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Parçay-les-Pins, promenons-nous dans Desbois

 


Dans ce beau village angevin, un petit musée rend hommage au sculpteur Jules Desbois (1851-1935). Dans l’ombre de Rodin, cet immense artiste a exprimé la vie humaine dans son entièreté, de la sensualité féminine à la mort des poilus.


C’est tranquille, Parçay-les-Pins. Aucun risque d’y être gêné par le tourisme de masse et ses norias d’autocars. Au centre, il y a une petite place avec des tilleuls. Un bar-tabac y dispose d’une terrasse. On peut s’y asseoir et consommer. De là, on voit, juste en face, la maison natale de Jules Desbois. C’est une ancienne auberge en pierre blanche avec un toit en ardoise, quelque chose de simple et de dénué de laideurs qui aurait sans doute plu à Du Bellay. De la place, vous pouvez entrer dans le musée Jules-Desbois. Vous serez peut-être le seul visiteur de la journée, voire de la semaine. Tout naturellement, vous taillerez des bavettes avec le ou les gardiens. Si vous avez un bébé, il n’est pas exclu qu’on vous propose de s’en occuper. C’est cela le charme des petits musées.

Le plus important est que vous aurez Jules Desbois (1851-1935) et son œuvre rien que pour vous. Et ça, c’est immense. Vous allez découvrir l’un des plus grands sculpteurs français et peut-être l’un des plus grands artistes de tous les temps. Certes, ce fait est peu connu, mais certains ne s’y sont pas trompés. Ainsi, alors qu’elle sent Rodin proche de la fin, sa secrétaire, Marcelle Tirel, vient soupirer auprès de lui en disant que lorsqu’il aura disparu, la sculpture sera dépeuplée. Rodin la coupe pour affirmer : « Quand je serai mort, Desbois sera le plus grand sculpteur. » Marcelle Tirel insiste, proposant d’autres noms, tel celui de Bartholomé, mais Rodin ne veut pas démordre de son choix.

Le musée Jules-Desbois : une belle initiative associative

Jules Desbois n’a pas de descendant pour s’occuper de sa postérité. Après la Seconde Guerre mondiale, il n’est guère plus connu qu’à Parçay-les-Pins. Cependant, bizarrement, on s’acharne localement à défendre sa mémoire. En 1951, on célèbre son centenaire. En 1979, une association est créée et l’on ouvre un petit musée soutenu par la mairie.

Un habitant passionné s’implique particulièrement. Il s’agit de Raymond Huard, dont les parents connaissaient Desbois et qui possède la maison natale de ce dernier. Cet homme est lui-même sculpteur et sa pratique lui fait mesurer le talent du maître. Il se met à acheter des œuvres. Les membres de l’association font le tour de ceux qui pourraient donner des pièces, faire des dépôts ou permettre des surmoulages. Les pièces affluent. Progressivement, le musée prend forme.

Un comité scientifique comprenant Anne Pingeot, responsable du département des sculptures du musée d’Orsay, est créé. On construit et aménage des bâtiments ad hoc. Des conventions et des financements sont mis en place pour éviter que tout repose sur cette petite commune et surtout pour conjurer les aléas d’une alternance politique qui mettrait fin de façon inopinée au projet.

Alors que de grands musées s’avèrent parfois désespérément conformistes, cette belle initiative associative est un magnifique exemple à suivre.

Rodin et Desbois

Rodin et Desbois, tous deux d’origine populaire, se rencontrent sur les chantiers du palais du Trocadéro (à présent détruit et remplacé par le morne palais de Chaillot). Ils sont pauvres, inconnus, mais déjà pleins d’estime et de compréhension réciproques. Leurs destins divergent cependant. Rodin, entrepreneur dans l’âme, habile en relations et volontiers mondain, connaît un succès planétaire. Des dizaines d’ouvriers et les meilleurs artistes travaillent dans son atelier-usine de Meudon. Rodin recrute, impulse, participe, surveille et signe. Il inonde l’Europe de multiples édités dans tous les formats. Dès sa mort, les polémiques enflent concernant l’attribution de ses productions, son nom faisant plutôt figure de marque collective occultant les véritables créateurs.

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Jules Desbois reste toujours un peu ours et ne connaît jamais la réussite financière. Il aime sculpter lui-même jusqu’au bout. Tant qu’il le peut physiquement, il se passe de praticiens pour transcrire en pierre ses modèles en plâtre. Son œuvre est ainsi beaucoup moins abondante que celle attribuée à Rodin, mais son authenticité saute aux yeux.

Quand on voit des photos du « Père Desbois », d’apparence un peu rustique et provincial, on imagine mal qu’il soit un aussi fin observateur du corps féminin. Autant que Rodin, il sait en effet magnifiquement évoquer la sensualité. Cependant, il y met une souplesse, une vérité et une liberté qui lui sont propres. C’est particulièrement le cas de certaines petites pièces comme la pendule Le Jour et la Nuit. D’ailleurs, Rodin l’achète dès qu’il la voit et en regardant cette petite merveille, on comprend aisément pourquoi. Les femmes en cheveux de Desbois, avec leurs larges bouches et leurs expressions franches, ont une saveur très Belle Époque, comme son Alda Moreno. Desbois va toutefois plus loin que beaucoup de sculpteurs de son temps en évoquant non seulement la sensualité des corps, mais aussi la sexualité, comme dans sa Léda où, dans un beau tumulte néobaroque, Jupiter transformé en cygne trifouille sans équivoque dans l’entrejambe de la jeune femme.

Sculpter même la souffrance et la mort

Cependant, Desbois a de plus grandes ambitions pour la sculpture. Il veut que son art exprime la vie humaine dans son entièreté, sans éluder la souffrance, la dégradation et la mort. C’est sa principale originalité. Peu de sculpteurs se sont autant engagés dans cette voie depuis le Transi de Ligier Richier ou la Madeleine de Donatello. Sa Misère (1894), visible au musée de Parçay-les-Pins, représente une vieille femme dans un état terrifiant. L’exécution est d’une rare puissance, avec une grande richesse de matières et un modelé profond et noueux.

La Misère, Jules Desbois, 1884-1894 © Musée Jules- Desbois
La Misère, Jules Desbois, 1884-1894 © Musée Jules- Desbois

Son chef-d’œuvre absolu est cependant La Mort et le Bûcheron, appelé plus couramment La Mort (1890). Les deux personnages de la mort et du mourant sont d’un tragique épouvantable. L’ensemble bénéficie d’un traitement virtuose témoignant de la maturité de l’artiste. Ce groupe est la vedette du salon de 1890 et crée un véritable scandale, icône pour les tenants du réalisme, repoussoir pour les autres. Malheureusement, cette œuvre est perdue et il n’en reste qu’une photo (mais quelle photo !). L’exemplaire en bronze est désigné par le régime de Vichy pour être livré à l’occupant dans le cadre des fontes alimentant l’Allemagne en métal. L’original en plâtre est remisé dans l’annexe d’un musée de province. On l’y oublie avec d’autres vieilleries incompatibles avec la notion de modernité. Une poutre s’effondre en 1946. Le groupe, peu touché, pourrait être facilement restauré. Cependant, on lui accorde tellement peu de valeur à cette époque que les conservateurs font tout jeter à la poubelle sans états d’âme. Il n’en reste qu’une main ramassée par un curieux.

D’autres pièces de Jules Desbois connaissent le même destin. C’est le cas du grand groupe qui couronnait l’entrée principale du Grand Palais. Cette monumentale agrafe est percutée par une montgolfière et ses débris directement envoyés à la décharge. Le xxe siècle, qui se gargarise volontiers avec la « culture », apparaît dans ces affaires, comme dans beaucoup d’autres, un siècle d’inculture et de destructions stupides.

La Misère et La Mort marquent les esprits. D’abord celui de Rodin qui s’essaye à ce genre en se lançant dans un Celle qui fut la belle Heaulmière, pièce sculptée grâce au même modèle vivant âgé. Cependant, cette œuvre plus démonstrative et à la facture plus ordinaire paraît moins convaincante que celle de Desbois. Ce n’est en fin de compte qu’un pastiche de qualité moyenne. Rodin ne récidivera pas dans cette voie. L’artiste qui est la plus marquée par Desbois est sans doute Camille Claudel, évidemment très proche artistiquement des deux hommes. En même temps que sa relation personnelle avec Rodin se dégrade, elle s’éloigne de la sculpture rodinienne et de ses nymphettes pour s’engager dans une représentation audacieuse de la souffrance et de la misère humaines.

Fin de règne précipitée pour la sculpture néobaroque

Après la guerre de 1914-1918, la République, précédemment statuomane, réduit drastiquement ses commandes et les concentre sur les monuments aux morts. La nouvelle ère n’est donc plus favorable aux effusions des sculpteurs néobaroques. Dans ce contexte, Desbois trouve encore à se singulariser. La guerre lui fait horreur. Loin de souscrire aux monuments aux morts positifs, voire héroïsants, il livre à Angers un groupe où l’agonie du poilu est palpable dans toute sa tristesse. Après cet ensemble, il poursuit des essais de têtes du soldat. Il se met finalement à sculpter des têtes vraiment atroces de poilus, décapitées et en décomposition, comme La Mort casquée. À ce stade, tant de pacifisme ne passe plus, et cette tête est tout bonnement retirée de l’exposition universelle de 1925.

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La fin de vie de Desbois est triste. Il assiste, en effet, à un changement complet de l’art qui prétend désormais exclure des personnalités comme la sienne. Par exemple, Brancusi, qui a le vent en poupe, écarte la représentation humaine et dénonce ce qu’il appelle la « sculpture beefsteak ». Contrairement à ce qu’on prétend parfois, Rodin n’a aucune postérité artistique. Même ses plus proches praticiens, comme ceux réunis dans la « bande à Schnegg », changent complètement de style et d’ambitions. Cependant, Rodin entre dans l’histoire par la grande porte, il a ses musées et ses thuriféraires, ses rétrospectives et ses beaux livres. Heureusement, pour Jules Desbois et pour nous, il y a Parçay-les-Pins.

À voir absolument : musée Jules-Desbois, Parçay-les-Pins (30 km au nord de Saumur), réouverture le 14 juin. 

“Je suis convaincu que l’État profond, cela existe”

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Didier Maïsto publie Passager clandestin. Causeur l’a lu et a obtenu quelques précisions du patron de Sud Radio.


Didier Maïsto a racheté Sud Radio en 2013, une station de radio qui périclitait. Avec son actionnaire Christian Latouche, il restructure, ferme le site de Labège et met en place une vraie grille de programmes depuis Paris. Depuis, le patron de radio s’est fait connaître en donnant une large place aux gilets jaunes dans ses programmes, et en se joignant à eux les samedis. Dans les portraits de lui, on le présente volontiers comme un personnage sulfureux. Au mieux un intrigant. Mais peut-être aussi un complotiste, voire un séditieux… Passager clandestin, son autobiographie publiée au Diable vauvert, permet de rétablir quelques vérités et de mieux cerner le personnage.

Sud Radio, la radio des gilets jaunes?

Les gilets jaunes Maxime Nicolle et Jérôme Rodrigues, ce sont effectivement des amis. Juan Branco ou Yvan Le Bolloc’h, aussi. Forcément dans la médiasphère, cela fait mauvais genre, mais il en est conscient : “Je dissone. Un patron de média ne se comporte pas ainsi. Il doit être lisse et ne surtout pas s’engager”. Il s’en fiche, il confesse “ne pas être particulièrement sympathique” et estime qu’il ferait “un piètre politique”

Dès le début de leur mouvement, il se passionne pour les gilets jaunes. Il se sent en fraternité avec eux, et il dénonce les manipulations dont ils sont victimes. Par exemple, il affirme avoir vu des policiers en civil jouer le rôle de casseurs lors des manifestations, les fameux “appariteurs”.

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Comme les gilets jaunes, il dénonce la corruption qui, selon lui, serait la règle dans les médias français. Mais lui l’observe aux avants-postes. Il écrit : “L’État tient les médias, laisse courte, par la distribution d’aides publiques à la presse, par sa maîtrise totale des canaux audiovisuels, par l’influence qu’il exerce sur l’autorité judiciaire à tous les niveaux et selon le timing qui l’arrange, et enfin par l’autocensure des journalistes qui ne peuvent plus exercer leur métier en dehors des clous, sous peine de licenciement immédiat.” 

Maïsto boxe ses concurrents

Didier Maïsto est catégorique : il existerait en France un État profond, comme les trumpistes le disent de l’Amérique (voir notre entretien ci-dessous). Forcément, il en est convaincu, cet État profond jouerait contre lui ! Maïsto se voit comme un malheureux Don Quichotte. Il bataille depuis des années pour rétablir la vérité sur les audiences radio, ou pour démontrer que la revente de la chaîne Numéro 23 par Pascal Houzelot serait une escroquerie réalisée sur le dos du contribuable.

Quelques pages sympathiques évoquent une enfance passée à Toulon, à regarder les trains depuis la fenêtre d’un modeste logement de la rue Sainte-Andréa. Après des études en dents de scie et quelques tours de moto, Maïsto raconte son arrivée à Paris, son stage au Figaro et ses années en tant qu’assistant parlementaire de Patrick Ollier (Monsieur Alliot-Marie) ou de Marc Fraysse. Pas que des bons souvenirs. Il aurait pu rejoindre les services de communication de l’Élysée, mais, si “pour certains seul compte le trophée, pour d’autres le chemin prime”. Et Maïsto appartient à la seconde catégorie.

Riche en révélations sur le marigot des affaires parisien, la biographie de Didier Maïsto ne le rendra pas plus sympathique aux yeux de ses contempteurs, mais apportera de l’eau au moulin à une critique des médias déjà très répandue chez beaucoup de Français.

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Entretien avec Didier Maïsto

6 questions au patron de Sud Radio

Causeur. Pour lutter contre l’entre-soi qui peut exister dans les médias français – et qui explique pour une bonne part la défiance qu’ont les citoyens à leur égard – quelles réformes d’urgence proposeriez-vous ?

Didier Maïsto. Je proposerais qu’un patron, arrivé à un certain niveau d’affaires avec l’État, ne puisse pas posséder un média. Il faudrait établir un seuil, peut-être à 50% du chiffre d’affaires. Si vous êtes dans le BTP ou dans la téléphonie par exemple et donc dépendant de l’État, c’est très difficile d’être ensuite critique de la main qui vous nourrit. 

Ensuite, j’arrêterais toutes les aides publiques à la presse. Au sortir de la guerre, elles étaient destinées à étendre le spectre des opinions, mais aujourd’hui, on peut déplorer une uniformité des médias. Le système politico-médiatique est un serpent qui se mord la queue, il n’y a plus vraiment de pluralisme. 

Enfin j’annulerais la toute récente loi Avia, votée dans l’indifférence. Les réseaux sociaux, le dernier espace de liberté pour l’expression publique, sont repris en main par le pouvoir avec la complicité des GAFA. Finalement, très peu d’intellectuels ou d’hommes politiques ont réagi.

– Votre autobiographie « Passager Clandestin » dénonce la corruption du système politique et médiatique français. À vous lire, une oligarchie se partagerait les places. Existe-t-il en France une sorte de “deep state » qui joue contre le peuple, comme les trumpistes peuvent le dire en Amérique?

C’est l’État profond, absolument ! Je suis convaincu que cela existe. Ce n’est pas un fantasme, il s’agit de personnes qui ont fait les mêmes écoles et qui fréquentent le même réseau. Pour citer un exemple, quelqu’un comme Jean-Pierre Jouyet en est l’archétype. Emmanuel Macron lui-même est aussi l’émanation de cet État profond. Il n’y a pas de complot international, mais il y a une petite communauté d’intérêts, peut-être une centaine de personnes en France, qui gravitent autour des banques d’affaires, du pouvoir et des médias. 

Pour en faire partie, il faut impérativement avoir dans son curriculum vitae quelques écoles bien connues, être un européiste béat, critiquer sans cesse l’idée de peuple et de nation, et défendre mordicus les entreprises du CAC 40, ces monstres financiers qui n’ont plus grand-chose de français. On l’a vu récemment avec Sanofi qui a affirmé vouloir réserver un éventuel vaccin aux Américains, ou en découvrant les positions d’un fonds comme BlackRock dans tous ces groupes. Il n’y a pas tellement d’idéologie, ce sont des gens qui s’occupent de leurs propres intérêts. 

– Vous n’hésitez pas à balancer des noms. Mais n’est-ce pas pour régler des comptes personnels ? Craignez-vous des poursuites judiciaires en retour ?

J’ai déjà un procès en cours avec Monsieur Houzelot. Mais c’est mon groupe Fiducial qui a déposé une plainte, car nous estimons être victimes de l’escroquerie incroyable du canal 23 de la TNT dont je parle longuement dans le livre. Certes, Houzelot allume des contre-feux en se déclarant diffamé… Du côté de Médiamétrie, nous sommes en cassation ! J’ai toutes les pièces pour prouver ce que j’affirme dans mon livre.

– Votre livre est convaincant s’agissant du caractère douteux des mesures d’audiences radio. Selon vous, combien d’auditeurs écouteraient réellement Sud Radio ?

Médiamétrie est une bonne illustration de l’État profond dont nous parlions. Dans l’actionnariat de l’entreprise Médiamétrie, il y a les grands médias privés, les gros publicitaires, les agences d’achat d’espaces et pour partie le service public. C’est un conglomérat de droit privé, grâce auquel tout ce petit monde se mesure lui-même, et non une institution indépendante comme peut le croire le grand public. 

