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Le recours du gouvernement français aux services de McKinsey en débat

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Il n’est pas trop tard pour rompre


McKinsey est une célèbre société de conseils. Elle fonctionne aussi à la manière d’une société secrète : elle ne communique pas et ne répond jamais aux sollicitations des journalistes. Pour ce que l’on sait, ses prestations se payent à prix d’or.

Le 12 janvier 2021, la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale a auditionné Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, sur la stratégie vaccinale contre la Covid-19. Face à l'opposition qui l'interrogeait sur McKinsey, le ministre a affirmé qu'il est "tout à fait classique et cohérent de s'appuyer sur l'expertise du secteur privé." Image: D.R.
Le 12 janvier 2021, la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a auditionné Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, sur la stratégie vaccinale contre la Covid-19. Face à l’opposition qui l’interrogeait sur McKinsey, le ministre a affirmé qu’il est « tout à fait classique et cohérent de s’appuyer sur l’expertise du secteur privé. » Image: D.R.

«Emmanuel Macron dans les pas de McKinsey» eut été plus juste…

C’est à elle, moyennant quelques millions (on ne connaitra jamais le chiffre exact), que le président de la République a confié la logistique de la vaccination anti-covid en France. Ce choix fait débat. Le magazine du Monde fait sa « une » sur la société McKinsey. Avec ce titre très euphémique : « McKinsey dans les pas d’Emmanuel Macron ». « Emmanuel Macron dans les pas de McKinsey » eut été plus juste. Car ça fait longtemps qu’ils cheminent amoureusement ensemble.

Le Magazine du Monde, 6 février 2021. Photo: D.R.
Le Magazine du Monde, 6 février 2021. Photo: D.R.

Certes les vaccins contre le covid, dûment vérifiés, n’ont rien à voir avec le médicament qui a empoisonné l’Amérique. Mais à une époque de suspicion généralisée est-il bien raisonnable et moral de confier à McKinsey la logistique de nos vaccinations?

En 2017 le candidat Macron avait fait appel aux compétences de McKinsey pour l’aider à être élu. Les meilleurs experts de la société ont participé à la rédaction de son programme présidentiel. Et d’autres, spécialistes du spectacle et de l’événementiel, l’ont conseillé pour l’organisation de ses meetings. Macron a été élu. Et avec cette victoire les actions de McKinsey ont grimpé en flèche. Et la société a pu considérablement augmenter les tarifs de ses prestations.

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Aux États-Unis, la société verse 475 millions d’euros aux victimes d’opiacés

Détournons un vieux slogan américain. Ce n’est pas « demandez-vous ce que McKinsey peut faire pour vous » mais « demandez-vous ce que vous pouvez faire pour McKinsey ». Et Macron a fait beaucoup pour cette société. Ce qui est bon pour Macron est bon pour McKinsey. Et ce qui est bon pour McKinsey est bon pour Macron…

Mais il y a une ombre à ces lendemains de vaccination qui chantent. Une grosse tâche sur le pedigree de McKinsey. La société vient en effet de verser 475 millions de dollars aux familles des victimes qu’elle a contribué à faire[tooltips content= »En février, la presse révèle que McKinsey accepte de verser 573 millions de dollars pour clore les procédures engagées par 49 Etats américains. L’entreprise n’a ni reconnu ni rejeté les faits qui lui étaient reprochés »](1)[/tooltips]. Il y cela plusieurs années McKinsey avait signé un contrat juteux avec un laboratoire pharmaceutique américain. Il s’agissait de rendre plus performantes les ventes d’un médicament à base d’opiacés. Ce médicament a provoqué des millions d’addictions. Selon la presse d’outre-Atlantique 200 000 Américains en sont morts.

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McKinsey a payé et s’est excusé. 475 millions de dollars pour ne pas être poursuivi en justice ! Certes les vaccins contre le covid, dûment vérifiés, n’ont rien à voir avec le médicament qui a empoisonné l’Amérique. Mais à une époque de suspicion généralisée est-il bien raisonnable et moral de confier à McKinsey la logistique de nos vaccinations ?

Mael de Calan, consultant chez McKinsey, a été sollicité par Olivier Véran pour un benchmark des stratégies vaccinales, selon des informations du Monde et du Canard enchainé. © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage : 00834723_000022
Mael de Calan, consultant chez McKinsey, a été sollicité par Olivier Véran pour un benchmark des stratégies vaccinales, selon des informations du Monde et du Canard enchainé. © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage : 00834723_000022

Assa Traoré lance un appel contre la France dans le magazine « Jeune Afrique »

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La justice française aurait pu classer sans suite depuis longtemps l’affaire de son frère Adama, mort d’essoufflement en tentant d’échapper aux gendarmes. La militante accentue sa rhétorique violente pour exciter ses partisans, et leur ressentiment contre la France.


Jeune Afrique se présente comme le premier groupe de presse du continent africain. Il diffuserait à plus de 40 000 exemplaires en France et à l’international, et publie dans 80 pays. Jeune Afrique offre également à ses lecteurs une édition numérique, présentée comme le premier site d’information panafricaine en ligne. Ce titre, édité à Paris, a été créé en 1960 à Tunis. Il est depuis longtemps reconnu comme une référence en matière d’information pour l’Afrique. Ainsi, une diffusion sur Jeune Afrique c’est la certitude de toucher un large public, dans toute l’Afrique, y compris le Maghreb, sans compter les reprises partout dans le monde. 

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Assa Traoré, une figure incontournable?

Madame Traoré, figure désormais incontournable de « l’antiracisme » et de la lutte contre « les violences policières », dirige un comité, créé au départ pour demander la vérité sur les circonstances du décès de son frère Adama lors d’une interpellation par les gendarmes en 2016. Mais très vite elle a poussé de plus en plus loin la critique et appelé à l’action contre un racisme et des « violences policières » qualifiés de « systémiques », composant une figure de passionaria qui fascine jusqu’aux bien-pensants américains, le Time lui ayant récemment offert la consécration, la propulsant au rang de référence morale et mondiale de la lutte pour le Bien et la défense des opprimés.

Donc ce qui devait arriver arriva. Une interview dans Jeune Afrique va la faire basculer. À force de se prendre pour Angela Davis (dont elle adopte d’ailleurs soigneusement le look), d’être encensée, adulée, citée en exemple, Madame Traoré a perdu le sens des réalités et se prend pour la protectrice de tous les opprimés de France. Du haut de son empyrée elle délivre un message au monde entier, que dis-je un message, un appel, et même un appel au secours:

 « Aujourd’hui nous vivons les conséquences de l’esclavagisme et du colonialisme… il faut que le monde entier le sache… toute la population issue de l’immigration n’est même pas considérée comme pouvant participer à la construction de cette France… ils ne peuvent même pas participer à la construction de leur propre vie puisqu’ils ont un droit de mort… ils ont un droit de vie sur nos vies »

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« Oui nous sommes en danger… les personnes issues de l’immigration sont en danger… les personnes meurent sous les coups de cette police… j’ai peur pour mes enfants… ils ont eu un droit de mort sur la vie d’Adama Traore… ils ont décidé que mon frère allait mourir ce jour-là. »

La haine de la France

Rappelons ici qu’Adama Traoré serait mort d’essoufflement, selon les déclarations des gendarmes qui tentaient de l’interpeller.

Pénalement, nous pourrions bien être ici en face d’une véritable incitation à la haine. Comment ne pas haïr un pays qui a droit de vie et de mort sur une partie de sa population?

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Nous sommes aussi devant une dénonciation calomnieuse, pas simplement de la police, mais du pays tout entier. Une telle déclaration sur un médium d’influence internationale constitue une agression délibérée. Madame Traoré ne désigne pas de responsable, mais il y a selon elle un danger mortel immanent qui plane sur les immigrés en France. C’est à proprement parler une diffamation, c’est-à-dire une tentative de détruire la réputation, l’image, voire l’honneur d’un pays. Toute cette déclaration transpire la haine et le mépris pour notre nation. Il ne faut pas laisser semer ainsi aux quatre vents, par une calomnie délibérée, les germes d’une haine anti-française déjà bien trop répandue. Le pays, ses intellectuels et ses institutions seraient inspirés d’enfin réagir.

Après le coup d’État en Birmanie, quelle politique pour les Européens?

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L’analyse de Laurent Amelot, chercheur associé Asie à l’Institut Thomas More


Ce 1er février, alors que la première session parlementaire suivant les élections de novembre 2020 devait s’ouvrir, la Birmanie s’est de nouveau enfermée « derrière un rideau de bambous ». Au petit matin, des unités de la Tatmadaw, l’armée birmane, ont arrêté la Conseillère d’État (équivalent de notre Premier ministre) Aung San Suu Kyi, le président Win Myint et les principaux cadre-dirigeants de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti civil au pouvoir depuis 2015, fondé par Aung San Suu Kyi en 1988.

Aung San Suu Kyi, 2013. Image : D.R.

Par voie d’annonce radiophonique et télévisée, les militaires ont décrété l’état d’urgence pour une durée d’un an, en s’appuyant sur les articles 417 et 418 de la Constitution. Une présidence par intérim est confiée au vice-président Myint Swe, ancien général et haut responsable des services de renseignement, qui rapidement délègue ses responsabilités au général Min Aung Hlaing, chef des armées. Ce dernier dispose désormais des pleins pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Une nouvelle junte est constituée, le Conseil administratif de l’Etat (CAE), dont le nom reflète des préoccupations politiques immédiates, sans grand lien avec l’avenir économique et démocratique du pays, à l’inverse du Conseil d’Etat pour la Paix et le Développement (CEPD), créé en 1997. L’objectif : empêcher la désintégration du pays par la résolution des litiges électoraux et la lutte contre la pandémie de la Covid-19, tout en ramenant les groupes ethniques rebelles à de meilleures dispositions à l’égard de l’État birman…

L’armée jamais éloignée du pouvoir

Ce slogan n’est pas sans rappeler ceux de 1962, lors du coup d’État du général Ne Win, et de 1988, lors de la révolution de palais au sein de la junte, suivie de la création du Conseil d’État pour la restauration de l’ordre et de la loi – CEROL – dans le prolongement de la répression de l’été de Rangoun, qui provoqua plus de 3 000 morts. Ainsi, le poids de la Tatmadaw dans la vie politique birmane reste considérable et la mission qu’elle s’auto-attribue intacte : préserver l’intégrité territoriale et l’indépendance nationale face aux menaces internes et externes, face à des gouvernements civils incapables d’assumer ce rôle.

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Ce coup de la Tatmadaw, qui a pris position aux points stratégiques de Rangoun, fermé Naypiydaw, capitale du pays depuis 2005, suspendu les communications intérieures et extérieures et les déplacements intra et inter-régions, fait aussi écho aux décisions prises par le CEROL en 1990, lorsqu’il annula les résultats des élections remportées par la LND d’Aung San Suu Kyi. Il faudra dix-huit ans pour qu’une nouvelle constitution soit adoptée (2008), vingt-et-un ans pour qu’un gouvernement de transition (très kaki) soit nommé et vingt-cinq ans pour que la LND gagne de nouveau les élections, accède au pouvoir, amorce une transition démocratique, qui n’a duré que six ans.

Une situation complexe

La présente manœuvre est le résultat d’une lutte de pouvoir entre deux personnalités, d’un bras de fer au cours duquel la démocrate a refusé de céder aux exigences de l’apprenti dictateur : Aung San Suu Kyi, icône de la résistance pacifique contre la tyrannie militaire pour l’Occident avant d’être ostracisée par celui-ci, une fois au pouvoir, pour compromission avec sa pire ennemie lors de la répression contre les Rohingyas (2016-2017), est adulée par son peuple ; Min Aung Hlaing, dont le profil n’est pas sans rappeler celui du général Than Swe, chef de la junte de 1992 à 2011, amené à quitter l’uniforme en 2021 et s’imaginant un grand destin politique national, est humilié par le résultat des élections de novembre 2020 (après ceux de 2015), qui reflète la haine viscérale de la population à l’encontre de la haute hiérarchie militaire. Cette lutte d’égo a conduit le commandant en chef de l’armée birmane à décapiter le gouvernement démocratique et civil de son pays afin de s’ouvrir la voie du pouvoir et de préserver le poids de la Tatmadaw dans la vie politique nationale face aux risques d’érosion liés aux victoires toujours plus larges de la LND lors des élections et aux pressions d’Aung San Suu Kyi et de son gouvernement en vue d’une réforme constitutionnelle aux contours nécessairement défavorables aux militaires.

Min Aung Hlaing. Photo: D.R.

Cette perspective, cependant, est vouée à l’échec. Le peuple birman a retenu la leçon de l’été de Rangoon (1988) et de la révolte de safran (2007). En dépit des appels à la désobéissance civile et des manifestations qui se font jour à Rangoon et à Mandalay, notamment, la population ne devrait pas descendre massivement dans la rue. Elle attendra patiemment les prochaines élections pour redonner la victoire à la LND, car elle a Aung San Suu Kyi dans son cœur. En effet, Aung San Suu Kyi est plus qu’une personnalité : c’est un symbole auquel le peuple birman adhère, même sans programme électoral. Le problème de la démocratie birmane, de la LND, se situe peut-être ici : une difficulté à se doter d’une génération renouvelée de cadres capables de porter la Birmanie de demain, avec Aung San Suu Kyi comme mentor ; cette dernière, en dépit, de son aura, adoptant une posture de plus en plus autoritaire autant vis-à-vis des militaires que de ses alliés et des représentants des minorités ethniques.

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L’Union européenne et ses États membres doivent s’inscrire dans cette logique de soutien au renouvellement de la classe politique civile et démocratique, car le peuple est l’avenir de la Birmanie. Ils ne peuvent pas se contenter de sanctions économiques et politiques à l’encontre de la Birmanie, en tant que pays. Celles-ci ne produiront, comme les précédentes, que des résultats limités et pousseront, une nouvelle fois, les généraux dans les bras de Pékin.

Soutenir une véritable transition démocratique

Espérer obtenir le soutien de la Chine populaire, en plein guerre commerciale avec les États-Unis, pour rétablir le processus de transition démocratique en Birmanie, serait une illusion. Celle-ci, comme la Russie, s’est d’ailleurs opposée, le 3 février 2021, au projet de déclaration commune du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant le coup d’Etat. Au contraire, il est impératif que les sanctions qui se dessinent ne touchent que le moins possible la population birmane. Elles devront être ciblées, mais dures, à l’encontre des hauts dignitaires militaires responsables de ce coup et de leurs affidés militaires et civils, voire des pays qui les soutiennent, afin de limiter au maximum leur capacité d’action. Le dialogue, toutefois, ne doit être totalement rompu, ni avec l’armée, ni avec la désormais opposition démocratique.

