de « nouvelle norme » consistant à  « croire toutes les femmes »  qui se déclarent victimes d’agressions sexuelles et à les qualifier de « survivantes » afin sans doute d’établir un lien avec les rescapés d’un génocide. Cette « nouvelle norme» a volé en éclats dès lors qu’il s’est agi de Biden, non parce qu’il s’appelle ainsi mais parce qu’il est l’opposant de Donald Trump à l’élection présidentielle de novembre et tout est bon pour battre le nouvel Hitler, le fascistele dictateur, le responsable du coronavirus rebaptisé le Trumpvirus!

Un impératif catégorique : les intérêts politiques

Les élus démocrates ont même défendu leur candidat alors qu’il n’avait encore rien dit sur l’affaire ! Trois bien longues semaines selon le tempo médiatique se sont, en effet, écoulées entre les accusations de Reade et la première interview de Biden à ce sujet. Pendant ce temps, l’ancien vice-président, interrogé à de nombreuses reprises par les grandes chaines de télévision (CNN, ABC, NBC, MSNBC) dans le cadre de sa campagne, n’a eu à répondre à aucune question sur Reade, alors que les médias avaient pilonné Kavanaugh sans retenue dès le premier jour. En France, Libération, Le Monde et Mediapart n’en ont pas parlé avant que Biden ne s’exprime. Les féministes autoproclamées ne sont pas en reste non plus. Effectuant un superbe virage à 180 degrés, l’actrice Alyssa Milano, l’une des égéries du mouvement #MeToo, continue de soutenir Biden.

Cette affaire illustre, une fois de plus, la partialité et l’hypocrisie des grands médias américains et la fumisterie d’un féminisme dévoyé qui ne s’applique que sélectivement, au cas par cas, selon l’intérêt politique du moment.

Crise et châtiment

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Dominique Meda © Philippe MATSAS/Opale/Leemage

Encore plus asphyxiée par Covid-19 que les poumons des plus fragiles ? C’est notre économie bien sûr ! Poncif journalistique… En tout cas, le monde du travail est bouleversé. Et les penseurs de gauche, comme Dominique Meda – qui pendant des années ont échoué à nous vendre leur marchandise anti-marchande – sortent du bois.


Pas de télétravail pour les « premiers de corvée »

On croit que confinement rime forcément avec télétravail. Mais tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. L’IFOP classe les actifs en trois groupes distincts de taille équivalente. Un tiers de « premiers de corvée » continue de travailler sur son lieu de travail au risque de contracter le virus. Ce sont logiquement les personnels des hôpitaux, les livreurs et caissières de supermarchés. Bref, tous les employés dont le travail ne peut s’effectuer à la maison. Un deuxième tiers agglomère ceux qui ont pris des congés, sont malades ou au chômage partiel, en pleine explosion (plus de 11 millions de salariés). Enfin, un petit dernier regroupe les actifs travaillant depuis leur lieu de confinement. Les premiers de cordée macronistes ont toutes les chances d’y être surreprésentés.

A lire aussi, Yohann Elmaleh : La gauche caviar est morte, vive la gauche campagne!

Les docteurs (en sociologie) ont le vaccin !

Après ce Big Bang, le monde du travail est si bouleversé que des penseurs de gauche radicale en profitent pour vendre leur marchandise antimarchande. La professeure de sociologie à Dauphine et chroniqueuse au Monde (à moins que ce soit l’inverse…), Dominique Méda, confie ainsi ses réflexions à qui veut bien l’écouter. Premier scoop : la crise sanitaire a mis à l’honneur des professions mal payées et pourtant essentielles dans le public – infirmières, anesthésistes, réanimatrices. Au point que l’échelle de reconnaissance des métiers s’inverse : payons davantage les pauvres ! Enfin, pas tous, car certains semblent plus égaux que d’autres… Fi des livreurs et des éboueurs, Méda oint surtout le personnel soignant féminin pour mieux en déduire que les femmes sont en première ligne. À l’image de toute une gauche savante qui se réjouit de la catastrophe, la penseuse s’en prend au « fétichisme du PIB », à la « division internationale du travail », ainsi qu’à notre vil « intérêt exclusif pour la croissance » comme autant de causes du châtiment divin. La décroissance, qu’annonce et préfigure le confinement, sauvera le monde.

Cela faisait des années que la prophétesse Méda vaticinait dans l’indifférence générale. Vive la crise !

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Non à la loi Avia

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Laetitia Avia, en janvier dernier © NICOLAS MESSYASZ/SIPA Numéro de reportage: 00942531_000024

C’est une loi qui représente un enjeu fondamental pour la liberté d’expression qui s’apprête à être votée ce mercredi 13 mai, presque en catimini, à l’Assemblée nationale.


À qui les députés s’apprêtent-ils donc à laisser apprécier ce qui relèvera sur internet de simples propos « offensants » ou bien de « haine »? À des opérateurs privés, notamment les plateformes américaines !

La loi contre les contenus haineux sur Internet est un projet que le gouvernement n’a pas eu le courage de porter lui-même.

Il a préféré en laisser l’initiative à la députée Lætitia Avia qui, après avoir par le passé tenté de légiférer contre la glottophobie, bataille depuis plus d’un an pour faire adopter cette proposition liberticide. De plus, c’est donc une loi que le gouvernement n’a pas eu le courage de faire voter dans des conditions sereines, car c’est en plein état d’urgence sanitaire qu’il a choisi de l’inscrire à l’ordre du jour, comme si la situation était propice à adopter des séries de textes heurtant de plein fouet les libertés fondamentales.

Est-ce bien le moment?

Cette proposition de loi aura connu un parcours législatif chaotique et se finit de façon peu glorieuse. Elle est pourtant loin de faire l’unanimité et aurait mérité un vrai débat de fond sur la question de la protection de la liberté d’expression. Le législateur décide de la faire passer à la sauvette ? Pour les citoyens lucides, voilà qui devrait être révélateur.

A lire ensuite: Le masque et la prune

Adoptée en première lecture par l’Assemblée en juillet dernier, torpillée par la commission européenne en novembre, retoquée par le Sénat en décembre, la proposition de loi faisait consensus contre elle, tant de la part des oppositions politiques que de la société civile, de la Ligue des droits de l’homme au Conseil national des barreaux. Mais par un jusqu’au boutisme incroyable, c’est une loi liberticide qui menace malgré tout d’être adoptée de façon définitive.

Dernière minute!

De façon parfaitement opportune, Mediapart aura décidé, hier soir, de venir mettre son grain de sable en jetant le discrédit sur la personne de Laetitia Avia! Quand bien même nous serions viscéralement attachés à la liberté d’expression et inquiets par cette imposition du « politiquement correct » par voie électronique, on pourra regretter sincèrement la méthode, déjà maintes fois éprouvée, consistant à faire pourrir un débat par l’attaque ad hominem. Procédé qui n’honore ni le journalisme, ni le débat démocratique.

Laetitia Avia annonçait au micro de Sud Radio ce matin qu’elle n’entendait pas pour autant renoncer. Mediapart vient d’instiller un mélange des genres un peu malsain et le débat autour de la loi cyberhaine est encore un peu plus pourri! Si la proposition de loi Avia ne mérite rien d’autre qu’une fin peu glorieuse, c’est triste de constater que, dans un pays démocratique, certains considèrent que l’attaque personnelle contre celle qui porte la proposition est plus forte que l’attaque sur le fond du texte !

Il y a pourtant, on le voit, tant à dire sur le fond de cette proposition de loi.

