Le ministre brésilien de la Justice Sergio Moro a démissionné hier. Cette nouvelle difficulté qui fragilise le pouvoir intervient sur fond de désaccords politiques avec Jair Bolsonaro, de soupçons de corruption pesant sur le fils du président et… de compétition pour gagner les faveurs du peuple. L’analyse de Driss Ghali


Le Brésil tremble, le ministre de la Justice vient de démissionner créant une commotion nationale sans précédent. C’est que Sergio Moro n’est pas n’importe quel ministre, il s’agit d’un héros national qui a conquis le cœur des Brésiliens par sa rigueur et son courage. Personne n’oubliera qu’il a été le premier magistrat à défier Lula (intouchable jusqu’alors) ainsi que les oligarques qui ont profité du passage de la gauche au pouvoir pour réaliser un véritable hold up à coup de marchés truqués et de monopoles injustifiés.

Ce 24 avril restera dans les mémoires comme un tournant majeur de l’histoire récente du Brésil. Le départ de Moro est, en effet, la fermeture anticipée de la parenthèse historique qui aurait pu permettre aux Brésiliens de lutter sérieusement contre le crime organisé et d’en finir avec le sentiment d’impunité qui effraie les investisseurs et démoralise les forces de l’ordre. 

Les homicides en baisse de 25%

Moro est au Brésil l’équivalent d’un juge Falcone en Italie. Inutile de préciser qu’il est haï simultanément par la gauche brésilienne et par les délinquants, les deux ayant en commun le projet d’éliminer toutes les lignes rouges qui séparent une société digne de ce nom d’une arène de combat où règne la loi du plus fort.

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Nommé ministre de la Justice en janvier 2019, Sergio Moro a appliqué une recette simple et pétrie de bon sens : mettre en prison les délinquants, mettre fin à la guerre des polices, obliger magistrats et forces de l’ordre à mieux collaborer, enfermer les chefs de la mafia dans des prisons plus hermétiques que les passoires où ils étaient censés purger leur peine. Immédiatement, le crime a reflué comme par « miracle ». En douze mois, le nombre d’homicides a chuté de 25%, soit plus de 10 000 vies sauvées en une année.

Moro est parti fâché, il en veut au président Bolsonaro d’avoir torpillé son autorité au vu et au su de tout le monde en renvoyant un de ses hommes de confiance, le directeur de la Police Fédérale, Mauricio Valeixo.

Un fils gênant

Pour aller vite, l’on peut dire que Bolsonaro a pété les plombs.  Fragilisé par une affaire de détournement de fonds impliquant un de ses fils (Flavio), le président a tenté de mettre sous pression la Police Fédérale, l’entité en charge des investigations. Devant la résistance des policiers à rompre le secret de l’instruction, Bolsonaro a renvoyé lui-même le patron de la Police Fédérale, sans en référer à Sergio Moro, le ministre de tutelle. Il ne restait plus à Moro qu’à tirer les conclusions de ce désaveu public en déposant sa démission, chose faite hier lors d’une conférence de presse marquée par une émotion contenue mais bien réelle.

Bolsonaro agit souvent de manière impulsive, ce n’est un secret pour personne. Mais, pourquoi diable se prive-t-il de Sergio Moro en pleine crise du coronavirus alors que le Brésil et son président subissent l’assaut des ayatollahs du confinement total ?

De loin, il ne nous est permis que de poser des hypothèses. Est-ce que Bolsonaro est soumis à des pressions insupportables de la part de son fils Flavio, désormais sénateur ? Personne ne sait vraiment quels secrets inavouables Flavio pourrait éventer s’il est confronté à la perspective d’une incarcération. En tout cas, l’affaire qui le rattrape aujourd’hui n’est qu’une peccadille selon les normes brésiliennes puisqu’on lui reproche d’avoir salarié des « employés fantômes » dans son cabinet de député de l’État de Rio de Janeiro, bien avant que son père ne soit élu président.