Alors que les auditeurs revenaient et que le standard de Sud Radio commençait de nouveau à sonner, vague après vague, on s’est étonné que notre audience Médiamétrie ne bouge pas. À deux reprises, je suis allé demander des explications au siège. On nous a dit que l’on ne comprenait rien, que tout était scientifique. En vérité, ils se contentent d’appeler des gens pour leur demander quelle radio ils écoutent dans une liste fermée, où Sud Radio n’est jamais dans les réponses proposées. Ce sont nos auditeurs qui nous ont fait ces retours. Les panels de Médiamétrie ne sont pas du tout représentatifs, c’est de la mesure au doigt mouillé, sans méthodologie sérieuse. 

Ces mesures d’audience radio irréalistes servent de base au calcul des tarifs de la publicité. Alors c’est très difficile à dire, mais j’estime qu’entre 1,2 et 1,3 million d’auditeurs se branchent sur Sud Radio. En privé, les grands patrons de médias me disent “tu as raison”, mais dès qu’ils sont tous ensemble, tout le monde ment. Ils savent que Médiamétrie n’est pas la panacée, mais rien ne change. 

– Vous vous êtes fait connaître par votre soutien indéfectible aux gilets jaunes. Aujourd’hui Jacline Mouraud rejoint le projet de revue de Michel Onfray. Que vous inspire ce projet ?

J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Onfray. On se connait et on partage des points de vue sur l’Europe maastrichtienne. Je rappelle dans le livre qu’en politique, plus jeune, j’étais avec Séguin. Il avait tout annoncé dès 1992. Michel Onfray ne fera pas de politique au premier degré, mais on a besoin d’intellectuels comme lui pour penser la société et les institutions. Notez qu’après trois mois de Covid, tout le monde devient souverainiste : il est donc dans le bon tempo ! Les gilets jaunes et un intellectuel comme Michel Onfray portent les aspirations profondes du peuple, même s’il faut faire attention avec ce mot. En tout cas, la parole de tous ces gens qui ont été en première ligne lors de la crise sanitaire, qui ne demandent pas de la considération mais une rétribution correcte de leur travail, et qui souhaitent participer plus activement à la démocratie. Notre démocratie représentative s’est trop éloignée des aspirations profondes des citoyens.

– Les médias « mainstream » que vous critiquez ont effectivement utilisé le supposé antisémitisme ou la violence de quelques tristes drilles en gilet jaune, pour dénigrer tout un mouvement populaire. Vous regrettez dans votre livre que votre invité vedette Etienne Chouard, qui draine derrière lui des soutiens antisémites, ne les ait jamais rejeté clairement. Aujourd’hui, votre ami Jérôme Rodrigues soutient la chanteuse Camélia Jordana et ses propos outranciers sur la police. Vous ne critiquez jamais les gilets jaunes : est-ce parce que les autres médias s’en chargent trop bien, ou parce que vous estimez que ce mouvement était exemplaire ?

Le mouvement des gilets jaunes n’est certainement pas exemplaire. Mais je dis simplement qu’il n’y a pas plus de racisme et d’antisémitisme dans le mouvement des gilets jaunes que dans la société française. Pas plus, pas moins. 

Tout le sel des gilets jaunes, c’est que c’était un mouvement complètement transversal, pas apolitique mais transpolitique. Des gens de tous bords se sont retrouvés sur des ronds-points, ils ont réalisé qu’ils avaient plus ou moins la même vie, un peu pourrie, et que même en redoublant d’efforts au travail, c’était chaque année toujours un peu plus dur. On a commencé par ne plus se rendre au restaurant, puis à ne plus pouvoir partir pour les vacances, et enfin à ne plus pouvoir payer les fleurs le dimanche pour notre femme ! Inscrite au fronton de nos mairies, l’égalité est l’objectif absolu. Aujourd’hui l’État profond propose des lois d’affichage au nom de l’égalité, il s’adresse à des clientèles au nom de la lutte contre telle ou telle discrimination. On veut par la loi sanctionner ce qui ne serait pas égalitaire. Je ne suis pas pour l’égalitarisme, mais les gilets jaunes ont raison de se battre au moins pour l’égalité des chances. 

« La France a perdu toute crédibilité en Europe »


A-t-on eu tort de confiner tout le pays presque deux mois durant ? Le déconfinement a-t-il été trop tardif faute de préparation ? Le Covid-19 aura-t-il raison de la zone euro ? L’économiste Christian Saint-Etienne répond à toutes ces questions ainsi qu’à celles que vous ne vous posez pas. Entretien.


Daoud Boughezala. L’OCDE, la Commission européenne et le gouvernement français ont des prévisions de croissance très pessimistes pour 2020. En tant qu’économiste, qu’annoncez-vous ?

Christian Saint-Etienne. Le gouvernement prévoit -11% et l’OCDE entre -11 et -14% de « croissance » négative du PIB en 2020. Si le gouvernement ne commet pas d’erreur, on pourrait se limiter à -10%. En tout cas, le PIB va reculer de l’ordre d’un dixième. Un choc de cette ampleur correspond à une perte de l’ordre d’un million d’emplois structurels sur dix-huit mois. Tout l’enjeu est de savoir s’il se produira un rebond de l’économie qui permettra de créer des emplois.

Bien que vous en fustigiez les conséquences économiques, le confinement n’était-il pas inévitable ?

Je n’ai pas contesté la date de confinement mais sa sortie. Tous les pays du Nord sont sortis du confinement le 27 avril, pourquoi ne sommes-nous pas capables de faire de même ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas massivement commandé des masques et des tests dans la première quinzaine de mars. C’est le retard du déconfinement qui nous a coûté massivement. On peut compter que chaque semaine de retard dans le déconfinement nous a coûté 1% de PIB.

Le gouvernement n’a pas conscience de ce coût. Il a fini par mettre en œuvre la bonne stratégie avec un mois de retard. Il a commis une terrible erreur en arrivant fin février sans masques et sans tests. C’est sa responsabilité ainsi que celle du directeur général de la Santé Jérôme Salomon. On s’est donc retrouvé dans une situation catastrophique, autant par la faute de la haute administration que du gouvernement. Fin février, alors que le Premier ministre et le président de la République ne se levaient pas la nuit pour se demander combien il y avait de masques en stock, la haute administration aurait dû taper du poing sur la table.

A partir du 1er mars, la situation commençait à exiger d’avoir les chiffres et de comprendre. Or, à la mi-mars, on a été contraint de confiner. Paniqué, le gouvernement a attendu fin mars pour véritablement commander des masques et mi-avril pour commander des tests. Pendant plus d’un mois, le gouvernement a tourné en girouette : il n’avait pas compris que la stratégie à adopter était « masquer, tester, isoler », stratégie gagnante mise en œuvre par Taiwan, la Corée du Sud ou le Japon.

Le monde entier voulant des masques et des tests, on a eu beaucoup de mal à s’en procurer. Il y a eu une désorganisation totale du système sanitaire puisque nos capacités de tests vétérinaires n’ont pu être exploités pour des questions d’organisation interne.

Maintenant que nous avons rattrapé notre retard initial, comment expliquez-vous la lenteur du déconfinement ?

Concrètement, le déconfinement est bloqué à cause des protocoles dans les écoles. Les écoles ne reçoivent que 20% des effectifs jusqu’à fin mai, ce qui empêche les parents de travailler. On se retrouve donc avec deux mois de confinement massif de fin mars à mi-mai et un semi-confinement qui continue jusqu’au 10 juin. Tout cela explique le recul de 10% du PIB, qui correspond à au moins une fois et demie le recul allemand.

Au fond, l’idéologie du principe de précaution s’est emparée de la France en 2004, avec la réforme constitutionnelle. Cela fait quinze ans qu’on suit un tel principe. Il sert très souvent de couverture à la lâcheté alors qu’un principe de responsabilité serait préférable. En l’occurrence, tout le monde se couvre et personne ne prend de décision.

Une seconde raison explique le retard du déconfinement : le gouvernement se sent fautif. Très peu de gens disent que la stratégie de mise en œuvre des tests n’a été prise qu’à mi-avril. Le gouvernement réalise avec un retard d’au moins six semaines qu’il a fait une erreur colossale. Pour se dédouaner de cette erreur, il est surprudent à la sortie, ce qui explique qu’on ait à la fois un retard à l’allumage et un retard à la sortie.

Si vous étiez aux responsabilités, seriez-vous partisan d’un déconfinement total, quitte à risquer une deuxième vague ou un rebond de l’épidémie ?

La stratégie « masquer, tester, isoler » reste toujours la bonne et on ne teste toujours pas suffisamment. Néanmoins, depuis début mai, on est en mesure de tester davantage, bien qu’on ne réalise que 250 000 tests par semaine alors qu’on nous en avait promis 500 000. Cela permet d’identifier les clusters et de les traiter immédiatement. Il faut amplifier cette dynamique pendant dix-huit mois.

D’autre part, il faut continuer d’appliquer les gestes barrières, notamment le point central que sont les mains, lesquelles transmettent 90% des maladies. Et durcir l’obligation du port du masque dans les transports.

Sous toutes ces réserves, je relâcherais très fortement les protocoles sanitaires dans les secteurs productifs et scolaires pour pouvoir accueillir au moins 80% des élèves au 15 juin. Je continuerais d’appliquer une politique de prudence, de contrôle, et de réaction très rapide au moindre cluster. Cela exigerait de redonner un rôle à la médecine de ville, qui a été effacée depuis le mois de mars, car le Covid va continuer à roder.

Pour affronter le coût de la crise sanitaire et économique, souhaitez-vous mutualiser les dettes européennes ?

Non. La bonne réponse consiste à prendre en compte que depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans un monde dominé par un duopole sino-américain, avec une transformation de ce duopole en guerre froide il y a environ un an. Cette situation rappelle étrangement les années 1960-1970 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Dans ce contexte, l’Europe est le ventre mou du monde. Par la nature du traité de Rome de 1957, l’Union européenne ne peut pas être un outil de puissance mais un espace de coopération commerciale pour éviter les guerres. Ce qui était en vigueur en 1957 n’a plus de sens en 2010. Or, le traité de Rome n’évoluera pas. C’est pourquoi, comme je l’ai prôné en 2018 dans Osons l’Europe des nations, il faut l’émergence d’un noyau dur intergouvernemental autour d’une dizaine de pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Benelux). Ce groupe d’Etats aurait la capacité de mener une politique stratégique avec la gestion d’un budget de l’ordre d’1 à 2% du PIB pour investir massivement dans le numérique et les nouvelles technologies. Ceci se ferait en dehors de l’Union européenne.

Quels sont les obstacles à ce projet ?

Les Etats que j’appelle les cinq renégats empêchent l’émergence d’un système fiscal et social européen convergent : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Chypre et Malte. Ils regroupent 25 millions d’habitants, c’est-à-dire 5% de l’Union à 27.

Dans le traité de Maastricht, les Anglais avaient permis que les questions fiscales doivent être prises à l’unanimité, ce qui permet à ces cinq Etats  de bloquer toutes les décisions.

Il ne s’agit pas de bâtir une fiscalité à la française, car c’est la pire du monde, avec dans tous les domaines les taux d’imposition les plus élevés. Mais cela ne serait pas scandaleux de dire que la fiscalité sur l’épargne, et de l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de l’Union doit atteindre au moins 20% du PIB.

Obsédés par la préservation de leurs privilèges, les Français ne se rendent pas compte que l’on a perdu toute crédibilité en Europe. Nous avons plus reculé que l’Allemagne en 2008. A chaque choc, nous reculons plus que les Allemands, et aujourd’hui, l’économie française est à 75% de celle du voisin allemand. Toute l’Europe s’inquiète donc du long effondrement français depuis une vingtaine d’années. Les Allemands ne comprennent pas pourquoi la France se désindustrialise, pourquoi on n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis quarante-huit ans, et pourquoi on est en déficit permanent. Nous sommes en perte de crédibilité majeure. Dans ce contexte général, on met en place des outils d’endettement alors que ce n’est pas le sujet : il faut permettre à l’Europe de redevenir compétitrice à l’échelle mondiale.

Y a-t-il un risque d’explosion de la zone en cas de trop fortes divergences entre l’Allemagne et les pays du Club Med ?

Malheureusement, ce sujet beaucoup évoqué en 2009-2010 et disparu depuis, revient au goût du jour. En effet, il y a un écart qui se crée entre Allemagne et Pays-Bas d’un côté, la France et l’Italie de l’autre. Cela va remettre sur la table l’idée d’un éclatement, qui ne serait pas forcément généralisé. En cas de problème, ce ne sont pas les pays faibles qui sortiront mais les pays forts. Cela est dû à une raison technique : sous réserve qu’on ait vraiment l’intention de rembourser la dette, qui est en euros, et que l’on décide de réintroduire une monnaie faible, elle risque d’être dévaluée de 50% et d’ainsi doubler la dette. A un moment donné, si l’écartèlement est trop fort, les Allemands, avec les Néerlandais, les Autrichiens, et peut-être cinq ou six autres pays, sortiraient et l’on aurait deux Euros, un Euromark et un Euro authentique, France incluse, vu notre niveau de désindustrialisation. D’autres pays comme l’Italie ont une meilleure industrie que nous.

Osons l'Europe des nations

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Christophe Colomb, Churchill, racistes?


Les nouveaux antiracistes refusent toute part d’ombre aux personnages historiques.


La ville de Los Angeles a remplacé le Columbus Day par le jour des indigènes. La statue de Churchill à Londres a été taguée avec une inscription « racist », peinte sur son piédestal par des militants anti-racistes. D’autres statues sont mises à bas.

Londres, le 7 juin 2020 © David Cliff / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Londres, le 7 juin 2020 © David Cliff / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Il existe une tendance qui veut faire en sorte que disparaissent tous les grands hommes et les grands penseurs de l’Occident. Si on se place du point de vue de l’esprit des Découvertes, de l’esprit d’aventure, ils ont tort… Si on se place du point de vue des indigènes qui vivaient heureux avec leurs coutumes, leurs enfants ou leurs chasses, ils ont raison. C’est très difficile de porter un jugement moral sur l’histoire parce que toutes les étapes brillantes ou honteuses qui ont borné le chemin font que l’on est là… Dans l’histoire, on est myope. On se bat pour les 10 ou 15 ans devant nous comme si on se battait pour l’éternité, sans savoir ce qui se passera dans les épisodes suivants. Mais la route qui a conduit l’humanité jusqu’à aujourd’hui ne peut être gommée.

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Elle a été tracée par d’innombrables anonymes mais aussi par des personnalités éminentes dans tous les domaines (politique, militaire, scientifique ou littéraire), sans lesquelles le monde ne serait pas ce qu’il est. Si on accepte d’être dans ce monde, on doit accepter qu’il ait suivi un itinéraire qu’a posteriori l’on ne peut plus modifier. Ôter de la mémoire des nouvelles générations les noms de Christophe Colomb ou Colbert signifierait ne conserver leur auréole qu’aux savants, aux artistes, aux poètes ou aux victimes de ceux qui ont édifié une portion du chemin parcouru par les civilisations. Christophe Colomb, ou Colbert en France (avec son code noir) présentent un bilan d’un côté positif, et de l’autre négatif par rapport à nos valeurs contemporaines.

Les Juifs ne réclament pas que descendent du pinacle Saint Augustin, Luther, Voltaire, Saint Louis et bien d’autres qui étaient leurs ennemis. Ils demandent que soient mis à l’écart de toute marque d’estime publique ceux qui, à une période récente où l’antisémitisme était déjà amplement condamné, ont participé à la diffusion de la haine anti-juive et à la mise à mort des Juifs.

La déclaration d’indépendance américaine qui disposait « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur » a été signée par de nombreux esprits altruistes et éclairés dont Jefferson et Adams, qui possédaient des esclaves !

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Allons-nous jusqu’à retirer notre estime et notre gratitude à Platon parce qu’il possédait des esclaves ou qu’il ne s’est pas dressé contre la discrimination des métèques à Athènes?

Il faut être raisonnable et juger les hommes selon leurs époques. Nous devons comprendre aussi que sur notre Terre, les peuples loin de nous constituent autant de planètes éloignées les unes des autres. Petit à petit, les valeurs d’humanité résultant de notre morale judéo-chrétienne et de l’esprit des Lumières devraient être portées de plus en plus loin. Il serait insensé pour l’Occident de jeter à bas ses grands hommes quand le reste du monde continue à glorifier les siens, qui aux yeux de la morale d’aujourd’hui ne sont certainement pas meilleurs que les nôtres.

La rose pourpre de Woody Allen

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Ses Mémoires, censurés aux USA, ont pu paraître en France. Tant mieux pour nous.


Il aura fallu un éditeur courageux, Manuel Carcassonne, directeur de Stock, pour que nous puissions nous régaler à la lecture des mémoires de Woody Allen. Aux États-Unis, le puissant mouvement #MeToo, dont Ronan Farrow, fils du célèbre cinéaste, est l’une des figures emblématiques, a contraint son éditeur, Grand Central Publishing, à jeter l’éponge. Les autres maisons d’éditions ont suivi, comme le banc de sardines suit celle qui indique la direction. Les États-Unis sont entrés dans une ère comparable à celle du maccarthysme, une ère de chasse aux sorcières où accusation de pédophilie, tentative de viol, attouchements inappropriés signifient culpabilité. Seule l’éditrice Jeannette Seaver, veuve de Dick Seaver qui a publié les plus grands auteurs sulfureux, Henry Miller, Hubert Selby, D.H. Lawrence, pour ne citer qu’eux, a osé défier le nouvel ordre féministe en éditant le réalisateur devenu pestiféré.