Les meilleures intentions du monde

Quel crédit donner à une démocratie qui entend faire adopter une loi heurtant frontalement la liberté d’expression dans le cadre d’un état d’urgence sanitaire ? Quelle image le législateur se donne-t-il de lui-même ? Alors qu’il est censé œuvrer pour assurer la garantie des libertés publiques, il préfère se complaire dans la flatterie des ressentiments victimaires d’une société dont on ne cesse pourtant de déplorer la montée du communautarisme et l’archipelisation.

Portée par les meilleures intentions du monde (lutte contre le racisme, l’homophobie etc…), la proposition de loi Avia tend bel et bien à inverser le paradigme sur lequel repose tout l’esprit du droit français : la liberté est la règle, la restriction l’exception.

En instituant un mécanisme de censure préventive, en contournant le juge, en laissant l’État se défausser de ses obligations sur des opérateurs privés, la proposition de loi Avia signe une page décidément bien triste dans la protection des libertés publiques.

L’auteur de cet article était hier invité au micro d’André Bercoff, sur Sud Radio.

L’Etat, ma mère juive

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Anne Hidalgo, lors d'une cérémonie au Sacré-Coeur, 9 avril 2020. ©Ludovic MARIN / AFP

Après deux mois de claustration forcée, des millions de Français, qui redoutent légitimement le choc économique annoncé, ne peuvent plus attendre. Mais beaucoup d’autres, adeptes du risque zéro et de la morphine étatique, rechignent à reprendre le travail et exigent que l’on respecte leur droit aux vacances. Il faut croire que l’héroïsme meurt en bermuda.


Après deux mois censés accoucher d’un avenir radieux authentique et sobre, les Français sont taraudés par une question brûlante : allons-nous partir en vacances ? Par esprit de sacrifice, à moins, qui sait, que ce ne soit par peur, nous nous sommes résignés à ne rien faire, nous avons accepté que l’État se mêle de nos oignons au sens propre (étaient-ils bien essentiels, ces oignons ?). Pour continuer le combat, nous sommes prêts à oublier les soldes (s’il le faut vraiment) et à abandonner notre intimité aux nécessités impérieuses du suivi épidémiologique qui sera assuré par « des brigades d’anges-gardiens ».

Les vacances, nouveau droit de l’homme!

Mais renoncer aux vacances, ça jamais ! L’annonce de la fermeture de toutes les plages au moins jusqu’au 2 juin, nonobstant la célébration du nouvel esprit girondin baignant notre république jacobine, suscité un grondement. « Si on n’ouvre pas le 2 juin, il y aura une révolte sociale », avertissent des maires bretons. Ils peuvent compter sur le soutien populaire. Nos gouvernants sont prévenus – par Philippe Muray : il faut craindre le courroux de l’homme en bermuda.

La résilience dont nous nous targuons mérite examen. Un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ?

Dans la nouvelle hiérarchie des droits, le seul qui puisse prétendre supplanter l’impératif sanitaire est donc le droit aux vacances. Qu’on ne se méprenne pas, je fais partie de ce troupeau vacancier qui, aux premiers beaux jours, c’est-à-dire maintenant, rêve délicieusement de vent, de soleil et d’eau salée. Cependant, que le mot « travail » suscite des syncopes en chaîne dans le monde syndical, indignant jusqu’au placide Laurent Berger, en dit long sur notre rapport ambivalent à la chose. Provocation ou au minimum maladresse, a-t-on décrété de toutes parts, y compris à droite, quand Geoffroy Roux de Bézieux a avancé l’idée que peut-être, il faudrait travailler plus à l’issue de la pandémie. Il est vrai qu’avec l’explosion attendue du chômage, le problème, pour beaucoup, ne sera pas de travailler plus, mais de travailler tout court. N’empêche, si nous aimons aller au bureau, c’est plus pour la sociabilité (voire pour nous désennuyer) que pour créer de la richesse. Nous n’avons pas cette culture de la gnaque, de la performance et des comptes bien tenus qui caractérise les économies robustes, suivez mon regard. Ce n’est pas le moindre de nos charmes.

A lire aussi, Elisabeth Lévy : Comment nous sommes devenus Chinois

Vers la tiers-mondisation heureuse

On aimerait que cette propension nationale à la paresse productive soit la contrepartie d’un génie créateur et littéraire maintenu qui ferait de la France une grande puissance spirituelle – la déglingue contre la poésie. À l’évidence, ça ne marche pas comme ça. À défaut, notre nonchalance pourrait avoir de l’agrément, comme les premières rides chez une beauté dont le déclin, quoique largement entamé, ne se voit encore que de près. Encore faudrait-il que nous en acceptions la principale conséquence : la tiers-mondisation en douceur d’un pays joyeux et insouciant, où rien ne marcherait, mais où il ferait bon vivre. Puisque nous n’avons pas les moyens de nos ambitions, résignons-nous à avoir les ambitions de nos moyens.

Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020. © Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA
Applaudissements pour le peronnel soignant à Nantes, 28 avril 2020.
© Sebastien SALOM-GOMIS/SIPA

Seulement, une telle sagesse supposerait un effort de vérité dont nous sommes bien incapables. À force de nous voir si bons dans le miroir des médias et des publicitaires, nous avons fini par croire au portrait flatteur d’une France mobilisée dans la plus grande épreuve de son histoire, faisant corps avec ses héros, portrait fabriqué à coups d’informations inquiétantes et de témoignages émotionnants – mais dans la vraie vie, quel pourcentage de la population ont représenté les applaudisseurs de 20 heures ? Quant à la résilience dont nous nous targuons, cela mérite examen : un peuple aussi soucieux, non seulement de sa santé, préoccupation légitime quoiqu’envahissante, mais aussi de ses vacances, a-t-il encore sa place dans l’Histoire ? Jacques Julliard veut croire que, « dans des circonstances exceptionnelles, où la bourgeoisie capitule, où les intellectuels disjonctent, le peuple demeure disponible à qui l’invite à se dépasser ». Réponse dans quelques décennies.

C’est pas d’not’ faute

En attendant, nous nous la racontons. Et au lieu d’assumer virilement les conséquences de nos inconséquences, nous pleurons notre grandeur passée tout en lorgnant avec convoitise sur l’assiette de nos voisins. Nous ne voulons pas devenir allemands – pour ma part je m’en réjouis –, mais nous voulons un pays aussi prospère et organisé que l’Allemagne. Mais c’est sans doute parce que nous ne sommes pas des Allemands (ni des Chinois), mais des Gaulois, bordéliques et pleurnichards plus que rebelles, que la décrue de la maladie est plus lente chez nous – et le bilan plus lourd.

Le président de la République a dit « quoi qu’il en coûte » et nous l’avons pris au sérieux, de sorte que notre demande de sécurité et de santé ne semble plus avoir de limites

En tout cas, guerre sanitaire ou pas, les Français sont les champions du monde de l’humeur bilieuse, de la peur du lendemain et de la récrimination. Il y a toujours un individu ou une institution qui nous doit quelque chose, qui nous a fait défaut ou, offense suprême, manqué de respect. Du reste, c’est souvent vrai.

On peut reprocher aux pouvoirs publics de multiples erreurs dans leur gestion de l’épidémie en général et dans leur communication en particulier : mensonges, indécision, imprévoyance, infantilisation et gourmandise répressive (palpable chez un Castaner brandissant avec fierté le million de contraventions dressées pour sortie abusive). Mais, outre que vitupérer sans relâche les mêmes défaillances finit par être ennuyeux, il est peut-être temps d’instruire le procès des gouvernés, à tout le moins de poser une question : valons-nous vraiment mieux que ceux qui nous gouvernent ?

