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Comment le monde intellectuel et artistique a été mis «sous contrôle»

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Le monde de l’art a été mis au pas pour servir un projet politique. Ce faisant, au nom de la défense de la liberté, ce sont les libertés artistiques et intellectuelles qui ont été suspendues. Aux artistes et aux amateurs de trouver les ressources pour remettre la liberté au cœur du projet artistique.


Lors de la guerre froide (1948-1991), l’Occident était aussi appelé « le monde libre ». La liberté économique était alors reliée dans les esprits à l’idée de liberté intellectuelle et artistique, notions qui apparaissaient inséparables. Lorsque le système soviétique s’est effondré et que le monde est entré dans une période d’hégémonie dominée par l’Amérique, il est devenu plus évident que certains pays pouvaient jouir d’une grande liberté économique et ne pas accorder pour autant de liberté de pensée, de presse, de religion, de mode de vie. C’est en particulier le cas des pays musulmans. Dans certains pays le régime peut être plus qu’autoritaire et avoir cependant des niches de liberté, comme la Chine où l’économie est suffisamment libre pour permettre aux petits entrepreneurs de se développer et aux très grandes entreprises internationales de s’installer. La liberté intellectuelle est très limitée, mais une certaine liberté existe dans les arts.

Liberté et libertés

À partir de 1991, le « monde libre », tout particulièrement occidental, a évolué dans un sens inattendu : la vie économique ploie sous des contraintes morales, des normes, lois et règlements qui prolifèrent en tous domaines et même dans celui des idées, art et sciences.

En France notamment, depuis quarante ans la vie intellectuelle et artistique a connu l’encadrement : la subvention a favorisé l’art officiel, attentatoire aux initiatives privées et donc à toute concurrence. Dans ce pays, réputé pour sa liberté de parole, le prestige de ses intellectuels et artistes, on voit s’imposer des manières culturelles importées d’Amérique peu habituelle : moralisme, manichéisme, consensus obligatoire.

Totalitarisme caché ?

L’effondrement du système soviétique, l’ouverture de la Chine au monde, ont suscité en Amérique la nécessité de forger une idéologie consensuelle, un art global, effaçant les diverses civilisations considérées comme source de conflits. Seule la création d’une culture mondiale fondée sur les « droits de l’homme » pouvait couvrir d’un voile pudique et vertueux une domination hégémonique.

Les agents d’influence, avaient précédemment gagné la guerre froide culturelle et soumis en partie le monde européen à un conformisme tourné vers New York. Il leur fallait désormais, l’étendre au reste du monde. Il ne s’agissait plus d’une manipulation entre Occidentaux ! Il fallait créer de toutes pièces un ciment culturel, artistique, des modes de penser, de vivre, de s’habiller partagées par tous et partout.

Plus que jamais le monde des intellectuels, artistes et classes dirigeantes économiques est la cible de l’influence. Eux peuvent faire pression sur les élus et les régimes politiques !

On apprend beaucoup du processus en observant le système de « l’Art contemporain international », ses plateformes installées sur tous les continents, ses réseaux en mesure de créer valeurs financières, notoriété, discours, hyper visibilité. C’est une chaîne de circulation des idées, de production de la valeur : en tête, les collectionneurs milliardaires, puis les médias, experts, hyper galeries, salles des ventes, foires, ports francs et institutions muséales, artistes, entreprises de production des œuvres. Le résultat est une expression partout visible, globale, minimaliste, dé-constructive d’identité, proclamée l’unique « Art contemporain ». Il est astronomiquement coté, seul « bancable » et rentable, seul proclamé « international », seul porteur du dogme sociétal de l’humanité et de son avenir, seul protecteur du genre, du climat, de l’immigration, etc.!

Les méthodes de soumission : inventaire

La cooptation ou l’effacement

La règle du jeu est claire : si l’artiste, l’intellectuel, le chercheur ne reconnaît pas la nouvelle définition et fonction de l’art, de la pensée et de la science, il est écarté de toute reconnaissance, carrière, financement, colloque, visibilité médiatique, circulation internationale. La non-correspondance aux normes suffit pour connaître la mort sociale.

Si un « non conforme » acquiert une visibilité, l’élimination se fera par dénigrement, accusation médiatisée, condamnation en meute : pas d’arguments, des adjectifs ! La première rafale que recevra le dissident sera : ringard ! réactionnaire ! pasticheur ! populiste ! ou, à l’américaine : « déplorable ! ». Si cela ne suffit pas, la deuxième rafale est diabolisante : fasciste ! extrême droite !

La consécration des médiocres

Pour que les plus reconnus soient aussi les plus soumis, et puissent donner espoir au plus grand nombre, les artistes cooptés sont d’une médiocrité spectaculaire. Ainsi ils doivent tout à ceux qui les consacrent. Les artistes les plus médiocres peuvent alors s’identifier aux plus reconnus et espérer entrer dans la boucle. Leur soumission est ainsi acquise.

L’arme de la confusion cognitive

En pleine guerre froide culturelle, les milieux de consécration et d’influence avaient attribué le rôle de leurre aux intellectuels et artistes : en étant critiques, détourneurs, dé-constructeurs, ils démontraient que « le monde libre » non seulement ne combattaient pas leurs engagements révolutionnaires, mais les consacraient et subventionnaient. C’est ainsi qu’ils prirent massivement le chemin de New York et des universités américaines.

Le jeu d’influence, après 1991, en période hégémonique leur donne comme mission la création d’un autre leurre : occuper l’espace médiatique de suffisamment d’images, de lieux communs, de slogans idéologiques pour créer l’illusion d’une réalité sociale et humaine globale, de faire prendre un microcosme vivant « en mode international » pour le tout. Cette haute sphère, cercle de financiers, intellectuels, artistes, gens de médias, etc. serait la vraie humanité « contemporaine », le reste du monde ayant potentiellement déjà basculé dans les poubelles de l’Histoire. Ainsi un libéralisme radicalisé a, comme le communisme totalitaire, une foi égale en la fatalité de l’Histoire. Le nouveau totalitarisme est là : une humanité unique, un art unique, une pensée unique, une science unique, pour le bien unique. Une dernière utopie !?

C’est ainsi qu’un totalitarisme caché dans le libéralisme a été justifié intellectuellement.

Contribuer à la victoire finale du globalisme c’est agir pour le « triomphe du bien », c’est aller dans le sens du progrès : la restriction de la liberté, les violences non sanglantes, mais mortifères sont excusées en raison de la subtilité et douceur des manipulations fabriquant l’assentiment. Ce qui est exclu ? L’adhésion du public, le langage commun, le débat, la diversité de la création.

Les détournements sémantiques, les changements de définitions

Le changement de définition des mots « art », « science », « musée », « création », etc. a été le premier grand chantier de la déconstruction non seulement de la civilisation occidentale, mais aussi de toute forme de grande civilisation. Ainsi la notion la plus anciennement déconstruite, vers 1960, est le contenu du mot « art ».

Les mots « art » et « Art contemporain » ont acquis un sens exactement contraire l’un de l’autre. Cette inversion a provoqué une confusion totale de toutes les notions adjacentes telles que celles de la valeur intrinsèque et ses critères. De même les mots « artiste », « histoire de l’art », « musée » n’ont plus le même contenu. Ce modèle très efficace de manipulation où seuls les joueurs qui en tirent argent et pouvoir connaissent les règles du jeu, à entraîné des phénomènes semblables dans d’autres domaines : université, science, recherche. L’encerclement cognitif par le vocabulaire, les normes, lois, morale devient complet lorsqu’on y ajoute de façon perverse la culpabilisation, diabolisation, peur. C’est ainsi que la période hégémonique a connu le phénomène, difficile à imaginer en Occident, de la criminalisation de l’art et des idées.

Les plafonds intellectuels et artistiques sont aujourd’hui établis. On entend de plus en plus : « vous ne pouvez pas dire ceci ou faire cela ! »

Comment peut-il exister une dissidence dans un monde libre ?

L’exemple français montre la contradiction. Il s’y est manifesté une dissidence d’intellectuels et d’artistes dès le début de l’étatisation systématique de la création (1981). Les médias ne l’ont pas relayée, mais diabolisée…

>>> Lire la fin de l’article sur le site de Conflits <<<

Napoléon, Edmond Rostand et la France

Il y aura 200 ans, le 5 mai prochain, Napoléon mourait à Sainte-Hélène. 


Passons sur les indigénistes qui ne veulent pas célébrer l’un des derniers grands hommes d’une histoire — la nôtre — qui jusque-là n’en manquait pas : ce sont les mêmes qui aux États-Unis veulent débaptiser les écoles George-Washington ou Abraham-Lincoln, sous prétexte que l’un et l’autre eurent des esclaves. Quitte à oublier que sans le premier, il n’y aurait pas eu d’États-Unis, et que sans l’autre, ils en seraient encore à ramasser le coton en balbutiant des « Oui, m’dam’ Sca’lett » mémorables. Soyons précis : Napoléon a rétabli l’esclavage pour tenter de damer le pion face à la perfide Albion, qui n’en faisait pas moins, et n’a interdit la traite que pour brimer la France dans ses « îles à épices ». Les vrais enjeux étaient là, à l’époque — pas dans d’hypothétiques « droits de l’homme »… À noter qu’aujourd’hui, ces mêmes Droits de l’homme sont pris en otages de nos relations avec la Chine — alors même que tout le monde se fiche des Ouïghours, fanatiques parmi d’autres.

Bien sûr, en tant que Corse, j’ai des sentiments mêlés pour l’Empereur. Il a délégué dans l’île l’infâme général Morand, chargé de mater les paolistes, et responsable peut-être de la torture et de l’assassinat de quelques-uns de mes ancêtres. 

Dégâts collatéraux de la construction de l’Empire… Faut-il que je demande une compensation ? Un remboursement ? Des génuflexions ? L’ancien autonomiste que je fus sait bien que lorsqu’il fustigeait « l’État colonial », c’était façon de parler. Et que le facteur économique est déterminant en dernière instance. Tant pis si nombre de mes amis sont morts d’excès de rhétorique — et de balles de M16 ou de Glock 26.

Actuellement en kiosque: Et si c’était lui? Notre dossier Napoléon

Pour bien évaluer l’ombre portée de Bonaparte, je passerai par l’Aiglon, la pièce avec laquelle Edmond Rostand assit définitivement sa renommée, en 1900 — avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. 

Et pour parler de l’Aiglon, j’évoquerai d’abord Cyrano. Si, tout se tient.

Rostand était alors ce qu’on appelle dans le jargon du théâtre un « auteur tombé ». Aucune de ses pièces précédentes — malgré Sarah B*** — n’avait marché. Et vous n’en connaissez d’ailleurs aucune. Il était au bord du rouleau et du gouffre, moral et financier. Ce ne sont pas les poèmes rose bonbon de Rosemonde Gérard, sa digne épouse, qui allaient faire bouillir la marmite. Il a donc osé un pari très risqué : écrire une pièce contre toutes les esthétiques de son temps, réalisme, naturalisme ou symbolisme, en pariant que le Romantisme n’était pas mort en France.

Pourtant, Louis-Philippe, le « roi-bourgeois », et surtout Napoléon III, idole de tous les Monsieur Homais de l’Hexagone, avaient fait de leur mieux pour briser la fibre romantique héritée de l’Empire : se rappeler le début de la Confession d’un enfant du siècle, où Musset évoque cette « génération ardente, pâle et nerveuse » : « De temps en temps, dit-il, leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrés d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval. » Sauf quand, soûls perdus, ils tombaient dudit cheval et se brisait le crâne, comme le papa de George Sand.

Après 1815, quand l’ordre metternichien du Congrès de Vienne restructure l’Europe, il n’est plus permis de rêver que par écrit — et encore ! Napoléon III a senti dans la seconde moitié de son règne qu’il lui manquait la consécration militaire ; il est allé la chercher en Italie, en Crimée et au Mexique — mauvaise pioche. Puis à Sedan — idée fatale.

Hugo avait bien compris à quel point Napoléon Ier manquait aux Français. C’est sur cette idée qu’il a écrit Napoléon-le-Petit, et « l’Expiation », dans les Châtiments.

La France d’Edmond Rostand, assommée par la perte de l’Alsace-Lorraine, espère un sauveur. Rostand, avec Cyrano, lui procure un panache que les brasseurs d’affaires de Suez et de Panama étaient bien en peine de lui fournir. 

Cyrano était une métaphore totale, survolant trois siècles. L’Aiglon l’explicite : quand au dernier vers Metternich ordonne « Et vous lui remettrez son uniforme blanc », rhabillant le prince défunt en archiduc d’Autriche, pour effacer l’Empire et la République, parce qu’il sent que la République et l’Empire vont contaminer l’Europe entière (et de fait, en 1848…), le public entier était en larmes. Comme à la fin de Cyrano, où il attendit cinq minutes avant d’applaudir, parce qu’il refusait qu’une telle pièce fût finie…

C’est ce qu’a senti Rostand. Il a écrit les pièces de la revanche. Évoquer l’Empire, c’est appeler à une nouvelle guerre (et de fait, en 1914…). Napoléon était le nom de la grandeur de la France. Il l’est encore. « Lui encore ! Lui toujours ! » disait Hugo.

A lire aussi, Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Jonathan Siksou: Sommes-nous toujours dignes de Napoléon?

Ceux qui célèbrent aujourd’hui Napoléon refusent que la France s’achève — malgré les collaborateurs de Metternich-Merkel, malgré les petits marquis de la vague Woke, et malgré Napoléon IV-le-Minuscule. Ils refusent de rendre les armes. 

Tant qu’à faire, ils refusent que la République soit enterrée sous la pseudo-démocratie, le destin collectif ramené à une histoire de masques par des médecins qui se croient des prophètes, et la jeunesse sommée de choisir entre le canapé, la barrette de shit et un emploi instable chez Uber ou Deliveroo. Il nous faut De Gaulle. Il nous faut Napoléon.

Je sais bien qu’on ne trouvera pas tout de suite un second Bonaparte. Seules des situations désespérées, des guerres étrangères ou civiles, engendrent ce type d’hommes. Mais nous pourrions déjà nous souvenir que Napoléon, obscur lieutenant, est sorti de la « levée en masse » décrétée par la Convention, quand il a fallu sauver le pays des envahisseurs qui se pressaient à nos portes et des conspirateurs qui minaient la Révolution de l’intérieur. C’est de cette levée générale que nous avons besoin — et cela dépasse, et de beaucoup, les intérêts électoraux de tel ou tel parti.

Il est significatif que l’exécutif hésite à célébrer Napoléon. Non pour ce qu’il fut, mais pour ce qu’il risque de représenter aujourd’hui : un homme qui a unifié l’Europe sous sa houlette, et qui, au passage, a neutralisé l’énorme dette de l’Ancien Régime. Si vous voyez ce que je veux dire.

Jamel Gorchane baignait dans un bouillon de culture anti-français

Céline Pina dresse le portrait de Jamel Gorchane, l’islamiste tunisien qui a égorgé une policière de Rambouillet vendredi 23 avril au cri de Allah Akbar.


La cible, le mode opératoire, le profil de l’égorgeur, tout dans l’attentat de Rambouillet porte la marque du terrorisme islamiste. Un petit tour sur les communications que l’homme postait sur Facebook suffit pour avoir une idée du profil de l’homme qui a égorgé la policière de Rambouillet. Certes on y trouve nombre de références liées aux frères musulmans mais aussi quelques références bien françaises, Jean-Luc Mélenchon et Edwy Plenel. Un combo qui lie la radicalisation politico-religieuse à l’adhésion à l’idée, qu’en France, les musulmans seraient persécutés et que la police serait structurellement raciste.

Liens avec les frères musulmans

Mais commençons par le commencement. D’abord cet homme est un islamiste, ses références ne font guère de doutes. Son intérêt pour la doctrine des frères musulmans ne date pas du confinement selon des spécialistes de ces questions, comme Fiammetta Venner qui gère le site Ikhwan Info, mine précieuse de renseignements sur l’idéologie frériste et ses acteurs. En naviguant sur la page du tueur de Rambouillet, on peut voir qu’il se réfère notamment à Idriss Nguyen, un proche de Tarik Ramadan. Or l’homme est loin d’être le plus connu des influenceurs frères musulmans. Il faut être déjà introduit dans la secte pour le choisir comme référence. Le terroriste partage aussi les prêches du prédicateur islamiste Bechir Ben Hassen.  Ce délicieux personnage, proche de Ghannouchi, leader des frères musulmans tunisiens, qui en appelait encore à décapiter les kouffars blasphémateurs au lendemain des attentats de Charlie Hebdo n’est pas un inconnu des services de police. Longtemps imam à Villiers, ses prêches ont conduit à la fermeture de cette mosquée. L’homme est tristement connu pour avoir enlevé ses enfants, il est soupçonné d’avoir poussé des jeunes à faire le jihad en Syrie, il a l’appel au meurtre et à la haine totalement décomplexée, lance des fatwas contre la liberté des femmes, la vente d’alcool… Aujourd’hui imam à Noisy-le-Grand, il a fini par y ouvrir une école, tout en continuant à professer son idéologie extrémiste. L’homme cependant navigue entre la France et la Tunisie, mais s’il parait pouvoir continuer ses activités de radicalisation sans soucis sur notre sol alors qu’on ne peut pas être plus défavorablement connu des services de police que lui. La Tunisie, elle, l’a interdit de prêche depuis longtemps. 