Avec la première, il doit être orienté afin de permettre l’émergence d’une nouvelle génération de gradés, plus libéraux et modérés, apte à monter en puissance au sein de l’institution et de l’appareil politique. Cette nouvelle caste devra être capable d’accompagner la transition démocratique, de s’imprégner de ces règles et de dialoguer sans arrière-pensées avec les civils. Avec les seconds, il s’agit de dessiner les contours d’un futur cadre politique démocratique dans le respect des traditions locales et de promouvoir une nouvelle génération de dirigeants politiques, capables de dialoguer sereinement avec des militaires éclairés prêts à rendre le pouvoir. Alors la Birmanie pourra entrevoir son avenir plus sereinement.

États-Unis: deux constitutions parallèles pour une Amérique déchirée

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Irréconciliables, les 50 États-Unis d’Amérique ont désormais deux constitutions: celle des Pères fondateurs et celle des progressistes « wokes. » Pour comprendre ce qui se passe, il faut partir de l’analyse de l’intellectuel Christopher Caldwell, sur l’évolution des États-Unis des droits civiques à nos jours.


Le grand intellectuel américain, Christopher Caldwell, qui a vécu en Europe où il a étudié notamment les effets de l’immigration musulmane sur la culture européenne[tooltips content= »Une Révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Préface de Michèle Tribalat (Éditions du Toucan, 2011). »](1)[/tooltips], est revenu à ses études américaines pour se pencher sur l’origine de la polarisation de son pays.[tooltips content= »Simon & Schuster, janvier 2020 (en anglais). »](2)[/tooltips]

Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline
Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline

Il affirme que les réformes des années 1960, qui visaient à rendre la nation américaine plus juste et plus humaine, ont au contraire laissé de nombreux Américains aliénés, méprisés, trompés – ceux qui étaient prêts en 2016 et 2020 à placer un aventurier, Donald Trump, à la Maison Blanche. Une des rares intellectuelles françaises à avoir lu Caldwell, Michèle Tribalat, habituée des lecteurs de Causeur, écrit: « Le Civil Rights Act de 1964 et ses suites, notamment le Voting Right Act de 1965 et le Fair Housing Act de 1968, n’ont pas seulement apporté de nouveaux droits aux Noirs. Ils ont été à l’origine d’une énorme bureaucratie pour les mettre en application. L’histoire américaine a été entièrement réinterprétée à la lumière de la question raciale et le gouvernement américain s’est investi comme jamais pour façonner la société autour de l’idéologie, quasi-religieuse, de l’antiracisme. » Les élites blanches du nord-est progressiste qui ont encouragé et voté les droits civiques voulaient en finir avec la ségrégation définitivement.

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« Ils ne pouvaient pas soupçonner que ces droits auraient pour conséquence de réexaminer la société américaine dans sa totalité. Les droits civiques sont devenus des droits humains et les droits humains des revendications pour mettre sens dessus dessous l’ensemble des valeurs fondatrices de l’Amérique y compris les rapports sexuels. Tout blanc malchanceux peut désormais voir son avenir professionnel ruiné par un propos jugé inadéquat sur la race, le genre et la sexualité. C’est ce qu’on a appelé le politiquement correct, dont on connaît les effets ravageurs sur les campus américains », poursuit Tribalat.

Et vint Black Lives Matter

S’ensuivra l’idée saugrenue de détaxer les géants numériques, Google, Amazon, Apple, Twitter, etc. Ils deviennent des monstres indéboulonnables. « Dès 1998, Amazon commence à détruire les librairies américaines. Google concentre 90% du trafic dès 2009. Seuls les retraités peuvent se passer d’internet, les jeunes en ont un besoin impérial » (Michèle Tribalat). L’élite technologique, nouvelle minorité, est « woke. » Les généreux mécènes sont financés par le contribuable à coups d’abattements fiscaux. Peu importe que les milliardaires de la Silicon Valley soient les plus riches du monde pourvu qu’ils placent un panneau « Black Lives Matter » sur leur pelouse. « Depuis la fondation du mouvement Black Lives Matter (BLM) à l’été 2013, la division créée par l’émergence d’un ordre constitutionnel antagoniste a rendu le mode de vie américain désagréable, brutal et dangereux », explique l’éditorialiste canadien conservateur, William Brooks, dans The Epoch Times. Les woke voient dans Joe Biden le patron d’un « syndicat » américain post-moderne qui impose ses vues progressistes sur le monde de l’entreprise. Déjà, de nombreuses multinationales, dont Disney, refusent de financer les campagnes électorales futures des « renégats », notamment des sénateurs républicains, Ted Cruz et Josh Hawley, qui ont osé remettre en question la légitimité du « lider maximo » Biden en réfutant, sur bases d’allégations de fraude « imaginaires », le collège électoral des grands électeurs. Des anciens étudiants exigent que Rudy Giuliani, l’avocat de Trump, soit radié. Le professeur Alan Dershowitz n’est plus le bienvenu à Harvard, son université d’origine. Toute référence à Trump sur votre CV vous condamne à une longue traversée du désert. Les purges ont commencé.

« La notion orwellienne selon laquelle le recours à une « diversité » à fleur de peau est le meilleur moyen de parvenir à l’« unité » nationale est devenue la pièce maîtresse d’un mouvement radical agressif qui a fini par s’emparer du Parti démocrate et a conduit à l’élaboration d’une constitution américaine alternative souvent incompatible avec l’originale », conclut Brooks.

Point de non-retour?

De ces deux interprétations de la Constitution américaine émergent deux Amériques inconciliables. L’une toujours guidée par la constitution d’origine de 1788. L’autre est une interprétation « progressiste » du texte original et qui est défendue par la quasi-unanimité des politiciens de l’establishment, les médias mainstream, les intellectuels progressistes et une grande partie de l’appareil judiciaire, jusque et y compris la Cour suprême dont la majorité conservatrice n’est que de façade.

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William Brooks : « Les partisans de la constitution « vivante » d’après les années 60 estiment que les partisans de la constitution écrite de 1788 sont des fanatiques raciaux et une menace pour la démocratie. » Dans un récent éditorial pour First Things Magazine, R. R. Reno explique que « l’étonnante capitulation post-inaugurale de l’administration Biden-Harris devant la gauche radicale laisse présager la fin du rôle du Parti démocrate en tant que ‘guérisseur naturel’ de la nation. Étant donné le retournement délibérément humiliant de l’héritage de l’administration Trump au premier jour de la présidence Biden, il est clair que les concessions de l’establishment à l’extrême gauche se transforment en capitulation complète. » La démonstration de force du Parti démocrate lors de l’inauguration de Biden le 20 janvier avec le déploiement de 25 000 Gardes nationaux pour quelques dizaines de participants sur une pelouse quasi vide ne prête pas à l’optimisme sur les intentions de la gauche américaine d’évoluer vers un parti unique avec les RINO (« Republicans in name only »). La régularisation de 11 à 15 millions d’immigrés illégaux hispaniques et la suppression du système des grands électeurs demandée par Hillary Clinton pourraient maintenir les Démocrates, majoritaires en voix, au pouvoir pour longtemps.

Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006
Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006

En parallèle à leur ouverture migratoire, les Démocrates sont désireux de traquer d’hypothétiques « terroristes nationaux », les ploucs trumpistes violents et stupides qui doivent être maintenus sous surveillance par tous les moyens. Alors que jusqu’ici, le centre-droit (Parti républicain) et le centre-gauche (le Parti démocrate) se partageaient les plates-bandes au sein du « Marécage » de Washington, les partisans de la « constitution alternative » considèrent aujourd’hui que l’électorat républicain populaire est constitué de « déplorables » (selon la formule d’Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle de 2016). Pour William Brooks : « Le point de non-retour de l’Amérique dépendra de sa capacité à retrouver la même foi, la même prudence, la même perspicacité et le même courage que ceux qui ont été invoqués en 1776 pour produire la plus grande expérience de démocratie constitutionnelle de l’histoire de l’humanité. »

[1] Une Révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Préface de Michèle Tribalat (Éditions du Toucan, 2011).

[2] Simon & Schuster, janvier 2020 (en anglais).

Victime sans bourreau


Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


En matière d’interactions passablement désagréables avec nos congénères, nous sommes tous logés à la même enseigne. Nous connaissons tous des gens qui arrivent en retard aux rendez-vous, qui coupent la parole, qui dénigrent le travail des autres. En revanche, tout le monde ne réagit pas de la même manière à ces incidents. Certains passent facilement l’éponge et n’y voient que des tracas sans importance ni conséquence. Et d’autres, au contraire, estiment avoir été profondément lésés par autrui et ses intentions forcément malveillantes. Pour le dire en (presque) deux mots : face à un même événement, tout le monde n’a pas la même propension à se croire et à se dire victime.

La chose pourrait sembler surprenante vu que nous baignons dans une « culture victimaire » qui ne date pas d’hier, mais son expression individuelle n’avait pas encore été étudiée de manière systématique. La lacune est désormais comblée grâce à une équipe de chercheurs israéliens en psychologie, sociologie et anthropologie, dont l’étude conceptualise pour la première fois la « tendance à la victimisation interpersonnelle », définie comme « un sentiment permanent d’être toujours la victime, étendu à de nombreux types de relations ». En d’autres termes, avoir un peu de mal à voir la vie en rose après un viol en réunion avec actes de barbarie ne suffit pas à faire de vous une « personnalité TVI », il faut que cette tendance à vous croire perpétuellement la cible et le jouet de la malveillance de tiers soit un tantinet stable au cours de votre existence et en toutes circonstances. Le tout avec des conséquences affectives, cognitives et comportementales précises, elles aussi listées par l’équipe de Rahav Gabay, psychologue à l’université de Tel-Aviv. S’appuyant à la fois sur une revue de la littérature scientifique et sur huit expériences menées pour l’occasion auprès de plusieurs centaines de personnes, les scientifiques établissent que la TVI se caractérise par quatre dimensions – la rumination, le besoin de reconnaissance, l’élitisme moral et le manque d’empathie. Ils étudient la façon dont ces quatre ingrédients façonnent une vision du monde radicalement pernicieuse. Et totalement indépendante d’une véritable expérience traumatique. Vous pouvez traduire une personnalité TVI sans n’avoir jamais rien vécu de terrible, comme vous pouvez avoir traversé tous les étages de l’enfer sans jamais en développer une.

Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel
Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel

Premièrement, une personne TVI a besoin que son statut de victime – qu’importe qu’il soit réel ou non – soit reconnu et qu’on la plaigne. Elle a besoin que l’auteur de son préjudice – ou celui qu’elle estime tel – admette sa responsabilité et exprime sa culpabilité. Elle a besoin de soutien et de compassion. Par exemple, si vous jugez « très important » qu’on admette vous avoir fait subir une injustice lorsqu’on vous a causé du tort, si cela vous énerve prodigieusement de ne pas être cru lorsque vous dites avoir souffert, ou encore s’il vous faut absolument qu’on vous présente des excuses pour pouvoir espérer passer à autre chose, alors vous voilà avec un score élevé de besoin de reconnaissance. Et lancé à toute allure sur le chemin de la TVI.

Autre caractéristique : la rumination. Une personnalité TVI ne lâche jamais l’affaire. Elle n’arrête pas de penser aux « injustices » qu’elle a subies. Pendant des jours, cela l’obsède. Les émotions négatives l’envahissent et ne cessent de lui revenir dès qu’elle repense à ceux qu’elle tient pour responsables de ses malheurs. Ce faisant, elle se focalise davantage sur les symptômes de sa détresse et sur ses causes et manifestations que sur des solutions et des moyens d’en sortir. Là encore, Gabay et ses collègues font le lien entre dimensions individuelle et collective, en notant que leurs compatriotes et participants à leurs expériences – des juifs d’Israël – n’ont pas leur pareil pour ruminer des événements traumatiques. « Par exemple, écrivent les chercheurs, beaucoup d’Israéliens juifs affirment être très préoccupés par l’Holocauste et craindre sa répétition, même si la grande majorité n’en a pas été directement victime. » Ils font d’ailleurs remarquer que la Shoah n’a pas toujours été aussi importante qu’elle l’est aujourd’hui dans le « récit national » israélien et qu’entre l’indépendance du pays et le procès Eichmann, en 1961, elle était même parfois considérée comme « contradictoire » à l’identité israélienne, à l’époque construite autour des notions de liberté, d’action et d’audace. En 1949, par exemple, même si un tiers environ des Israéliens étaient des immigrés européens survivants des camps de la mort, ils étaient explicitement incités à ne pas trop en parler par leurs compatriotes installés dans la région bien avant la Seconde Guerre mondiale. On attendait d’eux qu’ils prennent la vie à bras le corps, s’intègrent et adoptent l’identité israélienne. En ces débuts d’Israël, l’Holocauste était ainsi souvent perçu comme une calamité tombée sur les juifs passifs et lâches de la diaspora, partis comme des moutons à l’abattoir. Une réalité qu’ignorent aussi largement les Israéliens contemporains que les antisionistes persuadés que c’est grâce à la « pleurniche » et à l’exploitation des crimes du nazisme qu’Israël a été fondé.

Ensuite, une personnalité TVI cultive l’« élitisme moral ». Lors d’une interaction négative, elle est toujours la blanche colombe et ceux qui lui causent du tort sont tous forcément d’affreux pervers. Il n’y a jamais de malentendus ou de coïncidences, seulement des complots pour lui nuire. Dans ses interactions avec autrui, elle est persuadée d’être moralement supérieure – on profite de sa gentillesse, on ne reconnaît pas ses efforts à leur juste valeur, on n’exprime pas suffisamment sa gratitude, elle est trop généreuse, toujours perdante dans les échanges, une bonne poire, etc. Le problème, c’est que cet élitisme moral peut vite devenir un outil de manipulation : on accuse les autres de diverses turpitudes pour mieux leur imposer n’importe quoi. Sur un plan collectif, l’élitisme moral peut aussi permettre de présenter son clan sous un jour entièrement favorable, tout en braquant tous les projecteurs sur la dépravation supposée d’un clan adverse.

Ultime ingrédient de la TVI : le manque d’empathie. Tout en exigeant de tout le monde une compassion absolue pour ses moindres bobos, on ne daigne se mettre dans la peau de personne. Un « tout m’est dû » qui se transforme en « j’ai tous les droits », y compris et surtout de me comporter comme le dernier des psychopathes. Il en va là de la composante la plus toxique de ce « nouveau » type de personnalité, en réalité au moins aussi vieille que le tyran décrite par Platon dans La République : un « infortuné, incapable de se conduire lui-même » tout en ne pouvant s’empêcher de vouloir régenter la vie des autres.

Référence : tinyurl.com/Calimeropolis

Andreï Makine: l’amitié au temps du goulag

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Dans son roman autobiographique, L’Ami arménien, Andreï Makine donne un chef-d’œuvre où l’apprentissage se fait dans la Sibérie des années soixante-dix


Ecrivain sibérien de langue française, Andreï Makine (1957), l’auteur du merveilleux Testament français, m’avait aussi ébloui avec L’Archipel d’une autre vie, où il faisait la synthèse de thèmes et de rêveries qui affleuraient dans divers romans, comme ce leitmotiv de l’exil intérieur au cœur du Léviathan.

