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Le coronavirus prouve une chose: les comportements individuels ont un impact limité sur la transition

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L’épidémie de coronavirus a donné encore plus d’ampleur au débat sur la transition énergétique, sur son urgence, sur les moyens financiers et technologiques à y consacrer, sur les changements nécessaires de société, de modes de vie et de comportements. Cette expérimentation contrainte et forcée, en grandeur réelle, de la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’économie mondiale, apporte des enseignements précieux.


Les deux tiers de la planète limitent grandement leur usage de l’automobile et des transports collectifs, ne prennent plus l’avion, ont adopté un mode de vie plus frugal. Les échanges internationaux ont fortement diminué tout comme l’activité industrielle. La décroissance, tant souhaitée par les collapsologues, est là sous nos yeux. Résultat, le confinement et la pire récession depuis la seconde guerre mondiale devraient se traduire, d’après plusieurs analyses, par une baisse moyenne des émissions de CO2 cette année de 5 à 6% à l’échelle mondiale.

Confiner la moitié de la population mondiale a un impact limité

Mais cette baisse, conséquence d’une pandémie tragique et d’un appauvrissement sans précédent sur une si courte période avec un coût social terrible, est presque dérisoire à l’échelle de ce que doit être la transition énergétique. «Si c’est tout ce que nous obtenons en mettant à l’arrêt le monde entier, cela illustre l’ampleur et l’échelle du défi climatique, qui consiste fondamentalement à changer la façon dont nous fabriquons et utilisons l’énergie…», souligne Costa Samaras, expert en énergie de l’Université Carnegie Mellon à Pittsburgh.

Relire: Causeur : Contre la religion du climat

Les changements de comportements individuels, aujourd’hui imposés à des milliards de personnes, ne font pas le poids par rapport à une modification structurelle radicale des modes de production et de consommation d’énergies et des technologies utilisées. Cela montre que seules l’innovation, la technologie, la compétitivité économique et des évolutions longues planifiées et généralisées par les gouvernements peuvent avoir l’impact nécessaire.

L’idéologie, le militantisme, les choix individuels et une morale facile du bien et du mal ne sont ni à la …

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Le doux murmure de Castaner à l’oreille des “jeunes gens” des banlieues


D’honnêtes citoyens commencent à se plaindre de la surveillance accrue de la police à leur égard. Pendant ce temps, le ministre de l’Intérieur semble confirmer qu’un traitement de faveur est demandé à la police pour les voyous des cités. À la télévision, Christophe Castaner explique notamment que les émeutes trouvent leur origine dans « la dureté du confinement pour ces jeunes gens ».


Propulsé premier flic de France en échange de ses mémorables prestations de G.O. durant les meetings de campagne d’Emmanuel Macron en 2017, Christophe Castaner ne fait plus rire personne. 

Néanmoins, parions que certains des fameux djeuns qu’il cajole pouffent parfois de rire ces jours-ci, entre deux jets de cocktails Molotov contre nos forces de l’ordre. 

Le discours qu’il a tenu sur BFM-TV à l’égard des petits caïds des cités dites sensibles est d’une mansuétude que doivent jalouser les éborgnés du samedi après-midi. En effet, c’était un tout autre traitement qu’il avait décidé d’appliquer aux gilets jaunes venus crier leurs difficultés à finir le mois. Mais là, notre ministre de l’Intérieur sait qu’il marche sur des œufs, car il a conscience qu’une photo de Air Max ensanglantée enflammerait Twitter avant même que Laurent Joffrin n’en fasse la couverture de Libé.

A lire aussi, Dr Maurice Berger: Les territoires perdus de la santé publique

Comment expliquer cette différence d’attitude ? Craint-il vraiment l’embrasement des banlieues ? Va-t-il bientôt ressortir le survet’ Lacoste de sa sulfureuse période marseillaise pour venir, en grand frère, calmer le jeu ? 

Pas d’confinement, c’est ramadan!

On pourrait en tout cas lire dans ses propos la continuité de ceux prononcés le 18 mars par son « premier lieutenant » Laurent Nuñez : « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans certains quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements ». Directive suivie jusque dans le tranquille Calvados (comme nous l’apprend Le Parisien), avec la mise en ligne d’une note interne au contenu explicite, datée du 24 avril et émanant du chef d’état-major de la Direction départementale de la Sécurité publique : « Sauf atteinte aux personnes ou atteinte grave aux biens (dégradations par moyen dangereux pour les personnes, de bâtiment, véhicule), il n’y a pas lieu d’intervenir dans les quartiers à forte concentration de population suivant le ramadan, pour relever un tapage, contrôler un groupement de personnes rassemblées après le coucher de soleil pour s’alimenter ».

De la même manière que le gouvernement nous a menés en bateau durant deux mois sur l’intérêt du port du masque – ne pouvant en réalité avouer sa défaillance dans le renouvellement des stocks stratégiques –, le secrétaire d’État à l’Intérieur confirme l’incapacité qu’aurait notre pays à répondre sur le terrain à des émeutes type 2005. Il faut dire que la quasi-totalité de nos forces de gendarmerie s’attellent actuellement à vérifier que Madame Duchemolle, partie chez Spar se ravitailler en croquettes pour chats stérilisés, n’a pas coché la mauvaise case sur son attestation. Et alors que des agents de sécurité escortent les soignants de l’hôpital Lariboisière qui ont le malheur de débarquer Gare du Nord, à quelques mètres de là, notre Police nationale est réquisitionnée pour faire péniblement respecter les distances de sécurité au milieu du marché de Barbès.

A lire aussi, Jérôme Leroy: La case mélancolie

Le Directeur central de la Sécurité publique Jean-Marie Salanova a indiqué récemment à ses commissaires et directeur départementaux qu’il fallait « anticiper une montée en charge capacitaire », ce qui corroborerait l’idée raisonnable d’un redéploiement de nos effectifs de police. Alors, avec un sacré retard à l’allumage, comme pour la fermeture des frontières, comme pour les masques, l’exécutif pourrait bien être sur le point de modifier ses plans. On peut espérer qu’à la calinothérapie du Père Castaner sera bientôt adossée une politique de maintien de l’ordre ancrée dans le réel.

Au lieu de faire le kéké chez Bourdin, faites respecter le confinement!

Mais en attendant un minimum d’action – le quinquennat Macron nous a habitués à cette latence digne du clavier d’ordinateur en phase terminale –, une idée pour Monsieur le Ministre : pourquoi ne pas partager aussi avec nos jeunes votre expérience du poker, de la pègre et de « l’argent facile » – je ne fais que vous citer – pour les aider à palier la baisse momentanée du trafic de drogue, et leur permettre ainsi de diversifier leurs activités ? Vous pourriez ainsi freiner un peu la crise économique qui nous attend…

Et si la peur de vous prendre un parpaing tombé du balcon d’une tour HLM est trop grande, vous pourrez sinon nous imiter nous, pauvres Français privés de virées nocturnes en moto-cross –, et vous astreindre à un confinement strict, avec interdiction de venir dire de telles fadaises chez Jean-Jacques Bourdin à une heure de grande écoute…

Sacrée Marianne

 


Succession de blasphèmes anti-républicains à Toulouse


À l’aube du samedi 29 février, une vingtaine d’individus flanqués de drapeaux français et occitans arpentent le Pont-Neuf de Toulouse. Ils transportent une marionnette à l’effigie de Marianne, la pendent au bout d’un fil, la suspendent au-dessus de la Garonne et lisent une déclaration solennelle : « La monarchie a fait la France et l’a conduite à son apogée. Au contraire, le système républicain détruit le pays que nous aimons, le ruine et l’humilie. Nous condamnons à mort la République, nous condamnons Marianne parce qu’elle nous trahit. » Diffusée sur la Toile et revendiquée par l’Action française qui l’agrémente du logo « Nike la République », la vidéo déchaîne la fureur des grands féodaux. Du président (PS) du conseil départemental qui « condamne fermement » une « action intolérable » et promet des sanctions pénales (sur quelle base légale ?) au maire de Toulouse, l’ensemble de la classe politique locale s’indigne.

Au secours, le 6 février 1934 revient ! Blasphème antirépublicain par excellence, la pendaison de Marianne est une vieille tradition d’Action française que les camelots aiment perpétuer. En l’occurrence, les militants royalistes entendaient ironiser sur l’usage du 49-3 par un gouvernement qui se pique de démocratie. L’organisateur de l’opération, Nicolas Viau, responsable des étudiants d’Action française Toulouse, met sur le compte de la campagne municipale le battage médiatique autour de cette affaire : « Il y a une sacralisation de la symbolique républicaine. La République est une quasi-religion, avec ses valeurs, ses symboles, quelque chose d’intouchable. »

En revanche, leur manifestation sur le toit de l’entreprise Latécoère n’a guère été relayée. Cette société aéronautique fabriquant le fuselage du Rafale a été récemment rachetée par le fonds américain Searchlight Capital Partners. « Ça pose un problème de souveraineté et de pression, affirme le camelot. En tant qu’actionnaires, les Américains peuvent poser un veto sur la production. » Moralité : niveau agit-prop’, une blague de carabin vaut mieux qu’un long discours. Il y a quelques années, l’Action française étudiante avait répondu à un député qui exigeait sa dissolution en distribuant de fausses cartes de marabout africain ornées du numéro de téléphone de sa permanence parlementaire. Nul besoin de partager l’esprit Charlie Maurras pour en rire.

Le putsch des blouses blanches

 


Face au virus, un spectre hante le monde : le gouvernement des experts. Les politiques ont cédé leur pouvoir à une technocratie médicale aux moyens titanesques. Les totalitarismes en rêvaient, nos démocraties l’ont fait.


Le péril dont on s’effraie est rarement celui qui nous terrasse. Beaucoup d’entre nous s’inquiétaient de voir poindre dans nos pays une dictature du politiquement correct. D’autres dénonçaient la dictature des instances supranationales, du marché, de l’écologie ou de la précaution. Et puis, tout à coup, c’est une dictature sanitaire qui est en train de mettre la société au pas. En vérité, le totalitarisme peut prendre bien des formes, se développer pour bien des raisons. La raison sanitaire en est une, et semble-t-il des plus convaincantes. En ce début de XXIe siècle, elle a remplacé la mobilisation générale à visée guerrière dont nos ancêtres ont usé et abusé.

Bien sûr, il ne faut pas nous laisser abuser par les mots, ni comparer l’incomparable. Le totalitarisme d’hier brisait les corps en même temps que les âmes. Celui d’aujourd’hui se contente de confisquer le pouvoir à son profit. Et notamment le pouvoir politique, qui est de plus en plus confié à des « experts » au prétexte de l’incompétence des populations. On est loin ici des tyrans assoiffés de sang que le siècle passé nous a appris à détester. Ce qui se profile à l’occasion de la crise du Covid-19, c’est plutôt le despote éclairé. Et éclairé par les savants en blouse blanche, cela va sans dire.

Le président nous annonce solennellement que nous sommes en guerre… Le gouvernement renchérit dans la gravité de la situation… Les partis font taire leurs divisions… Les institutions installent des cellules de crise, qui publient à tout-va communiqués et recommandations… Les sociétés savantes s’alignent… Les policiers se répandent dans les rues et les gares pour contrôler les visas de sortie… Les journalistes sont au cœur de ce tintamarre qu’ils mettent en scène pour entretenir la ferveur populaire. Ils dénoncent les égoïsmes, appellent à l’unité nationale, morigènent les récalcitrants.

Quant aux soignants, ils sont devenus les soldats d’un pouvoir qui prêche l’« effort de guerre », les nouveaux bergers traquant les brebis égarées – le Bien ! Pour sa propre protection, ils recommandent de mettre le peuple, pétrifié, au congélateur. Extatiques, ils apparaissent régulièrement sur les chaînes d’information en continu pour supplier la population : « Restez chez vous ! » Chaque soir à 20 heures sonnantes, on les applaudit en cadence.

Voilà pourtant qu’on rappelle ces héros au « devoir de réserve » (en toutes lettres dans les dernières recommandations d’une des « cellules de crise » au plus haut niveau de l’AP-HP). La discipline, la discipline, la discipline, vous dit-on !

L’engouement est tel qu’il fait taire les rivalités traditionnelles au sein même de la corporation médicale. Personne pour remarquer le gigantesque transfert de moyens, et donc de pouvoir, qui s’opère au bénéfice de deux spécialités : la réanimation respiratoire et l’infectieux. À l’hôpital, siège d’éternelles luttes entre spécialités, les réanimateurs ont tout simplement le dessus – mettant en veille, au passage, le vieil antagonisme entre réanimateurs médicaux et anesthésistes-réanimateurs. Les chirurgiens, d’ordinaire si remuants, restent muets face à la réquisition des personnels, des respirateurs et des salles de surveillance postinterventionnelles indispensables à leur activité, réquisition qui les met au chômage, ipso facto. Les blocs opératoires ferment, les salles d’hospitalisation aussi, les interventions non urgentes sont déprogrammées… Sans qu’on sache quand on pourra reprendre une activité normale, ni comment on absorbera alors le gigantesque surplus accumulé. Personne n’ose défendre le droit des « autres patients » à être soignés, eux aussi. Il ne fait pas bon aujourd’hui être atteint d’une autre pathologie que le Covid-19. À peine entend-on murmurer le mot de « perte de chance » par les médecins des « autres spécialités » qui errent, désœuvrés, dans les couloirs vides de leurs services. Certains sont enrôlés dans d’autres domaines que le leur, en dépit de leur moindre compétence, et surtout au risque d’une contamination qui priverait « leurs » patients pour de bon.

Masques, respirateurs, médicaments, personnel : c’est le moment de tout demander, ils lâcheront tout !

Bref, c’est la guerre, et la guerre demande des sacrifices à tout le monde, répète-t-on en boucle.

Mais il faut voir plus loin que le dévouement admirable des soignants à une population en panique. Sans doute sont-ils des soldats… et le propre du soldat, c’est d’aspirer à monter en grade. Les médecins, prenant à cœur leur rôle d’officier, retrouvent l’espoir de renverser en leur faveur la « gouvernance » qui avait été confisquée par le corps administratif. Depuis des années ils souffraient de l’oppression d’une bureaucratie devenue toute-puissante, qui leur dictait ses réquisits : T2A, CCAM, management, business plan, rentabilité, économies, gestion des flux, compression du personnel… Avec la crise du Covid-19, aucune de ces vilaines contraintes économiques n’a plus cours. Le pouvoir médical est de retour. Terrifiés par une responsabilité qu’ils ne veulent surtout pas endosser (une responsabilité de vie et de mort), les administrateurs filent doux. Ils sont revenus à l’intendance, rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Ils ne prêchent plus la discipline budgétaire. Au contraire, ils renchérissent dans les offres pour faciliter la vie de ceux qui montent au front. Masques, respirateurs, pousse-seringues, médicaments, personnel supplémentaire : c’est le moment de tout demander, ils lâcheront tout ! Quant aux décisions en temps réel, elles sont prises par l’état-major médical. L’extraordinaire réorganisation de l’hôpital, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux médecins, rien aux administratifs.