Encore un peu de Netflix

Nous nous insurgeons contre les injonctions contradictoires du pouvoir et à juste raison : allez voter/restez chez vous, les masques sont inutiles/il faut les réserver aux soignants. Mais celles que nous adressons à nos gouvernants ne sont pas moins fâcheuses : dites-nous la vérité/rassurez-nous, laissez-nous vivre/protégez-nous, fermez les classes/ouvrez les plages.

Dans ces conditions, l’exercice du pouvoir, à la fois sous la surveillance constante des médias et sous la menace angoissante de poursuites pénales, n’est pas une partie de plaisir. Alain Finkielkraut évoque justement les « politiques prisonniers » (pages 40-43), mais cette prison, ils l’ont construite de leurs mains, ou plutôt de leur verbe. Voilà deux mois qu’ils nous terrorisent en expliquant que le danger est partout – même si la probabilité de contracter une forme grave de la maladie est assez faible. L’objectif, légitime, de protéger les plus fragiles en évitant la surcharge hospitalière a été atteint. Mais nous, nous avons retenu le mot « risque » et maintenant qu’ils nous demandent de reprendre le boulot, c’est un festival de « on ne veut pas y aller » et de « maman j’ai peur ». En somme, nous voulons bien nous sacrifier encore un peu : un peu plus de Netflix, de Facebook, d’après-midi cuisine avec les enfants. Et, bien sûr, de méditation sur l’avenir de la planète.

Le président de la République a dit « quoi qu’il en coûte » et nous l’avons pris au sérieux, de sorte que notre demande de sécurité et de santé ne semble plus avoir de limites. Après avoir flatté le narcissisme de l’héroïsme, on aura du mal à résister à la demande de moyens supplémentaires pour l’hôpital : or, il faudrait commencer par réaffecter des moyens déjà considérables, donc remercier une palanquée d’administratifs et autres chefs de bureau, donc simplifier l’ensemble cauchemardesque de normes et règlements qu’ils sont chargés d’appliquer avec un perfectionnisme juridique imperturbable. Il sera plus facile d’arroser que de réformer.

Retour à la maternelle

Après tout, nous ne demandons pas grand-chose. Que l’État nous soigne, nous fournisse des masques, paye notre salaire, garantisse nos vacances. Et en plus qu’il nous console et nous dise que nous sommes les plus beaux. Michel Schneider l’a diagnostiqué avec finesse dès 2003 (Big Mother, Odile Jacob), nous voulons une mère, et même une mère juive qui nous passe tout. Quand nous découvrons qu’elle n’est pas toute-puissante, nous trépignons de frustration et de faiblesse : « Les Coréens, ils ont des masques, les Allemands, ils ont des tests. » Et quand les masques arrivent, nous trépignons encore et demandons pourquoi ils étaient cachés jusque-là.

En somme, nous protestons souvent parce que l’Etat n’en fait pas assez, rarement parce qu’il en fait trop. Forts en gueule, nous acceptons injonctions et sanctions, pour peu qu’on nous épargne – par voie de subventions – la fatigue de vivre. En effet, c’est donnant-donnant : l’État payera. Cette curieuse conception de l’État, comme une sorte d’Oncle Picsou à qui il faut faire lâcher son magot, permet de reporter sur une puissance extérieure mal intentionnée la responsabilité de chacun, résumée par la formule « L’État, c’est moi » – si c’est moi, c’est aussi mon voisin : il est plus confortable de croire que l’État est un grand Autre. Or, contrairement à l’amour d’une mère, les moyens humains, techniques et financiers de l’État sont limités. Et ils dépendent in fine de notre travail et des richesses que nous produisons.

De plus, même en dehors de la contrainte financière, qui n’existe pas dans le monde merveilleux de l’argent magique où nous vivons depuis le 17 mars, plus notre État colbertiste prétend être omniscient, plus il est impotent. Obligée d’agir en pleine lumière, notre administration stratifiée par les siècles (car c’est un principe intangible, on n’y retranche jamais), est devenue le royaume des ouvreurs de parapluies et autres adeptes du « pas de vagues ». Pour se couvrir, ils pratiquent un salafisme juridique, une lecture littéraliste de la règle qui paralyse l’exécution des décisions les plus simples (voir l’analyse de Pierre Vermeren, pages 52-55). Combien de réunions, commissions, validations, expertises, évaluations et signatures pour autoriser une clinique privée à accueillir des patients situés à quelques kilomètres, qu’on envoie à l’étranger et à grands frais, et à grand renfort de publicité, accréditant l’idée que notre système hospitalier est débordé ? Par quels circuits, montée et descente, chemine l’autorisation pour les laboratoires vétérinaires de fabriquer des tests sérologiques qui ne peuvent en aucun cas être dangereux (voir le texte d’Ariel Beresniak pages 56-59) ?

A lire aussi, Françoise Bonardel : La grande peur de l’an 2020

Morphine gouvernementale

Tout cela ne date pas d’hier, ni même de la Révolution, comme l’a si bien montré Tocqueville : « Au dix-huitième siècle, l’administration était déjà très centralisée, très puissante, prodigieusement active, écrit-il dans L’Ancien Régime et la Révolution. On la voyait sans cesse aider, empêcher, permettre. Elle avait beaucoup à promettre, beaucoup à donner. Elle influait déjà de mille manières, non seulement sur la conduite générale des affaires, mais sur le sort des familles et sur la vie privée de chaque homme. » Au fil du temps, le contrat social et politique, par lequel nous renonçons à une partie de nos libertés en échange de l’égalité d’une part, de la sécurité d’autre part, s’est doublement déséquilibré. Là encore, le génial Tocqueville nous a vus venir : « Beaucoup de Français en sont arrivés à penser que vivre égaux sous un même maître avait encore une certaine douceur. » Nous avons donc concédé à ce « despote bienveillant » une emprise dont le plus absolu de nos monarques n’aurait pu rêver. Et il l’exerce avec un zèle infatigable.

Or, il apparaît que le despote est, sinon nu, assez court vêtu. Alors que le début de la fin du confinement approche, on voit émerger deux France qui semblent vivre côte à côte et qui pourraient bien se retrouver face à face si la rentrée sociale s’avère aussi chaude que prévue. La première, qui redoute de voir son entreprise faire faillite ou son emploi disparaître, piaffe d’impatience de recommencer à travailler, quitte à en rabattre un peu sur la protection sanitaire. La deuxième rassemble nombre de fonctionnaires et tous ceux qui, grâce à la morphine gouvernementale, n’ont pas pris la mesure de la situation, ce qui fait pas mal de monde. Cette France protégée ou qui croit l’être freine des quatre fers comme si le déconfinement était une option que nous pourrons activer à notre convenance quand le danger aura disparu.

Pourtant, la solidarité qu’on devait aux malades et aux soignants hier, on la doit aujourd’hui à ceux qui sont menacés de mort économique et qui ne peuvent plus attendre. Mais l’héroïsme et le courage dont nous nous gargarisions il y a peu semblent évanouis. Danton, aujourd’hui, ferait un bide avec son invitation à l’audace.

Il n’est pas question, horresco referens, de demander à chaque Français ce qu’il veut bien faire pour son pays, mais ce qu’il veut bien faire pour lui-même. Que nous est-il arrivé pour qu’une demande si légitime passe pour scandaleuse ? Comment la fierté de l’indépendance (célébrée, en vers, par Cyril Bennasar page 50-51) a-t-elle laissé place à la frénésie de l’assistance ?