Authentique rebelle

Je l’ai déjà dit, il y a chez Makine un côté anarque au sens que Jünger donnait à ce terme : l’homme qui, face au système qui le broie, demeure libre et souverain, monarque de soi-même – authentique rebelle. Son style adamantin, tout en sobriété, sans une once de fausse monnaie, fait de lui l’un des oiseaux rares des lettres françaises.

Autobiographique, son dernier roman, L’Ami arménien, bouleverse par sa profonde humanité et par son caractère net de toute sensiblerie. Puissante, la nostalgie s’y exprime avec une pudique retenue.

Histoire d’une amitié

L’Ami arménien narre l’amitié de deux adolescents dans la Sibérie centrale du début des années 70, quand l’URSS panse avec peine les plaies des terreurs staliniennes et des massacres hitlériens. La violence a endurci les peuples de l’empire ; la police règne encore en maître, pourchassant irréguliers et dissidents.

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Makine est le plus costaud des deux, aguerri par ses séjours dans divers orphelinats où il a été élevé à la schlague. Dans un monde où la pitié peut se révéler fatale, il a gardé sa noblesse d’âme et c’est tout naturellement qu’il prend, à coups de ceinturon, la défense de Vardan, un jeune Arménien souffreteux en butte à la cruauté de ses condisciples. Naît alors entre l’orphelin et l’exilé l’une de ces amitiés qui marque une vie.

Antichambre du goulag

En effet, une minuscule communauté arménienne s’est établie dans cette ville perdue, antichambre du goulag. Makine décrit à merveille ce petit monde d’anciens déportés, les zeks, de relégués (inoubliable figure d’un professeur de mathématiques, mélancolique manchot et ex-héros de la Grande Guerre patriotique).

Vardan, qui, à quinze ans, possède déjà la sagesse innée d’un Grec ancien (il est d’ailleurs peut-être plus grec qu’arménien), invite son « garde du corps » dans sa famille. Et Makine d’évoquer par touches la douceur pour lui inconnue d’une mère avec son parfum de jacinthe, le café servi dans un mystérieux vase d’argent aux allures de graal, la troublante jeune sœur de son unique ami, le vieux Serven, un autre rescapé des combats.

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Ces Arméniens ont quitté le lointain Caucase pour venir soutenir des membres de leur famille, arrêtés pour leurs positions indépendantistes et qui attendent leur procès. L’ombre du génocide de 1915 plane, avec ces clichés sépia de phratries exterminées, de même que celle des récentes razzias azerbaïdjanaises au Karabagh.

L’apprentissage du tragique

Les jeunes gens font ensemble l’apprentissage de l’amitié comme du tragique, entre autres par le biais de fouilles clandestines au pied d’un ancien monastère défiguré en prison.

Mené avec maestria, le roman se termine sur un ton antimoderne, un peu comme dans les dernières images du film de Jean Becker, Les Enfants du Marais, auquel ce livre me fait songer au moment d’achever la présente chronique.

Andreï Makine, L’Ami arménien, Grasset.

Le croquant indiscret chez les Helvètes

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Reparution de Rêver à la Suisse, recueil de voyage d’Henri Calet datant de 1946


Quelle est donc cette peuplade cachée derrière les Alpes aux mœurs policées et sages ? Henri Calet (1904-1956), Tintin reporter-amer part à sa découverte entre le 15 juillet et le 11 août 1946 avec son épouse Marthe Klein. Quatre semaines dans le canton de Vaud durant lesquelles le plus célèbre batteur de pavé parisien croque la vie quotidienne d’un pays qui semble prospère, n’ayant pas connu les affres de la guerre.

Un parfum de vérité et de sincérité

Ces chroniques précises et désabusées, innocentes en surface et féroces à l’intérieur, relatant d’anodins événements seront reprises par Servir, un journal de Lausanne puis dans Combat et La Rue aboutissant à un ensemble qui s’appellera « Rêver à la Suisse » en 1948 aux éditions de Flore. Selon le Larousse du XXème siècle, l’expression « rêver à la Suisse » signifie « ne penser à rien ». Héros-limite, maison genevoise de qualité, toujours à la recherche de textes rares republie ce drôle de recueil précédé d’un avertissement écrit par Jean Paulhan et du courrier des lecteurs qui suivit la parution des articles. Car la prose « explosive » de Calet fut très diversement appréciée en Suisse, il eut bien quelques défenseurs vantant son écriture journalistique à la fois tendre et implacable, beaucoup d’autres la trouvèrent au contraire « pornographique », « bébête », voire carrément indigne et irrespectueuse pour les habitants de ce charmant pays.

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Le crime de Calet fut notamment d’assister à la fête Nationale du 1er août titrant son article : « La mort au grand air ». Au cours du discours officiel et de l’hymne survint la mort dramatique d’un musicien terrassé par une attaque, gâchant la soirée sans perturber pleinement la cérémonie. L’œil de Calet n’avait rien vu d’autre que la banalité de la mort qui surgit dans le quotidien toujours au moment inopportun, le déréglant à peine et cependant, donnant à ce triste fait-divers un ressenti étrange chez celui qui observe. Calet écrit à hauteur d’hommes, il se garde bien d’utiliser de grands mots ou de grands gestes pour décrire le réel. Il relate les faits sans les plomber ou les glorifier ce qui donne à son œuvre, un parfum de vérité et de sincérité.

Calet touche au cœur

C’est pourquoi on le relit toujours et encore, plus d’un demi-siècle après sa disparition. Humble devant la page blanche, il réussit à se retrancher derrière les événements, leur laissant toute la lumière en apparence, car il impose bien sa patte, son style, mais dans les interstices, les blancs des conversations. Calet ne travaille pas au burin, il distille le malheur à faible intensité et le lecteur chavire par son pointillisme désarmant. Quand d’autres chroniqueurs fanfaronnent, font sans cesse les intéressants, Calet n’use pas des vieilles ficelles de l’esbroufe et du mot qui glace. Il se contente de narrer, à la fainéante, presque d’une façon lointaine. Sa naïveté face au réel pourrait passer pour de l’innocence, c’est la marque d’une intelligence supérieure.

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Calet, par son économie de sentiments et son souci du détail, touche au cœur. Son ironie n’est pas tapageuse, il l’égrène, au fil de la plume, elle est d’autant plus radicale. En Suisse, son obsession de l’objet nouveau, les allumettes par exemple ou sa curiosité devant « les innombrables distributeurs automatiques » de timbres-poste, de cachous, d’eau de Cologne et de cigarettes ou sa fascination pour les urinoirs font de la Confédération, un paradis de la consommation. Il faut se remémorer le contexte historique de l’époque pour expliquer l’émoi d’un français devant une telle débauche de gadgets. Elle n’était pas feinte. La Suisse, c’est l’Amérique à côté de chez soi, de l’autre côté des alpages, sans l’épuisante traversée de l’Atlantique. Les privations en France n’ont pas cessé à la Libération.

Comme un enfant hypnotisé par un Meccano

Alors, la Suisse apparaît comme un eldorado où les commerçants sont polis et l’acte d’achat n’est pas contraint. « Je me sentais assez attiré par ce petit pays, toujours neutre et toujours prospère, par les montagnes et les lacs qui s’y trouvent, un peu aussi par les tissus de pure laine que l’on voyait, disait-on, aux étalages, et par le chocolat Gala Peter dont je gardais comme une nostalgie. Un pays sans marché noir où les objets se vendaient en centimes » écrit-il, tel l’enfant hypnotisé par une boîte neuve de Meccano. « Ah ! les consommations ! Elles sont de première qualité. Des glaces, de la bière brune ou blonde, du café-crème, des « cappuccinos » … J’aurais aimé les goûter toutes, mais le viatique de cent francs suisses que l’on nous avait donné à Paris était près de s’épuiser (il allait même falloir songer au retour) » avoue-t-il, déjà triste de quitter cette terre promise.

Rêver à la suisse de Henri Calet – éditions Héros-Limite

Anticor, tu perds ton sang-froid

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Créé en 2002 pour lutter contre les dérives du pouvoir et défendre l’éthique en politique, Anticor vit aujourd’hui une crise qui menace sa survie, précisément sur des questions d’éthique et de pouvoir. L’association a déjà connu des tempêtes et des disputes internes dans le passé, mais jamais avec une telle violence.


20 mai 2020 : la présidente d’Anticor, Elise Van Beneden, est auditionnée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire », présidée par le député LFI Ugo Bernalicis (prix Éthique d’Anticor en janvier 2021). Jeune avocate inscrite au barreau de Paris depuis 2013, elle a été élue présidente deux mois plus tôt seulement, le 28 mars 2020, mais elle connaît très bien la structure, où elle milite depuis 2008. Eric Alt, magistrat et vice-président d’Anticor depuis des années, est également présent en ligne, la séance se déroulant par vidéo. 

Deux députés LREM, Bruno Questel et Nadia Hai, insistent sur un point : ils veulent connaître l’identité des donateurs qui alimentent le budget d’Anticor, 298 000€ en 2019. Une autre organisation non gouvernementale, dont Eric Alt est aussi administrateur, a perdu l’agrément qui lui permettait d’agir en justice en 2019, précisément pour manque de transparence sur ce point. Par ailleurs, les deux députés ont eu vent d’une rumeur : Anticor a un gros donateur. Bruno Questel a même un nom, sans certitude.

Un mystérieux donateur dont on cherche à connaitre l’identité

Eric Alt et Elise Van Beneden louvoient, esquivent. Puis la présidente finit par lâcher : « Je ne connais pas l’identité de nos donateurs, qui sont uniquement des personnes physiques ». Quelques secondes plus tard, dans l’espoir sans doute d’évacuer le sujet, elle ajoute que « jamais les donateurs n’ont eu latitude de s’immiscer dans les choix du conseil d’administration, ce serait inacceptable ».

Suivant les débats à distance, plusieurs personnalités d’Anticor se sentent prises de vertige. 

Une commission d’enquête parlementaire est assimilée à une juridiction, devant laquelle mentir, même par omission, est un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (art. 434-13 du code pénal). Or, sauf à jouer sur le sens du mot « connaître », Elise Van Beneden s’éloigne dangereusement de la vérité. Comme Anticor nous l’a confirmé par mail, en plus de leur numéro de carte bancaire, l’association demande à ses donateurs leur nom, prénom et adresse, afin de leur adresser un reçu fiscal, car les dons sont déductibles.

« Au moment où ils parlent à la commission, Eric Alt et Elise Van Beneden n’ont évidemment pas en mémoire l’identité de tous les donateurs, précise un administrateur d’Anticor, mais ils savent qui est le plus important d’entre eux, celui qui verse 5000€ tous les mois !» Le montant est confirmé par un échange sur un groupe Facebook privé que Causeur a consulté. « Les dons se montent pour 2019 à 158 000€, les cotisations à 120 000€ », écrit en 2020 Grégoire Turlotte, ancien secrétaire général, membre du bureau et responsable départemental d’Anticor dans l’Essonne. Il poursuit à propos de ce don « qui se monte à 5000€ par mois et dont le ministère de la Justice souhaite avoir connaissance pour traiter le dossier de renouvellement de l’agrément ». 

Ce généreux mécène, selon nos informations, est H… V…, un entrepreneur ayant fait fortune en créant une société qui développait des logiciels pour le secteur financier. Il l’a revendue il y a une dizaine d’années pour plus de 470 millions d’euros. Rien de sulfureux, a priori. H… V… n’a pas d’accointance politique connue. Jusqu’à preuve du contraire, il soutient Anticor par conviction, ce qui est tout à son honneur. 

La seconde affirmation d’Elise Van Beneden devant la commission d’enquête parlementaire semble anodine mais elle est en réalité plus embarrassante que la première : pas d’immiscion des donateurs dans les choix du conseil d’administration, vraiment ? « On ne peut pas dire ça devant une commission d’enquête ! explose un responsable de section locale. On a accepté plus de 15 000€ pour financer les poursuites contre Alexis Kohler ! »

Interrogé par Causeur à ce sujet, Eric Alt confirme un appel à des dons ciblés contre Alexis Kohler, mais soutient qu’il a permis de lever seulement 185€. Si c’est exact, Anticor traque à fonds perdus le secrétaire général de l’Elysée, cible de ce qu’il faut bien appeler de l’acharnement judiciaire. 

Deux plaintes contre Alexis Kohler

Le fond de l’affaire est assez simple. Alexis Kohler est cousin des actionnaires-fondateurs du géant de la croisière MSC. Il a été directeur financier de la compagnie quelques mois, entre août 2016 et sa nomination à l’Élysée, en mai 2017. C’était potentiellement problématique car MSC est un client régulier des chantiers de Saint-Nazaire (STX), dont l’État est actionnaire. Un cas classique de lien d’intérêt, avéré, pouvant déboucher sur un conflit d’intérêt, hypothétique. Anticor, qui  ne peut ignorer la nuance lien d’intérêt/conflit d’intérêt, a déposé deux plaintes contre Alexis Kohler. La première, datant de juin 2018, a été classée sans suite en août 2019. L’association a relancé, avec un « élément nouveau » qui frôle le gag : il s’agit d’un courrier d’Emmanuel Macron au parquet national financier, dans lequel le président confirme qu’Alexis Kohler n’a jamais caché ses liens avec MSC et n’a pas traité de dossier concernant le groupe. Selon Anticor, par cette lettre, le Président empiète sur la séparation des pouvoirs ! « Richard Ferrand et les Mutuelles de Bretagne, c’est du lourd, commente un membre d’Anticor. La plainte de 2017 a été classée sans suite, moitié pour des histoires de prescription, moitié parce que les Mutuelles font tout pour enterrer l’affaire. Il fallait la relancer. Sur Alexis Kohler, en revanche, on est très léger juridiquement, et cela se voit. On veut se faire l’Élysée, ça devient politique».

Les ravages de l’esprit partisan

Le mot qui fâche est lâché. Anticor serait devenu partisan. La crise couve depuis plus d’un an. Neuf membres ou anciens membres du conseil d’administration (qui en compte 21) ont assigné l’association devant le Tribunal de Paris en décembre 2020. Ils contestent la légalité de la dissolution du précédent conseil d’administration début 2020. Ils accusent la nouvelle direction de tuer la démocratie interne en modifiant les statuts et en écartant les gêneurs. En filigrane, ils reprochent à leurs collègues d’instrumentaliser le combat contre la corruption à des fins politiciennes.

