Depuis 2013, Francis Perrin est à la tête de la série policière de France 3, dans laquelle il incarne un juge à la retraite. La série est menacée…
Parce qu’elle fait d’excellentes audiences, même lors de la rediffusion d’anciens épisodes, durant l’été. Les débats sont clos. Dans un monde marchand, ce seul argument, commercial et publicitaire, devrait suffire à emporter tous les suffrages. Fin de la discussion.
« C’est un peu court, jeune homme », entend-on dire, dans les couloirs de France Télévisions où l’on s’interroge sérieusement sur la poursuite de cette série créée par Jacques Santamaria, à l’antenne depuis 2013. Les acteurs, Francis Perrin en tête, ne comprennent pas cette hésitation. Ils prennent ce possible couperet pour un affront, le déni du travail bien fait et la perte des valeurs du service public. Le succès n’étant plus la garantie de la programmation, l’insuccès doit donc être mécaniquement un signe de longévité. Le public s’est ému de ce « flou décisionnel » alors que le tournage des derniers épisodes vient de s’achever à la mi-juillet. S’arrêtera ou s’arrêtera pas ? Mystère. Une pétition de soutien a été lancée sur les réseaux sociaux où des milliers de fans ont déclaré leur flamme à ce juge retraité, rond comme un saucisson chaud, accompagné de sa pétillante capitaine de Police et de son atrabilaire commissaire Briare. On ne veut pas croire que l’arrêt éventuel de cette série soit motivé par des raisons idéologiques. Non, pas chez nous, au pays de Dumas et de Molière, de Lazare Iglésis et de Marcel Bluwal, où la liberté de fiction fait fi des dogmes et des modes. Ce serait trop grave, notre République hertzienne déjà affaiblie n’y résisterait pas.
Pourquoi des technocrates du petit écran voudraient-ils bannir une comédie policière bien ficelée, admirablement interprétée, donnant au divertissement télévisuel ses lettres de noblesse, chaque samedi soir ? De la belle ouvrage, sans prétention et sans bassesses, sans désir d’harponner à tout prix le téléspectateur avec l’air du temps, avec juste ce qu’il faut d’amusement et de légèreté pour l’embarquer durant quatre-vingts dix minutes. Y-aurait-il des arrière-pensées communautaires, victimaires, sociologiques ou démagogiques à la manœuvre ? Une volonté délibérée de rayer du paysage audiovisuel une forme particulière de réalisation ou un type d’acteur. Je ne veux pas croire que, dans mon beau pays éclairé, on refuse l’antenne à un acteur parce qu’il serait jugé trop âgé, trop « bourgeois », trop débonnaire, trop français, trop provincial ou trop lettré. Je ne veux pas croire qu’on classe et déclasse les comédiens parce que leur visage ne correspondrait pas à l’image qu’on se fait d’une société dite plurielle. Cette discrimination-là serait inacceptable, intolérable, odieuse, il en va de notre communion de pensée.
Comme j’aime les actrices de plus de cinquante ans, elles m’enchantent, je ne me lasse pas de voir Elisabeth Bourgine, Sabine Haudepin ou Nathalie Boutefeu dans l’exercice de leur profession, j’aime Perrin, sa mine gourmande, son œil qui frise, son épaisseur nostalgique. Je veux simplement, honnêtement, lucidement qu’on se replace sur le terrain du jeu, du scénario, du dialogue, du bien-être distillé, du confort de vision, du moment agréable à partager en famille et qu’on oublie un peu les agitateurs virtuels. Mongeville concourt à cette fabrique du bonheur, le souci d’un métier exécuté à la perfection où le travail s’oublie derrière la manière et le talent. Avec Francis Perrin, j’ai l’impression de chausser mes charentaises, n’y voyez pas une quelconque ironie, plutôt le sentiment d’une justesse de ton, de cette fluidité qu’on ne rencontre que chez les très grands (Noiret, Rochefort, Marielle, Brasseur, etc…). Ces comédiens-là ne brusquent pas la caméra, leur texte coule comme l’eau vive, leurs mots et leurs gestes sont naturels, ils déploient cette aisance qui fascine et rassérène. Perrin est de ces artisans-là comme les définissait Philippe Noiret dans Mémoire cavalière : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste ; il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir. Ce qui, déjà, n’est pas rien. Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même en arriver à s’approcher de l’art ». Donnons donc à la série Mongeville la chance de poursuivre son chemin et de tracer son propre sillon. Il y a assez d’espace pour que cohabitent tous les genres policiers en France à la télé, un large éventail, du réalisme cru à la fantaisie soyeuse. J’ai encore envie de revoir Gaëlle Bona, tragédienne née sous l’uniforme taquin de capitaine ou Pierre Aussedat, cet immense professionnel qui me fait penser à Marc Dudicourt ou Jacques Jouanneau dans sa maîtrise scénique. Ce n’est pas un hasard si je rattache la série Mongeville au cinéma de Philippe de Broca, cet aristocrate de la comédie sautillante. On se souvient de Francis Perrin dans « On a volé la cuisse de Jupiter » et de son rôle picaresque, celui du jeune archéologue Pochet aux côtés d’Annie Girardot et de Catherine Alric.
Quand je le vois endosser l’hermine d’un juge à la retraite, quarante ans plus tard, pour le plaisir, pour l’intrigue tranquille et subtile, pour cet humour délicat, je me dis qu’il y a là, comme une tapisserie sans fin, un compagnonnage avec son public fidèle, une harmonie qu’il serait discourtois et incompréhensible de stopper en plein succès. Mongeville n’est pas une marque, c’est un état d’esprit.
La fâcheuse tendance à l’euphémisme des politiques et médias s’est une nouvelle fois manifestée lors de l’affaire lyonnaise d’Axelle Dorier. Elle s’inscrit dans une longue tradition française.
Parmi les polémiques qui ont animé le début du mois de juillet, il en est une qui a retenu mon attention parce que l’horreur des faits n’a d’égale que la puérilité des mots employés pour les désigner et le ridicule des empoignades verbales voire, des effets de manches et d’épitoges qui y ont fait suite. Où, comment au 21ème siècle une guerre picrocholine devient la couronne d’épines d’une mort atroce, de quelque façon qu’on qualifie juridiquement les circonstances de sa survenance.
Rappelons très succinctement ce qui s’est passé.
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ?
Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Axelle Dorier, une jeune aide-soignante de vingt-trois ans est fauchée par une voiture. Le conducteur prendra la fuite et trainera le corps de la malheureuse victime sur huit-cent mètres jusqu’à le démembrer. Il semble, selon ce qu’ont rapporté les journaux au lendemain du drame, que le conducteur ait délibérément percuté Axelle qui tentait de l’empêcher de fuir parce qu’il venait d’écraser son chien. Quelle était l’intention du chauffard ? Voulait-il tuer ? Essayait-il seulement de s’échapper ? Est-ce un meurtre ? Un homicide involontaire ? Personne ne le sait pour l’heure et c’est à la justice qu’il appartiendra de le déterminer. Là n’est pas mon point.
Non Emmanuel #Macron les meurtres des Philippe, Melanie ou Axelle ne sont pas des « incivilités » ce sont des assassinats !
La France des oubliés de la République, ces Français qui ne se plaignent jamais même quand ils sont victimes de la haine et de la barbarie méritent mieux pic.twitter.com/1xqN0qDF5E
En revanche, comme beaucoup d’autres, j’ai relevé en sursautant le terme employé par M. Macron pour qualifier cette mort abominable qui, quoi qu’on en pense, n’est pas exactement naturelle et qu’on ne peut non plus dire accidentelle, à moins de vouloir nier aussi la lumière du soleil. Le président de la République a parlé d’une de ces « incivilités » contre lesquelles il convient de lutter « avec la plus grande fermeté ».
Saperlipopette ! une incivilité ! C’est qu’en effet, le jeune garnement qui conduisait la voiture était chahuteur et taquin au-delà du raisonnable. Il ne savait pas jouer sans faire mal et c’est très vilain. Il mérite le piquet et au moins quatre heures de colle. Ces phrases ne vous font pas rire ? Moi non plus ! mais je me mets au niveau : à travers le vocabulaire que je choisis, je ramène une tragédie au rang d’une blague potache qui a mal tourné.
Déni de réalité
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ? Pourquoi ne pas avoir dit clairement qu’il fallait lutter contre la délinquance ? N’est-ce pas un délit de foncer sur quelqu’un à vive allure, même si l’on n’a pas l’intention de tuer ? Réduire un comportement aussi indigne, aussi crapuleux, aussi lâche, à un simple manque d’urbanité, de courtoisie, de savoir-vivre est ni plus ni moins un déni de réalité et, convenons-en, une manière de camouflet infligé à celle qui se trouvait encore à l’aube de cette vie de femme qu’on lui a scandaleusement volée.
Mais il est patent que la classe politico-médiatique prise ce langage d’instituteur de classe maternelle. À preuve, le tollé suscité par les propos du ministre de l’Intérieur qui s’est aventuré à parler de meurtre, non pour se substituer aux juges, qui n’ont cure des déclarations des uns et des autres, mais pour souligner, peut-être en des termes techniquement inappropriés – l’avenir le dira –, la gravité et l’horreur du drame ainsi que le fait qu’il relève de la justice pénale.
L’histoire tragique d’Axelle est, sous ce rapport – celui du langage infantile, euphémique ou imprécis – un exemple parmi d’autres.
Réticence à nommer les choses
Lorsqu’on évoque une infraction commise par « des jeunes« , que veut-on dire exactement ? Je présume que si l’on interpellait une bande de malfrats de plus de quarante ans, on ne dirait pas qu’une « bande de vieux a été arrêtée« , ce qui signifie que l’âge n’est pas ce qu’on vise en premier lieu lorsqu’on parle de « jeunes« . Que vise-t-on exactement ? Personne ne le sait et tout le monde croit le savoir ce qui ne fait qu’engendrer la confusion et, souvent, la suspicion. Disons-le tout net, le crime n’a pas de couleur, pas de religion, pas d’ethnie, pas d’appartenance sociale. Il est de partout et depuis toujours. Alors pourquoi cet euphémisme qui dit sans vouloir dire et semble lui-même s’effrayer de ce qu’il suggère ? Pourquoi ne pas parler de crime ou de délit lorsqu’on est en présence d’un comportement susceptible de recevoir cette qualification – ce sur quoi les tribunaux auront le dernier mot – ? Pourquoi cette réticence à nommer les choses pour ce qu’elles sont ? Pourquoi cette éternelle guérilla autour des prénoms d’auteurs de faits potentiellement délictueux ? Que son violeur s’appelle John, Pavel, Jean-Eudes ou Mohamed, la victime s’en moque bien. Elle est la victime d’un viol, voilà tout, et rien d’autre ne devrait compter que de lui rendre justice.
Même chose lorsque l’on parle des « quartiers« . Qu’entend-t-on désigner ? Il y a des quartiers dans toutes les villes de France et de Navarre et tout le monde soupçonne – ou plutôt sait – que lorsque ce mot est employé, ici par un homme politique, là par un journaliste, on ne vise pas n’importe quel quartier mais seulement certains d’entre eux que, cependant, on se refuse à décrire plus précisément, comme s’il fallait s’inquiéter qu’un évènement se produise en un lieu plutôt qu’en un autre. N’est-ce pas ainsi, au contraire, qu’on attise les peurs et la défiance ?
Délicatesse phonique
On pourrait multiplier les exemples à l’envi. Évoquer les « territoires« , sorte de fourre-tout informe qui englobe sous un vocable un peu méprisant nos belles et riches provinces (riches culturellement en tout cas). Comme si Paris et, à la rigueur, quelques métropoles étaient des forts yankees et le reste du pays une réserve indienne. Que dire encore de la « fachosphère » (néologisme que, grâce à Dieu, les politiques n’emploient pas encore dans le discours public), cette zone aux frontières indéfinies dans laquelle chacun peut pénétrer, sans s’en rendre compte, s’il s’avise de blasphémer contre l’Évangile progressiste, ne fut-ce qu’une fois. Un mot terrible, celui-là (comme le mot « jeunes » d’ailleurs) qui engendre cet amalgame contre lequel on ne cesse pourtant de nous dire qu’il faut lutter. Parlerons-nous encore des propos « controversés » ou des « dérapages« , mots qui visent à disqualifier a priori une opinion qui, sans violer une loi quelconque, irrite la doxa professée dans un certain milieu politico-médiatique ? Que penser des termes « sauvageons » ou même « ensauvagement » (que d’aucuns estiment déjà trop explicites) dont la délicatesse phonique entend couvrir d’un voile semi-pudique des comportements crapuleux et violents ?
Pourquoi enfin, avoir peur des mots ? Pour acheter la paix sociale avancent certains. J’ignore, quant à moi, s’il s’agit de la motivation profonde de ceux qui infantilisent le langage et ébarbent un réel qui, peut-être, les inquiète. Mais comme chacun sait, « la peur n’évite pas le danger« .
Amoureux de ma langue par atavisme et de la rigueur par profession, je crois avec Camus que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » et, comme le vieux Boileau, « j’appelle un chat un chat et Rollet un fripon. »
Le projet de loi de bioéthique et la PMA pour toutes ont été votés en deuxième lecture à l’assemblée, en catimini, vendredi dernier.
