Le Brésil n’est pas au bout de ses peines…


Avec la crise sanitaire mondiale, l’économie du premier pays d’Amérique du Sud est très durement secouée. Il y a d’abord des chocs extérieurs : effondrement de la croissance en Chine (premier client étranger du Brésil, grand fournisseur de composants industriels), baisse des cours des matières premières (avec la récession globale annoncée), fuite des capitaux. Le choc d’origine interne est encore plus vigoureux. Un contrôle efficace de la pandémie passe par un confinement poussé de la population, la mise en hibernation de la vie économique et sociale sur plusieurs mois. Banques, industries, compagnies minières, exploitations agricoles vont être atteintes par cette catalepsie. L’arrêt nécessaire de l’activité et des déplacements va frapper encore plus durement les 21 millions de micro-entreprises et de PME familiales non déclarées des services, de la construction, du petit commerce ou de l’artisanat. Ces établissements modestes n’ont ni trésorerie, ni réserves. Ils font travailler une grande partie des 18,5 millions de travailleurs sans contrat de travail et protection sociale (à l’exception d’un service de santé publique universel et gratuit). En ajoutant les dépendants familiaux, la population de Brésiliens précaires qui survivent grâce à des jobs instables et un revenu mensuel individuel inférieur à 100 euros est évaluée à 77 millions de personnes. 

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Pour cette masse de travailleurs non déclarés, le confinement nécessaire au contrôle de l’épidémie signifie la perte instantanée du revenu. Les chômeurs officiels victimes de la récession annoncée (qui pourraient passer de 12 à 40 millions) sont mal indemnisés. Ils seront confrontés à une baisse significative de leurs gains. En quelques mois, le pays pourrait compter 100 millions de personnes paupérisées, dans la misère et souffrant de faim. La dimension du drame social et humanitaire induit par le coronavirus va dépendre de la durée de la crise sanitaire, de son ampleur et des réactions des pouvoirs publics. 

Le Brésil ne peut plus ignorer ses pauvres  

Dans le passé, les autorités ont réagi à des crises économiques classiques en lançant des plans anticycliques destinés à relancer la demande, à soutenir l’économie officielle et les catégories aisées de la population. Un plan de ce type (avec des facilités de crédit, des réductions et reports d’impôts, l’allègement ou l’annulation de dettes) a été arrêté en mars dernier. Il doit limiter les pertes d’emplois, éviter l’asphyxie des entreprises et la destruction massive des capacités de production existantes. Ce type d’intervention nécessaire ne touche pas les Brésiliens les plus pauvres, les millions de travailleurs de l’économie informelle et leurs familles. Aujourd’hui, il faut aller plus loin. L’Etat doit lancer un programme de transferts sociaux en faveur des plus pauvres afin d’assurer à la fois un contrôle efficace de la progression de l’épidémie et de limiter l’ampleur de la récession annoncée. 

Sans création d’une sorte de Revenu de Solidarité Active, le confinement nécessaire restera une mesure symbolique, partielle, inefficace. La pandémie se développera. La récession débouchera sur un chaos social et politique. Les millions de Brésiliens privés de toute activité ou d’un emploi officiel ne vont pas accepter de rester enfermés chez eux, attendant que les réserves de vivres s’épuisent et que la faim vienne. Ils continueront à sortir, à la recherche d’expédients pour éviter la misère. Faute de pouvoir exercer leurs activités habituelles, ils iront renforcer les réseaux de trafics en tous genres contrôlés par le crime organisé dont l’emprise sur les périphéries urbaines augmentera. À la contagion par le Covid-19 s’ajoutera une crise alimentaire qui touchera les favelas et provoquera des révoltes incontrôlables. Premières victimes létales de l’expansion irrésistible de l’épidémie, les habitants des banlieues assureront sa propagation à grande échelle. Le confinement circonscrit aux centres des villes restera inefficace. Il devra être prolongé indéfiniment. Avec la destruction des capacités de production et l’ampleur de la crise sanitaire, la vigueur de la reprise économique sera très limitée. La date de cette reprise sera reportée dans le temps. 

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Le versement d’un RSA brésilien à des millions de familles permettra d’étendre le confinement effectif au-delà des quartiers aisés et de classes moyennes. La progression du virus sera mieux contenue. La destruction des capacités de production peut être limitée. Les pauvres ne seront pas condamnés à la misère ou à la soumission à des factions criminelles. Le risque d’instabilité sociale sera contenu. Ces minimas sociaux transitoires peuvent être payés très rapidement. Les populations éligibles sont facilement identifiables grâce au répertoire existant des familles à bas revenus. Une partie des ménages bénéficiaires les plus pauvres (soit 41 millions de personnes) reçoivent déjà une allocation familiale mensuelle qu’il faudra augmenter. Le timing est ici essentiel. Le virus n’attend pas. Le crime organisé non plus. Il est prêt à profiter de la crise. Pour l’État, l’effort financier à consentir sera conséquent. L’accroissement induit du déficit public est finançable par endettement s’il n’apparaît pas comme le début d’un abandon durable et généralisé de la discipline budgétaire. Le RSA doit être lancé comme un mécanisme temporaire (quelques mois). Lorsque la maison brûle, il vaut mieux mobiliser les pompiers pour sauver l’édifice et les payer par emprunt que d’attendre que l’édifice s’écroule. 

Sans engagement de ce New Deal, la crise sanitaire s’étendra parce que le confinement sera inefficace et dérisoire. Le virus pourrait alors contaminer plus de 120 millions de personnes d’ici à quelques mois (contre près de 7000 le 1er avril) et faire des centaines de milliers de morts. La récession économique serait aussi plus longue et plus forte (le PIB chuterait de 6 à 10% sur l’année). À l’inverse, un confinement efficace limiterait l’impact de la pandémie sur la santé et sur l’économie. Les prévisionnistes parlent alors d’une contagion limitée à 12 millions d’individus avec une mortalité bien plus faible. La contraction de l’activité serait de 1, 1% du PIB. 

Une catastrophe sociale, sanitaire et économique peut encore être évitée si le gouvernement et le Congrès se battent sur deux fronts. Il faut d’abord mettre en œuvre rapidement le plan d’aides sociales évoqué ici. Il faut aussi agir (en s’appuyant sur les secteurs lucides de l’armée) pour neutraliser un président qui n’a cessé de retarder la lutte contre le Covid-19, répète qu’il s’agit d’un petit rhume, dénonce les élus locaux qui mettaient en place un confinement régional. Avec la pandémie du coronavirus, Jair Bolsonaro a eu l’occasion de montrer qu’il est incapable d’affronter le défi historique qui s’annonce. 

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