Mais lesquelles ? A première vue, pas de doute, Anticor roule pour la gauche de la gauche. Sa présidente Elise Van Beneden vient de s’associer « à titre personnel » à un projet de web-TV lancé par le journaliste Denis Robert, Blast. Son vice-président Eric Alt s’est vu reprocher ses sympathies pour Jean-Luc Mélenchon au sein même d’Anticor, il y a deux ans. Il a par ailleurs été président du Syndicat de la magistrature, classé à gauche, de 2003 à 2006.

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Au second coup d’œil, la situation est plus nuancée. Grégoire Turlotte, qui soutient la direction actuelle, était sur une liste apparentée LREM aux dernières municipales. À l’inverse, une administratrice en rupture avec la direction est une élue de gauche, et pas n’importe laquelle : Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, figure historique de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prix « Ethique » 2017 d’Anticor ! Elle a démissionné le 11 juin 2020, après des mois de malaise. Françoise Verchère avait été scandalisée par le comportement de Jean-Christophe Picard. Président d’Anticor depuis 2015, ce dernier a sorti le 15 janvier 2020 un ouvrage intitulé La Colère et le courage, plaidoyer pour une République éthique (Armand-Colin), faisant la promotion du livre en tant que président d’Anticor. Trois semaines plus tard, il démissionnait pour rejoindre la liste constituée en vue des municipales de Nice par Jean-Marc Governatori. Cet homme d’affaires, fondateur des magasins Fly, est un politicien assez fantasque. Il se dit écologiste, mais il était prêt à soutenir une liste « Gilets Jaunes » aux européennes de 2019, avec comme tête de liste son ami Francis Lalanne. Il a surtout été déclaré inéligible pendant un an pour irrégularité de ses comptes de campagne de la présidentielle 2002, ce qui le rendait peu Anticor-compatible. 

Dans la lettre de démission, que Causeur a consulté, Françoise Verchère évoque Jean-Christophe Picard, mais aussi le « don important – 15000€ ? 20.000€ ? – fléché sur l’affaire Kohler », « le très généreux donateur qui va peser à la fin de l’année pour près de 20% du budget », sans oublier « l’appartenance à des sociétés secrètes », autrement dit l’influence des francs-maçons, « question vite mise sous le tapis et restée sans réponse ». 

Dérive à gauche ? Pas si simple 

« Je suis persuadé qu’Eric Alt roule pour Jean-Luc Mélenchon dans l’optique de la présidentielle, renchérit un administrateur. J’ai des doutes sur des adhésions récentes qui ont afflué par centaines, je me demande combien d’Insoumis sont derrière. Plus le prix Ethique remis au député Ugo Bernalicis en janvier 2021… Passons, je suis de droite. Le vrai problème est celui que soulève Françoise Verchère. Anticor est rongé par l’esprit partisan, de tous les côtés. La secrétaire générale, Edith Talarczyk, a poussé Anticor à attaquer une commune dont elle avait été première adjointe, Terville, en Moselle. Le dossier n’était pas solide. L’association se retrouve attaquée à son tour en diffamation par Terville ! Notre avocat est un ancien du cabinet de Fleur Pellerin quand elle était ministre en charge du numérique (Jean-Baptiste Soufron, également membre de l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, ndlr). Il est ravi de régler ses comptes avec les socialistes passés chez Macron. Pendant ce temps, on laisse en sommeil des dizaines de dossiers moins médiatiques mais potentiellement plus graves. À l’arrivée, on se ramasse en justice».[tooltips content= »La plainte contre la commune de Terville concerne les dettes que des collectivités cachent dans des sociétés d’économie mixte afin d’afficher des ratios présentables. Un problème sérieux, sous-estimé, sauf qu’il ne semble pas avéré que Terville ait réellement triché, en l’espèce. « ](1)[/tooltips]

Les représentants d’Anticor ont refusé de dire à la commission d’enquête de l’Assemblée quel était le pourcentage de leurs plaintes classées sans suite. Ils ont fait valoir que le calcul était difficile, car certains dossiers sont multi-procédures (l’affaire Ferrand se poursuit en ce moment devant le tribunal de Douai après avoir été classée à Brest). Difficile, mais pas impossible. Et pour une association qui annonce au moins soixante magistrats adhérents, ce serait tout de même un indicateur intéressant. Sans parler des raisons de ces classements sans suite, dont l’analyse revêt une importance considérable: soit la justice est vraiment pourrie dans ce pays, soit Anticor cible mal ses attaques.

Certaines démarches frôlent le ridicule. Anticor a saisi la Cnil en 2018 contre Marlène Schiappa, l’accusant d’avoir « utilisé les moyens de l’État pour promouvoir un de ses livres ». Le cabinet de la secrétaire d’État avait utilisé le fichier presse du ministère pour envoyer des invitations à une séance de dédicace en librairie. La CNIL, du reste, a commis un intéressant lapsus dans un autre courrier, daté du 1er février 2021. Sollicitée par Anticor, qui souhaite protéger l’anonymat de ses mécènes, elle a confirmé que le secret devait être respecté. Motif, « la qualité de donateur » d’Anticor est « susceptible de révéler une opinion politique ». Mais laquelle ? Nous l’avons demandé mais sans oser insister, car Anticor n’aime pas trop les interrogatoires. « Les questions qui nous sont posées semblent pouvoir constituer une entrave à la liberté d’association, en raison de leur caractère insistant et de leur absence de base légale ». Voilà ce qu’a répondu Elise Van Beneden le 31 octobre 2020 à Bruno Questel, qui revenait à la charge par écrit, faute d’avoir obtenu des réponses en commission d’enquête. Il ne suffit pas, hélas, d’ignorer un sujet pour qu’il disparaisse.

« Nous ne pouvons réclamer à l’élu local une transparence que nous n’appliquons pas à nous-même », écrivait le 25 octobre 2020 l’ancien magistrat Alain Bressy, dans sa lettre de démission de son poste de co-référent d’Anticor-Dordogne. Le gouvernement dira le 10 février s’il renouvelle l’agrément qui permet à l’association d’agir en justice sans avoir à justifier de son intérêt à agir, ou presque. Ce n’est pas gagné. Dans un courrier à Matignon envoyé début février, le député Questel s’interroge, entre autre sur la compatibilité des dons fléchés avec le caractère « indépendant et désintéressé » requis par les textes pour être agréé. 

Le décolonialisme: appel à l’inversion du processus de civilisation

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Les thèses décoloniales vont dans le sens contraire du mouvement d’émancipation de l’individu, offert par la civilisation occidentale.


Non, décidément, les pétitionnaires de « Pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche et l’enseignement supérieur »[tooltips content= »Pétition signée au départ par 2000 universitaires, le 5 novembre 2020″](1)[/tooltips], répondant au « manifeste des cent »[tooltips content= »Publié le 1er novembre 2020 dans une tribune au Monde, par des professeurs et des chercheurs de diverses sensibilités dénoncent les frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme et les idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales, et soutenant les propos de Jean-Michel Blanquer sur l’islamo-gauchisme. »](2)[/tooltips] ne peuvent convaincre de l’innocuité des théories décolonialistes. Ce texte évoque les «horreurs, violence coloniale, violence sociale et formes terribles de la répression » de l’histoire de France. S’il ne s’agissait que de « mettre au jour ces oppressions » pour mieux les combattre, il n’y aurait en effet rien à y redire. Mais ces théories impliquent bien plus que cela.

La guerre des races en lieu et place de la lutte des classes!

Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse. » [tooltips content= »Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire, La fabrique éditions, 2016″](3)[/tooltips]

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Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.

Pierre Webo avant le match PSG-Istanbul BB, Parc des Princes (Paris), 9 décembre 2020. © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22520599_000009
Pierre Webo avant le match PSG-Istanbul BB, Parc des Princes (Paris), 9 décembre 2020. © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22520599_000009


On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer l’écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.

Se libérer des assignations collectives

La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans la dimension d’un article, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation ; à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.

Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Échapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.

Si même Macron s’y met…

L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes.

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On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelles que soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’État capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre président, dans une séquence de son louvoiement habituel.

camelia jordana vacances
Camelia Jordana à la manifestation pour Adama Traoré, juin 2020. ARNAUD FINISTRE / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkheim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.

Boxe et pétanque

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Le billet du vaurien


La boxe juive, c’est ainsi, m’apprend mon ami Denis Grozdanovitch dans son livre tout à la fois savoureux et savant : La vie rêvée du joueur d’échecs qu’on qualifiait le jeu d’échecs en U.R.S.S. Il aboutissait parfois à des drames : ainsi, à Moscou, un joueur d’échecs excédé par les geignards qui refusaient leurs défaites en a tué soixante-deux à la hache.

Il pensait leur rendre service, mais a raté son but qui était de composer avec ses victimes un échiquier de soixante-quatre cases. Ses adversaires n’étaient pas suffisamment conscients que jouer aux échecs, n’est pas un amusement mais un culte. Et tout culte réclame des victimes, quand elle ne nous entraîne pas vers la paranoïa. La défense Loujine de Vladimir Nabokov est à cet égard un chef-d’œuvre absolu. Le médecin qui traite Loujine soutient que le jeu d’échecs est un amusement glacial, qui dessèche et pervertit la pensée et qu’un joueur d’échecs passionné est aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel.

L’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices…

Comme une transe amoureuse

Oui, répondrait Denis Grozdanovitch, mais même si l’enfermement dans le cercle vicieux d’une passion unique, et en apparence stérile, peut légitimement faire horreur, qui peut bien affirmer sans outrecuidance que celle-ci n’offre pas, en même temps, des moments d’extase exceptionnels comparables à ceux de la transe amoureuse, mystique ou artistique?

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Pour avoir eu le privilège d’affronter ce cher Denis au Blitz pendant des années, j’ai observé chez lui une forme de fanatisme à l’opposé de son Petit Traité de la Désinvolture et, à vrai dire, rétrospectivement, j’éprouve un certain soulagement à l’idée de ne pas avoir été décapité. Il n’est pas exclu que je doive à mes innombrables défaites le privilège d’être encore en vie.

Mais est-ce vraiment un privilège ? À vrai dire, Denis comme moi avions un Maître, Lao-Tseu, qui invite le sage à garder en tous temps « la mort en bouche » et à y voir une délivrance. La finitude est bonne conseillère. Et l’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices. Nous parlions souvent avec Denis du néo-lamarckisme (à ceux auxquels cette notion est étrangère, je rappelle qu’elle a trait à l’hérédité des caractères acquis) et que j’ai retrouvé l’écho de nos conversations chez Yushi dans cette vie rêvée des joueurs d’échecs… c’est dire jusqu’où peuvent nous mener ce jeu dont l’unique finalité est de tuer le Père. Ce qui expliquerait que les filles y mettent moins d’ardeur, à quelques exceptions près, que les garçons.

S’évader du temps

J’ignorais que Denis jouait également à la pétanque.

Il voit dans ce jeu simple et accessible à tous un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle aujourd’hui. En le lisant, comme en s’affrontant sur un échiquier ou en jouant à la pétanque, on s’évade du temps. Y a-t-il meilleure thérapie face à la panique qui s’est emparée de notre planète ?

Le recours du gouvernement français aux services de McKinsey en débat

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Emmanuel Macron, le 5 février 2021 © Romain GAILLARD-POOL/SIPA Numéro de reportage : 01003234_000040.

Il n’est pas trop tard pour rompre


McKinsey est une célèbre société de conseils. Elle fonctionne aussi à la manière d’une société secrète : elle ne communique pas et ne répond jamais aux sollicitations des journalistes. Pour ce que l’on sait, ses prestations se payent à prix d’or.

Le 12 janvier 2021, la commission des affaires sociales de l'Assemblée nationale a auditionné Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, sur la stratégie vaccinale contre la Covid-19. Face à l'opposition qui l'interrogeait sur McKinsey, le ministre a affirmé qu'il est "tout à fait classique et cohérent de s'appuyer sur l'expertise du secteur privé." Image: D.R.
Le 12 janvier 2021, la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale a auditionné Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, sur la stratégie vaccinale contre la Covid-19. Face à l’opposition qui l’interrogeait sur McKinsey, le ministre a affirmé qu’il est « tout à fait classique et cohérent de s’appuyer sur l’expertise du secteur privé. » Image: D.R.

«Emmanuel Macron dans les pas de McKinsey» eut été plus juste…

C’est à elle, moyennant quelques millions (on ne connaitra jamais le chiffre exact), que le président de la République a confié la logistique de la vaccination anti-covid en France. Ce choix fait débat. Le magazine du Monde fait sa « une » sur la société McKinsey. Avec ce titre très euphémique : « McKinsey dans les pas d’Emmanuel Macron ». « Emmanuel Macron dans les pas de McKinsey » eut été plus juste. Car ça fait longtemps qu’ils cheminent amoureusement ensemble.

Le Magazine du Monde, 6 février 2021. Photo: D.R.
Le Magazine du Monde, 6 février 2021. Photo: D.R.

Certes les vaccins contre le covid, dûment vérifiés, n’ont rien à voir avec le médicament qui a empoisonné l’Amérique. Mais à une époque de suspicion généralisée est-il bien raisonnable et moral de confier à McKinsey la logistique de nos vaccinations?

En 2017 le candidat Macron avait fait appel aux compétences de McKinsey pour l’aider à être élu. Les meilleurs experts de la société ont participé à la rédaction de son programme présidentiel. Et d’autres, spécialistes du spectacle et de l’événementiel, l’ont conseillé pour l’organisation de ses meetings. Macron a été élu. Et avec cette victoire les actions de McKinsey ont grimpé en flèche. Et la société a pu considérablement augmenter les tarifs de ses prestations.

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Aux États-Unis, la société verse 475 millions d’euros aux victimes d’opiacés

Détournons un vieux slogan américain. Ce n’est pas « demandez-vous ce que McKinsey peut faire pour vous » mais « demandez-vous ce que vous pouvez faire pour McKinsey ». Et Macron a fait beaucoup pour cette société. Ce qui est bon pour Macron est bon pour McKinsey. Et ce qui est bon pour McKinsey est bon pour Macron…

Mais il y a une ombre à ces lendemains de vaccination qui chantent. Une grosse tâche sur le pedigree de McKinsey. La société vient en effet de verser 475 millions de dollars aux familles des victimes qu’elle a contribué à faire[tooltips content= »En février, la presse révèle que McKinsey accepte de verser 573 millions de dollars pour clore les procédures engagées par 49 Etats américains. L’entreprise n’a ni reconnu ni rejeté les faits qui lui étaient reprochés »](1)[/tooltips]. Il y cela plusieurs années McKinsey avait signé un contrat juteux avec un laboratoire pharmaceutique américain. Il s’agissait de rendre plus performantes les ventes d’un médicament à base d’opiacés. Ce médicament a provoqué des millions d’addictions. Selon la presse d’outre-Atlantique 200 000 Américains en sont morts.