Et puisque les médecins ont repris le contrôle sur l’administration, ils n’hésitent pas à s’attaquer à la strate supérieure, le politique. Ils renversent les priorités à leur avantage : l’État social devient État sanitaire. Les naïfs qui se sont reposés sur notre infatigable vaillance vont apprendre à la connaître. On ne parlera pas coup d’État, mais l’idée d’un 18-Brumaire habite sans doute nos généraux, promus maréchaux par la force du chaos. Remarquons ainsi qu’Olivier Véran et son adjoint Jérôme Salomon ont complètement éclipsé les autres ministres, qui doivent ronger leur frein. S’il y en a une qui n’a pas eu le sens de l’histoire, c’est bien Agnès Buzyn ! Elle s’est repliée à l’arrière juste avant la bataille décisive. Dommage de se limoger soi-même pour une femme qui aspire manifestement au pouvoir…

Passé le premier choc de l’épidémie, passés la sidération et l’engagement comme un seul homme, les citoyens se réveillent peu à peu. Ils essayent de comprendre. Comme toujours, les livres sont nos meilleurs alliés dans cette quête de sens. Sortons-en quelques-uns des rayons de notre bibliothèque – en ces temps de confinement, le président de la République lui-même nous y a encouragés.

Les Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt nous aide à éclairer notre condition d’homme moderne, soumis aux pressions d’une dictature qui déborde la sphère politique pour étendre son emprise à la sphère privée, quadrillant la société tout entière. Avec Les Frères Karamazov de Dostoïevski nous vient l’idée que la crise actuelle signifie peut-être la victoire du Grand Inquisiteur. Hayek (La Route de la servitude) nous enseigne comment le planisme tente, maintenant et toujours, de supplanter l’initiative individuelle, au prétexte d’établir une organisation supérieure et supérieurement efficace, c’est-à-dire supérieurement oppressive. Avec Jacques Ellul et son Système technicien, nous frémissons devant la puissance du Système, rendu irrésistible par ses caractéristiques cardinales : autonomie, unité, universalité, totalisation. Illich, dont la Nemesis médicale est si prémonitoire, nous avait déjà mis en garde contre le gouvernement des experts, la confiscation de la décision par la force publique, la tendance de l’État à gouverner bien au-delà du régalien pour régenter tous les aspects de notre vie, au mépris du principe de subsidiarité. Pour finir, nonobstant les immenses différences entre le totalitarisme d’hier et celui d’aujourd’hui, pris de vertige, n’hésitant pas à pousser à l’extrême les analogies guerrières, nous méditons avec Vassili Grossman sur le destin atroce du valeureux peuple russe qui, par sa lutte grandiose contre l’oppresseur nazi, forgea lui-même ses chaînes vis-à-vis du tyran stalinien (Vie et Destin)… Sommes-nous en train de renforcer nos propres chaînes, tenues bien serrées par un pouvoir plus souriant, mais non moins absolu ?

Notons que toutes ces références analysent un système moderne, qui dispose de la technique et de la science, ce qu’on appelle la technoscience. Sans ces moyens matériels gigantesques, nés de la révolution scientifique qui prétend faire de l’homme le maître et possesseur de la nature, le totalitarisme serait bien incapable d’exercer une emprise illimitée sur les existences individuelles et collectives. La « révolution de l’information » ne fait qu’amplifier un mouvement déjà décrit par ces auteurs actifs au siècle précédent. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la médecine est partie prenante de l’arraisonnement de la nature et de la société par la technoscience. Entièrement, passionnément, la médecine moderne est technoscientifique. Elle est peut-être même la technoscience par excellence. À ce titre, ses serviteurs, les soignants et notamment les médecins, n’ont rien à redire aux méthodes qui ont fait de la technoscience l’alpha et l’oméga de la puissance politique moderne. Le totalitarisme sanitaire peut compter pour se développer sur les moyens qui ont fait le succès des totalitarismes guerriers. Sa force de frappe, c’est la technoscience. Elle est chez elle dans nos hôpitaux, devenus, dans le dernier demi-siècle, des « plateaux techniques », c’est-à-dire des hauts lieux de la technologie.

Ironie de la crise actuelle : elle frappera moins durement les pays les moins développés, où les échanges sont moins mondialisés, où le système de soin est moins organisé, où les gens sont moins dépendants des infrastructures lourdes. Dans ces pays, la maladie suivra son cours naturel : bénigne pour l’immense majorité de la population, qui est jeune et solide, mortelle pour les personnes âgées et fragiles, qui sont déjà en forte minorité du fait de l’absence de soutien médical sophistiqué. L’épidémie de Covid-19 se révélera probablement un formidable réducteur des inégalités entre les économies de la planète. Les pays les plus avancés s’effondreront les premiers… ou se confieront tout entiers à leurs bons pasteurs.

Autre ironie : devenus politiques, les médecins devront accepter les compromis voire les compromissions qui vont avec cette charge. Eux qui renâclaient contre le management ne pourront faire l’économie d’un petit cours… d’économie ! Tu me tiens, je te tiens par la barbichette… Espérons qu’ils n’y perdront pas leur âme, cette âme valeureuse qu’un grand chirurgien, René Leriche, nous avait appris à aimer (Philosophie de la chirurgie).

Cette crise se résoudra. L’effort de recherche est si monumental qu’il aboutira sans doute très vite à la mise au point d’un traitement, curatif ou préventif (un vaccin). D’ici là les morts seront bien morts, hélas. Et le pouvoir sera passé un peu plus aux mains d’une technocratie d’experts. Appartenant moi-même au corps médical, je ne peux être juge et partie. Les citoyens décideront si cette technocratie sanitaire est meilleure que l’autre, ou plus pesante encore.

« Dans un mois, dans un an… »


Six tragédies de Racine en podcast sur France Culture. Histoire d’oublier les mots éphémères du bruissement médiatique et de retrouver un chant profond.



Il n’est peut-être pas inutile, pour des raisons de santé mentale et de sauvegarde de notre oreille interne de saluer la belle initiative de France-Culture qui nous donne, grâce à son partenariat avec la Comédie Française, les six plus grandes tragédies de Racine en libre écoute. 

C’est un vrai bonheur, une impression d’air pur, d’altitude heureuse à l’époque de la parlure paniquée et incessante sur les chaines infos où se démultiplie la logorrhée des éditocrates qui n’ont même plus honte d’exposer leur parfait alignement sur les thèses gouvernementales, au point de devenir des doublons de Sibeth N’Diaye. Ils reproduisent servilement les mensonges et les approximations d’un néo-langage qui est la langue même de la servitude, déclarant aujourd’hui erreur impardonnable ce qui était hier encore la ligne officielle ; comme les employés orwelliens du ministère de la Vérité dans 1984. Comme il y a une justice, cela s’entend dans leur syntaxe aléatoire et leur ton qui n’est jamais juste. C’est qu’ils disent un texte qui n’est pas le leur, contrairement aux comédiens raciniens qui ont métabolisé, à l’instar de la belle Léonie Simaga dans Andromaque, l’alexandrin racinien à un point tel qu’il leur est d’un incroyable et mélodieux naturel. On se souvient alors de ce que Barthes disait à ce propos dans son Sur Racine : « L’art classique est musical ; mais la musique y est parfaitement définie : l’alexandrin. (…) C’est parce que l’alexandrin est défini techniquement comme une fonction musicale qu’il n’y a pas à le définir musicalement. »

On retrouvera donc ici les enregistrements d ‘Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Iphigénie (1674), Phèdre (1677). Dix années pendant lesquelles Racine va réinventer la tragédie en évacuant de plus en plus tout ce qui peut s’apparenter à l’action pour se concentrer sur la psychologie et les caractères. Il limite de plus en plus les coups de théâtre, précisément, qui était encore si présents chez Corneille, homme du siècle de Louis XIII quand Racine est celui du siècle de Louis XIV. À Corneille, la Fronde, les cavalcades, l’heureux désordre baroque et mousquetaire. À Racine, la sortie de l’histoire puisque le Roi Soleil a gagné, l’équilibre classique parfait comme les jardins de Versailles,  mais aussi d’autant plus fort qu’il est discret, un lyrisme élégiaque qui nous conduit en douceur vers l’Opéra. Chacun des arguments de ces pièces tient en effet en peu de mots. Folie d’une mère ici, amour impossible là, jalousie morbide ailleurs et complots politiques. On n’est plus en présence de cette recherche de l’héroïsme et de la surhumanité comme chez Corneille, on accepte en pleurant de rage ou de tristesse notre tragique humanité.

Ce vieux parallèle entre nos deux génies ne date pas d’hier mais il demeure d’actualité. Nous sommes bien sûr, dans ce siècle confiné, des personnages de Racine qui sont eux aussi de grands reclus comme Bajazet et Roxane dans le sérail du sultan. Et puis comment résister au plaisir de retrouver avec Bérénice, histoire d’amour déchirante où la passion se brise sur la raison d’État,  quelques-uns des plus beaux vers de la langue française :

« Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes États ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. »

Le premier vers aura fasciné des générations de lecteurs comme l’Aurélien d’Aragon, à peine démobilisé en 1918 : « Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait encore : Je demeurai longtemps errant dans Césarée… » Et d’imaginer Césarée comme nous pouvons aujourd’hui imaginer nos propres villes : « Ça devait être une ville aux voies larges, très vide et silencieuse. Une ville frappée d’un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus de cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube. Aurélien voyait des chiens s’enfuir derrière les colonnes, surpris à dépecer une charogne. Des épées abandonnées, des armures. Les restes d’un combat sans honneur. »

Proust et Albertine

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Le billet du vaurien


On se souvient peut-être que le narrateur ayant enfin réussi à capturer Albertine, l’insaisissable Albertine, et à l’installer dans l’appartement de ses parents, il constate désabusé : « Je sentais que ma vie avec Albertine n’était, pour une part, quand je n’étais pas jaloux, qu’ennui; pour l’autre part, quand j’étais jaloux, que souffrance » – phrase qui, bien sûr, évoque aussitôt Schopenhauer.

Mais Albertine a le don inné de déjouer les sombres prédictions du philosophe, d’aiguiser les souffrances, de semer le trouble autour d’elle, de jouer sur des identités multiples et contradictoires, de telle sorte qu’elle s’impose avec Charlus, comme le personnage le plus fascinant de  La Recherche du temps perdu. Elle survient, note ironiquement Jacques Dubois, dans un roman où elle n’était pas attendue et qui, de toute façon, n’était pas son genre.

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Son genre à elle, c’est plutôt le genre adolescente effrontée, une espèce nouvelle au début du vingtième siècle, une adolescente qui se moque aussi bien des codes sociaux – elle n’a rien à y perdre, elle est issue de la petite bourgeoisie – que des normes sexuelles. Un peu chienne également. Proust note que « son charme incommode était ainsi d’être à la maison moins comme une jeune fille que comme une bête domestique… » Elle aura, en outre, la bonne grâce de ne jamais vieillir, d’échapper par sa mort à la condition de femme, de demeurer l’emblème d’une liberté démultiplicatrice.

Adolescent déjà, je rêvais de séduire sur la plage de Pully la jeune fille un brin vulgaire, sportive et snob, à l’accent traînard et nasal que le souffreteux Marcel tentera d’apprivoiser, d’éduquer, instaurant avec elle une relation mi-érotique, mi-pédagogique qui, progressivement, s’imposera comme modèle romanesque indépassable comme si, par l’effet d’une invraisemblable contagion, il n’était plus possible d’aimer en dehors du cadre fixé par Proust. Ainsi en va-t-il des chefs-d’œuvre : ils créent leur postérité, mais cette postérité s’étend bien au-delà de la littérature.

La mort d’Albertine induira un travail de deuil sublimement pervers, comme si une nouvelle guirlande de fillettes était seule en mesure d’apaiser le narrateur. Que l’on songe seulement à celle qu’il ramassera dans la rue et qui lui vaudra les foudres publiques du chef de la Sûreté, avant que ce dernier ne lui donne en privé des conseils de prudence… Désormais, Marcel est convaincu qu’une femme «  est d’une plus grande utilité pour notre vie, si elle y est, au lieu d’un élément de bonheur, un instrument de chagrin, et il n’y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu’elle nous découvre en nous faisant souffrir. »

Discours de réception de Thomas Morales à l’Académie française


Le confinement berrichon commence à perturber très sérieusement notre chroniqueur


M. Thomas Morales, ayant été élu par l’Académie française par tirage au sort, le jeudi 18 avril 2030 a prononcé le discours suivant par Skype :

Messieurs,

J’ai bien conscience que, sans les circonstances exceptionnelles de cette longue crise sanitaire, dix ans déjà, et ce mode de scrutin pour le moins original, mes chances d’être accueilli parmi vous, dans cette auguste assemblée qui a vu s’asseoir tant de grands noms au fil des siècles, auraient relevé du miracle. 

Ni mes diplômes, ni mon œuvre littéraire m’auraient ouvert les portes de l’Institut de France avant les récents changements institutionnels. Là, au pied des boîtes de bouquinistes, sur les quais de Seine, où j’ai évité, à de multiples reprises par le passé de signer des pétitions tendues par de jeunes femmes à l’insistance persuasive et à la mise folklorique, quand la liberté de circuler était garantie par la Constitution. C’était, il y a si longtemps, je m’en souviens à peine. 

La dernière librairie vient de fermer

Les mystères de cette loterie organisée par le Ministère de la Culture afin de régénérer les forces culturelles de notre pays me font pénétrer aujourd’hui dans l’immortalité, ce qui ne me semble guère compatible avec mon hypocondrie et la prolifération des virus. Moi, qui ne suis pas croyant et qui n’ai jamais rien gagné de ma vie, pas même un filet garni aux rifles de mon village berrichon, je suis ému, je pense à mes parents qui ne donnaient pas cher de ma peau, au vu de mon parcours scolaire chaotique et de mon caractère réfractaire. Je n’ai jamais eu l’esprit de groupe ce qui a bloqué considérablement ma carrière à des postes subalternes et poussiéreux. Et me voilà, à cinquante-cinq ans, membre de votre troupe ou plutôt de votre « team » comme le stipule le site internet de cette vénérable institution. Conformément aux nouvelles règles de distanciation sociale, j’aurais la charge prestigieuse de travailler au catalogue digital des émoticônes et ce, de mon domicile. Les dictionnaires papier ayant été abolis par décret en 2023 et la dernière librairie parisienne venant de fermer cet hiver… Son propriétaire a été délogé par l’intervention coordonnée de deux compagnies de drones. Poète, le ministre de l’Intérieur a parlé d’un ballet aérien, d’une nuée salvatrice qui garantit « notre vivre ensemble à distance ». 