« C’est une émeute ? Non, Sire, c’est une révolution. » On connaît cette réponse célèbre du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI. Nous y sommes. En finir avec l’héritage greco-romain et chrétien, c’est ce que la novlangue appelle « un changement de civilisation ».
Et d’abord, en finir, dans notre langue, avec l’héritage du latin. Aux féministes de s’en charger « parce que les stéréotypes masculins, terreau du sexisme, sont profondément ancrés dans notre société et s’expriment dans le langage et la grammaire. » D’où l’ambition de la linguiste Eliane Viennot : créer l’égalitarisme de la langue, non pas en la féminisant mais en la démasculinisant. Nuance ! comme aurait dit Arletty de son ton inimitable. Donc, en attendant de s’attaquer au disque dur de la grammaire, héritée du latin, on déracine et idéologise les mots. Et comme ce ne sont pas les mots, d’origine arabe, de fruits et légumes, ni germaniques (comme le mot guerre) qui changent quelque chose au fond lexical du français, il a fallu user de la force. Le pas politique fut franchi avec l’écriture inclusive (à manier, cependant, avec discernement, dit notre « professeuse ») dans les universités, les mairies, en attendant les lycées. L’Académie Française a eu beau rappeler, depuis 1984, que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques » : en vain. Après « la réforme de l’orthographe », venue du Canada où le français se meurt, même au Québec, notre langue est confrontée au danger mortel qu’est « l’algue verte » de l’inclusive, selon la qualification heureuse de Sébastien Bataille dans son article de Causeur.
Pourtant, en novembre 2017, le Premier ministre, fidèle à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, avait fait une mise au point bannissant l’écriture inclusive des textes émis par le gouvernement. Mise au point aucunement relayée par les médias. Et pour cause ! C’est ainsi que la mairie de Lyon a imposé récemment l’inclusive, suivie par d’autres mairies. Or, cette révolution politique – les maires contre le pouvoir central – vient d’un protocole européen, imposant aux pays membres de l’Europe, la féminisation de la langue. Et, bien évidemment, c’est dans les facultés que règne en tyran, depuis longtemps, l’inclusive, avec l’indigénisme, le tout surfant sur la vague écologiste.
Après la langue, c’est le droit romain qui est touché en plein cœur avec les lois sociétales. Avec les lois sur la filiation, c’en est fini du « mater semper certa est » et de la présomption de paternité qui fondait le droit sur la raison et la vraisemblance. Fini, également, « l’intérêt supérieur de l’enfant », mots bannis de l’hémicycle. Là encore la directive vient de Bruxelles, quand, le 13 janvier 2017, le président de la Cour de cassation a fait allégeance au président de la Convention de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les clusters du progressisme
Dans la culture, l’héritage humaniste s’est perdu au profit du métissage auquel sont promises, selon Jacques Attali, l’Europe et donc la France. Des intellectuels y ont prêté les mains en fantasmant l’influence arabe dans l’Occident par l’apport de traductions des philosophes grecs. Tout juste si le français ne viendrait pas de l’arabe ! Et si la philosophie grecque n’était pas née en Andalousie ! Dans les lycées, l’humanisme est remplacé par une « culture » anglo-saxonne masquant une méconnaissance navrante de nos grands auteurs classiques. Or, connaître ses classiques, c’est saisir les idées à leur source. En même temps, avec la fin de cet enracinement latin, s’impose le globish qui, rappelons-le, n’est aucunement l’échange naturel des langues entre elles mais l’intrusion systématique de mots anglais, avec une simplification de la syntaxe. Fi de la loi Toubon : on se gargarise du mot cluster.
Que dire de l’héritage chrétien ? Il paraît en péril. Sauf que les églises ont beau brûler et les enfants ne plus être baptisés, l’héritage nous tient aux racines. Si le catholicisme subit une crise – ô combien sévère ! – il n’est pas mort. Là, encore, c’est le catholicisme romain, fondé sur les apôtres, Pierre et Paul, qui vacille, avec une tentative tortueuse, venue du cœur de l’institution, de protestantisation des dogmes, mâtinée de Deep ecology.
C’est à l’Assemblée que se perçoit cette atmosphère révolutionnaire, où fut voté, à trois heures du matin, dans la nuit de vendredi, un programme éthique délirant, qui touche au cœur de notre humanité. Dans l’hémicycle, on n’avait que le mot « amour » à la bouche (Olivier Véran), et Dupond-Moretti : « le mariage n’est plus le mariage à la Napoléon mais repose sur l’amour. » Remarque significative d’une révolution, dans la bouche d’un juriste, puisqu’avec Napoléon, le mariage était fondé sur le consentement. Décidément, que le consentement exclue l’amour est une « idée neuve » en France mise au service de toutes les causes ! Sauf que, dans cette nursery qu’est devenue la Chambre, on a oublié d’évoquer la rivalité d’ « amour » maternel que va susciter, au sein du couple des deux mères, la mère allaitante. Nul doute que le garde des sceaux n’ait une réponse ad hoc.
Catalogue de transgressions
Révolution, cette réforme de la filiation ? Ou « formidable bordel », pour reprendre le titre d’une pièce de Ionesco ? On hésite. Serait-ce que la cause est mal défendue depuis que la tribune ne résonne plus des grandes voix de Mesdames Schiappa, Belloubet et Buzyn ? Seul Monsieur Touraine déroulait un catalogue irréel de transgressions. Etrange atmosphère.
Le garde des Sceaux, on l’attendait. On ne fut pas déçu. « Ce n’est pas la GPA qui s’invite dans le débat. Elle s’est invitée dans notre époque et dans notre société qu’on le veuille ou non. » Qu’en termes juridiques ces choses-là sont dites ! Et quand s’invitera « le trouple » ? À Thibault Bazin dénonçant, vendredi, « les jeux de faux semblants » du gouvernement concernant une GPA faite à l’étranger, le garde des Sceaux répondit : « Vous voudriez qu’on interdise à des Français d’aller à l’étranger ? » Sans parler de raisonnement, on cherche l’étincelle de l’éloquence. Peut-être est-il impossible de relever le challenge d’une cause, vraiment indéfendable ?
Something is rotten in the States of Danemark. On connaît cette phrase de la pièce d’Hamlet, souvent citée pour qualifier la décadence européenne. Avant d’enterrer le Code civil napoléonien, souvenons-nous qu’après 16 ans de suppression, le calendrier romain (grégorien) a été rétabli, le 1er janvier 1806. Et que la paix civile est le bien le plus précieux d’un pays.
En 1970, Philippe Lavil, philosophe balnéaire, guidait la jeunesse française vers l’impasse amoureuse
Un jour, dans un siècle, peut-être, on étudiera la discographie de Philippe Lavil, penseur martiniquais, béké à jolies pépées, ethnologue des rapports amoureux honteusement sous-estimé par l’Université française. Ce play-boy au carré long, grand échalas à la moue bravache, avait tout anticipé, tout vu, tout prévu de nos bouleversements intérieurs.
Visionnaire en chemise de lin
Avant les autres, cet observateur narquois de l’émoi, aristo des plages, propagateur de l’amour en mer a mis en musique les errements de l’Homme blanc, sa solitude ontologique ; il a pressenti l’avènement de la société des loisirs, l’émancipation des femmes et le retour salvateur à l’insularité. Un visionnaire en chemise de lin et panama. Un poète des discothèques. Un archiviste de nos souvenirs d’été. Le sable chaud et le flirt furent sa ligne de conduite, son horizon indépassable, il n’en dévia jamais. Il ne se laissa pas emporter par les affres de la misère urbaine, la peur du chômage et la délinquance galopante des cités bétonnées. Il s’est obstinément refusé à tomber dans un registre sérieux et larmoyant, à plaire à l’intelligentsia par des prises de position victimaires ou à paraître préoccupé par les galères du quotidien.
Sa carrière entre hits et gadins témoigne en sa faveur. Ce garçon-là est des nôtres, du côté des perdants flamboyants, des artistes qui ne truquent pas l’existence pour passer à la télé, pour cachetonner, pour soudoyer la ménagère. Son œuvre est bien plus profonde et nostalgique qu’une analyse progressiste d’une défaite électorale ; sous son apparente légèreté, elle révèle les mystères du couple, l’improbabilité d’une rencontre, le frôlement des peaux satinées et la mer, là, immense et béate, comme un décor qui vient foudroyer la vacance des cœurs. Ses chansons s’écoutent au volant d’un cabriolet français ou italien, Peugeot 504 ou Alfa Romeo Duetto Coda Longa, sur une corniche déserte, quand l’esprit est seulement accaparé par une fille aux lèvres ourlées, entraperçue dans le hall d’un aéroport ou au bar d’un hôtel de luxe.
Esthète du microsillon
Plus sensuel que Roy Ayers et ironique que Pino d’Angio, Philippe Lavil ose chanter ce que les intellectuels taisent par ignorance ou suffisance. Souvenez-vous de vos vingt ans, l’Europe pouvait bien se construire à coups de traités et le tunnel sous la Manche annihiler nos singularités, notre tête et notre corps ne répondaient à aucune injonction technocratique. A chaque seconde de la journée, nous n’envisagions pas d’autres solutions à notre malaise que de trouver, de capter, dans le regard de l’autre, un moment d’attention et d’abandon.
Nous n’avions pas saisi que Philippe Lavil nous apprenait à déjouer la routine et à rire de nous en tapant sur des bambous. Nous étions bien trop prétentieux, aveugles à la beauté d’un couplet dansant, pour ressentir que ses mélodies caribéennes contenaient la trace d’une humanité rieuse et désespérée. Sa musique nous apprend à jongler avec les incertitudes et à résister à la tentation du désespoir, si facile, si évidente à l’âge où les hormones envoient des SOS en détresse au cervelet. Le chanteur qui avouait « aimer trop les dames » dans un titre prophétique « Plus j’en ai, plus j’en veux » a soldé toutes les théories de l’expansion économique en se réfugiant dans le Kolé Séré. Son premier succès « Avec les filles, je ne sais pas » sort en 1970 chez Eddie Barclay, tailleur esthète du microsillon et lui assure de très nombreux passages à la radio. Philippe Lavil s’interroge alors sur l’incohérence de l’existence.
L’époque où le second degré avait encore sa place
Pourquoi son copain Panpan « moche et fauché » le coiffe toujours au poteau lorsqu’il s’agit de ne pas rentrer seul à la maison. Le clip dans les tons orangés, est somptueux d’incompréhension et de gamineries. Le personnage de Panpan est incarné par l’immense Carlos en pantalon rayé et tee-shirt moulant. À la fin de la chanson, Marcel Zanini, lunettes américaines, moustache rayonnante et chapeau swinguant fait une apparition féérique plongeant le public dans un abysse de perplexité. C’était une époque où le second degré avait encore sa place dans la variété.
Les Fidèles de Frédéric Rouvillois renouvelle le roman sur la grandeur et la décadence des vieilles familles à travers le portrait d’un patriarche qui ne veut pas voir disparaître le monde d’avant.
Juriste de formation, auteur d’essais pointus sur le droit constitutionnel et la Vème République mais aussi d’une passionnante Histoire du snobisme et d’un Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois a fait ses premières armes dans l’underground monarchiste, en collaborant aux revues non-conformistes Réaction et Les Épées.
La fin des Saint-Fiacre
Voilà qui explique le ton et l’esprit de son roman, Les Fidèles, où il évoque au moyen de quelques tableaux la fin – ou le renouveau, ce roman est d’une splendide ambiguïté – d’une antique lignée féodale, celle des seigneurs de Saint-Fiacre. En imaginant cette famille et leur vétuste demeure, a-t-il voulu faire une allusion au château du même nom, dont le père du commissaire Maigret fut le régisseur ? Peu importe. L’essentiel est dans cette description d’une famille qui se réunit à l’invitation du patriarche pour se déchirer, pour mourir une fois pour toutes… ou pour renaître, par la grâce des petits-fils, souvent plus fidèles à la tradition que leurs parents.
La décadence des aristocraties constitue un lieu commun littéraire : songeons à Au plaisir de Dieu, de Jean d’Ormesson, cité non sans ironie dans le roman. Les Aristocrates, de Michel de Saint-Pierre, ou, moins connu, L’Hallali, de Camille Lemonnier, voire La Grande meute, de Paul Vialar ont illustré chacun à leur manière ce pan de l’histoire sociale et culturelle.
L’originalité de Frédéric Rouvillois réside dans sa fidélité sans illusion à une vision idéale de la noblesse et de la famille, vue davantage comme une forteresse immatérielle à protéger que comme l’alliance temporaire d’une poignée d’individus déboussolés. Frugalité ou avidité ? Félonie ou fidélité ? Tel est le dilemme.
Patrimoine immatériel
Caumont de Saint-Fiacre, l’ancien officier des djebels, incarne ce patriarche trahi par ses enfants, affolés à l’idée de devoir assumer à leur tour le fardeau que constitue le château, ses archives et son arsenal secret, qui date des complots contre la Gueuse et de la Résistance – fardeau matériel d’une part, le plus visible, (les ardoises, les châssis, etc.) mais surtout immatériel, le plus lourd, celui qui les forcerait à renoncer au plongeon dans le monde enchanté de Dubaï ou de Singapour.