Le terroriste ne se voit pas comme un monstre mais comme une victime qui fait justice, il tue au nom de Dieu

Mais chez nous, en revanche il est régulièrement invité à semer la « bonne » parole dans les mosquées de Pontoise, d’Argenteuil ou d’ailleurs. Invitations qui disent quelque chose aussi sur ces mosquées soi-disant sans histoire mais qui adorent les profils haineux quand il faut inviter un imam extérieur à prêcher… 

La victimisation, première étape de la radicalisation ?

Le tueur de Rambouillet adhérait à ces discours et a fini par passer à l’acte. Mais est-ce si étonnant que passages à l’acte et tensions se multiplient quand on laisse de tels gourous prendre en main toute une communauté et notamment sa jeunesse ? Quand on laisse ceux qui prêchent la haine contre ce que nous sommes au nom de leur religion, agir et répandre leur poison dans les têtes ? Quand on multiplie la construction de mosquées alors qu’aujourd’hui ceux qui les financent sont essentiellement les islamistes ? Comment s’en sortir quand face à un profil aussi lourd que celui de l’imam que le terroriste admirait, on est placé en face de l’inaction de l’État ou des failles de l’État de droit ?

Eu égard à l’acte commis, il n’est pas étonnant que l’on retrouve dans les références du terroriste de Rambouillet des personnages clés de la propagande islamiste. Mais l’homme n’avait pas que des références liées à l’islam, Jean-Luc Melenchon, Edwy Plenel, Mediapart faisaient aussi partie de son panthéon. Il ne doit pas être facile, quand on passe son temps à faire des procès en quasi-nazisme à la terre entière, de constater que l’on est devenu une référence pour d’authentiques islamistes. De ceux qui passent à l’acte terroriste. Mais pourquoi cet engouement de l’assassin pour ces figures ? 

Le journaliste Edwy Plenel prend la parole lors de la manifestation à la Place de la Bastille à Paris, contre la proposition de loi sur la sécurite globale menée par Gérald Darmanin, 28 novembre 2020 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00993094_000010

C’est parce qu’elles participent à la montée en puissance du ressentiment et offrent ainsi une justification au passage à l’acte qu’elles sont appréciées. En effet, le terroriste ne se voit pas comme un monstre mais comme une victime qui fait justice. Il tue au nom de Dieu, d’où le cri d’Allah Akbar. Mais selon sa logique, il ne fait que tuer un méchant, une cible désignée, un oppresseur. Il rend service à sa communauté en le faisant, il la délivre. Alors certes, ni Jean-Luc Mélenchon ni Edwy Plenel n’en appellent au meurtre et cela fait une différence conséquente avec le prêcheur frère musulman. Il n’en reste pas moins qu’ils participent à construire et à diffuser dans la sphère médiatique et politique, des récits de victimisation et d’oppression qui sont des représentations fausses et outrancières, mais qui exaltent l’imagination des personnes fragiles et nourrissent une histoire qui peut aussi favoriser le passage à l’acte.

Cette victimisation outrancière est déjà dans le discours racialiste et islamiste, mais la France insoumise entre autres lui offre une nouvelle légitimité quand elle participe à la marche contre l’islamophobie en novembre 2019. Une marche où des enfants et des adultes vont jusqu’à porter l’étoile jaune pour signifier qu’ils sont opprimés en tant que musulmans et où on scande Allah Akbar juste à côté du Bataclan. Il y a aussi ces interviews où le leader de la France Insoumise accuse la France d’islamophobie et prétend défendre les musulmans. On pourrait aussi parler aussi des jérémiades autour des « mamans voilées » qui ont souvent tous les codes vestimentaires et le discours des frères musulmans. Le problème, c’est que la victimisation est un pan essentiel de la radicalisation et un axe de propagande des islamistes. À ce titre Edwy Plenel est aussi un des grands diffuseurs de ces représentations qui présentent la France comme raciste, colonialiste, voire fascisante et répandent l’idée que les musulmans seraient persécutés dans notre pays.

Certes ce n’est pas ce qui génère directement un passage à l’acte et la plupart des islamistes, à l’inverse de celui-ci, sont non-violents et suivent une voie pour la prise du pouvoir plus politique, mais ces personnages qui appartiennent à l’élite n’en légitiment pas moins une idéologie et tout un biotope où la victimisation nourrit des idées de vengeance. Un biotope où l’on désigne des cibles. Les policiers, les professeurs, les journalistes… Cibles traditionnelles de l’assassinat politique, d’ailleurs. 

Cibler la police, c’est cibler la République

Or ces hommes, qui sont des références françaises et dont le terroriste diffusait les prises de positions, font souvent preuve d’un manque total de mesure et ont participé à la diabolisation de la police par des généralisations abusives. Ils ont des relations avec des associations qui ont pour titre « la police assassine » sans voir le problème d’un tel intitulé, ils ont valorisé l’action du comité Traoré qui visait les forces de l’ordre dans leur ensemble et participé à hisser au rang de héros une famille marquée par le caïdat, la violence, le racket et la délinquance. Ils ont repris sans discernement ou par clientélisme le discours des islamistes et des racialistes, validant un racisme systémique. Faisant ainsi passer l’action de l’État pour illégitime et la police pour une milice au service du pouvoir. Tout cela n’est pas sans effet sur les esprits fragiles.

Or si la France n’est pas un paradis, c’est sans doute un des pays les moins racistes et les plus tolérants du monde car elle ne cesse d’être attaquée, de voir mourir les siens, de voir sa société se diviser sous les revendications des extrémistes de l’islam ou des nouveaux racistes que sont les racialistes. Cependant, elle ne désigne aucune communauté à la vindicte et continue à faire la différence entre musulmans et islamistes.

Mais qu’en France, une femme puisse être égorgée sur son lieu de travail, à l’intérieur même du commissariat, fait passer un message sinistre à tous les Français : nul n’est à l’abri, nulle part et ceux dont la vocation est de protéger sont des cibles. Pour que ce soutien à la famille de la victime ne soit pas un énième coup de communication, il faut que le président clarifie sa position et arrête d’expliquer que la France doit « déconstruire son histoire » ou qu’il « n’existe pas de culture française ». Car ce que nous affrontons est bel et bien une bataille civilisationnelle. Et Emmanuel Macron est le plus mal doté pour la mener tant il n’a aucune colonne vertébrale sur ces sujets fondamentaux. Pour mener cette bataille, il est temps d’arrêter de fermer les yeux sur la présence des islamistes sur notre sol et temps de regarder en face le fait que ce sont eux les principaux financiers de mosquée, qu’ils voient comme une façon de mailler et de contrôler un territoire en influençant une partie de la population et en rendant ainsi l’intégration impossible.

Mettre fin au déni médiatique

Dernier déni mais qui n’est pas le moindre : pourquoi la presse répugne-t-elle à écrire dans ses titres que la victime a été égorgée? 

Parce que l’égorgement dit que l’on a affaire à une attaque d’islamiste. C’est une façon de tuer les hommes qui n’est pas de chez nous, mais parle bien d’une culture et d’une idéologie particulière. Cette façon de tuer dit qu’il s’agit ici d’un sacrifice humain. Égorger un animal dans le cas d’un sacrifice est une façon de tuer qui, au Maghreb, est censée plaire à Dieu. L’occident a abandonné l’idée de sacrifier un être vivant à un quelconque Dieu. La pratique est même vue comme barbare. Ailleurs, c’est une façon rituelle de tuer. Le choix de l’égorgement est un choix culturel. Et comme pour les islamistes, nous ne sommes que des animaux, sacrifier un homme n’est pas un tabou. Or, pour ne pas regarder cela en face, une partie de la presse va même en arriver à parler de « coups de poignard » à la gorge. 

Le problème est que si le président de la République et le monde politique ne partagent pas très vite une doctrine et une grille de lecture claire de ce genre d’affaire, leur éternelle pusillanimité n’aura qu’une conséquence : approfondir l’influence des islamistes sur la communauté musulmane et multiplier les passages à l’acte. Ici le déni n’aura servi qu’à faire monter le crédit de Marine Le Pen. Laquelle n’a pas tort de fustiger une forme de laxisme. Alors au lieu de reprocher à la droite et à l’extrême-droite de faire de la politique politicienne, le président et son aréopage devraient plutôt comprendre que nos jours heureux ne sont plus, que la paix civile est clairement menacée et que ce n’est pas parce que les opposants qui lui mettent le réel sous le nez peuvent être très critiquables également, que leur constat est systématiquement faux. 

Henry Hathaway: torrents d’amour

Niagara d’Henry Hathaway faisait naître en 1953 la légende de Marylin Monroe

Niagara d’Henry Hathaway est un film noir atypique pour deux raisons. Il est d’abord tourné dans un technicolor flamboyant et il s’agit ensuite d’une histoire d’amour bouleversante. Le cinéaste utilise une palette de couleurs saturées très évocatrices : les chemisiers, robes carmin ou bleue, tailleurs et rouge à lèvres pourpre de Marilyn sont fort révélateurs. Mais Hathaway travaille, habilement, ces lumières très contrastées de la même manière que le noir et blanc dans les polars expressionnistes des années quarante et cinquante, contemporains de Niagara.

En 1953, Marilyn Monroe n’est pas encore reconnue comme une star et un sex-symbol mais son apparition au début du film, nue, couchée dans son lit, fumant une cigarette de manière provocante puis ses déhanchements lascifs focalisent le regard du spectateur et vont la révéler comme une actrice de premier plan au jeu déjà très élaboré.

Hathaway est aussi un grand cinéaste du déplacement. Il organise dans Niagara, avec précision et minutie, le ballet des personnages dans les rues de la ville et le long du fleuve, ce qui contribue à créer un film tout entier tendu vers la tragédie.

Puissance érotique

On comprend tout de suite que Rose Loomis jouée par Marylin, femme à la plastique somptueuse, est une amante dont la puissance érotique n’a rien à envier à la fureur des trombes d’eau furieuses des chutes du Niagara. Le cinéaste conjugue avec une grande habileté sexualité ruisselante et violence naturelle du fleuve dans une métaphore filée tout au long du film. La scène où Marilyn, chante la célèbre et langoureuse chanson Kiss, est un de ces grands moments cinéphiliques où l’érotisme parvient à subvertir la morale hollywoodienne.

Marié à Rose, George Loomis (impeccable Joseph Cotten) au visage taillé à la serpe, tourmenté et ravagé par la jalousie est seul sur la plupart des plans comme si son épouse demeurait insaisissable. Les éléments du drame sont installés. Mais l’intelligence de Henry Hathaway et de son scénariste Charles Brackett est d’avoir introduit dès le début du film le deuxième couple de cette histoire cruelle, Polly et Ray Cutler, de banals touristes américains venant passer leur lune de miel dans un motel au pied des chutes, côté canadien.

À lire aussi: Tant qu’il y aura des DVD

C’est ce couple auquel les spectateurs s’identifient, c’est au travers de leur regard que nous assistons au drame de la jalousie qui se déroule sous leurs yeux. Un couple heureux même si Hathaway instille le soupçon : leur amour est-il vraiment plus solide, plus fort que celui des Loomis ? On retrouve un Hathaway moraliste qui questionne de manière implicite les contours de la fidélité conjugale.

Dans cet univers de forces sexuelles telluriques, de violences physiques avec l’omniprésence sonore et angoissante des chutes du Niagara, il apparaît que la véritable héroïne est Polly, angoissée par la tournure que prennent les évènements quand elle se trouve face à la montée des forces du désir et du péché.

Lorsqu’elle est embarquée de force sur le bateau par George Loomis dans la scène finale, l’érotisme change brutalement de camp. Polly incarne soudain la beauté, le désir et la jouissance alors que Rose, la femme fatale, apparait dans toute sa trop évidence amoralité. Il fallait bien l’intelligence d’une Marylin Monroe pour incarner cette paradoxale défaite.

Niagara un film d’Henry Hathaway

États-Unis – 1953 – 1h26

Interprétation: Marilyn Monroe, Joseph Cotten, Jean Peters, Max Showalter, Denis O’Dea, Richard Allan…

A voir en replay sur Arte ou en DVD (Twentieth Century Fox)

Dans les carnets de mon père

Le billet du vaurien

Parmi mes carnets reçus de Paris, l’un d’eux m’a troublé : le temps l’avait jauni et je ne reconnaissais pas mon écriture, mais celle bien plus élégante et moins difficile à déchiffrer que la mienne, celle de mon père. Mais pour être franc, je m’y retrouvais également. Ainsi, lorsqu’il écrivait que la compassion, cette élasticité illimitée dans l’art de souffrir, n’est pas dans l’esprit du stoïcisme – et moins encore du sien devrais-je ajouter. 

Le philosophe stoïcien garde l’œil sec. Il a sur le malheur un regard froid. Désagréments, peines, deuils le concernent à peine s’il s’agit de lui et absolument pas s’ils touchent autrui. Apprendre à mourir, c’est apprendre, tout au long de sa vie, à donner le minimum de soi en toute circonstance. J’ai bien peur de ne pas avoir été à la hauteur de son enseignement.

Ecouter Dean Martin

Peu avant son suicide, il notait pour s’en réjouir que son stock vital avait été tout entier absorbé par des sensations qui, au fil des ans, s’éteignaient : il goûtait encore Dean Martin le crooner qu’il écoutait en boucle et qui lui rappelait des souvenirs qui remontaient à des années-lumière. Il avait 80 ans, l’âge que j’ai atteint avec le même état d’esprit. J’écoute aussi Dean Martin et tout comme mon père, je suis la Coupe du Monde de football.

En société, quand il m’arrive encore d’être en forme, je me parodie moi-même, évoquant des scènes et des intrigues qui renvoient à un sujet mort. Mes amis semblent y trouver du plaisir, mais l’heure où des jeunes filles frappaient à la porte de la 612, ma chambre du Lausanne-Palace, est passée. Sans doute ne suis-je plus qu’un vieux débris attendrissant à leurs yeux, tout comme devait l’être Patrick Juvet dont j’apprends la mort. Nous ne chanterons plus : « Où sont les femmes … ». 

Soyons francs : nous avons aimé vivre une fois, mais nous n’aimerions pas recommencer. C’était aussi l’opinion de mon père. Je me demande parfois s’il existe des hommes ou des femmes qui remettraient ça. Certes, ils mettent des enfants au monde, mais j’en connais peu qui ne s’en repentent pas. Alors ils se réveillent aux petites heures, accablés par une tornade de remords. Alors, ils tournent le dos à leurs anciennes erreurs, mais rares sont ceux qui tentent de comprendre ce qui les rendaient fausses.

Alors, ils écoutent Dean Martin ou Patrick Juvet…

Miscellanées d’avril

Morales et le passé, vieille rengaine, nostalgie des roudoudous et des pétrolettes, siphons à l’eau de Seltz et cravates en tricotine, on connaît la chanson. Films en noir et blanc, zinc dépoli, écrivains réprouvés et Weston aux pieds, ce garage des souvenirs n’amuse plus que les boomers déprimés et quelques lecteurs égarés. À trop lustrer le monde d’avant, à vénérer le faisandé et le « 50 ans d’âge », on finit par lasser et passer à côté d’auteurs bien vivants. Old chap ! J’ai toujours une réticence à parler de mes contemporains. Nous n’avons pas le recul nécessaire pour bien juger leur œuvre, il est encore trop tôt pour se prononcer. Attendons un délai de décence, disons une précaution d’usage d’une dizaine d’années après la mort, on pourra alors commencer à tresser des lauriers ou à napalmer. 

Désarroi mécanique et littéraire

Mea culpa ! Je ne me ferais jamais à cette modernité qui diffame mes Trente Glorieuses et salit ma mémoire. Sachez pourtant que je lutte contre mon atavisme. J’ai été élevé à la mélopée rocailleuse du V8 Mustang et je dois m’incliner devant le sifflement névrotique des batteries électriques. C’est dire mon désarroi autant mécanique que littéraire. Plus d’une fois, vous m’avez entendu pester ici-même contre l’absence de style des romans en cours et de l’affadissement en marche. La belle phrase « hecho a mano » roulée par une torcedores cubaine aux cuisses larges dans la moiteur de la Havane se rencontre de moins en moins souvent. Eh bien, c’est faux. Au mois d’avril, dans un confinement lymphatique, il existe des livres qui nous arrachent à notre léthargie sanitaire. Ils viennent de sortir là, maintenant, ils sont frais comme la rosée, aussi fermes que les futurs saints de glace de mai. Leur couverture brille et leurs pages craquent comme du bon pain. Je vous offre ce bouquet d’odeurs, de saveurs et d’aigreurs, de formules saillantes qui réveilleront les plus blasés d’entre nous. Parfois, c’est un mot qui déclenche l’imaginaire et la lyre. 