Alors oui, on voudrait que le gouvernement fasse appel à notre responsabilité plutôt qu’à notre peur du gendarme et du virus, bref, qu’il nous traite en adultes. Vincent Tremolets de Villers s’insurge, à raison, contre la transformation du pays  « en une immense garderie pour 60 millions de cancres ». C’est peut-être parce que nous nous comportons comme des enfants apeurés, qui croient faire disparaître le danger en se cachant dans les jupes de leur mère.

Big Mother: Psychopathologie de la vie politique

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Sauvez la France, sortez de chez vous !

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Covid-19, Seine-Saint-Denis, Proust, cuisine russe, Adèle Haenel: notre numéro de mai est en vente dans une France déconfinée. 


En mai, fais ce qui te plaît… tant que tu restes masqué, distancé, sinon confiné dans ton trente mètres carré. Comme de bien entendu, Elisabeth Lévy pose les questions qui dérangent : « valons-nous vraiment mieux que ceux qui nous gouvernent ? » Après deux mois de claustration forcée, des millions de Français, qui redoutent légitimement le choc économique annoncé, ne peuvent plus attendre. Mais beaucoup d’autres, adeptes du risque zéro et de la morphine étatique, rechignent à reprendre le travail et exigent que l’État les couve comme une mère juive. « L’objectif, légitime, de protéger les plus fragiles en évitant la surcharge hospitalière a été atteint. Mais nous, nous avons retenu le mot « risque » et maintenant qu’ils nous demandent de reprendre le boulot, c’est un festival de « on ne veut pas y aller » et de « maman j’ai peur ». », souligne notre directrice de la rédaction.

La mort, cette inconnue

D’où l’antienne qui trône en « une » de ce numéro : « Sauvez le pays, sortez de chez vous ! », vous exhorte Vercingétorix façon « oui nide iou ». Dès l’entame, Alain Finkielkraut défend la nécessité du confinement, pourfend l’égoïsme sanitaire des adeptes de la liberté inconditionnelle et analyse la condition de nos « politiques prisonniers » des procès de leurs administrés. Pour Pierre Vermeren, si l’hexagone figure dans le peloton de tête des pays industrialisés les plus durement touchés par le Covid-19, ce bilan désastreux est dû à la lourdeur de notre appareil administratif obsédé par le respect des normes, même en temps de guerre. Guillaume Cuchet, l’auteur de Comment notre monde a cessé d’être chrétien, estime que notre surréaction au léger rebond de mortalité provoquée par le Covid-19 révèle notre hypersensibilité à la mort. En l’absence de fléaux ou de grandes guerres depuis des décennies, l’allongement de l’espérance de vie est devenu un droit de l’homme. D’ailleurs, à l’heure où la mort est devenue inacceptable, rien n’est plus tabou que de s’interroger sur le coût d’une vie sauvée pour la collectivité. Le spécialiste de l’économie de la santé Ariel Beresniak soulève ce tabou : pour répondre aux besoins sanitaires illimités d’une population angoissée, l’État-providence dispose de ressources limitées et doit définir des priorités.

Sur le terrain, l’étudiant en sixième année de médecine Charles Seyrol, engagé comme infirmier de nuit en soins intensifs dans un service Covid +, raconte sans tambours ni trompettes sa drôle de guerre passée à diagnostiquer et veiller les malades.

Du côté de l’arrière, Sami Biasoni prend la défense des milliers de Parisiens qui ont quitté la capitale pour rejoindre une maison de campagne. Culpabilisés et dénoncés comme des agents infectieux, ces bourgeois des villes font tourner l’économie rurale tout en redécouvrant les vertus du lien familial. Vertueuse bourgeoisie, aurait titré Drieu…

Les Chinois à Paris, Milan, Le Pirée…

Cap sur l’international. À l’échelle de la planète, difficile d’échapper au virus. Amaury Martin s’interroge sur la responsabilité française dans l’installation du fameux laboratoire P4 de Wuhan. Certains ont soupçonné cette unité ultrasensible d’être à l’origine de la pandémie. Si rien ne le prouve, la livraison à la Chine de cette infrastructure révèle la naïveté confondante de notre diplomatie. À l’inverse, Jeremy Stubbs prône un front commun occidental face à la stratégie de domination mondiale du Parti communiste chinois. Quant aux États-Unis, qu’arpente le reporter Alexandre Mendel, au nombre de morts du Covid-19 dans le pays s’ajoutent la tragédie du chômage et le refus du confinement. Du Texas au Dakota, les citoyens brandissent la Bible et la Constitution pour défendre leurs libertés.

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Ouvrons le dossier Cyril Bennasar. L’ours confiné répond « non merci » à la charité de l’État, le tout en vers et contre tout. Puis ce menuisier fâché avec l’Urssaf s’initie au courant juif libéral, mixte et paritaire, se découvrant nostalgique d’une tradition qui le dépasse.

93, voilà les flics

Notre envoyé spécial en Seine-Saint-Denis Erwan Seznec explore la France d’après la France. Policiers, professeurs et autres fonctionnaires fuient ce département à l’immigration galopante où la consommation de drogue s’est banalisée.

Enfin, sans oublier le moi de Basile de Koch, la rubrique culture donne une fois de plus dans l’éclectisme le plus complet. Paul Thibaud dresse le portrait d’Adèle Haenel. Dans la cour insistante que lui a faite le réalisateur Christophe Ruggia pendant son adolescence, l’actrice voit rétrospectivement une « emprise » masculine. Son récit victimaire est emblématique du néoféminisme épurateur et réfractaire au dialogue.

Autre totem à déboulonner: l’art contemporain. Malgré le confinement qui les prive de public comme tous les acteurs de la culture, les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) vont très bien merci pour eux. De quoi s’interroger sur l’utilité de ces promoteurs d’un art abscons. Une enquête signée Pierre Lamalattie. Rayon littérature, Jérôme Leroy relit les œuvres de jeunesse Proust ainsi que les souvenirs de sa mère qui éclairent la métamorphose d’un jeune homme à la mode en écrivain. Enfin, Emmanuel Tresmontant célèbre la cuisine russe. À la fois populaire et aristocratique, cette grande dame nourrit la gastronomie française depuis deux siècles. Vivement l’heure du déconfinement mondial !

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Économie de la santé

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L’Occident mort de peur

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Le 20 avril à Madrid, Madame Sara Maria Dineiro Carrera réagit après la minute de silence consacrée à son mari, un chirurgien décédé du Covid-19 à l'hôpital La Paz © Manu Fernandez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22448814_000016

Déni de la mort: après le déclin, la fin de l’Occident?


La crise du Covid-19 n’aura pas seulement fait ressurgir les frontières dans une civilisation où elles étaient souvent présentées somme le dernier vestige de la xénophobie. C’est notre rapport conflictuel à la mort qui est remonté à la surface qui doit être vu ailleurs dans le monde comme le principal signe de notre déroute ! Jamais les Occidentaux n’avaient manifesté une crainte aussi intensément révélatrice de leur mal-être collectif. 

Les esprits religieux n’ont pas manqué de voir une faillite spirituelle dans notre hantise diffusée sur tous les écrans du monde. Et si certains d’entre eux avaient raison cette fois?

Tout d’un coup, la plus riche et puissante civilisation de la planète est apparue fragile, chétive, traumatisée par une réalité pourtant inhérente à la vie. Le roi de l’univers s’est présenté nu comme un ver au balcon doré de sa désillusion. 

Mesures quasi-maladives

Le malaise a notamment pris la forme de mesures de confinement presque maladives, quoique nécessaires dans la perspective individualiste et à court terme qui est la nôtre.