Rien n’est simple dans la tribu

Woody Allen revient longuement sur l’affaire qui ronge sa vie, mais ne parvient pas à la détruire, malgré une pression constante. Et là, on peut dire que le titre français, Soit dit en passant, ne correspond pas à la réalité du livre. Le cinéaste ne passe pas sur l’affaire, il s’y attarde même, tentant une ultime fois de donner sa version des faits. Depuis 1992, Dylan, la fille adoptive de Woody Allen, l’accuse d’abus sexuels. Ces accusations très graves sont portées par sa mère, l’actrice Mia Farrow, compagne du cinéaste. Malgré les nombreuses conquêtes de Woody Allen, elle est celle qui compte le plus. Il la fera tourner treize fois. Leur histoire débute en 1980. Cette femme aux yeux bleus et boucles blondes, intelligente, vive, cultivée, fut révélée par Roman Polanski dans Rosemary’s Baby. Allen rappelle que l’actrice est déjà mère de sept enfants, dont quatre adoptés. Le couple n’habitera jamais ensemble.

Le récit de Woody Allen démontre tous les ressorts d’une machinerie où Mia Farrow apparaît tour à tour manipulatrice, hystérique, castratrice, incestuelle. Malgré cela, Woody Allen est ostracisé

N’arrivant pas à avoir d’enfant avec son compagnon, Mia Farrow adopte une petite fille, Dylan, celle par qui le scandale arrivera. En 1987, Mia annonce qu’elle est enfin enceinte d’un petit garçon. Mais aujourd’hui, elle laisse entendre que Satchel pourrait être en réalité le fils de Frank Sinatra. Il faut suivre, rien n’est simple dans cette tribu. Puis Mia Farrow adopte Soon-Yi, née en 1970, en Corée du Sud. C’est une orpheline qui vit, à 5 ans, dans les rues de Séoul à la recherche de boîtes de conserve et de couvertures. Ça forge le caractère. Son instinct de survie est inoxydable. Mia va détester la petite, la considérant comme une ratée. Elle poursuit cependant brillamment ses études. Le réalisateur la trouve « maussade et ennuyeuse ». Mais il finit par tomber amoureux d’elle.

La vengeance de Mia

Elle a alors 22 ans. 35 ans d’écart avec Woody Allen, le compagnon de sa mère adoptive. Le couple se réfugie dans le penthouse du cinéaste. Un jour, ils prennent des Polaroid, ils sont nus, ils les oublient sur une étagère, Mia les découvre. C’est le choc, la guerre totale. La vengeance de Mia sera terrible. Elle dit : « Il m’a pris ma fille, maintenant je vais lui prendre la sienne. » Elle met sa menace à exécution. Elle porte plainte contre son ex-compagnon, l’accusant d’avoir agressé sexuellement Dylan, à l’âge de 7 ans. Woody raconte longuement le conditionnement psychique que Dylan a subi de la part de sa mère. Le témoignage de la petite est bidon, selon Allen. Moses Farrow, fils de Mia et Woody, déclare aux enquêteurs : « Ces conclusions corroborent exactement mon expérience d’enfant : coaching, influence et répétition sont les trois mots qui résument au mieux la façon dont notre mère a essayé de nous élever. » De son côté, Soon-Yi confie : « Mia aimait surtout le mécanisme de l’adoption, c’était pour elle une excitation, comme quelqu’un qui s’achète un nouveau jouet ; elle s’enorgueillissait de cette réputation de sainte, de l’image publique favorable que cela lui donnait, mais élever les enfants ne l’intéressait pas et elle ne s’occupait pas vraiment d’eux. » Woody Allen ajoute : « Il n’y a rien d’étonnant à ce que deux de ses enfants adoptés se soient suicidés et qu’un troisième y ait songé sérieusement. »

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Après deux enquêtes fouillées, dont l’une lancée par le département de la protection de l’enfance de l’État de New York, les conclusions sont formelles : « Dylan n’a pas été agressée sexuellement par M. Allen (…) Il n’existe aucune preuve tangible que l’enfant (…) ait été sexuellement abusée ou maltraitée. »

Le récit de Woody Allen est précis, argumenté, témoignages à l’appui, démontant tous les ressorts d’une machinerie où Mia Farrow apparaît  tour à tour manipulatrice, hystérique, castratrice, incestuelle. Malgré cela, Woody Allen est ostracisé. Les acteurs ne veulent plus tourner dans ses films, ceux qui ont tourné avec lui le regrettent publiquement, ses collègues le boycottent, Amazon a rompu son contrat, on ne fait plus de cours sur ses films. Avec son humour qui le caractérise et le sauve, Woody Allen déclare : « Dans le monde du spectacle comme ailleurs, les gens ont une vie à vivre et des problèmes personnels, mais ils avaient entendu dire que refuser de travailler avec moi était la dernière chose à la mode – comme s’il s’agissait du nouveau régime à base de chou kale. »

Détachement stoïcien contre #Metoo

Woody Allen s’en prend également au mouvement #Me Too qui, par ses excès et son aveuglement, dessert « la situation de femmes authentiquement maltraitées et harcelées. » Mais depuis que « le principe de toujours croire la femme » s’applique, que faire ? Avec un détachement stoïcien, le cinéaste, âgé de 84 ans, soupire : « Ma foi, dans la mesure où ce que je lègue à la postérité ne m’a jamais intéressé, que puis-je répondre ? »

Bien sûr, Woody Allen nous parle de son enfance, sa jeunesse, ses amours, de littérature, beaucoup, de ses dégoûts revendiqués. En revanche, il évoque assez peu ses films, le cinéma, pas du tout de la technique qui l’ennuie profondément. Il était un ado timide et complexé de Brooklyn, très tôt solitaire, misanthrope, claustrophobe, hypocondriaque. Il l’est encore, avec son regard triste derrière de grosses lunettes. Il sait que tout ça est derrière lui, un passé exceptionnel dont il ne tire aucune gloire. Il se considère comme un acteur au jeu limité, un cinéaste moyen, pas au niveau d’un Polanski. Il n’est pas loin de penser que la vie est une drôle de farce et que la vérité, c’est la mort. Il y a eu de très beaux moments dans une vie somme toute assez terne, si l’on met entre parenthèses « l’affaire Farrow ». Avec Diane Keaton, ce fut plus qu’agréable. Ils croisent Simone de Beauvoir et Polanski dans un restaurant où ils dégustent des tortellinis. Les jambes de Diane sont sublimes. Elle devient sa muse, son « étoile polaire ». Woody raconte, ému : « Diane et moi, on se levait, on appuyait sur un bouton au chevet du lit, des rideaux s’ouvraient automatiquement pour révéler Manhattan à nos regards. Soit le soleil inondait la pièce, soit la pluie ou la neige tombait, ou encore le parc resplendissait de feuilles d’automne rouges et jaunes, qui mourraient en luttant avec panache. » De quoi apaiser les névroses. La pluie fine sur la ville, la lumière mélancolique, l’univers poétique de Woody. Car il y a beaucoup de poésie dans ses films. Puis c’est la rupture sur une chanson de Billie Holiday. Woody se console dans les bras de Robin, puis Dory, les deux sœurs de Diane Keaton. Incorrigible séducteur qui collectionnait les râteaux jeune homme, sensible aux chutes de reins des jolies filles.

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Le réalisateur de Manhattan évoque son mariage à Venise avec Soon-Yi, la seule qui soit restée fidèle à Woody, se remémorant probablement les brimades infligées par Mia. Il résume ainsi l’événement : « Soon-Yi et moi étions mari et femme. Cela n’eut que peu d’effet sur la Bourse, même si le Xanax gagna dix points. »

La littérature tient une place importante dans ses mémoires. Mention spéciale pour Tennessee William. Il évoque ses pièces, vues plusieurs fois, ainsi que le film Un tramway nommé désir, « la perfection artistique absolue ». Il ajoute : « À l’exception de cette fin à la con, qui cède aux exigences de ce que D. H. Lawrence appela la ‘’crétinerie de la censure’’ ». Dans cette perfection atteinte, il n’oublie pas Marlon Brando « poète vivant ». Il écrit : « C’est un acteur qui fit irruption sur scène et changea l’histoire du jeu théâtral. La magie, le décor de la Nouvelle-Orléans, le Quartier français, les après-midi pluvieux et moites, la partie de poker. Le génie artistique à l’état pur, toutes catégories confondues. » Ça fait du bien de lire un esprit libre.

Le réalisateur de Minuit à Paris se souvient de ses rencontres avec Truffaut, Resnais, Godard, son coup de téléphone matinal à Fellini « génie du cinéma ». Les pages défilent, on les lit avec gourmandise, parfois nostalgie, une musique de Sidney Bechet dans la tête. On ne peut s’empêcher de penser que c’était mieux avant. Il ne faudrait jamais se compromettre avec les adultes.

La clé pour comprendre Woody Allen se trouve dès la première ligne de son livre. Il cite Holden Caulfied, le personnage de L’Attrape-cœurs, de Salinger.

Woody Allen, Soit dit en passant, Stock.

Le Covid-19 a encore affaibli notre démocratie et nos représentants


Alors que le Covid s’éloigne et que le président Macron réunit ce vendredi son conseil scientifique pour préparer son allocution de dimanche, un bilan politique peu flatteur désole déjà les Français. Le confinement était une décision lourde de conséquences, mais le pouvoir n’a pas eu d’autre choix. Après la crise sanitaire, l’opposition délétère entre le camp du haut et le monde du bas se confirme.


L’épidémie de covid-19 reflue. Il est trop tôt pour faire le bilan d’une crise qui n’est pas encore derrière nous. Mais déjà, quelques remarques peuvent être formulées.

Quels que soient les pays et les mesures sanitaires adoptées, l’épidémie a connu une évolution comparable. Elle s’est essoufflée au bout de quelques semaines et a diminué bien avant l’obtention de la fameuse « immunité collective », calculée de façon très théorique aux alentours de 60 à 70% de la population. À cela rien d’étonnant : l’immense majorité des épidémies évoluent de cette manière, dépassant rarement un taux de 20 à 30% d’infectés. La raison tient au « polymorphisme phénotypique » de la population, c’est-à-dire à la variété interindividuelle en matière de sensibilité à l’infection. Cette susceptibilité variable d’un individu à l’autre a des causes innées (par exemple le sexe : les hommes sont plus à risque pour le covid que les femmes, l’âge : les enfants sont peu infectés et infectants, ou le groupe sanguin) ou acquises (immunité croisée avec des infections antérieures par d’autres coronavirus, effet protecteur de la nicotine…). Dans le cas du covid-19, le taux de personnes ayant rencontré le virus, donc qui sont désormais immunisées, est très variable d’une région à l’autre. Les 6% d’immunisés à l’échelle du pays se calculent en mélangeant des minimums autour de 1% (dans le Sud-Ouest) et des maximums à près de 20% (Haut-Rhin, Ile-de-France). Notons que le taux de létalité (le nombre de morts par rapport au nombre de contaminés) a été revu à la baisse avec la découverte de nombreux cas peu ou pas symptomatiques. Il serait aux alentours de 0.35% dans notre pays.

Confinement : la pire des décisions à l’exception de toutes les autres

Est-ce à dire que le confinement était inutile ? La réponse est plus nuancée. Elle est à la fois d’ordre pratique, mais aussi et surtout d’ordre psychologique.

Notre jacobinisme idéologue a montré toute son aberration! (…) Le gouvernement a rompu le lien avec les citoyens. Son arrogance, son mépris et sa brutalité lui ont aliéné la confiance du peuple, qui se complait en retour dans des exigences impossibles à satisfaire

Le confinement était « la pire des décisions à l’exception de toutes les autres ». Il a joué son rôle : éviter la catastrophe qu’aurait été l’effondrement du système de santé, submergé par des arrivées massives et concomitantes de malades. Mais ce, au prix de dégâts économiques et sociaux majeurs. Comme l’a dit le président de la République : « quoiqu’il en coûte… » – le coût, effectivement, s’est avéré gigantesque et la facture n’a pas fini de s’alourdir : faillites retardées, augmentation de la pauvreté, explosion du chômage, décrochage scolaire, pathologies psychologiques voire psychiatriques, etc.

On aurait certainement pu faire mieux, et à moindre coût économique et social. Et d’ailleurs, certains pays comparables au nôtre (l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie, la Tchéquie…) ont effectivement fait mieux. Et même beaucoup mieux ! Ils ont moins de morts et moins de retentissement économique. Leur exemple nous enseigne ce qu’il aurait fallu faire.

Retard à l’allumage

En janvier, l’épidémie faisait rage en Chine. Il fallait reconstituer en urgence les stocks de masques qui avaient été vidés pour des raisons budgétaires par les gouvernements précédents. Et ce, non pas en commandant encore et toujours en Chine (en proie à l’épidémie, elle n’avait d’ailleurs elle-même pas trop de sa propre production qui avait chuté), mais en poussant la filière textile nationale et en encourageant les particuliers à confectionner leurs propres protections. Nul besoin ici de masques FFP2 ; les masques chirurgicaux simples et les masques « artisanaux », sont tout à fait efficaces pour éviter « d’ensemencer » le milieu environnant, notamment par les malades qui s’ignorent. Il fallait aussi acquérir des machines pour les tests PCR et sérologiques, des respirateurs, et augmenter les capacités en réanimation. Au lieu de cela, on a dit « une mystérieuse épidémie touche la Chine… pas étonnant, ce sont des Chinetoques ! », on a glosé sur la fausse alerte de l’épidémie H1N1 de 2009, qui était resté cantonnée en Asie, et on s’est croisé les bras.

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En février, quand l’épidémie s’est propagée de Chine en Italie, tous les doutes étaient levés. On savait dès lors que la France allait être touchée. Il fallait fermer les frontières, annuler les grands rassemblements (y compris les élections municipales), imposer les « gestes barrière », rendre le masque obligatoire dans l’espace public, organiser les tests systématiques et l’isolement des malades. Mais on a dit : « ce sont des Ritals ! », et on a procédé à de hasardeuses comparaisons entre le système de santé transalpin et le nôtre, sensé être « le meilleur du monde ».

Début mars, au moment où l’épidémie s’est amplifiée chez nous, un bref confinement avec fermeture des écoles (à l’époque on ne savait pas que les enfants sont à la fois peu touchés par la maladie et peu contaminants) et des entreprises non essentielles aurait permis de se mettre en ordre de bataille. Mais il n’aurait pas dû durer plus de 2 à 3 semaines. D’autre part, il aurait certainement pu être réservé aux régions où le virus circulait intensément. Traiter l’Aquitaine comme le Grand-Est et l’Ile-de-France n’avait pas de sens. Le jacobinisme idéologue a ici montré toute son aberration.

L’exécutif a aussi composé avec le peuple à sa disposition

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas mis en œuvre ces mesures de bons sens qui auraient permis d’éviter en même temps des milliers de morts et la faillite économique ? Incompétence, pusillanimité, wishful thinking… et surtout faiblesse face à une population rétive, qui n’était pas convaincue de la gravité de la situation et donc pas prête à sacrifier ses habitudes aux mesures exceptionnelles qui s’imposaient. Imaginons que le gouvernement ait rendu le port du masque obligatoire dans l’espace public en février, au moment où cela aurait sans doute suffi à endiguer l’épidémie, mais avant même que le drame du covid frappe la nation au cœur… Que n’aurait-on entendu comme récriminations et moqueries ! Il est certain que très peu de gens auraient accepté cette contrainte, pourtant légère quand on la compare à ce qu’ils ont enduré pendant le confinement. Reconnaissons-le : cette mesure aurait été tout bonnement impossible à faire appliquer, et pas seulement dans les « territoires perdus de la République ».

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La triste vérité est que le confinement était nécessaire pour casser l’épidémie, mais aussi et surtout pour « dresser » la population. Avec ses mesures punitives voire vexatoires (sorties minutées, attestations de déplacement, parcs et jardins fermés, espaces naturels interdits, le tout sanctionné par des amendes), le confinement a rendu la population docile. Cette docilité durera ce qu’elle durera, mais il faut reconnaître que désormais la grande majorité des gens portent un masque dans l’espace public, font la queue en ordre, restent à distance les uns des autres, ne se touchent plus inutilement, se lavent gentiment les mains, etc. « Nous avons fait des progrès dans l’hygiène » – satisfecit. Eh oui, nous n’étions pas irréprochables dans ce domaine, l’épidémie l’a amplement démontré ! En vérité, il s’agissait de revenir à des pratiques qu’on avait un peu oubliées, étant devenus trop confiants dans la force des thérapeutiques antiinfectieuses : se laver fréquemment les mains, porter un masque quand on est enrhumé, éviter la promiscuité, installer des hygiaphones sur les comptoirs d’accueil… Ces mesures avaient cours à l’époque (pas si lointaine) où nos pays étaient ravagés par la tuberculose, et on ne s’en portait pas plus mal. La crise du covid les remet à l’honneur, ce qui aura certainement un effet favorable dans la lutte contre d’autres infections à vecteur respiratoire, notamment la grippe saisonnière, dont on oublie souvent qu’elle est responsable de 10 000 à 15 000 morts chaque année. De manière plus inattendue, cette épidémie pourrait entraîner une rectification de nos mœurs « à la japonaise », rectification qui ne manquerait pas d’une certaine élégance : se faire la bise entre membres des associations sportives ou culturelles ou entre collègues au bureau, est-ce vraiment indispensable ? Que les embrassades se limitent aux véritables relations affectives, voire amoureuses, voilà qui n’est pas pour nous déplaire, à nous qui critiquions le relâchement général des mœurs occidentales !