Grisaille sixties

Dans Silence radio (La Table Ronde) de Thierry Dancourt, cet habile diffuseur d’ambiances interlopes, se vautrant avec délice dans la grisaille des Sixties, c’est le mot Alka-Seltzer qui condense sa mélancolie policière. Il a l’art de brouiller les ondes et de pratiquer un pointillisme mystérieux. Dans Épopée minuscule du boomer (Les impliqués Éditeur), Éric Desmons, facétieux pourfendeur de nos travers, portraitiste talentueux du loser à l’arrêt, fait apparaître une fille qui fume des Kool Menthol et porte un short trop court. Assez pour désarçonner un héros fatigué du progressisme ambiant, égaré sur une île grecque. Je ne peux vous cacher que j’aime les écrivains vivants qui portent sur le passé, un regard tendre, les inquisiteurs m’ennuient profondément. 

Souvenir de Michel Mohrt

La fournée d’avril est aussi riche en découvertes, quand un auteur s’empare, par exemple, d’un artiste méconnu du grand public. On peut faire confiance à Guy Darol qui publie avec l’illustrateur Laurent Bourlaud Moondog (Éditions de la Philharmonie de Paris), ce musicien américain tantôt viking ou navajo, disparu en Allemagne, après avoir longtemps vécu dans la rue new-yorkaise, autour de la 6ème avenue. Expert en Frank Zappa et André Hardellet, entre autres, Darol est décidément notre maître en musique et poésie. Sa plume jamais banale, toujours mélodique perce les artistes à jour. On se coule dans ses phrases comme dans le jazz erratique et hypnotique de Moondog. Avec Pierre Joannon, diplomate et écrivain, Irlandais de cœur, hussard d’esprit, on rend hommage à Michel Mohrt, réfractaire stendhalien (La Thébaïde). Joannon a été son ami, il lui élève une stèle sensible et malicieuse, érudite sans être assommante, pleine de charme écorché. Qui n’a pas encore lu Mohrt, l’armoricain américain de la campagne d’Italie ou des campus mixtes ne sait rien du plaisir intense d’une langue parfaitement dosée. « Trop lucide pour se glisser dans la peau d’un militant politique, trop sceptique vis-à-vis des idéologies à prétentions salvatrices, davantage attiré par les femmes, l’amour et la littérature que par l’activisme désordonné de ses anciens compagnons d’armes, Michel Mohrt choisit d’être le chroniqueur de ces temps d’infortune » écrit-il, avec justesse. 

Le journal de Roland J.

Et puis dans cette fournée, il y a les flibustiers, les tirailleurs de formules, ceux qui font danser la phrase et dégonfler les fats. L’ironie jouissive est leur arme de dissuasion massive. Comment ne pas succomber à la douceur vipérine de Roland Jaccard dans « Le Monde d’avant Journal 1983-1988 » (Serge Safran éditeur) quand il dégomme À nos amours de Pialat : « c’est la Boum 3 en plus veule ou À nous les petites anglaises en plus prétentieux ». Enfin gardons pour clore ce bouquet d’avril, le jongleur chantant, le Palois conquérant qui, de sa prose vibrante, plaque l’assaillant. Dans Le Bazar de l’hôtel de ville (Le Castor Astral), Christian Laborde avoue : « Je n’étais pas un écolier, je n’étais pas leur camarade, j’étais la rivière : je débordais ». Son débord, cette propension à faire tinter le verbe, est notre bonheur de printemps.

Silence radio de Thierry Dancourt – La Table Ronde –

Épopée minuscule du boomer d’Éric Desmons – Les impliqués Editeur –

Moondog racontée par Guy Darol & Laurent Bourlaud – Éditions de la Philharmonie de Paris – 

Michel Mohrt, réfractaire stendhalien de Pierre Joannon – La Thébaïde –

Le Monde d’avant Journal 1983-1988 de Roland Jaccard – Serge Safran éditeur –

Le Bazar de l’Hôtel de ville de Christian Laborde – Le Castor Astral –

Glaçant, mais passionnant, le futur selon Antoine Buéno

Dans le sillage de Harari, Antoine Buéno dessine notre avenir. S’il écarte les scénarios apocalyptiques des écolos, il prédit l’avènement d’une nouvelle humanité augmentée et d’un système politique et social vertueux fondé sur l’intelligence artificielle. Dans cet avenir techno nous n’allons pas tous mourir, mais ça ne va pas être très marrant.


Antoine Buéno, spécialiste des utopies, avait jadis suscité la polémique avec Le Petit Livre bleu, essai consacré au village des Schtroumpfs (!), dans lequel il brossait le portrait surprenant d’une microsociété empreinte de nazisme et de stalinisme. Dans Futur, notre avenir de A à Z, cette alternative figure parmi les évolutions possibles de l’humanité et cela prête moins à sourire.

Énergie, alimentation, démocratie, génétique et même sexualité, l’ambition se veut large et impose le respect. Adossée à trois années de travail ainsi qu’à de multiples sources, voici sans dogmatisme la réflexion d’un honnête homme sur les défis que nous allons devoir nous colleter – enfin surtout nos enfants. Alternant les pistes optimistes et celles plus sombres, il expose avec clarté les profondes mutations dont nous vivons les prémices. L’une des grandes qualités du livre, sa hauteur de vue, peut également être regardée comme son principal défaut – celui de voir l’humanité comme un tout, sujet d’une histoire-évolution vouée à former une civilisation unique. Dans la lignée de Harari ou Pinker– dont il réfute au passage certaines thèses –, Antoine Buéno prédit un avenir commun aux nations : l’effacement. Ne pas partager cette conviction ne remet pourtant pas en cause la pertinence des questions soulevées par Futur.

Démographie et nucléaire

Les enjeux climatiques occupent évidemment une place importante, mais l’essayiste aborde sans fard les deux dossiers sur lesquels les écolos se ridiculisent avec constance : la démographie et le nucléaire. Chiffres à l’appui, il démontre que tenir les objectifs de décarbonation de l’économie mondiale en se privant de l’atome reviendrait à s’infliger trente années de crise du Covid. Trois décennies de décroissance, voilà de quoi enthousiasmer la frange la plus radicale des militants verts – et surtout de quoi conduire à la mort de façon certaine des millions d’hommes et de femmes (de faim, de maladies, de guerres). Tout ça pour les protéger d’un risque nucléaire infiniment plus faible que celui de la disette généralisée et permanente. Visiblement peu soucieux de complaire aux amis d’Éric Piolle, Antoine Buéno nous livre une intuition aussi brillante que sinistre : la possible fusion des deux totalitarismes verts, l’islamisme et l’écologisme. Les salafistes pourraient finir par décréter que la civilisation thermo-industrielle abîme l’œuvre de Dieu. Symétriquement, côté écolo, on réaliserait que la société moyenâgeuse talibane possède un bilan carbone flatteur. Les islamo-gauchistes attendent sans doute avec impatience le renfort des écosalafistes…

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Autre sujet abordé sans tabou, la démographie. Buéno met les pieds dans le plat en affirmant que le développement du planning familial en Afrique subsaharienne ou en Inde permettrait d’atteindre 30 % des objectifs du GIEC et cela pour un coût dérisoire. Même si c’est de façon beaucoup moins caricaturale, il s’inscrit en somme dans la lignée du « tweet banquise » de Renaud Camus :« Une boîte de préservatifs offerte en Afrique, c’est trois noyés en moins en Méditerranée, cent mille euros d’économie pour la CAF, deux cellules de prison libérées et trois centimètres de banquise préservée. »

Que ce tweet (pour lequel Camus a été relaxé en première instance) vous fasse rire ou pas, les générations futures, elles, ne vont pas rigoler. Selon Buéno, dans tous les cas, l’homme est condamné à disparaître.

S’il estime inatteignables les objectifs du GIEC, il pense crédible une limitation de nos émissions échappant aux prévisions les plus pessimistes. Entre-temps, il mise sur des avancées technologiques qui permettraient, à terme, d’atteindre un développement durable qu’il qualifie de « fort » (par analogie avec l’intelligence artificielle « faible » aujourd’hui, « forte » demain peut-être). L’humanité pourrait ainsi maîtriser des techniques qui autoriseraient le recyclage du carbone déjà présent dans l’atmosphère ou tirerait une partie de ses ressources minières de l’espace. Des perspectives enthousiasmantes, tempérées hélas par des alternatives plus rudes, dont les grands principes commencent à nous être familiers : hausse brutale du mercure, famines, guerres, migrations massives débouchant sur de nouvelles guerres, etc. Nous en arrivons à l’hypothèse chère à Yves Cochet, celle de l’effondrement civilisationnel, démographique et climatique – un scénario du pire auquel l’auteur ne croit pas (ouf !).

Vers une humanité augmentée

S’il écarte donc les pistes apocalyptiques, il penche en revanche pour l’avènement d’une post-humanité augmentée par la génétique ou l’implant d’une puce informatique cérébrale. Une telle évolution reléguerait au statut actuel des grands singes les Homo sapiens non trafiqués. Ces derniers devraient d’ailleurs être le moins nombreux possible pour éviter un scénario de type nazi. Antoine Buéno craint en effet qu’une posthumanité minoritaire, et pourquoi pas immortelle, réduise rapidement les autres en esclavage. L’appel à l’apparition d’un homme nouveau, moralement meilleur, suscite forcément l’inquiétude. Serait-ce un avatar de celui promis jadis par Hitler ou Staline ? Pas dans l’esprit de l’auteur qui prédit cette fois le fruit d’un processus non violent… Certes. Pour tous ceux qui doutent que l’implant cérébral soit spécialement conçu pour développer notre sens de l’humour – rupture de stock récurrente du TX 300 GrouchoMarx –, il n’en reste pas moins qu’affronter la concurrence de Super Chinois ne nous laissera sans doute guère de choix. Aujourd’hui, la question du smartphone (en avoir ou pas ?) se pose peut-être dans les lamaseries, mais plus dans aucune métropole. Il pourrait en aller de même demain avec toutes les techniques d’augmentation détaillées par l’auteur…

Si les réseaux sociaux augmentent quelque chose, c’est moins l’homme que son agressive bêtise.

Il n’y a au demeurant pas que la compétition avec la Chine qui pourrait nous inciter à devenir un mélange de silicium et de chair – sans oublier une possible combinaison de sexes et de différents emprunts aux animaux (!). L’émergence d’une intelligence artificielle (IA) capable de surpasser le cerveau humain, avancée probable, quoique toujours repoussée, conduirait à une cohabitation périlleuse pour notre espèce. Le scénario dans lequel une IA forte et bienveillante prendrait le pouvoir sert d’assise à l’hypothèse anarcho-communiste (sans aller jusqu’à proposer de cloner Alain Badiou, Dieu merci). En charge de toute production, l’IA et ses robots esclaves nous délivreraient du labeur. Le bonheur ? Rien n’est moins sûr. Privés de travail, nous voici inutiles, relégués à un état quasi végétatif. Néanmoins, qui sait si la génération X, Y, ou Z n’applaudira pas à l’idée d’être allongée toute la journée ? Plongée dans une réalité virtuelle immersive – dans laquelle, Buéno, farceur, nous imagine éventuellement… travailler !

Un homme amputé calligraphie avec un bras prothétique intelligent développé par la start-up américano-chinoise BrainCo,
Hangzhou (province du Zhejiang), 6 juin 2019 © Xinhua/Xu Yu/AFP

Ne jamais sous-estimer la bêtise naturelle

Comme toute entreprise de prospective, Futur prend le risque de se tromper, mais nombre de ses réflexions amusent, surprennent ou dérangent. Ressusciterons-nous les mammouths pour brouter la toundra et éviter le relâchement des gigantesques quantités de gaz à effet de serre aujourd’hui piégés dans le permafrost ? Les modifications génétiques permettront-elles effectivement la survie du type « caucasien » puisque la blancheur de peau ou le débridage des yeux a la cote sur tous les continents ? La disparition de la frontière entre le groupe et l’individu – par la mise en réseau de tous nos implants cérébraux – aboutira-t-elle à une forme de démocratie parfaite et permanente ? Si les cerveaux des progressistes votaient à leur insu, il pourrait y avoir des surprises, tant l’écart semble grand entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Rien de tout cela n’arrivera peut-être, car les présupposés d’Antoine Buéno font la part trop belle à la rationalité scientifique ainsi qu’à notre capacité à défendre l’intérêt général. Il pressent que l’intelligence artificielle pourrait agréablement nous surprendre, mais il sous-estime probablement la bêtise naturelle (100 % bio) qui ne paraît pas avoir dit son dernier mot. À l’heure de l’exacerbation des individualismes, il faudrait effectivement une IA forte (et même à poigne !) capable de prendre des décisions contrariant les différents égoïsmes à courte vue. Sans doute le modèle chinois (une espèce de nazisme qui a réussi) préfigure-t-il ce futur holiste décrit par l’auteur, mais lui-même s’interroge. Le choc démographique – moins 400 millions de Chinois à l’horizon 2100 ! – accompagné d’une libération des individus du joug du Parti unique pourrait rapidement remettre en cause la prééminence chinoise émergente. Buéno ne fait parfois qu’effleurer ces disruptions passionnantes. Que la Chine « vieille avant d’être riche » subisse des troubles ou que l’Europe occidentale se ferme brutalement à l’arrivée massive d’une Afrique débordante incapable de maîtriser sa natalité, voilà de quoi constituer des futurs divergents. Buéno évoque seulement « la fin de l’humanisme » européen (ou plutôt de son dévoiement, mais c’est un autre débat). La focale trop large de l’histoire-évolution ne permet hélas pas d’approfondir les conséquences de tels bouleversements au niveau des peuples et des civilisations. Dommage.

À lire aussi : Un futur de folie ou de raison?

Le relativisme culturel et son hostilité à la « science des Blancs » n’augurent non plus rien de bon en matière d’intelligence collective. Le moins que l’on puisse dire du cybermonde que nous expérimentons, c’est qu’il n’a pas fait que développer la connaissance. Si les réseaux sociaux augmentent quelque chose, c’est moins l’homme que son agressive bêtise. On voit mal comment des trolls individualistes bas du front ou des djihadistes du « like » engendreraient cet homme nouveau, altruiste et prêt à se fondre dans une collectivité bienveillante. Antoine Buéno nous donne envie d’y croire, ce qui n’est déjà pas négligeable.

Ça va mal finir

Stephen King n’a pas (encore) eu le prix Nobel de littérature, contrairement à la Polonaise Olga Tokarczuk. Mais tous les deux se révèlent des maîtres de la littérature fantastique comme moyen d’affronter ce que Freud appelait l’«inquiétante étrangeté» du monde.


Stephen King est un des plus grands écrivains américains vivants. On sait que la cause n’est pas entendue. L’essentiel de son œuvre appartient à la littérature fantastique et le fantastique est un « mauvais genre », quand bien même il compte quelques chefs-d’œuvre de la littérature mondiale comme les nouvelles d’Edgar Poe, La Peau de chagrin de Balzac ou même La Métamorphose de Kafka. Concernant Stephen King, il est vrai que ses éditeurs le vendent depuis toujours sous l’étiquette commode de « maître de l’épouvante ». Des couvertures accrocheuses, des tirages phénoménaux, des traductions dans des dizaines de langues, une multitude d’adaptations télévisuelles ou cinématographiques ont fait le reste. King est l’auteur « bankable » par excellence, une vraie machine à cash pour le monde de l’édition. Cette popularité est mauvais signe. Qu’il soit, en plus, un écrivain majeur, ce serait trop pour un seul homme…

Stephen King parle à tout le monde

On pourrait au passage se demander pourquoi un gros tirage équivaudrait forcément à une qualité moindre, façon de voir assez française au demeurant. Rappelons, pour mémoire, que Victor Hugo a en son temps aligné les best-sellers avec Notre-Dame de Paris ou Les Misérables. Comme lui, Stephen King porte aujourd’hui cette double casquette : symbole d’une certaine littérature populaire qui baigne dans un imaginaire typiquement national et, en même temps, inventeur de sa propre mythologie, et de son propre style. Stephen King parle comme personne de la petite ville américaine ou du recours à la nature, des enseignes clinquantes des diners et des profondeurs de la forêt primitive où l’on trouve d’anciens cimetières indiens. Il est, encore comme l’était Hugo, une manière de folkloriste en même temps qu’un fabricant d’intrigues élaborées aux chausse-trappes multiples. Et pourtant, malgré ce côté typiquement américain, ses innombrables lecteurs appartiennent à toutes les classes sociales, à tous les continents et à toutes les générations.

Des personnages universels

C’est que Stephen King, avec ses personnages de mômes menacés par des clowns diaboliques, touche à quelque chose d’universel, comme Hugo avec Cosette et Gavroche, personnages si français devenus pourtant des archétypes planétaires. Il faut sans doute, pour comprendre la vraie raison du succès de Stephen King, chercher du côté d’une angoisse archaïque, commune à toute l’humanité : celle du rapport au mal. Est-ce que le mal existe, quelle est sa nature, son origine et à quelles manifestations peut-on le reconnaître ?