Une grande fierté

Les statuts de l’Académie, sur avis du Conseil Représentatif des Écrivains (CRE), syndicat majoritaire, ont évolué en profondeur. La profession d’auteur répond désormais au Code Éthique et Numérique du Télétravail Intellectuel Précaire (CENTIP). J’ai donc reçu ma nomination par SMS, comme les 800 autres immortels de la promotion « printemps 2030 », ce qui porte le nombre d’académiciens à 12 300. Même si je ne suis pas le seul récipiendaire du jour, je suis quand même fier, j’y suis enfin arrivé. Afin d’entériner cette nomination, il me suffisait de renvoyer, par mail, le formulaire B112-C-111 déjà prérempli par l’administration. Le protocole du discours de réception est dorénavant facultatif comme la pompe de l’épée et du bicorne en séance publique. La notion même de « publique » n’existe plus dans le langage courant. Tous les Européens sont confinés à résidence, seule la Compagnie des Livreurs Réunis (CLR) a l’autorisation de se déplacer dans les villes. 

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J’aurais tant voulu rendre hommage aux académiciens qui m’ont influencé, je pense à Félicien Marceau qui, dans son discours du jeudi 9 décembre 1976 avait prononcé ces mots : « Même dans le silence de mon bureau, je savais déjà, je pressentais qu’en ce moment j’aurais la gorge serrée. Ce n’est pas la meilleure disposition pour l’éloquence ». La distanciation est une aubaine pour les timides ou les piètres orateurs. Tous les espaces pouvant accueillir plus de trois personnes (cinéma, théâtre, salle de concert, etc..) n’existent plus depuis l’élection présidentielle de 2022. Certains militent même pour leur destruction physique, le Président n’a pas encore tranché cette question. 

Même si mon élection est le fruit du hasard, je veux croire que l’Académie, par travers les âges a reconnu mon action en faveur d’une littérature engagée et humaniste. Qu’elle s’est rappelée mes éloges répétés aux grands penseurs des temps anciens (Max Pécas, Jean Carmet, Dario Moreno, Martine Carol, etc..) mais aussi ma défense du fromage de tête et de la triperie française, sans oublier mon attachement à la Peugeot 104 GL et à la Matra Rancho. Tous ce qui a nourri mon imaginaire avant le Covid-19.

« Le Juif incarne tout ce que les Goncourt abhorrent »


À 28 ans, Pierre Ménard signe Les infréquentables frères Goncourt. Cette belle biographie croisée d’Edmond et Jules de Goncourt retrace le destin méconnu de ces deux grands réactionnaires du xixe siècle restés célèbres pour les saillies de leur Journal et le prix littéraire qui porte leur nom.


Pierre Ménard est écrivain. À 28 ans, il publie son quatrième ouvrage, Les Infréquentables Frères Goncourt (Tallandier, 2020).

Causeur. Après avoir écrit la biographie d’Antoine Crozat, financier devenu milliardaire sous Louis XIV, pourquoi vous être intéressé aux frères Goncourt ?

Pierre Ménard. Le fait que le nom des Goncourt soit connu, mais que seules quelques personnes sachent ce qui se cachait derrière a piqué ma curiosité. C’est par leur Journal que je suis entré dans leur univers. Dans la lignée de Saint-Simon, ces deux chroniqueurs acérés ont croqué sans complaisance le Paris des arts, avec pour toile de fond une France en pleine mutation.

De quel milieu social sont issus Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt ?

Bien que les journalistes aient souvent fait d’eux à la fin du XIXe siècle de grands seigneurs lorrains, les Goncourt sont issus d’un milieu plus modeste, à la frontière entre la bourgeoisie de province et la petite noblesse. Leur nom vient d’ailleurs de l’achat de la terre de Goncourt par leur bisaïeul, deux ans à peine avant le début de la Révolution. Au XVIIe siècle, leurs ancêtres étaient fermiers, puis juristes. Leur arbre généalogique les apparente donc à un échantillon varié de la société, allant de ministres de Louis XVI à des notables lorrains. Leur grand-père paternel a été assez proche des jacobins sous la Révolution avant de s’ériger en défenseur du trône et de l’autel. Quant à leur père, c’est un héros de l’Empire qui s’est battu avec grand courage sur les champs de bataille et vit dans le culte de l’épopée napoléonienne. Relativement aisés avec 150 hectares de terres, ils pourront se consacrer à l’écriture sans avoir besoin de travailler.

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Avec un héritage familial aussi hétéroclite, pourquoi passent-ils pour de fieffés réactionnaires ?

Les frères de Goncourt se sont construit cette réputation au fil de leurs œuvres. Grands amoureux du XVIIIe siècle, détruit à jamais par la Révolution, ils entendent ressusciter cette époque et tendent au fil du temps à s’identifier à des survivants de ces temps révolus. Un de leurs éditeurs raconte même qu’Edmond porte une écharpe blanche, comme pour masquer la cicatrice que lui aurait laissée la guillotine !

Dans leur Journal, les Goncourt ne se contentent pas de vomir la Révolution. S’ils se complaisent dans le rejet de la plèbe, est-ce une réaction sincère au socialisme naissant ou une posture d’esthète ?

Un peu des deux. Ils sont fiers de leur supériorité sociale et ont sincèrement peur de la foule. Certaines de leurs pages sont très dures envers le peuple. Dès leurs jeunes années, juste avant 1848, ils confient dans leurs lettres leur peur que le socialisme triomphe et qu’une nouvelle révolution éclate, dont les victimes ne seraient plus les nobles, mais les bourgeois. Plus tard, en 1871, Edmond se réjouit en voyant tous les communards massacrés. « […] Les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle. » Mais au-delà de leur peur bourgeoise des rouges, perce effectivement une haine artistique du commun, ontologiquement vulgaire et donc ennemi des arts.

Pourtant, ils gâtent leur domestique. Leur prétendu mépris du peuple cache-t-il une humanité et une générosité inassumées ?

Malgré leur posture de vieux garçons qui médisent de tout et de tous, Edmond et Jules ont des aspects attachants. Ils s’indignent ainsi sincèrement de la façon dont leurs cousins de province exploitent et nourrissent à peine leurs domestiques. Ils traitent aussi fort bien leur servante Rosalie, qui les borde tous les soirs depuis leur enfance. Après sa mort, leur stupeur est grande lorsqu’ils découvrent que leur fidèle bonne était alcoolique, voleuse, menteuse et nymphomane. En vrais écrivains, Edmond et Jules décident de faire de cette histoire sordide un sujet de roman. Ce sera leur œuvre maîtresse, Germinie Lacerteux.

En art, ces deux patriciens ont en effet développé la littérature ancillaire en s’intéressant aux vies des petites gens. En quoi était-ce novateur pour l’époque ?

Même s’ils ont commencé par faire œuvre d’historiens, notamment de la Révolution, ils se sont dit que l’authentique homme de lettres devait disséquer la société qui l’entoure. Edmond et Jules sont donc devenus des historiens du présent en s’appuyant sur ce qu’ils appelaient le « document humain » – des recherches qu’ils notent dans des petits carnets. Ils entendent continuer le projet de Balzac, en plus méticuleux, en allant vers des sujets qu’il n’avait pas abordés. Les deux frères sont des éclaireurs. Ainsi, dans Sœur Philomène, ils décrivent sans complaisance un hôtel-Dieu. À l’époque, l’hôpital était un lieu malsain que les plus fortunés fuyaient. Les Goncourt y font entrer le lecteur et ne lui épargnent aucun détail. C’est une posture novatrice, et même courageuse, car à traîner ainsi dans le sordide, le roman est compliqué à vendre. Tous les éditeurs le refuseront d’ailleurs ! Mais qu’importe pour les Goncourt, la littérature est à ce prix. « Il faut mépriser le public, annoncent-ils, le violer, le scandaliser, quand en cela, on suit sa sensation et qu’on obéit à sa nature. Le public, c’est de la boue qu’on pétrit et dont on se fait des lecteurs. »

Vous donnez la définition exacte du naturalisme. Pourtant, la postérité rattache plus volontiers cette école littéraire à leur disciple Zola qu’aux Goncourt. Comment expliquez-vous leurs échecs répétés ?

Si leurs correspondances et leur Journal sont très bien écrits, avec le plus grand naturel, leurs romans sont moins faciles d’accès. Les Goncourt cherchent tellement à épater le bourgeois qu’ils enchaînent les effets de manche, allant jusqu’à juxtaposer huit adjectifs pour dire la même chose ou à forger des mots de toutes pièces. À leur sujet, Maupassant parlait de « vocabulaire chinois qu’on veut nous imposer », Anatole France disait qu’ils ont « torturé la phrase et fatigué les mots » et Gide concluait « qu’ils sont lus pour apprendre à ne pas écrire » ! Ce style empesé rend leurs romans d’autant plus fastidieux à lire que ceux-ci n’ont pas vraiment d’intrigue. Ce sont des successions de tableaux et d’observations, des scènes qui s’enchaînent artificiellement. En tant que romanciers, ils n’arrivent pas à rendre leurs personnages crédibles, à mettre des rebondissements et à tirer tous les fils – toutes choses qu’ils admiraient chez Balzac et que Zola réussira (en leur reprenant un certain nombre d’idées).

Une chose me frappe depuis le début de cet entretien : vous ne distinguez pratiquement jamais Jules et Edmond de Goncourt. Formaient-ils une fratrie fusionnelle ?

Oui, tout en manifestant deux personnalités très différentes. Jules, le cadet, est aussi enjoué et spirituel, amateur de blagues potaches que l’aîné Edmond se révèle misanthrope, pessimiste et renfermé sur lui-même. Alors qu’ils ne se ressemblent pas du tout, y compris physiquement, les frères passent leur temps à vouloir incarner une personne en deux. Beaucoup d’anecdotes témoignent de leur caractère fusionnel, un peu comme des frères siamois : ils désirent en même temps la même femme enceinte, ont les mêmes goûts et dégoûts. Lorsqu’ils parlent, l’un commence une phrase, l’autre la termine et lorsqu’ils écrivent, ils mettent en commun les textes écrits chacun de leur côté… des textes qui, affirment-ils, sont quasi identiques. Leurs œuvres sont toujours signées de leurs deux noms – même le Journal après la mort de Jules.

Cette symbiose explique-t-elle la peine inconsolable qu’a éprouvée Edmond à la mort de son cadet Jules ?

Sans doute. Après la mort de leurs parents, alors que Jules n’avait que 17 ans, Edmond, l’aîné de huit ans, a joué le rôle du père de substitution. Sans jamais douter de leur supériorité ni de leur talent, ils se sont construit leur petit monde à l’abri des autres. Le manque de succès, les attaques incessantes ont probablement joué sur leur impression d’être à part. À la mort de Jules, Edmond est donc obsédé par l’idée de le rejoindre dans la tombe et se dit « veuf ».

Telle que vous la dépeignez, leur petite bulle d’amateurs d’art rassemble des écrivains très divers, de Flaubert à Daudet en passant par Zola et Vallès. La fameuse République des lettres est-elle née dans le Paris de la fin du XIXe siècle ?

On fait traditionnellement remonter la République des lettres à la Renaissance. Si l’on ne peut donc dater des Goncourt ce régime oligarchique, force est de constater que les deux frères poussent très haut la sociabilité littéraire, quand bien même leur notoriété est faible. Les dîners Magny, dont ils sont les premiers membres, rassemblent les écrivains majeurs de leur époque – Gautier, Renan, Flaubert, Zola, etc. Après la mort de Jules, Edmond accède enfin à la célébrité et fréquente assidûment le salon tenu par Flaubert dans une mansarde, avant de lancer le sien quelques années plus tard.

Ce fameux Grenier, le salon d’Edmond, est-il un cénacle conservateur ?

Pas du tout. On ne s’y réunit pas par affinités politiques. On y croise Zola aussi bien que Barrès, Huysmans et Robert de Montesquiou, Daudet et Maupassant. La politique n’y a pas sa place et Edmond a le courage de s’ouvrir, lui qui se plaît tant à jouer les réactionnaires, aux avant-gardes littéraires. Les Goncourt savaient faire fi du côté partisan. Tant et si bien que pendant la Commune, Jules Vallès, qui craignait pour sa vie, songeait à se réfugier chez Edmond de Goncourt.

Les Goncourt n’ont pas eu la même mansuétude envers les juifs. Leur antisémitisme virulent n’était-il qu’une variante de leur misanthropie ?

Cela allait bien au-delà. Dès leurs jeunes années, les Goncourt étaient antisémites. En 1865, alors que la recrudescence de l’antisémitisme en France attendra les années 1880, ils brossent des caricatures très grossières des femmes juives dans Manette Salomon. Leur Journal est truffé de remarques contre les israélites, qui se veulent drôles, mais sont extrêmement agressives. Edmond et Jules racontent des anecdotes absurdes, comme cette scène qu’ils disent avoir vécue dans un restaurant. Deux enfants juifs d’à peine dix ans comparent la dette française et la dette allemande avec leur précepteur !

Pourquoi une telle obsession antijuive ?

Leur détestation des juifs est liée à leur haine de la société postrévolutionnaire. Le Juif n’est pas tant haï pour sa foi ou son appartenance ethnologique que comme l’incarnation de tout ce qu’ils abhorrent. Alors qu’ils vouent un culte à l’art pour l’art et au XVIIIe siècle en se mettant à l’écart de la société, les Goncourt diabolisent tout ce qui touche à l’industrie, à l’argent, aux médias et aux forces motrices d’un monde en pleine mutation. À partir de quelques exemples emblématiques comme les Rothschild ou les Pereire, ils projettent sur les juifs toute leur détestation du matérialisme. Proche d’Alphonse Daudet, qui a d’ailleurs financé leur ami commun Drumont, Edmond appelle le gouvernement à promulguer des lois antisémites de crainte que « cette race qui a, incontestablement, des aptitudes très supérieures aux races aryennes pour gagner de l’argent, pour conquérir le capital » finisse par prendre le contrôle du pays. D’un autre côté, même si cela ne suffit pas à le racheter, il ne se réjouit pas de la dégradation de Dreyfus et se pose même la question de son innocence.