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Est-il excédé par la popularité de Sergio Moro, un homme qui fait l’unanimité chez les classes populaires et les classes moyennes, le cœur de l’électorat Bolsonaro ? Il a été question tout au long du premier trimestre de positionner Sergio Moro comme candidat à un siège à la Cour Suprême, histoire de l’éloigner pour de bon de la compétition électorale avant l’élection présidentielle de 2022. Le président lui-même a évoqué cette possibilité sans s’engager, histoire de tâter le terrain et observer la réaction du principal intéressé.

Est-ce le reflet d’un contentieux politique de fond sachant que Moro est moins à droite que son président ? Il est évident que Moro est capable de tendre la main au centre-gauche pour former des majorités susceptibles de faire adopter les lois bonnes pour le pays, là où Bolsonaro n’attend rien de constructif des socialistes et autres progressistes brésiliens.  

Est-ce enfin l’accumulation de divergences doctrinales sur le plan de la sécurité ? Il est de notoriété publique que Moro voyait d’un mauvais œil le réarmement des civils proposé par Bolsonaro. 

Le Brésil, pays éternellement démoralisé? 

En tout cas, le Brésil est le grand perdant de cette erreur commise par Bolsonaro. Depuis cinq siècles c’est-à-dire depuis la naissance du pays, les élites brésiliennes se tirent des balles dans le pied en éliminant les éléments les plus brillants et les plus courageux au profit des opportunistes et des conservateurs. Ici, le terme conservateur correspond à l’état d’esprit de ceux qui préfèrent maintenir un statu quo indigne et révoltant au lieu de se retrousser les manches pour servir le peuple. La gauche brésilienne en fait évidemment partie. Si elle se dit révolutionnaire ou progressiste, en réalité, elle ne prétend pas transformer le Brésil, elle veut juste sa part du gâteau. Autrement, Lula aurait combattu la corruption, révolutionné l’éducation et introduit le Brésil dans le club fermé des puissances technologiques. 

Le Brésil peut sembler loin depuis Paris. Mais, par le cœur, les Brésiliens sont nos frères car ce sont des occidentaux projetés de l’autre côté de l’Atlantique. Le malheur du Brésil est donc aussi un autre versant de cette décadence occidentale qui ouvre la voie devant la barbarie (du crime organisé) par un excès de civilisation (les droits de l’homme). Les mafieux du Brésil qui violent et décapitent sont les cousins éloignés de nos racailles et de nos islamistes : ils n’existent que parce que nous sommes empêchés d’agir par le discours dominant qui préfère nous voir mourir égorgés que de nous laisser vivre la tête haute.

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Le Brésil est aussi une petite Afrique, le pays comptant cent millions de noirs. Les difficultés de ce pays résonnent comme un rappel à tous les amis sincères de l’Afrique : pour cesser de rater tous les rendez-vous avec l’Histoire, il est urgent que les meilleurs gouvernent et que les corrompus et autres incompétents se retirent. Leçon valable de Johannesburg à Brasília en passant par Abidjan.

À Brasília, la vie politique est faite de surprises

Il convient de souligner qu’il n’y a pas de déterminisme en Histoire, surtout pas au Brésil, une terre où tout pousse vite et bien. Il suffit d’un « rien » pour réconcilier ce grand pays avec la grandeur. Et dans notre monde accéléré, tout peut arriver, en un temps très court, comme l’agglomération d’une force politique de rupture autour de Sergio Moro ou bien, à l’inverse, une réconciliation entre Bolsonaro et son ancien ministre. Sous les tropiques, il n’y a rien d’irréversible, il n’y a que des lignes plus ou moins droites au gré des occasions saisies ou ratées.

À court-terme, il est fort probable que Sergio Moro quitte le Brésil eu égard aux fortes menaces qui pèsent sur sa personne. Ses ennemis sont nombreux et puissants, ils sont dans la mafia et dans les cercles les plus infectes de la politique brésilienne. L’ancien ministre n’aura aucun mal à rebondir en tant que professeur invité dans une université américaine. En attendant la suite…

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