Ce caractère protéiforme du mal est au cœur de Si ça saigne, le dernier recueil de King, composé du court roman éponyme et de trois nouvelles. Le roman raconte l’histoire de Holly Gibney, une femme détective que King avait déjà utilisée comme personnage secondaire dans Mr Mercedes et L’Outsider. Un attentat a lieu dans un lycée, faisant des dizaines de morts. Le responsable a été filmé par les caméras de surveillance. Particulièrement observatrice, Holly éprouve un malaise en s’apercevant qu’un des premiers reporters sur les lieux, qui participe même aux secours, présente une ressemblance vague avec l’homme qui a déposé la bombe. Or, cette ressemblance se retrouve aussi chez d’autres reporters envoyés sur les lieux de tous les attentats au cours des dernières années. Se souvenant d’une enquête menée naguère, Holly pense qu’il pourrait s’agir d’un « outsider », le nom qu’elle a trouvé pour décrire des espèces de charognards psychiques qui se nourrissent de la souffrance et de la détresse des blessés tout en étant capables de changer de physionomie. King explique que l’idée de ce récit lui est venue en observant qu’il y avait un air de famille dans les visages des journalistes qui couvrent les catastrophes. De là à imaginer qu’il s’agit d’une seule et même personne…

Pour King, la littérature fantastique est avant tout la meilleure manière de répondre aux questions qui le hantent. Il est un écrivain parfaitement conscient de son art, de ses buts et des outils nécessaires pour y parvenir. On conseillera son autobiographie, Écriture, où il s’exprime à la fois en professionnel pragmatique, à l’américaine, et en fin connaisseur de la littérature et des dangers dont elle est porteuse, pour le lecteur comme pour l’écrivain.

La métaphore de l’écrivain

Écrire n’est pas anodin, écrire sur le mal encore moins. Dans la nouvelle « Le Rat », King imagine un personnage d’écrivain, comme il l’avait déjà fait dans La Part des ténèbres ou Misery. L’écrivain selon King est un obsessionnel qui peut vite sombrer dans la folie. Il est aussi, malgré lui, une façon rêvée pour le mal de s’incarner, soit à travers sa personne, soit à travers une œuvre qui peut tuer. On retrouve dans « Le Rat » cette technique habituelle chez King qui consiste à prendre une métaphore au sens propre. Un écrivain possédé tuerait n’importe qui pour terminer son livre et c’est ce qui se passe dans cette nouvelle qui est en même temps, l’air de rien, une définition du travail de l’écrivain. Mais comme on est chez Stephen King, cette définition est donnée par un rat dans un chalet isolé par la tempête, quelque part dans le Maine, territoire qui est à King ce que la Provence est à Giono : « Ce n’est pas que tu n’as plus de mots. C’est que tu perds la capacité de choisir les mots justes. Ils te semblent tous également appropriés ou inappropriés. »

Autre exemple de métaphore prise au pied de la lettre, dans la nouvelle intitulée « La Vie de Chuck », celle d’un vers de Walt Whitman, « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Le petit Chuck découvre ce poème à la fin de sa classe de sixième. Il ne le comprend pas, mais le lecteur lui, comprendra en quoi il illustre, littéralement, la vie ordinaire et pourtant unique de Chuck qui devient comptable avant de mourir à 39 ans d’une insuffisance cardiaque. Des affiches en son honneur apparaissent un peu partout après son décès coïncidant avec une catastrophe cosmique qui va faire disparaître la Terre. Toute la virtuosité de King réside dans la construction inversée de ce récit humaniste qui montre que la mort d’un homme, même le plus banal, est toujours une perte irréparable pour le monde entier.

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On a évoqué, à un moment, le nom de Stephen King pour le prix Nobel 2020 de littérature. Sans doute lassé des polémiques après une affaire #metoo en 2018 et un lauréat contesté pour ses positions pro-serbes, Peter Handke en 2019, le jury est revenu à des choix plus classiques, c’est-à-dire plus élitistes. On lui sera néanmoins reconnaissant d’avoir mis en lumière l’œuvre de la Polonaise Olga Tokarczuk dont le recueil de nouvelles Histoires bizarroïdes est une excellente introduction à l’univers inclassable de cette psychologue de formation.

Le pessimisme d’Olga Tokarczuk

Dix textes où le fantastique est à l’honneur, un fantastique qui n’appartient qu’à elle. Certes, comme Kafka, Olga Tokarczuk plonge son lecteur dans une réalité à la fois familière et insituable : on prend des avions, on regarde la télé en méditant sur ses chaussettes, on subit des transplantations cardiaques, on fait des conférences à l’université, mais il est bien difficile de se situer dans le temps et dans l’espace, le lecteur éprouvant une forme d’incertitude constante devant ce que Freud avait si bien nommé, sans se douter qu’il donnait là une des clefs de la littérature fantastique, « l’inquiétante étrangeté » du monde. Les personnages d’Olga Tokarczuk sont tous plus ou moins à l’image de ce professeur de la nouvelle « Une histoire vraie » qui, portant secours à une femme tombée d’un escalator, cherche « à se rappeler comment on disait au secours dans ce pays ». Ce professeur, vite égaré, couvert du sang de la femme, erre dans une ville où personne ne le comprend et ne retrouvera jamais le banquet auquel il devait se rendre après un colloque, avant de finir sous les coups de vigiles dans une fontaine glacée où il tentait de se laver, réduit à un corps nu dans la nuit. Comment ne pas songer à Joseph K. à la fin du Procès ? Dans « Le Calendrier des fêtes humaines », une société à bout de souffle, crépusculaire, vit les Jours de Grisaille dans un décor à la Chirico où l’on passe des Jardins aux Palais et surtout aux Cliniques comme dans une hallucination trop précise.

Mais il n’est pas possible de réduire l’étonnant talent de notre autrice polonaise à cette influence kafkaïenne. La colonne vertébrale de ces Histoires bizarroïdes est plutôt un pessimisme lié à l’impossibilité de connaître et de comprendre l’autre.

Si le mal est l’inquiétude de Stephen King, ce qui court dans les récits d’Olga Tokarczuk, c’est l’angoisse d’une altérité impossible à saisir, même avec la meilleure volonté du monde, comme celle du narrateur des « Enfants verts », qui se présente comme le récit d’un médecin écossais, ami de Descartes, et au service du roi de Pologne en 1656. Suivant le monarque aux confins du royaume, en Volhynie, il se blesse, doit rester dans les marais et découvre des enfants sauvages, dont la peau verte indique une nature mi-végétale, mi-humaine. Ils viendraient d’une contrée encore plus lointaine que la Volhynie, un monde d’harmonie dont le médecin ne saura jamais s’il existe, ce pour quoi il éprouvera l’éternel regret.

Si l’on pouvait douter du pessimisme total d’Olga Tokarczuk malgré son humour et sa poésie, il suffit de lire la dernière phrase de la dernière nouvelle de ces Histoires bizarroïdes : « Les ténèbres s’abattaient rapidement, mais, cette fois-là, de façon définitive. »

Zemmour après la relaxe

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Rétablir un enseignement patriotique de l’histoire est la première marche d’une reconstruction nationale


Eric Zemmour fut donc relaxé dans cette mystérieuse affaire Pétain. Ne revenons pas sur les raisons du procès ou les attendus du délibéré. Constatons simplement que la relaxe est logique, du moins si l’on considère que la justice est illégitime à trancher un point d’histoire. Les partisans d’Eric Zemmour peuvent-ils aujourd’hui trouver une utilité à cet acharnement judiciaire contre leur héros ?

On peut raisonnablement penser que la prochaine présidentielle se jouera sur la question identitaire et les défis civilisationnels auxquels le pays est confronté. Selon une enquête récente, nos compatriotes commencent ainsi à accepter l’idée que la France fait face à un danger mortel. Disparition non pas physique mais spirituelle, ontologique. Nation humiliée, attaquée, niée. Peuple remplacé. Peu importent les mots, la réalité seule compte et elle est cruelle. Enfin, pas vraiment. Lorsqu’un président explique à la chaîne américaine CBS, de façon décomplexée, qu’il nous faut « déconstruire » notre histoire, quatre ans après avoir – à Alger- taxé la colonisation de « crime contre l’humanité », les mots comptent un peu.

L’histoire est écrite par les vainqueurs

Zemmour pense que tout affrontement historique est politique… et il n’est pas le seul.

« L’histoire est écrite par les vainqueurs » affirmait déjà Brasillach, un an avant sa condamnation à mort par la cour d’assises de la Seine. Sans se référer à Guy Béart (« le premier qui dit la vérité doit être exécuté ») une journaliste explique la formule restée célèbre. L’intellectuel collaborationniste a ainsi « interrogé l’histoire du point de vue de son objectivité » et en a déduit que « à l’issue d’un conflit, elle sert toujours un projet politique »… en l’occurrence celui de la reconstruction nationale. Bingo! « La nécessité de développer une mémoire collective ferait ainsi un récit l’emporter sur un autre en occultant la version de la partie adverse. Ce qui pose la question : l’histoire peut-elle être une science exacte? » (J. Martin in Le Point, 14 novembre 2017).

La réponse est dans la question et ce qui importe est la place que doit tenir l’histoire de France au sein d’un processus de reconstruction nationale. Allègrement réécrite, cette science humaine qu’est l’histoire sert l’idéologie des dictatures comme des démocraties les plus « inclusives ». Propagande, roman national, bien-pensance euro-libérale. Rien n’a varié du point de vue de l’utilisation de l’histoire. Un mensonge répété dix mille fois devient-il vérité, comme le disait Goebbels? Il semble en tout cas que, hors les débats byzantins entre chercheurs, il n’y a jamais d’histoire qu’officielle pour les masses. Histoire partielle et donc partiale au service de l’idéologie au pouvoir, à l’image de celle libérale-libertaire relayée à l’école dite républicaine auprès de nos chères têtes de moins en moins blondes. Irritation des parents adversaires dudit pouvoir.

A lire aussi: Éric Zemmour: “Quand la France était grande”

De quoi parlons-nous? Zemmour mais aussi Brighelli, spécialiste de l’éducation, nous ont averti, études et enquêtes à l’appui. Baisse drastique du niveau général des connaissances, prismes de l’Education dite nationale repris avec enthousiasme par de jeunes instituteurs mal formés: droit-de-lhommisme, féminisme, écologisme, antiracisme, LGBT. Quel rapport avec l’histoire? Personne ne sait, mais chacun constate. Ma fille, cette année en classe de septième dans une école communale parisienne, a ainsi vu résumer le chapitre consacré à Louis XIV… à la traite triangulaire. Vu de mes yeux vus, juré craché! Ceci répondant, à l’autre bout de la chaîne – coïncidence sémantique savoureuse- à la multiplication de « départements d’études décoloniales » au sein des universités hexagonales. Lesquelles se rapprochent des campus américains. Lesquels nous renvoient en pleine figure notre French Theory. Le chanoine Robert de Sorbon, fils de paysan devenu confesseur de saint Louis et fondateur de la plus brillante université du monde, doit se retourner dans sa tombe lorsqu’il entend le jargon anti national qui emplit l’amphi Richelieu.

Refaire de petits Français

Ni instituteur ni pédagogiste, j’ai eu le privilège d’enseigner l’expression orale et entrevu le niveau en histoire des plus brillants élèves du pays et leur goût pour la chose historique. C’était déjà attristant. Aujourd’hui « parent 1 » d’une fille de cinq ans scolarisée au même endroit que son aînée, je ne puis que lui souhaiter une scolarité différente, uniquement envisageable si divine surprise il y a l’an prochain.

Puisque l’histoire n’est pas science exacte et ne saurait prétendre à l’objectivité, nombreux sont convaincus de la nécessité de réécrire le roman national. « Marronnier » repris par nombre de responsables politiques en référence à l’idée d’Ernest Lavisse, aucun ne mit en œuvre cette idée une fois arrivé aux affaires. N’en déplaise à Pierre Nora, faudra-t-il demain aller chercher chez Bainville ou Taine un nouveau regard sur la Grande Révolution? Rééditer Michelet pour remettre la République, ce mot devenu mantra et coquille vide, au cœur et à l’esprit de nos enfants? Accepter de confronter Paxton à Hilberg, Aron et Poliakov dans l’enseignement de l’Occupation? Plus complexe encore peut-être, ré-enseigner la géographie puisque, pour paraphraser Queneau, la géographie d’aujourd’hui est l’histoire de demain? Epargner aux élèves les prêches quotidiens (oui, quotidiens) sur les énergies renouvelables et le tri sélectif pour exiger des maîtres qu’ils enseignent, au moyen des cartes 2.0 projetées sur smartboards, la géographie physique, humaine et administrative? Que, à défaut d’avoir la chance de parcourir le pays à pied, en train ou à cheval, tout élève devenant collégien ait appris (grâce aux écrans ou au papier, peu me chaut) montagnes et fleuves qui font de la France le pays le plus visité du monde. Que chacun récite dans l’ordre et le désordre les départements aussi facilement que les anciennes provinces. Les rois de France et les dirigeants des cinq républiques. La liste des batailles glorieuses aussi, lesquelles permirent à notre pays, à leur pays, de demeurer libre et souverain depuis 1500 ans. Histoire et géographie comme les doigts d’une seule main, en somme. Et ce, aux fins de « refaire des petits Français », comme le propose Villiers, fondateur bien connu d’un lieu d’histoire élu en 2014 meilleur parc d’attraction du monde. Quand notre tête blonde, rousse ou brune aura cessé de subir la maltraitance du lavage de cerveau, ou plutôt de l’absence de cerveau, l’élève sera redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un Français. Il aura alors tout le temps de s’intéresser au changement climatique mondial ou aux couleurs des conteneurs dans lesquels il est sommé de jeter ses ordures ménagères.

A lire aussi, David Angevin: En finir avec la «déconstruction» de la France, enjeu vital de 2022

L’histoire de France, un instrument d’assimilation

La remise d’équerre de l’enseignement de l’histoire comme instrument d’assimilation aussi. Pour les mêmes raisons qu’un petit Français de Bretagne ou de Corse avait – à juste titre, peut-être- interdiction de parler la langue régionale dans les cours d’école il y a encore cinquante ans. Tout simplement parce que la France est « une et indivisible » et que sa seule langue est le français. Il devrait être interdit d’ignorer dates et actions des hommes qui ont fait le pays « à coups d’épée » (De Gaulle). Pourquoi la future ex ENA est-elle de facto réservée aux fils de profs, comme le rappelle Zemmour ? Parce que ce sont les seuls qui ont droit à des cours d’histoire de rattrapage (et du reste, évidemment) à la maison! Les seuls dont les parents souffrent de cette Bérézina pédagogique comme Zemmour pleurait, jeune homme, devant le fleuve russe. Quelle injustice, quel recul, quelle plus belle gifle à la promesse d’universalité de l’instruction depuis Ferry! Ce n’est ni aux parents ni à de talentueux présentateurs (Decaux ou Guillemin hier, Menant et Ferrand aujourd’hui), d’enseigner l’histoire. Encore moins aux imams qui captent la confiance des géniteurs des enfants des territoires islamisés, alors qu’ils n’ont aucune connaissance de la France éternelle. C’est aux instituteurs de la République française de tenir ce rôle en tous points d’un territoire reconquis.

Apprendre aux enfants de France d’où ils viennent pour leur permettre de savoir où ils vont, de refaire nation pour qu’ils puissent in fine se lever contre leurs ennemis. Pas à l’issue d’un pseudo service national, mais bien après avoir été formé par de nouveaux hussards. Permettre à notre jeunesse, pour citer Péguy, de faire l’inverse de ses parents et grands-parents. L’inciter à reconstruire ce que ces derniers ont déconstruit avec tant d’ardeur et d’efficacité, suite à une digestion douteuse des sociologues et philosophes Deleuze, Bourdieu, Derrida ou Foucault. L’enseignement de l’histoire comme première marche d’une reconstruction nationale, laquelle permettra seule la reprise en main de notre destin. Que voilà un beau point de programme pour un candidat patriote! Un point fédérateur, certainement.

Comment le monde intellectuel et artistique a été mis «sous contrôle»

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"Bouquet de tulipes", une sculpture de Jeff Koons, dédiée aux victimes de l'attentat du Bataclan -Paris, 13 décembre 2019, © //01JACQUESWITT_Tulipe001/1912131437/Conflits

Le monde de l’art a été mis au pas pour servir un projet politique. Ce faisant, au nom de la défense de la liberté, ce sont les libertés artistiques et intellectuelles qui ont été suspendues. Aux artistes et aux amateurs de trouver les ressources pour remettre la liberté au cœur du projet artistique.