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Pour la postérité, les Goncourt sont davantage associés à l’Académie et au prix littéraire qui portent leur nom. Ce rituel respecte-t-il les dernières volontés d’Edmond ?

Du fait de sa soif de notoriété, Edmond de Goncourt serait heureux, mais surpris, du succès de son prix, car il pensait que ce serait plutôt l’Académie qui lui assurerait la postérité. Il l’avait imaginée comme une anti-Académie française à partir d’une idée très généreuse : choisir dix jeunes écrivains qui pourraient mener une carrière littéraire sans considération matérielle grâce à la bourse qui leur serait allouée. Aujourd’hui, le processus s’est presque inversé : c’est le prix qui assure la notoriété et une certaine stabilité financière grâce aux ventes qui en découlent, l’Académie devenant une distinction honorifique… que l’on intègre de moins en moins jeune et sans bénéficier de la fameuse rente.

Lors de sa dernière édition, le prix Goncourt a disqualifié Yann Moix après la révélation de ses écrits de jeunesse antisémites. En leur temps, accusés d’immoralité, les frères Goncourt avaient eu maille à partir avec le fameux procureur Pinard, censeur de Flaubert et Baudelaire. Au temps de #metoo et de l’affaire Polanski, l’art peut-il survivre à la moralisation ?

S’il n’y a plus de procureur Pinard, des tas de revendications justifient aujourd’hui la censure. Aux États-Unis, on insère des avertissements dans les livres pour ne pas choquer le lecteur. Cependant, les Goncourt ne vendaient leurs livres qu’à quelques centaines d’exemplaires, ce qui leur laissait une certaine liberté. Il reste sans doute des écrivains qui partagent cette conception de la littérature : écrire ce qu’on a envie d’écrire, que cela marche ou non.

Si on veut avoir du succès, faut-il aller dans le sens du public ? Houellebecq vend beaucoup, mais il n’est pourtant pas particulièrement consensuel à l’égard des diktats du politiquement correct.

Les Infréquentables Frères Goncourt

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L’erreur de Bolsonaro

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Le ministre brésilien de la Justice Sergio Moro a démissionné hier. Cette nouvelle difficulté qui fragilise le pouvoir intervient sur fond de désaccords politiques avec Jair Bolsonaro, de soupçons de corruption pesant sur le fils du président et… de compétition pour gagner les faveurs du peuple. L’analyse de Driss Ghali


Le Brésil tremble, le ministre de la Justice vient de démissionner créant une commotion nationale sans précédent. C’est que Sergio Moro n’est pas n’importe quel ministre, il s’agit d’un héros national qui a conquis le cœur des Brésiliens par sa rigueur et son courage. Personne n’oubliera qu’il a été le premier magistrat à défier Lula (intouchable jusqu’alors) ainsi que les oligarques qui ont profité du passage de la gauche au pouvoir pour réaliser un véritable hold up à coup de marchés truqués et de monopoles injustifiés.

Ce 24 avril restera dans les mémoires comme un tournant majeur de l’histoire récente du Brésil. Le départ de Moro est, en effet, la fermeture anticipée de la parenthèse historique qui aurait pu permettre aux Brésiliens de lutter sérieusement contre le crime organisé et d’en finir avec le sentiment d’impunité qui effraie les investisseurs et démoralise les forces de l’ordre. 

Les homicides en baisse de 25%

Moro est au Brésil l’équivalent d’un juge Falcone en Italie. Inutile de préciser qu’il est haï simultanément par la gauche brésilienne et par les délinquants, les deux ayant en commun le projet d’éliminer toutes les lignes rouges qui séparent une société digne de ce nom d’une arène de combat où règne la loi du plus fort.

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Nommé ministre de la Justice en janvier 2019, Sergio Moro a appliqué une recette simple et pétrie de bon sens : mettre en prison les délinquants, mettre fin à la guerre des polices, obliger magistrats et forces de l’ordre à mieux collaborer, enfermer les chefs de la mafia dans des prisons plus hermétiques que les passoires où ils étaient censés purger leur peine. Immédiatement, le crime a reflué comme par « miracle ». En douze mois, le nombre d’homicides a chuté de 25%, soit plus de 10 000 vies sauvées en une année.

Moro est parti fâché, il en veut au président Bolsonaro d’avoir torpillé son autorité au vu et au su de tout le monde en renvoyant un de ses hommes de confiance, le directeur de la Police Fédérale, Mauricio Valeixo.

Un fils gênant

Pour aller vite, l’on peut dire que Bolsonaro a pété les plombs.  Fragilisé par une affaire de détournement de fonds impliquant un de ses fils (Flavio), le président a tenté de mettre sous pression la Police Fédérale, l’entité en charge des investigations. Devant la résistance des policiers à rompre le secret de l’instruction, Bolsonaro a renvoyé lui-même le patron de la Police Fédérale, sans en référer à Sergio Moro, le ministre de tutelle. Il ne restait plus à Moro qu’à tirer les conclusions de ce désaveu public en déposant sa démission, chose faite hier lors d’une conférence de presse marquée par une émotion contenue mais bien réelle.

Bolsonaro agit souvent de manière impulsive, ce n’est un secret pour personne. Mais, pourquoi diable se prive-t-il de Sergio Moro en pleine crise du coronavirus alors que le Brésil et son président subissent l’assaut des ayatollahs du confinement total ?

De loin, il ne nous est permis que de poser des hypothèses. Est-ce que Bolsonaro est soumis à des pressions insupportables de la part de son fils Flavio, désormais sénateur ? Personne ne sait vraiment quels secrets inavouables Flavio pourrait éventer s’il est confronté à la perspective d’une incarcération. En tout cas, l’affaire qui le rattrape aujourd’hui n’est qu’une peccadille selon les normes brésiliennes puisqu’on lui reproche d’avoir salarié des « employés fantômes » dans son cabinet de député de l’État de Rio de Janeiro, bien avant que son père ne soit élu président.

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Est-il excédé par la popularité de Sergio Moro, un homme qui fait l’unanimité chez les classes populaires et les classes moyennes, le cœur de l’électorat Bolsonaro ? Il a été question tout au long du premier trimestre de positionner Sergio Moro comme candidat à un siège à la Cour Suprême, histoire de l’éloigner pour de bon de la compétition électorale avant l’élection présidentielle de 2022. Le président lui-même a évoqué cette possibilité sans s’engager, histoire de tâter le terrain et observer la réaction du principal intéressé.

Est-ce le reflet d’un contentieux politique de fond sachant que Moro est moins à droite que son président ? Il est évident que Moro est capable de tendre la main au centre-gauche pour former des majorités susceptibles de faire adopter les lois bonnes pour le pays, là où Bolsonaro n’attend rien de constructif des socialistes et autres progressistes brésiliens.  

Est-ce enfin l’accumulation de divergences doctrinales sur le plan de la sécurité ? Il est de notoriété publique que Moro voyait d’un mauvais œil le réarmement des civils proposé par Bolsonaro. 

Le Brésil, pays éternellement démoralisé? 

En tout cas, le Brésil est le grand perdant de cette erreur commise par Bolsonaro. Depuis cinq siècles c’est-à-dire depuis la naissance du pays, les élites brésiliennes se tirent des balles dans le pied en éliminant les éléments les plus brillants et les plus courageux au profit des opportunistes et des conservateurs. Ici, le terme conservateur correspond à l’état d’esprit de ceux qui préfèrent maintenir un statu quo indigne et révoltant au lieu de se retrousser les manches pour servir le peuple. La gauche brésilienne en fait évidemment partie. Si elle se dit révolutionnaire ou progressiste, en réalité, elle ne prétend pas transformer le Brésil, elle veut juste sa part du gâteau. Autrement, Lula aurait combattu la corruption, révolutionné l’éducation et introduit le Brésil dans le club fermé des puissances technologiques. 

Le Brésil peut sembler loin depuis Paris. Mais, par le cœur, les Brésiliens sont nos frères car ce sont des occidentaux projetés de l’autre côté de l’Atlantique. Le malheur du Brésil est donc aussi un autre versant de cette décadence occidentale qui ouvre la voie devant la barbarie (du crime organisé) par un excès de civilisation (les droits de l’homme). Les mafieux du Brésil qui violent et décapitent sont les cousins éloignés de nos racailles et de nos islamistes : ils n’existent que parce que nous sommes empêchés d’agir par le discours dominant qui préfère nous voir mourir égorgés que de nous laisser vivre la tête haute.

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Le Brésil est aussi une petite Afrique, le pays comptant cent millions de noirs. Les difficultés de ce pays résonnent comme un rappel à tous les amis sincères de l’Afrique : pour cesser de rater tous les rendez-vous avec l’Histoire, il est urgent que les meilleurs gouvernent et que les corrompus et autres incompétents se retirent. Leçon valable de Johannesburg à Brasília en passant par Abidjan.

À Brasília, la vie politique est faite de surprises

Il convient de souligner qu’il n’y a pas de déterminisme en Histoire, surtout pas au Brésil, une terre où tout pousse vite et bien. Il suffit d’un « rien » pour réconcilier ce grand pays avec la grandeur. Et dans notre monde accéléré, tout peut arriver, en un temps très court, comme l’agglomération d’une force politique de rupture autour de Sergio Moro ou bien, à l’inverse, une réconciliation entre Bolsonaro et son ancien ministre. Sous les tropiques, il n’y a rien d’irréversible, il n’y a que des lignes plus ou moins droites au gré des occasions saisies ou ratées.

À court-terme, il est fort probable que Sergio Moro quitte le Brésil eu égard aux fortes menaces qui pèsent sur sa personne. Ses ennemis sont nombreux et puissants, ils sont dans la mafia et dans les cercles les plus infectes de la politique brésilienne. L’ancien ministre n’aura aucun mal à rebondir en tant que professeur invité dans une université américaine. En attendant la suite…

Maux français: « Si la crise du coronavirus sert à poser un vrai diagnostic, elle aura servi à quelque chose »

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Le philosophe et historien Marcel Gauchet et la journaliste Elisabeth Lévy pensent l’après confinement à l’échelle des nations et réagissent à la dernière allocution présidentielle sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Verbatim.


Vous pouvez retrouver plus de 30 minutes d’échanges entre les deux penseurs en vous abonnant sur RNR.TV ici (un mois gratuit).

Marcel Gauchet. Je suis assez pessimiste. Je tends à penser qu’au-delà des circonstances exceptionnelles que nous allons connaître dans les mois qui viennent, tout l’effort de nos responsables (et les grands intérêts qui sont avec eux) va consister à essayer de revenir au statu quo ante, à la situation qui prévalait auparavant. 

A lire aussi, Stéphane Germain: Macron post-Covid: des pistes pour se “réinventer” 

C’est imprévisible parce que, comme toujours dans l’Histoire, ce sont les enchaînements qui comptent. Est-ce que le poids nouveau et incroyable que vont acquérir les États dans la conjoncture des deux années qui viennent (au moins) va être tel que de toute manière il sera très difficile de revenir sur cette place acquise par eux ? … Une place qui, d’ailleurs, sera devenue la loi du fondement de notre société pour un temps assez long. C’est cela l’inconnu. 

Elisabeth Lévy. Est-ce que cela ne risque pas surtout de créer de nouvelles tensions sociales ? À la fin, il faudra bien faire payer les classes moyennes tout cet argent que nous mettons sur la table actuellement… 

Marcel Gauchet. La question est de savoir qui paiera. C’est ouvert. Les riches ? les moyens-riches ? les moyens-pauvres et les pauvres aussi ? Par exemple sous la forme d’impôts indirects, de hausse de TVA, etc. Tout cela va peut très bien tourner en un vaste concours d’imagination et de compétition entre les États en Europe. Les règles de l’Union européenne sont celles de la concurrence, c’est une union concurrentielle fiscalement. Une drôle d’union. Cela va donner des résultats variés selon les situations. 

A lire aussi: Marcel Gauchet : Les mondialisateurs n’ont pas rendu les armes

Elisabeth Lévy. Il y a d’ailleurs une concurrence politique entre les États. On voit bien que dans cette affaire d’épidémie, tout le monde passe son temps à se comparer en disant “regardez les Coréens, regardez les Allemands, comme ils font mieux que nous !”. Ce qui ne facilite pas la tache de nos gouvernants.

Marcel Gauchet. Mais cela c’est très bien ! Nous avons par exemple exactement le même volume de dépenses de santé en proportion du PIB que les Allemands. Et on voit qu’ils font autre chose, et plutôt mieux que nous. Il sera intéressant de comprendre pourquoi. 

A lire aussi, Gil Mihaely: L’économie de la santé existe, le coronavirus l’a rencontrée

C’est un aspect particulièrement salutaire d’aller chercher ces points de comparaison [avec les autres nations] qui permettent de sortir un peu de la confrontation interne de points de vue qui de toute façon sont inconciliables. On a un élément solide pour juger de performances relatives. (…) Pour les Français c’est un deuil national. Ils avaient l’habitude de compter sur un État pénible mais efficace, il est aujourd’hui toujours pénible mais n’est plus efficace. (…) Une crise, ça sert d’examen de conscience, de diagnostic. Si on arrive à se servir de la crise du coronavirus pour un vrai diagnostic de la situation française, que nous attendons depuis des années et qui n’arrive jamais, elle aura servi à quelque chose.

>>> Regardez 30 minutes d’échanges avec Marcel Gauchet ici <<<

Le coronavirus prouve une chose: les comportements individuels ont un impact limité sur la transition

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© Unsplash

L’épidémie de coronavirus a donné encore plus d’ampleur au débat sur la transition énergétique, sur son urgence, sur les moyens financiers et technologiques à y consacrer, sur les changements nécessaires de société, de modes de vie et de comportements. Cette expérimentation contrainte et forcée, en grandeur réelle, de la mise à l’arrêt d’une grande partie de l’économie mondiale, apporte des enseignements précieux.


Les deux tiers de la planète limitent grandement leur usage de l’automobile et des transports collectifs, ne prennent plus l’avion, ont adopté un mode de vie plus frugal. Les échanges internationaux ont fortement diminué tout comme l’activité industrielle. La décroissance, tant souhaitée par les collapsologues, est là sous nos yeux. Résultat, le confinement et la pire récession depuis la seconde guerre mondiale devraient se traduire, d’après plusieurs analyses, par une baisse moyenne des émissions de CO2 cette année de 5 à 6% à l’échelle mondiale.