Avec brio, Frédéric Rouvillois subvertit le cliché pour nous livrer un roman légitimiste, dense et tout en lucidité.
Frédéric Rouvillois, Les Fidèles, Pierre-Guillaume de Roux, 202 pages.
Lorsque, enfant, je me promenais avec mon père, il m’enseignait que l’homme qui s’étudie ne s’analyse pas seulement : il se crée. Il me conseillait également de tenir mon journal intime, ce que je fis dès ma douzième année.
Plus tard, quand je lui soumis mes premiers essais littéraires où je tentais non sans maladresse, ni application, d’affirmer mon originalité, il se moqua doucement de moi :
« Rien n’est plus commun que de se croire hors du commun, me dit-il. En fait, voyez-vous, les idées, même celles qui nous semblent être les plus personnelles, les plus originales, échappent au temps, comme si elles provenaient de quelque fond originel de l’âme, d’où s’élève l’esprit éphémère de l’être individuel. Ce n’est pas nous qui les faisons, ce sont elles qui nous font, comme une plante qui va porter des fleurs, donner des fruits et des graines, puis se faner et mourir. »
Il me tenait également sur les humains des propos qui, pour autant que je les comprenais, m’impressionnaient par leur caractère désabusé. Ma propre expérience devait m’apprendre qu’ils n’étaient que réalistes. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il sans jamais se départir de son sourire et en paraphrasant Orwell, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »
En familier de Baltasar Graciàn, il me répétait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ce monde, « sinon y patauger, tâchant de s’en tirer du mieux qu’on pourra.» Croyez-moi, les hommes vous feront peu de cadeaux, ajoutait-il. Si vous voulez avoir une vie, il vous faudra la voler.
À cette fin, il me mettait en garde contre les bons sentiments, alors que seules comptent l’âpreté au gain et la volonté de puissance. Il flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Par dessus tout, il aimait citer son cher Marc-Aurèle : « Ce concombre est amer, jette-le ! Des ronces entravent le chemin, évite-les ! Ne demande pas : pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? » À l’absurdité du réel, il refusait la niaiserie d’une explication.
Il m’invitait enfin à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. « Celui qui peut mourir, ne peut être contraint, ajoutait-il, c’est là notre seule liberté. » Il m’incitait également à apprendre à mourir avant de mourir. « Si vous ne vous entraînez pas à la mort, jamais vous ne pourrez acquérir la paix de l’esprit. » Quant au bonheur, il consistait, selon lui, à désirer ce que l’on possède déjà. À vrai dire, je ne lui ai jamais connu d’autre ambition que de régner sur lui-même. Sa mesure lui suffisait. La liberté n’était pas son but : elle était sa propriété.
Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.
Une critique paresseuse pourrait le comparer De visu du Britannique Jim Crace à La Route de Cormac McCarthy. Après tout, ces deux livres ont paru à peu près au même moment, au mitan des années 2000 et racontent le voyage d’un couple, celui d’un père et d’un fils dans La Route et celui de deux jeunes amoureux dans De visu à travers des mondes post-apocalyptiques.
Couple fondateur
Mais la ressemblance s’arrête là. La Route est un roman d’une noirceur totale. S’il y a le Père et le Fils, le Saint-Esprit lui a disparu: le seul but du voyage est une survie immédiate, presque animale dans une création détruite. Le pessimisme métaphysique de McCarthy est impitoyable. Il ne s’agit plus de se rendre quelque part, il s’agit de gagner une heure ou une journée parce que le Royaume n’existe plus. La catastrophe qui les fait marcher en poussant un caddie comme des personnages beckettiens dans un hiver nucléaire, est récente. Les traces de la société post-industrielle demeurent encore présentes, dérisoires et pourtant si précieuses, à l’image de ce caddie, métaphore presque trop évidente d’un consumérisme dont on mesure un peu tard la tragique absurdité.
En revanche, dans De visu de Jim Crace, on se souvient à peine de ce monde-là. On est revenu à une société exclusivement paysanne formée de communautés précaires qui vivent du troc dans une nature souvent ingrate et hostile. Et si la vision de Crace est tout aussi religieuse que celle de McCarthy, son jeune couple sera à la fin la résurrection du couple fondateur d’Adam et Eve dans un Eden qu’ils vont apprendre à se réapproprier.
Mais avant, il leur faudra traverser cette Amérique qui vit comme on peut imaginer que l’on vivait quelque part entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age, une Amérique encore travaillée par une vague espérance : aller vers l’Est, très loin, et trouver la mer, « le puissant fleuve à une seule rive ». On raconte chez les migrants que des bateaux arrivent d’autres continents où la vie est plus belle, qu’une fois la traversée accomplie, on débarque dans un monde où l’on n’est plus à la merci des famines, des mauvaises récoltes ou les flambées aléatoires du « flux », cette maladie qui frappe de temps à autre des groupes ou des individus et ne leur laisse que peu de chances de survie.
À la manière de Giono
Assez habilement, Jim Crace inverse philosophiquement le rêve américain. Ce n’est plus l’Ouest qui représente l’espoir, ce ne sont plus ces grandes plaines, ces forêts, ces ruines cyclopéennes des anciennes cités, ces rivières tumultueuses qui sont un paradis à conquérir. Au contraire, elles sont devenues un enfer misérable à fuir.
En se refusant à toute référence historique ou géographique, Jim Crace transforme son Amérique comme Giono transforme sa Provence. Si nous sommes dans un espace-temps que l’on peut reconnaître à l’occasion, presque par hasard, parce qu’une pièce de monnaie remonte à la surface boueuse d’une route ou qu’une paire de jumelles est trouvée dans une cabane de pêcheur, nous vivons néanmoins avec les personnages dans une contrée mythologique où nous sommes incapables de nous repérer, où les distances semblent infinies au rythme des charrettes surchargées et des juments fatiguées.
Mais De visu est aussi une très belle histoire d’amour entre Franklin et Margaret. Franklin va vers l’Est avec son grand frère. Il boite, ce qui les ralentit tous les deux. Quand ils arrivent à Ferrytown, une petite ville qui prospère en faisant franchir le fleuve grâce à un bac, le grand frère laisse Franklin dans une colline des environs. Il ira travailler à Ferrytown pour payer leur passage. Mais Ferrytown disparaît la nuit suivante à cause d’un glissement de terrain. Franklin se retrouve seul, erre dans la forêt et rencontre Margaret, une fille de la ville qu’on a mise en quarantaine dans un lazaret parce qu’elle était atteinte du flux.
Épopée intimiste
La malade contagieuse et le jeune homme blessé vont donc faire route ensemble. Ce roman, encore une fois, renvoie à Giono autant par une formidable vision de la nature que par la force vitale qui pousse les personnages à s’aimer malgré la brutalité d’une vie où l’on a vite fait d’être réduit en esclavage ou de rencontrer d’étranges communautés religieuses qui vous nourrissent à condition que vous vous débarrassiez de tous vos objets métalliques car le métal est à l’origine de tous les maux de l’humanité.
Épopée lente, presque intimiste, De visu est une célébration de la vie et de l’amour malgré tout. A ce titre, il est plus que jamais de saison.
De visu de Jim Crace (traduction de Maryse Leynaud, Rivages)
Comment oublier l’ennui du confinement ? En lisant quatre romans azimutés: un road-movie dans un Mexique halluciné, un polar français méthodique comme un rayon laser, une uchronie prolongeant la guerre de Cent Ans et une quête spirituelle dans un univers parallèle belge.
On a beaucoup écrit, dans les gazettes, que le confinement avait été propice à la lecture. Cette généreuse proclamation me laisse dubitatif. Si j’en crois ma modeste expérience et celle de quelques amis qui sont comme moi des lecteurs affamés, les festins que nous nous étions promis n’ont pas forcément été au rendez-vous. L’appétit manquait, on picorait sans conviction, on en laissait dans les assiettes. Les plongées ininterrompues dans de gros romans qui auraient permis d’oublier, les lectures ou relectures de classiques que nous nous étions depuis longtemps promises ne se sont pas révélées aussi riches que nous l’aurions souhaité.
Il faut croire que, ne faisant partie ni de la première ligne ni de la deuxième, on avait la tête ailleurs, entre inquiétude et léthargie. Relisant Le Lys dans la vallée, j’ai eu soudain un sursaut d’inquiétude pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf qui ne respectaient visiblement pas les gestes barrières. La réalité d’aujourd’hui avait contaminé un livre d’hier : je ne sais toujours pas si cet épisode est drôle ou inquiétant, sans doute les deux à la fois.
Alors, essayons de nous rattraper avec l’été, qui doit être une saison « apprenante » d’après le ministre de l’Éducation. Si l’on pouvait simplement retrouver le pur plaisir de la lecture, sans brouillage extérieur, ce serait déjà une bonne chose. Et même si les livres proposés ici appartiennent aux « mauvais genres », leurs auteurs ne sacrifient jamais le style aux histoires qu’ils racontent.
Mitclàn, une saison en enfer
Commençons par un écrivain qui prouve que le roman noir peut lui aussi être un lieu d’expérimentation narrative. Sébastien Rutés est un universitaire spécialiste de la littérature latino-américaine, en particulier mexicaine. Déjà auteur de plusieurs romans, dont La Vespasienne qui se déroule sous l’Occupation vue à travers les divers usages parfois surprenants de ce lieu, il donne avec Mitclàn un roman qui frappe par sa perfection formelle au service d’une histoire atroce racontée sans complaisance, mais sans fausse pudeur. Mitclàn s’inspire d’un fait divers de 2018, quand on a découvert à Guadalajara un semi-remorque abandonné dans un terrain vague, rempli de 157 cadavres. Mais dans Mitclàn, qui est le lieu des morts dans la mythologie aztèque, le pays n’est pas nommé, ce qui confère au roman de Sébastien Rutés l’allure d’une fable d’un réalisme cru, sur une société sombrant dans la violence généralisée.
Le décor désertique, miteux, caniculaire, entre églises en ruine et zones de brûlis, est post-apocalyptique et le récit passe du road-movie au huis clos dans une cabine de camion envahie par l’odeur de putréfaction. À bord, deux chauffeurs qui doivent se relayer avec interdiction de s’arrêter, sauf pour faire le plein. Ils sont désignés par des surnoms, le Gros et le Vieux. Plus personne n’a de nom dans ce monde littéralement innommable.
Cette expédition a été commanditée par le Gouverneur qui, en vue de sa réélection, doit prouver que la criminalité a baissé dans sa province où les Cartels de la drogue se livrent à une guerre sans merci. Le chargement du camion, supervisé par le Commandant, est constitué des dernières victimes en date. À l’approche du scrutin, mieux vaudrait qu’on ne les retrouve pas tout de suite puisque les morgues sont déjà pleines à ras bord.
Les deux chauffeurs sont bourrés d’amphétamines et évoluent dans des hallucinations étouffantes, des pensées désordonnées et la peur de ne pas réussir, car eux aussi jouent leur peau dans cette histoire. Le Gros aimerait tout de même s’arrêter pour vérifier si dans tous ces corps, il n’y aurait pas celui de sa fille récemment disparue.
Ce voyage funèbre est aussi une course contre la montre et pourtant le Gros et le Vieux ne roulent pas vite. Pour ne pas attirer l’attention de la police ou risquer une crevaison, mais aussi pour une raison plus intime et plus étrange : ils ne veulent pas, dans la remorque, « déranger ce bel alignement, toute cette belle organisation, le dernier refuge d’ordre et de propreté dans le chaos du monde, cette sensation d’harmonie que Gros a ressentie quand le Commandant a ouvert les portes. » Évidemment, à la première station-service, les choses vont commencer à se compliquer dans un pays où il y a encore plus de paramilitaires que de cactus.
Sous la plume hypnotique de Sébastien Rutés, Mitclàn flirte avec le mythe. Le semi-remorque n’y est plus seulement un mausolée roulant, mais un trait d’union entre le monde des morts et celui des vivants, un Styx mécanique troué par les impacts de balles où on essaie en vain de se souvenir qu’« un mort, ce n’est pas qu’un cadavre, c’est autre chose. »
Sorti en mars 2020, Les Militantes de Claire Raphaël n’a pas eu le temps de rencontrer son public, comme des dizaines d’autres. Il serait néanmoins dommage de passer à côté. Les romans écrits par des policiers nous inspirent une certaine méfiance. Pas pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons littéraires. Ces romans sont souvent écrasés par leur propre documentation et tiennent alors plus du reportage que de la fiction. On s’empêtre dans des détails de procédure. La profession de Claire Raphaël, ingénieur dans la police scientifique, pouvait laisser craindre une resucée à la française des Experts.