A lire ensuite: Anticor, tu perds ton sang-froid

McKinsey a payé et s’est excusé. 475 millions de dollars pour ne pas être poursuivi en justice ! Certes les vaccins contre le covid, dûment vérifiés, n’ont rien à voir avec le médicament qui a empoisonné l’Amérique. Mais à une époque de suspicion généralisée est-il bien raisonnable et moral de confier à McKinsey la logistique de nos vaccinations ?

Mael de Calan, consultant chez McKinsey, a été sollicité par Olivier Véran pour un benchmark des stratégies vaccinales, selon des informations du Monde et du Canard enchainé. © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage : 00834723_000022
Mael de Calan, consultant chez McKinsey, a été sollicité par Olivier Véran pour un benchmark des stratégies vaccinales, selon des informations du Monde et du Canard enchainé. © UGO AMEZ/SIPA Numéro de reportage : 00834723_000022

Assa Traoré lance un appel contre la France dans le magazine « Jeune Afrique »

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© ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage : 00973145_000007

La justice française aurait pu classer sans suite depuis longtemps l’affaire de son frère Adama, mort d’essoufflement en tentant d’échapper aux gendarmes. La militante accentue sa rhétorique violente pour exciter ses partisans, et leur ressentiment contre la France.


Jeune Afrique se présente comme le premier groupe de presse du continent africain. Il diffuserait à plus de 40 000 exemplaires en France et à l’international, et publie dans 80 pays. Jeune Afrique offre également à ses lecteurs une édition numérique, présentée comme le premier site d’information panafricaine en ligne. Ce titre, édité à Paris, a été créé en 1960 à Tunis. Il est depuis longtemps reconnu comme une référence en matière d’information pour l’Afrique. Ainsi, une diffusion sur Jeune Afrique c’est la certitude de toucher un large public, dans toute l’Afrique, y compris le Maghreb, sans compter les reprises partout dans le monde. 

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Assa Traoré, une figure incontournable?

Madame Traoré, figure désormais incontournable de « l’antiracisme » et de la lutte contre « les violences policières », dirige un comité, créé au départ pour demander la vérité sur les circonstances du décès de son frère Adama lors d’une interpellation par les gendarmes en 2016. Mais très vite elle a poussé de plus en plus loin la critique et appelé à l’action contre un racisme et des « violences policières » qualifiés de « systémiques », composant une figure de passionaria qui fascine jusqu’aux bien-pensants américains, le Time lui ayant récemment offert la consécration, la propulsant au rang de référence morale et mondiale de la lutte pour le Bien et la défense des opprimés.

Donc ce qui devait arriver arriva. Une interview dans Jeune Afrique va la faire basculer. À force de se prendre pour Angela Davis (dont elle adopte d’ailleurs soigneusement le look), d’être encensée, adulée, citée en exemple, Madame Traoré a perdu le sens des réalités et se prend pour la protectrice de tous les opprimés de France. Du haut de son empyrée elle délivre un message au monde entier, que dis-je un message, un appel, et même un appel au secours:

 « Aujourd’hui nous vivons les conséquences de l’esclavagisme et du colonialisme… il faut que le monde entier le sache… toute la population issue de l’immigration n’est même pas considérée comme pouvant participer à la construction de cette France… ils ne peuvent même pas participer à la construction de leur propre vie puisqu’ils ont un droit de mort… ils ont un droit de vie sur nos vies »

A lire aussi: Le décolonialisme: appel à l’inversion du processus de civilisation

« Oui nous sommes en danger… les personnes issues de l’immigration sont en danger… les personnes meurent sous les coups de cette police… j’ai peur pour mes enfants… ils ont eu un droit de mort sur la vie d’Adama Traore… ils ont décidé que mon frère allait mourir ce jour-là. »

La haine de la France

Rappelons ici qu’Adama Traoré serait mort d’essoufflement, selon les déclarations des gendarmes qui tentaient de l’interpeller.

Pénalement, nous pourrions bien être ici en face d’une véritable incitation à la haine. Comment ne pas haïr un pays qui a droit de vie et de mort sur une partie de sa population?

A lire aussi: La vérité sur l’affaire Adama Traoré

Nous sommes aussi devant une dénonciation calomnieuse, pas simplement de la police, mais du pays tout entier. Une telle déclaration sur un médium d’influence internationale constitue une agression délibérée. Madame Traoré ne désigne pas de responsable, mais il y a selon elle un danger mortel immanent qui plane sur les immigrés en France. C’est à proprement parler une diffamation, c’est-à-dire une tentative de détruire la réputation, l’image, voire l’honneur d’un pays. Toute cette déclaration transpire la haine et le mépris pour notre nation. Il ne faut pas laisser semer ainsi aux quatre vents, par une calomnie délibérée, les germes d’une haine anti-française déjà bien trop répandue. Le pays, ses intellectuels et ses institutions seraient inspirés d’enfin réagir.

Après le coup d’État en Birmanie, quelle politique pour les Européens?

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Protestation populaire à Rangoun en Birmanie, après le coup d'État des militaires. Les manifestants réclament la libération d'Aung San Suu Kyi, 7 février 2021 © AP/SIPA Numéro de reportage : AP22537442_000010

L’analyse de Laurent Amelot, chercheur associé Asie à l’Institut Thomas More


Ce 1er février, alors que la première session parlementaire suivant les élections de novembre 2020 devait s’ouvrir, la Birmanie s’est de nouveau enfermée « derrière un rideau de bambous ». Au petit matin, des unités de la Tatmadaw, l’armée birmane, ont arrêté la Conseillère d’État (équivalent de notre Premier ministre) Aung San Suu Kyi, le président Win Myint et les principaux cadre-dirigeants de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti civil au pouvoir depuis 2015, fondé par Aung San Suu Kyi en 1988.

Aung San Suu Kyi, 2013. Image : D.R.

Par voie d’annonce radiophonique et télévisée, les militaires ont décrété l’état d’urgence pour une durée d’un an, en s’appuyant sur les articles 417 et 418 de la Constitution. Une présidence par intérim est confiée au vice-président Myint Swe, ancien général et haut responsable des services de renseignement, qui rapidement délègue ses responsabilités au général Min Aung Hlaing, chef des armées. Ce dernier dispose désormais des pleins pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire). Une nouvelle junte est constituée, le Conseil administratif de l’Etat (CAE), dont le nom reflète des préoccupations politiques immédiates, sans grand lien avec l’avenir économique et démocratique du pays, à l’inverse du Conseil d’Etat pour la Paix et le Développement (CEPD), créé en 1997. L’objectif : empêcher la désintégration du pays par la résolution des litiges électoraux et la lutte contre la pandémie de la Covid-19, tout en ramenant les groupes ethniques rebelles à de meilleures dispositions à l’égard de l’État birman…

L’armée jamais éloignée du pouvoir

Ce slogan n’est pas sans rappeler ceux de 1962, lors du coup d’État du général Ne Win, et de 1988, lors de la révolution de palais au sein de la junte, suivie de la création du Conseil d’État pour la restauration de l’ordre et de la loi – CEROL – dans le prolongement de la répression de l’été de Rangoun, qui provoqua plus de 3 000 morts. Ainsi, le poids de la Tatmadaw dans la vie politique birmane reste considérable et la mission qu’elle s’auto-attribue intacte : préserver l’intégrité territoriale et l’indépendance nationale face aux menaces internes et externes, face à des gouvernements civils incapables d’assumer ce rôle.

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Ce coup de la Tatmadaw, qui a pris position aux points stratégiques de Rangoun, fermé Naypiydaw, capitale du pays depuis 2005, suspendu les communications intérieures et extérieures et les déplacements intra et inter-régions, fait aussi écho aux décisions prises par le CEROL en 1990, lorsqu’il annula les résultats des élections remportées par la LND d’Aung San Suu Kyi. Il faudra dix-huit ans pour qu’une nouvelle constitution soit adoptée (2008), vingt-et-un ans pour qu’un gouvernement de transition (très kaki) soit nommé et vingt-cinq ans pour que la LND gagne de nouveau les élections, accède au pouvoir, amorce une transition démocratique, qui n’a duré que six ans.

Une situation complexe

La présente manœuvre est le résultat d’une lutte de pouvoir entre deux personnalités, d’un bras de fer au cours duquel la démocrate a refusé de céder aux exigences de l’apprenti dictateur : Aung San Suu Kyi, icône de la résistance pacifique contre la tyrannie militaire pour l’Occident avant d’être ostracisée par celui-ci, une fois au pouvoir, pour compromission avec sa pire ennemie lors de la répression contre les Rohingyas (2016-2017), est adulée par son peuple ; Min Aung Hlaing, dont le profil n’est pas sans rappeler celui du général Than Swe, chef de la junte de 1992 à 2011, amené à quitter l’uniforme en 2021 et s’imaginant un grand destin politique national, est humilié par le résultat des élections de novembre 2020 (après ceux de 2015), qui reflète la haine viscérale de la population à l’encontre de la haute hiérarchie militaire. Cette lutte d’égo a conduit le commandant en chef de l’armée birmane à décapiter le gouvernement démocratique et civil de son pays afin de s’ouvrir la voie du pouvoir et de préserver le poids de la Tatmadaw dans la vie politique nationale face aux risques d’érosion liés aux victoires toujours plus larges de la LND lors des élections et aux pressions d’Aung San Suu Kyi et de son gouvernement en vue d’une réforme constitutionnelle aux contours nécessairement défavorables aux militaires.

Min Aung Hlaing. Photo: D.R.

Cette perspective, cependant, est vouée à l’échec. Le peuple birman a retenu la leçon de l’été de Rangoon (1988) et de la révolte de safran (2007). En dépit des appels à la désobéissance civile et des manifestations qui se font jour à Rangoon et à Mandalay, notamment, la population ne devrait pas descendre massivement dans la rue. Elle attendra patiemment les prochaines élections pour redonner la victoire à la LND, car elle a Aung San Suu Kyi dans son cœur. En effet, Aung San Suu Kyi est plus qu’une personnalité : c’est un symbole auquel le peuple birman adhère, même sans programme électoral. Le problème de la démocratie birmane, de la LND, se situe peut-être ici : une difficulté à se doter d’une génération renouvelée de cadres capables de porter la Birmanie de demain, avec Aung San Suu Kyi comme mentor ; cette dernière, en dépit, de son aura, adoptant une posture de plus en plus autoritaire autant vis-à-vis des militaires que de ses alliés et des représentants des minorités ethniques.

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L’Union européenne et ses États membres doivent s’inscrire dans cette logique de soutien au renouvellement de la classe politique civile et démocratique, car le peuple est l’avenir de la Birmanie. Ils ne peuvent pas se contenter de sanctions économiques et politiques à l’encontre de la Birmanie, en tant que pays. Celles-ci ne produiront, comme les précédentes, que des résultats limités et pousseront, une nouvelle fois, les généraux dans les bras de Pékin.

Soutenir une véritable transition démocratique

Espérer obtenir le soutien de la Chine populaire, en plein guerre commerciale avec les États-Unis, pour rétablir le processus de transition démocratique en Birmanie, serait une illusion. Celle-ci, comme la Russie, s’est d’ailleurs opposée, le 3 février 2021, au projet de déclaration commune du Conseil de sécurité des Nations unies condamnant le coup d’Etat. Au contraire, il est impératif que les sanctions qui se dessinent ne touchent que le moins possible la population birmane. Elles devront être ciblées, mais dures, à l’encontre des hauts dignitaires militaires responsables de ce coup et de leurs affidés militaires et civils, voire des pays qui les soutiennent, afin de limiter au maximum leur capacité d’action. Le dialogue, toutefois, ne doit être totalement rompu, ni avec l’armée, ni avec la désormais opposition démocratique.

Avec la première, il doit être orienté afin de permettre l’émergence d’une nouvelle génération de gradés, plus libéraux et modérés, apte à monter en puissance au sein de l’institution et de l’appareil politique. Cette nouvelle caste devra être capable d’accompagner la transition démocratique, de s’imprégner de ces règles et de dialoguer sans arrière-pensées avec les civils. Avec les seconds, il s’agit de dessiner les contours d’un futur cadre politique démocratique dans le respect des traditions locales et de promouvoir une nouvelle génération de dirigeants politiques, capables de dialoguer sereinement avec des militaires éclairés prêts à rendre le pouvoir. Alors la Birmanie pourra entrevoir son avenir plus sereinement.

États-Unis: deux constitutions parallèles pour une Amérique déchirée

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Statues de Franklin & de Washington, Philadelphie, novembre 2020 AP22511580_000046 Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Irréconciliables, les 50 États-Unis d’Amérique ont désormais deux constitutions: celle des Pères fondateurs et celle des progressistes « wokes. » Pour comprendre ce qui se passe, il faut partir de l’analyse de l’intellectuel Christopher Caldwell, sur l’évolution des États-Unis des droits civiques à nos jours.


Le grand intellectuel américain, Christopher Caldwell, qui a vécu en Europe où il a étudié notamment les effets de l’immigration musulmane sur la culture européenne[tooltips content= »Une Révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Préface de Michèle Tribalat (Éditions du Toucan, 2011). »](1)[/tooltips], est revenu à ses études américaines pour se pencher sur l’origine de la polarisation de son pays.[tooltips content= »Simon & Schuster, janvier 2020 (en anglais). »](2)[/tooltips]

Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline
Christopher Caldwell Photo: Hannah Assouline

Il affirme que les réformes des années 1960, qui visaient à rendre la nation américaine plus juste et plus humaine, ont au contraire laissé de nombreux Américains aliénés, méprisés, trompés – ceux qui étaient prêts en 2016 et 2020 à placer un aventurier, Donald Trump, à la Maison Blanche. Une des rares intellectuelles françaises à avoir lu Caldwell, Michèle Tribalat, habituée des lecteurs de Causeur, écrit: « Le Civil Rights Act de 1964 et ses suites, notamment le Voting Right Act de 1965 et le Fair Housing Act de 1968, n’ont pas seulement apporté de nouveaux droits aux Noirs. Ils ont été à l’origine d’une énorme bureaucratie pour les mettre en application. L’histoire américaine a été entièrement réinterprétée à la lumière de la question raciale et le gouvernement américain s’est investi comme jamais pour façonner la société autour de l’idéologie, quasi-religieuse, de l’antiracisme. » Les élites blanches du nord-est progressiste qui ont encouragé et voté les droits civiques voulaient en finir avec la ségrégation définitivement.

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« Ils ne pouvaient pas soupçonner que ces droits auraient pour conséquence de réexaminer la société américaine dans sa totalité. Les droits civiques sont devenus des droits humains et les droits humains des revendications pour mettre sens dessus dessous l’ensemble des valeurs fondatrices de l’Amérique y compris les rapports sexuels. Tout blanc malchanceux peut désormais voir son avenir professionnel ruiné par un propos jugé inadéquat sur la race, le genre et la sexualité. C’est ce qu’on a appelé le politiquement correct, dont on connaît les effets ravageurs sur les campus américains », poursuit Tribalat.