Confiner la moitié de la population mondiale a un impact limité

Mais cette baisse, conséquence d’une pandémie tragique et d’un appauvrissement sans précédent sur une si courte période avec un coût social terrible, est presque dérisoire à l’échelle de ce que doit être la transition énergétique. «Si c’est tout ce que nous obtenons en mettant à l’arrêt le monde entier, cela illustre l’ampleur et l’échelle du défi climatique, qui consiste fondamentalement à changer la façon dont nous fabriquons et utilisons l’énergie…», souligne Costa Samaras, expert en énergie de l’Université Carnegie Mellon à Pittsburgh.

Relire: Causeur : Contre la religion du climat

Les changements de comportements individuels, aujourd’hui imposés à des milliards de personnes, ne font pas le poids par rapport à une modification structurelle radicale des modes de production et de consommation d’énergies et des technologies utilisées. Cela montre que seules l’innovation, la technologie, la compétitivité économique et des évolutions longues planifiées et généralisées par les gouvernements peuvent avoir l’impact nécessaire.

L’idéologie, le militantisme, les choix individuels et une morale facile du bien et du mal ne sont ni à la …

 >>> Lire la suite sur le site de la revue Transitions & Énergies <<<

Le doux murmure de Castaner à l’oreille des “jeunes gens” des banlieues

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Le ministre de l'interieur Christophe Castaner à l'Assemblée nationale le 14 avril dernier © Stephane Lemouton -POOL/SIPA Numéro de reportage: 00955965_000001

D’honnêtes citoyens commencent à se plaindre de la surveillance accrue de la police à leur égard. Pendant ce temps, le ministre de l’Intérieur semble confirmer qu’un traitement de faveur est demandé à la police pour les voyous des cités. À la télévision, Christophe Castaner explique notamment que les émeutes trouvent leur origine dans « la dureté du confinement pour ces jeunes gens ».


Propulsé premier flic de France en échange de ses mémorables prestations de G.O. durant les meetings de campagne d’Emmanuel Macron en 2017, Christophe Castaner ne fait plus rire personne. 

Néanmoins, parions que certains des fameux djeuns qu’il cajole pouffent parfois de rire ces jours-ci, entre deux jets de cocktails Molotov contre nos forces de l’ordre. 

Le discours qu’il a tenu sur BFM-TV à l’égard des petits caïds des cités dites sensibles est d’une mansuétude que doivent jalouser les éborgnés du samedi après-midi. En effet, c’était un tout autre traitement qu’il avait décidé d’appliquer aux gilets jaunes venus crier leurs difficultés à finir le mois. Mais là, notre ministre de l’Intérieur sait qu’il marche sur des œufs, car il a conscience qu’une photo de Air Max ensanglantée enflammerait Twitter avant même que Laurent Joffrin n’en fasse la couverture de Libé.

A lire aussi, Dr Maurice Berger: Les territoires perdus de la santé publique

Comment expliquer cette différence d’attitude ? Craint-il vraiment l’embrasement des banlieues ? Va-t-il bientôt ressortir le survet’ Lacoste de sa sulfureuse période marseillaise pour venir, en grand frère, calmer le jeu ? 

Pas d’confinement, c’est ramadan!

On pourrait en tout cas lire dans ses propos la continuité de ceux prononcés le 18 mars par son « premier lieutenant » Laurent Nuñez : « Ce n’est pas une priorité que de faire respecter dans certains quartiers les fermetures de commerces et de faire cesser les rassemblements ». Directive suivie jusque dans le tranquille Calvados (comme nous l’apprend Le Parisien), avec la mise en ligne d’une note interne au contenu explicite, datée du 24 avril et émanant du chef d’état-major de la Direction départementale de la Sécurité publique : « Sauf atteinte aux personnes ou atteinte grave aux biens (dégradations par moyen dangereux pour les personnes, de bâtiment, véhicule), il n’y a pas lieu d’intervenir dans les quartiers à forte concentration de population suivant le ramadan, pour relever un tapage, contrôler un groupement de personnes rassemblées après le coucher de soleil pour s’alimenter ».

De la même manière que le gouvernement nous a menés en bateau durant deux mois sur l’intérêt du port du masque – ne pouvant en réalité avouer sa défaillance dans le renouvellement des stocks stratégiques –, le secrétaire d’État à l’Intérieur confirme l’incapacité qu’aurait notre pays à répondre sur le terrain à des émeutes type 2005. Il faut dire que la quasi-totalité de nos forces de gendarmerie s’attellent actuellement à vérifier que Madame Duchemolle, partie chez Spar se ravitailler en croquettes pour chats stérilisés, n’a pas coché la mauvaise case sur son attestation. Et alors que des agents de sécurité escortent les soignants de l’hôpital Lariboisière qui ont le malheur de débarquer Gare du Nord, à quelques mètres de là, notre Police nationale est réquisitionnée pour faire péniblement respecter les distances de sécurité au milieu du marché de Barbès.

A lire aussi, Jérôme Leroy: La case mélancolie

Le Directeur central de la Sécurité publique Jean-Marie Salanova a indiqué récemment à ses commissaires et directeur départementaux qu’il fallait « anticiper une montée en charge capacitaire », ce qui corroborerait l’idée raisonnable d’un redéploiement de nos effectifs de police. Alors, avec un sacré retard à l’allumage, comme pour la fermeture des frontières, comme pour les masques, l’exécutif pourrait bien être sur le point de modifier ses plans. On peut espérer qu’à la calinothérapie du Père Castaner sera bientôt adossée une politique de maintien de l’ordre ancrée dans le réel.

Au lieu de faire le kéké chez Bourdin, faites respecter le confinement!

Mais en attendant un minimum d’action – le quinquennat Macron nous a habitués à cette latence digne du clavier d’ordinateur en phase terminale –, une idée pour Monsieur le Ministre : pourquoi ne pas partager aussi avec nos jeunes votre expérience du poker, de la pègre et de « l’argent facile » – je ne fais que vous citer – pour les aider à palier la baisse momentanée du trafic de drogue, et leur permettre ainsi de diversifier leurs activités ? Vous pourriez ainsi freiner un peu la crise économique qui nous attend…

Et si la peur de vous prendre un parpaing tombé du balcon d’une tour HLM est trop grande, vous pourrez sinon nous imiter nous, pauvres Français privés de virées nocturnes en moto-cross –, et vous astreindre à un confinement strict, avec interdiction de venir dire de telles fadaises chez Jean-Jacques Bourdin à une heure de grande écoute…

Sacrée Marianne

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Pont-neuf à Toulouse, des membres de l'Action Française pendent Marianne. © D.R.

 


Succession de blasphèmes anti-républicains à Toulouse


À l’aube du samedi 29 février, une vingtaine d’individus flanqués de drapeaux français et occitans arpentent le Pont-Neuf de Toulouse. Ils transportent une marionnette à l’effigie de Marianne, la pendent au bout d’un fil, la suspendent au-dessus de la Garonne et lisent une déclaration solennelle : « La monarchie a fait la France et l’a conduite à son apogée. Au contraire, le système républicain détruit le pays que nous aimons, le ruine et l’humilie. Nous condamnons à mort la République, nous condamnons Marianne parce qu’elle nous trahit. » Diffusée sur la Toile et revendiquée par l’Action française qui l’agrémente du logo « Nike la République », la vidéo déchaîne la fureur des grands féodaux. Du président (PS) du conseil départemental qui « condamne fermement » une « action intolérable » et promet des sanctions pénales (sur quelle base légale ?) au maire de Toulouse, l’ensemble de la classe politique locale s’indigne.

Au secours, le 6 février 1934 revient ! Blasphème antirépublicain par excellence, la pendaison de Marianne est une vieille tradition d’Action française que les camelots aiment perpétuer. En l’occurrence, les militants royalistes entendaient ironiser sur l’usage du 49-3 par un gouvernement qui se pique de démocratie. L’organisateur de l’opération, Nicolas Viau, responsable des étudiants d’Action française Toulouse, met sur le compte de la campagne municipale le battage médiatique autour de cette affaire : « Il y a une sacralisation de la symbolique républicaine. La République est une quasi-religion, avec ses valeurs, ses symboles, quelque chose d’intouchable. »

En revanche, leur manifestation sur le toit de l’entreprise Latécoère n’a guère été relayée. Cette société aéronautique fabriquant le fuselage du Rafale a été récemment rachetée par le fonds américain Searchlight Capital Partners. « Ça pose un problème de souveraineté et de pression, affirme le camelot. En tant qu’actionnaires, les Américains peuvent poser un veto sur la production. » Moralité : niveau agit-prop’, une blague de carabin vaut mieux qu’un long discours. Il y a quelques années, l’Action française étudiante avait répondu à un député qui exigeait sa dissolution en distribuant de fausses cartes de marabout africain ornées du numéro de téléphone de sa permanence parlementaire. Nul besoin de partager l’esprit Charlie Maurras pour en rire.

Le putsch des blouses blanches

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Mülheim (Allemagne), 29 mars 2020 : des malades du coronavirus sont transportés de Metz vers Ll’Allemagne, par des hélicoptères militaires français. © Lukas Schulze/Getty Images/AFP

 


Face au virus, un spectre hante le monde : le gouvernement des experts. Les politiques ont cédé leur pouvoir à une technocratie médicale aux moyens titanesques. Les totalitarismes en rêvaient, nos démocraties l’ont fait.


Le péril dont on s’effraie est rarement celui qui nous terrasse. Beaucoup d’entre nous s’inquiétaient de voir poindre dans nos pays une dictature du politiquement correct. D’autres dénonçaient la dictature des instances supranationales, du marché, de l’écologie ou de la précaution. Et puis, tout à coup, c’est une dictature sanitaire qui est en train de mettre la société au pas. En vérité, le totalitarisme peut prendre bien des formes, se développer pour bien des raisons. La raison sanitaire en est une, et semble-t-il des plus convaincantes. En ce début de XXIe siècle, elle a remplacé la mobilisation générale à visée guerrière dont nos ancêtres ont usé et abusé.

Bien sûr, il ne faut pas nous laisser abuser par les mots, ni comparer l’incomparable. Le totalitarisme d’hier brisait les corps en même temps que les âmes. Celui d’aujourd’hui se contente de confisquer le pouvoir à son profit. Et notamment le pouvoir politique, qui est de plus en plus confié à des « experts » au prétexte de l’incompétence des populations. On est loin ici des tyrans assoiffés de sang que le siècle passé nous a appris à détester. Ce qui se profile à l’occasion de la crise du Covid-19, c’est plutôt le despote éclairé. Et éclairé par les savants en blouse blanche, cela va sans dire.

Le président nous annonce solennellement que nous sommes en guerre… Le gouvernement renchérit dans la gravité de la situation… Les partis font taire leurs divisions… Les institutions installent des cellules de crise, qui publient à tout-va communiqués et recommandations… Les sociétés savantes s’alignent… Les policiers se répandent dans les rues et les gares pour contrôler les visas de sortie… Les journalistes sont au cœur de ce tintamarre qu’ils mettent en scène pour entretenir la ferveur populaire. Ils dénoncent les égoïsmes, appellent à l’unité nationale, morigènent les récalcitrants.

Quant aux soignants, ils sont devenus les soldats d’un pouvoir qui prêche l’« effort de guerre », les nouveaux bergers traquant les brebis égarées – le Bien ! Pour sa propre protection, ils recommandent de mettre le peuple, pétrifié, au congélateur. Extatiques, ils apparaissent régulièrement sur les chaînes d’information en continu pour supplier la population : « Restez chez vous ! » Chaque soir à 20 heures sonnantes, on les applaudit en cadence.

Voilà pourtant qu’on rappelle ces héros au « devoir de réserve » (en toutes lettres dans les dernières recommandations d’une des « cellules de crise » au plus haut niveau de l’AP-HP). La discipline, la discipline, la discipline, vous dit-on !

L’engouement est tel qu’il fait taire les rivalités traditionnelles au sein même de la corporation médicale. Personne pour remarquer le gigantesque transfert de moyens, et donc de pouvoir, qui s’opère au bénéfice de deux spécialités : la réanimation respiratoire et l’infectieux. À l’hôpital, siège d’éternelles luttes entre spécialités, les réanimateurs ont tout simplement le dessus – mettant en veille, au passage, le vieil antagonisme entre réanimateurs médicaux et anesthésistes-réanimateurs. Les chirurgiens, d’ordinaire si remuants, restent muets face à la réquisition des personnels, des respirateurs et des salles de surveillance postinterventionnelles indispensables à leur activité, réquisition qui les met au chômage, ipso facto. Les blocs opératoires ferment, les salles d’hospitalisation aussi, les interventions non urgentes sont déprogrammées… Sans qu’on sache quand on pourra reprendre une activité normale, ni comment on absorbera alors le gigantesque surplus accumulé. Personne n’ose défendre le droit des « autres patients » à être soignés, eux aussi. Il ne fait pas bon aujourd’hui être atteint d’une autre pathologie que le Covid-19. À peine entend-on murmurer le mot de « perte de chance » par les médecins des « autres spécialités » qui errent, désœuvrés, dans les couloirs vides de leurs services. Certains sont enrôlés dans d’autres domaines que le leur, en dépit de leur moindre compétence, et surtout au risque d’une contamination qui priverait « leurs » patients pour de bon.

Masques, respirateurs, médicaments, personnel : c’est le moment de tout demander, ils lâcheront tout !

Bref, c’est la guerre, et la guerre demande des sacrifices à tout le monde, répète-t-on en boucle.

Mais il faut voir plus loin que le dévouement admirable des soignants à une population en panique. Sans doute sont-ils des soldats… et le propre du soldat, c’est d’aspirer à monter en grade. Les médecins, prenant à cœur leur rôle d’officier, retrouvent l’espoir de renverser en leur faveur la « gouvernance » qui avait été confisquée par le corps administratif. Depuis des années ils souffraient de l’oppression d’une bureaucratie devenue toute-puissante, qui leur dictait ses réquisits : T2A, CCAM, management, business plan, rentabilité, économies, gestion des flux, compression du personnel… Avec la crise du Covid-19, aucune de ces vilaines contraintes économiques n’a plus cours. Le pouvoir médical est de retour. Terrifiés par une responsabilité qu’ils ne veulent surtout pas endosser (une responsabilité de vie et de mort), les administrateurs filent doux. Ils sont revenus à l’intendance, rôle qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Ils ne prêchent plus la discipline budgétaire. Au contraire, ils renchérissent dans les offres pour faciliter la vie de ceux qui montent au front. Masques, respirateurs, pousse-seringues, médicaments, personnel supplémentaire : c’est le moment de tout demander, ils lâcheront tout ! Quant aux décisions en temps réel, elles sont prises par l’état-major médical. L’extraordinaire réorganisation de l’hôpital, qui voit des services entiers apparaître en une journée, des transferts inédits de personnel et de matériel se concrétiser avant même qu’ils soient en projet, cet effort admirable doit tout aux médecins, rien aux administratifs.