Lors de la guerre froide (1948-1991), l’Occident était aussi appelé « le monde libre ». La liberté économique était alors reliée dans les esprits à l’idée de liberté intellectuelle et artistique, notions qui apparaissaient inséparables. Lorsque le système soviétique s’est effondré et que le monde est entré dans une période d’hégémonie dominée par l’Amérique, il est devenu plus évident que certains pays pouvaient jouir d’une grande liberté économique et ne pas accorder pour autant de liberté de pensée, de presse, de religion, de mode de vie. C’est en particulier le cas des pays musulmans. Dans certains pays le régime peut être plus qu’autoritaire et avoir cependant des niches de liberté, comme la Chine où l’économie est suffisamment libre pour permettre aux petits entrepreneurs de se développer et aux très grandes entreprises internationales de s’installer. La liberté intellectuelle est très limitée, mais une certaine liberté existe dans les arts.

Liberté et libertés

À partir de 1991, le « monde libre », tout particulièrement occidental, a évolué dans un sens inattendu : la vie économique ploie sous des contraintes morales, des normes, lois et règlements qui prolifèrent en tous domaines et même dans celui des idées, art et sciences.

En France notamment, depuis quarante ans la vie intellectuelle et artistique a connu l’encadrement : la subvention a favorisé l’art officiel, attentatoire aux initiatives privées et donc à toute concurrence. Dans ce pays, réputé pour sa liberté de parole, le prestige de ses intellectuels et artistes, on voit s’imposer des manières culturelles importées d’Amérique peu habituelle : moralisme, manichéisme, consensus obligatoire.

Totalitarisme caché ?

L’effondrement du système soviétique, l’ouverture de la Chine au monde, ont suscité en Amérique la nécessité de forger une idéologie consensuelle, un art global, effaçant les diverses civilisations considérées comme source de conflits. Seule la création d’une culture mondiale fondée sur les « droits de l’homme » pouvait couvrir d’un voile pudique et vertueux une domination hégémonique.

Les agents d’influence, avaient précédemment gagné la guerre froide culturelle et soumis en partie le monde européen à un conformisme tourné vers New York. Il leur fallait désormais, l’étendre au reste du monde. Il ne s’agissait plus d’une manipulation entre Occidentaux ! Il fallait créer de toutes pièces un ciment culturel, artistique, des modes de penser, de vivre, de s’habiller partagées par tous et partout.

Plus que jamais le monde des intellectuels, artistes et classes dirigeantes économiques est la cible de l’influence. Eux peuvent faire pression sur les élus et les régimes politiques !

On apprend beaucoup du processus en observant le système de « l’Art contemporain international », ses plateformes installées sur tous les continents, ses réseaux en mesure de créer valeurs financières, notoriété, discours, hyper visibilité. C’est une chaîne de circulation des idées, de production de la valeur : en tête, les collectionneurs milliardaires, puis les médias, experts, hyper galeries, salles des ventes, foires, ports francs et institutions muséales, artistes, entreprises de production des œuvres. Le résultat est une expression partout visible, globale, minimaliste, dé-constructive d’identité, proclamée l’unique « Art contemporain ». Il est astronomiquement coté, seul « bancable » et rentable, seul proclamé « international », seul porteur du dogme sociétal de l’humanité et de son avenir, seul protecteur du genre, du climat, de l’immigration, etc.!

Les méthodes de soumission : inventaire

La cooptation ou l’effacement

La règle du jeu est claire : si l’artiste, l’intellectuel, le chercheur ne reconnaît pas la nouvelle définition et fonction de l’art, de la pensée et de la science, il est écarté de toute reconnaissance, carrière, financement, colloque, visibilité médiatique, circulation internationale. La non-correspondance aux normes suffit pour connaître la mort sociale.

Si un « non conforme » acquiert une visibilité, l’élimination se fera par dénigrement, accusation médiatisée, condamnation en meute : pas d’arguments, des adjectifs ! La première rafale que recevra le dissident sera : ringard ! réactionnaire ! pasticheur ! populiste ! ou, à l’américaine : « déplorable ! ». Si cela ne suffit pas, la deuxième rafale est diabolisante : fasciste ! extrême droite !

La consécration des médiocres

Pour que les plus reconnus soient aussi les plus soumis, et puissent donner espoir au plus grand nombre, les artistes cooptés sont d’une médiocrité spectaculaire. Ainsi ils doivent tout à ceux qui les consacrent. Les artistes les plus médiocres peuvent alors s’identifier aux plus reconnus et espérer entrer dans la boucle. Leur soumission est ainsi acquise.

L’arme de la confusion cognitive

En pleine guerre froide culturelle, les milieux de consécration et d’influence avaient attribué le rôle de leurre aux intellectuels et artistes : en étant critiques, détourneurs, dé-constructeurs, ils démontraient que « le monde libre » non seulement ne combattaient pas leurs engagements révolutionnaires, mais les consacraient et subventionnaient. C’est ainsi qu’ils prirent massivement le chemin de New York et des universités américaines.

Le jeu d’influence, après 1991, en période hégémonique leur donne comme mission la création d’un autre leurre : occuper l’espace médiatique de suffisamment d’images, de lieux communs, de slogans idéologiques pour créer l’illusion d’une réalité sociale et humaine globale, de faire prendre un microcosme vivant « en mode international » pour le tout. Cette haute sphère, cercle de financiers, intellectuels, artistes, gens de médias, etc. serait la vraie humanité « contemporaine », le reste du monde ayant potentiellement déjà basculé dans les poubelles de l’Histoire. Ainsi un libéralisme radicalisé a, comme le communisme totalitaire, une foi égale en la fatalité de l’Histoire. Le nouveau totalitarisme est là : une humanité unique, un art unique, une pensée unique, une science unique, pour le bien unique. Une dernière utopie !?

C’est ainsi qu’un totalitarisme caché dans le libéralisme a été justifié intellectuellement.

Contribuer à la victoire finale du globalisme c’est agir pour le « triomphe du bien », c’est aller dans le sens du progrès : la restriction de la liberté, les violences non sanglantes, mais mortifères sont excusées en raison de la subtilité et douceur des manipulations fabriquant l’assentiment. Ce qui est exclu ? L’adhésion du public, le langage commun, le débat, la diversité de la création.

Les détournements sémantiques, les changements de définitions

Le changement de définition des mots « art », « science », « musée », « création », etc. a été le premier grand chantier de la déconstruction non seulement de la civilisation occidentale, mais aussi de toute forme de grande civilisation. Ainsi la notion la plus anciennement déconstruite, vers 1960, est le contenu du mot « art ».

Les mots « art » et « Art contemporain » ont acquis un sens exactement contraire l’un de l’autre. Cette inversion a provoqué une confusion totale de toutes les notions adjacentes telles que celles de la valeur intrinsèque et ses critères. De même les mots « artiste », « histoire de l’art », « musée » n’ont plus le même contenu. Ce modèle très efficace de manipulation où seuls les joueurs qui en tirent argent et pouvoir connaissent les règles du jeu, à entraîné des phénomènes semblables dans d’autres domaines : université, science, recherche. L’encerclement cognitif par le vocabulaire, les normes, lois, morale devient complet lorsqu’on y ajoute de façon perverse la culpabilisation, diabolisation, peur. C’est ainsi que la période hégémonique a connu le phénomène, difficile à imaginer en Occident, de la criminalisation de l’art et des idées.

Les plafonds intellectuels et artistiques sont aujourd’hui établis. On entend de plus en plus : « vous ne pouvez pas dire ceci ou faire cela ! »

Comment peut-il exister une dissidence dans un monde libre ?

L’exemple français montre la contradiction. Il s’y est manifesté une dissidence d’intellectuels et d’artistes dès le début de l’étatisation systématique de la création (1981). Les médias ne l’ont pas relayée, mais diabolisée…

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Napoléon, Edmond Rostand et la France

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Edmond Rostand, dramaturge français (1868-1918) © COLLECTION ANTOINE/SIPA Numéro de reportage : 00291565_000001

Il y aura 200 ans, le 5 mai prochain, Napoléon mourait à Sainte-Hélène. 


Passons sur les indigénistes qui ne veulent pas célébrer l’un des derniers grands hommes d’une histoire — la nôtre — qui jusque-là n’en manquait pas : ce sont les mêmes qui aux États-Unis veulent débaptiser les écoles George-Washington ou Abraham-Lincoln, sous prétexte que l’un et l’autre eurent des esclaves. Quitte à oublier que sans le premier, il n’y aurait pas eu d’États-Unis, et que sans l’autre, ils en seraient encore à ramasser le coton en balbutiant des « Oui, m’dam’ Sca’lett » mémorables. Soyons précis : Napoléon a rétabli l’esclavage pour tenter de damer le pion face à la perfide Albion, qui n’en faisait pas moins, et n’a interdit la traite que pour brimer la France dans ses « îles à épices ». Les vrais enjeux étaient là, à l’époque — pas dans d’hypothétiques « droits de l’homme »… À noter qu’aujourd’hui, ces mêmes Droits de l’homme sont pris en otages de nos relations avec la Chine — alors même que tout le monde se fiche des Ouïghours, fanatiques parmi d’autres.

Bien sûr, en tant que Corse, j’ai des sentiments mêlés pour l’Empereur. Il a délégué dans l’île l’infâme général Morand, chargé de mater les paolistes, et responsable peut-être de la torture et de l’assassinat de quelques-uns de mes ancêtres. 

Dégâts collatéraux de la construction de l’Empire… Faut-il que je demande une compensation ? Un remboursement ? Des génuflexions ? L’ancien autonomiste que je fus sait bien que lorsqu’il fustigeait « l’État colonial », c’était façon de parler. Et que le facteur économique est déterminant en dernière instance. Tant pis si nombre de mes amis sont morts d’excès de rhétorique — et de balles de M16 ou de Glock 26.

Actuellement en kiosque: Et si c’était lui? Notre dossier Napoléon

Pour bien évaluer l’ombre portée de Bonaparte, je passerai par l’Aiglon, la pièce avec laquelle Edmond Rostand assit définitivement sa renommée, en 1900 — avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. 

Et pour parler de l’Aiglon, j’évoquerai d’abord Cyrano. Si, tout se tient.

Rostand était alors ce qu’on appelle dans le jargon du théâtre un « auteur tombé ». Aucune de ses pièces précédentes — malgré Sarah B*** — n’avait marché. Et vous n’en connaissez d’ailleurs aucune. Il était au bord du rouleau et du gouffre, moral et financier. Ce ne sont pas les poèmes rose bonbon de Rosemonde Gérard, sa digne épouse, qui allaient faire bouillir la marmite. Il a donc osé un pari très risqué : écrire une pièce contre toutes les esthétiques de son temps, réalisme, naturalisme ou symbolisme, en pariant que le Romantisme n’était pas mort en France.

Pourtant, Louis-Philippe, le « roi-bourgeois », et surtout Napoléon III, idole de tous les Monsieur Homais de l’Hexagone, avaient fait de leur mieux pour briser la fibre romantique héritée de l’Empire : se rappeler le début de la Confession d’un enfant du siècle, où Musset évoque cette « génération ardente, pâle et nerveuse » : « De temps en temps, dit-il, leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrés d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval. » Sauf quand, soûls perdus, ils tombaient dudit cheval et se brisait le crâne, comme le papa de George Sand.

Après 1815, quand l’ordre metternichien du Congrès de Vienne restructure l’Europe, il n’est plus permis de rêver que par écrit — et encore ! Napoléon III a senti dans la seconde moitié de son règne qu’il lui manquait la consécration militaire ; il est allé la chercher en Italie, en Crimée et au Mexique — mauvaise pioche. Puis à Sedan — idée fatale.

Hugo avait bien compris à quel point Napoléon Ier manquait aux Français. C’est sur cette idée qu’il a écrit Napoléon-le-Petit, et « l’Expiation », dans les Châtiments.

La France d’Edmond Rostand, assommée par la perte de l’Alsace-Lorraine, espère un sauveur. Rostand, avec Cyrano, lui procure un panache que les brasseurs d’affaires de Suez et de Panama étaient bien en peine de lui fournir. 

Cyrano était une métaphore totale, survolant trois siècles. L’Aiglon l’explicite : quand au dernier vers Metternich ordonne « Et vous lui remettrez son uniforme blanc », rhabillant le prince défunt en archiduc d’Autriche, pour effacer l’Empire et la République, parce qu’il sent que la République et l’Empire vont contaminer l’Europe entière (et de fait, en 1848…), le public entier était en larmes. Comme à la fin de Cyrano, où il attendit cinq minutes avant d’applaudir, parce qu’il refusait qu’une telle pièce fût finie…

C’est ce qu’a senti Rostand. Il a écrit les pièces de la revanche. Évoquer l’Empire, c’est appeler à une nouvelle guerre (et de fait, en 1914…). Napoléon était le nom de la grandeur de la France. Il l’est encore. « Lui encore ! Lui toujours ! » disait Hugo.

A lire aussi, Elisabeth Lévy, Gil Mihaely et Jonathan Siksou: Sommes-nous toujours dignes de Napoléon?

Ceux qui célèbrent aujourd’hui Napoléon refusent que la France s’achève — malgré les collaborateurs de Metternich-Merkel, malgré les petits marquis de la vague Woke, et malgré Napoléon IV-le-Minuscule. Ils refusent de rendre les armes. 

Tant qu’à faire, ils refusent que la République soit enterrée sous la pseudo-démocratie, le destin collectif ramené à une histoire de masques par des médecins qui se croient des prophètes, et la jeunesse sommée de choisir entre le canapé, la barrette de shit et un emploi instable chez Uber ou Deliveroo. Il nous faut De Gaulle. Il nous faut Napoléon.

Je sais bien qu’on ne trouvera pas tout de suite un second Bonaparte. Seules des situations désespérées, des guerres étrangères ou civiles, engendrent ce type d’hommes. Mais nous pourrions déjà nous souvenir que Napoléon, obscur lieutenant, est sorti de la « levée en masse » décrétée par la Convention, quand il a fallu sauver le pays des envahisseurs qui se pressaient à nos portes et des conspirateurs qui minaient la Révolution de l’intérieur. C’est de cette levée générale que nous avons besoin — et cela dépasse, et de beaucoup, les intérêts électoraux de tel ou tel parti.

Il est significatif que l’exécutif hésite à célébrer Napoléon. Non pour ce qu’il fut, mais pour ce qu’il risque de représenter aujourd’hui : un homme qui a unifié l’Europe sous sa houlette, et qui, au passage, a neutralisé l’énorme dette de l’Ancien Régime. Si vous voyez ce que je veux dire.

Jamel Gorchane baignait dans un bouillon de culture anti-français

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Rambouillet, 24 avril 2021 © Michel Euler/AP/SIPA Numéro de reportage : AP22561409_000005

Céline Pina dresse le portrait de Jamel Gorchane, l’islamiste tunisien qui a égorgé une policière de Rambouillet vendredi 23 avril au cri de Allah Akbar.


La cible, le mode opératoire, le profil de l’égorgeur, tout dans l’attentat de Rambouillet porte la marque du terrorisme islamiste. Un petit tour sur les communications que l’homme postait sur Facebook suffit pour avoir une idée du profil de l’homme qui a égorgé la policière de Rambouillet. Certes on y trouve nombre de références liées aux frères musulmans mais aussi quelques références bien françaises, Jean-Luc Mélenchon et Edwy Plenel. Un combo qui lie la radicalisation politico-religieuse à l’adhésion à l’idée, qu’en France, les musulmans seraient persécutés et que la police serait structurellement raciste.

Liens avec les frères musulmans

Mais commençons par le commencement. D’abord cet homme est un islamiste, ses références ne font guère de doutes. Son intérêt pour la doctrine des frères musulmans ne date pas du confinement selon des spécialistes de ces questions, comme Fiammetta Venner qui gère le site Ikhwan Info, mine précieuse de renseignements sur l’idéologie frériste et ses acteurs. En naviguant sur la page du tueur de Rambouillet, on peut voir qu’il se réfère notamment à Idriss Nguyen, un proche de Tarik Ramadan. Or l’homme est loin d’être le plus connu des influenceurs frères musulmans. Il faut être déjà introduit dans la secte pour le choisir comme référence. Le terroriste partage aussi les prêches du prédicateur islamiste Bechir Ben Hassen.  Ce délicieux personnage, proche de Ghannouchi, leader des frères musulmans tunisiens, qui en appelait encore à décapiter les kouffars blasphémateurs au lendemain des attentats de Charlie Hebdo n’est pas un inconnu des services de police. Longtemps imam à Villiers, ses prêches ont conduit à la fermeture de cette mosquée. L’homme est tristement connu pour avoir enlevé ses enfants, il est soupçonné d’avoir poussé des jeunes à faire le jihad en Syrie, il a l’appel au meurtre et à la haine totalement décomplexée, lance des fatwas contre la liberté des femmes, la vente d’alcool… Aujourd’hui imam à Noisy-le-Grand, il a fini par y ouvrir une école, tout en continuant à professer son idéologie extrémiste. L’homme cependant navigue entre la France et la Tunisie, mais s’il parait pouvoir continuer ses activités de radicalisation sans soucis sur notre sol alors qu’on ne peut pas être plus défavorablement connu des services de police que lui. La Tunisie, elle, l’a interdit de prêche depuis longtemps. 