Torts partagés

Mais revenons à des considérations plus sérieuses : la crise du covid a révélé une autre crise, la défiance entre gouvernés et gouvernants. Les mesures, même de bon sens, prises par le gouvernement, ne sont acceptées que sous la contrainte et la menace, et doivent être assorties de beaucoup d’artifices et de dissimulations – mensonges qui ont aussi pour but de protéger des secrets plus ou moins éventés : celui sur les masques prétendument inutiles, afin de cacher la pénurie, en est devenu le symbole. Il faut aussi procéder à un intense battage médiatique, qui est plus proche de la propagande que de l’information. Les hashtags #restezchezvous et #restezprudents, incrustés dans les écrans de télévision, témoignent de cette communication infantilisante mais sans doute nécessaire.

Dans cette triste situation, les torts sont partagés. On sait bien qu’on a les dirigeants qu’on mérite. Aux citoyens indisciplinés répondent des dirigeants tyranniques et hypocrites. Pire encore : les pratiques des uns amplifient les défauts des autres, en un cercle vicieux qu’il est impossible de rectifier. Quand, pour gouverner, on utilise la ruse, le mensonge et la punition, on est condamné pour toujours à ces bas moyens. Là où l’explication, la sincérité et l’encouragement ont fait défaut, ruse, mensonge et punition deviennent les seuls outils disponibles. C’est un fait : le gouvernement a rompu le lien avec les citoyens. Son arrogance, son mépris et sa brutalité lui ont aliéné la confiance du peuple, qui se complait en retour dans des exigences impossibles à satisfaire et des réactions caractérielles. À force de traiter les citoyens en enfants capricieux et irresponsables, ils deviennent effectivement des enfants capricieux et irresponsables. Irresponsabilité : dans un camp comme dans l’autre (car nous en sommes réduits à cette séparation misérable entre le camp du haut et le monde du bas), l’absence de remise en question face aux erreurs commises rend impossible de rétablir le lien.

Toutes choses égales par ailleurs, on peut comparer la défiance envers le gouvernement à la défiance envers les vaccins. Selon un sondage récent, plus de 25% des personnes interrogées refuseraient de se faire vacciner contre le SARS-CoV-2 si un vaccin était mis au point ! Ce refus semble irrationnel, stupide et égoïste. En réalité il reflète une critique légitime envers l’industrie pharmaceutique, dont les agissements ignobles sont de plus en plus percés à jour. Le scandale de l’article du Lancet vient d’illustrer de façon caricaturale les manipulations de grande ampleur auxquelles se prête la recherche médicale, soumise aux pressions de Big Pharma. Rien d’étonnant à ce que les citoyens, déboussolés, refusent d’accorder leur confiance à ces entreprises plus soucieuses de leurs profits gigantesques que de la santé publique.

Cette fracture entre le camp du haut et le monde du bas est un drame dont nous ne finissons pas de payer le prix. Elle ébranle la démocratie dans ses fondements les plus sacrés, remettant en cause le contrat social. Depuis deux siècles, après bien des révolutions et des négociations, des batailles et des compromis, des clashs et des pactes, nous croyions avoir obtenu que nos élus ne soient pas nos parents ou nos gardiens, mais nos représentants. C’est encore le cas dans les pays cités plus haut, notamment les petits pays comme la Suisse, où démocratie directe, principe de subsidiarité et responsabilité politique sont un peu plus que de grands mots vides privés de toute réalité. Mais en France, la situation de la prétendue démocratie est désolante. Et ce n’est pas une supranationalité privée de toute attache charnelle avec les citoyens qui réparera un lien chaque jour un peu plus distendu.

Jean-François Colosimo: « On importe un discours qui n’a rien à voir avec la réalité française »

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Jean-François Colosimo propose une explication des émeutes déclenchées par la mort de George Floyd, et met en garde contre les comparaisons hâtives…


Elisabeth Lévy et son invité Jean-François Colosimo, spécialiste des Etats-Unis, tentent de remonter aux sources des troubles qui secouent actuellement le pays de l’oncle Sam. Causeur vous propose de lire une partie de leur échange. L’émission complète est à découvrir sur abonnement (5€ par mois) et en intégralité ici.

Verbatim

Jean-François Colosimo: La rupture c’est Malcolm X ! C’est Nation of Islam ! [tooltips content= »Fondée en 1930, Nation of Islam est une organisation politico-religieuse américaine comptant entre 20 000 et 40 000 membres. Malcolm X est connu pour s’être associé à eux, avant de prendre ses distances dans les années 1960″]1[/tooltips] C’est-à-dire le choix de rejeter le christianisme dominant aux Etats-Unis. Nation of Islam est une création américaine qui s’oppose à la vision intégratrice et universaliste de Luther King : pour eux c’est la guerre (des identités). On assiste d’ailleurs à ce moment-là une chose tout à fait prodigieuse: une jonction entre les Juifs et les Noirs sur la question de l’émancipation, avec l’horizon babylonien, sur les rives du fleuve de Babylone… La sécession éclate parce que cette religion-là est antagonique là où, normalement, toutes les religions ont vocation à s’intégrer au sein de la « religion américaine ». Trump est un pur produit de cette « religion américaine », il rappelle à tous les Américains la prédestination, qui est une représentation fondamentale de l’Amérique. Comme c’est un animal politique, il fait aussi ainsi un gros clin d’œil aux évangéliques. La faillite du modèle américain, c’est sa violence et la séparation des églises noires et des églises blanches. Les chrétiens blancs et les chrétiens noirs ne partagent même pas les mêmes églises.

Elisabeth Lévy. Reste que chez nous non plus, on nous dit du mélange qu’il ne marche plus… Mais aux Etats-Unis, ce serait donc différent, puisqu’on a le sentiment qu’il n’aurait jamais vraiment existé?

Jean-François Colosimo. Sur l’importation du conflit actuel (Black Lives Matter NDLR) en France, il faut savoir d’abord que les États-Unis ont tout fait pour importer le communautarisme américain dans nos banlieues et le présenter comme un modèle d’avenir. Les USA ne sont pas notre avenir, ils sont notre passé! Le discours qui prétend que la situation actuelle en France est similaire à celle des Etats-Unis n’a rien à voir avec la réalité. La police française est la police de la République. Les recours en justice sont beaucoup plus nombreux, la preuve avec l’affaire Traoré.

Le 2 juin, la manifestation dégénère à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002
Le 2 juin, la manifestation pour Adama Traoré et George Flowd dégénère dans le 17e arrondissement, à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002

Elisabeth Lévy. Notre police de la République n’est pas une police qui a la gâchette aussi facile qu’en Amérique. D’ailleurs, je rappelle juste un chiffre: il y a 20 personnes mortes en France par an sous les balles ou pendant une arrestation. Et parmi ces morts, on retrouve des gens qui avaient eux-mêmes fait usage de la violence, ou essayé de fuir. 

Jean-François Colosimo. Oui. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner avance une idée assez étrange qui serait de soumettre notre police à un contrôle extrêmement strict. Mais quiconque connaît un peu le sujet sait qu’un tel contrôle existe déjà. En France, la police des polices fait son travail, avec diligence et sans rien laisser passer…

>>> Retrouvez la suite et les 45 minutes de causerie entre Elisabeth Lévy et Jean-François Colosimo sur RnRTV maintenant! <<<

Dieu est américain: De la théodémocratie aux Etats-Unis

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« La Libye n’existe plus »


Face à l’impasse militaire constatée sur le théâtre libyen, Hadrien Desuin, que vous pouvez lire sur Causeur, préconise d’acter la partition du pays, seule issue pour écarter une déflagration régionale de la guerre.


Conflits. Pouvez-vous nous donner un aperçu de la situation politique et économique globale de la Libye depuis la chute du Colonel Kadhafi le 20 octobre 2011? Quelles sont les principaux acteurs qui s’affrontent aujourd’hui dans le pays?

Hadrien Desuin. La situation est si chaotique qu’il est difficile de la suivre… On résume souvent la situation à deux camps avec à l’est les troupes fidèles au maréchal Haftar et à l’ouest celles fidèles à Fayez El Sarraj. En réalité, chaque ville, chaque province a ses propres gouverneurs, milices, conflits, retournements et divisions. La Libye est restée tribale et on peut considérer que depuis une petite dizaine d’années, elle n’existe plus en tant que telle. Elle est aujourd’hui le jeu des puissances régionales qui l’entourent. On observe néanmoins que les puissances occidentales, très présentes au début du conflit, ont tendance à être de plus en plus marginalisées, laissant la Turquie et la Russie de plus en plus en position d’arbitre de la guerre civile.

La famille Kadhafi n’a pas dit son dernier mot…

La Libye n’est pas un État-nation unitaire, au sens occidental tout du moins, car elle a toujours été tributaire des enjeux tribaux et communautaires. Mais Kadhafi avait réussi à réunir les différentes tribus de la région et à stabiliser le pays, élément qui a pris fin lors des printemps arabes de 2011 puis de la guerre civile qui a opposé les loyalistes de Tripolitaines aux rebelles de Cyrénaïques, élément qui s’est accentué avec l’intervention de la coalition internationale en mars 2011. L’héritage d’une Libye « unie » appartient-il désormais au passé?

La Libye unie et indépendante était consubstantielle de Kadhafi, mais dans des conditions très spéciales, celles d’une dictature personnelle.

Lorsqu’il prend le pouvoir en 1969, c’est une construction politique encore très largement artificielle, dans un premier temps attribuée à l’Italie dans le cadre du premier partage de l’Empire ottoman entre Européens. À la France le Maghreb, au Royaume-Uni l’Égypte et à l’Italie la Libye. Après la Seconde Guerre mondiale, l’éphémère monarchie libyenne est tombée dans l’escarcelle anglo-égyptienne.

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Après son putsch, inspiré de Nasser, Kadhafi a mené une politique très ambitieuse et très risquée de rayonnement pan-africain de la Libye, grâce essentiellement aux revenus du pétrole. On aurait pu parler à son propos d’une pétromonarchie. D’ailleurs la famille Kadhafi n’a pas dit son dernier mot puisque l’aura de Saif Al Islam Kadhafi reste considérable.

Qui est le Maréchal Khalifa Haftar et en quoi son action et ses ambitions politiques le rapprochent-elles de Kadhafi tant il semble être le seul à même de bâtir une forme de coexistence pacifique entre les différentes communautés qui composent le pays ?

Haftar n’est pas du tout du même calibre que Kadhafi quoiqu’il soit quasiment de la même génération. Ce dernier savait ménager les différentes composantes du pays. Haftar apparaît surtout comme l’homme d’une faction et surtout de l’étranger. C’est un perdant de la guerre contre…

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La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie

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La fausse opposition dont rêvait Macron


Dans son édito, Jérôme Leroy estime que les émeutes anti-flics font les affaires du pouvoir. Êtes-vous de son avis?


Bien entendu, j’ai toujours su que tout ce que j’ai aimé dans le monde d’un amour qui allait de soi, les paysages, les plages, les livres, les villes au petit matin après une nuit de dérive quand je revenais dans l’aurore aux doigts de rose, légèrement ivre et très heureux, dans la buée bleutée des arroseuses municipales, tout cela, on me le retirerait d’une manière ou d’une autre. 

Soit par ce que le système spectaculaire marchand l’aura détruit: il est là, le seul grand remplacement, celui de nos sous-préfectures par des déserts, et celui des faubourgs de nos villes par des zones commerciales. C’est quand même plus les Décathlon que les mosquées qui esquintent le vieux pays et ont bouleversé ses modes de vie, quoiqu’en dise la paranoïa islamophobe.

Vive le comité Traoré!

Soit parce que la fausse opposition, une opposition de « niches victimaires » à ce système spectaculaire marchand est l’opposition dont rêve le pouvoir qui peut continuer à tout détruire sans être gêné. Allez-y, jouez sur la guerre des sexes, des races, des mémoires. La seule chose dont on a pourtant vraiment peur le capitalisme, ce n’est pas des cortèges antiflics, c’est qu’on lui demande de rééquilibrer la rémunération du capital au profit de celle du travail. C’est la seule. Qu’on lui demande des comptes sur le retour à l’ordre libéral qu’il s’apprête à réinstaller après la crise virale. Il n’a pas peur du comité Traoré. Pour un peu, il le bénirait.

A lire aussi: Le gouvernement face à «Justice pour Adama»: quelle confusion!

Macron en salive déjà de bonheur avant dimanche soir : il sera trop heureux de montrer sa grandeur d’âme, de demander à sa police d’arrêter le placage ventral, de retirer des statues de Colbert, d’interdire Autant en emporte le vent, etc. Il le fera pour une raison simple: parce que ça ne lui coûte pas cher. Pas parce qu’il est indigné par la mort de George Floyd. 

Touche pas à mes réformes

Pendant ce temps-là, les infirmières, et même les infirmières noires, se sentent à nouveau très seules: plus d’applaudissements aux balcons et un beau foutage de gueule au Ségur de la santé déjà quitté par SUD. Il faut en effet que rien ne change pour que rien ne change (le pouvoir n’a même plus besoin du fameux théorème du Guépard), comme rien ne changera dans l’intention de réformer par points les retraites, de ratiboiser les indemnisations chômage, de ne pas revenir sur la disparition de l’ISF.

Que rien ne change, y compris  l’antiracisme lui-même qui est très généreux mais qui est tout sauf un programme révolutionnaire. Je le sais, je suis de la génération Touche pas à mon pote. Aujourd’hui, plus que jamais, il est juste un moyen pour une petite bourgeoisie blanche de centre gauche de retrouver une bonne conscience et oublier la monstrueuse vague de licenciements qui elle aussi sera merveilleusement antiraciste et ne fera pas de différences quand elle va nous renvoyer, à l’automne, du côté de Dickens et Zola. Mais ce n’est pas grave. On ne verra plus la statue de Colbert.

Pas de vacances pour M. Hulot


Qu’on en finisse avec la bien-pensance dont Nicolas Hulot est la tête de proue ! Un manifeste de François-Xavier Ajavon.


Comme il faut bien préparer, dès à présent, l’après de l’après-Covid, voici quelques suggestions qui ne mangent pas de pain pour vivre de nouveaux-nouveaux « Jours heureux », comme nous y a invité Nicolas Hulot pendant le confinement.

Le temps est venu de cesser d’accabler les soignants en applaudissant chaque soir à sa fenêtre au son de Heal the world de Michael Jackson. Ils ne vous ont rien fait.

Le temps est venu de ne plus sacrifier le présent au futur.

Le temps est venu d’en finir avec la religion de la pédale et le catéchisme du deux-roues. Les 4 x 4 aussi ont un petit cœur : laissez-les vivre !

Le temps est venu d’arrêter de donner des leçons de vivre-ensemble, alors que le chacun chez soi a fait ses preuves.

Le temps est venu de céder à la facilité. C’est plus simple.

Le temps est venu de réhabiliter le mensonge et la viande rouge.

Le temps est venu d’en finir avec les passionarias écologistes venues de pays douteux, comme la Suède, qui n’ont rien apporté de bien tangible à l’humanité.

Le temps est venu de créer du lien, comme dit Marcel, une connaissance qui pratique le sado-masochisme.

Le temps est venu de rire de la vie. Franchement : vous avez le sentiment qu’elle a un sens ?

Le temps est venu de mettre Adèle Haenel sur pause. Et de redécouvrir la divine Pauline Carton.

A lire aussi: Adèle Haenel: dessine-moi une victime

Le temps est venu de s’émanciper du dogme décroissant et de ses adorateurs qui pratiquent leur croyance sur des groupes Facebook auxquels ils accèdent sur iPhone.

Le temps est venu de poursuivre sévèrement les militantes féministes qui dégradent nos murs avec leurs slogans insipides pour affichage illégal.

Le temps est venu de valoriser prioritairement les métiers qui sont en première ligne dans la grande bataille de la Civilisation : les cavistes, les sommeliers, les voituriers, les danseuses de revue et les CRS.

Le temps est venu d’éduquer nos enfants à la vie sauvage et au combat de rue.

Le temps est venu de développer le tourisme spatial. Vue de la planète Mars, la Terre n’est pas touchante, mais un peu ridicule.

Le temps est venu d’avoir des ambitions révolutionnaires modestes, mais des chapeaux élégants.

Le temps est venu d’un Grenelle des Ségur.

Le temps est venu de mettre un terme à la start-up nation et d’en revenir à la métallurgie et l’industrie lourde.

Le temps est venu d’écrire un manifeste pour ceux qui ne croient pas aux manifestes.

Le temps est venu de redonner sa dignité à Nicolas Hulot en lui offrant une fonction sociale utile : animateur télé.

Parçay-les-Pins, promenons-nous dans Desbois

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La Mort et le Bûcheron, Jules Desbois, 1890. L’oeuvre fut détruite en 1946. © Evers

 


Dans ce beau village angevin, un petit musée rend hommage au sculpteur Jules Desbois (1851-1935). Dans l’ombre de Rodin, cet immense artiste a exprimé la vie humaine dans son entièreté, de la sensualité féminine à la mort des poilus.


C’est tranquille, Parçay-les-Pins. Aucun risque d’y être gêné par le tourisme de masse et ses norias d’autocars. Au centre, il y a une petite place avec des tilleuls. Un bar-tabac y dispose d’une terrasse. On peut s’y asseoir et consommer. De là, on voit, juste en face, la maison natale de Jules Desbois. C’est une ancienne auberge en pierre blanche avec un toit en ardoise, quelque chose de simple et de dénué de laideurs qui aurait sans doute plu à Du Bellay. De la place, vous pouvez entrer dans le musée Jules-Desbois. Vous serez peut-être le seul visiteur de la journée, voire de la semaine. Tout naturellement, vous taillerez des bavettes avec le ou les gardiens. Si vous avez un bébé, il n’est pas exclu qu’on vous propose de s’en occuper. C’est cela le charme des petits musées.