Il n’en est rien. Les Militantes est un roman bien écrit, fluide, qui met en scène un personnage attachant, Alice Yekavian, experte en balistique. Alice, dès les premières pages, donne au lecteur une définition de la police qui ne manque pas de justesse : « Certains aimeraient que la police soit une association sportive de gens qui courent vite derrière les voleurs, alors que nous sommes devenus des intellectuels, patients et méthodiques, assez intelligents pour critiquer nos propres intuitions, assez durs pour ne jamais céder. »
Claire Raphaël (c) Julie Balagué
De l’intuition et de la méthode, elle en a besoin quand elle est invitée à participer à l’enquête sur le meurtre d’une femme en pleine rue, dans un quartier pavillonnaire de Meudon. Elle a été tuée de neuf balles de calibre 45 dans le dos, fait assez rare pour une femme. Les morts de ce genre concernent plutôt les truands. Puis une autre femme est abattue dans des circonstances similaires. Et encore une troisième. L’enquête tourne assez vite autour d’une association s’occupant des violences conjugales et d’un suspect, Grégoire Berger, ancien de l’extrême gauche armée devenu journaliste, écrivain et alcoolique – ce sont des choses qui arrivent.
Aucun désir de prêcher chez Claire Raphaël qui évite les pièges de la bonne conscience, ce poison d’un certain polar contemporain. Si les victimes étaient des militantes, ce n’est pas le cas de ce roman à l’objectivité cruelle. Il vaut autant par la minutie de l’enquête, les fausses pistes qu’il ménage, la résolution à la fois logique et ambiguë que par le portrait d’une femme flic, Alice, dont l’esprit est aussi précis que les lasers utilisés pour déterminer l’angle des tirs.
Une guerre de mille ans
Si on se fie au roman noir, qui n’est jamais que le reflet de l’actualité, notre monde n’est guère aimable. On rêve parfois que l’Histoire ait pris un autre cours. Philip K. Dick, le maître de la science-fiction, disait : « Si ce monde vous déplaît, inventez-en un autre. » C’est le principe de l’uchronie, qui définit une date de divergence : Christophe Colomb ne découvre pas l’Amérique, les nazis ont gagné la guerre ou, plus radical encore, Jésus est gracié et le christianisme n’existe pas – hypothèse explorée dans le remarquable Ponce Pilate de Roger Caillois.
Michel Pagel se livre aussi aux délices amers de l’uchronie dans Orages en terre de France. Désorienter son lecteur est tout un art. Comment en est-on arrivés là, dans le Toulouse de 1991, où circulent des 2 CV et des Panhard Levassor, tandis que des affrontements militaires larvés opposent la ville à Bordeaux ? Michel Pagel est trop malin pour dévoiler d’un seul coup pourquoi et comment le passé a déraillé. Sachez seulement que la guerre avec l’Angleterre commencée en 1337 dure encore…
Il ne sera donc pas question de guerre de Cent Ans dans les manuels. Mais les lointaines conséquences de l’affrontement religieux et géopolitique entre le pape Pie XIII et l’archevêque de Canterbury sont la libanisation de la France.
La composition d’Orages en terre de France est par ailleurs assez séduisante. Quatre longues nouvelles, « Ader », « Bonsoir, maman », « Le Templier » et « L’Inondation » peuvent se lire indépendamment, mais nous font avancer dans l’exploration de l’univers imaginé par Pagel. À travers des personnages ordinaires comme un professeur de physique à l’université ou un jeune soldat d’origine française dans le Poitou contrôlé par les Anglais, qui se fait traiter de collabo par son père, Pagel montre comment les deux églises, catholique et anglicane, qui brident la recherche scientifique s’associent en sous-main pour encourager l’innovation militaire. Le premier avion est ainsi mis au point à Toulouse par un certain Clément. Il est condamné à mort pour hérésie, mais on laisse son assistant poursuivre ses recherches et, quatre ans plus tard, l’armée française dispose d’une aviation suffisante pour une bataille décisive. De leur côté, les médecins anglais en France mettent au point des traitements mystérieux qui prolongent la vie quelques jours après la mort. S’il n’invente pas un futur désirable, Michel Pagel est un maître de l’imaginaire.
Maugis, l’initié.
Christopher Gérard, helléniste et spécialiste du paganisme, qui a rencontré Jünger, serait peut-être surpris d’être classé parmi les auteurs de mauvais genre. Cet érudit belge, amoureux de Bruxelles à laquelle il a consacré un des plus beaux essais écrits sur cette ville, traducteur de Contre les Galiléens de Julien l’Apostat, l’empereur qui a failli changer l’histoire en renouant avec la religion de ses ancêtres, sait ce qu’il doit aux littératures de l’imaginaire en général et aux écrivains fantastiques du plat pays comme Jean Ray, Michel de Ghelderode ou Marcel Thiry.
Plus qu’une uchronie, son dernier roman, Maugis, invente une réalité parallèle qui ressemble à la nôtre, mais qui a connu une histoire radicalement différente depuis les origines. L’action de Maugis commence alors que les armées des XVII Provinces se battent désespérément contre les blindés teutoniques en tenant une dernière ligne de défense au sud du canal Albert. On peut voir ici, et on ne se trompera pas, un reflet diffracté de la Belgique de 1940. Mais aucune date ne permet de nous repérer dans cet univers où on adore à la fois Apollon et le Christ.
La bataille perdue, le lieutenant François d’Aygremont refuse de se rendre. Réfugié avec quelques hommes dans les profondeurs de la forêt ardennaise, il mène sa propre guerre. Il se rappelle ses études à Oxford où il fut admis au sein de la Phratrie des Hellènes, une société secrète qui continue à célébrer les anciens dieux. On y garde comme un trésor la sagesse antique qui mêle la raison et l’enchantement, la philosophie et l’occultisme. Initié sous le nom de Maugis, en souvenir d’un magicien des Ardennes qui n’est pas sans ressemblance avec Merlin, François d’Aygremont, dandy en tweed, va jouer à Bruxelles, à Paris, en Irlande, à Rome un jeu dangereux pour tenter de contrer l’occupant germanique et l’Ordre Noir qui tente de détruire la Phratrie, dernier rempart contre la barbarie. Métaphore de la Seconde Guerre mondiale et de la lutte contre l’hitlérisme, comme Sur les falaises de marbre de Jünger, Maugis joue sur les ressorts du roman d’aventures et du roman d’espionnage pour mettre en relief une quête spirituelle qui finira en Inde, puis au sommet de l’Himalaya.
Christopher Gérard montre ici une ambition dont il a de toute évidence les moyens et son récit bouleverse, enthousiasme et émeut dans son obstination à démontrer que, si la vraie sagesse ne vient jamais, nos bibliothèques demeurent malgré tout le seul antidote à l’éternel et mortifère retour du nihilisme.
La France dystopique d’Un traître mot, en plein totalitarisme linguistique, fait froid dans le dos.
Salubre et courageux premier roman que nous offre le jeune Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire. Le sujet d’Un traître mot, qui se révèle davantage conte philosophique que roman stricto sensu ? L’avènement d’une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, et ce à la suite de la providentielle promulgation, par un Parti présidentiel au faîte de sa puissance, d’une loi d’exception dite AVE, pour Application du Vivre Ensemble. L’imposture victimaire, la déconstruction gratuite et obligatoire, la traque des phobies les plus absurdes deviennent ainsi la règle, sans faire de bruit et dans ce qui ressemble à un lâche acquiescement de tout le corps social.
Dérapage verbal
Le héros de ce conte cruel, Maxence, jeune normalien pur sucre, spécialiste de Blanchot et enseignant à Paris III – le parfait bobo à trottinette dans sa bulle hyperprotégée – fait l’expérience du basculement en cours à la suite d’un dérapage verbal au téléphone. Trois mots de travers sur les Roms enregistrés avec zèle par sa correspondante, un article consacré à l’œuvre littéraire de Renaud Camus, la plainte d’une étudiante « issue de la Diversité » pour une note d’examen jugée oppressive et voilà notre blanc-bec mis en examen, traîné au tribunal, sommé de justifier ses écrits, et pour finir condamné à une peine de prison ferme.
Les magistrats n’ont-ils pas été exhortés à sévir avec rigueur contre les crimes de parole, devenus plus impardonnables que les crimes de sang ? Les prisons ne se vident-elles pas de leurs délinquants coutumiers pour se remplir de pénitents, soumis à une rééducation lexicale ?
Thomas Clavel et ses livres
Maxime fera donc l’expérience de la taule (confortable, nous sommes bien dans un conte), où il révélera des qualités de meneur en créant un mouvement de résistance poétique qui, par l’apprentissage clandestin de l’impiété verbale, désintoxiquera les prisonniers du poison de l’idéologie. Maxence apprendra à ses camarades à feindre la contrition linguistique et, surtout, à se réapproprier leur héritage poétique.
Charge contre les nouveaux Tartuffe
Un conte, vous disais-je, contre le fanatisme et l’obscurantisme, ici progressistes. Une charge contre les nouveaux Tartuffe, rendue plus puissante encore par la structure double du récit, où vient s’enchâsser une description des prodromes de la guerre civile dans un Beyrouth encore paradisiaque.
Du beau travail d’écrivain, empli d’humour, au service de la vérité et de la probité.
Thomas Clavel, Un traître mot, La Nouvelle Librairie, 226 pages
En mai 2019, le grand public faisait la connaissance de Kamel Bencheikh. Auprès du Parisien, l’écrivain s’indignait que sa fille se soit vu refuser l’accès à un bus parisien car elle portait une jupe, selon sa version des faits. Franco-algérien « entièrement descendant de ceux qui ont allumé les Lumières, par le cœur et par l’esprit », m’a-t-il dit, Kamel Bencheikh est chroniqueur au Matin d’Algérie et est un fier militant de la laïcité. Il porte aussi la poésie dans son cœur et en a publié des recueils. Avec L’impasse, il est désormais romancier. L’impasse est une invitation au voyage, un voyage sur l’autre rive de la Méditerranée, un voyage dans le temps.
À la fin des années 1950 en pleine guerre d’Algérie, Abdelkader vient de s’évader du bagne de Lambèse, au nord-est algérien. Guidé par sa foi en la lutte armée, il marche vers la capitale. Dans la pesanteur de la clandestinité, il emprunte un itinéraire que d’autres ont choisi pour lui-même. De passeur en passeur, il fait de brèves haltes pour des rencontres tout aussi brèves. Alors qu’il rêve d’une Algérie unie, prospère et libre, le fil des pages nous dévoile une nature enchanteresse et d’enivrantes contrées. Dans les confins de la Kabylie et sur les hauts-plateaux sétifiens, des hommes songent au grand soir qui pansera les cicatrices du passé. Entre deux thés, ils goûtent à la chorba ou autres marmites préparées par ces dames. Sous les flocons de neige kabyle, une jeune femme s’enflamme pour « le vaillant peuple algérien » face à « l’occupant ». De quoi faire chavirer le cœur du prétendant au rôle de guerrier.
L’impasse parvient à sensibiliser les non initiés aux prémices de la décolonisation algérienne, quand l’islam n’avait pas encore complètement captivé le pays. D’islam, il est d’ailleurs très peu question dans ce roman, d’humain, beaucoup. Des humains qui s’imaginent que le pire est derrière eux et que libérée du poids colonial, l’Algérie sera nécessairement rayonnante. Une candeur criante émane des protagonistes bercés d’illusions qui ne jurent que par un grand renversement de l’ordre colonial. Une plongée dans la guerre d’Algérie que Kamel Bencheikh parvient à traiter par le seul prisme du récit sans chercher à distiller ses convictions de militant -ce qu’il fait déjà copieusement dans ses chroniques et sur les réseaux sociaux. À une époque où, comme le rappelait Jérôme Leroy dans un excellent article, trop d’écrivains sont étiquetés en fonction de leur bord politique, il est agréable de découvrir une nouveauté qui ne prétend pas être « engagée » ou « nécessaire » au genre humain.
Genèse d’une patrie
« Je tiens à ce que mes livres soient édités en Algérie car je veux que les gens d’Algérie lisent plus. Là-bas, vingt euros c’est quasiment une semaine de salaire », m’a assuré Kamel Bencheikh au détour d’un café. Désenchantement des lendemains, que l’on sent déjà poindre dans l’aventure d’Abdelkader il y a plus d’un demi-siècle. Les amateurs de péripéties seront déçus par la lenteur de la mise en place de la trame du récit, due à l’atmosphère lourde de cette période trouble. D’autres ne se délecteront pas forcément des nombreuses descriptions des repas du guerrier en herbe. Reste qu’à mesure qu’avance le roman, on s’imprègne de la genèse d’une patrie sur le chemin de son histoire. L’aventure ne faisant alors que commencer, ceux qui se laisseront charmer par L’impasse pourraient bien être tentés de connaître la suite.
Depuis 2013, Francis Perrin est à la tête de la série policière de France 3, dans laquelle il incarne un juge à la retraite. La série est menacée…
Parce qu’elle fait d’excellentes audiences, même lors de la rediffusion d’anciens épisodes, durant l’été. Les débats sont clos. Dans un monde marchand, ce seul argument, commercial et publicitaire, devrait suffire à emporter tous les suffrages. Fin de la discussion.