Et puisque les médecins ont repris le contrôle sur l’administration, ils n’hésitent pas à s’attaquer à la strate supérieure, le politique. Ils renversent les priorités à leur avantage : l’État social devient État sanitaire. Les naïfs qui se sont reposés sur notre infatigable vaillance vont apprendre à la connaître. On ne parlera pas coup d’État, mais l’idée d’un 18-Brumaire habite sans doute nos généraux, promus maréchaux par la force du chaos. Remarquons ainsi qu’Olivier Véran et son adjoint Jérôme Salomon ont complètement éclipsé les autres ministres, qui doivent ronger leur frein. S’il y en a une qui n’a pas eu le sens de l’histoire, c’est bien Agnès Buzyn ! Elle s’est repliée à l’arrière juste avant la bataille décisive. Dommage de se limoger soi-même pour une femme qui aspire manifestement au pouvoir…

Passé le premier choc de l’épidémie, passés la sidération et l’engagement comme un seul homme, les citoyens se réveillent peu à peu. Ils essayent de comprendre. Comme toujours, les livres sont nos meilleurs alliés dans cette quête de sens. Sortons-en quelques-uns des rayons de notre bibliothèque – en ces temps de confinement, le président de la République lui-même nous y a encouragés.

Les Origines du totalitarisme d’Hannah Arendt nous aide à éclairer notre condition d’homme moderne, soumis aux pressions d’une dictature qui déborde la sphère politique pour étendre son emprise à la sphère privée, quadrillant la société tout entière. Avec Les Frères Karamazov de Dostoïevski nous vient l’idée que la crise actuelle signifie peut-être la victoire du Grand Inquisiteur. Hayek (La Route de la servitude) nous enseigne comment le planisme tente, maintenant et toujours, de supplanter l’initiative individuelle, au prétexte d’établir une organisation supérieure et supérieurement efficace, c’est-à-dire supérieurement oppressive. Avec Jacques Ellul et son Système technicien, nous frémissons devant la puissance du Système, rendu irrésistible par ses caractéristiques cardinales : autonomie, unité, universalité, totalisation. Illich, dont la Nemesis médicale est si prémonitoire, nous avait déjà mis en garde contre le gouvernement des experts, la confiscation de la décision par la force publique, la tendance de l’État à gouverner bien au-delà du régalien pour régenter tous les aspects de notre vie, au mépris du principe de subsidiarité. Pour finir, nonobstant les immenses différences entre le totalitarisme d’hier et celui d’aujourd’hui, pris de vertige, n’hésitant pas à pousser à l’extrême les analogies guerrières, nous méditons avec Vassili Grossman sur le destin atroce du valeureux peuple russe qui, par sa lutte grandiose contre l’oppresseur nazi, forgea lui-même ses chaînes vis-à-vis du tyran stalinien (Vie et Destin)… Sommes-nous en train de renforcer nos propres chaînes, tenues bien serrées par un pouvoir plus souriant, mais non moins absolu ?

Notons que toutes ces références analysent un système moderne, qui dispose de la technique et de la science, ce qu’on appelle la technoscience. Sans ces moyens matériels gigantesques, nés de la révolution scientifique qui prétend faire de l’homme le maître et possesseur de la nature, le totalitarisme serait bien incapable d’exercer une emprise illimitée sur les existences individuelles et collectives. La « révolution de l’information » ne fait qu’amplifier un mouvement déjà décrit par ces auteurs actifs au siècle précédent. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la médecine est partie prenante de l’arraisonnement de la nature et de la société par la technoscience. Entièrement, passionnément, la médecine moderne est technoscientifique. Elle est peut-être même la technoscience par excellence. À ce titre, ses serviteurs, les soignants et notamment les médecins, n’ont rien à redire aux méthodes qui ont fait de la technoscience l’alpha et l’oméga de la puissance politique moderne. Le totalitarisme sanitaire peut compter pour se développer sur les moyens qui ont fait le succès des totalitarismes guerriers. Sa force de frappe, c’est la technoscience. Elle est chez elle dans nos hôpitaux, devenus, dans le dernier demi-siècle, des « plateaux techniques », c’est-à-dire des hauts lieux de la technologie.

Ironie de la crise actuelle : elle frappera moins durement les pays les moins développés, où les échanges sont moins mondialisés, où le système de soin est moins organisé, où les gens sont moins dépendants des infrastructures lourdes. Dans ces pays, la maladie suivra son cours naturel : bénigne pour l’immense majorité de la population, qui est jeune et solide, mortelle pour les personnes âgées et fragiles, qui sont déjà en forte minorité du fait de l’absence de soutien médical sophistiqué. L’épidémie de Covid-19 se révélera probablement un formidable réducteur des inégalités entre les économies de la planète. Les pays les plus avancés s’effondreront les premiers… ou se confieront tout entiers à leurs bons pasteurs.

Autre ironie : devenus politiques, les médecins devront accepter les compromis voire les compromissions qui vont avec cette charge. Eux qui renâclaient contre le management ne pourront faire l’économie d’un petit cours… d’économie ! Tu me tiens, je te tiens par la barbichette… Espérons qu’ils n’y perdront pas leur âme, cette âme valeureuse qu’un grand chirurgien, René Leriche, nous avait appris à aimer (Philosophie de la chirurgie).

Cette crise se résoudra. L’effort de recherche est si monumental qu’il aboutira sans doute très vite à la mise au point d’un traitement, curatif ou préventif (un vaccin). D’ici là les morts seront bien morts, hélas. Et le pouvoir sera passé un peu plus aux mains d’une technocratie d’experts. Appartenant moi-même au corps médical, je ne peux être juge et partie. Les citoyens décideront si cette technocratie sanitaire est meilleure que l’autre, ou plus pesante encore.

« Dans un mois, dans un an… »

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Elsa Lepoivre, "Phèdre" de Racine à la Comédie Française © DELALANDE RAYMOND/SIPA Numéro de reportage: 00653724_000001

Six tragédies de Racine en podcast sur France Culture. Histoire d’oublier les mots éphémères du bruissement médiatique et de retrouver un chant profond.



Il n’est peut-être pas inutile, pour des raisons de santé mentale et de sauvegarde de notre oreille interne de saluer la belle initiative de France-Culture qui nous donne, grâce à son partenariat avec la Comédie Française, les six plus grandes tragédies de Racine en libre écoute. 

C’est un vrai bonheur, une impression d’air pur, d’altitude heureuse à l’époque de la parlure paniquée et incessante sur les chaines infos où se démultiplie la logorrhée des éditocrates qui n’ont même plus honte d’exposer leur parfait alignement sur les thèses gouvernementales, au point de devenir des doublons de Sibeth N’Diaye. Ils reproduisent servilement les mensonges et les approximations d’un néo-langage qui est la langue même de la servitude, déclarant aujourd’hui erreur impardonnable ce qui était hier encore la ligne officielle ; comme les employés orwelliens du ministère de la Vérité dans 1984. Comme il y a une justice, cela s’entend dans leur syntaxe aléatoire et leur ton qui n’est jamais juste. C’est qu’ils disent un texte qui n’est pas le leur, contrairement aux comédiens raciniens qui ont métabolisé, à l’instar de la belle Léonie Simaga dans Andromaque, l’alexandrin racinien à un point tel qu’il leur est d’un incroyable et mélodieux naturel. On se souvient alors de ce que Barthes disait à ce propos dans son Sur Racine : « L’art classique est musical ; mais la musique y est parfaitement définie : l’alexandrin. (…) C’est parce que l’alexandrin est défini techniquement comme une fonction musicale qu’il n’y a pas à le définir musicalement. »

On retrouvera donc ici les enregistrements d ‘Andromaque (1667), Britannicus (1669), Bérénice (1670), Bajazet (1672), Iphigénie (1674), Phèdre (1677). Dix années pendant lesquelles Racine va réinventer la tragédie en évacuant de plus en plus tout ce qui peut s’apparenter à l’action pour se concentrer sur la psychologie et les caractères. Il limite de plus en plus les coups de théâtre, précisément, qui était encore si présents chez Corneille, homme du siècle de Louis XIII quand Racine est celui du siècle de Louis XIV. À Corneille, la Fronde, les cavalcades, l’heureux désordre baroque et mousquetaire. À Racine, la sortie de l’histoire puisque le Roi Soleil a gagné, l’équilibre classique parfait comme les jardins de Versailles,  mais aussi d’autant plus fort qu’il est discret, un lyrisme élégiaque qui nous conduit en douceur vers l’Opéra. Chacun des arguments de ces pièces tient en effet en peu de mots. Folie d’une mère ici, amour impossible là, jalousie morbide ailleurs et complots politiques. On n’est plus en présence de cette recherche de l’héroïsme et de la surhumanité comme chez Corneille, on accepte en pleurant de rage ou de tristesse notre tragique humanité.

Ce vieux parallèle entre nos deux génies ne date pas d’hier mais il demeure d’actualité. Nous sommes bien sûr, dans ce siècle confiné, des personnages de Racine qui sont eux aussi de grands reclus comme Bajazet et Roxane dans le sérail du sultan. Et puis comment résister au plaisir de retrouver avec Bérénice, histoire d’amour déchirante où la passion se brise sur la raison d’État,  quelques-uns des plus beaux vers de la langue française :

« Je demeurai longtemps errant dans Césarée,
Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée.
Je vous redemandais à vos tristes États ;
Je cherchais en pleurant les traces de vos pas. »

Le premier vers aura fasciné des générations de lecteurs comme l’Aurélien d’Aragon, à peine démobilisé en 1918 : « Il y avait un vers de Racine que ça lui remettait dans la tête, un vers qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard démobilisé. Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait encore : Je demeurai longtemps errant dans Césarée… » Et d’imaginer Césarée comme nous pouvons aujourd’hui imaginer nos propres villes : « Ça devait être une ville aux voies larges, très vide et silencieuse. Une ville frappée d’un malheur. Quelque chose comme une défaite. Désertée. Une ville pour les hommes de trente ans qui n’ont plus de cœur à rien. Une ville de pierre à parcourir la nuit sans croire à l’aube. Aurélien voyait des chiens s’enfuir derrière les colonnes, surpris à dépecer une charogne. Des épées abandonnées, des armures. Les restes d’un combat sans honneur. »

Sur Racine

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Proust et Albertine

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Le billet du vaurien


On se souvient peut-être que le narrateur ayant enfin réussi à capturer Albertine, l’insaisissable Albertine, et à l’installer dans l’appartement de ses parents, il constate désabusé : « Je sentais que ma vie avec Albertine n’était, pour une part, quand je n’étais pas jaloux, qu’ennui; pour l’autre part, quand j’étais jaloux, que souffrance » – phrase qui, bien sûr, évoque aussitôt Schopenhauer.

Mais Albertine a le don inné de déjouer les sombres prédictions du philosophe, d’aiguiser les souffrances, de semer le trouble autour d’elle, de jouer sur des identités multiples et contradictoires, de telle sorte qu’elle s’impose avec Charlus, comme le personnage le plus fascinant de  La Recherche du temps perdu. Elle survient, note ironiquement Jacques Dubois, dans un roman où elle n’était pas attendue et qui, de toute façon, n’était pas son genre.

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Son genre à elle, c’est plutôt le genre adolescente effrontée, une espèce nouvelle au début du vingtième siècle, une adolescente qui se moque aussi bien des codes sociaux – elle n’a rien à y perdre, elle est issue de la petite bourgeoisie – que des normes sexuelles. Un peu chienne également. Proust note que « son charme incommode était ainsi d’être à la maison moins comme une jeune fille que comme une bête domestique… » Elle aura, en outre, la bonne grâce de ne jamais vieillir, d’échapper par sa mort à la condition de femme, de demeurer l’emblème d’une liberté démultiplicatrice.

Adolescent déjà, je rêvais de séduire sur la plage de Pully la jeune fille un brin vulgaire, sportive et snob, à l’accent traînard et nasal que le souffreteux Marcel tentera d’apprivoiser, d’éduquer, instaurant avec elle une relation mi-érotique, mi-pédagogique qui, progressivement, s’imposera comme modèle romanesque indépassable comme si, par l’effet d’une invraisemblable contagion, il n’était plus possible d’aimer en dehors du cadre fixé par Proust. Ainsi en va-t-il des chefs-d’œuvre : ils créent leur postérité, mais cette postérité s’étend bien au-delà de la littérature.

La mort d’Albertine induira un travail de deuil sublimement pervers, comme si une nouvelle guirlande de fillettes était seule en mesure d’apaiser le narrateur. Que l’on songe seulement à celle qu’il ramassera dans la rue et qui lui vaudra les foudres publiques du chef de la Sûreté, avant que ce dernier ne lui donne en privé des conseils de prudence… Désormais, Marcel est convaincu qu’une femme «  est d’une plus grande utilité pour notre vie, si elle y est, au lieu d’un élément de bonheur, un instrument de chagrin, et il n’y en a pas une seule dont la possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu’elle nous découvre en nous faisant souffrir. »

Discours de réception de Thomas Morales à l’Académie française

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George Kourounis / Unsplash

Le confinement berrichon commence à perturber très sérieusement notre chroniqueur


M. Thomas Morales, ayant été élu par l’Académie française par tirage au sort, le jeudi 18 avril 2030 a prononcé le discours suivant par Skype :

Messieurs,

J’ai bien conscience que, sans les circonstances exceptionnelles de cette longue crise sanitaire, dix ans déjà, et ce mode de scrutin pour le moins original, mes chances d’être accueilli parmi vous, dans cette auguste assemblée qui a vu s’asseoir tant de grands noms au fil des siècles, auraient relevé du miracle. 

Ni mes diplômes, ni mon œuvre littéraire m’auraient ouvert les portes de l’Institut de France avant les récents changements institutionnels. Là, au pied des boîtes de bouquinistes, sur les quais de Seine, où j’ai évité, à de multiples reprises par le passé de signer des pétitions tendues par de jeunes femmes à l’insistance persuasive et à la mise folklorique, quand la liberté de circuler était garantie par la Constitution. C’était, il y a si longtemps, je m’en souviens à peine. 