Le plus important est que vous aurez Jules Desbois (1851-1935) et son œuvre rien que pour vous. Et ça, c’est immense. Vous allez découvrir l’un des plus grands sculpteurs français et peut-être l’un des plus grands artistes de tous les temps. Certes, ce fait est peu connu, mais certains ne s’y sont pas trompés. Ainsi, alors qu’elle sent Rodin proche de la fin, sa secrétaire, Marcelle Tirel, vient soupirer auprès de lui en disant que lorsqu’il aura disparu, la sculpture sera dépeuplée. Rodin la coupe pour affirmer : « Quand je serai mort, Desbois sera le plus grand sculpteur. » Marcelle Tirel insiste, proposant d’autres noms, tel celui de Bartholomé, mais Rodin ne veut pas démordre de son choix.

Le musée Jules-Desbois : une belle initiative associative

Jules Desbois n’a pas de descendant pour s’occuper de sa postérité. Après la Seconde Guerre mondiale, il n’est guère plus connu qu’à Parçay-les-Pins. Cependant, bizarrement, on s’acharne localement à défendre sa mémoire. En 1951, on célèbre son centenaire. En 1979, une association est créée et l’on ouvre un petit musée soutenu par la mairie.

Un habitant passionné s’implique particulièrement. Il s’agit de Raymond Huard, dont les parents connaissaient Desbois et qui possède la maison natale de ce dernier. Cet homme est lui-même sculpteur et sa pratique lui fait mesurer le talent du maître. Il se met à acheter des œuvres. Les membres de l’association font le tour de ceux qui pourraient donner des pièces, faire des dépôts ou permettre des surmoulages. Les pièces affluent. Progressivement, le musée prend forme.

Un comité scientifique comprenant Anne Pingeot, responsable du département des sculptures du musée d’Orsay, est créé. On construit et aménage des bâtiments ad hoc. Des conventions et des financements sont mis en place pour éviter que tout repose sur cette petite commune et surtout pour conjurer les aléas d’une alternance politique qui mettrait fin de façon inopinée au projet.

Alors que de grands musées s’avèrent parfois désespérément conformistes, cette belle initiative associative est un magnifique exemple à suivre.

Rodin et Desbois

Rodin et Desbois, tous deux d’origine populaire, se rencontrent sur les chantiers du palais du Trocadéro (à présent détruit et remplacé par le morne palais de Chaillot). Ils sont pauvres, inconnus, mais déjà pleins d’estime et de compréhension réciproques. Leurs destins divergent cependant. Rodin, entrepreneur dans l’âme, habile en relations et volontiers mondain, connaît un succès planétaire. Des dizaines d’ouvriers et les meilleurs artistes travaillent dans son atelier-usine de Meudon. Rodin recrute, impulse, participe, surveille et signe. Il inonde l’Europe de multiples édités dans tous les formats. Dès sa mort, les polémiques enflent concernant l’attribution de ses productions, son nom faisant plutôt figure de marque collective occultant les véritables créateurs.

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Jules Desbois reste toujours un peu ours et ne connaît jamais la réussite financière. Il aime sculpter lui-même jusqu’au bout. Tant qu’il le peut physiquement, il se passe de praticiens pour transcrire en pierre ses modèles en plâtre. Son œuvre est ainsi beaucoup moins abondante que celle attribuée à Rodin, mais son authenticité saute aux yeux.

Quand on voit des photos du « Père Desbois », d’apparence un peu rustique et provincial, on imagine mal qu’il soit un aussi fin observateur du corps féminin. Autant que Rodin, il sait en effet magnifiquement évoquer la sensualité. Cependant, il y met une souplesse, une vérité et une liberté qui lui sont propres. C’est particulièrement le cas de certaines petites pièces comme la pendule Le Jour et la Nuit. D’ailleurs, Rodin l’achète dès qu’il la voit et en regardant cette petite merveille, on comprend aisément pourquoi. Les femmes en cheveux de Desbois, avec leurs larges bouches et leurs expressions franches, ont une saveur très Belle Époque, comme son Alda Moreno. Desbois va toutefois plus loin que beaucoup de sculpteurs de son temps en évoquant non seulement la sensualité des corps, mais aussi la sexualité, comme dans sa Léda où, dans un beau tumulte néobaroque, Jupiter transformé en cygne trifouille sans équivoque dans l’entrejambe de la jeune femme.

Sculpter même la souffrance et la mort

Cependant, Desbois a de plus grandes ambitions pour la sculpture. Il veut que son art exprime la vie humaine dans son entièreté, sans éluder la souffrance, la dégradation et la mort. C’est sa principale originalité. Peu de sculpteurs se sont autant engagés dans cette voie depuis le Transi de Ligier Richier ou la Madeleine de Donatello. Sa Misère (1894), visible au musée de Parçay-les-Pins, représente une vieille femme dans un état terrifiant. L’exécution est d’une rare puissance, avec une grande richesse de matières et un modelé profond et noueux.

La Misère, Jules Desbois, 1884-1894 © Musée Jules- Desbois
La Misère, Jules Desbois, 1884-1894 © Musée Jules- Desbois

Son chef-d’œuvre absolu est cependant La Mort et le Bûcheron, appelé plus couramment La Mort (1890). Les deux personnages de la mort et du mourant sont d’un tragique épouvantable. L’ensemble bénéficie d’un traitement virtuose témoignant de la maturité de l’artiste. Ce groupe est la vedette du salon de 1890 et crée un véritable scandale, icône pour les tenants du réalisme, repoussoir pour les autres. Malheureusement, cette œuvre est perdue et il n’en reste qu’une photo (mais quelle photo !). L’exemplaire en bronze est désigné par le régime de Vichy pour être livré à l’occupant dans le cadre des fontes alimentant l’Allemagne en métal. L’original en plâtre est remisé dans l’annexe d’un musée de province. On l’y oublie avec d’autres vieilleries incompatibles avec la notion de modernité. Une poutre s’effondre en 1946. Le groupe, peu touché, pourrait être facilement restauré. Cependant, on lui accorde tellement peu de valeur à cette époque que les conservateurs font tout jeter à la poubelle sans états d’âme. Il n’en reste qu’une main ramassée par un curieux.

D’autres pièces de Jules Desbois connaissent le même destin. C’est le cas du grand groupe qui couronnait l’entrée principale du Grand Palais. Cette monumentale agrafe est percutée par une montgolfière et ses débris directement envoyés à la décharge. Le xxe siècle, qui se gargarise volontiers avec la « culture », apparaît dans ces affaires, comme dans beaucoup d’autres, un siècle d’inculture et de destructions stupides.

La Misère et La Mort marquent les esprits. D’abord celui de Rodin qui s’essaye à ce genre en se lançant dans un Celle qui fut la belle Heaulmière, pièce sculptée grâce au même modèle vivant âgé. Cependant, cette œuvre plus démonstrative et à la facture plus ordinaire paraît moins convaincante que celle de Desbois. Ce n’est en fin de compte qu’un pastiche de qualité moyenne. Rodin ne récidivera pas dans cette voie. L’artiste qui est la plus marquée par Desbois est sans doute Camille Claudel, évidemment très proche artistiquement des deux hommes. En même temps que sa relation personnelle avec Rodin se dégrade, elle s’éloigne de la sculpture rodinienne et de ses nymphettes pour s’engager dans une représentation audacieuse de la souffrance et de la misère humaines.

Fin de règne précipitée pour la sculpture néobaroque

Après la guerre de 1914-1918, la République, précédemment statuomane, réduit drastiquement ses commandes et les concentre sur les monuments aux morts. La nouvelle ère n’est donc plus favorable aux effusions des sculpteurs néobaroques. Dans ce contexte, Desbois trouve encore à se singulariser. La guerre lui fait horreur. Loin de souscrire aux monuments aux morts positifs, voire héroïsants, il livre à Angers un groupe où l’agonie du poilu est palpable dans toute sa tristesse. Après cet ensemble, il poursuit des essais de têtes du soldat. Il se met finalement à sculpter des têtes vraiment atroces de poilus, décapitées et en décomposition, comme La Mort casquée. À ce stade, tant de pacifisme ne passe plus, et cette tête est tout bonnement retirée de l’exposition universelle de 1925.

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La fin de vie de Desbois est triste. Il assiste, en effet, à un changement complet de l’art qui prétend désormais exclure des personnalités comme la sienne. Par exemple, Brancusi, qui a le vent en poupe, écarte la représentation humaine et dénonce ce qu’il appelle la « sculpture beefsteak ». Contrairement à ce qu’on prétend parfois, Rodin n’a aucune postérité artistique. Même ses plus proches praticiens, comme ceux réunis dans la « bande à Schnegg », changent complètement de style et d’ambitions. Cependant, Rodin entre dans l’histoire par la grande porte, il a ses musées et ses thuriféraires, ses rétrospectives et ses beaux livres. Heureusement, pour Jules Desbois et pour nous, il y a Parçay-les-Pins.

À voir absolument : musée Jules-Desbois, Parçay-les-Pins (30 km au nord de Saumur), réouverture le 14 juin. 

“Je suis convaincu que l’État profond, cela existe”

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Didier Maïsto © Philippe MATSAS

Didier Maïsto publie Passager clandestin. Causeur l’a lu et a obtenu quelques précisions du patron de Sud Radio.


Didier Maïsto a racheté Sud Radio en 2013, une station de radio qui périclitait. Avec son actionnaire Christian Latouche, il restructure, ferme le site de Labège et met en place une vraie grille de programmes depuis Paris. Depuis, le patron de radio s’est fait connaître en donnant une large place aux gilets jaunes dans ses programmes, et en se joignant à eux les samedis. Dans les portraits de lui, on le présente volontiers comme un personnage sulfureux. Au mieux un intrigant. Mais peut-être aussi un complotiste, voire un séditieux… Passager clandestin, son autobiographie publiée au Diable vauvert, permet de rétablir quelques vérités et de mieux cerner le personnage.

Sud Radio, la radio des gilets jaunes?

Les gilets jaunes Maxime Nicolle et Jérôme Rodrigues, ce sont effectivement des amis. Juan Branco ou Yvan Le Bolloc’h, aussi. Forcément dans la médiasphère, cela fait mauvais genre, mais il en est conscient : “Je dissone. Un patron de média ne se comporte pas ainsi. Il doit être lisse et ne surtout pas s’engager”. Il s’en fiche, il confesse “ne pas être particulièrement sympathique” et estime qu’il ferait “un piètre politique”

Dès le début de leur mouvement, il se passionne pour les gilets jaunes. Il se sent en fraternité avec eux, et il dénonce les manipulations dont ils sont victimes. Par exemple, il affirme avoir vu des policiers en civil jouer le rôle de casseurs lors des manifestations, les fameux “appariteurs”.

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Comme les gilets jaunes, il dénonce la corruption qui, selon lui, serait la règle dans les médias français. Mais lui l’observe aux avants-postes. Il écrit : “L’État tient les médias, laisse courte, par la distribution d’aides publiques à la presse, par sa maîtrise totale des canaux audiovisuels, par l’influence qu’il exerce sur l’autorité judiciaire à tous les niveaux et selon le timing qui l’arrange, et enfin par l’autocensure des journalistes qui ne peuvent plus exercer leur métier en dehors des clous, sous peine de licenciement immédiat.” 

Maïsto boxe ses concurrents

Didier Maïsto est catégorique : il existerait en France un État profond, comme les trumpistes le disent de l’Amérique (voir notre entretien ci-dessous). Forcément, il en est convaincu, cet État profond jouerait contre lui ! Maïsto se voit comme un malheureux Don Quichotte. Il bataille depuis des années pour rétablir la vérité sur les audiences radio, ou pour démontrer que la revente de la chaîne Numéro 23 par Pascal Houzelot serait une escroquerie réalisée sur le dos du contribuable.

Quelques pages sympathiques évoquent une enfance passée à Toulon, à regarder les trains depuis la fenêtre d’un modeste logement de la rue Sainte-Andréa. Après des études en dents de scie et quelques tours de moto, Maïsto raconte son arrivée à Paris, son stage au Figaro et ses années en tant qu’assistant parlementaire de Patrick Ollier (Monsieur Alliot-Marie) ou de Marc Fraysse. Pas que des bons souvenirs. Il aurait pu rejoindre les services de communication de l’Élysée, mais, si “pour certains seul compte le trophée, pour d’autres le chemin prime”. Et Maïsto appartient à la seconde catégorie.

Riche en révélations sur le marigot des affaires parisien, la biographie de Didier Maïsto ne le rendra pas plus sympathique aux yeux de ses contempteurs, mais apportera de l’eau au moulin à une critique des médias déjà très répandue chez beaucoup de Français.

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Entretien avec Didier Maïsto

6 questions au patron de Sud Radio

Causeur. Pour lutter contre l’entre-soi qui peut exister dans les médias français – et qui explique pour une bonne part la défiance qu’ont les citoyens à leur égard – quelles réformes d’urgence proposeriez-vous ?

Didier Maïsto. Je proposerais qu’un patron, arrivé à un certain niveau d’affaires avec l’État, ne puisse pas posséder un média. Il faudrait établir un seuil, peut-être à 50% du chiffre d’affaires. Si vous êtes dans le BTP ou dans la téléphonie par exemple et donc dépendant de l’État, c’est très difficile d’être ensuite critique de la main qui vous nourrit. 

Ensuite, j’arrêterais toutes les aides publiques à la presse. Au sortir de la guerre, elles étaient destinées à étendre le spectre des opinions, mais aujourd’hui, on peut déplorer une uniformité des médias. Le système politico-médiatique est un serpent qui se mord la queue, il n’y a plus vraiment de pluralisme. 

Enfin j’annulerais la toute récente loi Avia, votée dans l’indifférence. Les réseaux sociaux, le dernier espace de liberté pour l’expression publique, sont repris en main par le pouvoir avec la complicité des GAFA. Finalement, très peu d’intellectuels ou d’hommes politiques ont réagi.

– Votre autobiographie « Passager Clandestin » dénonce la corruption du système politique et médiatique français. À vous lire, une oligarchie se partagerait les places. Existe-t-il en France une sorte de “deep state » qui joue contre le peuple, comme les trumpistes peuvent le dire en Amérique?

C’est l’État profond, absolument ! Je suis convaincu que cela existe. Ce n’est pas un fantasme, il s’agit de personnes qui ont fait les mêmes écoles et qui fréquentent le même réseau. Pour citer un exemple, quelqu’un comme Jean-Pierre Jouyet en est l’archétype. Emmanuel Macron lui-même est aussi l’émanation de cet État profond. Il n’y a pas de complot international, mais il y a une petite communauté d’intérêts, peut-être une centaine de personnes en France, qui gravitent autour des banques d’affaires, du pouvoir et des médias. 

Pour en faire partie, il faut impérativement avoir dans son curriculum vitae quelques écoles bien connues, être un européiste béat, critiquer sans cesse l’idée de peuple et de nation, et défendre mordicus les entreprises du CAC 40, ces monstres financiers qui n’ont plus grand-chose de français. On l’a vu récemment avec Sanofi qui a affirmé vouloir réserver un éventuel vaccin aux Américains, ou en découvrant les positions d’un fonds comme BlackRock dans tous ces groupes. Il n’y a pas tellement d’idéologie, ce sont des gens qui s’occupent de leurs propres intérêts. 

– Vous n’hésitez pas à balancer des noms. Mais n’est-ce pas pour régler des comptes personnels ? Craignez-vous des poursuites judiciaires en retour ?

J’ai déjà un procès en cours avec Monsieur Houzelot. Mais c’est mon groupe Fiducial qui a déposé une plainte, car nous estimons être victimes de l’escroquerie incroyable du canal 23 de la TNT dont je parle longuement dans le livre. Certes, Houzelot allume des contre-feux en se déclarant diffamé… Du côté de Médiamétrie, nous sommes en cassation ! J’ai toutes les pièces pour prouver ce que j’affirme dans mon livre.

– Votre livre est convaincant s’agissant du caractère douteux des mesures d’audiences radio. Selon vous, combien d’auditeurs écouteraient réellement Sud Radio ?

Médiamétrie est une bonne illustration de l’État profond dont nous parlions. Dans l’actionnariat de l’entreprise Médiamétrie, il y a les grands médias privés, les gros publicitaires, les agences d’achat d’espaces et pour partie le service public. C’est un conglomérat de droit privé, grâce auquel tout ce petit monde se mesure lui-même, et non une institution indépendante comme peut le croire le grand public. 

Alors que les auditeurs revenaient et que le standard de Sud Radio commençait de nouveau à sonner, vague après vague, on s’est étonné que notre audience Médiamétrie ne bouge pas. À deux reprises, je suis allé demander des explications au siège. On nous a dit que l’on ne comprenait rien, que tout était scientifique. En vérité, ils se contentent d’appeler des gens pour leur demander quelle radio ils écoutent dans une liste fermée, où Sud Radio n’est jamais dans les réponses proposées. Ce sont nos auditeurs qui nous ont fait ces retours. Les panels de Médiamétrie ne sont pas du tout représentatifs, c’est de la mesure au doigt mouillé, sans méthodologie sérieuse. 