Le terroriste ne se voit pas comme un monstre mais comme une victime qui fait justice, il tue au nom de Dieu

Mais chez nous, en revanche il est régulièrement invité à semer la « bonne » parole dans les mosquées de Pontoise, d’Argenteuil ou d’ailleurs. Invitations qui disent quelque chose aussi sur ces mosquées soi-disant sans histoire mais qui adorent les profils haineux quand il faut inviter un imam extérieur à prêcher… 

La victimisation, première étape de la radicalisation ?

Le tueur de Rambouillet adhérait à ces discours et a fini par passer à l’acte. Mais est-ce si étonnant que passages à l’acte et tensions se multiplient quand on laisse de tels gourous prendre en main toute une communauté et notamment sa jeunesse ? Quand on laisse ceux qui prêchent la haine contre ce que nous sommes au nom de leur religion, agir et répandre leur poison dans les têtes ? Quand on multiplie la construction de mosquées alors qu’aujourd’hui ceux qui les financent sont essentiellement les islamistes ? Comment s’en sortir quand face à un profil aussi lourd que celui de l’imam que le terroriste admirait, on est placé en face de l’inaction de l’État ou des failles de l’État de droit ?

Eu égard à l’acte commis, il n’est pas étonnant que l’on retrouve dans les références du terroriste de Rambouillet des personnages clés de la propagande islamiste. Mais l’homme n’avait pas que des références liées à l’islam, Jean-Luc Melenchon, Edwy Plenel, Mediapart faisaient aussi partie de son panthéon. Il ne doit pas être facile, quand on passe son temps à faire des procès en quasi-nazisme à la terre entière, de constater que l’on est devenu une référence pour d’authentiques islamistes. De ceux qui passent à l’acte terroriste. Mais pourquoi cet engouement de l’assassin pour ces figures ? 

Le journaliste Edwy Plenel prend la parole lors de la manifestation à la Place de la Bastille à Paris, contre la proposition de loi sur la sécurite globale menée par Gérald Darmanin, 28 novembre 2020 © ISA HARSIN/SIPA Numéro de reportage: 00993094_000010

C’est parce qu’elles participent à la montée en puissance du ressentiment et offrent ainsi une justification au passage à l’acte qu’elles sont appréciées. En effet, le terroriste ne se voit pas comme un monstre mais comme une victime qui fait justice. Il tue au nom de Dieu, d’où le cri d’Allah Akbar. Mais selon sa logique, il ne fait que tuer un méchant, une cible désignée, un oppresseur. Il rend service à sa communauté en le faisant, il la délivre. Alors certes, ni Jean-Luc Mélenchon ni Edwy Plenel n’en appellent au meurtre et cela fait une différence conséquente avec le prêcheur frère musulman. Il n’en reste pas moins qu’ils participent à construire et à diffuser dans la sphère médiatique et politique, des récits de victimisation et d’oppression qui sont des représentations fausses et outrancières, mais qui exaltent l’imagination des personnes fragiles et nourrissent une histoire qui peut aussi favoriser le passage à l’acte.

Cette victimisation outrancière est déjà dans le discours racialiste et islamiste, mais la France insoumise entre autres lui offre une nouvelle légitimité quand elle participe à la marche contre l’islamophobie en novembre 2019. Une marche où des enfants et des adultes vont jusqu’à porter l’étoile jaune pour signifier qu’ils sont opprimés en tant que musulmans et où on scande Allah Akbar juste à côté du Bataclan. Il y a aussi ces interviews où le leader de la France Insoumise accuse la France d’islamophobie et prétend défendre les musulmans. On pourrait aussi parler aussi des jérémiades autour des « mamans voilées » qui ont souvent tous les codes vestimentaires et le discours des frères musulmans. Le problème, c’est que la victimisation est un pan essentiel de la radicalisation et un axe de propagande des islamistes. À ce titre Edwy Plenel est aussi un des grands diffuseurs de ces représentations qui présentent la France comme raciste, colonialiste, voire fascisante et répandent l’idée que les musulmans seraient persécutés dans notre pays.

Certes ce n’est pas ce qui génère directement un passage à l’acte et la plupart des islamistes, à l’inverse de celui-ci, sont non-violents et suivent une voie pour la prise du pouvoir plus politique, mais ces personnages qui appartiennent à l’élite n’en légitiment pas moins une idéologie et tout un biotope où la victimisation nourrit des idées de vengeance. Un biotope où l’on désigne des cibles. Les policiers, les professeurs, les journalistes… Cibles traditionnelles de l’assassinat politique, d’ailleurs. 

Cibler la police, c’est cibler la République

Or ces hommes, qui sont des références françaises et dont le terroriste diffusait les prises de positions, font souvent preuve d’un manque total de mesure et ont participé à la diabolisation de la police par des généralisations abusives. Ils ont des relations avec des associations qui ont pour titre « la police assassine » sans voir le problème d’un tel intitulé, ils ont valorisé l’action du comité Traoré qui visait les forces de l’ordre dans leur ensemble et participé à hisser au rang de héros une famille marquée par le caïdat, la violence, le racket et la délinquance. Ils ont repris sans discernement ou par clientélisme le discours des islamistes et des racialistes, validant un racisme systémique. Faisant ainsi passer l’action de l’État pour illégitime et la police pour une milice au service du pouvoir. Tout cela n’est pas sans effet sur les esprits fragiles.

Or si la France n’est pas un paradis, c’est sans doute un des pays les moins racistes et les plus tolérants du monde car elle ne cesse d’être attaquée, de voir mourir les siens, de voir sa société se diviser sous les revendications des extrémistes de l’islam ou des nouveaux racistes que sont les racialistes. Cependant, elle ne désigne aucune communauté à la vindicte et continue à faire la différence entre musulmans et islamistes.

Mais qu’en France, une femme puisse être égorgée sur son lieu de travail, à l’intérieur même du commissariat, fait passer un message sinistre à tous les Français : nul n’est à l’abri, nulle part et ceux dont la vocation est de protéger sont des cibles. Pour que ce soutien à la famille de la victime ne soit pas un énième coup de communication, il faut que le président clarifie sa position et arrête d’expliquer que la France doit « déconstruire son histoire » ou qu’il « n’existe pas de culture française ». Car ce que nous affrontons est bel et bien une bataille civilisationnelle. Et Emmanuel Macron est le plus mal doté pour la mener tant il n’a aucune colonne vertébrale sur ces sujets fondamentaux. Pour mener cette bataille, il est temps d’arrêter de fermer les yeux sur la présence des islamistes sur notre sol et temps de regarder en face le fait que ce sont eux les principaux financiers de mosquée, qu’ils voient comme une façon de mailler et de contrôler un territoire en influençant une partie de la population et en rendant ainsi l’intégration impossible.

Mettre fin au déni médiatique

Dernier déni mais qui n’est pas le moindre : pourquoi la presse répugne-t-elle à écrire dans ses titres que la victime a été égorgée? 

Parce que l’égorgement dit que l’on a affaire à une attaque d’islamiste. C’est une façon de tuer les hommes qui n’est pas de chez nous, mais parle bien d’une culture et d’une idéologie particulière. Cette façon de tuer dit qu’il s’agit ici d’un sacrifice humain. Égorger un animal dans le cas d’un sacrifice est une façon de tuer qui, au Maghreb, est censée plaire à Dieu. L’occident a abandonné l’idée de sacrifier un être vivant à un quelconque Dieu. La pratique est même vue comme barbare. Ailleurs, c’est une façon rituelle de tuer. Le choix de l’égorgement est un choix culturel. Et comme pour les islamistes, nous ne sommes que des animaux, sacrifier un homme n’est pas un tabou. Or, pour ne pas regarder cela en face, une partie de la presse va même en arriver à parler de « coups de poignard » à la gorge. 

Le problème est que si le président de la République et le monde politique ne partagent pas très vite une doctrine et une grille de lecture claire de ce genre d’affaire, leur éternelle pusillanimité n’aura qu’une conséquence : approfondir l’influence des islamistes sur la communauté musulmane et multiplier les passages à l’acte. Ici le déni n’aura servi qu’à faire monter le crédit de Marine Le Pen. Laquelle n’a pas tort de fustiger une forme de laxisme. Alors au lieu de reprocher à la droite et à l’extrême-droite de faire de la politique politicienne, le président et son aréopage devraient plutôt comprendre que nos jours heureux ne sont plus, que la paix civile est clairement menacée et que ce n’est pas parce que les opposants qui lui mettent le réel sous le nez peuvent être très critiquables également, que leur constat est systématiquement faux. 

Henry Hathaway: torrents d’amour

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Marylin Monroe dans le film "Niagara" d'Henry Hathaway, 1953 © REX FEATURES/SIPA Numéro de reportage : REX43062170_000005

Niagara d’Henry Hathaway faisait naître en 1953 la légende de Marylin Monroe

Niagara d’Henry Hathaway est un film noir atypique pour deux raisons. Il est d’abord tourné dans un technicolor flamboyant et il s’agit ensuite d’une histoire d’amour bouleversante. Le cinéaste utilise une palette de couleurs saturées très évocatrices : les chemisiers, robes carmin ou bleue, tailleurs et rouge à lèvres pourpre de Marilyn sont fort révélateurs. Mais Hathaway travaille, habilement, ces lumières très contrastées de la même manière que le noir et blanc dans les polars expressionnistes des années quarante et cinquante, contemporains de Niagara.

En 1953, Marilyn Monroe n’est pas encore reconnue comme une star et un sex-symbol mais son apparition au début du film, nue, couchée dans son lit, fumant une cigarette de manière provocante puis ses déhanchements lascifs focalisent le regard du spectateur et vont la révéler comme une actrice de premier plan au jeu déjà très élaboré.

Hathaway est aussi un grand cinéaste du déplacement. Il organise dans Niagara, avec précision et minutie, le ballet des personnages dans les rues de la ville et le long du fleuve, ce qui contribue à créer un film tout entier tendu vers la tragédie.

Puissance érotique

On comprend tout de suite que Rose Loomis jouée par Marylin, femme à la plastique somptueuse, est une amante dont la puissance érotique n’a rien à envier à la fureur des trombes d’eau furieuses des chutes du Niagara. Le cinéaste conjugue avec une grande habileté sexualité ruisselante et violence naturelle du fleuve dans une métaphore filée tout au long du film. La scène où Marilyn, chante la célèbre et langoureuse chanson Kiss, est un de ces grands moments cinéphiliques où l’érotisme parvient à subvertir la morale hollywoodienne.

Marié à Rose, George Loomis (impeccable Joseph Cotten) au visage taillé à la serpe, tourmenté et ravagé par la jalousie est seul sur la plupart des plans comme si son épouse demeurait insaisissable. Les éléments du drame sont installés. Mais l’intelligence de Henry Hathaway et de son scénariste Charles Brackett est d’avoir introduit dès le début du film le deuxième couple de cette histoire cruelle, Polly et Ray Cutler, de banals touristes américains venant passer leur lune de miel dans un motel au pied des chutes, côté canadien.

À lire aussi: Tant qu’il y aura des DVD

C’est ce couple auquel les spectateurs s’identifient, c’est au travers de leur regard que nous assistons au drame de la jalousie qui se déroule sous leurs yeux. Un couple heureux même si Hathaway instille le soupçon : leur amour est-il vraiment plus solide, plus fort que celui des Loomis ? On retrouve un Hathaway moraliste qui questionne de manière implicite les contours de la fidélité conjugale.

Dans cet univers de forces sexuelles telluriques, de violences physiques avec l’omniprésence sonore et angoissante des chutes du Niagara, il apparaît que la véritable héroïne est Polly, angoissée par la tournure que prennent les évènements quand elle se trouve face à la montée des forces du désir et du péché.

Lorsqu’elle est embarquée de force sur le bateau par George Loomis dans la scène finale, l’érotisme change brutalement de camp. Polly incarne soudain la beauté, le désir et la jouissance alors que Rose, la femme fatale, apparait dans toute sa trop évidence amoralité. Il fallait bien l’intelligence d’une Marylin Monroe pour incarner cette paradoxale défaite.

Niagara un film d’Henry Hathaway

États-Unis – 1953 – 1h26

Interprétation: Marilyn Monroe, Joseph Cotten, Jean Peters, Max Showalter, Denis O’Dea, Richard Allan…

A voir en replay sur Arte ou en DVD (Twentieth Century Fox)

Dans les carnets de mon père

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Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien

Parmi mes carnets reçus de Paris, l’un d’eux m’a troublé : le temps l’avait jauni et je ne reconnaissais pas mon écriture, mais celle bien plus élégante et moins difficile à déchiffrer que la mienne, celle de mon père. Mais pour être franc, je m’y retrouvais également. Ainsi, lorsqu’il écrivait que la compassion, cette élasticité illimitée dans l’art de souffrir, n’est pas dans l’esprit du stoïcisme – et moins encore du sien devrais-je ajouter. 

Le philosophe stoïcien garde l’œil sec. Il a sur le malheur un regard froid. Désagréments, peines, deuils le concernent à peine s’il s’agit de lui et absolument pas s’ils touchent autrui. Apprendre à mourir, c’est apprendre, tout au long de sa vie, à donner le minimum de soi en toute circonstance. J’ai bien peur de ne pas avoir été à la hauteur de son enseignement.

Ecouter Dean Martin

Peu avant son suicide, il notait pour s’en réjouir que son stock vital avait été tout entier absorbé par des sensations qui, au fil des ans, s’éteignaient : il goûtait encore Dean Martin le crooner qu’il écoutait en boucle et qui lui rappelait des souvenirs qui remontaient à des années-lumière. Il avait 80 ans, l’âge que j’ai atteint avec le même état d’esprit. J’écoute aussi Dean Martin et tout comme mon père, je suis la Coupe du Monde de football.

En société, quand il m’arrive encore d’être en forme, je me parodie moi-même, évoquant des scènes et des intrigues qui renvoient à un sujet mort. Mes amis semblent y trouver du plaisir, mais l’heure où des jeunes filles frappaient à la porte de la 612, ma chambre du Lausanne-Palace, est passée. Sans doute ne suis-je plus qu’un vieux débris attendrissant à leurs yeux, tout comme devait l’être Patrick Juvet dont j’apprends la mort. Nous ne chanterons plus : « Où sont les femmes … ». 

Soyons francs : nous avons aimé vivre une fois, mais nous n’aimerions pas recommencer. C’était aussi l’opinion de mon père. Je me demande parfois s’il existe des hommes ou des femmes qui remettraient ça. Certes, ils mettent des enfants au monde, mais j’en connais peu qui ne s’en repentent pas. Alors ils se réveillent aux petites heures, accablés par une tornade de remords. Alors, ils tournent le dos à leurs anciennes erreurs, mais rares sont ceux qui tentent de comprendre ce qui les rendaient fausses.

Alors, ils écoutent Dean Martin ou Patrick Juvet…

Miscellanées d’avril

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Eric Desmons publie "Épopée minuscule du boomer" – Les impliqués Editeur Photo: Hannah Assouline.

Morales et le passé, vieille rengaine, nostalgie des roudoudous et des pétrolettes, siphons à l’eau de Seltz et cravates en tricotine, on connaît la chanson. Films en noir et blanc, zinc dépoli, écrivains réprouvés et Weston aux pieds, ce garage des souvenirs n’amuse plus que les boomers déprimés et quelques lecteurs égarés. À trop lustrer le monde d’avant, à vénérer le faisandé et le « 50 ans d’âge », on finit par lasser et passer à côté d’auteurs bien vivants. Old chap ! J’ai toujours une réticence à parler de mes contemporains. Nous n’avons pas le recul nécessaire pour bien juger leur œuvre, il est encore trop tôt pour se prononcer. Attendons un délai de décence, disons une précaution d’usage d’une dizaine d’années après la mort, on pourra alors commencer à tresser des lauriers ou à napalmer. 

Désarroi mécanique et littéraire

Mea culpa ! Je ne me ferais jamais à cette modernité qui diffame mes Trente Glorieuses et salit ma mémoire. Sachez pourtant que je lutte contre mon atavisme. J’ai été élevé à la mélopée rocailleuse du V8 Mustang et je dois m’incliner devant le sifflement névrotique des batteries électriques. C’est dire mon désarroi autant mécanique que littéraire. Plus d’une fois, vous m’avez entendu pester ici-même contre l’absence de style des romans en cours et de l’affadissement en marche. La belle phrase « hecho a mano » roulée par une torcedores cubaine aux cuisses larges dans la moiteur de la Havane se rencontre de moins en moins souvent. Eh bien, c’est faux. Au mois d’avril, dans un confinement lymphatique, il existe des livres qui nous arrachent à notre léthargie sanitaire. Ils viennent de sortir là, maintenant, ils sont frais comme la rosée, aussi fermes que les futurs saints de glace de mai. Leur couverture brille et leurs pages craquent comme du bon pain. Je vous offre ce bouquet d’odeurs, de saveurs et d’aigreurs, de formules saillantes qui réveilleront les plus blasés d’entre nous. Parfois, c’est un mot qui déclenche l’imaginaire et la lyre. 