La dernière librairie vient de fermer

Les mystères de cette loterie organisée par le Ministère de la Culture afin de régénérer les forces culturelles de notre pays me font pénétrer aujourd’hui dans l’immortalité, ce qui ne me semble guère compatible avec mon hypocondrie et la prolifération des virus. Moi, qui ne suis pas croyant et qui n’ai jamais rien gagné de ma vie, pas même un filet garni aux rifles de mon village berrichon, je suis ému, je pense à mes parents qui ne donnaient pas cher de ma peau, au vu de mon parcours scolaire chaotique et de mon caractère réfractaire. Je n’ai jamais eu l’esprit de groupe ce qui a bloqué considérablement ma carrière à des postes subalternes et poussiéreux. Et me voilà, à cinquante-cinq ans, membre de votre troupe ou plutôt de votre « team » comme le stipule le site internet de cette vénérable institution. Conformément aux nouvelles règles de distanciation sociale, j’aurais la charge prestigieuse de travailler au catalogue digital des émoticônes et ce, de mon domicile. Les dictionnaires papier ayant été abolis par décret en 2023 et la dernière librairie parisienne venant de fermer cet hiver… Son propriétaire a été délogé par l’intervention coordonnée de deux compagnies de drones. Poète, le ministre de l’Intérieur a parlé d’un ballet aérien, d’une nuée salvatrice qui garantit « notre vivre ensemble à distance ». 

Une grande fierté

Les statuts de l’Académie, sur avis du Conseil Représentatif des Écrivains (CRE), syndicat majoritaire, ont évolué en profondeur. La profession d’auteur répond désormais au Code Éthique et Numérique du Télétravail Intellectuel Précaire (CENTIP). J’ai donc reçu ma nomination par SMS, comme les 800 autres immortels de la promotion « printemps 2030 », ce qui porte le nombre d’académiciens à 12 300. Même si je ne suis pas le seul récipiendaire du jour, je suis quand même fier, j’y suis enfin arrivé. Afin d’entériner cette nomination, il me suffisait de renvoyer, par mail, le formulaire B112-C-111 déjà prérempli par l’administration. Le protocole du discours de réception est dorénavant facultatif comme la pompe de l’épée et du bicorne en séance publique. La notion même de « publique » n’existe plus dans le langage courant. Tous les Européens sont confinés à résidence, seule la Compagnie des Livreurs Réunis (CLR) a l’autorisation de se déplacer dans les villes. 

A lire aussi: Suis-je un salaud?

J’aurais tant voulu rendre hommage aux académiciens qui m’ont influencé, je pense à Félicien Marceau qui, dans son discours du jeudi 9 décembre 1976 avait prononcé ces mots : « Même dans le silence de mon bureau, je savais déjà, je pressentais qu’en ce moment j’aurais la gorge serrée. Ce n’est pas la meilleure disposition pour l’éloquence ». La distanciation est une aubaine pour les timides ou les piètres orateurs. Tous les espaces pouvant accueillir plus de trois personnes (cinéma, théâtre, salle de concert, etc..) n’existent plus depuis l’élection présidentielle de 2022. Certains militent même pour leur destruction physique, le Président n’a pas encore tranché cette question. 

Même si mon élection est le fruit du hasard, je veux croire que l’Académie, par travers les âges a reconnu mon action en faveur d’une littérature engagée et humaniste. Qu’elle s’est rappelée mes éloges répétés aux grands penseurs des temps anciens (Max Pécas, Jean Carmet, Dario Moreno, Martine Carol, etc..) mais aussi ma défense du fromage de tête et de la triperie française, sans oublier mon attachement à la Peugeot 104 GL et à la Matra Rancho. Tous ce qui a nourri mon imaginaire avant le Covid-19.

« Le Juif incarne tout ce que les Goncourt abhorrent »

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Les frères Goncourt photographiés par Nadar, vers 1855. © Bianchetti/ Leemage

À 28 ans, Pierre Ménard signe Les infréquentables frères Goncourt. Cette belle biographie croisée d’Edmond et Jules de Goncourt retrace le destin méconnu de ces deux grands réactionnaires du xixe siècle restés célèbres pour les saillies de leur Journal et le prix littéraire qui porte leur nom.


Pierre Ménard est écrivain. À 28 ans, il publie son quatrième ouvrage, Les Infréquentables Frères Goncourt (Tallandier, 2020).

Causeur. Après avoir écrit la biographie d’Antoine Crozat, financier devenu milliardaire sous Louis XIV, pourquoi vous être intéressé aux frères Goncourt ?

Pierre Ménard. Le fait que le nom des Goncourt soit connu, mais que seules quelques personnes sachent ce qui se cachait derrière a piqué ma curiosité. C’est par leur Journal que je suis entré dans leur univers. Dans la lignée de Saint-Simon, ces deux chroniqueurs acérés ont croqué sans complaisance le Paris des arts, avec pour toile de fond une France en pleine mutation.

De quel milieu social sont issus Edmond (1822-1896) et Jules (1830-1870) de Goncourt ?

Bien que les journalistes aient souvent fait d’eux à la fin du XIXe siècle de grands seigneurs lorrains, les Goncourt sont issus d’un milieu plus modeste, à la frontière entre la bourgeoisie de province et la petite noblesse. Leur nom vient d’ailleurs de l’achat de la terre de Goncourt par leur bisaïeul, deux ans à peine avant le début de la Révolution. Au XVIIe siècle, leurs ancêtres étaient fermiers, puis juristes. Leur arbre généalogique les apparente donc à un échantillon varié de la société, allant de ministres de Louis XVI à des notables lorrains. Leur grand-père paternel a été assez proche des jacobins sous la Révolution avant de s’ériger en défenseur du trône et de l’autel. Quant à leur père, c’est un héros de l’Empire qui s’est battu avec grand courage sur les champs de bataille et vit dans le culte de l’épopée napoléonienne. Relativement aisés avec 150 hectares de terres, ils pourront se consacrer à l’écriture sans avoir besoin de travailler.

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Avec un héritage familial aussi hétéroclite, pourquoi passent-ils pour de fieffés réactionnaires ?

Les frères de Goncourt se sont construit cette réputation au fil de leurs œuvres. Grands amoureux du XVIIIe siècle, détruit à jamais par la Révolution, ils entendent ressusciter cette époque et tendent au fil du temps à s’identifier à des survivants de ces temps révolus. Un de leurs éditeurs raconte même qu’Edmond porte une écharpe blanche, comme pour masquer la cicatrice que lui aurait laissée la guillotine !

Dans leur Journal, les Goncourt ne se contentent pas de vomir la Révolution. S’ils se complaisent dans le rejet de la plèbe, est-ce une réaction sincère au socialisme naissant ou une posture d’esthète ?

Un peu des deux. Ils sont fiers de leur supériorité sociale et ont sincèrement peur de la foule. Certaines de leurs pages sont très dures envers le peuple. Dès leurs jeunes années, juste avant 1848, ils confient dans leurs lettres leur peur que le socialisme triomphe et qu’une nouvelle révolution éclate, dont les victimes ne seraient plus les nobles, mais les bourgeois. Plus tard, en 1871, Edmond se réjouit en voyant tous les communards massacrés. « […] Les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d’une population, ajournent d’une conscription la nouvelle révolution. C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle. » Mais au-delà de leur peur bourgeoise des rouges, perce effectivement une haine artistique du commun, ontologiquement vulgaire et donc ennemi des arts.

Pourtant, ils gâtent leur domestique. Leur prétendu mépris du peuple cache-t-il une humanité et une générosité inassumées ?

Malgré leur posture de vieux garçons qui médisent de tout et de tous, Edmond et Jules ont des aspects attachants. Ils s’indignent ainsi sincèrement de la façon dont leurs cousins de province exploitent et nourrissent à peine leurs domestiques. Ils traitent aussi fort bien leur servante Rosalie, qui les borde tous les soirs depuis leur enfance. Après sa mort, leur stupeur est grande lorsqu’ils découvrent que leur fidèle bonne était alcoolique, voleuse, menteuse et nymphomane. En vrais écrivains, Edmond et Jules décident de faire de cette histoire sordide un sujet de roman. Ce sera leur œuvre maîtresse, Germinie Lacerteux.

En art, ces deux patriciens ont en effet développé la littérature ancillaire en s’intéressant aux vies des petites gens. En quoi était-ce novateur pour l’époque ?

Même s’ils ont commencé par faire œuvre d’historiens, notamment de la Révolution, ils se sont dit que l’authentique homme de lettres devait disséquer la société qui l’entoure. Edmond et Jules sont donc devenus des historiens du présent en s’appuyant sur ce qu’ils appelaient le « document humain » – des recherches qu’ils notent dans des petits carnets. Ils entendent continuer le projet de Balzac, en plus méticuleux, en allant vers des sujets qu’il n’avait pas abordés. Les deux frères sont des éclaireurs. Ainsi, dans Sœur Philomène, ils décrivent sans complaisance un hôtel-Dieu. À l’époque, l’hôpital était un lieu malsain que les plus fortunés fuyaient. Les Goncourt y font entrer le lecteur et ne lui épargnent aucun détail. C’est une posture novatrice, et même courageuse, car à traîner ainsi dans le sordide, le roman est compliqué à vendre. Tous les éditeurs le refuseront d’ailleurs ! Mais qu’importe pour les Goncourt, la littérature est à ce prix. « Il faut mépriser le public, annoncent-ils, le violer, le scandaliser, quand en cela, on suit sa sensation et qu’on obéit à sa nature. Le public, c’est de la boue qu’on pétrit et dont on se fait des lecteurs. »

Vous donnez la définition exacte du naturalisme. Pourtant, la postérité rattache plus volontiers cette école littéraire à leur disciple Zola qu’aux Goncourt. Comment expliquez-vous leurs échecs répétés ?

Si leurs correspondances et leur Journal sont très bien écrits, avec le plus grand naturel, leurs romans sont moins faciles d’accès. Les Goncourt cherchent tellement à épater le bourgeois qu’ils enchaînent les effets de manche, allant jusqu’à juxtaposer huit adjectifs pour dire la même chose ou à forger des mots de toutes pièces. À leur sujet, Maupassant parlait de « vocabulaire chinois qu’on veut nous imposer », Anatole France disait qu’ils ont « torturé la phrase et fatigué les mots » et Gide concluait « qu’ils sont lus pour apprendre à ne pas écrire » ! Ce style empesé rend leurs romans d’autant plus fastidieux à lire que ceux-ci n’ont pas vraiment d’intrigue. Ce sont des successions de tableaux et d’observations, des scènes qui s’enchaînent artificiellement. En tant que romanciers, ils n’arrivent pas à rendre leurs personnages crédibles, à mettre des rebondissements et à tirer tous les fils – toutes choses qu’ils admiraient chez Balzac et que Zola réussira (en leur reprenant un certain nombre d’idées).

Une chose me frappe depuis le début de cet entretien : vous ne distinguez pratiquement jamais Jules et Edmond de Goncourt. Formaient-ils une fratrie fusionnelle ?

Oui, tout en manifestant deux personnalités très différentes. Jules, le cadet, est aussi enjoué et spirituel, amateur de blagues potaches que l’aîné Edmond se révèle misanthrope, pessimiste et renfermé sur lui-même. Alors qu’ils ne se ressemblent pas du tout, y compris physiquement, les frères passent leur temps à vouloir incarner une personne en deux. Beaucoup d’anecdotes témoignent de leur caractère fusionnel, un peu comme des frères siamois : ils désirent en même temps la même femme enceinte, ont les mêmes goûts et dégoûts. Lorsqu’ils parlent, l’un commence une phrase, l’autre la termine et lorsqu’ils écrivent, ils mettent en commun les textes écrits chacun de leur côté… des textes qui, affirment-ils, sont quasi identiques. Leurs œuvres sont toujours signées de leurs deux noms – même le Journal après la mort de Jules.

Cette symbiose explique-t-elle la peine inconsolable qu’a éprouvée Edmond à la mort de son cadet Jules ?

Sans doute. Après la mort de leurs parents, alors que Jules n’avait que 17 ans, Edmond, l’aîné de huit ans, a joué le rôle du père de substitution. Sans jamais douter de leur supériorité ni de leur talent, ils se sont construit leur petit monde à l’abri des autres. Le manque de succès, les attaques incessantes ont probablement joué sur leur impression d’être à part. À la mort de Jules, Edmond est donc obsédé par l’idée de le rejoindre dans la tombe et se dit « veuf ».

Telle que vous la dépeignez, leur petite bulle d’amateurs d’art rassemble des écrivains très divers, de Flaubert à Daudet en passant par Zola et Vallès. La fameuse République des lettres est-elle née dans le Paris de la fin du XIXe siècle ?

On fait traditionnellement remonter la République des lettres à la Renaissance. Si l’on ne peut donc dater des Goncourt ce régime oligarchique, force est de constater que les deux frères poussent très haut la sociabilité littéraire, quand bien même leur notoriété est faible. Les dîners Magny, dont ils sont les premiers membres, rassemblent les écrivains majeurs de leur époque – Gautier, Renan, Flaubert, Zola, etc. Après la mort de Jules, Edmond accède enfin à la célébrité et fréquente assidûment le salon tenu par Flaubert dans une mansarde, avant de lancer le sien quelques années plus tard.

Ce fameux Grenier, le salon d’Edmond, est-il un cénacle conservateur ?

Pas du tout. On ne s’y réunit pas par affinités politiques. On y croise Zola aussi bien que Barrès, Huysmans et Robert de Montesquiou, Daudet et Maupassant. La politique n’y a pas sa place et Edmond a le courage de s’ouvrir, lui qui se plaît tant à jouer les réactionnaires, aux avant-gardes littéraires. Les Goncourt savaient faire fi du côté partisan. Tant et si bien que pendant la Commune, Jules Vallès, qui craignait pour sa vie, songeait à se réfugier chez Edmond de Goncourt.

Les Goncourt n’ont pas eu la même mansuétude envers les juifs. Leur antisémitisme virulent n’était-il qu’une variante de leur misanthropie ?

Cela allait bien au-delà. Dès leurs jeunes années, les Goncourt étaient antisémites. En 1865, alors que la recrudescence de l’antisémitisme en France attendra les années 1880, ils brossent des caricatures très grossières des femmes juives dans Manette Salomon. Leur Journal est truffé de remarques contre les israélites, qui se veulent drôles, mais sont extrêmement agressives. Edmond et Jules racontent des anecdotes absurdes, comme cette scène qu’ils disent avoir vécue dans un restaurant. Deux enfants juifs d’à peine dix ans comparent la dette française et la dette allemande avec leur précepteur !