Ces mesures d’audience radio irréalistes servent de base au calcul des tarifs de la publicité. Alors c’est très difficile à dire, mais j’estime qu’entre 1,2 et 1,3 million d’auditeurs se branchent sur Sud Radio. En privé, les grands patrons de médias me disent “tu as raison”, mais dès qu’ils sont tous ensemble, tout le monde ment. Ils savent que Médiamétrie n’est pas la panacée, mais rien ne change. 

– Vous vous êtes fait connaître par votre soutien indéfectible aux gilets jaunes. Aujourd’hui Jacline Mouraud rejoint le projet de revue de Michel Onfray. Que vous inspire ce projet ?

J’ai beaucoup d’admiration pour Michel Onfray. On se connait et on partage des points de vue sur l’Europe maastrichtienne. Je rappelle dans le livre qu’en politique, plus jeune, j’étais avec Séguin. Il avait tout annoncé dès 1992. Michel Onfray ne fera pas de politique au premier degré, mais on a besoin d’intellectuels comme lui pour penser la société et les institutions. Notez qu’après trois mois de Covid, tout le monde devient souverainiste : il est donc dans le bon tempo ! Les gilets jaunes et un intellectuel comme Michel Onfray portent les aspirations profondes du peuple, même s’il faut faire attention avec ce mot. En tout cas, la parole de tous ces gens qui ont été en première ligne lors de la crise sanitaire, qui ne demandent pas de la considération mais une rétribution correcte de leur travail, et qui souhaitent participer plus activement à la démocratie. Notre démocratie représentative s’est trop éloignée des aspirations profondes des citoyens.

– Les médias « mainstream » que vous critiquez ont effectivement utilisé le supposé antisémitisme ou la violence de quelques tristes drilles en gilet jaune, pour dénigrer tout un mouvement populaire. Vous regrettez dans votre livre que votre invité vedette Etienne Chouard, qui draine derrière lui des soutiens antisémites, ne les ait jamais rejeté clairement. Aujourd’hui, votre ami Jérôme Rodrigues soutient la chanteuse Camélia Jordana et ses propos outranciers sur la police. Vous ne critiquez jamais les gilets jaunes : est-ce parce que les autres médias s’en chargent trop bien, ou parce que vous estimez que ce mouvement était exemplaire ?

Le mouvement des gilets jaunes n’est certainement pas exemplaire. Mais je dis simplement qu’il n’y a pas plus de racisme et d’antisémitisme dans le mouvement des gilets jaunes que dans la société française. Pas plus, pas moins. 

Tout le sel des gilets jaunes, c’est que c’était un mouvement complètement transversal, pas apolitique mais transpolitique. Des gens de tous bords se sont retrouvés sur des ronds-points, ils ont réalisé qu’ils avaient plus ou moins la même vie, un peu pourrie, et que même en redoublant d’efforts au travail, c’était chaque année toujours un peu plus dur. On a commencé par ne plus se rendre au restaurant, puis à ne plus pouvoir partir pour les vacances, et enfin à ne plus pouvoir payer les fleurs le dimanche pour notre femme ! Inscrite au fronton de nos mairies, l’égalité est l’objectif absolu. Aujourd’hui l’État profond propose des lois d’affichage au nom de l’égalité, il s’adresse à des clientèles au nom de la lutte contre telle ou telle discrimination. On veut par la loi sanctionner ce qui ne serait pas égalitaire. Je ne suis pas pour l’égalitarisme, mais les gilets jaunes ont raison de se battre au moins pour l’égalité des chances. 

« La France a perdu toute crédibilité en Europe »

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christian saint etienne confinement
Christian Saint-Etienne. BALTEL/SIPA. Numéro de reportage : 00616501_000013

A-t-on eu tort de confiner tout le pays presque deux mois durant ? Le déconfinement a-t-il été trop tardif faute de préparation ? Le Covid-19 aura-t-il raison de la zone euro ? L’économiste Christian Saint-Etienne répond à toutes ces questions ainsi qu’à celles que vous ne vous posez pas. Entretien.


Daoud Boughezala. L’OCDE, la Commission européenne et le gouvernement français ont des prévisions de croissance très pessimistes pour 2020. En tant qu’économiste, qu’annoncez-vous ?

Christian Saint-Etienne. Le gouvernement prévoit -11% et l’OCDE entre -11 et -14% de « croissance » négative du PIB en 2020. Si le gouvernement ne commet pas d’erreur, on pourrait se limiter à -10%. En tout cas, le PIB va reculer de l’ordre d’un dixième. Un choc de cette ampleur correspond à une perte de l’ordre d’un million d’emplois structurels sur dix-huit mois. Tout l’enjeu est de savoir s’il se produira un rebond de l’économie qui permettra de créer des emplois.

Bien que vous en fustigiez les conséquences économiques, le confinement n’était-il pas inévitable ?

Je n’ai pas contesté la date de confinement mais sa sortie. Tous les pays du Nord sont sortis du confinement le 27 avril, pourquoi ne sommes-nous pas capables de faire de même ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas massivement commandé des masques et des tests dans la première quinzaine de mars. C’est le retard du déconfinement qui nous a coûté massivement. On peut compter que chaque semaine de retard dans le déconfinement nous a coûté 1% de PIB.

Le gouvernement n’a pas conscience de ce coût. Il a fini par mettre en œuvre la bonne stratégie avec un mois de retard. Il a commis une terrible erreur en arrivant fin février sans masques et sans tests. C’est sa responsabilité ainsi que celle du directeur général de la Santé Jérôme Salomon. On s’est donc retrouvé dans une situation catastrophique, autant par la faute de la haute administration que du gouvernement. Fin février, alors que le Premier ministre et le président de la République ne se levaient pas la nuit pour se demander combien il y avait de masques en stock, la haute administration aurait dû taper du poing sur la table.

A partir du 1er mars, la situation commençait à exiger d’avoir les chiffres et de comprendre. Or, à la mi-mars, on a été contraint de confiner. Paniqué, le gouvernement a attendu fin mars pour véritablement commander des masques et mi-avril pour commander des tests. Pendant plus d’un mois, le gouvernement a tourné en girouette : il n’avait pas compris que la stratégie à adopter était « masquer, tester, isoler », stratégie gagnante mise en œuvre par Taiwan, la Corée du Sud ou le Japon.

Le monde entier voulant des masques et des tests, on a eu beaucoup de mal à s’en procurer. Il y a eu une désorganisation totale du système sanitaire puisque nos capacités de tests vétérinaires n’ont pu être exploités pour des questions d’organisation interne.

Maintenant que nous avons rattrapé notre retard initial, comment expliquez-vous la lenteur du déconfinement ?

Concrètement, le déconfinement est bloqué à cause des protocoles dans les écoles. Les écoles ne reçoivent que 20% des effectifs jusqu’à fin mai, ce qui empêche les parents de travailler. On se retrouve donc avec deux mois de confinement massif de fin mars à mi-mai et un semi-confinement qui continue jusqu’au 10 juin. Tout cela explique le recul de 10% du PIB, qui correspond à au moins une fois et demie le recul allemand.

Au fond, l’idéologie du principe de précaution s’est emparée de la France en 2004, avec la réforme constitutionnelle. Cela fait quinze ans qu’on suit un tel principe. Il sert très souvent de couverture à la lâcheté alors qu’un principe de responsabilité serait préférable. En l’occurrence, tout le monde se couvre et personne ne prend de décision.

Une seconde raison explique le retard du déconfinement : le gouvernement se sent fautif. Très peu de gens disent que la stratégie de mise en œuvre des tests n’a été prise qu’à mi-avril. Le gouvernement réalise avec un retard d’au moins six semaines qu’il a fait une erreur colossale. Pour se dédouaner de cette erreur, il est surprudent à la sortie, ce qui explique qu’on ait à la fois un retard à l’allumage et un retard à la sortie.

Si vous étiez aux responsabilités, seriez-vous partisan d’un déconfinement total, quitte à risquer une deuxième vague ou un rebond de l’épidémie ?

La stratégie « masquer, tester, isoler » reste toujours la bonne et on ne teste toujours pas suffisamment. Néanmoins, depuis début mai, on est en mesure de tester davantage, bien qu’on ne réalise que 250 000 tests par semaine alors qu’on nous en avait promis 500 000. Cela permet d’identifier les clusters et de les traiter immédiatement. Il faut amplifier cette dynamique pendant dix-huit mois.

D’autre part, il faut continuer d’appliquer les gestes barrières, notamment le point central que sont les mains, lesquelles transmettent 90% des maladies. Et durcir l’obligation du port du masque dans les transports.

Sous toutes ces réserves, je relâcherais très fortement les protocoles sanitaires dans les secteurs productifs et scolaires pour pouvoir accueillir au moins 80% des élèves au 15 juin. Je continuerais d’appliquer une politique de prudence, de contrôle, et de réaction très rapide au moindre cluster. Cela exigerait de redonner un rôle à la médecine de ville, qui a été effacée depuis le mois de mars, car le Covid va continuer à roder.

Pour affronter le coût de la crise sanitaire et économique, souhaitez-vous mutualiser les dettes européennes ?

Non. La bonne réponse consiste à prendre en compte que depuis une dizaine d’années, nous sommes entrés dans un monde dominé par un duopole sino-américain, avec une transformation de ce duopole en guerre froide il y a environ un an. Cette situation rappelle étrangement les années 1960-1970 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis. Dans ce contexte, l’Europe est le ventre mou du monde. Par la nature du traité de Rome de 1957, l’Union européenne ne peut pas être un outil de puissance mais un espace de coopération commerciale pour éviter les guerres. Ce qui était en vigueur en 1957 n’a plus de sens en 2010. Or, le traité de Rome n’évoluera pas. C’est pourquoi, comme je l’ai prôné en 2018 dans Osons l’Europe des nations, il faut l’émergence d’un noyau dur intergouvernemental autour d’une dizaine de pays (France, Allemagne, Italie, Espagne, Benelux). Ce groupe d’Etats aurait la capacité de mener une politique stratégique avec la gestion d’un budget de l’ordre d’1 à 2% du PIB pour investir massivement dans le numérique et les nouvelles technologies. Ceci se ferait en dehors de l’Union européenne.

Quels sont les obstacles à ce projet ?

Les Etats que j’appelle les cinq renégats empêchent l’émergence d’un système fiscal et social européen convergent : l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, Chypre et Malte. Ils regroupent 25 millions d’habitants, c’est-à-dire 5% de l’Union à 27.

Dans le traité de Maastricht, les Anglais avaient permis que les questions fiscales doivent être prises à l’unanimité, ce qui permet à ces cinq Etats  de bloquer toutes les décisions.

Il ne s’agit pas de bâtir une fiscalité à la française, car c’est la pire du monde, avec dans tous les domaines les taux d’imposition les plus élevés. Mais cela ne serait pas scandaleux de dire que la fiscalité sur l’épargne, et de l’impôt sur les sociétés sur l’ensemble de l’Union doit atteindre au moins 20% du PIB.

Obsédés par la préservation de leurs privilèges, les Français ne se rendent pas compte que l’on a perdu toute crédibilité en Europe. Nous avons plus reculé que l’Allemagne en 2008. A chaque choc, nous reculons plus que les Allemands, et aujourd’hui, l’économie française est à 75% de celle du voisin allemand. Toute l’Europe s’inquiète donc du long effondrement français depuis une vingtaine d’années. Les Allemands ne comprennent pas pourquoi la France se désindustrialise, pourquoi on n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis quarante-huit ans, et pourquoi on est en déficit permanent. Nous sommes en perte de crédibilité majeure. Dans ce contexte général, on met en place des outils d’endettement alors que ce n’est pas le sujet : il faut permettre à l’Europe de redevenir compétitrice à l’échelle mondiale.

Y a-t-il un risque d’explosion de la zone en cas de trop fortes divergences entre l’Allemagne et les pays du Club Med ?

Malheureusement, ce sujet beaucoup évoqué en 2009-2010 et disparu depuis, revient au goût du jour. En effet, il y a un écart qui se crée entre Allemagne et Pays-Bas d’un côté, la France et l’Italie de l’autre. Cela va remettre sur la table l’idée d’un éclatement, qui ne serait pas forcément généralisé. En cas de problème, ce ne sont pas les pays faibles qui sortiront mais les pays forts. Cela est dû à une raison technique : sous réserve qu’on ait vraiment l’intention de rembourser la dette, qui est en euros, et que l’on décide de réintroduire une monnaie faible, elle risque d’être dévaluée de 50% et d’ainsi doubler la dette. A un moment donné, si l’écartèlement est trop fort, les Allemands, avec les Néerlandais, les Autrichiens, et peut-être cinq ou six autres pays, sortiraient et l’on aurait deux Euros, un Euromark et un Euro authentique, France incluse, vu notre niveau de désindustrialisation. D’autres pays comme l’Italie ont une meilleure industrie que nous.

Osons l'Europe des nations

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Christophe Colomb, Churchill, racistes?

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Un émeutier crie sur un membre de la garde nationale à Minneapolis, le 29 mai 2020 © John Minchillo/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22459736_000001

Les nouveaux antiracistes refusent toute part d’ombre aux personnages historiques.


La ville de Los Angeles a remplacé le Columbus Day par le jour des indigènes. La statue de Churchill à Londres a été taguée avec une inscription « racist », peinte sur son piédestal par des militants anti-racistes. D’autres statues sont mises à bas.

Londres, le 7 juin 2020 © David Cliff / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Londres, le 7 juin 2020 © David Cliff / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Il existe une tendance qui veut faire en sorte que disparaissent tous les grands hommes et les grands penseurs de l’Occident. Si on se place du point de vue de l’esprit des Découvertes, de l’esprit d’aventure, ils ont tort… Si on se place du point de vue des indigènes qui vivaient heureux avec leurs coutumes, leurs enfants ou leurs chasses, ils ont raison. C’est très difficile de porter un jugement moral sur l’histoire parce que toutes les étapes brillantes ou honteuses qui ont borné le chemin font que l’on est là… Dans l’histoire, on est myope. On se bat pour les 10 ou 15 ans devant nous comme si on se battait pour l’éternité, sans savoir ce qui se passera dans les épisodes suivants. Mais la route qui a conduit l’humanité jusqu’à aujourd’hui ne peut être gommée.

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Elle a été tracée par d’innombrables anonymes mais aussi par des personnalités éminentes dans tous les domaines (politique, militaire, scientifique ou littéraire), sans lesquelles le monde ne serait pas ce qu’il est. Si on accepte d’être dans ce monde, on doit accepter qu’il ait suivi un itinéraire qu’a posteriori l’on ne peut plus modifier. Ôter de la mémoire des nouvelles générations les noms de Christophe Colomb ou Colbert signifierait ne conserver leur auréole qu’aux savants, aux artistes, aux poètes ou aux victimes de ceux qui ont édifié une portion du chemin parcouru par les civilisations. Christophe Colomb, ou Colbert en France (avec son code noir) présentent un bilan d’un côté positif, et de l’autre négatif par rapport à nos valeurs contemporaines.

Les Juifs ne réclament pas que descendent du pinacle Saint Augustin, Luther, Voltaire, Saint Louis et bien d’autres qui étaient leurs ennemis. Ils demandent que soient mis à l’écart de toute marque d’estime publique ceux qui, à une période récente où l’antisémitisme était déjà amplement condamné, ont participé à la diffusion de la haine anti-juive et à la mise à mort des Juifs.

La déclaration d’indépendance américaine qui disposait « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur » a été signée par de nombreux esprits altruistes et éclairés dont Jefferson et Adams, qui possédaient des esclaves !

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Allons-nous jusqu’à retirer notre estime et notre gratitude à Platon parce qu’il possédait des esclaves ou qu’il ne s’est pas dressé contre la discrimination des métèques à Athènes?

Il faut être raisonnable et juger les hommes selon leurs époques. Nous devons comprendre aussi que sur notre Terre, les peuples loin de nous constituent autant de planètes éloignées les unes des autres. Petit à petit, les valeurs d’humanité résultant de notre morale judéo-chrétienne et de l’esprit des Lumières devraient être portées de plus en plus loin. Il serait insensé pour l’Occident de jeter à bas ses grands hommes quand le reste du monde continue à glorifier les siens, qui aux yeux de la morale d’aujourd’hui ne sont certainement pas meilleurs que les nôtres.

La rose pourpre de Woody Allen

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Woody Allen et son épouse Soon-Yi Previn en tournage à New-York, en 2016 © Steven Ferdman/Shutters/SIPA Numéro de reportage: REX40455300_000008

Ses Mémoires, censurés aux USA, ont pu paraître en France. Tant mieux pour nous.


Il aura fallu un éditeur courageux, Manuel Carcassonne, directeur de Stock, pour que nous puissions nous régaler à la lecture des mémoires de Woody Allen. Aux États-Unis, le puissant mouvement #MeToo, dont Ronan Farrow, fils du célèbre cinéaste, est l’une des figures emblématiques, a contraint son éditeur, Grand Central Publishing, à jeter l’éponge. Les autres maisons d’éditions ont suivi, comme le banc de sardines suit celle qui indique la direction. Les États-Unis sont entrés dans une ère comparable à celle du maccarthysme, une ère de chasse aux sorcières où accusation de pédophilie, tentative de viol, attouchements inappropriés signifient culpabilité. Seule l’éditrice Jeannette Seaver, veuve de Dick Seaver qui a publié les plus grands auteurs sulfureux, Henry Miller, Hubert Selby, D.H. Lawrence, pour ne citer qu’eux, a osé défier le nouvel ordre féministe en éditant le réalisateur devenu pestiféré.