« C’est un peu court, jeune homme », entend-on dire, dans les couloirs de France Télévisions où l’on s’interroge sérieusement sur la poursuite de cette série créée par Jacques Santamaria, à l’antenne depuis 2013. Les acteurs, Francis Perrin en tête, ne comprennent pas cette hésitation. Ils prennent ce possible couperet pour un affront, le déni du travail bien fait et la perte des valeurs du service public. Le succès n’étant plus la garantie de la programmation, l’insuccès doit donc être mécaniquement un signe de longévité. Le public s’est ému de ce « flou décisionnel » alors que le tournage des derniers épisodes vient de s’achever à la mi-juillet. S’arrêtera ou s’arrêtera pas ? Mystère. Une pétition de soutien a été lancée sur les réseaux sociaux où des milliers de fans ont déclaré leur flamme à ce juge retraité, rond comme un saucisson chaud, accompagné de sa pétillante capitaine de Police et de son atrabilaire commissaire Briare. On ne veut pas croire que l’arrêt éventuel de cette série soit motivé par des raisons idéologiques. Non, pas chez nous, au pays de Dumas et de Molière, de Lazare Iglésis et de Marcel Bluwal, où la liberté de fiction fait fi des dogmes et des modes. Ce serait trop grave, notre République hertzienne déjà affaiblie n’y résisterait pas.
Pourquoi des technocrates du petit écran voudraient-ils bannir une comédie policière bien ficelée, admirablement interprétée, donnant au divertissement télévisuel ses lettres de noblesse, chaque samedi soir ? De la belle ouvrage, sans prétention et sans bassesses, sans désir d’harponner à tout prix le téléspectateur avec l’air du temps, avec juste ce qu’il faut d’amusement et de légèreté pour l’embarquer durant quatre-vingts dix minutes. Y-aurait-il des arrière-pensées communautaires, victimaires, sociologiques ou démagogiques à la manœuvre ? Une volonté délibérée de rayer du paysage audiovisuel une forme particulière de réalisation ou un type d’acteur. Je ne veux pas croire que, dans mon beau pays éclairé, on refuse l’antenne à un acteur parce qu’il serait jugé trop âgé, trop « bourgeois », trop débonnaire, trop français, trop provincial ou trop lettré. Je ne veux pas croire qu’on classe et déclasse les comédiens parce que leur visage ne correspondrait pas à l’image qu’on se fait d’une société dite plurielle. Cette discrimination-là serait inacceptable, intolérable, odieuse, il en va de notre communion de pensée.
Comme j’aime les actrices de plus de cinquante ans, elles m’enchantent, je ne me lasse pas de voir Elisabeth Bourgine, Sabine Haudepin ou Nathalie Boutefeu dans l’exercice de leur profession, j’aime Perrin, sa mine gourmande, son œil qui frise, son épaisseur nostalgique. Je veux simplement, honnêtement, lucidement qu’on se replace sur le terrain du jeu, du scénario, du dialogue, du bien-être distillé, du confort de vision, du moment agréable à partager en famille et qu’on oublie un peu les agitateurs virtuels. Mongeville concourt à cette fabrique du bonheur, le souci d’un métier exécuté à la perfection où le travail s’oublie derrière la manière et le talent. Avec Francis Perrin, j’ai l’impression de chausser mes charentaises, n’y voyez pas une quelconque ironie, plutôt le sentiment d’une justesse de ton, de cette fluidité qu’on ne rencontre que chez les très grands (Noiret, Rochefort, Marielle, Brasseur, etc…). Ces comédiens-là ne brusquent pas la caméra, leur texte coule comme l’eau vive, leurs mots et leurs gestes sont naturels, ils déploient cette aisance qui fascine et rassérène. Perrin est de ces artisans-là comme les définissait Philippe Noiret dans Mémoire cavalière : « J’ai toujours eu la plus grande considération pour les hommes de l’art. Un artisan, c’est avant tout quelqu’un de concret et de modeste, sans être faussement modeste ; il fabrique des objets de qualité, qu’on peut regarder, dont on peut se servir avec plaisir. Ce qui, déjà, n’est pas rien. Lorsqu’on lui donne de vrais moyens, une vraie matière première, il peut même en arriver à s’approcher de l’art ». Donnons donc à la série Mongeville la chance de poursuivre son chemin et de tracer son propre sillon. Il y a assez d’espace pour que cohabitent tous les genres policiers en France à la télé, un large éventail, du réalisme cru à la fantaisie soyeuse. J’ai encore envie de revoir Gaëlle Bona, tragédienne née sous l’uniforme taquin de capitaine ou Pierre Aussedat, cet immense professionnel qui me fait penser à Marc Dudicourt ou Jacques Jouanneau dans sa maîtrise scénique. Ce n’est pas un hasard si je rattache la série Mongeville au cinéma de Philippe de Broca, cet aristocrate de la comédie sautillante. On se souvient de Francis Perrin dans « On a volé la cuisse de Jupiter » et de son rôle picaresque, celui du jeune archéologue Pochet aux côtés d’Annie Girardot et de Catherine Alric.
Quand je le vois endosser l’hermine d’un juge à la retraite, quarante ans plus tard, pour le plaisir, pour l’intrigue tranquille et subtile, pour cet humour délicat, je me dis qu’il y a là, comme une tapisserie sans fin, un compagnonnage avec son public fidèle, une harmonie qu’il serait discourtois et incompréhensible de stopper en plein succès. Mongeville n’est pas une marque, c’est un état d’esprit.
La fâcheuse tendance à l’euphémisme des politiques et médias s’est une nouvelle fois manifestée lors de l’affaire lyonnaise d’Axelle Dorier. Elle s’inscrit dans une longue tradition française.
Parmi les polémiques qui ont animé le début du mois de juillet, il en est une qui a retenu mon attention parce que l’horreur des faits n’a d’égale que la puérilité des mots employés pour les désigner et le ridicule des empoignades verbales voire, des effets de manches et d’épitoges qui y ont fait suite. Où, comment au 21ème siècle une guerre picrocholine devient la couronne d’épines d’une mort atroce, de quelque façon qu’on qualifie juridiquement les circonstances de sa survenance.
Rappelons très succinctement ce qui s’est passé.
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ?
Dans la nuit du 18 au 19 juillet, Axelle Dorier, une jeune aide-soignante de vingt-trois ans est fauchée par une voiture. Le conducteur prendra la fuite et trainera le corps de la malheureuse victime sur huit-cent mètres jusqu’à le démembrer. Il semble, selon ce qu’ont rapporté les journaux au lendemain du drame, que le conducteur ait délibérément percuté Axelle qui tentait de l’empêcher de fuir parce qu’il venait d’écraser son chien. Quelle était l’intention du chauffard ? Voulait-il tuer ? Essayait-il seulement de s’échapper ? Est-ce un meurtre ? Un homicide involontaire ? Personne ne le sait pour l’heure et c’est à la justice qu’il appartiendra de le déterminer. Là n’est pas mon point.
Non Emmanuel #Macron les meurtres des Philippe, Melanie ou Axelle ne sont pas des « incivilités » ce sont des assassinats !
La France des oubliés de la République, ces Français qui ne se plaignent jamais même quand ils sont victimes de la haine et de la barbarie méritent mieux pic.twitter.com/1xqN0qDF5E
En revanche, comme beaucoup d’autres, j’ai relevé en sursautant le terme employé par M. Macron pour qualifier cette mort abominable qui, quoi qu’on en pense, n’est pas exactement naturelle et qu’on ne peut non plus dire accidentelle, à moins de vouloir nier aussi la lumière du soleil. Le président de la République a parlé d’une de ces « incivilités » contre lesquelles il convient de lutter « avec la plus grande fermeté ».
Saperlipopette ! une incivilité ! C’est qu’en effet, le jeune garnement qui conduisait la voiture était chahuteur et taquin au-delà du raisonnable. Il ne savait pas jouer sans faire mal et c’est très vilain. Il mérite le piquet et au moins quatre heures de colle. Ces phrases ne vous font pas rire ? Moi non plus ! mais je me mets au niveau : à travers le vocabulaire que je choisis, je ramène une tragédie au rang d’une blague potache qui a mal tourné.
Déni de réalité
Cette euphémisation, cette infantilisation du langage est un signe des temps. Car enfin, pourquoi ne pas désigner les choses par leur nom ? Pourquoi ne pas avoir dit clairement qu’il fallait lutter contre la délinquance ? N’est-ce pas un délit de foncer sur quelqu’un à vive allure, même si l’on n’a pas l’intention de tuer ? Réduire un comportement aussi indigne, aussi crapuleux, aussi lâche, à un simple manque d’urbanité, de courtoisie, de savoir-vivre est ni plus ni moins un déni de réalité et, convenons-en, une manière de camouflet infligé à celle qui se trouvait encore à l’aube de cette vie de femme qu’on lui a scandaleusement volée.
Mais il est patent que la classe politico-médiatique prise ce langage d’instituteur de classe maternelle. À preuve, le tollé suscité par les propos du ministre de l’Intérieur qui s’est aventuré à parler de meurtre, non pour se substituer aux juges, qui n’ont cure des déclarations des uns et des autres, mais pour souligner, peut-être en des termes techniquement inappropriés – l’avenir le dira –, la gravité et l’horreur du drame ainsi que le fait qu’il relève de la justice pénale.
L’histoire tragique d’Axelle est, sous ce rapport – celui du langage infantile, euphémique ou imprécis – un exemple parmi d’autres.
Réticence à nommer les choses
Lorsqu’on évoque une infraction commise par « des jeunes« , que veut-on dire exactement ? Je présume que si l’on interpellait une bande de malfrats de plus de quarante ans, on ne dirait pas qu’une « bande de vieux a été arrêtée« , ce qui signifie que l’âge n’est pas ce qu’on vise en premier lieu lorsqu’on parle de « jeunes« . Que vise-t-on exactement ? Personne ne le sait et tout le monde croit le savoir ce qui ne fait qu’engendrer la confusion et, souvent, la suspicion. Disons-le tout net, le crime n’a pas de couleur, pas de religion, pas d’ethnie, pas d’appartenance sociale. Il est de partout et depuis toujours. Alors pourquoi cet euphémisme qui dit sans vouloir dire et semble lui-même s’effrayer de ce qu’il suggère ? Pourquoi ne pas parler de crime ou de délit lorsqu’on est en présence d’un comportement susceptible de recevoir cette qualification – ce sur quoi les tribunaux auront le dernier mot – ? Pourquoi cette réticence à nommer les choses pour ce qu’elles sont ? Pourquoi cette éternelle guérilla autour des prénoms d’auteurs de faits potentiellement délictueux ? Que son violeur s’appelle John, Pavel, Jean-Eudes ou Mohamed, la victime s’en moque bien. Elle est la victime d’un viol, voilà tout, et rien d’autre ne devrait compter que de lui rendre justice.
Même chose lorsque l’on parle des « quartiers« . Qu’entend-t-on désigner ? Il y a des quartiers dans toutes les villes de France et de Navarre et tout le monde soupçonne – ou plutôt sait – que lorsque ce mot est employé, ici par un homme politique, là par un journaliste, on ne vise pas n’importe quel quartier mais seulement certains d’entre eux que, cependant, on se refuse à décrire plus précisément, comme s’il fallait s’inquiéter qu’un évènement se produise en un lieu plutôt qu’en un autre. N’est-ce pas ainsi, au contraire, qu’on attise les peurs et la défiance ?
Délicatesse phonique
On pourrait multiplier les exemples à l’envi. Évoquer les « territoires« , sorte de fourre-tout informe qui englobe sous un vocable un peu méprisant nos belles et riches provinces (riches culturellement en tout cas). Comme si Paris et, à la rigueur, quelques métropoles étaient des forts yankees et le reste du pays une réserve indienne. Que dire encore de la « fachosphère » (néologisme que, grâce à Dieu, les politiques n’emploient pas encore dans le discours public), cette zone aux frontières indéfinies dans laquelle chacun peut pénétrer, sans s’en rendre compte, s’il s’avise de blasphémer contre l’Évangile progressiste, ne fut-ce qu’une fois. Un mot terrible, celui-là (comme le mot « jeunes » d’ailleurs) qui engendre cet amalgame contre lequel on ne cesse pourtant de nous dire qu’il faut lutter. Parlerons-nous encore des propos « controversés » ou des « dérapages« , mots qui visent à disqualifier a priori une opinion qui, sans violer une loi quelconque, irrite la doxa professée dans un certain milieu politico-médiatique ? Que penser des termes « sauvageons » ou même « ensauvagement » (que d’aucuns estiment déjà trop explicites) dont la délicatesse phonique entend couvrir d’un voile semi-pudique des comportements crapuleux et violents ?
Pourquoi enfin, avoir peur des mots ? Pour acheter la paix sociale avancent certains. J’ignore, quant à moi, s’il s’agit de la motivation profonde de ceux qui infantilisent le langage et ébarbent un réel qui, peut-être, les inquiète. Mais comme chacun sait, « la peur n’évite pas le danger« .
Amoureux de ma langue par atavisme et de la rigueur par profession, je crois avec Camus que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » et, comme le vieux Boileau, « j’appelle un chat un chat et Rollet un fripon. »
Le projet de loi de bioéthique et la PMA pour toutes ont été votés en deuxième lecture à l’assemblée, en catimini, vendredi dernier.