Grisaille sixties

Dans Silence radio (La Table Ronde) de Thierry Dancourt, cet habile diffuseur d’ambiances interlopes, se vautrant avec délice dans la grisaille des Sixties, c’est le mot Alka-Seltzer qui condense sa mélancolie policière. Il a l’art de brouiller les ondes et de pratiquer un pointillisme mystérieux. Dans Épopée minuscule du boomer (Les impliqués Éditeur), Éric Desmons, facétieux pourfendeur de nos travers, portraitiste talentueux du loser à l’arrêt, fait apparaître une fille qui fume des Kool Menthol et porte un short trop court. Assez pour désarçonner un héros fatigué du progressisme ambiant, égaré sur une île grecque. Je ne peux vous cacher que j’aime les écrivains vivants qui portent sur le passé, un regard tendre, les inquisiteurs m’ennuient profondément. 

Souvenir de Michel Mohrt

La fournée d’avril est aussi riche en découvertes, quand un auteur s’empare, par exemple, d’un artiste méconnu du grand public. On peut faire confiance à Guy Darol qui publie avec l’illustrateur Laurent Bourlaud Moondog (Éditions de la Philharmonie de Paris), ce musicien américain tantôt viking ou navajo, disparu en Allemagne, après avoir longtemps vécu dans la rue new-yorkaise, autour de la 6ème avenue. Expert en Frank Zappa et André Hardellet, entre autres, Darol est décidément notre maître en musique et poésie. Sa plume jamais banale, toujours mélodique perce les artistes à jour. On se coule dans ses phrases comme dans le jazz erratique et hypnotique de Moondog. Avec Pierre Joannon, diplomate et écrivain, Irlandais de cœur, hussard d’esprit, on rend hommage à Michel Mohrt, réfractaire stendhalien (La Thébaïde). Joannon a été son ami, il lui élève une stèle sensible et malicieuse, érudite sans être assommante, pleine de charme écorché. Qui n’a pas encore lu Mohrt, l’armoricain américain de la campagne d’Italie ou des campus mixtes ne sait rien du plaisir intense d’une langue parfaitement dosée. « Trop lucide pour se glisser dans la peau d’un militant politique, trop sceptique vis-à-vis des idéologies à prétentions salvatrices, davantage attiré par les femmes, l’amour et la littérature que par l’activisme désordonné de ses anciens compagnons d’armes, Michel Mohrt choisit d’être le chroniqueur de ces temps d’infortune » écrit-il, avec justesse. 

Le journal de Roland J.

Et puis dans cette fournée, il y a les flibustiers, les tirailleurs de formules, ceux qui font danser la phrase et dégonfler les fats. L’ironie jouissive est leur arme de dissuasion massive. Comment ne pas succomber à la douceur vipérine de Roland Jaccard dans « Le Monde d’avant Journal 1983-1988 » (Serge Safran éditeur) quand il dégomme À nos amours de Pialat : « c’est la Boum 3 en plus veule ou À nous les petites anglaises en plus prétentieux ». Enfin gardons pour clore ce bouquet d’avril, le jongleur chantant, le Palois conquérant qui, de sa prose vibrante, plaque l’assaillant. Dans Le Bazar de l’hôtel de ville (Le Castor Astral), Christian Laborde avoue : « Je n’étais pas un écolier, je n’étais pas leur camarade, j’étais la rivière : je débordais ». Son débord, cette propension à faire tinter le verbe, est notre bonheur de printemps.

Silence radio de Thierry Dancourt – La Table Ronde –

Épopée minuscule du boomer d’Éric Desmons – Les impliqués Editeur –

Moondog racontée par Guy Darol & Laurent Bourlaud – Éditions de la Philharmonie de Paris – 

Michel Mohrt, réfractaire stendhalien de Pierre Joannon – La Thébaïde –

Le Monde d’avant Journal 1983-1988 de Roland Jaccard – Serge Safran éditeur –

Le Bazar de l’Hôtel de ville de Christian Laborde – Le Castor Astral –

La semaine de Causeur du 25 avril 2021

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Chaque dimanche, la semaine de Causeur revient sur les cinq articles les plus consultés sur le site Causeur.fr durant la semaine écoulée.


Cette semaine : 

#1 Madame, votre problème, c’est vous!

#2 Sonia Mabrouk, réac aux dents blanches

#3 Quand “Le Monde” chante les louanges… d’un islamiste américain

#4 Christophe Fauquenoy: martyr négligé

#5 Madame Claude, première féministe de France

Glaçant, mais passionnant, le futur selon Antoine Buéno

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Antoine Buéno © Hannah Assouline

Dans le sillage de Harari, Antoine Buéno dessine notre avenir. S’il écarte les scénarios apocalyptiques des écolos, il prédit l’avènement d’une nouvelle humanité augmentée et d’un système politique et social vertueux fondé sur l’intelligence artificielle. Dans cet avenir techno nous n’allons pas tous mourir, mais ça ne va pas être très marrant.


Antoine Buéno, spécialiste des utopies, avait jadis suscité la polémique avec Le Petit Livre bleu, essai consacré au village des Schtroumpfs (!), dans lequel il brossait le portrait surprenant d’une microsociété empreinte de nazisme et de stalinisme. Dans Futur, notre avenir de A à Z, cette alternative figure parmi les évolutions possibles de l’humanité et cela prête moins à sourire.

Énergie, alimentation, démocratie, génétique et même sexualité, l’ambition se veut large et impose le respect. Adossée à trois années de travail ainsi qu’à de multiples sources, voici sans dogmatisme la réflexion d’un honnête homme sur les défis que nous allons devoir nous colleter – enfin surtout nos enfants. Alternant les pistes optimistes et celles plus sombres, il expose avec clarté les profondes mutations dont nous vivons les prémices. L’une des grandes qualités du livre, sa hauteur de vue, peut également être regardée comme son principal défaut – celui de voir l’humanité comme un tout, sujet d’une histoire-évolution vouée à former une civilisation unique. Dans la lignée de Harari ou Pinker– dont il réfute au passage certaines thèses –, Antoine Buéno prédit un avenir commun aux nations : l’effacement. Ne pas partager cette conviction ne remet pourtant pas en cause la pertinence des questions soulevées par Futur.

Démographie et nucléaire

Les enjeux climatiques occupent évidemment une place importante, mais l’essayiste aborde sans fard les deux dossiers sur lesquels les écolos se ridiculisent avec constance : la démographie et le nucléaire. Chiffres à l’appui, il démontre que tenir les objectifs de décarbonation de l’économie mondiale en se privant de l’atome reviendrait à s’infliger trente années de crise du Covid. Trois décennies de décroissance, voilà de quoi enthousiasmer la frange la plus radicale des militants verts – et surtout de quoi conduire à la mort de façon certaine des millions d’hommes et de femmes (de faim, de maladies, de guerres). Tout ça pour les protéger d’un risque nucléaire infiniment plus faible que celui de la disette généralisée et permanente. Visiblement peu soucieux de complaire aux amis d’Éric Piolle, Antoine Buéno nous livre une intuition aussi brillante que sinistre : la possible fusion des deux totalitarismes verts, l’islamisme et l’écologisme. Les salafistes pourraient finir par décréter que la civilisation thermo-industrielle abîme l’œuvre de Dieu. Symétriquement, côté écolo, on réaliserait que la société moyenâgeuse talibane possède un bilan carbone flatteur. Les islamo-gauchistes attendent sans doute avec impatience le renfort des écosalafistes…

À lire aussi : Six Français sur 10 favorables au nucléaire

Autre sujet abordé sans tabou, la démographie. Buéno met les pieds dans le plat en affirmant que le développement du planning familial en Afrique subsaharienne ou en Inde permettrait d’atteindre 30 % des objectifs du GIEC et cela pour un coût dérisoire. Même si c’est de façon beaucoup moins caricaturale, il s’inscrit en somme dans la lignée du « tweet banquise » de Renaud Camus :« Une boîte de préservatifs offerte en Afrique, c’est trois noyés en moins en Méditerranée, cent mille euros d’économie pour la CAF, deux cellules de prison libérées et trois centimètres de banquise préservée. »

Que ce tweet (pour lequel Camus a été relaxé en première instance) vous fasse rire ou pas, les générations futures, elles, ne vont pas rigoler. Selon Buéno, dans tous les cas, l’homme est condamné à disparaître.

S’il estime inatteignables les objectifs du GIEC, il pense crédible une limitation de nos émissions échappant aux prévisions les plus pessimistes. Entre-temps, il mise sur des avancées technologiques qui permettraient, à terme, d’atteindre un développement durable qu’il qualifie de « fort » (par analogie avec l’intelligence artificielle « faible » aujourd’hui, « forte » demain peut-être). L’humanité pourrait ainsi maîtriser des techniques qui autoriseraient le recyclage du carbone déjà présent dans l’atmosphère ou tirerait une partie de ses ressources minières de l’espace. Des perspectives enthousiasmantes, tempérées hélas par des alternatives plus rudes, dont les grands principes commencent à nous être familiers : hausse brutale du mercure, famines, guerres, migrations massives débouchant sur de nouvelles guerres, etc. Nous en arrivons à l’hypothèse chère à Yves Cochet, celle de l’effondrement civilisationnel, démographique et climatique – un scénario du pire auquel l’auteur ne croit pas (ouf !).

Vers une humanité augmentée

S’il écarte donc les pistes apocalyptiques, il penche en revanche pour l’avènement d’une post-humanité augmentée par la génétique ou l’implant d’une puce informatique cérébrale. Une telle évolution reléguerait au statut actuel des grands singes les Homo sapiens non trafiqués. Ces derniers devraient d’ailleurs être le moins nombreux possible pour éviter un scénario de type nazi. Antoine Buéno craint en effet qu’une posthumanité minoritaire, et pourquoi pas immortelle, réduise rapidement les autres en esclavage. L’appel à l’apparition d’un homme nouveau, moralement meilleur, suscite forcément l’inquiétude. Serait-ce un avatar de celui promis jadis par Hitler ou Staline ? Pas dans l’esprit de l’auteur qui prédit cette fois le fruit d’un processus non violent… Certes. Pour tous ceux qui doutent que l’implant cérébral soit spécialement conçu pour développer notre sens de l’humour – rupture de stock récurrente du TX 300 GrouchoMarx –, il n’en reste pas moins qu’affronter la concurrence de Super Chinois ne nous laissera sans doute guère de choix. Aujourd’hui, la question du smartphone (en avoir ou pas ?) se pose peut-être dans les lamaseries, mais plus dans aucune métropole. Il pourrait en aller de même demain avec toutes les techniques d’augmentation détaillées par l’auteur…

Si les réseaux sociaux augmentent quelque chose, c’est moins l’homme que son agressive bêtise.

Il n’y a au demeurant pas que la compétition avec la Chine qui pourrait nous inciter à devenir un mélange de silicium et de chair – sans oublier une possible combinaison de sexes et de différents emprunts aux animaux (!). L’émergence d’une intelligence artificielle (IA) capable de surpasser le cerveau humain, avancée probable, quoique toujours repoussée, conduirait à une cohabitation périlleuse pour notre espèce. Le scénario dans lequel une IA forte et bienveillante prendrait le pouvoir sert d’assise à l’hypothèse anarcho-communiste (sans aller jusqu’à proposer de cloner Alain Badiou, Dieu merci). En charge de toute production, l’IA et ses robots esclaves nous délivreraient du labeur. Le bonheur ? Rien n’est moins sûr. Privés de travail, nous voici inutiles, relégués à un état quasi végétatif. Néanmoins, qui sait si la génération X, Y, ou Z n’applaudira pas à l’idée d’être allongée toute la journée ? Plongée dans une réalité virtuelle immersive – dans laquelle, Buéno, farceur, nous imagine éventuellement… travailler !

Un homme amputé calligraphie avec un bras prothétique intelligent développé par la start-up américano-chinoise BrainCo,
Hangzhou (province du Zhejiang), 6 juin 2019 © Xinhua/Xu Yu/AFP

Ne jamais sous-estimer la bêtise naturelle

Comme toute entreprise de prospective, Futur prend le risque de se tromper, mais nombre de ses réflexions amusent, surprennent ou dérangent. Ressusciterons-nous les mammouths pour brouter la toundra et éviter le relâchement des gigantesques quantités de gaz à effet de serre aujourd’hui piégés dans le permafrost ? Les modifications génétiques permettront-elles effectivement la survie du type « caucasien » puisque la blancheur de peau ou le débridage des yeux a la cote sur tous les continents ? La disparition de la frontière entre le groupe et l’individu – par la mise en réseau de tous nos implants cérébraux – aboutira-t-elle à une forme de démocratie parfaite et permanente ? Si les cerveaux des progressistes votaient à leur insu, il pourrait y avoir des surprises, tant l’écart semble grand entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font. Rien de tout cela n’arrivera peut-être, car les présupposés d’Antoine Buéno font la part trop belle à la rationalité scientifique ainsi qu’à notre capacité à défendre l’intérêt général. Il pressent que l’intelligence artificielle pourrait agréablement nous surprendre, mais il sous-estime probablement la bêtise naturelle (100 % bio) qui ne paraît pas avoir dit son dernier mot. À l’heure de l’exacerbation des individualismes, il faudrait effectivement une IA forte (et même à poigne !) capable de prendre des décisions contrariant les différents égoïsmes à courte vue. Sans doute le modèle chinois (une espèce de nazisme qui a réussi) préfigure-t-il ce futur holiste décrit par l’auteur, mais lui-même s’interroge. Le choc démographique – moins 400 millions de Chinois à l’horizon 2100 ! – accompagné d’une libération des individus du joug du Parti unique pourrait rapidement remettre en cause la prééminence chinoise émergente. Buéno ne fait parfois qu’effleurer ces disruptions passionnantes. Que la Chine « vieille avant d’être riche » subisse des troubles ou que l’Europe occidentale se ferme brutalement à l’arrivée massive d’une Afrique débordante incapable de maîtriser sa natalité, voilà de quoi constituer des futurs divergents. Buéno évoque seulement « la fin de l’humanisme » européen (ou plutôt de son dévoiement, mais c’est un autre débat). La focale trop large de l’histoire-évolution ne permet hélas pas d’approfondir les conséquences de tels bouleversements au niveau des peuples et des civilisations. Dommage.

À lire aussi : Un futur de folie ou de raison?

Le relativisme culturel et son hostilité à la « science des Blancs » n’augurent non plus rien de bon en matière d’intelligence collective. Le moins que l’on puisse dire du cybermonde que nous expérimentons, c’est qu’il n’a pas fait que développer la connaissance. Si les réseaux sociaux augmentent quelque chose, c’est moins l’homme que son agressive bêtise. On voit mal comment des trolls individualistes bas du front ou des djihadistes du « like » engendreraient cet homme nouveau, altruiste et prêt à se fondre dans une collectivité bienveillante. Antoine Buéno nous donne envie d’y croire, ce qui n’est déjà pas négligeable.

Ça va mal finir

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Stephen King © Witi De TERA/Opale via Leemage

Stephen King n’a pas (encore) eu le prix Nobel de littérature, contrairement à la Polonaise Olga Tokarczuk. Mais tous les deux se révèlent des maîtres de la littérature fantastique comme moyen d’affronter ce que Freud appelait l’«inquiétante étrangeté» du monde.


Stephen King est un des plus grands écrivains américains vivants. On sait que la cause n’est pas entendue. L’essentiel de son œuvre appartient à la littérature fantastique et le fantastique est un « mauvais genre », quand bien même il compte quelques chefs-d’œuvre de la littérature mondiale comme les nouvelles d’Edgar Poe, La Peau de chagrin de Balzac ou même La Métamorphose de Kafka. Concernant Stephen King, il est vrai que ses éditeurs le vendent depuis toujours sous l’étiquette commode de « maître de l’épouvante ». Des couvertures accrocheuses, des tirages phénoménaux, des traductions dans des dizaines de langues, une multitude d’adaptations télévisuelles ou cinématographiques ont fait le reste. King est l’auteur « bankable » par excellence, une vraie machine à cash pour le monde de l’édition. Cette popularité est mauvais signe. Qu’il soit, en plus, un écrivain majeur, ce serait trop pour un seul homme…

Stephen King parle à tout le monde

On pourrait au passage se demander pourquoi un gros tirage équivaudrait forcément à une qualité moindre, façon de voir assez française au demeurant. Rappelons, pour mémoire, que Victor Hugo a en son temps aligné les best-sellers avec Notre-Dame de Paris ou Les Misérables. Comme lui, Stephen King porte aujourd’hui cette double casquette : symbole d’une certaine littérature populaire qui baigne dans un imaginaire typiquement national et, en même temps, inventeur de sa propre mythologie, et de son propre style. Stephen King parle comme personne de la petite ville américaine ou du recours à la nature, des enseignes clinquantes des diners et des profondeurs de la forêt primitive où l’on trouve d’anciens cimetières indiens. Il est, encore comme l’était Hugo, une manière de folkloriste en même temps qu’un fabricant d’intrigues élaborées aux chausse-trappes multiples. Et pourtant, malgré ce côté typiquement américain, ses innombrables lecteurs appartiennent à toutes les classes sociales, à tous les continents et à toutes les générations.