Rien n’est simple dans la tribu

Woody Allen revient longuement sur l’affaire qui ronge sa vie, mais ne parvient pas à la détruire, malgré une pression constante. Et là, on peut dire que le titre français, Soit dit en passant, ne correspond pas à la réalité du livre. Le cinéaste ne passe pas sur l’affaire, il s’y attarde même, tentant une ultime fois de donner sa version des faits. Depuis 1992, Dylan, la fille adoptive de Woody Allen, l’accuse d’abus sexuels. Ces accusations très graves sont portées par sa mère, l’actrice Mia Farrow, compagne du cinéaste. Malgré les nombreuses conquêtes de Woody Allen, elle est celle qui compte le plus. Il la fera tourner treize fois. Leur histoire débute en 1980. Cette femme aux yeux bleus et boucles blondes, intelligente, vive, cultivée, fut révélée par Roman Polanski dans Rosemary’s Baby. Allen rappelle que l’actrice est déjà mère de sept enfants, dont quatre adoptés. Le couple n’habitera jamais ensemble.

Le récit de Woody Allen démontre tous les ressorts d’une machinerie où Mia Farrow apparaît tour à tour manipulatrice, hystérique, castratrice, incestuelle. Malgré cela, Woody Allen est ostracisé

N’arrivant pas à avoir d’enfant avec son compagnon, Mia Farrow adopte une petite fille, Dylan, celle par qui le scandale arrivera. En 1987, Mia annonce qu’elle est enfin enceinte d’un petit garçon. Mais aujourd’hui, elle laisse entendre que Satchel pourrait être en réalité le fils de Frank Sinatra. Il faut suivre, rien n’est simple dans cette tribu. Puis Mia Farrow adopte Soon-Yi, née en 1970, en Corée du Sud. C’est une orpheline qui vit, à 5 ans, dans les rues de Séoul à la recherche de boîtes de conserve et de couvertures. Ça forge le caractère. Son instinct de survie est inoxydable. Mia va détester la petite, la considérant comme une ratée. Elle poursuit cependant brillamment ses études. Le réalisateur la trouve « maussade et ennuyeuse ». Mais il finit par tomber amoureux d’elle.

La vengeance de Mia

Elle a alors 22 ans. 35 ans d’écart avec Woody Allen, le compagnon de sa mère adoptive. Le couple se réfugie dans le penthouse du cinéaste. Un jour, ils prennent des Polaroid, ils sont nus, ils les oublient sur une étagère, Mia les découvre. C’est le choc, la guerre totale. La vengeance de Mia sera terrible. Elle dit : « Il m’a pris ma fille, maintenant je vais lui prendre la sienne. » Elle met sa menace à exécution. Elle porte plainte contre son ex-compagnon, l’accusant d’avoir agressé sexuellement Dylan, à l’âge de 7 ans. Woody raconte longuement le conditionnement psychique que Dylan a subi de la part de sa mère. Le témoignage de la petite est bidon, selon Allen. Moses Farrow, fils de Mia et Woody, déclare aux enquêteurs : « Ces conclusions corroborent exactement mon expérience d’enfant : coaching, influence et répétition sont les trois mots qui résument au mieux la façon dont notre mère a essayé de nous élever. » De son côté, Soon-Yi confie : « Mia aimait surtout le mécanisme de l’adoption, c’était pour elle une excitation, comme quelqu’un qui s’achète un nouveau jouet ; elle s’enorgueillissait de cette réputation de sainte, de l’image publique favorable que cela lui donnait, mais élever les enfants ne l’intéressait pas et elle ne s’occupait pas vraiment d’eux. » Woody Allen ajoute : « Il n’y a rien d’étonnant à ce que deux de ses enfants adoptés se soient suicidés et qu’un troisième y ait songé sérieusement. »

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Après deux enquêtes fouillées, dont l’une lancée par le département de la protection de l’enfance de l’État de New York, les conclusions sont formelles : « Dylan n’a pas été agressée sexuellement par M. Allen (…) Il n’existe aucune preuve tangible que l’enfant (…) ait été sexuellement abusée ou maltraitée. »

Le récit de Woody Allen est précis, argumenté, témoignages à l’appui, démontant tous les ressorts d’une machinerie où Mia Farrow apparaît  tour à tour manipulatrice, hystérique, castratrice, incestuelle. Malgré cela, Woody Allen est ostracisé. Les acteurs ne veulent plus tourner dans ses films, ceux qui ont tourné avec lui le regrettent publiquement, ses collègues le boycottent, Amazon a rompu son contrat, on ne fait plus de cours sur ses films. Avec son humour qui le caractérise et le sauve, Woody Allen déclare : « Dans le monde du spectacle comme ailleurs, les gens ont une vie à vivre et des problèmes personnels, mais ils avaient entendu dire que refuser de travailler avec moi était la dernière chose à la mode – comme s’il s’agissait du nouveau régime à base de chou kale. »

Détachement stoïcien contre #Metoo

Woody Allen s’en prend également au mouvement #Me Too qui, par ses excès et son aveuglement, dessert « la situation de femmes authentiquement maltraitées et harcelées. » Mais depuis que « le principe de toujours croire la femme » s’applique, que faire ? Avec un détachement stoïcien, le cinéaste, âgé de 84 ans, soupire : « Ma foi, dans la mesure où ce que je lègue à la postérité ne m’a jamais intéressé, que puis-je répondre ? »

Bien sûr, Woody Allen nous parle de son enfance, sa jeunesse, ses amours, de littérature, beaucoup, de ses dégoûts revendiqués. En revanche, il évoque assez peu ses films, le cinéma, pas du tout de la technique qui l’ennuie profondément. Il était un ado timide et complexé de Brooklyn, très tôt solitaire, misanthrope, claustrophobe, hypocondriaque. Il l’est encore, avec son regard triste derrière de grosses lunettes. Il sait que tout ça est derrière lui, un passé exceptionnel dont il ne tire aucune gloire. Il se considère comme un acteur au jeu limité, un cinéaste moyen, pas au niveau d’un Polanski. Il n’est pas loin de penser que la vie est une drôle de farce et que la vérité, c’est la mort. Il y a eu de très beaux moments dans une vie somme toute assez terne, si l’on met entre parenthèses « l’affaire Farrow ». Avec Diane Keaton, ce fut plus qu’agréable. Ils croisent Simone de Beauvoir et Polanski dans un restaurant où ils dégustent des tortellinis. Les jambes de Diane sont sublimes. Elle devient sa muse, son « étoile polaire ». Woody raconte, ému : « Diane et moi, on se levait, on appuyait sur un bouton au chevet du lit, des rideaux s’ouvraient automatiquement pour révéler Manhattan à nos regards. Soit le soleil inondait la pièce, soit la pluie ou la neige tombait, ou encore le parc resplendissait de feuilles d’automne rouges et jaunes, qui mourraient en luttant avec panache. » De quoi apaiser les névroses. La pluie fine sur la ville, la lumière mélancolique, l’univers poétique de Woody. Car il y a beaucoup de poésie dans ses films. Puis c’est la rupture sur une chanson de Billie Holiday. Woody se console dans les bras de Robin, puis Dory, les deux sœurs de Diane Keaton. Incorrigible séducteur qui collectionnait les râteaux jeune homme, sensible aux chutes de reins des jolies filles.

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Le réalisateur de Manhattan évoque son mariage à Venise avec Soon-Yi, la seule qui soit restée fidèle à Woody, se remémorant probablement les brimades infligées par Mia. Il résume ainsi l’événement : « Soon-Yi et moi étions mari et femme. Cela n’eut que peu d’effet sur la Bourse, même si le Xanax gagna dix points. »

La littérature tient une place importante dans ses mémoires. Mention spéciale pour Tennessee William. Il évoque ses pièces, vues plusieurs fois, ainsi que le film Un tramway nommé désir, « la perfection artistique absolue ». Il ajoute : « À l’exception de cette fin à la con, qui cède aux exigences de ce que D. H. Lawrence appela la ‘’crétinerie de la censure’’ ». Dans cette perfection atteinte, il n’oublie pas Marlon Brando « poète vivant ». Il écrit : « C’est un acteur qui fit irruption sur scène et changea l’histoire du jeu théâtral. La magie, le décor de la Nouvelle-Orléans, le Quartier français, les après-midi pluvieux et moites, la partie de poker. Le génie artistique à l’état pur, toutes catégories confondues. » Ça fait du bien de lire un esprit libre.

Le réalisateur de Minuit à Paris se souvient de ses rencontres avec Truffaut, Resnais, Godard, son coup de téléphone matinal à Fellini « génie du cinéma ». Les pages défilent, on les lit avec gourmandise, parfois nostalgie, une musique de Sidney Bechet dans la tête. On ne peut s’empêcher de penser que c’était mieux avant. Il ne faudrait jamais se compromettre avec les adultes.

La clé pour comprendre Woody Allen se trouve dès la première ligne de son livre. Il cite Holden Caulfied, le personnage de L’Attrape-cœurs, de Salinger.

Woody Allen, Soit dit en passant, Stock.

Soit dit en passant: Autobiographie

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Le Covid-19 a encore affaibli notre démocratie et nos représentants

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Edouard Philippe et Olivier Veran lancent le Ségur de la santé le 25 mai 2020 Paris © JB Autissier-POOL/SIPA Numéro de reportage: 00963865_000051

Alors que le Covid s’éloigne et que le président Macron réunit ce vendredi son conseil scientifique pour préparer son allocution de dimanche, un bilan politique peu flatteur désole déjà les Français. Le confinement était une décision lourde de conséquences, mais le pouvoir n’a pas eu d’autre choix. Après la crise sanitaire, l’opposition délétère entre le camp du haut et le monde du bas se confirme.


L’épidémie de covid-19 reflue. Il est trop tôt pour faire le bilan d’une crise qui n’est pas encore derrière nous. Mais déjà, quelques remarques peuvent être formulées.

Quels que soient les pays et les mesures sanitaires adoptées, l’épidémie a connu une évolution comparable. Elle s’est essoufflée au bout de quelques semaines et a diminué bien avant l’obtention de la fameuse « immunité collective », calculée de façon très théorique aux alentours de 60 à 70% de la population. À cela rien d’étonnant : l’immense majorité des épidémies évoluent de cette manière, dépassant rarement un taux de 20 à 30% d’infectés. La raison tient au « polymorphisme phénotypique » de la population, c’est-à-dire à la variété interindividuelle en matière de sensibilité à l’infection. Cette susceptibilité variable d’un individu à l’autre a des causes innées (par exemple le sexe : les hommes sont plus à risque pour le covid que les femmes, l’âge : les enfants sont peu infectés et infectants, ou le groupe sanguin) ou acquises (immunité croisée avec des infections antérieures par d’autres coronavirus, effet protecteur de la nicotine…). Dans le cas du covid-19, le taux de personnes ayant rencontré le virus, donc qui sont désormais immunisées, est très variable d’une région à l’autre. Les 6% d’immunisés à l’échelle du pays se calculent en mélangeant des minimums autour de 1% (dans le Sud-Ouest) et des maximums à près de 20% (Haut-Rhin, Ile-de-France). Notons que le taux de létalité (le nombre de morts par rapport au nombre de contaminés) a été revu à la baisse avec la découverte de nombreux cas peu ou pas symptomatiques. Il serait aux alentours de 0.35% dans notre pays.

Confinement : la pire des décisions à l’exception de toutes les autres

Est-ce à dire que le confinement était inutile ? La réponse est plus nuancée. Elle est à la fois d’ordre pratique, mais aussi et surtout d’ordre psychologique.

Notre jacobinisme idéologue a montré toute son aberration! (…) Le gouvernement a rompu le lien avec les citoyens. Son arrogance, son mépris et sa brutalité lui ont aliéné la confiance du peuple, qui se complait en retour dans des exigences impossibles à satisfaire

Le confinement était « la pire des décisions à l’exception de toutes les autres ». Il a joué son rôle : éviter la catastrophe qu’aurait été l’effondrement du système de santé, submergé par des arrivées massives et concomitantes de malades. Mais ce, au prix de dégâts économiques et sociaux majeurs. Comme l’a dit le président de la République : « quoiqu’il en coûte… » – le coût, effectivement, s’est avéré gigantesque et la facture n’a pas fini de s’alourdir : faillites retardées, augmentation de la pauvreté, explosion du chômage, décrochage scolaire, pathologies psychologiques voire psychiatriques, etc.

On aurait certainement pu faire mieux, et à moindre coût économique et social. Et d’ailleurs, certains pays comparables au nôtre (l’Allemagne, la Suisse, l’Autriche, la Hongrie, la Tchéquie…) ont effectivement fait mieux. Et même beaucoup mieux ! Ils ont moins de morts et moins de retentissement économique. Leur exemple nous enseigne ce qu’il aurait fallu faire.

Retard à l’allumage

En janvier, l’épidémie faisait rage en Chine. Il fallait reconstituer en urgence les stocks de masques qui avaient été vidés pour des raisons budgétaires par les gouvernements précédents. Et ce, non pas en commandant encore et toujours en Chine (en proie à l’épidémie, elle n’avait d’ailleurs elle-même pas trop de sa propre production qui avait chuté), mais en poussant la filière textile nationale et en encourageant les particuliers à confectionner leurs propres protections. Nul besoin ici de masques FFP2 ; les masques chirurgicaux simples et les masques « artisanaux », sont tout à fait efficaces pour éviter « d’ensemencer » le milieu environnant, notamment par les malades qui s’ignorent. Il fallait aussi acquérir des machines pour les tests PCR et sérologiques, des respirateurs, et augmenter les capacités en réanimation. Au lieu de cela, on a dit « une mystérieuse épidémie touche la Chine… pas étonnant, ce sont des Chinetoques ! », on a glosé sur la fausse alerte de l’épidémie H1N1 de 2009, qui était resté cantonnée en Asie, et on s’est croisé les bras.

A lire aussi, Jean-Noël Poirier (ancien ambassadeur de France au Vietnam): Armées confucéennes et hordes européennes

En février, quand l’épidémie s’est propagée de Chine en Italie, tous les doutes étaient levés. On savait dès lors que la France allait être touchée. Il fallait fermer les frontières, annuler les grands rassemblements (y compris les élections municipales), imposer les « gestes barrière », rendre le masque obligatoire dans l’espace public, organiser les tests systématiques et l’isolement des malades. Mais on a dit : « ce sont des Ritals ! », et on a procédé à de hasardeuses comparaisons entre le système de santé transalpin et le nôtre, sensé être « le meilleur du monde ».

Début mars, au moment où l’épidémie s’est amplifiée chez nous, un bref confinement avec fermeture des écoles (à l’époque on ne savait pas que les enfants sont à la fois peu touchés par la maladie et peu contaminants) et des entreprises non essentielles aurait permis de se mettre en ordre de bataille. Mais il n’aurait pas dû durer plus de 2 à 3 semaines. D’autre part, il aurait certainement pu être réservé aux régions où le virus circulait intensément. Traiter l’Aquitaine comme le Grand-Est et l’Ile-de-France n’avait pas de sens. Le jacobinisme idéologue a ici montré toute son aberration.

L’exécutif a aussi composé avec le peuple à sa disposition

Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas mis en œuvre ces mesures de bons sens qui auraient permis d’éviter en même temps des milliers de morts et la faillite économique ? Incompétence, pusillanimité, wishful thinking… et surtout faiblesse face à une population rétive, qui n’était pas convaincue de la gravité de la situation et donc pas prête à sacrifier ses habitudes aux mesures exceptionnelles qui s’imposaient. Imaginons que le gouvernement ait rendu le port du masque obligatoire dans l’espace public en février, au moment où cela aurait sans doute suffi à endiguer l’épidémie, mais avant même que le drame du covid frappe la nation au cœur… Que n’aurait-on entendu comme récriminations et moqueries ! Il est certain que très peu de gens auraient accepté cette contrainte, pourtant légère quand on la compare à ce qu’ils ont enduré pendant le confinement. Reconnaissons-le : cette mesure aurait été tout bonnement impossible à faire appliquer, et pas seulement dans les « territoires perdus de la République ».

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La triste vérité est que le confinement était nécessaire pour casser l’épidémie, mais aussi et surtout pour « dresser » la population. Avec ses mesures punitives voire vexatoires (sorties minutées, attestations de déplacement, parcs et jardins fermés, espaces naturels interdits, le tout sanctionné par des amendes), le confinement a rendu la population docile. Cette docilité durera ce qu’elle durera, mais il faut reconnaître que désormais la grande majorité des gens portent un masque dans l’espace public, font la queue en ordre, restent à distance les uns des autres, ne se touchent plus inutilement, se lavent gentiment les mains, etc. « Nous avons fait des progrès dans l’hygiène » – satisfecit. Eh oui, nous n’étions pas irréprochables dans ce domaine, l’épidémie l’a amplement démontré ! En vérité, il s’agissait de revenir à des pratiques qu’on avait un peu oubliées, étant devenus trop confiants dans la force des thérapeutiques antiinfectieuses : se laver fréquemment les mains, porter un masque quand on est enrhumé, éviter la promiscuité, installer des hygiaphones sur les comptoirs d’accueil… Ces mesures avaient cours à l’époque (pas si lointaine) où nos pays étaient ravagés par la tuberculose, et on ne s’en portait pas plus mal. La crise du covid les remet à l’honneur, ce qui aura certainement un effet favorable dans la lutte contre d’autres infections à vecteur respiratoire, notamment la grippe saisonnière, dont on oublie souvent qu’elle est responsable de 10 000 à 15 000 morts chaque année. De manière plus inattendue, cette épidémie pourrait entraîner une rectification de nos mœurs « à la japonaise », rectification qui ne manquerait pas d’une certaine élégance : se faire la bise entre membres des associations sportives ou culturelles ou entre collègues au bureau, est-ce vraiment indispensable ? Que les embrassades se limitent aux véritables relations affectives, voire amoureuses, voilà qui n’est pas pour nous déplaire, à nous qui critiquions le relâchement général des mœurs occidentales !