« C’est une émeute ? Non, Sire, c’est une révolution. » On connaît cette réponse célèbre du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI. Nous y sommes. En finir avec l’héritage greco-romain et chrétien, c’est ce que la novlangue appelle « un changement de civilisation ».
Et d’abord, en finir, dans notre langue, avec l’héritage du latin. Aux féministes de s’en charger « parce que les stéréotypes masculins, terreau du sexisme, sont profondément ancrés dans notre société et s’expriment dans le langage et la grammaire. » D’où l’ambition de la linguiste Eliane Viennot : créer l’égalitarisme de la langue, non pas en la féminisant mais en la démasculinisant. Nuance ! comme aurait dit Arletty de son ton inimitable. Donc, en attendant de s’attaquer au disque dur de la grammaire, héritée du latin, on déracine et idéologise les mots. Et comme ce ne sont pas les mots, d’origine arabe, de fruits et légumes, ni germaniques (comme le mot guerre) qui changent quelque chose au fond lexical du français, il a fallu user de la force. Le pas politique fut franchi avec l’écriture inclusive (à manier, cependant, avec discernement, dit notre « professeuse ») dans les universités, les mairies, en attendant les lycées. L’Académie Française a eu beau rappeler, depuis 1984, que « la langue n’est pas un outil malléable et utilisable, modifiable au gré des désirs et des projets politiques » : en vain. Après « la réforme de l’orthographe », venue du Canada où le français se meurt, même au Québec, notre langue est confrontée au danger mortel qu’est « l’algue verte » de l’inclusive, selon la qualification heureuse de Sébastien Bataille dans son article de Causeur.
Pourtant, en novembre 2017, le Premier ministre, fidèle à l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, toujours en vigueur, avait fait une mise au point bannissant l’écriture inclusive des textes émis par le gouvernement. Mise au point aucunement relayée par les médias. Et pour cause ! C’est ainsi que la mairie de Lyon a imposé récemment l’inclusive, suivie par d’autres mairies. Or, cette révolution politique – les maires contre le pouvoir central – vient d’un protocole européen, imposant aux pays membres de l’Europe, la féminisation de la langue. Et, bien évidemment, c’est dans les facultés que règne en tyran, depuis longtemps, l’inclusive, avec l’indigénisme, le tout surfant sur la vague écologiste.
Après la langue, c’est le droit romain qui est touché en plein cœur avec les lois sociétales. Avec les lois sur la filiation, c’en est fini du « mater semper certa est » et de la présomption de paternité qui fondait le droit sur la raison et la vraisemblance. Fini, également, « l’intérêt supérieur de l’enfant », mots bannis de l’hémicycle. Là encore la directive vient de Bruxelles, quand, le 13 janvier 2017, le président de la Cour de cassation a fait allégeance au président de la Convention de la Cour européenne des droits de l’homme.
Les clusters du progressisme
Dans la culture, l’héritage humaniste s’est perdu au profit du métissage auquel sont promises, selon Jacques Attali, l’Europe et donc la France. Des intellectuels y ont prêté les mains en fantasmant l’influence arabe dans l’Occident par l’apport de traductions des philosophes grecs. Tout juste si le français ne viendrait pas de l’arabe ! Et si la philosophie grecque n’était pas née en Andalousie ! Dans les lycées, l’humanisme est remplacé par une « culture » anglo-saxonne masquant une méconnaissance navrante de nos grands auteurs classiques. Or, connaître ses classiques, c’est saisir les idées à leur source. En même temps, avec la fin de cet enracinement latin, s’impose le globish qui, rappelons-le, n’est aucunement l’échange naturel des langues entre elles mais l’intrusion systématique de mots anglais, avec une simplification de la syntaxe. Fi de la loi Toubon : on se gargarise du mot cluster.
Que dire de l’héritage chrétien ? Il paraît en péril. Sauf que les églises ont beau brûler et les enfants ne plus être baptisés, l’héritage nous tient aux racines. Si le catholicisme subit une crise – ô combien sévère ! – il n’est pas mort. Là, encore, c’est le catholicisme romain, fondé sur les apôtres, Pierre et Paul, qui vacille, avec une tentative tortueuse, venue du cœur de l’institution, de protestantisation des dogmes, mâtinée de Deep ecology.
C’est à l’Assemblée que se perçoit cette atmosphère révolutionnaire, où fut voté, à trois heures du matin, dans la nuit de vendredi, un programme éthique délirant, qui touche au cœur de notre humanité. Dans l’hémicycle, on n’avait que le mot « amour » à la bouche (Olivier Véran), et Dupond-Moretti : « le mariage n’est plus le mariage à la Napoléon mais repose sur l’amour. » Remarque significative d’une révolution, dans la bouche d’un juriste, puisqu’avec Napoléon, le mariage était fondé sur le consentement. Décidément, que le consentement exclue l’amour est une « idée neuve » en France mise au service de toutes les causes ! Sauf que, dans cette nursery qu’est devenue la Chambre, on a oublié d’évoquer la rivalité d’ « amour » maternel que va susciter, au sein du couple des deux mères, la mère allaitante. Nul doute que le garde des sceaux n’ait une réponse ad hoc.
Catalogue de transgressions
Révolution, cette réforme de la filiation ? Ou « formidable bordel », pour reprendre le titre d’une pièce de Ionesco ? On hésite. Serait-ce que la cause est mal défendue depuis que la tribune ne résonne plus des grandes voix de Mesdames Schiappa, Belloubet et Buzyn ? Seul Monsieur Touraine déroulait un catalogue irréel de transgressions. Etrange atmosphère.
Le garde des Sceaux, on l’attendait. On ne fut pas déçu. « Ce n’est pas la GPA qui s’invite dans le débat. Elle s’est invitée dans notre époque et dans notre société qu’on le veuille ou non. » Qu’en termes juridiques ces choses-là sont dites ! Et quand s’invitera « le trouple » ? À Thibault Bazin dénonçant, vendredi, « les jeux de faux semblants » du gouvernement concernant une GPA faite à l’étranger, le garde des Sceaux répondit : « Vous voudriez qu’on interdise à des Français d’aller à l’étranger ? » Sans parler de raisonnement, on cherche l’étincelle de l’éloquence. Peut-être est-il impossible de relever le challenge d’une cause, vraiment indéfendable ?
Something is rotten in the States of Danemark. On connaît cette phrase de la pièce d’Hamlet, souvent citée pour qualifier la décadence européenne. Avant d’enterrer le Code civil napoléonien, souvenons-nous qu’après 16 ans de suppression, le calendrier romain (grégorien) a été rétabli, le 1er janvier 1806. Et que la paix civile est le bien le plus précieux d’un pays.
En 1970, Philippe Lavil, philosophe balnéaire, guidait la jeunesse française vers l’impasse amoureuse
Un jour, dans un siècle, peut-être, on étudiera la discographie de Philippe Lavil, penseur martiniquais, béké à jolies pépées, ethnologue des rapports amoureux honteusement sous-estimé par l’Université française. Ce play-boy au carré long, grand échalas à la moue bravache, avait tout anticipé, tout vu, tout prévu de nos bouleversements intérieurs.
Visionnaire en chemise de lin
Avant les autres, cet observateur narquois de l’émoi, aristo des plages, propagateur de l’amour en mer a mis en musique les errements de l’Homme blanc, sa solitude ontologique ; il a pressenti l’avènement de la société des loisirs, l’émancipation des femmes et le retour salvateur à l’insularité. Un visionnaire en chemise de lin et panama. Un poète des discothèques. Un archiviste de nos souvenirs d’été. Le sable chaud et le flirt furent sa ligne de conduite, son horizon indépassable, il n’en dévia jamais. Il ne se laissa pas emporter par les affres de la misère urbaine, la peur du chômage et la délinquance galopante des cités bétonnées. Il s’est obstinément refusé à tomber dans un registre sérieux et larmoyant, à plaire à l’intelligentsia par des prises de position victimaires ou à paraître préoccupé par les galères du quotidien.
Sa carrière entre hits et gadins témoigne en sa faveur. Ce garçon-là est des nôtres, du côté des perdants flamboyants, des artistes qui ne truquent pas l’existence pour passer à la télé, pour cachetonner, pour soudoyer la ménagère. Son œuvre est bien plus profonde et nostalgique qu’une analyse progressiste d’une défaite électorale ; sous son apparente légèreté, elle révèle les mystères du couple, l’improbabilité d’une rencontre, le frôlement des peaux satinées et la mer, là, immense et béate, comme un décor qui vient foudroyer la vacance des cœurs. Ses chansons s’écoutent au volant d’un cabriolet français ou italien, Peugeot 504 ou Alfa Romeo Duetto Coda Longa, sur une corniche déserte, quand l’esprit est seulement accaparé par une fille aux lèvres ourlées, entraperçue dans le hall d’un aéroport ou au bar d’un hôtel de luxe.
Esthète du microsillon
Plus sensuel que Roy Ayers et ironique que Pino d’Angio, Philippe Lavil ose chanter ce que les intellectuels taisent par ignorance ou suffisance. Souvenez-vous de vos vingt ans, l’Europe pouvait bien se construire à coups de traités et le tunnel sous la Manche annihiler nos singularités, notre tête et notre corps ne répondaient à aucune injonction technocratique. A chaque seconde de la journée, nous n’envisagions pas d’autres solutions à notre malaise que de trouver, de capter, dans le regard de l’autre, un moment d’attention et d’abandon.
Nous n’avions pas saisi que Philippe Lavil nous apprenait à déjouer la routine et à rire de nous en tapant sur des bambous. Nous étions bien trop prétentieux, aveugles à la beauté d’un couplet dansant, pour ressentir que ses mélodies caribéennes contenaient la trace d’une humanité rieuse et désespérée. Sa musique nous apprend à jongler avec les incertitudes et à résister à la tentation du désespoir, si facile, si évidente à l’âge où les hormones envoient des SOS en détresse au cervelet. Le chanteur qui avouait « aimer trop les dames » dans un titre prophétique « Plus j’en ai, plus j’en veux » a soldé toutes les théories de l’expansion économique en se réfugiant dans le Kolé Séré. Son premier succès « Avec les filles, je ne sais pas » sort en 1970 chez Eddie Barclay, tailleur esthète du microsillon et lui assure de très nombreux passages à la radio. Philippe Lavil s’interroge alors sur l’incohérence de l’existence.
L’époque où le second degré avait encore sa place
Pourquoi son copain Panpan « moche et fauché » le coiffe toujours au poteau lorsqu’il s’agit de ne pas rentrer seul à la maison. Le clip dans les tons orangés, est somptueux d’incompréhension et de gamineries. Le personnage de Panpan est incarné par l’immense Carlos en pantalon rayé et tee-shirt moulant. À la fin de la chanson, Marcel Zanini, lunettes américaines, moustache rayonnante et chapeau swinguant fait une apparition féérique plongeant le public dans un abysse de perplexité. C’était une époque où le second degré avait encore sa place dans la variété.
Les Fidèles de Frédéric Rouvillois renouvelle le roman sur la grandeur et la décadence des vieilles familles à travers le portrait d’un patriarche qui ne veut pas voir disparaître le monde d’avant.
Juriste de formation, auteur d’essais pointus sur le droit constitutionnel et la Vème République mais aussi d’une passionnante Histoire du snobisme et d’un Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois a fait ses premières armes dans l’underground monarchiste, en collaborant aux revues non-conformistes Réaction et Les Épées.
La fin des Saint-Fiacre
Voilà qui explique le ton et l’esprit de son roman, Les Fidèles, où il évoque au moyen de quelques tableaux la fin – ou le renouveau, ce roman est d’une splendide ambiguïté – d’une antique lignée féodale, celle des seigneurs de Saint-Fiacre. En imaginant cette famille et leur vétuste demeure, a-t-il voulu faire une allusion au château du même nom, dont le père du commissaire Maigret fut le régisseur ? Peu importe. L’essentiel est dans cette description d’une famille qui se réunit à l’invitation du patriarche pour se déchirer, pour mourir une fois pour toutes… ou pour renaître, par la grâce des petits-fils, souvent plus fidèles à la tradition que leurs parents.
La décadence des aristocraties constitue un lieu commun littéraire : songeons à Au plaisir de Dieu, de Jean d’Ormesson, cité non sans ironie dans le roman. Les Aristocrates, de Michel de Saint-Pierre, ou, moins connu, L’Hallali, de Camille Lemonnier, voire La Grande meute, de Paul Vialar ont illustré chacun à leur manière ce pan de l’histoire sociale et culturelle.
L’originalité de Frédéric Rouvillois réside dans sa fidélité sans illusion à une vision idéale de la noblesse et de la famille, vue davantage comme une forteresse immatérielle à protéger que comme l’alliance temporaire d’une poignée d’individus déboussolés. Frugalité ou avidité ? Félonie ou fidélité ? Tel est le dilemme.
Patrimoine immatériel
Caumont de Saint-Fiacre, l’ancien officier des djebels, incarne ce patriarche trahi par ses enfants, affolés à l’idée de devoir assumer à leur tour le fardeau que constitue le château, ses archives et son arsenal secret, qui date des complots contre la Gueuse et de la Résistance – fardeau matériel d’une part, le plus visible, (les ardoises, les châssis, etc.) mais surtout immatériel, le plus lourd, celui qui les forcerait à renoncer au plongeon dans le monde enchanté de Dubaï ou de Singapour.
