Marie-Paule Belle se souvient de son amour pour l’écrivain Françoise Mallet-Joris


Je regrette déjà le titre de cette chronique. Il est réducteur, faussement aguicheur, avec un côté militant, tape-à-l’œil, un fond d’arrogance qui ne reflète en rien le livre de souvenirs délicats que Marie-Paule Belle consacre à Françoise Mallet-Joris, disparue en 2016.

La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier

Il ne s’agit pas d’une déclaration publique, plutôt d’un message personnel. Une missive pour ses amis, ses fans et tous les autres qui se rappellent avoir croisé ce duo de femmes. A cette époque-là, on ne parlait pas encore de modernité, ces filles-là vivaient simplement à l’air libre sans justificatif de domicile et sans publicité tapageuse. Leur histoire se suffisait à elle-même, elles n’avaient pas besoin d’un porte-voix. Elles impressionnaient par leur naturel et leur complicité. Comme si tu étais toujours là, sorti chez Plon juste avant le début du confinement, a la pudeur des amours soyeuses qui persistent, même après les ruptures. De ces attachements qui construisent, qui façonnent une existence artistique commune, ce compagnonnage entre une femme de lettres surdouée dont les best-sellers ont trop souvent masqué la plume flamboyante et l’interprète de « La Parisienne », notre cousine adorée des années « Ring Parade », pianiste aussi discrète qu’exigeante. « Après la révélation de ce désir fou, notre amitié, qui était devenue amoureuse, s’est muée brutalement en passion » déclare Marie-Paule Belle, aussi heureuse que transformée par cette audace nouvelle.

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La fille du Nord, flamande aux yeux clairs, à la blondeur conquérante et la petite brune Corse, frisée à profusion, au sourire de pinson. La jurée du Goncourt et la vedette des Carpentier. L’Académie royale de Belgique et L’Echelle de Jacob. Deux bourreaux de travail, chacune visant la perfection dans son art. Les mots fragiles et fugaces comme un trait d’union entre une parolière et une compositrice. Ce récit ressemble à l’image que je me faisais de la chanteuse, intègre et spirituelle, espiègle et cependant perdue, elle porte en elle, cette douce mélancolie des temps instables. Cette grâce est un mystère. Je succombe à sa voix, à ses manières, à cette énergie endiablée, ce divertissement intelligent comme disait autrefois ma grand-mère, sans me poser plus de questions. Ses chansons me touchent. Elles sont des fragments de mon enfance.

Une préface de Serge Lama

On ne se débarrasse pas si vite du passé et de ses fulgurances. Ils reviennent nous visiter à l’âge adulte, nous rappeler nos rêveries d’alors. Je revois ma mère au volant de sa Morris-Mini chanter par-dessus l’autoradio, et moi, affalé sur la mince banquette arrière, déjà au spectacle, déjà ébloui, déjà sous le charme. Combien ai-je aimé cette distance tantôt amusée, tantôt sentimentale qui incarne tellement l’esprit des années 1970. Confusément, j’associe Marie-Paule à Philippe de Broca, à Annie Girardot, aux Renault 5 découvrables sur les grands boulevards, aux dessins de Sempé et aux brasseries canaille de Saint-Germain-des-Prés. Cette joie gamine de découvrir la ville pour la première fois, de monter à la capitale et de vouloir s’y faire un nom, quitte à en payer l’addition. Marie-Paule possède ce provincialisme lyrique, cette envie de réussir et de ne pas trahir.

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Une esthétique de l’honneur. Elle n’aura jamais transigé. Cette vérité, peu d’artistes, l’ont approchée. Elle ne tombe pas dans le banal, le trivial, elle ne geint pas comme tant de chanteuses actuelles. Elle nous livre ses meurtrissures comme ça, à la volée, entre les lignes, pour ne pas gêner. Marie-Paule Belle a accepté son destin. Il est traversé par la gloire et les doutes, les périodes plus maussades ne viennent pas flétrir l’humeur de l’artiste. Elle a résisté à la tentation de l’abandon. Nous aurions souhaité pour elle, encore plus de tubes, plus de passages télé, une plus ample reconnaissance. Mais, les gens qui savent reconnaître le vrai talent, ne se trompent pas. Marie-Paule conserve une place à part dans le cœur des Français. Ce témoignage composé de lettres et de réminiscences éparses, toujours empreint d’une tendresse élégante me fait penser aux plaisirs démodés d’Aznavour. Ce sont les plus virulents, ils continuent longtemps de nous bercer, de nous hanter.  Le lecteur ne se trouve jamais dans la position inconfortable du voyeur. Et Marie-Paule peut compter sur l’ami Serge Lama, en préfacier inspiré et réconfortant. Une urgence s’impose : il faut lire Marie-Paule Belle et aller l’écouter en concert.

Comme si tu étais toujours là de Marie-Paule Belle – Plon

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