Comme l’a soulevé le philosophe Robert Redeker, l’Homo occidentalis aura choisi le suicide économique au lieu d’affronter la réalité de sa finitude. «La mise entre parenthèses de la liberté et les destructions imposées à l’économie signent la pathologie de ce retour du refoulé», écrivait-il dans Marianne le 21 avril dernier. 

Une civilisation abritant des nations aussi troublées est inapte à faire la guerre et à traverser des crises plus importantes

Nous vivons dans des sociétés privées de leur vitalité. À quoi bon blâmer nos dirigeants pour des phénomènes qu’ils ont encouragés mais dont ils ont perdu le contrôle? Nos sociétés sont atomisées et désenchantées: ce sont les mêmes que Michel Houellebecq a dépeintes. Nous vivons dans des sociétés rongées par l’anxiété et la dépression, où des millions de gens se droguent légalement pour survivre. Nos pays sont divisés par des intérêts syndicaux, professionnels et de classe que nous pensions avoir réussi à harmoniser. N’en déplaise à la gauche identitaire: les inégalités sont encore économiques avant d’être culturelles ou raciales. 

Crise spirituelle, crise civilisationnelle 

Ce grand vide spirituel s’est manifesté de manière assez brutale au Québec. Lorsque la crise a débuté, le Québec a eu l’impression de retrouver son sens de la collectivité, mais le corporatisme et la désertion de milliers de travailleurs de la santé ont vite eu raison de cette euphorie du début. Le Premier ministre québécois, François Legault, a dû plusieurs fois supplier le corps hospitalier de participer à «l’effort de guerre» dans les résidences pour personnes âgées, toujours gravement touchées par le virus. Comme d’autres, les Québécois ont découvert l’état lamentable de leur système d’hébergement des vieillards. À travers les vieux, c’est leur propre fin qu’ils entrevoyaient mais qu’ils ne voulaient plus voir. 

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Une civilisation abritant des nations aussi troublées est inapte à faire la guerre et à traverser des crises plus importantes, ce dont sont plus que jamais conscients les empires de l’Est à commencer par la Chine. D’abord une crise sanitaire, le Covid-19 aura surtout été une crise civilisationnelle à l’Ouest du globe. Depuis déjà plusieurs années, les nations occidentales refusent de sacrifier des hommes dans les conflits armés: chaque mort est vue comme une tragédie à ne jamais répéter. C’est le règne des opérations télécommandées et des drones. 

La créativité et l’innovation sont hélas loin d’être garantes de la survie des empires qui restent par définition mortels. De rappeler que les sociétés modernes ne savent plus stimuler le sens du devoir est un truisme: seule prévaut la logique des droits et son double, l’individualisme sacré. Combien de personnes la Chine est-elle prête à lâcher sur ses 1.4 milliard d’âmes pour devenir le maître du monde? Quels pays occidentaux seraient prêts à instaurer ou réinstaurer le service militaire obligatoire?

Toujours des droits, jamais des devoirs

Il faut lire le général chinois à la retraite Qiao Lang pour comprendre notre propre déroute et la manière dont elle est interprétée par Pékin. Dans un entretien récent accordé à la revue chinoise Bauhinia et traduit en français par Conflits, Lang explique que l’élévation du niveau de vie est en train de se retourner contre l’Occident (contre les États-Unis surtout) à travers la désindustrialisation et la délocalisation. Les Occidentaux voudraient continuer à dominer les autres tout en leur déléguant les tâches qu’ils ne veulent plus faire. À quoi bon concevoir de la haute technologie si vous ne voulez plus la produire? À quoi bon avoir une armée puissante et la bombe nucléaire si votre pays est peuplé de pacifistes? 

Au Québec, où les Chinois possèdent d’ailleurs de nombreuses terres agricoles, un mouvement en faveur de l’agriculture locale a été lancé pour revenir à la souveraineté alimentaire alors que la chaîne d’approvisionnement pourrait être rompue. Le hic, c’est que les producteurs ne parviennent plus à embaucher des Québécois acceptant de travailler au champ dans des conditions difficiles. Des centaines de migrants viennent donc chaque année cueillir les fruits et légumes produits localement. Comme quoi les beaux discours patriotiques et écologistes ne suffiront pas à éviter le naufrage.

Canal Saint-Martin, l’impensable a été commis

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Le quai du Canal Saint-Martin à Paris le 11 mai, avant son évacuation par les forces de l'ordre © Samuel Boivin / NurPhoto / NurPhoto via AFP

La « crainte du relâchement » ne doit pas servir de prétexte à des dérives liberticides


Lundi 11 mai était le premier jour du déconfinement. Une date attendue avec impatience par beaucoup de nos concitoyens, pressés de retrouver une vie normale, mais également redoutée par d’autres, échaudés par le danger invisible dont on leur a rabâché les oreilles pendant ces longues semaines. 

Passons sur le caractère discutable de ce confinement dont de nombreux spécialistes, à l’image du Professeur Raoult, doutent de l’efficacité. Ce qui est fait est fait, et l’état d’urgence sanitaire voté à la hâte en mars dernier a permis légalement de prendre les mesures très restrictives auxquelles la population a globalement accepté de se soumettre, montrant une docilité difficile à comprendre dans un pays qui a pourtant érigé la liberté comme l’une de ses valeurs fondamentales.    

Attention confinement saison 2

Mais alors que cette étrange parenthèse s’achève enfin, des voix s’élèvent déjà pour évoquer la « deuxième vague » qui s’annonce en cas de non-respect des gestes barrières et de la distanciation. Pire, le risque de « relâchement » pourrait entraîner un « reconfinement d’urgence », d’ailleurs prévu si nécessaire dans le plan de déconfinement présenté par Jean Casteix. 

La crainte du « relâchement » ne doit pas devenir un prétexte de nature à éterniser une situation qui a vocation à rester exceptionnelle, temporaire et très encadrée 

Des hypothèses catastrophistes, comme nos pouvoirs publics en ont le secret depuis le début de la gestion de cette crise, relayées abondamment par de nombreux médias qui semblent regretter que les choses aillent globalement mieux, se font jour. On se met à chercher le moindre grain de sable qui pourrait venir enrayer cette amélioration objective de la situation. À croire que certains préféreraient presque une nouvelle vague épidémique à la place de la vague d’optimisme pourtant particulièrement bienvenue en ces temps économiquement difficiles…

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Mais alors que le pays semblait retrouver cette liberté dont on l’a privé pendant près de deux mois, quelques dizaines de Parisiens ont commis l’impensable en allant prendre un petit apéro au bord du Canal Saint-Martin, dans un calme olympien, sans aucun débordement, visiblement heureux de se retrouver après ces longues semaines d’isolement pour partager un moment sympathique. Et ce, malgré une météo très peu engageante, ce qui en dit long sur le besoin des gens de retrouver au plus vite une vie normale.

Immédiatement, on a pu voir arriver les forces de l’ordre, mégaphone en main, policiers en tenue comme policiers en civil brassard orange au bras, invitant tous ces « irresponsables » à se disperser. 

Beaucoup de commentateurs ont fustigé l’attitude de ces Parisiens qualifiés d’inconscients, présentés comme trop peu respectueux des distanciations, égoïstes voire criminels. Peut-être… mais ce qui semble également inquiétant, c’est que trop peu se sont demandés de quel droit était-on venu leur demander de partir ?