Avec brio, Frédéric Rouvillois subvertit le cliché pour nous livrer un roman légitimiste, dense et tout en lucidité.
Frédéric Rouvillois, Les Fidèles, Pierre-Guillaume de Roux, 202 pages.
Lorsque, enfant, je me promenais avec mon père, il m’enseignait que l’homme qui s’étudie ne s’analyse pas seulement : il se crée. Il me conseillait également de tenir mon journal intime, ce que je fis dès ma douzième année.
Plus tard, quand je lui soumis mes premiers essais littéraires où je tentais non sans maladresse, ni application, d’affirmer mon originalité, il se moqua doucement de moi :
« Rien n’est plus commun que de se croire hors du commun, me dit-il. En fait, voyez-vous, les idées, même celles qui nous semblent être les plus personnelles, les plus originales, échappent au temps, comme si elles provenaient de quelque fond originel de l’âme, d’où s’élève l’esprit éphémère de l’être individuel. Ce n’est pas nous qui les faisons, ce sont elles qui nous font, comme une plante qui va porter des fleurs, donner des fruits et des graines, puis se faner et mourir. »
Il me tenait également sur les humains des propos qui, pour autant que je les comprenais, m’impressionnaient par leur caractère désabusé. Ma propre expérience devait m’apprendre qu’ils n’étaient que réalistes. « Si vous désirez une image de l’avenir, me disait-il sans jamais se départir de son sourire et en paraphrasant Orwell, imaginez une botte piétinant un visage… éternellement. »
En familier de Baltasar Graciàn, il me répétait volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à faire dans ce monde, « sinon y patauger, tâchant de s’en tirer du mieux qu’on pourra.» Croyez-moi, les hommes vous feront peu de cadeaux, ajoutait-il. Si vous voulez avoir une vie, il vous faudra la voler.
À cette fin, il me mettait en garde contre les bons sentiments, alors que seules comptent l’âpreté au gain et la volonté de puissance. Il flairait d’ailleurs toujours une insolite probité d’esprit chez quiconque s’abstenait de professer des idées généreuses. Par dessus tout, il aimait citer son cher Marc-Aurèle : « Ce concombre est amer, jette-le ! Des ronces entravent le chemin, évite-les ! Ne demande pas : pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? » À l’absurdité du réel, il refusait la niaiserie d’une explication.
Il m’invitait enfin à tout faire, à tout dire, à tout penser en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. « Celui qui peut mourir, ne peut être contraint, ajoutait-il, c’est là notre seule liberté. » Il m’incitait également à apprendre à mourir avant de mourir. « Si vous ne vous entraînez pas à la mort, jamais vous ne pourrez acquérir la paix de l’esprit. » Quant au bonheur, il consistait, selon lui, à désirer ce que l’on possède déjà. À vrai dire, je ne lui ai jamais connu d’autre ambition que de régner sur lui-même. Sa mesure lui suffisait. La liberté n’était pas son but : elle était sa propriété.
Lire en été: au hasard des bouquinistes, des bibliothèques des maisons de vacances, des librairies, le plaisir dilettante des découvertes et des relectures, sans souci de l’époque ou du genre.
Une critique paresseuse pourrait le comparer De visu du Britannique Jim Crace à La Route de Cormac McCarthy. Après tout, ces deux livres ont paru à peu près au même moment, au mitan des années 2000 et racontent le voyage d’un couple, celui d’un père et d’un fils dans La Route et celui de deux jeunes amoureux dans De visu à travers des mondes post-apocalyptiques.
Couple fondateur
Mais la ressemblance s’arrête là. La Route est un roman d’une noirceur totale. S’il y a le Père et le Fils, le Saint-Esprit lui a disparu: le seul but du voyage est une survie immédiate, presque animale dans une création détruite. Le pessimisme métaphysique de McCarthy est impitoyable. Il ne s’agit plus de se rendre quelque part, il s’agit de gagner une heure ou une journée parce que le Royaume n’existe plus. La catastrophe qui les fait marcher en poussant un caddie comme des personnages beckettiens dans un hiver nucléaire, est récente. Les traces de la société post-industrielle demeurent encore présentes, dérisoires et pourtant si précieuses, à l’image de ce caddie, métaphore presque trop évidente d’un consumérisme dont on mesure un peu tard la tragique absurdité.
En revanche, dans De visu de Jim Crace, on se souvient à peine de ce monde-là. On est revenu à une société exclusivement paysanne formée de communautés précaires qui vivent du troc dans une nature souvent ingrate et hostile. Et si la vision de Crace est tout aussi religieuse que celle de McCarthy, son jeune couple sera à la fin la résurrection du couple fondateur d’Adam et Eve dans un Eden qu’ils vont apprendre à se réapproprier.
Mais avant, il leur faudra traverser cette Amérique qui vit comme on peut imaginer que l’on vivait quelque part entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age, une Amérique encore travaillée par une vague espérance : aller vers l’Est, très loin, et trouver la mer, « le puissant fleuve à une seule rive ». On raconte chez les migrants que des bateaux arrivent d’autres continents où la vie est plus belle, qu’une fois la traversée accomplie, on débarque dans un monde où l’on n’est plus à la merci des famines, des mauvaises récoltes ou les flambées aléatoires du « flux », cette maladie qui frappe de temps à autre des groupes ou des individus et ne leur laisse que peu de chances de survie.
À la manière de Giono
Assez habilement, Jim Crace inverse philosophiquement le rêve américain. Ce n’est plus l’Ouest qui représente l’espoir, ce ne sont plus ces grandes plaines, ces forêts, ces ruines cyclopéennes des anciennes cités, ces rivières tumultueuses qui sont un paradis à conquérir. Au contraire, elles sont devenues un enfer misérable à fuir.
En se refusant à toute référence historique ou géographique, Jim Crace transforme son Amérique comme Giono transforme sa Provence. Si nous sommes dans un espace-temps que l’on peut reconnaître à l’occasion, presque par hasard, parce qu’une pièce de monnaie remonte à la surface boueuse d’une route ou qu’une paire de jumelles est trouvée dans une cabane de pêcheur, nous vivons néanmoins avec les personnages dans une contrée mythologique où nous sommes incapables de nous repérer, où les distances semblent infinies au rythme des charrettes surchargées et des juments fatiguées.
Mais De visu est aussi une très belle histoire d’amour entre Franklin et Margaret. Franklin va vers l’Est avec son grand frère. Il boite, ce qui les ralentit tous les deux. Quand ils arrivent à Ferrytown, une petite ville qui prospère en faisant franchir le fleuve grâce à un bac, le grand frère laisse Franklin dans une colline des environs. Il ira travailler à Ferrytown pour payer leur passage. Mais Ferrytown disparaît la nuit suivante à cause d’un glissement de terrain. Franklin se retrouve seul, erre dans la forêt et rencontre Margaret, une fille de la ville qu’on a mise en quarantaine dans un lazaret parce qu’elle était atteinte du flux.
Épopée intimiste
La malade contagieuse et le jeune homme blessé vont donc faire route ensemble. Ce roman, encore une fois, renvoie à Giono autant par une formidable vision de la nature que par la force vitale qui pousse les personnages à s’aimer malgré la brutalité d’une vie où l’on a vite fait d’être réduit en esclavage ou de rencontrer d’étranges communautés religieuses qui vous nourrissent à condition que vous vous débarrassiez de tous vos objets métalliques car le métal est à l’origine de tous les maux de l’humanité.
Épopée lente, presque intimiste, De visu est une célébration de la vie et de l’amour malgré tout. A ce titre, il est plus que jamais de saison.
De visu de Jim Crace (traduction de Maryse Leynaud, Rivages)
Sébastien Rutés (c) MANTOVANI (c) Gallimard/Opale via Leemage
Comment oublier l’ennui du confinement ? En lisant quatre romans azimutés: un road-movie dans un Mexique halluciné, un polar français méthodique comme un rayon laser, une uchronie prolongeant la guerre de Cent Ans et une quête spirituelle dans un univers parallèle belge.
On a beaucoup écrit, dans les gazettes, que le confinement avait été propice à la lecture. Cette généreuse proclamation me laisse dubitatif. Si j’en crois ma modeste expérience et celle de quelques amis qui sont comme moi des lecteurs affamés, les festins que nous nous étions promis n’ont pas forcément été au rendez-vous. L’appétit manquait, on picorait sans conviction, on en laissait dans les assiettes. Les plongées ininterrompues dans de gros romans qui auraient permis d’oublier, les lectures ou relectures de classiques que nous nous étions depuis longtemps promises ne se sont pas révélées aussi riches que nous l’aurions souhaité.
Il faut croire que, ne faisant partie ni de la première ligne ni de la deuxième, on avait la tête ailleurs, entre inquiétude et léthargie. Relisant Le Lys dans la vallée, j’ai eu soudain un sursaut d’inquiétude pour Félix de Vandenesse et Madame de Mortsauf qui ne respectaient visiblement pas les gestes barrières. La réalité d’aujourd’hui avait contaminé un livre d’hier : je ne sais toujours pas si cet épisode est drôle ou inquiétant, sans doute les deux à la fois.
Alors, essayons de nous rattraper avec l’été, qui doit être une saison « apprenante » d’après le ministre de l’Éducation. Si l’on pouvait simplement retrouver le pur plaisir de la lecture, sans brouillage extérieur, ce serait déjà une bonne chose. Et même si les livres proposés ici appartiennent aux « mauvais genres », leurs auteurs ne sacrifient jamais le style aux histoires qu’ils racontent.
Mitclàn, une saison en enfer
Commençons par un écrivain qui prouve que le roman noir peut lui aussi être un lieu d’expérimentation narrative. Sébastien Rutés est un universitaire spécialiste de la littérature latino-américaine, en particulier mexicaine. Déjà auteur de plusieurs romans, dont La Vespasienne qui se déroule sous l’Occupation vue à travers les divers usages parfois surprenants de ce lieu, il donne avec Mitclàn un roman qui frappe par sa perfection formelle au service d’une histoire atroce racontée sans complaisance, mais sans fausse pudeur. Mitclàn s’inspire d’un fait divers de 2018, quand on a découvert à Guadalajara un semi-remorque abandonné dans un terrain vague, rempli de 157 cadavres. Mais dans Mitclàn, qui est le lieu des morts dans la mythologie aztèque, le pays n’est pas nommé, ce qui confère au roman de Sébastien Rutés l’allure d’une fable d’un réalisme cru, sur une société sombrant dans la violence généralisée.
Le décor désertique, miteux, caniculaire, entre églises en ruine et zones de brûlis, est post-apocalyptique et le récit passe du road-movie au huis clos dans une cabine de camion envahie par l’odeur de putréfaction. À bord, deux chauffeurs qui doivent se relayer avec interdiction de s’arrêter, sauf pour faire le plein. Ils sont désignés par des surnoms, le Gros et le Vieux. Plus personne n’a de nom dans ce monde littéralement innommable.
Cette expédition a été commanditée par le Gouverneur qui, en vue de sa réélection, doit prouver que la criminalité a baissé dans sa province où les Cartels de la drogue se livrent à une guerre sans merci. Le chargement du camion, supervisé par le Commandant, est constitué des dernières victimes en date. À l’approche du scrutin, mieux vaudrait qu’on ne les retrouve pas tout de suite puisque les morgues sont déjà pleines à ras bord.
Les deux chauffeurs sont bourrés d’amphétamines et évoluent dans des hallucinations étouffantes, des pensées désordonnées et la peur de ne pas réussir, car eux aussi jouent leur peau dans cette histoire. Le Gros aimerait tout de même s’arrêter pour vérifier si dans tous ces corps, il n’y aurait pas celui de sa fille récemment disparue.
Ce voyage funèbre est aussi une course contre la montre et pourtant le Gros et le Vieux ne roulent pas vite. Pour ne pas attirer l’attention de la police ou risquer une crevaison, mais aussi pour une raison plus intime et plus étrange : ils ne veulent pas, dans la remorque, « déranger ce bel alignement, toute cette belle organisation, le dernier refuge d’ordre et de propreté dans le chaos du monde, cette sensation d’harmonie que Gros a ressentie quand le Commandant a ouvert les portes. » Évidemment, à la première station-service, les choses vont commencer à se compliquer dans un pays où il y a encore plus de paramilitaires que de cactus.
Sous la plume hypnotique de Sébastien Rutés, Mitclàn flirte avec le mythe. Le semi-remorque n’y est plus seulement un mausolée roulant, mais un trait d’union entre le monde des morts et celui des vivants, un Styx mécanique troué par les impacts de balles où on essaie en vain de se souvenir qu’« un mort, ce n’est pas qu’un cadavre, c’est autre chose. »
Sorti en mars 2020, Les Militantes de Claire Raphaël n’a pas eu le temps de rencontrer son public, comme des dizaines d’autres. Il serait néanmoins dommage de passer à côté. Les romans écrits par des policiers nous inspirent une certaine méfiance. Pas pour des raisons idéologiques, mais pour des raisons littéraires. Ces romans sont souvent écrasés par leur propre documentation et tiennent alors plus du reportage que de la fiction. On s’empêtre dans des détails de procédure. La profession de Claire Raphaël, ingénieur dans la police scientifique, pouvait laisser craindre une resucée à la française des Experts.