Et vint Black Lives Matter

S’ensuivra l’idée saugrenue de détaxer les géants numériques, Google, Amazon, Apple, Twitter, etc. Ils deviennent des monstres indéboulonnables. « Dès 1998, Amazon commence à détruire les librairies américaines. Google concentre 90% du trafic dès 2009. Seuls les retraités peuvent se passer d’internet, les jeunes en ont un besoin impérial » (Michèle Tribalat). L’élite technologique, nouvelle minorité, est « woke. » Les généreux mécènes sont financés par le contribuable à coups d’abattements fiscaux. Peu importe que les milliardaires de la Silicon Valley soient les plus riches du monde pourvu qu’ils placent un panneau « Black Lives Matter » sur leur pelouse. « Depuis la fondation du mouvement Black Lives Matter (BLM) à l’été 2013, la division créée par l’émergence d’un ordre constitutionnel antagoniste a rendu le mode de vie américain désagréable, brutal et dangereux », explique l’éditorialiste canadien conservateur, William Brooks, dans The Epoch Times. Les woke voient dans Joe Biden le patron d’un « syndicat » américain post-moderne qui impose ses vues progressistes sur le monde de l’entreprise. Déjà, de nombreuses multinationales, dont Disney, refusent de financer les campagnes électorales futures des « renégats », notamment des sénateurs républicains, Ted Cruz et Josh Hawley, qui ont osé remettre en question la légitimité du « lider maximo » Biden en réfutant, sur bases d’allégations de fraude « imaginaires », le collège électoral des grands électeurs. Des anciens étudiants exigent que Rudy Giuliani, l’avocat de Trump, soit radié. Le professeur Alan Dershowitz n’est plus le bienvenu à Harvard, son université d’origine. Toute référence à Trump sur votre CV vous condamne à une longue traversée du désert. Les purges ont commencé.

« La notion orwellienne selon laquelle le recours à une « diversité » à fleur de peau est le meilleur moyen de parvenir à l’« unité » nationale est devenue la pièce maîtresse d’un mouvement radical agressif qui a fini par s’emparer du Parti démocrate et a conduit à l’élaboration d’une constitution américaine alternative souvent incompatible avec l’originale », conclut Brooks.

Point de non-retour?

De ces deux interprétations de la Constitution américaine émergent deux Amériques inconciliables. L’une toujours guidée par la constitution d’origine de 1788. L’autre est une interprétation « progressiste » du texte original et qui est défendue par la quasi-unanimité des politiciens de l’establishment, les médias mainstream, les intellectuels progressistes et une grande partie de l’appareil judiciaire, jusque et y compris la Cour suprême dont la majorité conservatrice n’est que de façade.

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William Brooks : « Les partisans de la constitution « vivante » d’après les années 60 estiment que les partisans de la constitution écrite de 1788 sont des fanatiques raciaux et une menace pour la démocratie. » Dans un récent éditorial pour First Things Magazine, R. R. Reno explique que « l’étonnante capitulation post-inaugurale de l’administration Biden-Harris devant la gauche radicale laisse présager la fin du rôle du Parti démocrate en tant que ‘guérisseur naturel’ de la nation. Étant donné le retournement délibérément humiliant de l’héritage de l’administration Trump au premier jour de la présidence Biden, il est clair que les concessions de l’establishment à l’extrême gauche se transforment en capitulation complète. » La démonstration de force du Parti démocrate lors de l’inauguration de Biden le 20 janvier avec le déploiement de 25 000 Gardes nationaux pour quelques dizaines de participants sur une pelouse quasi vide ne prête pas à l’optimisme sur les intentions de la gauche américaine d’évoluer vers un parti unique avec les RINO (« Republicans in name only »). La régularisation de 11 à 15 millions d’immigrés illégaux hispaniques et la suppression du système des grands électeurs demandée par Hillary Clinton pourraient maintenir les Démocrates, majoritaires en voix, au pouvoir pour longtemps.

Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006
Washington, le 6 janvier 2020 © Julio Cortez/AP/SIPA Numéro de reportage: AP22527680_000006

En parallèle à leur ouverture migratoire, les Démocrates sont désireux de traquer d’hypothétiques « terroristes nationaux », les ploucs trumpistes violents et stupides qui doivent être maintenus sous surveillance par tous les moyens. Alors que jusqu’ici, le centre-droit (Parti républicain) et le centre-gauche (le Parti démocrate) se partageaient les plates-bandes au sein du « Marécage » de Washington, les partisans de la « constitution alternative » considèrent aujourd’hui que l’électorat républicain populaire est constitué de « déplorables » (selon la formule d’Hillary Clinton pendant la campagne présidentielle de 2016). Pour William Brooks : « Le point de non-retour de l’Amérique dépendra de sa capacité à retrouver la même foi, la même prudence, la même perspicacité et le même courage que ceux qui ont été invoqués en 1776 pour produire la plus grande expérience de démocratie constitutionnelle de l’histoire de l’humanité. »

[1] Une Révolution sous nos yeux. Comment l’islam va transformer la France et l’Europe. Préface de Michèle Tribalat (Éditions du Toucan, 2011).

[2] Simon & Schuster, janvier 2020 (en anglais).

Victime sans bourreau

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Larry David, anti-héros de Seinfeld et Larry et son nombril © Home Box Office

Il manquait une rubrique scientifique dans Causeur. Peggy Sastre vient combler cette lacune. À vous les labos!


En matière d’interactions passablement désagréables avec nos congénères, nous sommes tous logés à la même enseigne. Nous connaissons tous des gens qui arrivent en retard aux rendez-vous, qui coupent la parole, qui dénigrent le travail des autres. En revanche, tout le monde ne réagit pas de la même manière à ces incidents. Certains passent facilement l’éponge et n’y voient que des tracas sans importance ni conséquence. Et d’autres, au contraire, estiment avoir été profondément lésés par autrui et ses intentions forcément malveillantes. Pour le dire en (presque) deux mots : face à un même événement, tout le monde n’a pas la même propension à se croire et à se dire victime.

La chose pourrait sembler surprenante vu que nous baignons dans une « culture victimaire » qui ne date pas d’hier, mais son expression individuelle n’avait pas encore été étudiée de manière systématique. La lacune est désormais comblée grâce à une équipe de chercheurs israéliens en psychologie, sociologie et anthropologie, dont l’étude conceptualise pour la première fois la « tendance à la victimisation interpersonnelle », définie comme « un sentiment permanent d’être toujours la victime, étendu à de nombreux types de relations ». En d’autres termes, avoir un peu de mal à voir la vie en rose après un viol en réunion avec actes de barbarie ne suffit pas à faire de vous une « personnalité TVI », il faut que cette tendance à vous croire perpétuellement la cible et le jouet de la malveillance de tiers soit un tantinet stable au cours de votre existence et en toutes circonstances. Le tout avec des conséquences affectives, cognitives et comportementales précises, elles aussi listées par l’équipe de Rahav Gabay, psychologue à l’université de Tel-Aviv. S’appuyant à la fois sur une revue de la littérature scientifique et sur huit expériences menées pour l’occasion auprès de plusieurs centaines de personnes, les scientifiques établissent que la TVI se caractérise par quatre dimensions – la rumination, le besoin de reconnaissance, l’élitisme moral et le manque d’empathie. Ils étudient la façon dont ces quatre ingrédients façonnent une vision du monde radicalement pernicieuse. Et totalement indépendante d’une véritable expérience traumatique. Vous pouvez traduire une personnalité TVI sans n’avoir jamais rien vécu de terrible, comme vous pouvez avoir traversé tous les étages de l’enfer sans jamais en développer une.

Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel
Peggy Sastre, 2018. © Jean-Philippe Baltel

Premièrement, une personne TVI a besoin que son statut de victime – qu’importe qu’il soit réel ou non – soit reconnu et qu’on la plaigne. Elle a besoin que l’auteur de son préjudice – ou celui qu’elle estime tel – admette sa responsabilité et exprime sa culpabilité. Elle a besoin de soutien et de compassion. Par exemple, si vous jugez « très important » qu’on admette vous avoir fait subir une injustice lorsqu’on vous a causé du tort, si cela vous énerve prodigieusement de ne pas être cru lorsque vous dites avoir souffert, ou encore s’il vous faut absolument qu’on vous présente des excuses pour pouvoir espérer passer à autre chose, alors vous voilà avec un score élevé de besoin de reconnaissance. Et lancé à toute allure sur le chemin de la TVI.

Autre caractéristique : la rumination. Une personnalité TVI ne lâche jamais l’affaire. Elle n’arrête pas de penser aux « injustices » qu’elle a subies. Pendant des jours, cela l’obsède. Les émotions négatives l’envahissent et ne cessent de lui revenir dès qu’elle repense à ceux qu’elle tient pour responsables de ses malheurs. Ce faisant, elle se focalise davantage sur les symptômes de sa détresse et sur ses causes et manifestations que sur des solutions et des moyens d’en sortir. Là encore, Gabay et ses collègues font le lien entre dimensions individuelle et collective, en notant que leurs compatriotes et participants à leurs expériences – des juifs d’Israël – n’ont pas leur pareil pour ruminer des événements traumatiques. « Par exemple, écrivent les chercheurs, beaucoup d’Israéliens juifs affirment être très préoccupés par l’Holocauste et craindre sa répétition, même si la grande majorité n’en a pas été directement victime. » Ils font d’ailleurs remarquer que la Shoah n’a pas toujours été aussi importante qu’elle l’est aujourd’hui dans le « récit national » israélien et qu’entre l’indépendance du pays et le procès Eichmann, en 1961, elle était même parfois considérée comme « contradictoire » à l’identité israélienne, à l’époque construite autour des notions de liberté, d’action et d’audace. En 1949, par exemple, même si un tiers environ des Israéliens étaient des immigrés européens survivants des camps de la mort, ils étaient explicitement incités à ne pas trop en parler par leurs compatriotes installés dans la région bien avant la Seconde Guerre mondiale. On attendait d’eux qu’ils prennent la vie à bras le corps, s’intègrent et adoptent l’identité israélienne. En ces débuts d’Israël, l’Holocauste était ainsi souvent perçu comme une calamité tombée sur les juifs passifs et lâches de la diaspora, partis comme des moutons à l’abattoir. Une réalité qu’ignorent aussi largement les Israéliens contemporains que les antisionistes persuadés que c’est grâce à la « pleurniche » et à l’exploitation des crimes du nazisme qu’Israël a été fondé.

Ensuite, une personnalité TVI cultive l’« élitisme moral ». Lors d’une interaction négative, elle est toujours la blanche colombe et ceux qui lui causent du tort sont tous forcément d’affreux pervers. Il n’y a jamais de malentendus ou de coïncidences, seulement des complots pour lui nuire. Dans ses interactions avec autrui, elle est persuadée d’être moralement supérieure – on profite de sa gentillesse, on ne reconnaît pas ses efforts à leur juste valeur, on n’exprime pas suffisamment sa gratitude, elle est trop généreuse, toujours perdante dans les échanges, une bonne poire, etc. Le problème, c’est que cet élitisme moral peut vite devenir un outil de manipulation : on accuse les autres de diverses turpitudes pour mieux leur imposer n’importe quoi. Sur un plan collectif, l’élitisme moral peut aussi permettre de présenter son clan sous un jour entièrement favorable, tout en braquant tous les projecteurs sur la dépravation supposée d’un clan adverse.

Ultime ingrédient de la TVI : le manque d’empathie. Tout en exigeant de tout le monde une compassion absolue pour ses moindres bobos, on ne daigne se mettre dans la peau de personne. Un « tout m’est dû » qui se transforme en « j’ai tous les droits », y compris et surtout de me comporter comme le dernier des psychopathes. Il en va là de la composante la plus toxique de ce « nouveau » type de personnalité, en réalité au moins aussi vieille que le tyran décrite par Platon dans La République : un « infortuné, incapable de se conduire lui-même » tout en ne pouvant s’empêcher de vouloir régenter la vie des autres.

Référence : tinyurl.com/Calimeropolis

Andreï Makine: l’amitié au temps du goulag

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Andreï Makine © crédit photo : JF Paga

Dans son roman autobiographique, L’Ami arménien, Andreï Makine donne un chef-d’œuvre où l’apprentissage se fait dans la Sibérie des années soixante-dix


Ecrivain sibérien de langue française, Andreï Makine (1957), l’auteur du merveilleux Testament français, m’avait aussi ébloui avec L’Archipel d’une autre vie, où il faisait la synthèse de thèmes et de rêveries qui affleuraient dans divers romans, comme ce leitmotiv de l’exil intérieur au cœur du Léviathan.

Authentique rebelle

Je l’ai déjà dit, il y a chez Makine un côté anarque au sens que Jünger donnait à ce terme : l’homme qui, face au système qui le broie, demeure libre et souverain, monarque de soi-même – authentique rebelle. Son style adamantin, tout en sobriété, sans une once de fausse monnaie, fait de lui l’un des oiseaux rares des lettres françaises.

Autobiographique, son dernier roman, L’Ami arménien, bouleverse par sa profonde humanité et par son caractère net de toute sensiblerie. Puissante, la nostalgie s’y exprime avec une pudique retenue.

Histoire d’une amitié

L’Ami arménien narre l’amitié de deux adolescents dans la Sibérie centrale du début des années 70, quand l’URSS panse avec peine les plaies des terreurs staliniennes et des massacres hitlériens. La violence a endurci les peuples de l’empire ; la police règne encore en maître, pourchassant irréguliers et dissidents.

A lire aussi: Andreï Makine, les identitaires et la décadence de l’Occident

Makine est le plus costaud des deux, aguerri par ses séjours dans divers orphelinats où il a été élevé à la schlague. Dans un monde où la pitié peut se révéler fatale, il a gardé sa noblesse d’âme et c’est tout naturellement qu’il prend, à coups de ceinturon, la défense de Vardan, un jeune Arménien souffreteux en butte à la cruauté de ses condisciples. Naît alors entre l’orphelin et l’exilé l’une de ces amitiés qui marque une vie.

Antichambre du goulag

En effet, une minuscule communauté arménienne s’est établie dans cette ville perdue, antichambre du goulag. Makine décrit à merveille ce petit monde d’anciens déportés, les zeks, de relégués (inoubliable figure d’un professeur de mathématiques, mélancolique manchot et ex-héros de la Grande Guerre patriotique).

Vardan, qui, à quinze ans, possède déjà la sagesse innée d’un Grec ancien (il est d’ailleurs peut-être plus grec qu’arménien), invite son « garde du corps » dans sa famille. Et Makine d’évoquer par touches la douceur pour lui inconnue d’une mère avec son parfum de jacinthe, le café servi dans un mystérieux vase d’argent aux allures de graal, la troublante jeune sœur de son unique ami, le vieux Serven, un autre rescapé des combats.