Des personnages universels

C’est que Stephen King, avec ses personnages de mômes menacés par des clowns diaboliques, touche à quelque chose d’universel, comme Hugo avec Cosette et Gavroche, personnages si français devenus pourtant des archétypes planétaires. Il faut sans doute, pour comprendre la vraie raison du succès de Stephen King, chercher du côté d’une angoisse archaïque, commune à toute l’humanité : celle du rapport au mal. Est-ce que le mal existe, quelle est sa nature, son origine et à quelles manifestations peut-on le reconnaître ?

Ce caractère protéiforme du mal est au cœur de Si ça saigne, le dernier recueil de King, composé du court roman éponyme et de trois nouvelles. Le roman raconte l’histoire de Holly Gibney, une femme détective que King avait déjà utilisée comme personnage secondaire dans Mr Mercedes et L’Outsider. Un attentat a lieu dans un lycée, faisant des dizaines de morts. Le responsable a été filmé par les caméras de surveillance. Particulièrement observatrice, Holly éprouve un malaise en s’apercevant qu’un des premiers reporters sur les lieux, qui participe même aux secours, présente une ressemblance vague avec l’homme qui a déposé la bombe. Or, cette ressemblance se retrouve aussi chez d’autres reporters envoyés sur les lieux de tous les attentats au cours des dernières années. Se souvenant d’une enquête menée naguère, Holly pense qu’il pourrait s’agir d’un « outsider », le nom qu’elle a trouvé pour décrire des espèces de charognards psychiques qui se nourrissent de la souffrance et de la détresse des blessés tout en étant capables de changer de physionomie. King explique que l’idée de ce récit lui est venue en observant qu’il y avait un air de famille dans les visages des journalistes qui couvrent les catastrophes. De là à imaginer qu’il s’agit d’une seule et même personne…

Pour King, la littérature fantastique est avant tout la meilleure manière de répondre aux questions qui le hantent. Il est un écrivain parfaitement conscient de son art, de ses buts et des outils nécessaires pour y parvenir. On conseillera son autobiographie, Écriture, où il s’exprime à la fois en professionnel pragmatique, à l’américaine, et en fin connaisseur de la littérature et des dangers dont elle est porteuse, pour le lecteur comme pour l’écrivain.

La métaphore de l’écrivain

Écrire n’est pas anodin, écrire sur le mal encore moins. Dans la nouvelle « Le Rat », King imagine un personnage d’écrivain, comme il l’avait déjà fait dans La Part des ténèbres ou Misery. L’écrivain selon King est un obsessionnel qui peut vite sombrer dans la folie. Il est aussi, malgré lui, une façon rêvée pour le mal de s’incarner, soit à travers sa personne, soit à travers une œuvre qui peut tuer. On retrouve dans « Le Rat » cette technique habituelle chez King qui consiste à prendre une métaphore au sens propre. Un écrivain possédé tuerait n’importe qui pour terminer son livre et c’est ce qui se passe dans cette nouvelle qui est en même temps, l’air de rien, une définition du travail de l’écrivain. Mais comme on est chez Stephen King, cette définition est donnée par un rat dans un chalet isolé par la tempête, quelque part dans le Maine, territoire qui est à King ce que la Provence est à Giono : « Ce n’est pas que tu n’as plus de mots. C’est que tu perds la capacité de choisir les mots justes. Ils te semblent tous également appropriés ou inappropriés. »

Autre exemple de métaphore prise au pied de la lettre, dans la nouvelle intitulée « La Vie de Chuck », celle d’un vers de Walt Whitman, « Je suis vaste, je contiens des multitudes ». Le petit Chuck découvre ce poème à la fin de sa classe de sixième. Il ne le comprend pas, mais le lecteur lui, comprendra en quoi il illustre, littéralement, la vie ordinaire et pourtant unique de Chuck qui devient comptable avant de mourir à 39 ans d’une insuffisance cardiaque. Des affiches en son honneur apparaissent un peu partout après son décès coïncidant avec une catastrophe cosmique qui va faire disparaître la Terre. Toute la virtuosité de King réside dans la construction inversée de ce récit humaniste qui montre que la mort d’un homme, même le plus banal, est toujours une perte irréparable pour le monde entier.

À lire aussi : Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

On a évoqué, à un moment, le nom de Stephen King pour le prix Nobel 2020 de littérature. Sans doute lassé des polémiques après une affaire #metoo en 2018 et un lauréat contesté pour ses positions pro-serbes, Peter Handke en 2019, le jury est revenu à des choix plus classiques, c’est-à-dire plus élitistes. On lui sera néanmoins reconnaissant d’avoir mis en lumière l’œuvre de la Polonaise Olga Tokarczuk dont le recueil de nouvelles Histoires bizarroïdes est une excellente introduction à l’univers inclassable de cette psychologue de formation.

Le pessimisme d’Olga Tokarczuk

Dix textes où le fantastique est à l’honneur, un fantastique qui n’appartient qu’à elle. Certes, comme Kafka, Olga Tokarczuk plonge son lecteur dans une réalité à la fois familière et insituable : on prend des avions, on regarde la télé en méditant sur ses chaussettes, on subit des transplantations cardiaques, on fait des conférences à l’université, mais il est bien difficile de se situer dans le temps et dans l’espace, le lecteur éprouvant une forme d’incertitude constante devant ce que Freud avait si bien nommé, sans se douter qu’il donnait là une des clefs de la littérature fantastique, « l’inquiétante étrangeté » du monde. Les personnages d’Olga Tokarczuk sont tous plus ou moins à l’image de ce professeur de la nouvelle « Une histoire vraie » qui, portant secours à une femme tombée d’un escalator, cherche « à se rappeler comment on disait au secours dans ce pays ». Ce professeur, vite égaré, couvert du sang de la femme, erre dans une ville où personne ne le comprend et ne retrouvera jamais le banquet auquel il devait se rendre après un colloque, avant de finir sous les coups de vigiles dans une fontaine glacée où il tentait de se laver, réduit à un corps nu dans la nuit. Comment ne pas songer à Joseph K. à la fin du Procès ? Dans « Le Calendrier des fêtes humaines », une société à bout de souffle, crépusculaire, vit les Jours de Grisaille dans un décor à la Chirico où l’on passe des Jardins aux Palais et surtout aux Cliniques comme dans une hallucination trop précise.

Mais il n’est pas possible de réduire l’étonnant talent de notre autrice polonaise à cette influence kafkaïenne. La colonne vertébrale de ces Histoires bizarroïdes est plutôt un pessimisme lié à l’impossibilité de connaître et de comprendre l’autre.

Si le mal est l’inquiétude de Stephen King, ce qui court dans les récits d’Olga Tokarczuk, c’est l’angoisse d’une altérité impossible à saisir, même avec la meilleure volonté du monde, comme celle du narrateur des « Enfants verts », qui se présente comme le récit d’un médecin écossais, ami de Descartes, et au service du roi de Pologne en 1656. Suivant le monarque aux confins du royaume, en Volhynie, il se blesse, doit rester dans les marais et découvre des enfants sauvages, dont la peau verte indique une nature mi-végétale, mi-humaine. Ils viendraient d’une contrée encore plus lointaine que la Volhynie, un monde d’harmonie dont le médecin ne saura jamais s’il existe, ce pour quoi il éprouvera l’éternel regret.

Si l’on pouvait douter du pessimisme total d’Olga Tokarczuk malgré son humour et sa poésie, il suffit de lire la dernière phrase de la dernière nouvelle de ces Histoires bizarroïdes : « Les ténèbres s’abattaient rapidement, mais, cette fois-là, de façon définitive. »

Zemmour après la relaxe

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Eric Zemmour. Photo: Hannah Assouline.

Rétablir un enseignement patriotique de l’histoire est la première marche d’une reconstruction nationale


Eric Zemmour fut donc relaxé dans cette mystérieuse affaire Pétain. Ne revenons pas sur les raisons du procès ou les attendus du délibéré. Constatons simplement que la relaxe est logique, du moins si l’on considère que la justice est illégitime à trancher un point d’histoire. Les partisans d’Eric Zemmour peuvent-ils aujourd’hui trouver une utilité à cet acharnement judiciaire contre leur héros ?

On peut raisonnablement penser que la prochaine présidentielle se jouera sur la question identitaire et les défis civilisationnels auxquels le pays est confronté. Selon une enquête récente, nos compatriotes commencent ainsi à accepter l’idée que la France fait face à un danger mortel. Disparition non pas physique mais spirituelle, ontologique. Nation humiliée, attaquée, niée. Peuple remplacé. Peu importent les mots, la réalité seule compte et elle est cruelle. Enfin, pas vraiment. Lorsqu’un président explique à la chaîne américaine CBS, de façon décomplexée, qu’il nous faut « déconstruire » notre histoire, quatre ans après avoir – à Alger- taxé la colonisation de « crime contre l’humanité », les mots comptent un peu.

L’histoire est écrite par les vainqueurs

Zemmour pense que tout affrontement historique est politique… et il n’est pas le seul.

« L’histoire est écrite par les vainqueurs » affirmait déjà Brasillach, un an avant sa condamnation à mort par la cour d’assises de la Seine. Sans se référer à Guy Béart (« le premier qui dit la vérité doit être exécuté ») une journaliste explique la formule restée célèbre. L’intellectuel collaborationniste a ainsi « interrogé l’histoire du point de vue de son objectivité » et en a déduit que « à l’issue d’un conflit, elle sert toujours un projet politique »… en l’occurrence celui de la reconstruction nationale. Bingo! « La nécessité de développer une mémoire collective ferait ainsi un récit l’emporter sur un autre en occultant la version de la partie adverse. Ce qui pose la question : l’histoire peut-elle être une science exacte? » (J. Martin in Le Point, 14 novembre 2017).

La réponse est dans la question et ce qui importe est la place que doit tenir l’histoire de France au sein d’un processus de reconstruction nationale. Allègrement réécrite, cette science humaine qu’est l’histoire sert l’idéologie des dictatures comme des démocraties les plus « inclusives ». Propagande, roman national, bien-pensance euro-libérale. Rien n’a varié du point de vue de l’utilisation de l’histoire. Un mensonge répété dix mille fois devient-il vérité, comme le disait Goebbels? Il semble en tout cas que, hors les débats byzantins entre chercheurs, il n’y a jamais d’histoire qu’officielle pour les masses. Histoire partielle et donc partiale au service de l’idéologie au pouvoir, à l’image de celle libérale-libertaire relayée à l’école dite républicaine auprès de nos chères têtes de moins en moins blondes. Irritation des parents adversaires dudit pouvoir.

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De quoi parlons-nous? Zemmour mais aussi Brighelli, spécialiste de l’éducation, nous ont averti, études et enquêtes à l’appui. Baisse drastique du niveau général des connaissances, prismes de l’Education dite nationale repris avec enthousiasme par de jeunes instituteurs mal formés: droit-de-lhommisme, féminisme, écologisme, antiracisme, LGBT. Quel rapport avec l’histoire? Personne ne sait, mais chacun constate. Ma fille, cette année en classe de septième dans une école communale parisienne, a ainsi vu résumer le chapitre consacré à Louis XIV… à la traite triangulaire. Vu de mes yeux vus, juré craché! Ceci répondant, à l’autre bout de la chaîne – coïncidence sémantique savoureuse- à la multiplication de « départements d’études décoloniales » au sein des universités hexagonales. Lesquelles se rapprochent des campus américains. Lesquels nous renvoient en pleine figure notre French Theory. Le chanoine Robert de Sorbon, fils de paysan devenu confesseur de saint Louis et fondateur de la plus brillante université du monde, doit se retourner dans sa tombe lorsqu’il entend le jargon anti national qui emplit l’amphi Richelieu.

Refaire de petits Français

Ni instituteur ni pédagogiste, j’ai eu le privilège d’enseigner l’expression orale et entrevu le niveau en histoire des plus brillants élèves du pays et leur goût pour la chose historique. C’était déjà attristant. Aujourd’hui « parent 1 » d’une fille de cinq ans scolarisée au même endroit que son aînée, je ne puis que lui souhaiter une scolarité différente, uniquement envisageable si divine surprise il y a l’an prochain.

Puisque l’histoire n’est pas science exacte et ne saurait prétendre à l’objectivité, nombreux sont convaincus de la nécessité de réécrire le roman national. « Marronnier » repris par nombre de responsables politiques en référence à l’idée d’Ernest Lavisse, aucun ne mit en œuvre cette idée une fois arrivé aux affaires. N’en déplaise à Pierre Nora, faudra-t-il demain aller chercher chez Bainville ou Taine un nouveau regard sur la Grande Révolution? Rééditer Michelet pour remettre la République, ce mot devenu mantra et coquille vide, au cœur et à l’esprit de nos enfants? Accepter de confronter Paxton à Hilberg, Aron et Poliakov dans l’enseignement de l’Occupation? Plus complexe encore peut-être, ré-enseigner la géographie puisque, pour paraphraser Queneau, la géographie d’aujourd’hui est l’histoire de demain? Epargner aux élèves les prêches quotidiens (oui, quotidiens) sur les énergies renouvelables et le tri sélectif pour exiger des maîtres qu’ils enseignent, au moyen des cartes 2.0 projetées sur smartboards, la géographie physique, humaine et administrative? Que, à défaut d’avoir la chance de parcourir le pays à pied, en train ou à cheval, tout élève devenant collégien ait appris (grâce aux écrans ou au papier, peu me chaut) montagnes et fleuves qui font de la France le pays le plus visité du monde. Que chacun récite dans l’ordre et le désordre les départements aussi facilement que les anciennes provinces. Les rois de France et les dirigeants des cinq républiques. La liste des batailles glorieuses aussi, lesquelles permirent à notre pays, à leur pays, de demeurer libre et souverain depuis 1500 ans. Histoire et géographie comme les doigts d’une seule main, en somme. Et ce, aux fins de « refaire des petits Français », comme le propose Villiers, fondateur bien connu d’un lieu d’histoire élu en 2014 meilleur parc d’attraction du monde. Quand notre tête blonde, rousse ou brune aura cessé de subir la maltraitance du lavage de cerveau, ou plutôt de l’absence de cerveau, l’élève sera redevenu ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un Français. Il aura alors tout le temps de s’intéresser au changement climatique mondial ou aux couleurs des conteneurs dans lesquels il est sommé de jeter ses ordures ménagères.

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L’histoire de France, un instrument d’assimilation

La remise d’équerre de l’enseignement de l’histoire comme instrument d’assimilation aussi. Pour les mêmes raisons qu’un petit Français de Bretagne ou de Corse avait – à juste titre, peut-être- interdiction de parler la langue régionale dans les cours d’école il y a encore cinquante ans. Tout simplement parce que la France est « une et indivisible » et que sa seule langue est le français. Il devrait être interdit d’ignorer dates et actions des hommes qui ont fait le pays « à coups d’épée » (De Gaulle). Pourquoi la future ex ENA est-elle de facto réservée aux fils de profs, comme le rappelle Zemmour ? Parce que ce sont les seuls qui ont droit à des cours d’histoire de rattrapage (et du reste, évidemment) à la maison! Les seuls dont les parents souffrent de cette Bérézina pédagogique comme Zemmour pleurait, jeune homme, devant le fleuve russe. Quelle injustice, quel recul, quelle plus belle gifle à la promesse d’universalité de l’instruction depuis Ferry! Ce n’est ni aux parents ni à de talentueux présentateurs (Decaux ou Guillemin hier, Menant et Ferrand aujourd’hui), d’enseigner l’histoire. Encore moins aux imams qui captent la confiance des géniteurs des enfants des territoires islamisés, alors qu’ils n’ont aucune connaissance de la France éternelle. C’est aux instituteurs de la République française de tenir ce rôle en tous points d’un territoire reconquis.

Apprendre aux enfants de France d’où ils viennent pour leur permettre de savoir où ils vont, de refaire nation pour qu’ils puissent in fine se lever contre leurs ennemis. Pas à l’issue d’un pseudo service national, mais bien après avoir été formé par de nouveaux hussards. Permettre à notre jeunesse, pour citer Péguy, de faire l’inverse de ses parents et grands-parents. L’inciter à reconstruire ce que ces derniers ont déconstruit avec tant d’ardeur et d’efficacité, suite à une digestion douteuse des sociologues et philosophes Deleuze, Bourdieu, Derrida ou Foucault. L’enseignement de l’histoire comme première marche d’une reconstruction nationale, laquelle permettra seule la reprise en main de notre destin. Que voilà un beau point de programme pour un candidat patriote! Un point fédérateur, certainement.