La France soutient Haftar en Libye, lequel se sert des salafistes madkhalis au nom de la lutte contre… le terrorisme !


La bataille de Tripoli est loin d’être finie. Il est tout à fait surréaliste de voir ô combien la France continue de soutenir l’action du Maréchal Haftar à l’assaut de la capitale en Libye, malgré la situation, alors que ce gouvernement illégitime n’est reconnu par personne. Contrairement à celui de Fayez Al Sarraj qui a le soutien des Nations-Unies, et qui résiste seul avec les forces du gouvernement national face au rouleau-compresseur du maréchal Khalifa Haftar. Pourtant, depuis des mois, la guerre est décriée par les organisations internationales de droits de l’homme et les preuves de crimes de guerre et de torture s’accumulent contre Haftar sans que Paris n’ait jamais revu sa position dans cette histoire.

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En effet, la guerre menée depuis des mois par la-dite Armée Nationale Libyenne, qui n’en a que le nom(1), pour reprendre le contrôle de tout le pays en guerre depuis dix ans et avant tout Tripoli, s’est faite depuis le début avec le soutien de prime abord surprenant de la France. En réalité, raison d’État oblige, le président Emmanuel Macron a toujours soutenu Haftar, lui-même soutenu par les Emirats-Arabes-Unis, car il représente pour Paris l’acteur modèle de la lutte contre le terrorisme djihadiste et islamiste dans la région : les amis de mes amis sont donc mes amis. Soit ; mais problème, Haftar n’est pas exempt de tout crime, comme dans toute guerre, mais il agit surtout sans aucun soutien de la communauté internationale et ira jusqu’au bout pour récupérer Tripoli dans une autre forme de jusquauboutisme terroriste. C’est le règne de l’arbitraire, et l’effondrement du multilatéralisme dans toute sa splendeur et la population libyenne en est bien sûr la première victime.

Abu Dhabi et Riyad soutiennent le Maréchal Haftar

Mais Paris n’en a cure. Et quand on sait à quel point l’Elysée partage cette vision « laïque » et « sécuritaire » du prince héritier émirati, Mohamed Ben Zayed, d’un Moyen-Orient dégagé de tout espoir démocratique, au nom de la lutte contre le terrorisme, on comprend bien mieux pourquoi les moyens – quels qu’ils soient – priment avant tout sur les fins dans ce conflit tragique dans un pays en feu depuis la mort de Muhammar Kadhafi. Et comme les moyens ne suffisaient pas à Haftar, qui depuis le début fait appel à des milices locales de tout ordre, et des éléments étrangers pour venir en renfort dans son combat acharné, il lui fallait toujours plus. Il fit alors appel grâce à son ami saoudien et émirati aux fameux groupes salafistes madkhalis, qui petit à petit par conversion des populations locales(2) ont commencé à s’enraciner dans l’État profond(3). Sans connexion avec la Libye, l’Arabie Saoudite disposait de cet atout de poids en matière de « ressources humaines » pour la Libye. Et qui de ses meilleurs alliés avait le lien avec la Libye ? Les Émirats Arabes Unis bien entendu. A peine quelques milliers il y a des années, ils seraient désormais près de 75 000(4) hommes à apporter leur soutien au gouvernement illégitime d’Haftar avec la bénédiction d’Abu Dhabi et le soutien logistique de Riyad. Parmi eux beaucoup de soldats, mais pas seulement.

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Parmi tous ces groupes militaires et paramilitaires agrégés, les madkhalis n’ont rien d’enfants de chœur, et pour certains, encore moins des modèles de combat pour la liberté et la fameuse laïcité défendue par Paris. Les madkhalis viennent à l’origine d’Arabie saoudite et sont ce que l’on appelle, même s’ils s’en défendent, des salafistes quiétistes. Qui sont-ils ? Leur dirigeant Rabbi El Madkhali, 89 ans, est à la tête du groupe islamiste et combattant parfait pour Haftar, Mohamed Ben Salmane et Mohamed Ben Zayed. Extrémiste, salafiste, il est prétendument apolitique. Émergeant dans les années 1990 en Arabie Saoudite, pendant la guerre du Golfe, il a toujours eu le soutien de Riyad car il dispose d’un atout idéologique et religieux de taille : toute rébellion à l’autorité est haram et jamais les fidèles madkhalis n’appelleront à s’opposer au dirigeant politique dont ils dépendent territorialement. Aveuglément soumis, ils furent donc recrutés localement par conversion pragmatique par l’Arabie Saoudite et Haftar pour constituer des forces de l’ombre au service des EAU. Portant barbe longue, habillés de noirs et de symboles en noir, ils opèrent dans la violence la plus effroyable de la même façon que Daech le faisait en semant la terreur sur le territoire national. Ils ont détruit depuis le début de l’offensive des dizaines de temples et de sanctuaires soufis également. En échange, Haftar paie les milices madkhalis abondamment car il sait qu’elles ne se retourneront pas contre lui (et pour en être sûr et certain). Ce sont de véritables escadrons de la mort, aux idéaux formés en Arabie Saoudite, et guidés par leur chef religieux et finalement bien un « chef » politique en Libye. Drôle de vision de l’apolitisme dans ces circonstances.

Quid d’une France qui soutient de tels groupes qui soutiennent leur parrain local, Haftar? Contre l’islam politique et les Frères musulmans, Paris a fait son choix en soutenant ces groupuscules radicalisés extrêmement dangereux, endoctrinés, sans peur de la mort, pour permettre à Haftar de mener une guerre sans fin, sans fond, et pour des intérêts bien particuliers et bien éloignés de la seule Libye et qui sont perçus encore aujourd’hui comme les meilleurs éléments pour venir à bout du « terrorisme ». Mais dans ces circonstances, qui sont les pires terroristes ? Peut-être ceux qui soutiennent silencieusement ceux qui sont instrumentalisés face au chaos.

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