Torts partagés

Mais revenons à des considérations plus sérieuses : la crise du covid a révélé une autre crise, la défiance entre gouvernés et gouvernants. Les mesures, même de bon sens, prises par le gouvernement, ne sont acceptées que sous la contrainte et la menace, et doivent être assorties de beaucoup d’artifices et de dissimulations – mensonges qui ont aussi pour but de protéger des secrets plus ou moins éventés : celui sur les masques prétendument inutiles, afin de cacher la pénurie, en est devenu le symbole. Il faut aussi procéder à un intense battage médiatique, qui est plus proche de la propagande que de l’information. Les hashtags #restezchezvous et #restezprudents, incrustés dans les écrans de télévision, témoignent de cette communication infantilisante mais sans doute nécessaire.

Dans cette triste situation, les torts sont partagés. On sait bien qu’on a les dirigeants qu’on mérite. Aux citoyens indisciplinés répondent des dirigeants tyranniques et hypocrites. Pire encore : les pratiques des uns amplifient les défauts des autres, en un cercle vicieux qu’il est impossible de rectifier. Quand, pour gouverner, on utilise la ruse, le mensonge et la punition, on est condamné pour toujours à ces bas moyens. Là où l’explication, la sincérité et l’encouragement ont fait défaut, ruse, mensonge et punition deviennent les seuls outils disponibles. C’est un fait : le gouvernement a rompu le lien avec les citoyens. Son arrogance, son mépris et sa brutalité lui ont aliéné la confiance du peuple, qui se complait en retour dans des exigences impossibles à satisfaire et des réactions caractérielles. À force de traiter les citoyens en enfants capricieux et irresponsables, ils deviennent effectivement des enfants capricieux et irresponsables. Irresponsabilité : dans un camp comme dans l’autre (car nous en sommes réduits à cette séparation misérable entre le camp du haut et le monde du bas), l’absence de remise en question face aux erreurs commises rend impossible de rétablir le lien.

Toutes choses égales par ailleurs, on peut comparer la défiance envers le gouvernement à la défiance envers les vaccins. Selon un sondage récent, plus de 25% des personnes interrogées refuseraient de se faire vacciner contre le SARS-CoV-2 si un vaccin était mis au point ! Ce refus semble irrationnel, stupide et égoïste. En réalité il reflète une critique légitime envers l’industrie pharmaceutique, dont les agissements ignobles sont de plus en plus percés à jour. Le scandale de l’article du Lancet vient d’illustrer de façon caricaturale les manipulations de grande ampleur auxquelles se prête la recherche médicale, soumise aux pressions de Big Pharma. Rien d’étonnant à ce que les citoyens, déboussolés, refusent d’accorder leur confiance à ces entreprises plus soucieuses de leurs profits gigantesques que de la santé publique.

Cette fracture entre le camp du haut et le monde du bas est un drame dont nous ne finissons pas de payer le prix. Elle ébranle la démocratie dans ses fondements les plus sacrés, remettant en cause le contrat social. Depuis deux siècles, après bien des révolutions et des négociations, des batailles et des compromis, des clashs et des pactes, nous croyions avoir obtenu que nos élus ne soient pas nos parents ou nos gardiens, mais nos représentants. C’est encore le cas dans les pays cités plus haut, notamment les petits pays comme la Suisse, où démocratie directe, principe de subsidiarité et responsabilité politique sont un peu plus que de grands mots vides privés de toute réalité. Mais en France, la situation de la prétendue démocratie est désolante. Et ce n’est pas une supranationalité privée de toute attache charnelle avec les citoyens qui réparera un lien chaque jour un peu plus distendu.

Jean-François Colosimo: « On importe un discours qui n’a rien à voir avec la réalité française »

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Jean-François Colosimo propose une explication des émeutes déclenchées par la mort de George Floyd, et met en garde contre les comparaisons hâtives…


Elisabeth Lévy et son invité Jean-François Colosimo, spécialiste des Etats-Unis, tentent de remonter aux sources des troubles qui secouent actuellement le pays de l’oncle Sam. Causeur vous propose de lire une partie de leur échange. L’émission complète est à découvrir sur abonnement (5€ par mois) et en intégralité ici.

Verbatim

Jean-François Colosimo: La rupture c’est Malcolm X ! C’est Nation of Islam ! [tooltips content= »Fondée en 1930, Nation of Islam est une organisation politico-religieuse américaine comptant entre 20 000 et 40 000 membres. Malcolm X est connu pour s’être associé à eux, avant de prendre ses distances dans les années 1960″]1[/tooltips] C’est-à-dire le choix de rejeter le christianisme dominant aux Etats-Unis. Nation of Islam est une création américaine qui s’oppose à la vision intégratrice et universaliste de Luther King : pour eux c’est la guerre (des identités). On assiste d’ailleurs à ce moment-là une chose tout à fait prodigieuse: une jonction entre les Juifs et les Noirs sur la question de l’émancipation, avec l’horizon babylonien, sur les rives du fleuve de Babylone… La sécession éclate parce que cette religion-là est antagonique là où, normalement, toutes les religions ont vocation à s’intégrer au sein de la « religion américaine ». Trump est un pur produit de cette « religion américaine », il rappelle à tous les Américains la prédestination, qui est une représentation fondamentale de l’Amérique. Comme c’est un animal politique, il fait aussi ainsi un gros clin d’œil aux évangéliques. La faillite du modèle américain, c’est sa violence et la séparation des églises noires et des églises blanches. Les chrétiens blancs et les chrétiens noirs ne partagent même pas les mêmes églises.

Elisabeth Lévy. Reste que chez nous non plus, on nous dit du mélange qu’il ne marche plus… Mais aux Etats-Unis, ce serait donc différent, puisqu’on a le sentiment qu’il n’aurait jamais vraiment existé?

Jean-François Colosimo. Sur l’importation du conflit actuel (Black Lives Matter NDLR) en France, il faut savoir d’abord que les États-Unis ont tout fait pour importer le communautarisme américain dans nos banlieues et le présenter comme un modèle d’avenir. Les USA ne sont pas notre avenir, ils sont notre passé! Le discours qui prétend que la situation actuelle en France est similaire à celle des Etats-Unis n’a rien à voir avec la réalité. La police française est la police de la République. Les recours en justice sont beaucoup plus nombreux, la preuve avec l’affaire Traoré.

Le 2 juin, la manifestation dégénère à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002
Le 2 juin, la manifestation pour Adama Traoré et George Flowd dégénère dans le 17e arrondissement, à Paris © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22460788_000002

Elisabeth Lévy. Notre police de la République n’est pas une police qui a la gâchette aussi facile qu’en Amérique. D’ailleurs, je rappelle juste un chiffre: il y a 20 personnes mortes en France par an sous les balles ou pendant une arrestation. Et parmi ces morts, on retrouve des gens qui avaient eux-mêmes fait usage de la violence, ou essayé de fuir. 

Jean-François Colosimo. Oui. Le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner avance une idée assez étrange qui serait de soumettre notre police à un contrôle extrêmement strict. Mais quiconque connaît un peu le sujet sait qu’un tel contrôle existe déjà. En France, la police des polices fait son travail, avec diligence et sans rien laisser passer…

>>> Retrouvez la suite et les 45 minutes de causerie entre Elisabeth Lévy et Jean-François Colosimo sur RnRTV maintenant! <<<

Dieu est américain: De la théodémocratie aux Etats-Unis

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« La Libye n’existe plus »

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© Pixabay

Face à l’impasse militaire constatée sur le théâtre libyen, Hadrien Desuin, que vous pouvez lire sur Causeur, préconise d’acter la partition du pays, seule issue pour écarter une déflagration régionale de la guerre.


Conflits. Pouvez-vous nous donner un aperçu de la situation politique et économique globale de la Libye depuis la chute du Colonel Kadhafi le 20 octobre 2011? Quelles sont les principaux acteurs qui s’affrontent aujourd’hui dans le pays?

Hadrien Desuin. La situation est si chaotique qu’il est difficile de la suivre… On résume souvent la situation à deux camps avec à l’est les troupes fidèles au maréchal Haftar et à l’ouest celles fidèles à Fayez El Sarraj. En réalité, chaque ville, chaque province a ses propres gouverneurs, milices, conflits, retournements et divisions. La Libye est restée tribale et on peut considérer que depuis une petite dizaine d’années, elle n’existe plus en tant que telle. Elle est aujourd’hui le jeu des puissances régionales qui l’entourent. On observe néanmoins que les puissances occidentales, très présentes au début du conflit, ont tendance à être de plus en plus marginalisées, laissant la Turquie et la Russie de plus en plus en position d’arbitre de la guerre civile.

La famille Kadhafi n’a pas dit son dernier mot…

La Libye n’est pas un État-nation unitaire, au sens occidental tout du moins, car elle a toujours été tributaire des enjeux tribaux et communautaires. Mais Kadhafi avait réussi à réunir les différentes tribus de la région et à stabiliser le pays, élément qui a pris fin lors des printemps arabes de 2011 puis de la guerre civile qui a opposé les loyalistes de Tripolitaines aux rebelles de Cyrénaïques, élément qui s’est accentué avec l’intervention de la coalition internationale en mars 2011. L’héritage d’une Libye « unie » appartient-il désormais au passé?

La Libye unie et indépendante était consubstantielle de Kadhafi, mais dans des conditions très spéciales, celles d’une dictature personnelle.

Lorsqu’il prend le pouvoir en 1969, c’est une construction politique encore très largement artificielle, dans un premier temps attribuée à l’Italie dans le cadre du premier partage de l’Empire ottoman entre Européens. À la France le Maghreb, au Royaume-Uni l’Égypte et à l’Italie la Libye. Après la Seconde Guerre mondiale, l’éphémère monarchie libyenne est tombée dans l’escarcelle anglo-égyptienne.

A lire aussi: Libye: le curieux soutien français au maréchal Haftar

Après son putsch, inspiré de Nasser, Kadhafi a mené une politique très ambitieuse et très risquée de rayonnement pan-africain de la Libye, grâce essentiellement aux revenus du pétrole. On aurait pu parler à son propos d’une pétromonarchie. D’ailleurs la famille Kadhafi n’a pas dit son dernier mot puisque l’aura de Saif Al Islam Kadhafi reste considérable.

Qui est le Maréchal Khalifa Haftar et en quoi son action et ses ambitions politiques le rapprochent-elles de Kadhafi tant il semble être le seul à même de bâtir une forme de coexistence pacifique entre les différentes communautés qui composent le pays ?

Haftar n’est pas du tout du même calibre que Kadhafi quoiqu’il soit quasiment de la même génération. Ce dernier savait ménager les différentes composantes du pays. Haftar apparaît surtout comme l’homme d’une faction et surtout de l’étranger. C’est un perdant de la guerre contre…

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La France atlantiste ou le naufrage de la diplomatie

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La fausse opposition dont rêvait Macron

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Aux États-Unis, à Saint Paul dans le Minnesota, on retire les statues de Christophe Colomb, le 10 juin 2020 © Numéro de reportage: AP22463403_000012 Evan Frost/AP/SIPA

Dans son édito, Jérôme Leroy estime que les émeutes anti-flics font les affaires du pouvoir. Êtes-vous de son avis?


Bien entendu, j’ai toujours su que tout ce que j’ai aimé dans le monde d’un amour qui allait de soi, les paysages, les plages, les livres, les villes au petit matin après une nuit de dérive quand je revenais dans l’aurore aux doigts de rose, légèrement ivre et très heureux, dans la buée bleutée des arroseuses municipales, tout cela, on me le retirerait d’une manière ou d’une autre. 

Soit par ce que le système spectaculaire marchand l’aura détruit: il est là, le seul grand remplacement, celui de nos sous-préfectures par des déserts, et celui des faubourgs de nos villes par des zones commerciales. C’est quand même plus les Décathlon que les mosquées qui esquintent le vieux pays et ont bouleversé ses modes de vie, quoiqu’en dise la paranoïa islamophobe.

Vive le comité Traoré!

Soit parce que la fausse opposition, une opposition de « niches victimaires » à ce système spectaculaire marchand est l’opposition dont rêve le pouvoir qui peut continuer à tout détruire sans être gêné. Allez-y, jouez sur la guerre des sexes, des races, des mémoires. La seule chose dont on a pourtant vraiment peur le capitalisme, ce n’est pas des cortèges antiflics, c’est qu’on lui demande de rééquilibrer la rémunération du capital au profit de celle du travail. C’est la seule. Qu’on lui demande des comptes sur le retour à l’ordre libéral qu’il s’apprête à réinstaller après la crise virale. Il n’a pas peur du comité Traoré. Pour un peu, il le bénirait.

A lire aussi: Le gouvernement face à «Justice pour Adama»: quelle confusion!

Macron en salive déjà de bonheur avant dimanche soir : il sera trop heureux de montrer sa grandeur d’âme, de demander à sa police d’arrêter le placage ventral, de retirer des statues de Colbert, d’interdire Autant en emporte le vent, etc. Il le fera pour une raison simple: parce que ça ne lui coûte pas cher. Pas parce qu’il est indigné par la mort de George Floyd. 

Touche pas à mes réformes

Pendant ce temps-là, les infirmières, et même les infirmières noires, se sentent à nouveau très seules: plus d’applaudissements aux balcons et un beau foutage de gueule au Ségur de la santé déjà quitté par SUD. Il faut en effet que rien ne change pour que rien ne change (le pouvoir n’a même plus besoin du fameux théorème du Guépard), comme rien ne changera dans l’intention de réformer par points les retraites, de ratiboiser les indemnisations chômage, de ne pas revenir sur la disparition de l’ISF.

Que rien ne change, y compris  l’antiracisme lui-même qui est très généreux mais qui est tout sauf un programme révolutionnaire. Je le sais, je suis de la génération Touche pas à mon pote. Aujourd’hui, plus que jamais, il est juste un moyen pour une petite bourgeoisie blanche de centre gauche de retrouver une bonne conscience et oublier la monstrueuse vague de licenciements qui elle aussi sera merveilleusement antiraciste et ne fera pas de différences quand elle va nous renvoyer, à l’automne, du côté de Dickens et Zola. Mais ce n’est pas grave. On ne verra plus la statue de Colbert.

Pas de vacances pour M. Hulot

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Nicolas Hulot nous invite à vivre de nouveaux "jours heureux" © ALLILI MOURAD/SIPA 00943685_000022

Qu’on en finisse avec la bien-pensance dont Nicolas Hulot est la tête de proue ! Un manifeste de François-Xavier Ajavon.


Comme il faut bien préparer, dès à présent, l’après de l’après-Covid, voici quelques suggestions qui ne mangent pas de pain pour vivre de nouveaux-nouveaux « Jours heureux », comme nous y a invité Nicolas Hulot pendant le confinement.

Le temps est venu de cesser d’accabler les soignants en applaudissant chaque soir à sa fenêtre au son de Heal the world de Michael Jackson. Ils ne vous ont rien fait.

Le temps est venu de ne plus sacrifier le présent au futur.

Le temps est venu d’en finir avec la religion de la pédale et le catéchisme du deux-roues. Les 4 x 4 aussi ont un petit cœur : laissez-les vivre !

Le temps est venu d’arrêter de donner des leçons de vivre-ensemble, alors que le chacun chez soi a fait ses preuves.

Le temps est venu de céder à la facilité. C’est plus simple.

Le temps est venu de réhabiliter le mensonge et la viande rouge.

Le temps est venu d’en finir avec les passionarias écologistes venues de pays douteux, comme la Suède, qui n’ont rien apporté de bien tangible à l’humanité.

Le temps est venu de créer du lien, comme dit Marcel, une connaissance qui pratique le sado-masochisme.

Le temps est venu de rire de la vie. Franchement : vous avez le sentiment qu’elle a un sens ?

Le temps est venu de mettre Adèle Haenel sur pause. Et de redécouvrir la divine Pauline Carton.

A lire aussi: Adèle Haenel: dessine-moi une victime

Le temps est venu de s’émanciper du dogme décroissant et de ses adorateurs qui pratiquent leur croyance sur des groupes Facebook auxquels ils accèdent sur iPhone.

Le temps est venu de poursuivre sévèrement les militantes féministes qui dégradent nos murs avec leurs slogans insipides pour affichage illégal.

Le temps est venu de valoriser prioritairement les métiers qui sont en première ligne dans la grande bataille de la Civilisation : les cavistes, les sommeliers, les voituriers, les danseuses de revue et les CRS.

Le temps est venu d’éduquer nos enfants à la vie sauvage et au combat de rue.

Le temps est venu de développer le tourisme spatial. Vue de la planète Mars, la Terre n’est pas touchante, mais un peu ridicule.

Le temps est venu d’avoir des ambitions révolutionnaires modestes, mais des chapeaux élégants.

Le temps est venu d’un Grenelle des Ségur.

Le temps est venu de mettre un terme à la start-up nation et d’en revenir à la métallurgie et l’industrie lourde.

Le temps est venu d’écrire un manifeste pour ceux qui ne croient pas aux manifestes.

Le temps est venu de redonner sa dignité à Nicolas Hulot en lui offrant une fonction sociale utile : animateur télé.