Pourquoi une telle obsession antijuive ?

Leur détestation des juifs est liée à leur haine de la société postrévolutionnaire. Le Juif n’est pas tant haï pour sa foi ou son appartenance ethnologique que comme l’incarnation de tout ce qu’ils abhorrent. Alors qu’ils vouent un culte à l’art pour l’art et au XVIIIe siècle en se mettant à l’écart de la société, les Goncourt diabolisent tout ce qui touche à l’industrie, à l’argent, aux médias et aux forces motrices d’un monde en pleine mutation. À partir de quelques exemples emblématiques comme les Rothschild ou les Pereire, ils projettent sur les juifs toute leur détestation du matérialisme. Proche d’Alphonse Daudet, qui a d’ailleurs financé leur ami commun Drumont, Edmond appelle le gouvernement à promulguer des lois antisémites de crainte que « cette race qui a, incontestablement, des aptitudes très supérieures aux races aryennes pour gagner de l’argent, pour conquérir le capital » finisse par prendre le contrôle du pays. D’un autre côté, même si cela ne suffit pas à le racheter, il ne se réjouit pas de la dégradation de Dreyfus et se pose même la question de son innocence.

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Pour la postérité, les Goncourt sont davantage associés à l’Académie et au prix littéraire qui portent leur nom. Ce rituel respecte-t-il les dernières volontés d’Edmond ?

Du fait de sa soif de notoriété, Edmond de Goncourt serait heureux, mais surpris, du succès de son prix, car il pensait que ce serait plutôt l’Académie qui lui assurerait la postérité. Il l’avait imaginée comme une anti-Académie française à partir d’une idée très généreuse : choisir dix jeunes écrivains qui pourraient mener une carrière littéraire sans considération matérielle grâce à la bourse qui leur serait allouée. Aujourd’hui, le processus s’est presque inversé : c’est le prix qui assure la notoriété et une certaine stabilité financière grâce aux ventes qui en découlent, l’Académie devenant une distinction honorifique… que l’on intègre de moins en moins jeune et sans bénéficier de la fameuse rente.

Lors de sa dernière édition, le prix Goncourt a disqualifié Yann Moix après la révélation de ses écrits de jeunesse antisémites. En leur temps, accusés d’immoralité, les frères Goncourt avaient eu maille à partir avec le fameux procureur Pinard, censeur de Flaubert et Baudelaire. Au temps de #metoo et de l’affaire Polanski, l’art peut-il survivre à la moralisation ?

S’il n’y a plus de procureur Pinard, des tas de revendications justifient aujourd’hui la censure. Aux États-Unis, on insère des avertissements dans les livres pour ne pas choquer le lecteur. Cependant, les Goncourt ne vendaient leurs livres qu’à quelques centaines d’exemplaires, ce qui leur laissait une certaine liberté. Il reste sans doute des écrivains qui partagent cette conception de la littérature : écrire ce qu’on a envie d’écrire, que cela marche ou non.

Si on veut avoir du succès, faut-il aller dans le sens du public ? Houellebecq vend beaucoup, mais il n’est pourtant pas particulièrement consensuel à l’égard des diktats du politiquement correct.

Les Infréquentables Frères Goncourt

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L’erreur de Bolsonaro

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Sergio Moro, au centre, photographié ici en 2019, était au cœur du dispositif sécuritaire brésilien © Eraldo Peres/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22354293_000004

 


Le ministre brésilien de la Justice Sergio Moro a démissionné hier. Cette nouvelle difficulté qui fragilise le pouvoir intervient sur fond de désaccords politiques avec Jair Bolsonaro, de soupçons de corruption pesant sur le fils du président et… de compétition pour gagner les faveurs du peuple. L’analyse de Driss Ghali


Le Brésil tremble, le ministre de la Justice vient de démissionner créant une commotion nationale sans précédent. C’est que Sergio Moro n’est pas n’importe quel ministre, il s’agit d’un héros national qui a conquis le cœur des Brésiliens par sa rigueur et son courage. Personne n’oubliera qu’il a été le premier magistrat à défier Lula (intouchable jusqu’alors) ainsi que les oligarques qui ont profité du passage de la gauche au pouvoir pour réaliser un véritable hold up à coup de marchés truqués et de monopoles injustifiés.

Ce 24 avril restera dans les mémoires comme un tournant majeur de l’histoire récente du Brésil. Le départ de Moro est, en effet, la fermeture anticipée de la parenthèse historique qui aurait pu permettre aux Brésiliens de lutter sérieusement contre le crime organisé et d’en finir avec le sentiment d’impunité qui effraie les investisseurs et démoralise les forces de l’ordre. 

Les homicides en baisse de 25%

Moro est au Brésil l’équivalent d’un juge Falcone en Italie. Inutile de préciser qu’il est haï simultanément par la gauche brésilienne et par les délinquants, les deux ayant en commun le projet d’éliminer toutes les lignes rouges qui séparent une société digne de ce nom d’une arène de combat où règne la loi du plus fort.

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Nommé ministre de la Justice en janvier 2019, Sergio Moro a appliqué une recette simple et pétrie de bon sens : mettre en prison les délinquants, mettre fin à la guerre des polices, obliger magistrats et forces de l’ordre à mieux collaborer, enfermer les chefs de la mafia dans des prisons plus hermétiques que les passoires où ils étaient censés purger leur peine. Immédiatement, le crime a reflué comme par « miracle ». En douze mois, le nombre d’homicides a chuté de 25%, soit plus de 10 000 vies sauvées en une année.

Moro est parti fâché, il en veut au président Bolsonaro d’avoir torpillé son autorité au vu et au su de tout le monde en renvoyant un de ses hommes de confiance, le directeur de la Police Fédérale, Mauricio Valeixo.

Un fils gênant

Pour aller vite, l’on peut dire que Bolsonaro a pété les plombs.  Fragilisé par une affaire de détournement de fonds impliquant un de ses fils (Flavio), le président a tenté de mettre sous pression la Police Fédérale, l’entité en charge des investigations. Devant la résistance des policiers à rompre le secret de l’instruction, Bolsonaro a renvoyé lui-même le patron de la Police Fédérale, sans en référer à Sergio Moro, le ministre de tutelle. Il ne restait plus à Moro qu’à tirer les conclusions de ce désaveu public en déposant sa démission, chose faite hier lors d’une conférence de presse marquée par une émotion contenue mais bien réelle.

Bolsonaro agit souvent de manière impulsive, ce n’est un secret pour personne. Mais, pourquoi diable se prive-t-il de Sergio Moro en pleine crise du coronavirus alors que le Brésil et son président subissent l’assaut des ayatollahs du confinement total ?

De loin, il ne nous est permis que de poser des hypothèses. Est-ce que Bolsonaro est soumis à des pressions insupportables de la part de son fils Flavio, désormais sénateur ? Personne ne sait vraiment quels secrets inavouables Flavio pourrait éventer s’il est confronté à la perspective d’une incarcération. En tout cas, l’affaire qui le rattrape aujourd’hui n’est qu’une peccadille selon les normes brésiliennes puisqu’on lui reproche d’avoir salarié des « employés fantômes » dans son cabinet de député de l’État de Rio de Janeiro, bien avant que son père ne soit élu président.

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Est-il excédé par la popularité de Sergio Moro, un homme qui fait l’unanimité chez les classes populaires et les classes moyennes, le cœur de l’électorat Bolsonaro ? Il a été question tout au long du premier trimestre de positionner Sergio Moro comme candidat à un siège à la Cour Suprême, histoire de l’éloigner pour de bon de la compétition électorale avant l’élection présidentielle de 2022. Le président lui-même a évoqué cette possibilité sans s’engager, histoire de tâter le terrain et observer la réaction du principal intéressé.

Est-ce le reflet d’un contentieux politique de fond sachant que Moro est moins à droite que son président ? Il est évident que Moro est capable de tendre la main au centre-gauche pour former des majorités susceptibles de faire adopter les lois bonnes pour le pays, là où Bolsonaro n’attend rien de constructif des socialistes et autres progressistes brésiliens.  

Est-ce enfin l’accumulation de divergences doctrinales sur le plan de la sécurité ? Il est de notoriété publique que Moro voyait d’un mauvais œil le réarmement des civils proposé par Bolsonaro. 

Le Brésil, pays éternellement démoralisé? 

En tout cas, le Brésil est le grand perdant de cette erreur commise par Bolsonaro. Depuis cinq siècles c’est-à-dire depuis la naissance du pays, les élites brésiliennes se tirent des balles dans le pied en éliminant les éléments les plus brillants et les plus courageux au profit des opportunistes et des conservateurs. Ici, le terme conservateur correspond à l’état d’esprit de ceux qui préfèrent maintenir un statu quo indigne et révoltant au lieu de se retrousser les manches pour servir le peuple. La gauche brésilienne en fait évidemment partie. Si elle se dit révolutionnaire ou progressiste, en réalité, elle ne prétend pas transformer le Brésil, elle veut juste sa part du gâteau. Autrement, Lula aurait combattu la corruption, révolutionné l’éducation et introduit le Brésil dans le club fermé des puissances technologiques. 

Le Brésil peut sembler loin depuis Paris. Mais, par le cœur, les Brésiliens sont nos frères car ce sont des occidentaux projetés de l’autre côté de l’Atlantique. Le malheur du Brésil est donc aussi un autre versant de cette décadence occidentale qui ouvre la voie devant la barbarie (du crime organisé) par un excès de civilisation (les droits de l’homme). Les mafieux du Brésil qui violent et décapitent sont les cousins éloignés de nos racailles et de nos islamistes : ils n’existent que parce que nous sommes empêchés d’agir par le discours dominant qui préfère nous voir mourir égorgés que de nous laisser vivre la tête haute.

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Le Brésil est aussi une petite Afrique, le pays comptant cent millions de noirs. Les difficultés de ce pays résonnent comme un rappel à tous les amis sincères de l’Afrique : pour cesser de rater tous les rendez-vous avec l’Histoire, il est urgent que les meilleurs gouvernent et que les corrompus et autres incompétents se retirent. Leçon valable de Johannesburg à Brasília en passant par Abidjan.

À Brasília, la vie politique est faite de surprises

Il convient de souligner qu’il n’y a pas de déterminisme en Histoire, surtout pas au Brésil, une terre où tout pousse vite et bien. Il suffit d’un « rien » pour réconcilier ce grand pays avec la grandeur. Et dans notre monde accéléré, tout peut arriver, en un temps très court, comme l’agglomération d’une force politique de rupture autour de Sergio Moro ou bien, à l’inverse, une réconciliation entre Bolsonaro et son ancien ministre. Sous les tropiques, il n’y a rien d’irréversible, il n’y a que des lignes plus ou moins droites au gré des occasions saisies ou ratées.

À court-terme, il est fort probable que Sergio Moro quitte le Brésil eu égard aux fortes menaces qui pèsent sur sa personne. Ses ennemis sont nombreux et puissants, ils sont dans la mafia et dans les cercles les plus infectes de la politique brésilienne. L’ancien ministre n’aura aucun mal à rebondir en tant que professeur invité dans une université américaine. En attendant la suite…

Maux français: « Si la crise du coronavirus sert à poser un vrai diagnostic, elle aura servi à quelque chose »

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Elisabeth Lévy et Marcel Gauchet Capture d'écran RnR

Le philosophe et historien Marcel Gauchet et la journaliste Elisabeth Lévy pensent l’après confinement à l’échelle des nations et réagissent à la dernière allocution présidentielle sur REACnROLL, la webtélé des mécontemporains. Verbatim.


Vous pouvez retrouver plus de 30 minutes d’échanges entre les deux penseurs en vous abonnant sur RNR.TV ici (un mois gratuit).

Marcel Gauchet. Je suis assez pessimiste. Je tends à penser qu’au-delà des circonstances exceptionnelles que nous allons connaître dans les mois qui viennent, tout l’effort de nos responsables (et les grands intérêts qui sont avec eux) va consister à essayer de revenir au statu quo ante, à la situation qui prévalait auparavant. 

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C’est imprévisible parce que, comme toujours dans l’Histoire, ce sont les enchaînements qui comptent. Est-ce que le poids nouveau et incroyable que vont acquérir les États dans la conjoncture des deux années qui viennent (au moins) va être tel que de toute manière il sera très difficile de revenir sur cette place acquise par eux ? … Une place qui, d’ailleurs, sera devenue la loi du fondement de notre société pour un temps assez long. C’est cela l’inconnu. 

Elisabeth Lévy. Est-ce que cela ne risque pas surtout de créer de nouvelles tensions sociales ? À la fin, il faudra bien faire payer les classes moyennes tout cet argent que nous mettons sur la table actuellement… 

Marcel Gauchet. La question est de savoir qui paiera. C’est ouvert. Les riches ? les moyens-riches ? les moyens-pauvres et les pauvres aussi ? Par exemple sous la forme d’impôts indirects, de hausse de TVA, etc. Tout cela va peut très bien tourner en un vaste concours d’imagination et de compétition entre les États en Europe. Les règles de l’Union européenne sont celles de la concurrence, c’est une union concurrentielle fiscalement. Une drôle d’union. Cela va donner des résultats variés selon les situations. 

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Elisabeth Lévy. Il y a d’ailleurs une concurrence politique entre les États. On voit bien que dans cette affaire d’épidémie, tout le monde passe son temps à se comparer en disant “regardez les Coréens, regardez les Allemands, comme ils font mieux que nous !”. Ce qui ne facilite pas la tache de nos gouvernants.

Marcel Gauchet. Mais cela c’est très bien ! Nous avons par exemple exactement le même volume de dépenses de santé en proportion du PIB que les Allemands. Et on voit qu’ils font autre chose, et plutôt mieux que nous. Il sera intéressant de comprendre pourquoi. 

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C’est un aspect particulièrement salutaire d’aller chercher ces points de comparaison [avec les autres nations] qui permettent de sortir un peu de la confrontation interne de points de vue qui de toute façon sont inconciliables. On a un élément solide pour juger de performances relatives. (…) Pour les Français c’est un deuil national. Ils avaient l’habitude de compter sur un État pénible mais efficace, il est aujourd’hui toujours pénible mais n’est plus efficace. (…) Une crise, ça sert d’examen de conscience, de diagnostic. Si on arrive à se servir de la crise du coronavirus pour un vrai diagnostic de la situation française, que nous attendons depuis des années et qui n’arrive jamais, elle aura servi à quelque chose.

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