Il n’en est rien. Les Militantes est un roman bien écrit, fluide, qui met en scène un personnage attachant, Alice Yekavian, experte en balistique. Alice, dès les premières pages, donne au lecteur une définition de la police qui ne manque pas de justesse : « Certains aimeraient que la police soit une association sportive de gens qui courent vite derrière les voleurs, alors que nous sommes devenus des intellectuels, patients et méthodiques, assez intelligents pour critiquer nos propres intuitions, assez durs pour ne jamais céder. »
Claire Raphaël (c) Julie Balagué
De l’intuition et de la méthode, elle en a besoin quand elle est invitée à participer à l’enquête sur le meurtre d’une femme en pleine rue, dans un quartier pavillonnaire de Meudon. Elle a été tuée de neuf balles de calibre 45 dans le dos, fait assez rare pour une femme. Les morts de ce genre concernent plutôt les truands. Puis une autre femme est abattue dans des circonstances similaires. Et encore une troisième. L’enquête tourne assez vite autour d’une association s’occupant des violences conjugales et d’un suspect, Grégoire Berger, ancien de l’extrême gauche armée devenu journaliste, écrivain et alcoolique – ce sont des choses qui arrivent.
Aucun désir de prêcher chez Claire Raphaël qui évite les pièges de la bonne conscience, ce poison d’un certain polar contemporain. Si les victimes étaient des militantes, ce n’est pas le cas de ce roman à l’objectivité cruelle. Il vaut autant par la minutie de l’enquête, les fausses pistes qu’il ménage, la résolution à la fois logique et ambiguë que par le portrait d’une femme flic, Alice, dont l’esprit est aussi précis que les lasers utilisés pour déterminer l’angle des tirs.
Une guerre de mille ans
Si on se fie au roman noir, qui n’est jamais que le reflet de l’actualité, notre monde n’est guère aimable. On rêve parfois que l’Histoire ait pris un autre cours. Philip K. Dick, le maître de la science-fiction, disait : « Si ce monde vous déplaît, inventez-en un autre. » C’est le principe de l’uchronie, qui définit une date de divergence : Christophe Colomb ne découvre pas l’Amérique, les nazis ont gagné la guerre ou, plus radical encore, Jésus est gracié et le christianisme n’existe pas – hypothèse explorée dans le remarquable Ponce Pilate de Roger Caillois.
Michel Pagel se livre aussi aux délices amers de l’uchronie dans Orages en terre de France. Désorienter son lecteur est tout un art. Comment en est-on arrivés là, dans le Toulouse de 1991, où circulent des 2 CV et des Panhard Levassor, tandis que des affrontements militaires larvés opposent la ville à Bordeaux ? Michel Pagel est trop malin pour dévoiler d’un seul coup pourquoi et comment le passé a déraillé. Sachez seulement que la guerre avec l’Angleterre commencée en 1337 dure encore…
Il ne sera donc pas question de guerre de Cent Ans dans les manuels. Mais les lointaines conséquences de l’affrontement religieux et géopolitique entre le pape Pie XIII et l’archevêque de Canterbury sont la libanisation de la France.
La composition d’Orages en terre de France est par ailleurs assez séduisante. Quatre longues nouvelles, « Ader », « Bonsoir, maman », « Le Templier » et « L’Inondation » peuvent se lire indépendamment, mais nous font avancer dans l’exploration de l’univers imaginé par Pagel. À travers des personnages ordinaires comme un professeur de physique à l’université ou un jeune soldat d’origine française dans le Poitou contrôlé par les Anglais, qui se fait traiter de collabo par son père, Pagel montre comment les deux églises, catholique et anglicane, qui brident la recherche scientifique s’associent en sous-main pour encourager l’innovation militaire. Le premier avion est ainsi mis au point à Toulouse par un certain Clément. Il est condamné à mort pour hérésie, mais on laisse son assistant poursuivre ses recherches et, quatre ans plus tard, l’armée française dispose d’une aviation suffisante pour une bataille décisive. De leur côté, les médecins anglais en France mettent au point des traitements mystérieux qui prolongent la vie quelques jours après la mort. S’il n’invente pas un futur désirable, Michel Pagel est un maître de l’imaginaire.
Christopher Gérard, helléniste et spécialiste du paganisme, qui a rencontré Jünger, serait peut-être surpris d’être classé parmi les auteurs de mauvais genre. Cet érudit belge, amoureux de Bruxelles à laquelle il a consacré un des plus beaux essais écrits sur cette ville, traducteur de Contre les Galiléens de Julien l’Apostat, l’empereur qui a failli changer l’histoire en renouant avec la religion de ses ancêtres, sait ce qu’il doit aux littératures de l’imaginaire en général et aux écrivains fantastiques du plat pays comme Jean Ray, Michel de Ghelderode ou Marcel Thiry.
Plus qu’une uchronie, son dernier roman, Maugis, invente une réalité parallèle qui ressemble à la nôtre, mais qui a connu une histoire radicalement différente depuis les origines. L’action de Maugis commence alors que les armées des XVII Provinces se battent désespérément contre les blindés teutoniques en tenant une dernière ligne de défense au sud du canal Albert. On peut voir ici, et on ne se trompera pas, un reflet diffracté de la Belgique de 1940. Mais aucune date ne permet de nous repérer dans cet univers où on adore à la fois Apollon et le Christ.
La bataille perdue, le lieutenant François d’Aygremont refuse de se rendre. Réfugié avec quelques hommes dans les profondeurs de la forêt ardennaise, il mène sa propre guerre. Il se rappelle ses études à Oxford où il fut admis au sein de la Phratrie des Hellènes, une société secrète qui continue à célébrer les anciens dieux. On y garde comme un trésor la sagesse antique qui mêle la raison et l’enchantement, la philosophie et l’occultisme. Initié sous le nom de Maugis, en souvenir d’un magicien des Ardennes qui n’est pas sans ressemblance avec Merlin, François d’Aygremont, dandy en tweed, va jouer à Bruxelles, à Paris, en Irlande, à Rome un jeu dangereux pour tenter de contrer l’occupant germanique et l’Ordre Noir qui tente de détruire la Phratrie, dernier rempart contre la barbarie. Métaphore de la Seconde Guerre mondiale et de la lutte contre l’hitlérisme, comme Sur les falaises de marbre de Jünger, Maugis joue sur les ressorts du roman d’aventures et du roman d’espionnage pour mettre en relief une quête spirituelle qui finira en Inde, puis au sommet de l’Himalaya.
Christopher Gérard montre ici une ambition dont il a de toute évidence les moyens et son récit bouleverse, enthousiasme et émeut dans son obstination à démontrer que, si la vraie sagesse ne vient jamais, nos bibliothèques demeurent malgré tout le seul antidote à l’éternel et mortifère retour du nihilisme.
La France dystopique d’Un traître mot, en plein totalitarisme linguistique, fait froid dans le dos.
Salubre et courageux premier roman que nous offre le jeune Thomas Clavel, qui enseigne le français en zone prioritaire. Le sujet d’Un traître mot, qui se révèle davantage conte philosophique que roman stricto sensu ? L’avènement d’une France où les crimes de langue seraient punis avec une toute autre sévérité que les crimes de sang, et ce à la suite de la providentielle promulgation, par un Parti présidentiel au faîte de sa puissance, d’une loi d’exception dite AVE, pour Application du Vivre Ensemble. L’imposture victimaire, la déconstruction gratuite et obligatoire, la traque des phobies les plus absurdes deviennent ainsi la règle, sans faire de bruit et dans ce qui ressemble à un lâche acquiescement de tout le corps social.
Dérapage verbal
Le héros de ce conte cruel, Maxence, jeune normalien pur sucre, spécialiste de Blanchot et enseignant à Paris III – le parfait bobo à trottinette dans sa bulle hyperprotégée – fait l’expérience du basculement en cours à la suite d’un dérapage verbal au téléphone. Trois mots de travers sur les Roms enregistrés avec zèle par sa correspondante, un article consacré à l’œuvre littéraire de Renaud Camus, la plainte d’une étudiante « issue de la Diversité » pour une note d’examen jugée oppressive et voilà notre blanc-bec mis en examen, traîné au tribunal, sommé de justifier ses écrits, et pour finir condamné à une peine de prison ferme.
Les magistrats n’ont-ils pas été exhortés à sévir avec rigueur contre les crimes de parole, devenus plus impardonnables que les crimes de sang ? Les prisons ne se vident-elles pas de leurs délinquants coutumiers pour se remplir de pénitents, soumis à une rééducation lexicale ?
Thomas Clavel et ses livres
Maxime fera donc l’expérience de la taule (confortable, nous sommes bien dans un conte), où il révélera des qualités de meneur en créant un mouvement de résistance poétique qui, par l’apprentissage clandestin de l’impiété verbale, désintoxiquera les prisonniers du poison de l’idéologie. Maxence apprendra à ses camarades à feindre la contrition linguistique et, surtout, à se réapproprier leur héritage poétique.
Charge contre les nouveaux Tartuffe
Un conte, vous disais-je, contre le fanatisme et l’obscurantisme, ici progressistes. Une charge contre les nouveaux Tartuffe, rendue plus puissante encore par la structure double du récit, où vient s’enchâsser une description des prodromes de la guerre civile dans un Beyrouth encore paradisiaque.
Du beau travail d’écrivain, empli d’humour, au service de la vérité et de la probité.
Thomas Clavel, Un traître mot, La Nouvelle Librairie, 226 pages
En mai 2019, le grand public faisait la connaissance de Kamel Bencheikh. Auprès du Parisien, l’écrivain s’indignait que sa fille se soit vu refuser l’accès à un bus parisien car elle portait une jupe, selon sa version des faits. Franco-algérien « entièrement descendant de ceux qui ont allumé les Lumières, par le cœur et par l’esprit », m’a-t-il dit, Kamel Bencheikh est chroniqueur au Matin d’Algérie et est un fier militant de la laïcité. Il porte aussi la poésie dans son cœur et en a publié des recueils. Avec L’impasse, il est désormais romancier. L’impasse est une invitation au voyage, un voyage sur l’autre rive de la Méditerranée, un voyage dans le temps.
À la fin des années 1950 en pleine guerre d’Algérie, Abdelkader vient de s’évader du bagne de Lambèse, au nord-est algérien. Guidé par sa foi en la lutte armée, il marche vers la capitale. Dans la pesanteur de la clandestinité, il emprunte un itinéraire que d’autres ont choisi pour lui-même. De passeur en passeur, il fait de brèves haltes pour des rencontres tout aussi brèves. Alors qu’il rêve d’une Algérie unie, prospère et libre, le fil des pages nous dévoile une nature enchanteresse et d’enivrantes contrées. Dans les confins de la Kabylie et sur les hauts-plateaux sétifiens, des hommes songent au grand soir qui pansera les cicatrices du passé. Entre deux thés, ils goûtent à la chorba ou autres marmites préparées par ces dames. Sous les flocons de neige kabyle, une jeune femme s’enflamme pour « le vaillant peuple algérien » face à « l’occupant ». De quoi faire chavirer le cœur du prétendant au rôle de guerrier.
L’impasse parvient à sensibiliser les non initiés aux prémices de la décolonisation algérienne, quand l’islam n’avait pas encore complètement captivé le pays. D’islam, il est d’ailleurs très peu question dans ce roman, d’humain, beaucoup. Des humains qui s’imaginent que le pire est derrière eux et que libérée du poids colonial, l’Algérie sera nécessairement rayonnante. Une candeur criante émane des protagonistes bercés d’illusions qui ne jurent que par un grand renversement de l’ordre colonial. Une plongée dans la guerre d’Algérie que Kamel Bencheikh parvient à traiter par le seul prisme du récit sans chercher à distiller ses convictions de militant -ce qu’il fait déjà copieusement dans ses chroniques et sur les réseaux sociaux. À une époque où, comme le rappelait Jérôme Leroy dans un excellent article, trop d’écrivains sont étiquetés en fonction de leur bord politique, il est agréable de découvrir une nouveauté qui ne prétend pas être « engagée » ou « nécessaire » au genre humain.
Genèse d’une patrie
« Je tiens à ce que mes livres soient édités en Algérie car je veux que les gens d’Algérie lisent plus. Là-bas, vingt euros c’est quasiment une semaine de salaire », m’a assuré Kamel Bencheikh au détour d’un café. Désenchantement des lendemains, que l’on sent déjà poindre dans l’aventure d’Abdelkader il y a plus d’un demi-siècle. Les amateurs de péripéties seront déçus par la lenteur de la mise en place de la trame du récit, due à l’atmosphère lourde de cette période trouble. D’autres ne se délecteront pas forcément des nombreuses descriptions des repas du guerrier en herbe. Reste qu’à mesure qu’avance le roman, on s’imprègne de la genèse d’une patrie sur le chemin de son histoire. L’aventure ne faisant alors que commencer, ceux qui se laisseront charmer par L’impasse pourraient bien être tentés de connaître la suite.