Si la prolongation de l’état d’urgence sanitaire implique de nouvelles restrictions (les fameux cent km à ne pas dépasser ou l’interdiction de se réunir à plus de dix personnes sur la voie publique), il faudrait veiller à ce que les forces de l’ordre ne fassent pas une interprétation trop extensive de ces règles. Dans le cas présent, une multitude de petits groupes de moins de dix personnes ne peuvent pas être considérés comme contrevenant à cette règle trop difficilement applicable en ville, sauf à considérer qu’elle s’accompagne d’un espace géographique précisément délimité, ce qui s’avère là aussi totalement irréaliste. 

Un arrêté pris dans l’urgence pour que la situation ne se reproduise pas ce soir

Mécontente de la situation, la préfecture de Police de Paris n’a rien trouvé de mieux à faire qu’interdire par arrêté la consommation d’alcool au bord du canal. Les ventes de soda et de jus de pomme devraient alors, logiquement, augmenter dans les supérettes du coin. Malgré le déconfinement, la pression constante et l’infantilisation de la population ne semble pas faiblir.  

Peu avant, dans la journée, ce sont quelques manifestants se revendiquant des gilets jaunes qui ont tenté de se réunir malgré les interdictions aux abords du ministère de la Santé et sur la place de la République. 

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Si ces derniers ont presque aussitôt été arrêtés par des forces de l’ordre en grand nombre, parmi lesquelles les brigades motorisées si décriées et massivement utilisées dans les manifestations de l’année dernière, il faut tout de même noter la disproportion entre le danger réel et les moyens répressifs utilisés, qui doivent là aussi interroger sur le rapport à l’autorité de ce gouvernement.  

Au motif de sécurité sanitaire, nos dirigeants semblent visiblement mal à l’aise avec les libertés, toujours dans un deux poids – deux mesures effarant lorsque l’on songe à tous les incidents qui ont pu émailler la période de confinement dans certains quartiers, malgré les dénégations du ministre de l’Intérieur quant à leur gravité.  

Il conviendra alors de s’interroger et de rester attentif à ce que la crainte du « relâchement » ne devienne pas un prétexte de nature à éterniser une situation qui a vocation à rester exceptionnelle, temporaire et très encadrée. 

“Notre système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique”

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Stéphane Pardoux. Crédit photo : Gustave Roussy.

Pendant la crise sanitaire, tous les établissements ont été mobilisés pour pouvoir absorber l’afflux de malades. Stéphane Pardoux, le directeur général adjoint du premier centre de cancérologie d’Europe répond aux questions de Causeur sur sa gestion du coronavirus.


Causeur. Votre établissement, situé à Villejuif, s’est récemment retrouvé mobilisé par le Covid-19, une activité inédite! Commençons par une courte présentation de l’hôpital Gustave Roussy. 

Stéphane Pardoux Gustave Roussy est un établissement dont la mission est la lutte contre le cancer. L’ensemble comprend un hôpital, et un centre de recherche et d’enseignement. Nous sommes spécialisés en cancérologie et hématologie et prenons en charge tous types de cancers, y compris les plus rares, chez les adultes et les enfants. Du point de vue administratif et juridique, c’est un ESPIC (établissement de santé privé d’intérêt collectif), ce qu’on appelait avant « établissement privé participant au service public hospitalier ». Concrètement, c’est un établissement régi par le Code du travail, par un certain nombre de règles de droit privé, et non pas par les statuts de la fonction publique et les règles régissant le fonctionnement des établissements publics. La principale différence entre Gustave Roussy et Bichat, par exemple, c’est le statut du personnel. Il y a en France une petite vingtaine de centres de lutte contre le cancer dont par exemple l’institut Curie. 

Mais vous êtes nommé par un décret du ministre de la Santé…

Oui, c’est le sens du « privé participant au service public ». Tous les centres de lutte contre le cancer en France ont des gouvernances particulières, et un conseil d’administration présidé par le préfet de région qui représente l’État. Ensuite pour Gustave Roussy, les dirigeants – le directeur général et son adjoint – sont effectivement nommés par le ministre. Nos recettes hospitalières proviennent majoritairement de l’Assurance maladie avec la tarification à l’activité. Avec, dans le cas des centres de lutte contre le cancer, une particularité : nous ne pratiquons pas de dépassements d’honoraires, contrairement aux hôpitaux privés dont les honoraires sont libres. Pour les centres de lutte contre le cancer il est tout simplement interdit de pratiquer des dépassements d’honoraires auprès des patients. 

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon

Maintenant, autre chose comme propos préliminaire : le corps des fonctionnaires d’hôpitaux qui ne sont pas médecins, auquel vous appartenez. Est-ce que c’est spécifique à la France ? 

Pour qu’on soit bien au clair : les centres de lutte contre le cancer ont des gouvernances un peu spécifiques en France, parce que leur directeur général est un médecin. Il y a un directeur général adjoint à ses côtés qui est un professionnel administratif gestionnaire. À Gustave Roussy, c’est donc ma fonction. Pour ce qui concerne les établissements publics en France, leurs directions générales sont assurées par des professionnels administratifs gestionnaires issus presque sans exception de l’École des Hautes Études en Santé Publique. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y pas de gouvernance médicale dans les hôpitaux publics. Celle-ci est assurée par le président de la commission médicale qui définit la politique médicale et ordonne la politique qualité, ainsi que les directeurs médicaux de pôles. 

Ce n’est d’ailleurs pas une particularité française. Dans certains pays les directions hospitalières sont assurées par des médecins, soit des médecins de santé publique, soit des médecins ayant suivi des formations complémentaires et dans d’autres par des gestionnaires professionnels. Par ailleurs, dans les cliniques et établissements de santé privés on trouve également des directeurs généraux qui ne sont pas médecins à leur tête.

Quand est-ce que vous avez entendu parler pour la première fois de ce qui allait devenir le Coronavirus et la maladie du Covid-19 ?

Nous avons entendu parler depuis la fin de l’année 2019 que quelque chose se passait à Wuhan. 

Si tôt que ça ?

Oui. L’information se diffuse par les réseaux médicaux entre professionnels très rapidement et comme presque tous les Français travaillant dans le domaine de la santé on entend parler très tôt de Wuhan. Mais on entend également dire que l’épidémie est sous contrôle. Ensuite, comme toute la communauté santé, on entend parler des premiers cas de contamination en Europe et ailleurs dans le monde. Dans un deuxième temps arrivent les premières études et publications scientifiques et on comprend que manifestement ce phénomène est un peu plus compliqué que ce que disent les autorités chinoises. 

À partir de quel moment, vous à Gustave Roussy, vous considérez que la situation exige des actions de votre part ?

Nous commençons à nous mettre en ordre de marche et à donner des consignes institutionnelles sur des mesures de précaution fin février.  

Fin février ?

Oui et très vite, tout début mars, suivent les premiers échanges avec les autorités de régulation du secteur de la santé, donc l’ARS (Agence régionale de santé). C’est à ce moment-là que l’Agence commence à émettre des recommandations, des consignes. Et les premières actions concernent l’organisation de nos différentes structures, notamment l’accueil de patients et les déplacements des personnels dans les zones infectées. Nous avons également examiné nos stocks notamment les équipements de protection, et lancé des mesures pour les adapter aux besoins anticipés. 

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À ce moment-là, quel est votre niveau de préparation ? du matériel de protection (gants, masques, charlottes, surblouses) ? 

À Gustave Roussy, jamais depuis le début de la crise nous ne nous sommes retrouvés en situation de tension et encore moins de pénurie sur les masques et les équipements de protection. Pour plusieurs raisons : la première, c’est que, comme beaucoup d’autres établissements, nous avons tout à la fois anticipé et assuré une bonne gestion. Dès le début, dès qu’on a senti la crise, on a mis en place des mesures de gestion des stocks consistant à rationaliser notre propre consommation de façon à disposer d’un stock de sécurité plus important.