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Ces Arméniens ont quitté le lointain Caucase pour venir soutenir des membres de leur famille, arrêtés pour leurs positions indépendantistes et qui attendent leur procès. L’ombre du génocide de 1915 plane, avec ces clichés sépia de phratries exterminées, de même que celle des récentes razzias azerbaïdjanaises au Karabagh.

L’apprentissage du tragique

Les jeunes gens font ensemble l’apprentissage de l’amitié comme du tragique, entre autres par le biais de fouilles clandestines au pied d’un ancien monastère défiguré en prison.

Mené avec maestria, le roman se termine sur un ton antimoderne, un peu comme dans les dernières images du film de Jean Becker, Les Enfants du Marais, auquel ce livre me fait songer au moment d’achever la présente chronique.

Andreï Makine, L’Ami arménien, Grasset.

Le croquant indiscret chez les Helvètes

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L'écrivain Henri Calet © PHOTO HARCOURT / AFP

Reparution de Rêver à la Suisse, recueil de voyage d’Henri Calet datant de 1946


Quelle est donc cette peuplade cachée derrière les Alpes aux mœurs policées et sages ? Henri Calet (1904-1956), Tintin reporter-amer part à sa découverte entre le 15 juillet et le 11 août 1946 avec son épouse Marthe Klein. Quatre semaines dans le canton de Vaud durant lesquelles le plus célèbre batteur de pavé parisien croque la vie quotidienne d’un pays qui semble prospère, n’ayant pas connu les affres de la guerre.

Un parfum de vérité et de sincérité

Ces chroniques précises et désabusées, innocentes en surface et féroces à l’intérieur, relatant d’anodins événements seront reprises par Servir, un journal de Lausanne puis dans Combat et La Rue aboutissant à un ensemble qui s’appellera « Rêver à la Suisse » en 1948 aux éditions de Flore. Selon le Larousse du XXème siècle, l’expression « rêver à la Suisse » signifie « ne penser à rien ». Héros-limite, maison genevoise de qualité, toujours à la recherche de textes rares republie ce drôle de recueil précédé d’un avertissement écrit par Jean Paulhan et du courrier des lecteurs qui suivit la parution des articles. Car la prose « explosive » de Calet fut très diversement appréciée en Suisse, il eut bien quelques défenseurs vantant son écriture journalistique à la fois tendre et implacable, beaucoup d’autres la trouvèrent au contraire « pornographique », « bébête », voire carrément indigne et irrespectueuse pour les habitants de ce charmant pays.

A lire aussi, du même auteur: BD: Claire Bretécher est partie il y a un an déjà…

Le crime de Calet fut notamment d’assister à la fête Nationale du 1er août titrant son article : « La mort au grand air ». Au cours du discours officiel et de l’hymne survint la mort dramatique d’un musicien terrassé par une attaque, gâchant la soirée sans perturber pleinement la cérémonie. L’œil de Calet n’avait rien vu d’autre que la banalité de la mort qui surgit dans le quotidien toujours au moment inopportun, le déréglant à peine et cependant, donnant à ce triste fait-divers un ressenti étrange chez celui qui observe. Calet écrit à hauteur d’hommes, il se garde bien d’utiliser de grands mots ou de grands gestes pour décrire le réel. Il relate les faits sans les plomber ou les glorifier ce qui donne à son œuvre, un parfum de vérité et de sincérité.

Calet touche au cœur

C’est pourquoi on le relit toujours et encore, plus d’un demi-siècle après sa disparition. Humble devant la page blanche, il réussit à se retrancher derrière les événements, leur laissant toute la lumière en apparence, car il impose bien sa patte, son style, mais dans les interstices, les blancs des conversations. Calet ne travaille pas au burin, il distille le malheur à faible intensité et le lecteur chavire par son pointillisme désarmant. Quand d’autres chroniqueurs fanfaronnent, font sans cesse les intéressants, Calet n’use pas des vieilles ficelles de l’esbroufe et du mot qui glace. Il se contente de narrer, à la fainéante, presque d’une façon lointaine. Sa naïveté face au réel pourrait passer pour de l’innocence, c’est la marque d’une intelligence supérieure.

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Calet, par son économie de sentiments et son souci du détail, touche au cœur. Son ironie n’est pas tapageuse, il l’égrène, au fil de la plume, elle est d’autant plus radicale. En Suisse, son obsession de l’objet nouveau, les allumettes par exemple ou sa curiosité devant « les innombrables distributeurs automatiques » de timbres-poste, de cachous, d’eau de Cologne et de cigarettes ou sa fascination pour les urinoirs font de la Confédération, un paradis de la consommation. Il faut se remémorer le contexte historique de l’époque pour expliquer l’émoi d’un français devant une telle débauche de gadgets. Elle n’était pas feinte. La Suisse, c’est l’Amérique à côté de chez soi, de l’autre côté des alpages, sans l’épuisante traversée de l’Atlantique. Les privations en France n’ont pas cessé à la Libération.

Comme un enfant hypnotisé par un Meccano

Alors, la Suisse apparaît comme un eldorado où les commerçants sont polis et l’acte d’achat n’est pas contraint. « Je me sentais assez attiré par ce petit pays, toujours neutre et toujours prospère, par les montagnes et les lacs qui s’y trouvent, un peu aussi par les tissus de pure laine que l’on voyait, disait-on, aux étalages, et par le chocolat Gala Peter dont je gardais comme une nostalgie. Un pays sans marché noir où les objets se vendaient en centimes » écrit-il, tel l’enfant hypnotisé par une boîte neuve de Meccano. « Ah ! les consommations ! Elles sont de première qualité. Des glaces, de la bière brune ou blonde, du café-crème, des « cappuccinos » … J’aurais aimé les goûter toutes, mais le viatique de cent francs suisses que l’on nous avait donné à Paris était près de s’épuiser (il allait même falloir songer au retour) » avoue-t-il, déjà triste de quitter cette terre promise.

Rêver à la suisse de Henri Calet – éditions Héros-Limite

Anticor, tu perds ton sang-froid

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Logo de l'association anti-corruption, aujourd'hui dans la tourmente. Image: D.R.

Créé en 2002 pour lutter contre les dérives du pouvoir et défendre l’éthique en politique, Anticor vit aujourd’hui une crise qui menace sa survie, précisément sur des questions d’éthique et de pouvoir. L’association a déjà connu des tempêtes et des disputes internes dans le passé, mais jamais avec une telle violence.


20 mai 2020 : la présidente d’Anticor, Elise Van Beneden, est auditionnée par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale « sur les obstacles à l’indépendance du pouvoir judiciaire », présidée par le député LFI Ugo Bernalicis (prix Éthique d’Anticor en janvier 2021). Jeune avocate inscrite au barreau de Paris depuis 2013, elle a été élue présidente deux mois plus tôt seulement, le 28 mars 2020, mais elle connaît très bien la structure, où elle milite depuis 2008. Eric Alt, magistrat et vice-président d’Anticor depuis des années, est également présent en ligne, la séance se déroulant par vidéo. 

Deux députés LREM, Bruno Questel et Nadia Hai, insistent sur un point : ils veulent connaître l’identité des donateurs qui alimentent le budget d’Anticor, 298 000€ en 2019. Une autre organisation non gouvernementale, dont Eric Alt est aussi administrateur, a perdu l’agrément qui lui permettait d’agir en justice en 2019, précisément pour manque de transparence sur ce point. Par ailleurs, les deux députés ont eu vent d’une rumeur : Anticor a un gros donateur. Bruno Questel a même un nom, sans certitude.

Un mystérieux donateur dont on cherche à connaitre l’identité

Eric Alt et Elise Van Beneden louvoient, esquivent. Puis la présidente finit par lâcher : « Je ne connais pas l’identité de nos donateurs, qui sont uniquement des personnes physiques ». Quelques secondes plus tard, dans l’espoir sans doute d’évacuer le sujet, elle ajoute que « jamais les donateurs n’ont eu latitude de s’immiscer dans les choix du conseil d’administration, ce serait inacceptable ».

Suivant les débats à distance, plusieurs personnalités d’Anticor se sentent prises de vertige. 

Une commission d’enquête parlementaire est assimilée à une juridiction, devant laquelle mentir, même par omission, est un délit passible de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende (art. 434-13 du code pénal). Or, sauf à jouer sur le sens du mot « connaître », Elise Van Beneden s’éloigne dangereusement de la vérité. Comme Anticor nous l’a confirmé par mail, en plus de leur numéro de carte bancaire, l’association demande à ses donateurs leur nom, prénom et adresse, afin de leur adresser un reçu fiscal, car les dons sont déductibles.

« Au moment où ils parlent à la commission, Eric Alt et Elise Van Beneden n’ont évidemment pas en mémoire l’identité de tous les donateurs, précise un administrateur d’Anticor, mais ils savent qui est le plus important d’entre eux, celui qui verse 5000€ tous les mois !» Le montant est confirmé par un échange sur un groupe Facebook privé que Causeur a consulté. « Les dons se montent pour 2019 à 158 000€, les cotisations à 120 000€ », écrit en 2020 Grégoire Turlotte, ancien secrétaire général, membre du bureau et responsable départemental d’Anticor dans l’Essonne. Il poursuit à propos de ce don « qui se monte à 5000€ par mois et dont le ministère de la Justice souhaite avoir connaissance pour traiter le dossier de renouvellement de l’agrément ». 

Ce généreux mécène, selon nos informations, est H… V…, un entrepreneur ayant fait fortune en créant une société qui développait des logiciels pour le secteur financier. Il l’a revendue il y a une dizaine d’années pour plus de 470 millions d’euros. Rien de sulfureux, a priori. H… V… n’a pas d’accointance politique connue. Jusqu’à preuve du contraire, il soutient Anticor par conviction, ce qui est tout à son honneur. 

La seconde affirmation d’Elise Van Beneden devant la commission d’enquête parlementaire semble anodine mais elle est en réalité plus embarrassante que la première : pas d’immiscion des donateurs dans les choix du conseil d’administration, vraiment ? « On ne peut pas dire ça devant une commission d’enquête ! explose un responsable de section locale. On a accepté plus de 15 000€ pour financer les poursuites contre Alexis Kohler ! »

Interrogé par Causeur à ce sujet, Eric Alt confirme un appel à des dons ciblés contre Alexis Kohler, mais soutient qu’il a permis de lever seulement 185€. Si c’est exact, Anticor traque à fonds perdus le secrétaire général de l’Elysée, cible de ce qu’il faut bien appeler de l’acharnement judiciaire. 

Deux plaintes contre Alexis Kohler

Le fond de l’affaire est assez simple. Alexis Kohler est cousin des actionnaires-fondateurs du géant de la croisière MSC. Il a été directeur financier de la compagnie quelques mois, entre août 2016 et sa nomination à l’Élysée, en mai 2017. C’était potentiellement problématique car MSC est un client régulier des chantiers de Saint-Nazaire (STX), dont l’État est actionnaire. Un cas classique de lien d’intérêt, avéré, pouvant déboucher sur un conflit d’intérêt, hypothétique. Anticor, qui  ne peut ignorer la nuance lien d’intérêt/conflit d’intérêt, a déposé deux plaintes contre Alexis Kohler. La première, datant de juin 2018, a été classée sans suite en août 2019. L’association a relancé, avec un « élément nouveau » qui frôle le gag : il s’agit d’un courrier d’Emmanuel Macron au parquet national financier, dans lequel le président confirme qu’Alexis Kohler n’a jamais caché ses liens avec MSC et n’a pas traité de dossier concernant le groupe. Selon Anticor, par cette lettre, le Président empiète sur la séparation des pouvoirs ! « Richard Ferrand et les Mutuelles de Bretagne, c’est du lourd, commente un membre d’Anticor. La plainte de 2017 a été classée sans suite, moitié pour des histoires de prescription, moitié parce que les Mutuelles font tout pour enterrer l’affaire. Il fallait la relancer. Sur Alexis Kohler, en revanche, on est très léger juridiquement, et cela se voit. On veut se faire l’Élysée, ça devient politique».

Les ravages de l’esprit partisan

Le mot qui fâche est lâché. Anticor serait devenu partisan. La crise couve depuis plus d’un an. Neuf membres ou anciens membres du conseil d’administration (qui en compte 21) ont assigné l’association devant le Tribunal de Paris en décembre 2020. Ils contestent la légalité de la dissolution du précédent conseil d’administration début 2020. Ils accusent la nouvelle direction de tuer la démocratie interne en modifiant les statuts et en écartant les gêneurs. En filigrane, ils reprochent à leurs collègues d’instrumentaliser le combat contre la corruption à des fins politiciennes.

Mais lesquelles ? A première vue, pas de doute, Anticor roule pour la gauche de la gauche. Sa présidente Elise Van Beneden vient de s’associer « à titre personnel » à un projet de web-TV lancé par le journaliste Denis Robert, Blast. Son vice-président Eric Alt s’est vu reprocher ses sympathies pour Jean-Luc Mélenchon au sein même d’Anticor, il y a deux ans. Il a par ailleurs été président du Syndicat de la magistrature, classé à gauche, de 2003 à 2006.

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Au second coup d’œil, la situation est plus nuancée. Grégoire Turlotte, qui soutient la direction actuelle, était sur une liste apparentée LREM aux dernières municipales. À l’inverse, une administratrice en rupture avec la direction est une élue de gauche, et pas n’importe laquelle : Françoise Verchère, ex-maire de Bouguenais, figure historique de la lutte contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, prix « Ethique » 2017 d’Anticor ! Elle a démissionné le 11 juin 2020, après des mois de malaise. Françoise Verchère avait été scandalisée par le comportement de Jean-Christophe Picard. Président d’Anticor depuis 2015, ce dernier a sorti le 15 janvier 2020 un ouvrage intitulé La Colère et le courage, plaidoyer pour une République éthique (Armand-Colin), faisant la promotion du livre en tant que président d’Anticor. Trois semaines plus tard, il démissionnait pour rejoindre la liste constituée en vue des municipales de Nice par Jean-Marc Governatori. Cet homme d’affaires, fondateur des magasins Fly, est un politicien assez fantasque. Il se dit écologiste, mais il était prêt à soutenir une liste « Gilets Jaunes » aux européennes de 2019, avec comme tête de liste son ami Francis Lalanne. Il a surtout été déclaré inéligible pendant un an pour irrégularité de ses comptes de campagne de la présidentielle 2002, ce qui le rendait peu Anticor-compatible. 

Dans la lettre de démission, que Causeur a consulté, Françoise Verchère évoque Jean-Christophe Picard, mais aussi le « don important – 15000€ ? 20.000€ ? – fléché sur l’affaire Kohler », « le très généreux donateur qui va peser à la fin de l’année pour près de 20% du budget », sans oublier « l’appartenance à des sociétés secrètes », autrement dit l’influence des francs-maçons, « question vite mise sous le tapis et restée sans réponse ». 