Vous avez vos propres canaux d’approvisionnement ?

Comme tous les hôpitaux, on a des centrales d’achat et différents fournisseurs que nous avons activés.  

Et est-ce que ce que vous venez de décrire est le déclenchement du plan blanc ? 

Oui. Très rapidement l’Agence régionale de santé Île-de-France, chargée de coordonner les établissements sanitaires, met en place des dispositifs mettant en réseau l’ensemble des établissements de la région dont Gustave Roussy.

Ce n’est que tout début mars que l’État vous contacte officiellement concernant le Covid-19 ?  

Oui mais les établissements de première et de deuxième ligne ont été mobilisés plus précocement. Tout début mars on commence à recevoir des informations, des consignes, des mises en alerte. C’est le moment où, en parallèle, nous activons au sein de Gustave Roussy une cellule de crise ou de veille, et nous prenons un certain nombre de mesures renforcées de précaution, de prévention, d’hygiène et de port de masques renforcé. L’amplification de la mobilisation à l’échelle régionale par l’État est concomitante et commence pendant les premiers jours de mars, c’est-à-dire une quinzaine des jours avant le confinement général.

Quel rôle l’ARS vous a attribué dans le dispositif national Covid-19 ?

Puisque nous sommes un établissement spécialisé, la première mission qui nous était assignée était de continuer à assurer la prise en charge cancérologique, en accueillant éventuellement des patients atteints de cancer en provenance d’autres établissements. Il fallait rassurer nos patients – plus fragiles face au Covid-19 – et assurer des conditions de sécurité sanitaire et d’accueil appropriées pour qu’ils puissent venir à Gustave Roussy sans crainte pendant la pandémie. Enfin, toujours dans le cadre du dispositif, nous avons organisé des unités pour patients avec le Covid-19 destinés à des personnes malades de cancer. Ces unités avaient une capacité d’un peu moins de 70 lits au plus haut de la crise. Ces unités dédiées qui étaient dans une partie de l’hôpital séparées des autres, étaient organisées pour traiter des personnes atteintes du Covid-19, malades du cancer mais pas forcément. 

Est-ce que vous avez mis des lits Covid-19 à disposition d’un centre, QG national ? Comment la charge régionale et nationale et les taux d’occupation dans différents hôpitaux ont-ils été gérés ?

Depuis le début du confinement, trois fois et depuis peu deux fois par jour, l’ARS Île-de-France demande aux hôpitaux combien de malades atteints de Covid-19 ils peuvent accueillir. Et c’est maintenant qu’on peut évoquer la deuxième mission qui nous a été attribuée. Au moment où le pic de l’épidémie est arrivé en Île-de-France, quand les capacités en lits de réanimation (3000 contre 1200 avant la crise) ont failli être saturées, Gustave Roussy, qui a triplé sa capacité de réanimation, a accueilli des patients Covid-19 graves sans cancer venant d’autres hôpitaux. C’est la première fois que cela se produit dans l’histoire de l’Institut. Pour quelques semaines nous sommes devenus, pour la partie réanimation, un hôpital comme les autres. 

Ça s’est passé comment ? Vous avez reçu une demande de préparation ?

Nous avions reçu des consignes pour préparer l’augmentation de notre capacité en lits de réanimation. Ensuite, grâce à la régulation régionale, tout le monde peut suivre l’évolution des capacités en lits de réanimation. C’est ainsi que pendant deux épisodes particulièrement compliqués, nous avons reçu une vingtaine de patients en besoin de réanimation.  

Et comment le savoir-faire passe ? Comment on a mis au niveau les équipes de Gustave Roussy pour qu’elles soient aussi bonnes que celles qui traitent des Covid-19 graves depuis plusieurs semaines ?

D’abord, nos réanimateurs maîtrisent le traitement du syndrome respiratoire aigu. C’est quelque chose qui arrive, malheureusement, assez fréquemment chez les malades du cancer. Il y a eu aussi toute une série de recommandations des sociétés savantes, des échanges médicaux réguliers, des conférences téléphoniques. Un grand nombre de communautés professionnelles se sont mises en contact, de façon que les meilleures pratiques se diffusent rapidement. 

Quid de l’effort national de recherche de traitement pour le Covid-19 ? quel rôle avez-vous joué ?

Nous avons mis en branle nos équipes scientifiques sur des sujets de recherche cancer et Covid, nous avons initié nos propres essais cliniques mais nous participons aussi à des essais cliniques initiés par d’autres institutions qui ont plus de malades que nous sur la partie Covid. Et comme Gustave Roussy, qui est un centre d’excellence dans son domaine, dispose d’excellentes capacités de recherche médicale et d’une expertise forte dans la gestion des effets secondaires de certains traitements qui peuvent s’apparenter à ceux du Covid, nous avons très tôt initié de nouveaux traitements pour nos patients. Certains de ces traitements sont maintenant évalués dans les grandes études cliniques en cours. 

Avez-vous un exemple ?

Bien sûr. Les premiers patients à bénéficier du Tocilizumab, un médicament qui semble donner des résultats assez positifs, ont été traités à Gustave Roussy début mars pour l’un de nos premiers malades Covid-19 ; il était dans une situation compliquée et atteint de cancer aussi. Nous avons initié ce traitement et vu les effets positifs nous avons rapporté ce cas auprès de la communauté scientifique dans le cadre d’une publication. Nous sommes ensuite devenus centre investigateur d’une de ces études cliniques, coordonnées au niveau national par l’AP-HP.

Comment avez-vous eu si rapidement les autorisations des autorités régulatrices ? 

Dans ce cas précis, pour ce médicament qui n’avait pas d’indication pour la détresse respiratoire aiguë, nous l’avons utilisé chez les premiers patients dans un cadre dit « compassionnel ». Ce dispositif réglementaire particulier permet à un médecin qui estime que son patient n’a pas d’autre traitement possible d’utiliser un traitement dont il pense pouvoir avoir un effet bénéfique. Ensuite, il faut monter ou intégrer une étude clinique.  

Est-ce que vous avez pris part à d’autres essais cliniques, comme par exemple sur la chloroquine ?

Oui, mais pas pour la chloroquine. On a monté notre propre essai clinique, ONCOVID, étude spécifique aux malades de cancer atteint de Covid, qui étudie notamment les effets combinés de l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine. 

Est-ce que vous avez été sollicités pour aider d’autres hôpitaux en Île-de-France ou ailleurs, pour leur donner du matériel ou des médicaments ?

Oui. Grâce au système de régulation de stocks mis en place par l’ARS Île-de-France, nous étions mis en relation avec certains hôpitaux pour des demandes spécifiques. Nous avons aussi aidé des collectivités locales à se fournir en masques. Ce système permet de connaître et suivre les stocks de l’ensemble des établissements et une application spécifique permet aux établissements de se solliciter lorsqu’ils ont des manques.  

Est-ce que vous avez été sollicités pour mettre à disposition des personnels pour aider dans les hôpitaux ?

Oui, de la même façon. Une autre application, Renfort Covid, mise en place avec une autre startup qui travaille déjà dans les hôpitaux permet de connaitre les besoins et se mettre en contact pour répondre. Par ailleurs, des professionnels, avec notre accord préalable, avaient la possibilité de s’inscrire pour aller prêter renfort à d’autres établissements.

Concernant les tests, est-ce que techniquement vous avez la capacité d’en produire ou réaliser ? 

Nous n’avons pas les moyens techniques de fabriquer des tests. En revanche, Gustave Roussy est organisé – nous avons la capacité, nous ne l’avions pas au début de la crise – pour réaliser les tests pour nos patients et pour nos personnels. 

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La crise n’est pas derrière nous mais certaines leçons peuvent et doivent être tirées. Comment, de votre point vu en tant qu’acteur mais aussi observateur, la mobilisation générale du système de santé français a-t-elle été gérée ? 

En Île-de-France, pour ce qui concerne le secteur hospitalier, pas un malade qui nécessitait un lit de réanimation n’a été laissé en train de s’étouffer dans un camion ou sur un parking. Pas une fois il y a eu en réanimation la nécessité de se dire « on n’a plus de lit de réanimation, tant pis, des gens vont mourir ». C’était le premier objectif, le plus important et il a été atteint. Pourquoi avons-nous réussi ? Parce que dès le début, les autorités de régulation de l’Île-de-France ont mobilisé tous les établissements du service de santé, tous : les militaires, le public, le privé… et les consignes ont été très claires : armez-vous de lits de réanimation supplémentaires, préparez-vous, réduisez votre activité programmée. Même les cliniques privées qui ne font que de l’orthopédie ou que de l’esthétique se sont retrouvées à armer des lits de réanimation pour prendre en charge des malades du Covid-19. 

Pourquoi y avait-il donc besoin de transférer des malades dans d’autres régions ?

En Île-de-France, on a transféré une centaine de malades, non pas parce qu’on était totalement au maximum des capacités mais parce qu’on voulait se préserver une capacité-tampon en lits, jamais être à 100% d’occupation des lits de réanimation. Et on y est arrivé parce qu’on est passé de 1200 à presque 3000 lits. Cela a été possible d’abord parce que les consignes régionales ont été claires mais aussi parce que les structures hospitalières étaient toutes coordonnées. L’information circulait rapidement et efficacement : consignes, problèmes, expériences, questions. Et puis, ce que nous a montré la crise c’est que le système hospitalier qu’on dit au bord de la rupture s’est montré extrêmement plastique. Si vous me demandez ce qui doit perdurer après la crise, sans hésiter je vous répondrai cette formidable capacité de plasticité. 

Et quel est le secret de la plasticité ?

L’engagement des professionnels d’abord, la régulation et la mobilisation de tous les acteurs de soins, publics et privés ensuite. Et cela a été fait grâce à l’ordonnancement méné par l’ARS Île-de-France. 

Alors pourquoi par exemple dans le Grand Est, ça s’est passé moins bien ?

Je ne sais pas. Peut-être – mais c’est une hypothèse – parce que c’était la première région touchée, que la violence du virus, son caractère protéiforme et puissant, n’avait pas pu être anticipé, alors qu’en Île-de-France on a eu des retours d’expérience du Grand Est. La deuxième raison, c’est que peut-être on est sur une région moins urbaine, donc finalement moins interconnectée où il est plus difficile de faire bouger des personnes et du matériel. Peut-être que l’Île-de-France, en tant que région capitale, est mieux équipée et encadrée. Peut-être aussi que ça tient aux acteurs, aux personnes. Et puis peut-être aussi parce qu’en Île-de-France, on a la chance d’avoir l’APHP, une très grosse structure qui a pu absorber une partie de la crise. C’est un avantage certain que d’avoir dans ces situations de crise, une structure très forte comme l’APHP, avec en complément de très grands hôpitaux publics et privés disposant d’une grande capacité d’action qui a pu être mobilisée pour cette crise.

Vous évoquez le rôle joué par l’AP-HP en Île-de-France. Pourtant, cette énorme structure est souvent critiquée justement pour sa taille et le poids important du personnel administratif par rapport aux soignants. Est-ce que la taille des établissements ESPIC comme Gustave Roussy n’est pas plus pertinente pour introduire plus de souplesse dans le système de santé ?

Chaque structure a ses forces et ses faiblesses mais partout ce qui a joué c’est le formidable esprit d’équipe qui caractérise les équipes hospitalières et leur mentalité de guerrier face à la maladie et à la mort. Par ailleurs, dans cette période particulière, chaque structure a su faire preuve de souplesse et toutes les qualités intrinsèques de chaque institution se sont retrouvées démultipliées par la crise. La souplesse de Gustave Roussy a été évidemment un facteur favorisant, tout comme son expertise de la prise en charge des situations médicales les plus graves.      

Comment peut-on s’organiser pour améliorer notre capacité d’agir face à des crises sanitaires de grande envergure ?  

Il faut commencer par rappeler que le système hospitalier français n’avait pas été pensé pour absorber une crise d’une telle ampleur, et donc jamais nous ne nous étions fixé comme objectif de disposer de capacités de réanimation d’appoint. Jamais il n’avait été dit aux établissements français, quels qu’ils soient, « vous devez avoir une réserve de 20 lits qui ne sert à rien, si ce n’est une fois tous les dix ans en cas de crise ». Depuis que j’exerce ce métier, c’est-à-dire depuis 25 ans, le modèle retenu n’a jamais été d’envisager que le système de santé devait être capable d’augmenter de 25% ses capacités en raison d’une crise sanitaire, jamais. Notre système de santé n’est pas conçu avec un volant de sécurité, ou d’extension, permettant d’absorber avec un préavis minimal une vague de milliers de morts et de blessés graves qui s’inscrit dans la durée.

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Même pas après Fukushima dans un pays où il y a plus d’une cinquantaine de centrales nucléaires ? 

Non. Maintenant, si cette crise sanitaire devient un scenario de référence, il n’est pas très compliqué ni très coûteux d’ordonner dans chaque hôpital une disponibilité de lits supplémentaires (même de lits spéciaux qu’on appelle « aigus ») qui serviront une fois par dizaines d’années. Ce n’est pas une question de moyens ; c’est une question de dispositif général.  

Ce ne sont pas uniquement les lits, c’est aussi le matériel, l’équipement, les personnes.

Évidemment ! Vous savez, si on nous disait demain, à Gustave Roussy « il faut que vous ayez une aile ou dix lits dans un coin qui ne servent presque jamais, mais qu’il faut que vous soyez capables de les libérer en 24 heures et les rendre opérationnel avec le personnel nécessaire », eh bien on ordonnancerait cela. Les structures hospitalières, quelles qu’elles soient, savent le faire. On vient d’ailleurs de démontrer qu’en trois semaines on peut collectivement absorber trois fois plus de malades en réanimation que la capacité normale. Contrairement à d’autres pays, nous n’avons pas installé de lits dans des salles de sport. On peut décider de se tenir prêts à le faire encore mieux et plus vite sans que cela nous coûte très cher. 

À quel niveau étiez-vous capables de maintenir votre activité principale pendant la crise, c’est-à-dire d’accueillir et traiter les malades avec un cancer ? 

En moyenne, à Gustave Roussy, nous avons pu maintenir l’activité d’oncologie médicale et de radiothérapie à 70-75%, un peu moins sur l’activité chirurgicale car celle-ci nécessite des moyens humains et matériels qui ont été mobilisés pour l’activité de réanimation. Nous avons ainsi durant cette crise assuré une double mission, celle traditionnelle de prise en charge des patients atteints de cancer et une tout autant historique car unique dans notre histoire de prise en charge de patients non atteint de cancer. Ceux-ci ont bénéficié de la même façon de l’excellence de Gustave Roussy, le premier centre de cancérologie d’Europe.