Dérive à gauche ? Pas si simple 

« Je suis persuadé qu’Eric Alt roule pour Jean-Luc Mélenchon dans l’optique de la présidentielle, renchérit un administrateur. J’ai des doutes sur des adhésions récentes qui ont afflué par centaines, je me demande combien d’Insoumis sont derrière. Plus le prix Ethique remis au député Ugo Bernalicis en janvier 2021… Passons, je suis de droite. Le vrai problème est celui que soulève Françoise Verchère. Anticor est rongé par l’esprit partisan, de tous les côtés. La secrétaire générale, Edith Talarczyk, a poussé Anticor à attaquer une commune dont elle avait été première adjointe, Terville, en Moselle. Le dossier n’était pas solide. L’association se retrouve attaquée à son tour en diffamation par Terville ! Notre avocat est un ancien du cabinet de Fleur Pellerin quand elle était ministre en charge du numérique (Jean-Baptiste Soufron, également membre de l’équipe de campagne de François Hollande en 2012, ndlr). Il est ravi de régler ses comptes avec les socialistes passés chez Macron. Pendant ce temps, on laisse en sommeil des dizaines de dossiers moins médiatiques mais potentiellement plus graves. À l’arrivée, on se ramasse en justice».[tooltips content= »La plainte contre la commune de Terville concerne les dettes que des collectivités cachent dans des sociétés d’économie mixte afin d’afficher des ratios présentables. Un problème sérieux, sous-estimé, sauf qu’il ne semble pas avéré que Terville ait réellement triché, en l’espèce. « ](1)[/tooltips]

Les représentants d’Anticor ont refusé de dire à la commission d’enquête de l’Assemblée quel était le pourcentage de leurs plaintes classées sans suite. Ils ont fait valoir que le calcul était difficile, car certains dossiers sont multi-procédures (l’affaire Ferrand se poursuit en ce moment devant le tribunal de Douai après avoir été classée à Brest). Difficile, mais pas impossible. Et pour une association qui annonce au moins soixante magistrats adhérents, ce serait tout de même un indicateur intéressant. Sans parler des raisons de ces classements sans suite, dont l’analyse revêt une importance considérable: soit la justice est vraiment pourrie dans ce pays, soit Anticor cible mal ses attaques.

Certaines démarches frôlent le ridicule. Anticor a saisi la Cnil en 2018 contre Marlène Schiappa, l’accusant d’avoir « utilisé les moyens de l’État pour promouvoir un de ses livres ». Le cabinet de la secrétaire d’État avait utilisé le fichier presse du ministère pour envoyer des invitations à une séance de dédicace en librairie. La CNIL, du reste, a commis un intéressant lapsus dans un autre courrier, daté du 1er février 2021. Sollicitée par Anticor, qui souhaite protéger l’anonymat de ses mécènes, elle a confirmé que le secret devait être respecté. Motif, « la qualité de donateur » d’Anticor est « susceptible de révéler une opinion politique ». Mais laquelle ? Nous l’avons demandé mais sans oser insister, car Anticor n’aime pas trop les interrogatoires. « Les questions qui nous sont posées semblent pouvoir constituer une entrave à la liberté d’association, en raison de leur caractère insistant et de leur absence de base légale ». Voilà ce qu’a répondu Elise Van Beneden le 31 octobre 2020 à Bruno Questel, qui revenait à la charge par écrit, faute d’avoir obtenu des réponses en commission d’enquête. Il ne suffit pas, hélas, d’ignorer un sujet pour qu’il disparaisse.

« Nous ne pouvons réclamer à l’élu local une transparence que nous n’appliquons pas à nous-même », écrivait le 25 octobre 2020 l’ancien magistrat Alain Bressy, dans sa lettre de démission de son poste de co-référent d’Anticor-Dordogne. Le gouvernement dira le 10 février s’il renouvelle l’agrément qui permet à l’association d’agir en justice sans avoir à justifier de son intérêt à agir, ou presque. Ce n’est pas gagné. Dans un courrier à Matignon envoyé début février, le député Questel s’interroge, entre autre sur la compatibilité des dons fléchés avec le caractère « indépendant et désintéressé » requis par les textes pour être agréé. 

Le décolonialisme: appel à l’inversion du processus de civilisation

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Le footballeur Lilian Thuram a publié "La pensée blanche" en 2020 © CHRISTOPHE SAIDI/SIPA Numéro de reportage : 00995993_000025

Les thèses décoloniales vont dans le sens contraire du mouvement d’émancipation de l’individu, offert par la civilisation occidentale.


Non, décidément, les pétitionnaires de « Pour un savoir critique et émancipateur dans la recherche et l’enseignement supérieur »[tooltips content= »Pétition signée au départ par 2000 universitaires, le 5 novembre 2020″](1)[/tooltips], répondant au « manifeste des cent »[tooltips content= »Publié le 1er novembre 2020 dans une tribune au Monde, par des professeurs et des chercheurs de diverses sensibilités dénoncent les frilosités de nombre de leurs pairs sur l’islamisme et les idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales, et soutenant les propos de Jean-Michel Blanquer sur l’islamo-gauchisme. »](2)[/tooltips] ne peuvent convaincre de l’innocuité des théories décolonialistes. Ce texte évoque les «horreurs, violence coloniale, violence sociale et formes terribles de la répression » de l’histoire de France. S’il ne s’agissait que de « mettre au jour ces oppressions » pour mieux les combattre, il n’y aurait en effet rien à y redire. Mais ces théories impliquent bien plus que cela.

La guerre des races en lieu et place de la lutte des classes!

Le débat public est alimenté par de véritables déclarations de guerre des races, tendant à se substituer à la lutte des classes, qui ne mobilise plus grand monde en dehors, peut-être, de quelques rescapés du mouvement des gilets jaunes. Citons, à titre d’exemples, les affirmations et écrits de Lilian Thuram, qui soutient que « la pensée blanche » est structurellement raciste, autrement dit que tout blanc est par définition un raciste qui s’ignore, ou les positions du Parti des Indigènes de la République, et de son égérie Houria Bouteldja, pour qui blancs et noirs sont deux blocs en lutte, « la blanchité est une forteresse, tout blanc est bâtisseur de cette forteresse. » [tooltips content= »Les Blancs, les Juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire, La fabrique éditions, 2016″](3)[/tooltips]

A lire aussi: Pour Lilian Thuram, tout blanc est un raciste qui s’ignore

Cet antiracisme virulent est l’occasion du déploiement fréquent du sentiment d’indignation, posture de moins en moins contournable, facile et efficace, et surtout propice à être mise en spectacle : l’interruption du match PSG-Basksehir, du fait de l’emploi du terme « négro » lors d’une querelle d’arbitrage, ou l’offrande aux caméras du rite du genou à terre des footballeurs en signe de protestation contre le racisme, en sont des exemples récents.

Pierre Webo avant le match PSG-Istanbul BB, Parc des Princes (Paris), 9 décembre 2020. © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22520599_000009
Pierre Webo avant le match PSG-Istanbul BB, Parc des Princes (Paris), 9 décembre 2020. © Francois Mori/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22520599_000009


On peut certes soutenir que tout cela n’est que l’expression caricaturale d’un courant théorique bien plus consistant, en s’intéressant davantage aux travaux d’auteurs, comme Anibal Quijano ou Ramon Grosfoguel, ou en évoquant les textes d’Aimé Césaire. Ceci dit, séparer l’écume du mouvement décolonial de ces travaux plus sophistiqués ne signifie pas non plus dédouaner ceux-ci de l’influence nocive qu’ils peuvent exercer, justement en nourrissant et en légitimant de telles dérives. Il n’y a pas plus de rupture de continuité entre ces travaux fondateurs et ces outrances contemporaines, qu’il n’y en avait entre les théories de Marx et Engels, et ce qu’on qualifiait de « communisme primaire », à savoir les propagandes et slogans des partis communistes d’antan, ou les saillies de leurs leaders.

Se libérer des assignations collectives

La critique du mouvement décolonial peut se faire sous plusieurs angles. Pour rester dans la dimension d’un article, on se contentera ici de montrer que ce mouvement pourrait aboutir à une inversion du processus de civilisation tel que l’ont théorisé les grands noms de la sociologie : Durkheim, Weber, Tönnies, Marx, Elias…. Dans les termes du premier, le mode de solidarité, c’est-à-dire le type de lien entre l’individu et la collectivité, passait du «mécanique » à « l’organique ». Cela correspond au processus d’individuation ; à savoir que la sphère des représentations collectives diminue au fur et à mesure que s’étend celle des représentations, donc des différences, individuelles.

Pour le dire autrement, c’est (au moins jusqu’à présent) une sorte de loi de l’histoire, et qui devrait être revendiquée comme progrès vers un horizon universel souhaitable, que l’individu se libère peu à peu des assignations collectives. Échapper au conformisme étouffant du village, à la coercition de la paroisse, du quartier, puis de l’habitus induit par l’appartenance sociale, libérer les esprits de toutes les pesanteurs idéologiques, de toutes les déterminations, avec, là encore à l’horizon, l’idéal philosophique de «penser par soi-même», donc savoir s’ouvrir aux autres systèmes de valeurs, aux autres civilisations, et surtout, devenir capable, individuellement comme collectivement de se voir avec le regard des autres. C’est tout cela qui est remis en cause par les théories décoloniales.

Si même Macron s’y met…

L’idée que les mentalités sont étroitement déterminées par les séquelles du passé colonial du pays auquel on appartient, ce qui dans ce courant est qualifié de «colonialité», correspond à une nouvelle assignation, à un nouvel enfermement de la pensée (du moins si on accepte cette assignation). C’est prétendument un facteur qui s’impose dans notre construction identitaire, c’est une nouvelle « solidarité » obligée, nous liant de façon contraignante au (massif) groupe d’appartenance, une soumission de l’individu à un autre collectif, et surtout une production de mauvaise conscience déstabilisant autant les relations sociales que le psychisme des personnes.

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On se souvient que, dans une perspective marxisante lourde, le fonctionnaire, et notamment, l’enseignant des années de haute pression idéologique faisait, quelles que soient ses opinions, le jeu du grand capitalisme, puisqu’il était au service de l’État capitaliste. De la même façon, le citoyen d’aujourd’hui devrait s’auto-désigner comme coupable structurel, puisque portant les crimes et les péchés gravés dans l’histoire de son pays. En d’autres termes, il y aurait à expier « le privilège blanc » comme vient de le dire notre président, dans une séquence de son louvoiement habituel.

camelia jordana vacances
Camelia Jordana à la manifestation pour Adama Traoré, juin 2020. ARNAUD FINISTRE / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

Certes, il n’est pas question d’établir de hiérarchie entre les cultures. Certes, nous avons probablement beaucoup à apprendre, et à comprendre de nos errements politiques et sociaux en observant et en étudiant d’autres civilisations, lointaines dans le temps ou dans l’espace. Il est vrai que le mouvement d’individuation évoqué produit aussi, comme Durhkheim l’a théorisé, de l’anomie, et que nos sociétés peinent à inventer d’autres modes de solidarité. Mais c’est précisément le défi que nous avons à relever : celui de recréer sur d’autres bases un lien social solide, tout en permettant la poursuite du processus d’émancipation de l’individu de toutes les pesanteurs idéologiques, religieuses ou sociales, en même temps qu’il se libère de l’aliénation consumériste dans laquelle l’enferment nos politiques néolibérales actuelles. Et il est permis de souhaiter que cet idéal s’impose en tant que valeur universelle, comme une ligne directrice traversant la diversité des cultures.

Boxe et pétanque

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Denis Grozdanovitch, 2009. © ANDERSEN ULF/SIPA Numéro de reportage : SIPAUSA30051992_000002

Le billet du vaurien


La boxe juive, c’est ainsi, m’apprend mon ami Denis Grozdanovitch dans son livre tout à la fois savoureux et savant : La vie rêvée du joueur d’échecs qu’on qualifiait le jeu d’échecs en U.R.S.S. Il aboutissait parfois à des drames : ainsi, à Moscou, un joueur d’échecs excédé par les geignards qui refusaient leurs défaites en a tué soixante-deux à la hache.

Il pensait leur rendre service, mais a raté son but qui était de composer avec ses victimes un échiquier de soixante-quatre cases. Ses adversaires n’étaient pas suffisamment conscients que jouer aux échecs, n’est pas un amusement mais un culte. Et tout culte réclame des victimes, quand elle ne nous entraîne pas vers la paranoïa. La défense Loujine de Vladimir Nabokov est à cet égard un chef-d’œuvre absolu. Le médecin qui traite Loujine soutient que le jeu d’échecs est un amusement glacial, qui dessèche et pervertit la pensée et qu’un joueur d’échecs passionné est aussi absurde qu’un fou en quête du mouvement perpétuel.

L’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices…

Comme une transe amoureuse

Oui, répondrait Denis Grozdanovitch, mais même si l’enfermement dans le cercle vicieux d’une passion unique, et en apparence stérile, peut légitimement faire horreur, qui peut bien affirmer sans outrecuidance que celle-ci n’offre pas, en même temps, des moments d’extase exceptionnels comparables à ceux de la transe amoureuse, mystique ou artistique?

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Pour avoir eu le privilège d’affronter ce cher Denis au Blitz pendant des années, j’ai observé chez lui une forme de fanatisme à l’opposé de son Petit Traité de la Désinvolture et, à vrai dire, rétrospectivement, j’éprouve un certain soulagement à l’idée de ne pas avoir été décapité. Il n’est pas exclu que je doive à mes innombrables défaites le privilège d’être encore en vie.

Mais est-ce vraiment un privilège ? À vrai dire, Denis comme moi avions un Maître, Lao-Tseu, qui invite le sage à garder en tous temps « la mort en bouche » et à y voir une délivrance. La finitude est bonne conseillère. Et l’immortalité, si elle était assurée, serait le plus monstrueux des supplices. Nous parlions souvent avec Denis du néo-lamarckisme (à ceux auxquels cette notion est étrangère, je rappelle qu’elle a trait à l’hérédité des caractères acquis) et que j’ai retrouvé l’écho de nos conversations chez Yushi dans cette vie rêvée des joueurs d’échecs… c’est dire jusqu’où peuvent nous mener ce jeu dont l’unique finalité est de tuer le Père. Ce qui expliquerait que les filles y mettent moins d’ardeur, à quelques exceptions près, que les garçons.

S’évader du temps

J’ignorais que Denis jouait également à la pétanque.

Il voit dans ce jeu simple et accessible à tous un précieux antidote à la déshumanisation technocratique exponentielle aujourd’hui. En le lisant, comme en s’affrontant sur un échiquier ou en jouant à la pétanque, on s’évade du temps. Y a-t-il meilleure thérapie face à la panique qui s’est emparée de notre planète ?